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Conflit Israël-Iran : Quelles perspectives ?

Conflit Israël-Iran : Quelles perspectives ?

Alors que l’ombre d’un conflit total plane, Israël et l’Iran poursuivent un dangereux jeu d’équilibre. Entre frappes ciblées, escalade verbale et diplomatie de l’ombre, les deux puissances semblent éviter de franchir le seuil de l’irréparable. La perspective d’un embrasement régional inquiète, mais la logique stratégique, les limites opérationnelles et les pressions internationales tempèrent les ardeurs guerrières. Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*) dans La Tribune

Alors que les tensions entre Israël et l’Iran ont atteint de nouveaux sommets ces dernières semaines, nombreux sont ceux qui redoutent une bascule vers une confrontation militaire directe intense et incontrôlable. Le concept de guerre est évolutif et le retour à la négociation peut survenir aussi rapidement. Les derniers échanges entre Tel-Aviv et Téhéran sont probablement du jamais vu, mais chaque pays, s’il sait ce qu’il pourrait faiblement gagner, sait surtout ce qu’il peut perdre. Tel-Aviv est déjà parvenu à reculer de 4 ans l’aboutissement du programme nucléaire militaire iranien. Et chacun craint vraiment le pire, les Israéliens comme les Iraniens. Les morts se multiplient depuis plusieurs jours, mais va-t-on pour autant basculer dans un conflit sans fin ? Pas sûr.

La tendance générale est de croire à un risque majeur d’embrasement. Pourtant, depuis des années, chaque acteur du Moyen-Orient se positionne ou se repositionne et aucun conflit d’envergure entre deux d’entre eux n’a eu lieu. L’Iran et l’Arabie Saoudite se sont même « réconciliés », c’est dire et récemment Mohamed Ben Salmane a même condamné l’attaque d’un « pays frère » par l’État hébreu. La loi historique devrait nous faire nous ranger derrière un apaisement dans les jours à venir. Malgré l’escalade verbale, les frappes militaires ciblées, l’assassinat de pontes du régime et les mises en garde des deux côtés, une guerre totale entre l’État hébreu et la République islamique reste peu probable. Trois facteurs peuvent à ce stade l’expliquer : le pragmatisme stratégique des deux camps, les limites opérationnelles d’un conflit régional ouvert, et l’influence des puissances tierces.

Le conflit entre Israël et l’Iran ne date pas d’hier. Depuis la révolution islamique de 1979, la rhétorique iranienne antisioniste et la perception par Israël d’une menace existentielle ont nourri un climat de confrontation permanente. Natanyahou en a fait son cheval de bataille depuis des années. Pourtant, malgré des épisodes de forte tension — frappes israéliennes sur des positions iraniennes en Syrie, attaques cybernétiques, sabotages nucléaires présumés — aucun des deux États n’a franchi le seuil d’un affrontement direct à grande échelle.

Ce n’est pas par hasard. Chaque action est calibrée, chaque provocation mesurée. Les dirigeants israéliens comme iraniens savent que l’ouverture d’un véritable front bilatéral impliquerait des pertes majeures, un isolement diplomatique accru, et une instabilité régionale incontrôlable. L’équilibre de la terreur reste, en quelque sorte, le mode opératoire de cette rivalité stratégique.

Un Iran affaibli sans le Hamas et le Hezbollah
Malgré sa supériorité technologique et sa capacité de frappe rapide, Israël savait il y a encore quelques mois que l’Iran disposait d’un réseau d’alliés armés dans la région — du Hezbollah au Yémen en passant par Gaza — qui pouvaient riposter de manière asymétrique. Aujourd’hui, la donne a changé avec l’élimination provisoire de ses « proxis ». Une guerre ouverte exposerait le territoire israélien à des frappes multiples et ferait basculer l’ensemble du Moyen-Orient dans un engrenage incontrôlable. Tout à ce stade est mesuré, les représailles iraniennes également sur Tel-Aviv ces dernières heures.

Du côté iranien, malgré sa puissance régionale, le régime est affaibli par une situation économique fragile, des troubles sociaux latents et une légitimité intérieure de plus en plus contestée. Une guerre contre Israël, appuyée militairement par les États-Unis, pourrait menacer la survie du régime lui-même. Le régime actuel de Téhéran a tout à perdre. Dans ce contexte, les deux puissances préfèrent agir dans l’ombre, par procuration, en évitant soigneusement de franchir le point de non-retour.

Le rôle de la dissuasion américaine et du calcul global
Les États-Unis, bien que souvent perçus comme alignés sur Israël, jouent un rôle clé dans la prévention d’une guerre totale. Certes, Donald Trump n’a pas été très efficace dans ses négociations depuis son retour à la Maison-Blanche. Pas plus sur le dossier iranien après 60 jours. Le 13 juin dernier, c’était le 61e jour. Averti par Netanyahou des frappes à venir, il s’est finalement rangé derrière le Premier ministre israélien, renforçant un peu plus encore sa position de chef de guerre, soutenu par l’union sacrée en Israël malgré les critiques violentes à son égard.

Après l’annonce de la publication prochaine d’un nouveau rapport de l’AIEA critique de l’Iran, annonçant que Téhéran était sur le point d’atteindre le fameux seuil d’enrichissement du nucléaire, pouvant lui permettre d’accéder au nucléaire militaire, Israël avait les mains libres pour frapper les cibles nucléaires. Dans les jours à venir, le dialogue va se poursuivre. D’ailleurs les discussions prévues dimanche 15 juin entre les États-Unis et l’Iran étaient à ce jour toujours maintenues. Washington a tout intérêt à éviter une déflagration régionale qui compromettrait ses positions dans le Golfe, ferait flamber les prix du pétrole et ouvrirait la voie à une intervention chinoise ou russe plus visible au Moyen-Orient.

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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).

Ukraine : quelles visions de la paix

Ukraine : quelles visions de la paix

Trois visions s’affrontent pour engager les négociations de paix sur l’Ukraine. Pour les Européens, la paix est l’aboutissement désirable d’un processus aux étapes bien définies (comme un ascenseur permettant de s’élever de l’étage le plus bas, la guerre, au plus haut, la paix) ; les Russes, eux, voient la paix comme un moment transitoire dans une dynamique où les rapports de force évoluent en permanence (à l’instar d’un rond-point sur lequel plusieurs parties peuvent s’engager simultanément avant de repartir soit dans la même direction, soit dans des voies opposées) ; l’administration Trump, enfin, après avoir d’abord prôné un « deal » introuvable, opte désormais pour un « duel », à savoir une négociation directe entre les deux chefs d’État dont devrait selon elle naître une nouvelle donne. Seule la méthode européenne est susceptible de garantir durablement la paix du pays et du continent


par Cyrille Bret
Géopoliticien, Sciences Po dans The Conversation

Les discussions avortées entre Russie et Ukraine à Istanbul la semaine dernière ont buté sur un obstacle classique : le cessez-le-feu. Pour les Européens et les Ukrainiens, le cessez-le-feu est un préalable à la négociation.

Pour les Russes, au contraire, le cessez-le-feu doit faire partie de la négociation. Selon le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, les combats et les discussions ne sont pas exclusives les uns des autres : ils se conduisent en parallèle, comme l’a rappelé le chef de la délégation russe à Istanbul, Vladimir Medinski, en invoquant – sans souci de vérité historique – la figure, pourtant honnie en Russie, de Napoléon Ier.

Cette pierre d’achoppement est loin d’être accidentelle ou mineure : c’est un enjeu essentiel pour l’avancée des discussions en Ukraine et un problème qui doit mobiliser l’attention des Ukrainiens, des Européens… et des Américains. Dans cette amorce de discussion se jouent en effet non seulement un rapport de force (combattre ou discuter/combattre et discuter), mais aussi une vision de la paix et de la méthode pour l’atteindre.

Les pouvoirs publics russes (et avant eux soviétiques) ont développé une conception spécifique de la guerre, de la paix et du processus conduisant du conflit à la cessation des opérations militaires. Si, pour les Européens, un processus de paix s’apparente à une ascension régulière – un escalier ou un ascenseur –, pour les Russes, la relation entre guerre et paix est bien plus poreuse. À leurs yeux, une discussion de paix ressemble moins à un escalier très raide qu’à un carrefour ou à un rond-point où les réorientations sont possibles à chaque instant entre guerre et paix. Quant aux États-Unis de Trump, lequel avait au départ promis d’obtenir un deal en 24 heures, ils donnent l’impression d’avoir renoncé au paradigme européen, celui d’une marche progressive vers la paix. Mais adoptent-ils pour autant la vision russe des processus de paix ? Dans « l’art du deal » vanté par le président américain, quelle méthode de discussion de paix est proposée ?

Le processus de paix selon les Européens : un ascenseur à débloquer
Les Européens ont forgé une vision graduelle et linéaire du processus de paix. Ils l’ont tirée de la pratique des grandes négociations ayant clos les conflits continentaux et mondiaux des XIXe et XXe siècles. Et ils l’ont théorisée notamment à travers Kant, pour lequel la guerre est l’expression d’un différend par la violence physique alors que la paix est la résolution de ce différend par le contrat. Ils estiment donc que la paix est le résultat d’un long travail ascensionnel qui part du bas (le conflit armé) pour atteindre le sommet (le traité de paix).

L’itinéraire de la paix est sans doute semé d’embûches, d’échauffourées et de chausse-trappes – les éviter est l’objet des articles du projet de Paix perpétuelle élaboré par Kant. Cet itinéraire franchit des jalons identifiés et même codifiés : accord de cessez-le-feu ; gel de la ligne de front ; convention d’armistice ; négociations diplomatiques ; élaboration du traité de paix ; puis signatures, ratification et entrée en vigueur.

Cet itinéraire de paix est le chemin a été historiquement tracé par le Congrès de Vienne (1815) et suivi notamment par la Conférence de la Paix ayant abouti aux traités de Versailles (1919), de Sèvres (1920) et de Trianon (1921). Ce paradigme de la paix est profondément binaire et contractuel : soit les ennemis se trouvent dans « l’enfer de la guerre » (Michael Walzer paraphrasant le général Sherman), soit ils concluent la paix véritable qui règle juridiquement tous les différends pour organiser la coexistence puis, à terme, la coopération entre ennemis.

C’est pour cela que le cessez-le-feu est, pour les Européens, une condition nécessaire de la négociation sur l’Ukraine. Ce qui se joue ici pour les chancelleries européennes, c’est le métier même de diplomate : franchir les étapes est toute la difficulté. Et les concessions mutuelles sont destinées à faciliter le processus : échanges de prisonniers, interdiction des survols aériens, cessation des hostilités en mer, recul des pièces d’artillerie lourde, contrôle de la ligne de front, mesures de réassurance, interdiction des frappes sur les infrastructures, etc. Toutes ces discussions sont essentielles car ce sont elles qui permettent de tester la bonne foi de l’ennemi et d’en faire un partenaire de discussion. L’art de la diplomatie est d’élever le différend de sa forme militaire à sa forme juridique.

En somme, le processus de paix « à l’européenne » est semblable à un ascenseur bloqué par la guerre : les diplomates s’y enferment pour faire franchir les étages de la paix à leurs états-majors, à leurs gouvernements et à leurs opinions publiques. La cage d’ascenseur n’a qu’une direction, même si la cabine peut durablement rester bloqué au premier étage, voire redescendre au sous-sol de la guerre. Comme la guerre est un différend non réglé, le traité de paix vient y mettre un terme.

Les discussions de paix, un ensemble de ronds-points toujours ouverts pour la Russie
Les Russes ont une fois encore, la semaine dernière à Istanbul, assumé une conception différente des discussions de paix : le cessez-le-feu est à négocier, il n’est pas la condition de possibilité de la négociation. Plus largement, les combats avec l’Ukraine sont une partie seulement d’un rapport de force multiforme et qui a d’autres expressions, comme la « guerre hybride », les opérations « asymétriques », les luttes d’influence, etc. La paix elle-même peut exprimer le rapport de force – c’est ce que Kant appellerait une simple trêve.

La conception de la guerre et de la paix qui se manifeste ici n’est plus binaire (ou bien l’état de guerre, ou bien la consécration de la paix) : guerre et paix ne sont pas mutuellement exclusives mais constamment entremêlées. C’est l’idée promue par le célèbre – en Russie du moins – appendice donné par Tolstoï à son roman Guerre et Paix. En comparant guerre et paix à des phases d’un même processus historico-biologique, Tolstoï récuse toutes les philosophies contractualistes et rationalistes des relations internationales, dans un réquisitoire qui marque la pensée stratégique russe : l’ennemi n’est pas un adversaire qui peut devenir partie à un contrat futur, à savoir le traité de paix. C’est une puissance avec laquelle le rapport de force, constant, passe par des phases de coopération et des phases de tension. Il a une approche résolument vitaliste des processus de paix… et des spirales de la guerre.

