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Société-La remise en cause totale de notre système de santé

Société-La remise en cause totale de notre système de santé

 

La pandémie du coronavirus a causé déjà des milliers de morts en France, et son pic est encore loin d’être atteint. On s’aperçoit soudain que notre système de santé recèle de graves faiblesses. Constat de Claude Sicard, économiste et consultant international.

Nos hôpitaux manquent gravement de respirateurs, nous n’avons que très peu de masques pour satisfaire les besoins des personnels exposés, et les personnels hospitaliers sont totalement débordés. Par ailleurs, notre industrie est incapable de produire ne serait ce que les tests de dépistage du virus, et nous n’avons pas de fabricant de respirateurs alors que les Allemands en ont deux et les Suisses un, qui est le plus réputé mondialement. Aussi, Martin Hirsch, le directeur de l’Assistance publique et des hôpitaux de Paris s’est-il vu obligé de lancer, le 25 mars dernier, un appel angoissé à l’aide, indiquant que la situation était alarmante : « Je n’ai plus qu’une visibilité de 3 jours seulement », a-t-il averti.

Jusqu’ici, les Français s’étaient laissés bercer par l’idée que notre système de santé était l’un des meilleurs du monde, et les enquêtes d’opinion montraient, effectivement, que le public était tout à fait satisfait de la qualité des soins dans notre pays.

Un sondage Odexa effectué en mai 2019,par exemple, indiquait que parmi les personnes ayant eu à fréquenter ces deux dernières années un hôpital, le taux de satisfaction atteignait 86 %. Et, dans la population, en général, le service de santé français, dans cette même enquête, se révélait jouir d’une très bonne image, le taux de satisfaction étant de 71 % pour le secteur public, et de 77 % pour le secteur privé.

Face donc à la crise actuelle, les faiblesses de notre système de santé apparaissent soudain au grand jour. Déjà, d’ailleurs, depuis le mois de mai 2019, avons-nous pu assister à de nombreuses grèves des personnels soignants dans les hôpitaux, et tout particulièrement dans les services d’urgence de nombreux établissements publics. Et l’on a vu, récemment, mille chefs de service ont démissionné de leur fonction d’encadrement pour protester contre l’absence de réponse à leurs revendications. La Cour des comptes, elle même, dans un rapport de février 2019, n’avait pas manqué de lancer, de son côté, un cri d’alarme disant que notre système de santé est « à bout de souffle ». Ainsi donc, Emmanuel Macron, à l’occasion de sa visite, le 25 mars à Mulhouse à l’hôpital de campagne installé en urgence par l’armée dans le parking de l’hôpital Emile Muller, s’est il vu obligé d’annoncer, pour calmer les inquiétudes, le lancement prochain d’« un plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières ». Marcel Gauchet, dans un excellent article dans Le Figaro du 26 mars, nous dit : « Toute les crises ont un effet de loupe », et il s’interroge : « Sommes nous, réellement, parmi les meilleurs du monde ? Nous l’avons été, mais nous ne le sommes probablement plus ».

Il nous faut donc voir par où pèche notre système de santé, un système qui se trouve complètement débordé aujourd’hui par l’épidémie du coronavirus. Et il nous faut, pour cela, effectuer quelques comparaisons avec des pays voisins, car on ne peut pas raisonner d’une manière abstraite : nous retiendrons, pour cela, quatre pays proches de nous, deux ayant un PIB/tête sensiblement inférieur au nôtre, et deux qui se trouvent soit au même niveau, cas de la Grande-Bretagne, soit légèrement au-dessus, cas de l’ Allemagne.

Les dépenses de santé en France

Généralement, les économistes, pour caractériser les dépenses de santé des pays, retiennent le ratio « Dépenses santé/PIB », et l’on a, alors, les chiffres suivants :

Dépenses de santé/PIB

Espagne : 9,1 %

Italie : 9,0 %

France : 11,1 %

Grande-Bretagne : 9,9 %

Allemagne : 11,0 %

Il nous parait plus judicieux de corréler les dépenses de santé des pays avec les PIB/tête, et c’est ce que montre le graphique ci-dessous où les dépenses par habitant sont celles données par l’OCDE pour 2018 :

Corrélation PIB/capita-dépenses de santé/tête (US$)

 

 

Cette approche présente le mérite de pouvoir définir une norme, celle-ci étant donnée par l’équation de la droite de corrélation. On voit sur ce graphique que nos dépenses de santé par personne se trouvent nettement au dessus de la droite de régression, et son équation indique que nous avons un excès dépenses qui se monte à 8,9 % , ce qui représente au niveau national la somme de 23 milliards d’euros.

