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Super League de foot : le capitalisme en cause

Super League de foot : le capitalisme en cause

Philippe Naccache et Julien Pillot, enseignants-chercheurs à l’Inseec Business School explique dans la Tribune la logique capitaliste qui a gagné le football et qui a fait émerger l’idée de la Super ligue européenne.

 

Tribune

 

Au moment d’annoncer le projet de Super League européenne de football, le dirigeant de la Juventus de Turin, Andrea Agnelli, a eu ces mots : « Le football n’est plus un jeu mais un secteur industriel et il a besoin de stabilité [...] Nous sommes tous nés comme un jeu, mais nous ne pouvons plus lancer les dés et voir quel chiffre sort, aujourd’hui nous sommes une industrie de 25 milliards [d'euros]« .

Si les paroles de M. Agnelli ont une résonance toute particulière, c’est qu’elles se font l’écho d’un trait saillant du capitalisme et de nos constructions sociétales modernes : le désir d’abolir l’incertitude, et les risques qui en découlent. Inutile de remonter loin dans le temps pour s’en convaincre. La gestion de la crise engendrée par la Covid-19 est emblématique de cette volonté farouche de réduire « quoi qu’il en coûte » les incertitudes liées à la casse économique et sociale, là où le capitalisme – au moins dans sa matérialisation néo-libérale – aurait vu dans cette crise – comme dans n’importe quelle autre – l’opportunité de purger l’économie de ses entités les moins efficientes. Hors périodes de crise, nous inventons sans cesse des outils, parfois de politique monétaire tel le quantitative easing, parfois juridique à l’image du principe de précaution, avec cette même volonté de réduire les risques et incertitudes.

Voilà un excès de prudence qui a de quoi surprendre des économistes qui ont été bercés par les enseignements de Schumpeter et qui se rappellent que l’innovation est le moteur de la croissance. Le capitalisme – et les constructions juridiques afférentes telles que les droits de propriété intellectuelle par exemple – aurait donc cette vertu d’inciter à la prise de risque entrepreneuriale sans laquelle l’innovation n’est pas possible. Dans cette logique, c’est bien la perspective de pouvoir dégager une rente qui pousse l’investissement, stimule la concurrence, invite au progrès. Il ne peut y avoir d’exploitation sans exploration préalable. Pas plus que de succès économique sans mérite.

Or, dans les faits, la réalité de ce système s’avère quelque peu différente. Les entrepreneurs, ces héros du capitalisme libéral, ne semblent pas être attirés outre mesure par le risque. C’est le principal enseignement d’une étude de référence sur la psychologie de l’entrepreneur menée par Brockhaus en 1980. Celui-ci montrait que ces derniers ne présentent pas une propension à prendre des risques différents des managers et de la population générale. Est-ce si étonnant ? Nous sommes très majoritairement averses au risque. La plupart des études en économie comportementale le démontrent. C’est d’ailleurs cette aversion au risque qui nous pousse au conservatisme car, c’est bien connu, « on sait ce que l’on perd, on ne sait pas ce que l’on gagne ».

 

Il ne faut d’ailleurs pas s’y tromper : l’objectif premier de la création de la Super League européenne reposait autant sur la maximisation de profits de ses membres que sur la réduction de l’incertitude économique engendrée par l’aléa sportif.

Il nous faut également nous rappeler du travail effectué par le regretté David Graeber. Dans son livre « Bureaucratie », Graeber suggérait que le capitalisme libéral produit des règles bureaucratiques à la seule fin de maximiser son profit. Une idée d’ailleurs reprise et précisée dans son ouvrage « Bullshit Jobs » dans lequel il affirme que le capitalisme a produit un grand nombre de fonctions totalement dispensables n’ayant pour seul objectif que d’occuper la population et lui donner les moyens de consommer. Dans le même ordre d’idée, toujours selon Graeber, JP Morgan Chase – la même banque qui se portait garante du projet de Super League à hauteur de 5 milliards de dollars – réaliserait 70% de ses bénéfices grâce aux frais de tenus comptes et autres agios…. très loin des profits que devraient réaliser ces institutions en rémunération des risques via l’octroi de ressources aux entreprises émergentes, notamment dans les technologies les plus risquées. Pour Graeber, « libre échange et marché libre signifient en réalité création de structures administratives mondiales, essentiellement destinées à garantir l’extraction de profits pour les investisseurs. »

Nous trouvons donc dans une situation quelque peu étrange dans laquelle les tenants du système capitaliste glorifient la prise de risque et le profit qui est sa récompense alors que dans le même temps ces derniers s’appliquent à museler toute dynamique concurrentielle. Vouloir enterrer la promotion par le mérite dans le sport, comme le suggérait le projet de Super League européenne de football, n’est que l’aboutissement d’un sport devenu… un business dérégulé comme les autres.

A l’instar des civilisations visées par Paul Valéry, nos sociétés sont « mortelles » en ce qu’elles ont besoin d’inertie pour fonctionner correctement. Mais c’est paradoxalement cette inertie qui les tue, en ce qu’elle entrave tant leur capacité que leur volonté d’anticiper les évolutions ou de s’adapter à celles-ci. A l’heure où l’Humanité doit affronter des périls historiques, sur les plans sanitaires, diplomatiques et environnementaux, ce constat d’un capitalisme conservateur et trop préoccupé à préserver et exploiter ses rentes fait l’effet d’un cruel désenchantement.




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