Le ciel des idées est évidemment bien loin de la terre des conflits et il est évident que la présidence russe cherche à gagner du temps, du terrain et l’avantage en incluant le cessez-le-feu dans l’agenda des discussions. Mais il faut aussi prendre en compte la vision des conflits et des processus de paix qui s’exprime régulièrement dans la pensée russe.

Les alliances sont nécessairement provisoires et précaires, comme celles qui ont réuni Napoléon et Alexandre Ier dans la « paix de Tilsit » (1807), Staline et les Alliés contre l’Allemagne nazie (à partir de 1941) ou encore la Fédération de Russie et l’OTAN durant les années 2000 dans le format Conseil OTAN-Russie. Ces alliances sont réversibles comme l’a montré, par exemple, le rapprochement avec la République populaire de Chine dans les années 1990 après trois décennies d’affrontements locaux, régionaux et même mondiaux. L’hésitation russe traditionnelle entre l’occidentalisme de Berdiaev, l’eurasisme de Tchaadaev et Douguine et l’alliance sino-russe prônée par l’idéologue nationaliste actuel Nikolaï Starikov exprime une fluidité stratégique et conceptuelle sur la nature des alliances, en perpétuelle configuration.

Les guerres ne sont jamais définitivement closes par la paix, comme en attestent la dynamique même de la guerre froide durant l’URSS et les « conflits gelés » après sa dissolution : coexistence et tensions, coopérations et affrontements se combinent dans un rapport de force évolutif. La guerre froide organise avec l’Ouest un affrontement réel mais non directement militaire : les fronts périphériques, l’utilisation de proxies, la subversion, etc. sont des procédés de guerre en temps de paix. Quant aux conflits gelés (qu’on devrait qualifier de pourris selon l’expression de Florent Parmentier) en Moldavie, en Géorgie, etc., ils relèvent de l’installation dans une conflictualité réelle mais diffuse sur le plan militaire mais aussi politique, ethnique, linguistique, etc.

Selon cette conception, les conflits ne sont pas non plus uniquement militaires : les rapports avec l’Occident ne se jouent pas seulement sur les champs de bataille ukrainiens mais aussi au Conseil de sécurité de l’ONU, dans les médias, en Afrique, dans les cathédrales orthodoxes des Balkans, en Syrie…

Les discussions de paix d’Istanbul ne sont donc à envisager que comme l’une des expressions évolutives d’un rapport de force continu et durable. Rappelons-nous que Vladimir Poutine a prononcé son discours le plus offensif contre l’Europe et l’OTAN en 2007 à Munich au milieu d’une décennie de partenariat stratégique avec eux au sein du Conseil Russie-OTAN et du G8. Selon cette vision, une discussion de paix ne rompt pas essentiellement avec la logique de la guerre et le cessez-le-feu est un enjeu de rapport de force. Loin d’être une cage d’ascenseur, une négociation de paix est l’un des ronds-points des relations internationales où les ennemis convergent un temps pour ensuite diverger et reprendre des trajectoires différentes, voire opposées.

Deux paradigmes de la paix s’opposent ici clairement. Si elle veut réussir, la président Trump 2 doit désormais choisir son propre paradigme, notamment sur l’obstacle préliminaire du cessez-le-feu.

En claironnant sa vision de « la paix en 24h » en Ukraine, le candidat puis président américain a toujours semblé privilégier une voie transactionnelle sur le conflit, assez proche en somme du paradigme européen.

Dans les discours du candidat, la paix était aisée à conclure en Ukraine car elle procéderait de concessions mutuelles des ennemis, sous la pression de Washington, pour obtenir les gains essentiels. Trouver l’intérêt particulier de chaque partie et la forcer à embrasser cet intérêt essentiel est la mécanique principale de cette vision des pourparlers. Un peu moins qu’un traité de paix mais bien plus qu’une simple trêve, le « deal » ukrainien proposé par le broker trumpien est un troc. Les Ukrainiens céderaient des territoires (Crimée et régions orientales) contre la cessation de l’invasion. Les Russes, eux, obtiendraient des avantages économiques en contrepartie de la renonciation à l’extension de la Russie à toute l’Ukraine. Et, dans cette paix en 24 heure, le cessez-le-feu devait intervenir très rapidement afin de laisser la voie libre aux transactions.

Pour la Russie, Trump voulait faire apparaître la fin des hostilités comme plus profitable que la poursuite des combats. Les concessions massives accordées à Moscou avant même d’entrer en négociation n’avaient que cet objectif : changer le calcul coût/bénéfice de la partie russe. Ne plus exporter d’équipements militaires américains vers l’Ukraine, ne plus lui fournir de renseignements militaires, proposer ouvertement un démantèlement des sanctions visant la Russie, régler le sort de l’Ukraine entre superpuissances sans convier Kiev, etc. : tous ces procédés visaient à rendre la paix séduisante aux yeux d’une présidence russe considérée comme bloquée dans son effort de guerre. En somme, Donald Trump voulait faire miroiter les « dividendes de la paix » à la Russie pour la faire sortir de sa posture belliqueuse considérée comme payante à Moscou.

À l’inverse, à l’égard de l’Ukraine, le président américain souhaitait décourager la poursuite de la guerre en la rendant onéreuse, humainement, politiquement et économiquement. Toutes les brimades, les humiliations, les traités inégaux sur les terres rares, etc. imposés à l’Ukraine avaient comme but de signaler la fin du « chèque en blanc américain » à l’effort de guerre ukrainien. Comme si le pays était victime d’un aléa moral qui le conduirait à une « guerre à outrance » car il ne supporterait pas le coût réel de la guerre, grâce aux subventions américaines.

Ce modèle transactionnel du processus de paix est fondé sur la modification du calcul coût/bénéfice pour les ennemis. Si le gain espéré à la guerre est inférieur au gain promis par la paix, alors les ennemis peuvent devenir des partenaires de deal et conclure la paix. Dans cette vision, la paix n’est ni en haut de la cage d’ascenseur ni une des issues provisoires d’un rond-point ; elle est le résultat d’un calcul économique. D’où la nécessité d’exclure les diplomates de métier du processus : ils sont régulièrement accusés par la Maison Blanche de bureaucratiser les relations internationales en général et le processus de paix en Ukraine en particulier. D’où la nécessité également de suspendre les hostilités rapidement afin de stabiliser le calcul de chacun des ennemis. En effet, si la Russie continuait à gagner du terrain durant les discussions, le calcul coût/bénéfice de la paix changerait pour Moscou.

On le voit : le « deal » ukrainien pour Trump est moins qu’un contrat, c’est un pur troc, avec tout ce que cela comporte de précarité. Le « contrat » de paix inspiré par les philosophes des Lumières dépasse le différend en l’exprimant de façon juridique. Le « troc », lui organise une transaction qui reflète le rapport de force militaire. Il peut donc être remis en question lorsque le rapport de force est structurellement modifié.

Les limites de cette vision sont en train de se manifester à leur avocat lui-même : Donald Trump revient à une vision « western » du processus de paix en appelant à des discussions directes entre les chefs des deux États. En somme, au vu de l’impossibilité de conclure un « deal », il semble se diriger vers un « duel » où les patrons des camps en présence soldent leur différend. Les pourparlers de paix ne sont, dans cette optique, qu’une affaire de préparation des deux champions : la rencontre entre les « hommes forts », intense et rapide, permettrait de solder la situation pour l’ensemble du continent. La paix ne prendrait pas plus l’ascenseur européen qu’elle ne naviguerait dans le rond-point russe ; elle surviendrait, comme une étincelle, du frottement direct entre les « grands hommes ».

Des GPS différents
Un Européen averti en vaut deux : dans les rapports de force durables avec la Russie et les États-Unis, il ne faut pas compter sur une grammaire commune des relations internationales. Un ascenseur ne peut qu’aller vers le haut. Un rond-point conduit à de multiples destinations.

Quant au duel suivi d’un deal, il a la fragilité des rapports de force transitoirement stabilisés par la volonté des hommes forts. Ce qui manque aujourd’hui aux parties en présence, c’est un chemin de négociation commun ; or leurs GPS respectifs ne sont pas réglés sur les mêmes algorithmes.

Pollution- « Les entreprises de capture du CO₂ dans l’air émettent plus de carbone qu’elles n’en éliminent !

Pollution- « Les entreprises de capture du CO₂ dans l’air émettent plus de carbone qu’elles n’en éliminent !


La start-up Climeworks se proposait de piéger le CO₂. Vite valorisée à 1 milliard de dollars, elle a été imitée par bien d’autres. Cette technologie n’a pas tenu ses promesses, et, aujourd’hui, beaucoup d’entreprises et de particuliers pourraient s’estimer floués, observe Jean-Baptiste Fressoz, Historien, chercheur au CNRS dans Le Monde .

En 2017, Zurich devint le lieu de rendez-vous de la jet-set climatique. Journalistes, activistes et investisseurs s’y pressèrent, non pour admirer les rives paisibles du lac ou les demeures cossues de la ville, mais pour contempler les énormes ventilateurs installés par la start-up Climeworks sur le toit d’un incinérateur à ordures. Même Greta Thunberg fit le déplacement. A l’époque, l’entreprise se présentait comme la vitrine technologique de la capture du carbone. Ses fondateurs, Christoph Gebald et Jan Wurzbacher, accueillaient les visiteurs, leur présentant un dispositif où de puissants ventilateurs aspiraient l’air ambiant pour le faire passer à travers une substance absorbante à la composition tenue secrète, chargée de piéger le CO₂.

Le gaz ainsi capturé était ensuite redirigé vers une serre où l’on cultivait des concombres. Les deux ingénieurs affirmaient pouvoir capter et stocker 1 % des émissions mondiales en 2025, soit environ 400 millions de tonnes de CO₂ par an. L’annonce fit sensation. Les articles fleurirent, les capitaux affluèrent. En 2021, Climeworks inaugura une installation de plus grande envergure en Islande, alimentée par la géothermie. Cette fois, le CO₂ n’était plus utilisé pour faire pousser des légumes, mais injecté dans le sous-sol pour y être minéralisé, générant ainsi des « émissions négatives ». En 2022, la start-up atteignait une valorisation supérieure à 1 milliard de dollars (environ 890 millions d’euros).

Un quart de l’énergie mondial
Le filon ouvert par Climeworks a été suivi par de nombreuses autres start-ups – Carbon Engineering, Global Thermostat, Rewind, Terraformation, Living Carbon, Charm Industrial, Brilliant Planet, Planetary Technologies, Infinitree… pour n’en citer que quelques-unes. Elles sont aujourd’hui plus de 150, affublées de noms bien grandiloquents pour des entreprises qui émettent plus de carbone qu’elles n’en éliminent.

Déficit et dette : quelles perspectives ?

Déficit et dette     : quelles  perspectives ?

5,5 % du PIB, telle est la mesure du déficit public communiquée mardi 26 mars par l’Insee. C’est bien au-delà des estimations de 4,9 % que partageait le gouvernement le 31 octobre 2023 dans le projet de loi de finances de fin de gestion 2023 et très loin de la moyenne de la zone euro de 3,2 %Anticipant cette annonce le rapporteur général de la commission des Finances du Sénat, Jean-François Husson, avait exercé le 21 mars le droit que lui confère l’article 57 de la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001, dans le cadre de ses pouvoirs de contrôle sur l’action du gouvernement, en se rendant au ministère des Finances pour une vérification sur pièces et sur place. À peine sorti de Bercy il avait dénoncé une rétention d’informations du gouvernement qui, selon lui, disposait déjà depuis décembre 2023, soit au cours de l’examen du projet de loi de finances de fin de gestion, d’une note évaluant le déficit 2023 à 5,2 %. Il a surtout indiqué que l’Exécutif envisageait désormais un déficit de 5,7 % en 2024 (contre les 4,4 % indiqués dans la loi de Finances pour 2024) et même de 5,9 % en 2025. L’écart pour 2024 est massif, 36 milliards d’euros de déficit supplémentaire en 2024. C’est sans commune mesure avec les 10 milliards d’économies décidés par décret en février. Pour 2025, les écarts avec les textes budgétaires grimpent jusque 65 milliards, pour une annonce début mars de 20 milliards d’économies pour l’ensemble de comptes publics en 2025. Toujours très éloignée du plafond de 3 % imposé par le Pacte de stabilité, la France est aujourd’hui le plus mauvais élève de la zone euro après l’Italie dont le déficit est de 7 % en 2023. 

par 

Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School dans The Conversation 

L’évolution des dépenses publiques 2023 s’est avérée à peu près conforme aux attentes gouvernementales en hausse de 3,7 % après 4 % en 2022. Ce sont les recettes qui ont ralenti plus fortement qu’attendu en ne progressant que de 2 % après 7,4 % en 2022 sous l’effet du ralentissement de l’activité. Le phénomène se trouve amplifié pour des raisons techniques : le niveau des recettes fiscales s’avère en effet plus fortement dépendant de celui de l’activité que sa moyenne historique.