Le nombre de lits

De nombreuses statistiques existent sur le nombre de lits d’hôpitaux par pays :nous retiendrons les données de l’OCDE :

Nombre de lits/1.000 habitants

Espagne : 2,5

Italie : 3,0

France : 6,5

Grande-Bretagne : 2,3

Allemagne : 8,0

La France n’est donc pas en sous équipement à cet égard. Dans les pays pauvres, on en est à seulement 2 lits pout mille habitants. Mais dans les pays plus riches que nous les chiffres ne sont guère différents : la Suisse qui est le pays le plus riche d’Europe, en est à 4,2 seulement.

La France et l’Allemagne constituent des cas à part : ce sont des pays où les soins hospitaliers tiennent une place très importante dans leur système de soins.

La consommation de médicaments

Nous nous en référerons, ici aussi, aux données de l’OCDE :

Consommation de médicaments /personne (2017)

(En US $ )

Espagne : 403,8

Italie : 527,7

France  : 502,0

Grande-Bretagne : 403,8

Allemagne : 596,6

L’Allemagne qui est le pays le plus riche de ceux figurant sur ce tableau est à un niveau supérieur au nôtre. La France se situe, elle, sensiblement à sa place, dans cette comparaison. Dans les pays pauvres comme la Turquie ou le Chili on en est à une consommation de 200 à 230 euros par habitant, mais dans les pays plus riches que nous les consommations ne sont pas supérieures à la nôtre : la Suède en est à 484,9 dollars, et la Norvège à 501,5 dollars.

Toutefois, dans le cas de la France, il existe une particularité : la consommation d’antibiotiques est anormalement élevée, avec 30,3 g pour 1 000 habitants, contre 14,1 g pour l’Allemagne, et 19,6 g pour la Grande-Bretagne. Les Pays-Bas, quant à eux, en sont à 10,4 g seulement pour 1 000 habitants.

Les personnels de santé

Les données, en ce qui concerne les personnels de santé, sont suivies régulièrement par l’OCDE. Elles sont les suivantes :

Personnel pour 10 000 habitants

Médecins                       Infirmiers                   Dentistes

Espagne                         33                                    76                                    5

Italie                               37                                     72                                    6

France                            34                                     80                                    7

Grande-Bretagne           23                                    128                                  10

Allemagne                      34                                      80                                    8

 

La France parait être tout à fait dans la norme ; en Grande-Bretagne, il y aurait donc pénurie de médecins, et cela expliquerait le ratio élevé d’infirmiers ou autres assistants médicaux. Quant aux pays pauvres, ils en sont à 12 à 15 médecins pour 10 000 habitants, et à 25 personnels infirmiers pour 10 000 habitants.

Les équipements de pointe

On dispose de peu de données dans ce domaine, et nous avons relevé les suivantes :

IRM                                    Capacité d’accueil en soins intensifs

(Année 2015)                                   (Nb de lits/100.000 hab)

Espagne                     737                                                          10,0

Italie                        1 715                                                           12,5

France                        836                                                          12,0

Grande-Bretagne       467                                                           7,0

Allemagne              2 747                                                           30,0

 

En 2018, en France, le nombre d’équipements en IRM avait certes progressé, et l’on en était arrivé à 960 appareils ; en scanners, selon les dernières statistiques connues, on en était à 1.103 appareils en France, contre 2.023 en Italie, et 2.866 en Allemagne. La France, et davantage encore la Grande-Bretagne, apparaissent donc comme des pays fortement sous-équipés ; l’Allemagne, par contre, est remarquablement dotée.