Dans le détail on retiendra que le déficit public reste très largement, à plus de 90 %, le fait de l’État et des administrations centrales et dans une moindre mesure de la Sécurité sociale, quasiment en totalité du fait de l’assurance-maladie. Les collectivités territoiriales qui ne peuvent, de par la loi, emprunter que pour des investissements, restent à l’équilibre. L’assurance chômage enregistre même un excédent de 1,6 milliard malgré les ponctions de l’État.

 

Depuis 1980 la dérive des comptes publics fut systématiquequelle que soit la couleur politique des gouvernements. Les crises les ont logiquement contraints à des relances keynésiennes nécessaires pour soutenir l’économie comme en 1993 (6,4 % de déficit) puis plus nettement encore en 2009 (7,2 %) le record étant atteint pendant le Covid en 2020 (9 %). La récurrence des déficits vient du fait que les périodes de forte croissance n’ont jamais été mises à profit pour désendetter l’État comme nous le rappelle l’épisode fameux dit de la « cagnotte » en 2000 : le Premier ministre Lionel Jospin annonçait alors comment il redistribuerait les 50 milliards de francs de surplus de rentrées fiscales.

En conséquence le déficit structurel, indépendant de la conjoncture économique, est resté au cours des dernières années assez stable, autour de 5 % du PIB malgré une sous-estimation récurrente (et parfois loufoque comme en 2020) du ministère de l’Économie.

Selon une jurisprudence constante, rappelée par le Conseil constitutionnel dans sa décision relative la loi de finances pour 2024 (considérant 20), « s’il apparaissait en cours d’année que l’évolution des charges ou des ressources était telle qu’elle modifierait les grandes lignes de l’équilibre budgétaire, il appartiendrait au Gouvernement de soumettre au Parlement un projet de loi de finances rectificative ». Au vu de l’ampleur des dérives constatées pour 2023 et annoncées pour 2024 et 2025, on voit mal comment le gouvernement pourrait faire l’économie d’une loi de finances rectificative, sans doute juste après les Européennes.

Or, pour la première fois depuis le début de cette législature, le groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée se déclare prêt à joindre ses voix aux autres groupes d’opposition face à ce qu’Éric Ciotti, président du parti, qualifie de « gestion calamiteuse des finances publiques », ajoutant :

« La situation des finances publiques constitue la première menace qui pèse sur l’avenir de notre pays. »

Une motion de censure adoptée impliquerait la chute du gouvernement Attal et très probablement de nouvelles élections législatives. Il n’est donc pas inutile de se pencher sur les doctrines budgétaires des trois principales forces d’opposition à l’Assemblée nationale.

À la différence de la majorité actuelle, adepte d’un statu quo sur les impôts mais d’une baisse relative des dépenses publiques, Les Républicains comme le Rassemblement national (RN) proposent des baisses d’impôt financées par d’hypothétiques coupes dans certaines dépenses mais en sanctuarisant – vraisemblablement pour des raisons électorales – les retraites. Le RN propose même un retour à la retraite à 60 ans pour de nombreux actifs alors que le déficit attendu des régimes de retraite est estimé, après la réforme si décriée de mars 2023, à 11 milliards en 2027.

La France insoumise assume, elle, une flambée des dépenses sociales avec un retour à la retraite à 60 ans, une hausse du point d’indice des fonctionnaires et du smic (17 milliards) ou encore l’indexation des retraites sur les salaires (16 milliards). Le tout financé par des hausses des impôts sur les ménages aisés et sur les sociétés, impôts au rendement très hypothétique.

Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron soutient qu’une augmentation du taux d’emploi au niveau de celui de nos voisins allemands assurerait des recettes supplémentaires qui feraient disparaître la totalité du déficit public. Certes le taux d’emploi est bien en hausse mais une telle parité prendra du temps alors que les intérêts de la dette publique passeront mécaniquement de 38,6 milliards d’euros en 2023 à au moins 74 milliards en 2027.

En conséquence les marges de manœuvre budgétaires du président qui étaient déjà particulièrement faibles au début de son second mandat semblent désormais inexistantes. Les agences de notation Fitch et Moody’s doivent d’ailleurs revoir la note qu’elles attribuent à la dette française le 26 avril et Standard & Poor’s le 31 mai, soit juste avant les élections européennes.

Ainsi, on voit mal comment le pays pourrait échapper à des hausses d’impôts, au moins sous la forme relativement indolore d’années blanches consistant à geler le barème de l’impôt sur le revenu (IR), sans prendre en compte l’inflation comme ce fut le cas en 2011 et 2012, à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy et au début de celui de François Hollande. Une telle décision se traduirait par une hausse du rendement de l’IR de l’ordre de 6 milliards en 2025. D’autres mesures de justice sociale semblent également inéluctables comme l’alignement à revenu égal de la CSG des inactifs sur celle des actifs. Les entreprises seront sans doute également touchées et il faut s’attendre à un nouveau report de la baisse de la CVAE.

C’est néanmoins en taillant dans les dépenses publiques que le redressement des comptes serait le plus efficace, essentiellement dans les dépenses sociales très nettement supérieures aux autres pays de l’Union européenne. Ainsi sur les retraites (14,4 % du PIB contre 11,9 % dans l’UE) la désindexation sur l’inflation semble inexorable. Pour la santé (12,2 % du PIB contre 10,5 % dans l’UE) la logique de déremboursement progressive qui se traduira au 31 mars 2024 par un reste à charge de 1 euro par boite de médicaments va se poursuivre. Les subventions de France compétences à l’apprentissage en particulier dans le supérieur seront sans doute restreintes dès cette année malgré l’excellent rendement social à moyen et long terme de l’apprentissage.

Déficit public : quelles perspectives ?

Déficit public    : quelles  perspectives ?

5,5 % du PIB, telle est la mesure du déficit public communiquée mardi 26 mars par l’Insee. C’est bien au-delà des estimations de 4,9 % que partageait le gouvernement le 31 octobre 2023 dans le projet de loi de finances de fin de gestion 2023 et très loin de la moyenne de la zone euro de 3,2 %Anticipant cette annonce le rapporteur général de la commission des Finances du Sénat, Jean-François Husson, avait exercé le 21 mars le droit que lui confère l’article 57 de la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001, dans le cadre de ses pouvoirs de contrôle sur l’action du gouvernement, en se rendant au ministère des Finances pour une vérification sur pièces et sur place. À peine sorti de Bercy il avait dénoncé une rétention d’informations du gouvernement qui, selon lui, disposait déjà depuis décembre 2023, soit au cours de l’examen du projet de loi de finances de fin de gestion, d’une note évaluant le déficit 2023 à 5,2 %. Il a surtout indiqué que l’Exécutif envisageait désormais un déficit de 5,7 % en 2024 (contre les 4,4 % indiqués dans la loi de Finances pour 2024) et même de 5,9 % en 2025. L’écart pour 2024 est massif, 36 milliards d’euros de déficit supplémentaire en 2024. C’est sans commune mesure avec les 10 milliards d’économies décidés par décret en février. Pour 2025, les écarts avec les textes budgétaires grimpent jusque 65 milliards, pour une annonce début mars de 20 milliards d’économies pour l’ensemble de comptes publics en 2025. Toujours très éloignée du plafond de 3 % imposé par le Pacte de stabilité, la France est aujourd’hui le plus mauvais élève de la zone euro après l’Italie dont le déficit est de 7 % en 2023. 

par 

Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School dans The Conversation 

L’évolution des dépenses publiques 2023 s’est avérée à peu près conforme aux attentes gouvernementales en hausse de 3,7 % après 4 % en 2022. Ce sont les recettes qui ont ralenti plus fortement qu’attendu en ne progressant que de 2 % après 7,4 % en 2022 sous l’effet du ralentissement de l’activité. Le phénomène se trouve amplifié pour des raisons techniques : le niveau des recettes fiscales s’avère en effet plus fortement dépendant de celui de l’activité que sa moyenne historique.

Dans le détail on retiendra que le déficit public reste très largement, à plus de 90 %, le fait de l’État et des administrations centrales et dans une moindre mesure de la Sécurité sociale, quasiment en totalité du fait de l’assurance-maladie. Les collectivités territoiriales qui ne peuvent, de par la loi, emprunter que pour des investissements, restent à l’équilibre. L’assurance chômage enregistre même un excédent de 1,6 milliard malgré les ponctions de l’État.

 

Depuis 1980 la dérive des comptes publics fut systématiquequelle que soit la couleur politique des gouvernements. Les crises les ont logiquement contraints à des relances keynésiennes nécessaires pour soutenir l’économie comme en 1993 (6,4 % de déficit) puis plus nettement encore en 2009 (7,2 %) le record étant atteint pendant le Covid en 2020 (9 %). La récurrence des déficits vient du fait que les périodes de forte croissance n’ont jamais été mises à profit pour désendetter l’État comme nous le rappelle l’épisode fameux dit de la « cagnotte » en 2000 : le Premier ministre Lionel Jospin annonçait alors comment il redistribuerait les 50 milliards de francs de surplus de rentrées fiscales.

En conséquence le déficit structurel, indépendant de la conjoncture économique, est resté au cours des dernières années assez stable, autour de 5 % du PIB malgré une sous-estimation récurrente (et parfois loufoque comme en 2020) du ministère de l’Économie.

Selon une jurisprudence constante, rappelée par le Conseil constitutionnel dans sa décision relative la loi de finances pour 2024 (considérant 20), « s’il apparaissait en cours d’année que l’évolution des charges ou des ressources était telle qu’elle modifierait les grandes lignes de l’équilibre budgétaire, il appartiendrait au Gouvernement de soumettre au Parlement un projet de loi de finances rectificative ». Au vu de l’ampleur des dérives constatées pour 2023 et annoncées pour 2024 et 2025, on voit mal comment le gouvernement pourrait faire l’économie d’une loi de finances rectificative, sans doute juste après les Européennes.

Or, pour la première fois depuis le début de cette législature, le groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée se déclare prêt à joindre ses voix aux autres groupes d’opposition face à ce qu’Éric Ciotti, président du parti, qualifie de « gestion calamiteuse des finances publiques », ajoutant :

« La situation des finances publiques constitue la première menace qui pèse sur l’avenir de notre pays. »

Une motion de censure adoptée impliquerait la chute du gouvernement Attal et très probablement de nouvelles élections législatives. Il n’est donc pas inutile de se pencher sur les doctrines budgétaires des trois principales forces d’opposition à l’Assemblée nationale.

À la différence de la majorité actuelle, adepte d’un statu quo sur les impôts mais d’une baisse relative des dépenses publiques, Les Républicains comme le Rassemblement national (RN) proposent des baisses d’impôt financées par d’hypothétiques coupes dans certaines dépenses mais en sanctuarisant – vraisemblablement pour des raisons électorales – les retraites. Le RN propose même un retour à la retraite à 60 ans pour de nombreux actifs alors que le déficit attendu des régimes de retraite est estimé, après la réforme si décriée de mars 2023, à 11 milliards en 2027.

La France insoumise assume, elle, une flambée des dépenses sociales avec un retour à la retraite à 60 ans, une hausse du point d’indice des fonctionnaires et du smic (17 milliards) ou encore l’indexation des retraites sur les salaires (16 milliards). Le tout financé par des hausses des impôts sur les ménages aisés et sur les sociétés, impôts au rendement très hypothétique.

Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron soutient qu’une augmentation du taux d’emploi au niveau de celui de nos voisins allemands assurerait des recettes supplémentaires qui feraient disparaître la totalité du déficit public. Certes le taux d’emploi est bien en hausse mais une telle parité prendra du temps alors que les intérêts de la dette publique passeront mécaniquement de 38,6 milliards d’euros en 2023 à au moins 74 milliards en 2027.

En conséquence les marges de manœuvre budgétaires du président qui étaient déjà particulièrement faibles au début de son second mandat semblent désormais inexistantes. Les agences de notation Fitch et Moody’s doivent d’ailleurs revoir la note qu’elles attribuent à la dette française le 26 avril et Standard & Poor’s le 31 mai, soit juste avant les élections européennes.

Ainsi, on voit mal comment le pays pourrait échapper à des hausses d’impôts, au moins sous la forme relativement indolore d’années blanches consistant à geler le barème de l’impôt sur le revenu (IR), sans prendre en compte l’inflation comme ce fut le cas en 2011 et 2012, à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy et au début de celui de François Hollande. Une telle décision se traduirait par une hausse du rendement de l’IR de l’ordre de 6 milliards en 2025. D’autres mesures de justice sociale semblent également inéluctables comme l’alignement à revenu égal de la CSG des inactifs sur celle des actifs. Les entreprises seront sans doute également touchées et il faut s’attendre à un nouveau report de la baisse de la CVAE.

C’est néanmoins en taillant dans les dépenses publiques que le redressement des comptes serait le plus efficace, essentiellement dans les dépenses sociales très nettement supérieures aux autres pays de l’Union européenne. Ainsi sur les retraites (14,4 % du PIB contre 11,9 % dans l’UE) la désindexation sur l’inflation semble inexorable. Pour la santé (12,2 % du PIB contre 10,5 % dans l’UE) la logique de déremboursement progressive qui se traduira au 31 mars 2024 par un reste à charge de 1 euro par boite de médicaments va se poursuivre. Les subventions de France compétences à l’apprentissage en particulier dans le supérieur seront sans doute restreintes dès cette année malgré l’excellent rendement social à moyen et long terme de l’apprentissage.