Les hôpitaux

Les statistiques en cette matière, sont très diverses, et seulement une comparaison avec l’ Allemagne parait possible :

Nombre d’hôpitaux         Nombre de lits         Nombre de lits/hôpital

France                         3 044                        450 000                        148

Allemagne                  1 400                        640 000                          457

 

Dans le cas de la France, il faut faire une séparation entre le secteur privé et le secteur public :

Capacité hospitalière

Secteur Public                                                     60 %

Secteur privé lucratif                                           20 %

Secteur privé non lucratif                                    15 %

Autres                                                                   5 %

______

Total                                   100

Dans le secteur privé la taille des hôpitaux est généralement plus faible que dans le secteur public, et en introduisant cette distinction on aboutit pour le secteur public à une moyenne de 247 lits par hôpital. Mais cette moyenne n’est pas très significative car elle est la résultante de tailles très diverses dans les hôpitaux publics : il existe, en effet, 320 petits hôpitaux publics locaux qui auraient en moyenne 70 à 80 lits seulement, avec une structure comportant, par exemple, 14 lits médicaux,23 lits en SSR (soins de suite de réadaptation) et 36 lits en ULSD (Unité de soins de longue durée).

Par comparaison avec l’Allemagne, la France se caractérise donc par un plus grand nombre d’hôpitaux, mais des hôpitaux beaucoup plus petits, avec les inconvénients que cela entraîne en matière d’équipements de pointe à multiplier, et de frais de gestion. La proximité se paye par un sous équipement, et, au plan des personnels, par des effectifs globalement excédentaires mais mal répartis, plus, pour couronner le tout, des frais de gestion élevés (23 % supérieurs à la moyenne européenne).

La difficile situation financière des hôpitaux publics

La situation financière des hôpitaux publics en France est préoccupante, mais les personnels médicaux paraissent l’ignorer. Ils réclament toujours plus de moyens et dénoncent une « gestion comptable » de la santé en France : il est vrai que les 35 heures de Martine Aubry ont causé dans les hôpitaux publics beaucoup de dégâts. Depuis 2006, les comptes d’exploitation des hôpitaux publics présentent régulièrement des résultats négatifs, et, ces dernières années, il s’est agi de pertes considérables qui ont oscillé entre 600 et 800 millions d’euros chaque année.

Déficit annuel des hôpitaux publics (millions €)

2016 : 529

2017 : 850

2018 : 650

2019 : 900

 

Aussi la dette des hôpitaux publics s’élève-t-elle maintenant à 30 milliards d’euros, et elle coûte en frais financiers 850 millions d’euros chaque année.

Les investissements ont ainsi dangereusement chuté : ils ne sont plus à présent que de 2,5 à 3 milliards par an, alors que les charges d’amortissement s’élèvent à 6 milliards d’euros. Le flux d’investissement annuel est donc totalement insuffisant pour maintenir l’ensemble du dispositif en état correct de fonctionnement, et les directeurs d’hôpitaux s’en inquiètent, à juste titre. Ils ne cessent de tirer la sonnette d’alarme, estimant qu’il leur faudrait investir environ 8 % du chiffre d’affaires, soit 7 à 7,5 milliards d ’euros chaque année.

A propos de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2020, où il était demandé au secteur hospitalier une économie de 800 millions d’euros, Fréderic Valletoux, le président de la Fédération hospitalière de France (FHF) a déclaré : « Dans les faits, on va vers une mort lente de l’hôpital ».

L’Etat s’est donc finalement engagé à alléger la dette colossale des hôpitaux publics en en prenant à sa charge un tiers, soit 10 milliards d’euros, ce qui va quelque peu soulager les comptes d’exploitation de ces établissements.

Un besoin urgent de remise en cause du système hospitalier français

Le président de la fédération hospitalière française a déclaré dans une interview récente sur une radio : « On est à l’os ». Il est demandé, sans cesse, aux directeurs d’hôpitaux de faire des économies, mais sans que l’on s’attaque aux problèmes de fond qui sont de trois ordres : la structure du parc des hôpitaux en France, le statut des personnels, et le système de facturation des activités. Aussi, les quelques économies qui ont été faites (7 milliards d’euros en dix ans) n’y ont rien changé.

Au plan de la structure, tout d’abord : il y a beaucoup trop d’hôpitaux, et donc bon nombre d’entre eux sont de trop petits hôpitaux. Ils seraient à fermer, mais c’est extrêmement difficile, politiquement, car la population réagit vivement dès que l’on annonce la fermeture d’un hôpital de proximité. En Allemagne, on est passé de 2 258 hôpitaux en 1997 à 1 400 actuellement, et la fondation Bertelsmann considère qu’il faudrait en fermer 600, ce qui amènerait la moyenne à 800 lits/hôpital. Et certains spécialistes voudraient aller encore plus loin. Ainsi, en Belgique, Paul Otreppe, président de la Fédération belge des directeurs d’hôpitaux, a déclaré : « Pour être efficace, un hôpital doit avoir 2 000 lits ». L’hôpital Pompidou, à Paris, en a 1 452.

Le problème de la structure du réseau est donc fondamental, mais, au niveau du gouvernement, on n’ose pas l’aborder.

Au plan du statut des personnels, on sait qu’il s’agit du statut de la « Fonction publique hospitalière », un statut donc de fonctionnaire, avec les rigidités que cela représente pour les directeurs d’hôpitaux qui sont contraints de respecter les règles très strictes qui régissent ces personnels : mutation d’un poste à un autre très difficile, interdiction de licencier, progression des salaires à l’ancienneté, etc….

Au plan de la facturation des soins, enfin : le système en vigueur est, depuis 2004, celui de la tarification à l’acte (T2A), et il s’y rajoute chaque année des dotations forfaitaires (DAC) pour tenir compte de services particuliers rendus par ces types d’hôpitaux : recherche, enseignement…. Certains professionnels proposent d’abandonner ce système pour passer à un système qu’ils appellent le « système de parcours de soins ».

La tâche est donc immense, et vouloir s’attaquer à la reforme de notre système hospitalier sera aussi difficile et perturbant que l’est, actuellement, le chantier de la reforme du système des retraites. Peut être la crise du coronavirus pourrait-elle être l’occasion à saisir pour s’attaquer aux problèmes de fond qui sont à régler pour faire fonctionner correctement notre système hospitalier public. Il s’agit de 52 % des soins dans notre pays.

On sait que les Allemands, de leur côté, sont parvenus à régler sereinement leur problème : ils ont privatisé les hôpitaux déficitaires et laissé les Länder gérer les hôpitaux, c’est à dire réalisé en douceur une réelle décentralisation. Il y eut même un CHU qui fut privatisé, en 2005, racheté par le groupe Rhön Klinikum AG. Le secteur public a été ramené ainsi de 40,7 % du marché en 1997 à 23,8 % actuellement.

Claude Sicard
Economiste, consultant international

Société-Gafam et Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

Société-Gafam et  Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

 

 

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse dans l’Opinion les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

Le sociologue Gérald Bronner.

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

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Suez/Veolia : Mestrallet pour le maintien de l’indépendance chaque société

Suez/Veolia : Mestrallet pour le maintien de l’indépendance chaque société

Gérard Mestrallet, le patron historique de Suez et Engie se prononce clairement pour le maintien de l’indépendance de chaque société Suez d’une part, Veolia d’autre part. Ce qui résulte de son audition par le Sénat. La « solution amicale et rapide à la situation créée par l’intention d’offre de Veolia » proposée par Suez le 17 janvier, avec le soutien des fonds d’investissement Ardian et GIP, « mérite son attention », estime en effet le patron historique de Suez et Engie qui, n’ayant «plus de lien juridique » avec ces deux entreprises, se dit désormais « indépendant et libre » dans ses propos.

Selon Gérard Mestrallet, les discussions, pour être fructueuses, devront néanmoins porter sur les deux projets: celui de Veolia de créer un « champion mondial » unique dans l’eau et les déchets, et celui de Suez de renforcer « chacun des deux leaders français des services à l’environnement », afin d’éventuellement « élaborer une troisième voie négociée et aimable ».  Le seul problème c’est que la commission européenne aura son mot à dire et que vraisemblablement elle va exiger en cas de regroupement que les sociétés se débarrassent d’un certain nombre d’actifs par exemple sans doute de l’activité de l’eau qui pourrait alors être confiée comme d’autres à des fonds spéculatifs y compris étrangers.

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