Quelles alternatives à l’Ehpad ?

Quelles alternatives à l’Ehpad ?

À l’heure actuelle, en France, plus de 700 000 personnes âgées très dépendantes sont accueillies en Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Compte tenu du vieillissement de la population, le nombre de résidents de ces structures va croître dans les années à venir : en 2030, 35 % des Français auront plus de 65 ans, ce qui aura pour conséquence une augmentation du taux de vieillissement avec dépendances. Les projections actuelles prévoient un manque de 100 000 places en Ehpad pour accueillir les personnes âgées concernées.

 

par Psychiatre du sujet âgé, chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique Hannah Arendt (Université Paris-Est Créteil), co-directeur du département de recherche Éthique biomédicale du Collège des Bernardins, Collège des Bernardins dans The Conversation 

À ce problème structurel s’ajoute le fait que la grande majorité des personnes sondées affirment préférer rester à leur domicile plutôt que d’entrer en Ehpad (83 % selon une enquête CSA de 2016), 85 % d’après l’IFOP en 2019, 90 % selon Opinion Way en 2012). Nul doute que la publication, en janvier 2022, du livre « Les Fossoyeurs », qui a projeté une lumière crue sur « dysfonctionnements significatifs […] au détriment de la prise en charge des résidents » du groupe Orpea, numéro un mondial du secteur des Ehpad, n’a pas arrangé les choses.

Cette parole citoyenne forte ne peut être ignorée, et il faut donc proposer d’autres modèles d’accueil et d’hébergement pour les personnes très âgées dont les dépendances ne permettent plus le maintien à leur domicile.

Heureusement, l’entrée en institution gériatrique n’est pas la seule solution d’hébergement possible. Il existe aujourd’hui diverses alternatives dont la disponibilité, les tarifs, les avantages et les inconvénients varient. Les connaître permet d’anticiper au mieux, pour soi-même ou ses proches, ce moment de bascule entre domicile et institutionnalisation. Petit tour d’horizon des solutions existantes, accompagné d’une estimation de leurs coûts et de leurs limites.

Il s’agit de la solution la plus plébiscitée. Pour pouvoir la mettre en œuvre, il existe déjà un maillage de services à la personne en ambulatoire :

Toutefois, malgré les aides (allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou aide personnalisée au logement (APL)), cette solution peut s’avérer très onéreuse. Selon les dépendances à prendre en charge, il faut compter en moyenne 2 200 euros par mois (contre 2 500 euros par mois en moyenne en Ehpad), et le reste à charge (protections, frais de voiturage en accueil de jours, etc.) est en moyenne de 1200 euros par mois.

Qui plus est, le domicile privé devient rapidement un domicile public, médicalisé et impersonnel, et le plus souvent inadapté. Enfin, c’est un choix qui peut devenir épuisant pour les proches aidants.

Par ailleurs, cette solution ne remédie pas à l’isolement et à la solitude des personnes âgées, comme l’a démontré en 2021 le rapport des Petits Frères des Pauvres.

Ces structures proposent des logements seniors, à mi-chemin entre le domicile et l’Ehpad. Elles sont constituées de chambres ou d’appartements non médicalisés proposés en location. L’accès aux équipements et services proposés est facultatif.

Les résidences autonomie sont conçues pour accueillir dans un logement des personnes âgées autonomes qui ne peuvent plus – ou n’ont plus – l’envie de vivre chez elles, à cause d’une baisse de revenus, de difficultés d’accès aux commerces ou d’un sentiment d’isolement. Les personnes doivent être âgées d’au moins 60 ans et être valides et autonomes (GIR 5 ou 6 – groupe iso-ressources, qui correspond au niveau de perte d’autonomie d’une personne âgée)

Autre alternative pour les personnes encore autonomes : les hébergements mixtes résidence senior – Ehpad. En principe, les résidences seniors s’adressent à des publics autonomes, mais certaines enseignes de résidences senior ont conçu des sites mixtes proposant à la fois un Ehpad et une résidence services senior permettant une institutionnalisation plus progressive. Les personnes âgées peuvent passer d’un environnement à l’autre, selon leur niveau de dépendance et leurs besoins ce qui évite le traumatisme très souvent associé à une entrée en institution.

Les habitants de la résidence seniors et les résidents de l’Ehpad partagent la plupart des espaces communs. Ils prennent certains repas ensemble. Seules les chambres sont dans des ailes séparées. La principale limite est financière, car ces résidences ne sont pas éligibles à l’aide sociale. Quand la perte d’autonomie s’installe, il existe d’autres solutions anticipatives.

Cette solution est élaborée sur la même « base » que l’habitat participatif. Un groupe d’adultes âgés ou handicapés cohabitent dans un logement qui comprend des espaces privatifs (chambre, appartement, salle de bains) et des espaces collectifs (salle de séjour, salle à manger, jardin, cour, terrasse, salle de jeux, etc.). Ils sont généralement organisés en colocations. L’habitat partagé accompagné appartient à l’organisme qui l’exploite. Ce dernier sous-loue un espace privatif et l’accès aux espaces commun à des locataires dépendants.

Ce mode d’habitat s’adresse à des personnes handicapées ou dépendantes. Chaque habitat partagé accompagné est créé pour accueillir un certain type de résidents. La maison du Thil, à Beauvais, accueille par exemple les malades d’Alzheimer.

Le problème est que cette alternative à l’Ehpad comporte à l’heure actuelle très peu de structures (elles représentent moins de 5 000 logements). De plus, il est actuellement impossible de mutualiser l’APA pour améliorer le service des auxiliaires de vie.

C’est pour remédier à cette faible représentation que des entrepreneurs développant l’habitat partagé et accompagné ont lancé le collectif 150 000 en 2030, qui ambitionne d’inciter les pouvoirs publics à faciliter la création de 150 000 logements d’ici à 2030.

Les petites unités de vie

Ces structures sont aussi très intéressantes, car à taille humaine. Apparues au début des années 80, elles s’adressaient aux personnes qui ne pouvaient plus, ou ne souhaitaient plus, rester seules à leur domicile. On en dénombre aujourd’hui environ un millier en France.

Le terme « Petite Unité de Vie » (PUV) regroupe toutes les petites structures d’hébergement alternatives à l’Ehpad ou à la maison de retraite. Ainsi, les Maisons d’accueil et de résidence pour l’autonomie (MARPA) et les Centres d’activités naturelles tirées d’occupations utiles (CANTOU) sont considérés comme des PUV.

Les PUV comptent généralement moins de 25 places. Chaque résident dispose d’un logement privatif comprenant une petite cuisine et une salle de bain. Un personnel présent 24 heures sur 24 assure la sécurité des résidents, qui est généralement renforcée par un système de téléalarme. Les locaux sont parfaitement adaptés aux personnes à mobilité réduite ; la circulation des fauteuils roulants y est facilitée.

Les objectifs des PUV sont de maintenir et de renforcer l’autonomie des personnes âgées en les faisant participer à la vie en communauté. Les espaces communs permettent de tisser du lien social, important au maintien de l’autonomie. Une maîtresse de maison donne de la cohésion à ce projet de vie.

Les soins sont réalisés à la demande, avec l’intervention de professionnels médicaux externes comme des infirmières, des kinésithérapeutes ou encore des ergothérapeutes, ou le médecin traitant du résident.

En encourageant le partage d’un toit entre un étudiant et un senior, la loi Elan de 2018 a ouvert la voie à une alternative supplémentaire à l’Ehpad. L’idée était de répondre à la crise du logement chez les jeunes et de rompre l’isolement des plus âgés.

Les cohabitations intergénérationnelles consistent à héberger différentes générations sous un même toit. Généralement une ou des personnes âgées accueillent gratuitement (ou pour un loyer modéré) une autre personne, qu’elle soit étudiante, salariée (ou autre), en contrepartie de divers services rendus. Il s’agit par exemple d’offrir une présence ou une écoute, d’aider aux repas, au jardinage ou aux petits travaux.

Dernière solution alternative à l’Ehpad : vivre en famille, même si cela n’est pas sa propre famille.

Cette personne (seule ou couple) accueille à son domicile une personne âgée ou un adulte handicapé. Elle est rémunérée pour cette prestation, et doit avoir reçu un agrément délivré par les services du département. Ces derniers organisent le contrôle de l’accueillant et le suivi de la personne accueillie.

L’accueil familial peut être temporaire ou séquentiel, à temps partiel ou complet, voire permanent. Ce système s’adresse aux personnes âgées et aux adultes handicapés qui souhaitent vivre en famille, même s’ils ne vivent pas avec leur propre famille. Les parties formalisent leur relation dans un contrat de gré à gré (contrat dont les stipulations sont librement négociées entre les parties).

La rémunération minimale du service est fixée par un barème départemental. Elle dépend du niveau de perte d’autonomie du senior hébergé (en fonction de son GIR). En moyenne, l’hébergement en accueillant familial revient à 1800 euros charges comprises chaque mois. Pour les bénéficiaires de l’APA, de l’AAH (Allocation aux adultes handicapés) ou de l’APL, ce coût peut être réduit à 1000 euros.

Il s’agit d’une bonne solution surtout en milieu rural, mais qui ne conviendra pas à tout le monde, car vivre en famille comporte aussi des contraintes. Enfin, il n’existe pas d’annuaire national, ni même départemental, des accueillants familiaux. Chaque territoire a sa propre organisation, et la recherche peut s’avérer complexe.

Si une immense majorité de personnes âgées, même avec dépendances, souhaitent rester le plus longtemps possible à domicile, ce n’est pas toujours possible. Or, anticiper ce moment de bascule qui va du domicile à l’institutionnalisation ne peut se faire que si on est dûment informé, renseigné et encore en mesure d’exprimer et de faire des choix pour soi-même.

En conclusion, des alternatives à l’Ehpad existent pour les personnes âgées, même avec dépendances, qui souhaitent rester le plus longtemps possible à domicile ou intégrer des structures de taille plus modeste. Elles peuvent constituer des solutions pour respecter les droits fondamentaux de consentement, de liberté d’aller et venir et choix de vie de chacun. Elles sont encore peu nombreuses et inégalement réparties sur le territoire français, mais les connaître est important. Cela peut aider à se projeter sans appréhension vers une autre vie, aussi belle en humanité, même si la grande dépendance se fait jour.

Agriculture : quelles suites aux propositions du président de la république

Agriculture : quelles suites aux propositions du président de la république

Intreview du  syndicaliste Arnaud Gaillot, président des Jeunes Agriculteurs qui  revient sur l’extrême tension au Salon et appelle le président de la République à concrétiser ses promesses rapidement. dans la « Tribune ».

 Quelle est la situation après cette ouverture très chahutée su Salon international de l’agriculture  : les ponts sont coupés ou le dialogue est renoué ?

ARNAUD GAILLOT - Non, le dialogue n’est pas coupé. En tant que corps intermédiaire, c’est notre responsabilité de le maintenir. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons accepté de participer au petit déjeuner avec le président de la République samedi. Nous avions en revanche refusé de prendre part au grand débat, car après l’annonce de l’invitation du mouvement Les Soulèvements de la Terre, la colère dans les rangs était trop forte. Après le petit déjeuner, nous savions que la tension était encore là, mais nous avons d’abord échangé avec notre réseau, et ensuite nous avons proposé au président d’avoir un dialogue avec des délégués syndicaux. Cela a permis de consolider notre parole, celle de leurs représentants.

Est-ce que cela a permis d’apaiser la base ?

Les gens qui ont discuté avec le président ont pu constater que les choses tendent dans le bon sens. On a le sentiment qu’il a envie d’avancer. Mais il faut que ses promesses se concrétisent rapidement. Les réunions annoncées dès lundi dans les préfectures afin de lancer un recensement des situations de trésorerie les plus critiques pourront notamment donner des gages.

 

Qu’est-ce qu’il s’est passé à l’ouverture du Salon de l’agriculture samedi ? Avez-vous eu le sentiment d’avoir été instrumentalisés par la Coordination rurale et l’extrême droite ?

Cela n’échappe à personne que certains sont plus énervés que d’autres. Mais il ne faut pas qu’ils nuisent au Salon. Et j’invite tout corps intermédiaire à rester indépendant. Les convictions personnelles ne doivent pas dominer dans un syndicat. Quand un syndicat se positionne pour un parti, quel qu’il soit, cela devient dangereux.

Le président a-t-il eu tort de vouloir malgré tout inaugurer le Salon et déambuler dans les allées ?

Il reste le chef de l’État, il a été élu démocratiquement, c’est lui qui décide. Si on refuse de discuter avec les instances démocratiques, avec qui parlera-t-on pour jouer notre rôle de syndicat, trouver des solutions et faire évoluer les choses dans le bon sens ?

Les prochains jours du Salon pourront-ils être sereins ?

Je suis convaincu qu’après sa première journée, très animée, il retrouvera son rôle habituel. Déjà samedi, j’ai été heureux de voir plein de visiteurs. Nous expliquerons en parallèle à nos délégations le travail engagé et comment il va se poursuivre.

Vous avez rendez-vous avec le chef de l’État dans trois semaines. Qu’espérez-vous ?

Le président a ouvert la porte à une proposition formulée par les Jeunes Agriculteurs il y a déjà deux ans : celle de lancer une réflexion stratégique sur la «ferme France». Il s’agit maintenant de définir la forme qu’elle prendra, en espérant qu’elle soit à la hauteur des attentes.

Le nombre d’agriculteurs baisse en effet de manière inexorable : ils étaient un million dans les années 1990, ils sont moins de 400 000 aujourd’hui. Qu’est ce qui pourrait freiner cette chute ?

Il ne faut pas oublier que cette diminution du nombre d’agriculteurs dépend aussi d’une restructuration de l’agriculture, comme de plein d’autres métiers, due à l’innovation. Il faut néanmoins maintenir le maillage agricole du territoire français. Pour stopper l’hémorragie, il faut en premier lieu se demander comment permettre aux agriculteurs qui restent de gagner leur vie. Pour ce qui relève du marché intérieur, cela renvoie à la nécessité de mieux appliquer les lois Egalim, censées garantir que les produits des fermes soient vendus à leur juste prix. Pour ce qui est du marché extérieur, la question est comment éviter de produire des « surnormes » en France qui nous rendent moins compétitifs et qui nous font perdre des parts de marché.

Plus généralement, on a une vraie réflexion à avoir - et c’est ce que nous avions appelé de nos vœux dans le pacte et la loi d’orientation agricole, mais qui n’a pas été retenu - sur comment repositionner la « ferme France » sur les marchés. Il s’agit d’abord d’identifier ces marchés. L’enjeu est ensuite de déterminer de combien d’agriculteurs on a besoin dans toutes nos filières sous signe de qualité, dans nos productions conventionnelles pour le marché intérieur et l’exportation, et aussi dans la production des énergies renouvelables - si importantes pour le futur de l’agriculture. Cela demanderait un vrai travail à l’horizon de dix, vingt, trente ans, et permettrait de déterminer dans quelle mesure, où et comment on a besoin de fermes et d’installer des jeunes.

Rien n’est prévu à ce propos dans le « projet de loi pour une agriculture souveraine » qui doit être soumis cette semaine au Conseil d’État, et qui inclut un volet consacré au renouvellement des générations ?

Non. La loi vise juste à faciliter la transmission des fermes. Elle porte sur l’enseignement agricole, sur comment attirer des jeunes vers ces formations et comment les renforcer. Elle prévoit aussi des outils d’accompagnement et d’aide à la transmission, des avantages fiscaux, etc. Mais cela ne répond pas à la question clé : pourquoi transmet-on tout cela ? Je suis convaincu qu’un avenir agricole existe, mais ce n’est pas forcément l’agriculture qu’on connaît aujourd’hui, avec exactement les mêmes fermes, les mêmes filières, aux mêmes endroits. Les marchés évoluent en fonction des sociétés. Les gens ne consomment plus de la même façon que dans les années 1960-70 ou que dans les années 1980-90. Les défis des filières ne sont pas les mêmes qu’avant.

De nouveaux facteurs doivent aussi être pris en compte. Par exemple, comment l’agriculture va-t-elle prendre sa part dans l’énergie verte ? Comment va-t-elle s’adapter au changement climatique ? Il faut investir dans la recherche variétale, mais cela ne va répondre qu’à une partie de la problématique. Il reste la question de comment on gère l’eau. Est-ce qu’on réfléchit à de nouvelles formes d’agriculture dans les territoires les plus bouleversés, comme ceux de l’arc méditerranéen ? Il faut mettre tous les acteurs autour de la table : des scientifiques, des météorologues, des agriculteurs, des représentants de consommateurs, tous les gens qui pourraient arriver à définir une vraie stratégie.

Il n’y a donc encore rien à l’ordre du jour qui répondrait à ce besoin ?

L’adoption d’un « plan élevage » est prévue, mais je pense qu’il sera conçu à plus court terme. Pourtant, nous disposons bien des outils nécessaires pour modéliser l’avenir de la « ferme France », en tenant compte du changement climatique, des tendances de consommation, du besoin mondial d’alimentation et d’énergie. Cela permettrait de réarmer l’agriculture française face aux défis qui sont devant elle. Une telle réflexion, d’ailleurs, n’intéresserait pas que les jeunes. Ceux qui sont actifs ou qui veulent transmettre leurs entreprises ont aussi besoin d’imaginer l’avenir de leurs exploitations.

Les réunions annoncées afin de lancer un recensement des situations les plus critiques pourront donner des gages.

 

 

Après les états généraux de l’alimentation, des états généraux de l’agriculture donc ?

Je me méfie toujours des grandes messes. Dans les états généraux de l’alimentation, un volet concernait la rémunération des agriculteurs, un autre, la réglementation environnementale et administrative. Le premier n’est pas encore abouti, le deuxième est en partie à l’origine de la colère agricole. Je pense qu’il vaudrait mieux mettre autour d’une table seulement des experts du sujet. Des spécialistes de la consommation sont bien sûr nécessaires. Mais il ne faut pas ouvrir à tout-va, en dehors des personnes qui ont des compétences reconnues.

Une telle réflexion devrait toutefois inévitablement inclure un volet environnemental, puisque - vous l’avez dit - les agriculteurs sont les premières victimes du changement climatique, mais aussi de la perte de biodiversité…

On peut tout mettre sur la table, mais il faut aussi réfléchir à nos marges de manœuvre et à la bonne cadence de la transition environnementale. La perte de la biodiversité est multifactorielle. Nous sommes prêts à prendre notre part de responsabilité, mais seulement si tout le monde le fait. Cela peut donc se traiter par la planification écologique qui est en train d’être finalisée. Et mettons des chercheurs au travail autour de la substitution des produits phytosanitaires permettant de maintenir la production, ainsi qu’autour de la recherche variétale, afin de faire évoluer les cultures vers plus de résistance aux maladies, aux ravageurs et au changement climatique ! On peut se raconter toutes les histoires qu’on veut, mais les êtres humains auront toujours besoin de manger. Il faudra concilier vie humaine et préservation de la planète. On oublie aussi trop souvent l’importance de l’acte d’achat du consommateur. Aujourd’hui, les tendances de consommation valorisent davantage les produits standards importés que les produits vertueux français.

Les jeunes agriculteurs changent : il n’y a plus seulement des enfants d’agriculteurs issus de l’enseignement agricole, il y a désormais de plus en plus de gens qui viennent de milieux différents, de professionnels qui se reconvertissent… Est-ce que chacun a sa place dans l’agriculture de demain ?

Aujourd’hui, nous, jeunes, ne faisons déjà pas la même agriculture que nos parents et que nos grands-parents. Ceux qui sont en train d’arriver la feront d’une manière encore différente, puisque chaque génération a ses sensibilités et ses envies. Cela change l’approche du métier.

Avoir des profils nouveaux est une chance, parce que ceux qui n’ont pas grandi dans le milieu agricole accepteront peut-être plus facilement les changements nécessaires. C’est quand même plus facile de faire évoluer une entreprise quand elle n’est pas familiale et identique depuis plusieurs générations. Mais il ne faut pas négliger nos filles et fils d’agriculteurs, parce que tout ne changera pas, et qu’on aura aussi besoin de gens qui connaissent la réalité du métier. C’est le cas notamment du secteur de l’élevage, aujourd’hui le plus confronté à une crise de vocations. Ce ne sont que ces filles et fils d’agriculteurs qui connaissent les contraintes liées au travail avec des êtres vivants, dont il faut s’occuper 365 jours par an et 24 heures sur 24.

Vous allez présenter, à l’occasion du Salon, votre manifeste en vue des élections européennes. Quelle est, selon vous, la place de l’Europe dans l’avenir de l’agriculture française ?

La France fait partie de l’Union européenne, et des politiques décidées au niveau européen ont un impact sur l’agriculture française. Mais au moment où les agriculteurs manifestent dans plusieurs pays, il faudrait que l’Europe s’interroge aussi sur sa stratégie et son orientation agricoles. Quelle puissance européenne veut-on ? Quel est notre plan d’investissement ? Cela ruissellera ensuite dans chaque pays. Il s’agirait au moins de définir de grandes lignes. Le « green deal » [pacte vert européen] a été défini à une époque où il n’y avait pas de guerre en Ukraine, ni autant d’instabilité géopolitique. Ne faudrait-il pas réajuster certains curseurs ? Cela résoudrait bien des crises de confiance de la population vis-à-vis de ses dirigeants.

Quelles sont les principales propositions de votre manifeste ?

La première des mesures, c’est de rehausser fortement le budget direct de la PAC sur tous les dispositifs d’accompagnement de la jeunesse. Dans la dernière programmation, il était passé de 4 % à 2 %. Nous souhaiterions qu’il monte à 10 %. Comme en France, dans beaucoup de pays européens, une grande partie des agriculteurs sont proches de leur retraite. Il y a donc un vrai besoin de préparation des jeunes. Nous poussons aussi à ce que l’Europe réfléchisse à comment accompagner l’adaptation au changement climatique, un défi qui concerne désormais tout le continent, où les cultures sont pourtant très différentes les unes des autres. Nous pensons aussi que l’Europe doit désormais se pencher sur la question d’une harmonisation sociale, notamment sur les salaires.

Le fait que vous-mêmes vous y présentiez votre manifeste montre que le Salon ouvre la campagne pour les élections européennes en matière agricole. Craignez-vous qu’il se transforme en ring politique ?

Les Salons de l’agriculture qui se sont tenus dans des années d’élections, nationales ou européennes, ont toujours été des salons d’ouverture des campagnes politiques sur le volet agricole. C’est donc le moment de faire passer nos messages aux différents partis présents, de porter nos revendications pour leurs programmes. Après chacun, en tant que citoyen, sera libre de faire ses choix.

Télécom et 6G: quelles perspectives ?

Télécom et 6G: quelles perspectives ?

Les téléphones intelligents seront remplacés par des expériences XR omniprésentes grâce à des lunettes légères offrant une résolution, des fréquences d’images et une plage dynamique sans précédent. Par Xavier Dalloz, consultant spécialisé dans les nouvelles technologies. dans La Tribune

La téléprésence sera rendue possible grâce à l’imagerie et à la détection haute résolution, aux écrans portables, aux robots et drones mobiles, aux processeurs spécialisés et aux réseaux sans fil de nouvelle génération. Les véhicules autonomes pour un transport et une logistique écologiquement durables sont rendus possibles grâce aux progrès des réseaux sans fil, de l’intelligence artificielle (IA) et de la détection distribuées.

Rappelons qu’une nouvelle génération de réseaux mobiles émerge tous les dix ans, contenant plus de technologies et de capacités pour permettre aux humains d’améliorer leur travail et leur style de vie.

L’ère pré-cellulaire avant les années 1980 est reconnue comme la génération zéro (0G) des réseaux de communication mobile qui fournissaient une fonctionnalité de communication radio simple avec des dispositifs tels que les walkietalkies .
La première génération (1G) a introduit les réseaux cellulaires disponibles publiquement et commercialement dans les années 1980.

Ces réseaux ont fourni une communication vocale utilisant la technologie mobile analogique .
La deuxième génération (2G) de réseaux de communication mobile a marqué la transition des réseaux mobiles de l’analogique au numérique.
Il a pris en charge les services de données de base tels que les services de messages courts en plus de la communication vocale .
La troisième génération (3G) a développé des services mobiles à large bande améliorée et a permis de nouvelles applications telles que les services de messagerie multimédia, les appels vidéo et la télévision mobile .

De nouveaux services mobiles à large bande, la communication tout IP, la voix sur IP (VoIP), le streaming vidéo ultra haute définition et les jeux en ligne ont été introduits dans la quatrième génération (4G).
La 5G succède à la quatrième génération, appelée 4G1, en proposant des débits plus importants et une latence fortement réduite, tout en évitant le risque de saturation des réseaux lié à l’augmentation des usages numériques (smartphones, tablettes, objets connectés).
La 6G facilitera les applications émergentes telles que les UAV, HT, IoE, Industry 5.0 et la conduite autonome collaborative.
Dans ce contexte, les réseaux 6G devraient être plus capables, intelligents, fiables, évolutifs et écoénergétiques pour répondre à toutes les attentes qui ne peuvent être réalisées avec la 5G.

Voici quelques-unes des principales caractéristiques envisagées pour la 6G :

Débits de données extrêmement élevés :
La 6G vise à fournir des débits de données encore plus rapides que ceux de la 5G, avec une capacité de transmission multimédia ultra-rapide.
On parle de débits de plusieurs centaines de gigabits par seconde, voire de téraoctets par seconde, pour prendre en charge des applications gourmandes en données telles que la réalité virtuelle et augmentée de haute définition, la diffusion en continu de contenus 8K/16K, et d’autres applications avancées.

Latence ultra-faible :
La 6G vise à réduire la latence, c’est-à-dire le temps de réponse entre l’envoi d’une requête et la réception de la réponse, à des niveaux extrêmement bas.
On parle de latences de l’ordre de la milliseconde, voire de la microseconde. Cela permettrait des communications en temps réel pratiquement instantanées, ce qui serait essentiel pour les applications telles que les voitures autonomes, la télémédecine, les jeux en ligne et les objets connectés.

Capacité massive et densité de connexion :
La 6G devrait être en mesure de prendre en charge une capacité de connexion massive pour répondre aux besoins de l’Internet des objets (IoT) et des communications de machine à machine (M2M).
Elle devrait être capable de connecter des milliards d’appareils simultanément, avec une densité de connexion beaucoup plus élevée par rapport à la 5G. Cela permettrait de soutenir des applications telles que les villes intelligentes, les réseaux de capteurs, l’automatisation industrielle et les communications dans des environnements à forte densité d’appareils.
Intelligence artificielle et apprentissage automatique intégrés :
La 6G devrait intégrer de manière étroite l’intelligence artificielle (IA) et l’apprentissage automatique (machine learning) dans son architecture et ses fonctionnalités.
Cela permettrait une prise de décision autonome, une optimisation dynamique du réseau, des capacités de prédiction et d’adaptation, ainsi que des fonctionnalités avancées pour les utilisateurs, les appareils et les applications.

Sécurité et confidentialité renforcées :
La 6G devrait mettre l’accent sur la sécurité et la confidentialité des données, compte tenu des défis croissants en matière de cybersécurité.
Elle devrait intégrer des mécanismes de sécurité avancés, tels que le chiffrement de bout en bout, l’authentification renforcée, la détection des menaces et la résilience face aux attaques.

Durabilité environnementale :
La 6G devrait accorder une attention particulière à la durabilité environnementale en adoptant des technologies et des pratiques écoénergétiques.
Elle devrait viser à réduire la consommation d’énergie, à utiliser des sources d’énergie renouvelables, à optimiser l’utilisation des ressources et à minimiser l’impact environnemental des infrastructures de télécommunications.

La communication THZ
Les ondes THz sont situées entre les bandes de fréquences mmW et optiques. Cela permet l’utilisation de technologies basées sur l’électronique et la photonique dans les futurs réseaux de communication. En ce qui concerne les dispositifs électroniques, les technologies de nanofabrication peuvent faciliter la progression des dispositifs semi-conducteurs qui fonctionnent dans la bande de fréquences THz.

Intelligence artificielle
Grâce à des caractéristiques distinctives et à des capacités remarquables, l’IA a trouvé diverses applications dans les réseaux sans fil et mobiles.
Les données massives générées par des appareils IoT massifs peuvent être exploitées par des approches d’IA pour extraire des informations précieuses et ainsi améliorer le fonctionnement et les performances du réseau.

Blockchain
Rappelons que les applications de la Blockchain concernent en priorité : la finance et la banque, la chaîne d’approvisionnement industrielle et la fabrication, l’expédition et le transport, les soins médicaux et les dossiers des patients, ainsi que les processus éducatifs et la certification.

La Blockchain va améliorer les aspects techniques de la 6G tels que le partage dynamique du spectre, la gestion des ressources, la gestion de la mobilité et, d’autre part, il permet des applications imprévues telles que HT, XR, entièrement CAV, Industry 5.0 et bien d’autres.
Drones
Les réseaux d’essaims d’UAV pour la communication, la surveillance, les soins médicaux, la gestion des catastrophes, etc.
Les essaims d’UAV utilisent la communication sans fil pour interagir et partager des informations entre les drones, où chaque drone agit comme un nœud dans un réseau de communication multi-sauts.

L’IoT of everything
L’aube de la 6G augmentera la demande de connexion d’un grand nombre d’appareils IoE qui peuvent être situés en dehors de la zone de couverture des réseaux cellulaires terrestres et qui peuvent être difficiles à connecter à l’aide de technologies IoT conventionnelles telles que NB-IoT et Long Range Radio (LoRa). De plus, fournir une connectivité à l’aide de satellites est également difficile en raison de la latence inhérente et du débit de données limité.
Services zero touch
L’idée de ZSM est de responsabiliser le réseau afin qu’il puisse effectuer une auto-configuration pour effectuer une configuration autonome sans avoir besoin d’une intervention humaine explicite, une auto-optimisation pour mieux s’adapter à la situation dominante, une auto-guérison pour assurer un fonctionnement correct, l’autosurveillance pour suivre son propre fonctionnement et l’auto-mise à l’échelle pour engager ou désengager dynamiquement les ressources selon les besoins .

Le small data
Le terme «small data» fait référence à de petits ensembles de données représentant un pool limité de données dans un créneau d’intérêt . Ces ensembles de données peuvent fournir des informations significatives pour gérer des quantités massives d’appareils IoT. Contrairement au Big Data qui concerne de grands ensembles de données historiques, Small Data se préoccupe soit des données en temps réel, soit des données statistiques d’une durée limitée.
Le Small Data jouera un rôle déterminant dans de nombreuses applications, notamment le fonctionnement des équipements en temps réel et la maintenance d’un grand nombre de machines connectées en IIoT.

Les SSN
Les SSN peuvent effectuer des tâches telles que l’autogestion, l’auto-planification, l’auto-organisation, l’auto-optimisation, l’auto-réparation et l’autoprotection des ressources réseau pour maintenir en permanence ses indicateurs clés de performance (KPI).
Ceci est réalisé en adaptant le fonctionnement et les fonctionnalités du réseau en tenant compte de divers faits, y compris l’état de l’environnement, l’utilisation du réseau et les contraintes énergétiques.

Basse latence extrêmement faible
La 5G est soutenue par uRLLC et sa fiabilité est de 99,999%. Cependant, d’ici 2030, les innovations nécessiteraient une ultra-fiabilité extrêmement élevée non seulement dans MTC, mais également dans plusieurs autres communications, telles que la communication appareil-appareil, WiFi, appareil-cloud, etc.

Exemple de la santé
La technologie 6G va révolutionner le monde des soins de santé. Avec des vitesses de données ultra-rapides, nous disposerons de capteurs intelligents qui flotteront dans notre circulation sanguine et surveilleront et mesureront tous les aspects de notre santé.

Ces appareils connectés collecteront en permanence des données et analyseront les informations pour formuler des recommandations et prédire les problèmes de santé avant qu’ils ne surviennent. Nous verrons également des appareils intelligents capables de fournir une assistance physique et des médicaments – soutenus par des représentations numériques de nous-mêmes continuellement mises à jour en ligne.

Grâce à ces nouvelles avancées, notre secteur de la santé passera d’une approche réactive à un modèle prédictif et personnalisé. Cela révolutionnera la façon dont nous prendrons soin de notre santé à l’avenir et aura un impact majeur sur tous ceux qui travaillent actuellement dans le secteur de la santé.

Economie mondiale: quelles perspectives pour 2024 ?

Economie mondiale: quelles perspectives pour 2024 ?

Le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) livre son décryptage annuel des grandes tendances à venir dans son ouvrage collectif « L’économie mondiale 2024 » publié aux Éditions La Découverte (collection Repères), à paraître le 7 septembre. Tour d’horizon des grandes questions de l’année à venir avec Isabelle Bensidoun et Jézabel Couppey-Soubeyran, coordinatrices de l’ouvrage.

dans The Conversation France

Dans un contexte des plus difficiles, à la fois de crise énergétique et de guerre sur le sol européen, d’inflation généralisée, de resserrement des politiques monétaires, de turbulences financières, l’économie mondiale n’aura pas si mal résisté. La croissance a certes été divisée par presque deux, de 6,1 % en 2021 à 3,4 % en 2022, mais, dans ces conditions, l’atterrissage aurait pu être bien plus brutal.

Sur le front de l’inflation, la hausse observée depuis fin 2021 dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’est repliée en octobre 2022, lorsque les tensions sur les marchés de l’énergie et de l’alimentation se sont atténuées.

Toutefois les pressions inflationnistes restent fortes, notamment en zone euro. Si, entre début 2022 et début 2023, l’inflation importée a largement contribué, pour 40 %, à celle des prix à la consommation en zone euro (plus précisément du déflateur de la consommation), la contribution de l’augmentation des profits a été plus forte encore, à hauteur de 45 %, d’après le Fonds monétaire international (FMI).

Pour faire face à la persistance de l’inflation, les banques centrales ont très fortement resserré leur politique monétaire en 2022 et en 2023. Ces resserrements n’allaient pas de soi, notamment en zone euro, où l’inflation ne résultait pas d’une surchauffe de l’économie. Leurs conséquences ont commencé à se manifester avec notamment des tensions dans le secteur bancaire, se traduisant par des faillites de plusieurs banques régionales aux États-Unis et du Credit Suisse sur le continent européen.

Avec les fortes hausses de taux de la Réserve fédérale américaine (Fed), ce sont aussi les dettes publiques des pays en développement qui ont été affectées. Le niveau record de défauts souverains dans ces pays en atteste : 9 entre début 2020 et début 2023, contre 13 entre 2000 et 2019.

Le durcissement des politiques monétaires a également conduit à un retournement du cycle immobilier dans les pays de l’OCDE et en Chine. C’est un moteur de la croissance qui se grippe, avec des conséquences d’autant plus fortes que la dépendance de l’économie au secteur de la construction l’est aussi.

Mais au-delà, c’est tout un modèle de croissance, fondé sur la demande et nécessitant en permanence la hausse des prix de l’immobilier et de l’endettement privé, qui apparaît à bout de souffle. La priorité est désormais donnée à la réindustrialisation pour regagner en autonomie et inverser les conséquences sociales de la désindustrialisation. Il n’est pas simple cependant de rétablir le tissu productif dans un modèle de croissance qui a déformé la structure de production en faveur des services et au détriment du secteur manufacturier. Ce redéploiement de l’industrie ne sera possible qu’en changeant de modèle et que s’il s’inscrit dans un plan de décarbonation indispensable face à la menace existentielle que constitue le dérèglement climatique.

Des reconfigurations annonciatrices d’un changement plus ou moins profond sont-elles à l’œuvre ?

Il nous semble que oui. C’est même le fil directeur de cette édition 2024 de l’ouvrage annuel du CEPII : l’économie mondiale est en phase de reconfigurations, au pluriel. D’abord celle de la mondialisation, pour laquelle un changement de paradigme s’observe. Et en la matière, Isabelle Bensidoun et Thomas Grjebine montrent dans leur contribution que ce sont les États-Unis qui ont donné le ton.

Certes les différents épisodes qui se sont succédé – l’après-crise financière, la crise sanitaire, les ruptures d’approvisionnement post-crise sanitaire et la guerre en Ukraine – ont tous conduit à faire de la sécurité une nouvelle priorité. Mais c’est bien la décision des États-Unis de changer de logiciel, pour faire de la réindustrialisation et de la lutte contre le changement climatique leurs priorités, et pour cela d’avoir recours à des subventions massives et des mesures protectionnistes, dans le cadre de l’Inflation Reduction Act notamment, qui ont mis un terme à la mondialisation telle qu’on l’a connue depuis quatre décennies.

C’est aussi en proposant un nouveau consensus de Washington en avril 2023, dont la politique industrielle est le pilier, où le retour des États dans la gestion économique est consacré, et où la promotion du libre-échange n’est plus en vogue, mais remplacée par la recherche d’alliances avec ceux qui partagent les mêmes valeurs, le friendshoring, que les Américains ont rompu avec l’ancien consensus qui reposait sur le retrait des États et la recherche d’une libéralisation toujours plus poussée des forces du marché.


S’il est un domaine où les questions de sécurité et de recompositions ont dû s’observer cette année c’est bien celui de l’énergie ?

Tout à fait. Et c’est un domaine où les recompositions ont dû se faire dans l’urgence, en faisant appel aux alliés ou « amis », comme on veut bien les appeler. Que ce soit les États-Unis pour le gaz liquéfié ou la Norvège et l’Algérie pour le gaz.

Pour Anna Creti et Patrice Geoffron, les conséquences de la guerre en Ukraine ont dépassé les frontières de l’Union européenne, en perturbant les routes mondiales d’acheminement des hydrocarbures, ainsi que le niveau et les mécanismes de prix (prix plafond, rabais forcés), avec pour conséquence un monde énergétique qui tend à se recomposer entre un « marché russe », regroupant les pays qui acceptent de commercer avec la Russie, et un « marché non russe », avec des passerelles comme l’Inde qui raffine du brut russe et le réachemine en partie en Europe.

Toutefois la vulnérabilité des approvisionnements européens, que la guerre en Ukraine a mis au jour, a surtout eu pour conséquence de faire s’envoler les prix du gaz et par contagion ceux de l’électricité, les craintes de rupture ayant pu être limitées par les recompositions. Si début 2023 les prix n’étaient plus aussi délirants qu’à la mi-2022, l’approche de l’hiver pourrait les faire à nouveau augmenter, ce qui réclame que la réforme du marché de l’électricité, pour le rendre moins dépendant des fluctuations des prix du gaz, soit rapidement opérationnelle.

Les politiques industrielles reviennent sur le devant de la scène, le nouveau consensus de Washington en fait son pilier, mais pourquoi un tel retournement ?

Dans leur présentation du nouveau consensus de Washington, les Américains ont été très clairs : tous les modèles de croissance ne se valent pas et celui qui a conduit à atrophier la capacité industrielle dans des secteurs essentiels comme les semi-conducteurs, a fait, de leur point de vue, trop de dégâts pour être poursuivi : dégâts en matière d’indépendance, dégâts sociaux, dégâts politiques.

C’est un nouveau paradigme, où, selon Thomas Grjebine et Jérôme Héricourt, la primeur donnée aux baisses de prix, que la libéralisation commerciale a permis, pour favoriser le pouvoir d’achat du consommateur au prix d’une concurrence accrue pour la production manufacturière nationale, n’est plus de mise.

La politique industrielle est aussi une condition nécessaire pour réussir la transition écologique. C’est une nouvelle révolution industrielle qui s’engage, dont l’enjeu pour les grandes puissances est de ne pas la rater. Et pour cela, l’histoire nous l’enseigne, l’État doit intervenir : protection des industries naissantes et révolutions industrielles sont allées de pair.

Si les raisons pour légitimer les politiques industrielles sont nombreuses, il n’en reste pas moins qu’elles posent de sacrés défis en économie ouverte. Car réindustrialiser est particulièrement difficile dans les pays où la consommation intérieure reste le moteur de la croissance économique et où la désindustrialisation est avancée.

Dans ce cadre, les politiques de relance pour soutenir la demande tendent à réduire la part du secteur manufacturier alors que ce qui est recherché par les politiques industrielles, c’est justement l’inverse. Se pose alors inévitablement la question des protections à mettre en place pour mener à bien la réindustrialisation.

Dans ce contexte, quelle place pour les politiques commerciales, dont l’objet était avant tout de favoriser la libéralisation ?

C’est effectivement le rôle qui leur a été dévolu au tournant des années 1970-1980 et que les années 1990-2000 ont semblé entériner. Les politiques commerciales recherchaient alors avant tout l’efficacité économique par l’exploitation des avantages comparatifs, la minimisation des coûts ou l’optimisation des chaînes de valeurs mondiales. Mais de nouveaux objectifs sont en train de supplanter ceux d’hier.

Pour Charlotte Emlinger, Houssein Guimbard et Kevin Lefebvre, la lutte contre le réchauffement climatique, la sécurité nationale ou encore la sécurisation des approvisionnements redessinent les contours des politiques commerciales. Ce faisant, ces politiques vont se trouver de plus en plus étroitement imbriquées avec les politiques industrielles nationales. À cela s’ajoutent l’augmentation des obstacles au commerce liés à la militarisation des politiques commerciales et la rivalité sino-américaine.

Tout cela laisse penser que les périodes de libéralisation du commerce international sont derrière nous. Le risque cependant dans ce monde qui se polarise est de voir les impératifs géoéconomiques de court terme l’emporter sur les défis environnementaux conditionnant le long terme de l’humanité. Pour éviter qu’il en soit ainsi, il va alors falloir trouver comment restaurer un minimum de multilatéralisme. Une entreprise dont le succès est loin d’être assuré !

La mondialisation commerciale se recompose, les impératifs climatiques et la sécurité économique prennent le pas sur la libéralisation, mais qu’en est-il de la mondialisation financière ?

Là encore, des mutations s’opèrent. L’encensement de la liberté des flux de capitaux et de la flexibilité des taux de changes a fait long feu. Certes, la mondialisation financière n’a pas disparu, mais la tournure qu’elle a prise au fil des crises et de la montée des tensions géopolitiques est très éloignée de l’illusion libérale qui en a été le berceau.

Les banques centrales prennent de plus en plus de mesures qui influencent les flux de capitaux, avec des implications géopolitiques. Elles interviennent sur les marchés des changes, s’accordent des prêts entre elles, échappant ce faisant au multilatéralisme hérité de la fin des années 1940, qui reposait sur de grandes institutions financières internationales telles que le FMI.

La question se pose de ce qui va advenir du dollar dans ce nouveau système monétaire international. Pour Éric Monnet, un monde plus multipolaire se dessine où, sans du tout faire disparaître le dollar, des monnaies différentes, et notamment le renminbi, seront utilisées et thésaurisées en fonction des liens commerciaux et géopolitiques.

Ces reconfigurations qui émergent, avec un rôle plus résolu de la puissance publique, sauront-elles relever le défi de la transition écologique ?

À l’heure où la plupart des limites planétaires, ces seuils que l’humanité n’aurait pas dû dépasser pour ne pas compromettre la viabilité de l’espèce, ont déjà été franchies, pour Michel Aglietta et Étienne Espagne, la planification écologique constitue le seul rempart face au capitalocène, cette ère dans laquelle non seulement l’activité humaine mais aussi le système d’accumulation dans lequel elle se déploie ont conduit à un tel désastre. Et qui dit planification, dit retour des États.

Donc oui ces reconfigurations, bien que très partielles encore, vont dans le bon sens, que ce soit le Green New Deal américain avec la loi IRA – Inflation Reduction Act, le_ Green Deal européen et son Net Zero Industry Act ou la promotion d’une Civilisation écologique en Chine.

Deux écueils toutefois à ces avancées : primo, le cadre de conflictualité géopolitique dans lequel elles s’organisent et les limites que cela produit pour bâtir une planification écologique à l’échelle mondiale, la seule valable pour répondre à la crise écologique ; secundo, la difficulté pour les pays du Sud de trouver leur place dans ce nouveau contexte, sachant que leurs leviers économiques sont bien en deçà de ceux que la Chine, les États-Unis et l’Union européenne peuvent mobiliser.

Dès lors, les stratégies que ces pays peuvent développer sont forcément subordonnées à celles de ces trois blocs, avec plusieurs menaces liées à la concurrence accrue pour les ressources minérales ou à la mise en place de nouvelles chaînes de valeur des technologies vertes. Aussi pour éviter que la planification écologique ne soit réservée à un club restreint, la coopération internationale, moteur fondamental et aujourd’hui manquant, doit être vigoureusement réactivée.

Une planification écologique se met en place, avec certes encore des limites, mais la plus importante d’entre elles n’est-elle pas l’insuffisance des investissements qui y sont consacrés ?

Les évaluations sont désormais nombreuses des besoins d’investissement pour la transformation écologique. Aussi diverses soient-elles, car fondées sur des périmètres sectoriels et des scénarios de transition contrastés, toutes font effectivement état d’un manque d’investissement. Cela pose inévitablement la question de savoir s’il n’y a pas là un problème de financement.

C’est à première vue assez paradoxal puisqu’il existe une masse énorme d’actifs financiers. De quoi se demander s’il ne suffirait pas de mieux les orienter : vers le financement de la transition. Mais pour Jézabel Couppey-Soubeyran et Wojtek Kalinowski, le financement de la transition ne se réduit pas à un problème de réorientation des flux.

D’abord, il ne faut pas surestimer la fluidité́ de cette réorientation : les investissements verts ne remplacent pas nécessairement les investissements bruns, et pour un temps au moins ne font que s’y ajouter, ce qui élève les besoins financiers. Le secteur agricole ou celui des transports fournissent des illustrations utiles.

Ensuite, si tout doit bien sûr être mis en œuvre pour permettre la réorientation des financements privés, il ne faut pas sous-estimer le besoin de fonds publics car, même bien réorientés, les fonds privés n’iront que vers des investissements suffisamment rentables, or ceux nécessaires à une transformation écologique juste ne le sont pas tous.

La part non rentable réclame des financements publics adaptés, protégés de la pression du marché, gratuits voire même sans exigence de retour financier. De nouvelles formes sont en ce sens envisageables sous la forme de dons de monnaie centrale, plus ou moins compatibles avec les cadres institutionnels actuels, selon qu’ils feraient intervenir directement la banque centrale ou des sociétés financières publiques. Nonobstant ces obstacles institutionnels que le débat démocratique pourrait lever, le chemin existe !

La défense et l’ Europe : quelles leçons de la guerre en Ukraine ?

Quelles leçons la France devra-t-elle tirer de la guerre en Ukraine au moment où l’étau financier se resserre autour des finances publiques françaises. Plutôt qu’un Frexit, le groupe de réflexions Mars* préconise le renforcement de la France dans l’OTAN, d’un axe franco-britannique quand Londres sera en mesure de l’entendre et la refonte de ses alliances.

Par le groupe de réflexions Mars* dans la Tribune.

Europe : quelles leçons de la guerre en Ukraine ?
Que signifie la défaite russe et la victoire ukrainienne pour nous, Français ? C’est cela qui aurait dû être discuté en préalable d’une vraie LPM de « transformation ». Au lieu d’une vision stratégique, on nous a infligé une affligeante « revue stratégique » qui se résume à un catalogue de menaces et un slogan inepte (« puissance d’équilibres ») pour surtout ne rien changer à notre défense quand tout est bouleversé autour de nous.

Car l’admission de l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’UE sera un bouleversement stratégique comparable à la fin de l’URSS. Savoir si nous, Européens, avons été manipulés à cette fin n’a plus aucune importance. C’est désormais une réalité à laquelle il va falloir s’adapter, voire un « défi » (pour reprendre les termes de la ministre française chargée de l’Europe) auquel il faudra faire face.

En premier lieu, quelle sera l’attitude de la Russie ? Il est impossible de répondre à ce stade, tout dépendra in fine de ses gains territoriaux. Si le Kremlin sort de cette guerre sans perdre la face vis-à-vis de sa population, il sera sans doute possible de négocier avec la Fédération de Russie une nouvelle architecture de sécurité européenne. Notons que, dans leur confrontation géopolitique à venir avec la Chine, les Etats-Unis n’ont aucun intérêt à s’aliéner complètement la Russie. Obtenir sa neutralité dans un futur conflit serait une grande victoire stratégique.

C’est pourquoi les Américains font tout leur possible pour éviter une montée aux extrêmes en Ukraine. Il est significatif à cet égard que c’est dans la presse mainstream (Washington Post, New York Times, Foreign Affairs) que sont publiées des « révélations » ou des tribunes d’opinion (« op ed ») pour le moins embarrassantes pour le pouvoir ukrainien. La moins sensationnelle n’est pas, ces derniers jours, la révélation que la CIA avait été avertie dès juin 2022 par les services néerlandais que les services secrets ukrainiens préparaient la destruction du gazoduc Nordstream, ce que la CIA désapprouvait. Fâcheux en effet de soutenir un État qui pratique ce type d’activités que d’aucuns pourraient qualifier de terroriste, alors qu’il s’agit simplement d’un acte de guerre, comme la destruction par les Russes d’infrastructures civiles utilisées par les forces ukrainiennes. La prudence des occidentaux à la suite de la destruction du barrage de Kakhovka est dans la même logique.

Ouvrons une parenthèse à propos de « l’exigence de justice » de certaines belles âmes, dont la faculté d’indignation sélective est inversement proportionnelle au discernement stratégique, comme le montrent tous les jours (par exemple au Soudan) les conséquences de l’intervention occidentale en Libye. Des crimes de guerre sont commis tous les jours en Ukraine, la plupart du temps du fait de la soldatesque russe, voire du haut commandement russe lui-même. Faut-il pour autant poser comme préalable à la paix la traduction en justice de leurs auteurs et commanditaires ? Chacun sait que la paix, dès lors qu’elle résulte d’une négociation et donc d’un compromis, doit prévaloir sur l’exigence de justice.

En dépit de sa responsabilité manifeste dans le déclenchement de la Première guerre mondiale et de la commission de crimes contraires au « droit des gens » dans les territoires occupés, l’Allemagne n’a jamais payé. Et l’on sait à quel point le « Diktat » de Versailles a été le terreau de l’idéologie hitlérienne. Même après la capitulation du 9 mai 1945, une fraction non négligeable des criminels de guerre allemands n’ont jamais été inquiétés (notamment les responsables du massacre d’Oradour), soit qu’ils aient réussi à se faire oublier en Amérique du Sud, soient qu’ils aient été « recyclés » en Amérique du Nord, par exemple dans les réseaux de renseignement comme l’organisation Gehlen. Qui est assez naïf pour croire que la grande Amérique renonce cette fois à la raison d’État au profit de la justice ?

En termes de programmation militaire, le pire doit toujours être envisagé. Il est donc parfaitement justifié, pour nous Français, d’investir en priorité dans la crédibilité de notre dissuasion nucléaire. Il est de même parfaitement inutile de prétendre rivaliser avec l’armée polonaise (dont l’équipement est en grande partie financé par le contribuable franco-allemand via la facilité européenne de paix et autres fonds européens), voire l’armée ukrainienne, en termes de capacités d’agression terrestre.

Finalement, face à une Russie aux capacités amoindries mais tentée de prendre sa revanche, une OTAN fragilisée par l’intégration de l’Ukraine devra être capable de défendre chacun de ses quelques 34 ou 35 membres conformément à l’article 5 du traité fondateur (même s’il convient de le relire attentivement pour en saisir toutes les subtilités). Il en résultera nécessairement un nouveau concept stratégique, une organisation plus intégrée (pour être plus réactive), et sans doute un partage des tâches plus poussé. La France y est-elle prête ?

Qui en France se souvient que le premier commandant opérationnel en Centre-Europe fut le Maréchal Juin ? Il disposait alors de la plénitude du commandement en cas de conflit contre l’URSS et ses alliés, à l’exception de l’utilisation des armes nucléaires tactiques qui restaient sous le contrôle de SHAPE, fonction nécessairement tenue pour cette raison par un Américain.

Aujourd’hui, plus modestement, la France va-t-elle finalement armer tous ses postes à l’OTAN ? Après l’augmentation des effectifs de l’organisation qui sera décidée à Vilnius en juillet, on parle d’au moins 150 postes supplémentaires. Où va-t-on les trouver ? En Afrique ? Ne serait-il pas plus raisonnable de retirer nos officiers des instances de l’UE, où ils ne servent à rien, pour travailler notre influence à l’OTAN ? Car, plus que jamais depuis 60 ans, « c’est là que ça se passe ». La France veut-elle s’y investir à la hauteur de son rang et de ses moyens militaires, ou bien laisser la préséance à d’autres alliés (allemands, britanniques, polono-ukrainiens…) ? C’est cela que l’on aurait aimé trouver dans le rapport annexé à la LPM, avec les choix capacitaires et de politique RH (comment fidéliser les cadres qualifiés ?) qui en découlent.

En même temps, il est parfaitement illusoire de penser que la défense de l’Europe se fasse ailleurs qu’au sein de l’OTAN. Si autonomie stratégique européenne il y a, elle s’exercera dans le cadre de l’OTAN, la seule question étant celle du degré d’implication des Américains. Question cruciale au demeurant, mais une chose est certaine : le renforcement du pilier européen ne se fera ni sans eux, ni contre eux. Sur ce point, nos alliés ont parfaitement raison et la France a tort de porter un discours de « souveraineté européenne » qui ne fait que semer la confusion et nous aliéner nos propres alliés.

De toute façon, le concept même de « souveraineté européenne » est une dangereuse ineptie. Si les Français ont fait la Révolution et transféré à la Nation la souveraineté confiée jusque-là au monarque de droit divin, ce n’est pas pour la donner à une « Sainte Alliance » renouvelée. La souveraineté n’est pas un luxe dont le Prince peut se priver en vue d’un bien prétendu meilleur ; c’est la condition même de la survie de la France, qui s’est constituée autour d’un État dirigé par un monarque qui a créé de toutes pièces sa légitimité en inventant la théorie du « roi empereur en son royaume ».

Revenir sur cet acquis fondamental de l’histoire de France, que la Révolution n’a fait que modifier sans y renoncer, relève d’une idéologie réactionnaire d’autant plus illégitime que la construction européenne se fait, depuis vingt ans, au détriment des intérêts de la France et des Français. Les gouvernements français successifs ont sans doute cru bien faire en transférant de plus en plus de compétences à Bruxelles afin d’imposer des réformes à un pays réputé difficile à réformer.

C’est typiquement le cas de la politique de « l’euro fort », pensée pour améliorer la compétitivité de l’économie française, et qui a finalement précipité sa désindustrialisation. Mais le référendum de 2005 a montré que l’électeur n’était pas dupe. Et l’on voudrait à présent transférer à l’UE la souveraineté, c’est-à-dire non plus certaines compétences, régaliennes ou non, mais « la compétence de la compétence » ? Au moins peut-on en l’occurrence compter sur l’opposition de nos alliés pour nous ramener à la raison.

Reste à mesurer les conséquences pour la France d’une intégration de l’Ukraine dans l’UE (qui finira par se faire, même si ce n’est pas immédiat), y compris si l’Union européenne reste un simple marché intérieur, sans prétentions politiques, ce qui est hautement souhaitable. Le processus de marginalisation de la France en sera accéléré. Le centre de gravité de l’Union, qui était proche du territoire français jusqu’au début des années 2000, s’ancrera désormais au cœur de la Mitteleuropa. Compte tenu des besoins de rattrapage d’une économie ukrainienne dévastée, la saignée financière pour la France sera dramatique, sans contreparties notables dans le marché intérieur, contrairement à l’Allemagne.

En effet, au contraire de l’Allemagne, la France n’a jamais profité de l’élargissement de l’UE vers l’Est. L’Allemagne réunifiée a connu un essor économique en investissant en Europe de l’Est à l’aide des fonds européens payés par les États contributeurs nets pour tous les Européens. Ainsi, l’Allemagne a augmenté sa capacité de production, sans en supporter l’essentiel des coûts d’investissement, au service de sa compétitivité mondiale et d’exports florissants qui n’enrichissent qu’elle. L’UE pour Berlin est un démultiplicateur de puissance. Ce n’est plus le cas pour Paris depuis plus de vingt ans.

Les relations financières avec l’UE étaient quasiment à l’équilibre en 1999, les dépenses de l’UE en France étant équivalentes au montant de la contribution française au budget communautaire. 25 ans plus tard, la saignée financière est de 10 milliards d’euros par an et elle augmente encore chaque année. Dix milliards de moins pour la défense, ou d’autres politiques publiques ! En 25 ans de dégradation continue du solde financier, notamment depuis l’élargissement de 2004, le transfert net de richesses est de 120 milliards d’euros. Dans le même temps, le solde commercial de la France dans le marché intérieur (donc au seul bénéfice de ses partenaires européens) n’a cessé également de se détériorer, pour atteindre aujourd’hui les profondeurs abyssales que nous connaissons.

Mais cela n’empêchera pas Bruxelles de placer Paris sous surveillance pour déficits excessifs. Et quel budget servira de variable d’ajustement d’après vous ?

Politiquement, face à l’absence totale de projet national en Europe, en dehors d’un discours mièvre et creux sur l’UE (pale reprise du projet Mitterrand qui n’a pas survécu faute d’avoir conduit les rapports de force nécessaires avec les Allemands), la tentation du Frexit sera de plus en plus forte. Est-ce cela que nous voulons ? A la base du Brexit, le constat a été fait que les Britanniques ne trouvaient pas dans le marché intérieur assez de contreparties à leur contribution financière nette, en dépit du fameux « chèque britannique ». Les mêmes causes produiront-elles le même effet ? Est-ce que le risque est mesuré ? Est-ce que quelqu’un y réfléchit ? Existe-t-il quelque part un plan B ?

N’est-il pas temps de préparer un rapprochement avec les Britanniques (quand ils seront plus réceptifs) afin de proposer de refonder le projet européen afin d’éviter une partition douloureuse ? Pour convaincre les Britanniques d’un projet avec la France, il nous faudrait aussi retrouver une pensée autonome et une capacité d’actions pour défendre les intérêts de la France. D’autres États, membres ou non de l’UE, ont cessé de porter attention aux attentes de la France tout simplement parce que nos dirigeants n’en n’ont plus. A ce titre, nos transferts de compétence vers l’Allemagne en aéronautique et en matière de matériel terrestre depuis vingt ans sont édifiants. Il est d’ailleurs permis de penser que la DGA n’a pas joué tout son rôle en matière de préservation de la BITD française.

Les conséquences en matière de défense seraient majeures. Alors que la conflictualité multi-milieux et multi-champs impose de repenser l’organisation de la défense nationale (le ministre chargé de la Défense n’étant compétent que dans le cadre de la mise en œuvre des moyens militaires), n’est-il pas temps de repenser nos alliances ? Il ne s’agit évidemment pas de changer d’alliés mais de redéfinir les modes opératoires concrets de nos alliances, bien au-delà de l’interopérabilité otanienne. La défense aérienne et anti-missiles constitue une priorité. Mais dans l’espace extra-aérien, le milieu sous-marin, le cyber, le champ informationnel, comment la sécurité collective s’organise-t-elle ? La LPM actuelle reste peu diserte sur le sujet.

Un autre domaine majeur sur lequel la LPM ne propose pas grand-chose est notre politique de voisinage, c’est-à-dire vis-à-vis de nos voisins d’Afrique et du Proche-Orient. On peine à trouver une vision renouvelée apte à surmonter les défis présents et à venir, au-delà du constat que les toutes dernières années ont été désastreuses. On n’ose de même évoquer nos ambitions dans la vaste zone indopacifique, les référendums calédoniens et les élections polynésiennes ayant envoyé au reste du monde un signal pour le moins ambigu que la programmation in extremis de deux petits navires amphibies peine à contrecarrer.

Au lieu d’avancées dans l’utilisation de nos alliances, la coopération européenne sur les programmes d’armement est toujours présentée comme une martingale capacitaire, en dépit des évidences. Mais est-il raisonnable de confier les clés de nos futurs chars aux héritiers de Krupp et celles de nos avions à ceux de Messerschmidt ? On peut rester alliés au sein de l’OTAN sans devenir dépendants. Cela s’appelle la souveraineté.

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(*) Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.
Le groupe de réflexions Mars*

Poutine-Prigogine : quelles conséquences ?

Poutine-Prigogine : quelles conséquences

Vingt-quatre heures durant, Evgueny Prigojine a tenu en haleine le pouvoir russe, les chancelleries occidentales et l’opinion publique européenne. Dans un roadmovie soigneusement médiatisé par ses soins, il a ébranlé l’establishment militaire russe et défié son ancien protecteur, le président russe Vladimir Poutine. Les causes personnelles et les objectifs réels de cette « rébellion armée » selon l’expression russe désormais consacrée dans la presse locale sont aujourd’hui difficiles à établir : l’oligarque a-t-il craint d’être éliminé ? A-t-il crû réussir à renverser son ancien protecteur ? A-t-il seulement tenté de supplanter le commandement militaire pour gagner sa faveur ? Si le déroulement de cette opération n’est établi que plus tard, il est possible d’évaluer ses conséquences sur la politique interne russe ainsi que sur la donne stratégique extérieure.

par Florent Parmentier
Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant à Sciences Po. Chercheur-associé au Centre HEC Paris de Géopolitique, Sciences Po

Cyrille Bret
Géopoliticien, Sciences Po dans The Conversation.

Ce soulèvement sape-t-il tout à la fois le régime de Vladimir Poutine et l’opération militaire russe en Ukraine ? Ou bien peut-il paradoxalement durcir la guerre contre Kiev et le système politique russe ?

Prigojine est-il un nouveau Frankenstein, autrement dit une créature qui se tourne contre son créateur et le précipite vers sa perte ?

Ou bien doit-il être comparé à Trotski, c’est-à-dire à un des acteurs de la révolution bolchévique, en opposition à Staline, puis éliminé par lui ?

Vu de Kiev, de Paris et de Washington, l’ascension, l’action et le sort de Prigogine renvoient aux grands mythes de la révolte de la créature contre le créateur comme le Frankenstein du roman de Shelley et le Golem de la tradition praguoise, du nom de la créature mystérieuse créée pour protéger les juifs du ghetto et qui devint incontrôlable.

Dans les deux cas, un apprenti sorcier produit une créature destinée à servir ses désirs (de protection, de savoir, de pouvoir, etc.) et devient paradoxalement sa victime.

C’est cette lecture des événements qui a conduit plusieurs dirigeants ukrainiens à annoncer le début de la guerre civile en Russie et l’effondrement de la présidence Poutine.

De fait, Prigojine a été un des éléments clés de l’ascension et du pouvoir de Vladimir Poutine : dans les années 1990, il a mis au service du futur leader russe son réseau lié au crime organisé ; durant les années 2010, il a constitué la société militaire privée Wagner pour saper l’influence occidentale (et singulièrement française) au Mali, en Centrafrique ou encore au Burkina Fasso.

Prigojine a sans doute également contribué aux cyberattaques lors des élections présidentielles américaines de 2016 ; et, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, il a contribué à l’opération militaire notamment dans la longue et sanglante bataille de Bakhmout, au cours de laquelle il s’est exprimé véhément à plusieurs reprises contre la hiérarchie militaire, lui reprochant l’absence de soutien logistique et opérationnel.

Dans plusieurs médias occidentaux, son opération médiatique et son coup de main armé sont apparus comme l’étincelle qui pourrait déclencher l’implosion du système politique russe et donc la fin de l’invasion de l’Ukraine.

En somme, durant quelques heures, la présidence russe est apparue en proie à la malédiction du Golem se tournant contre son créateur.

Le président russe lui-même a souligné l’enjeu dans son allocution télévisée : il a convoqué pour son opinion publique la référence à la guerre civile de 1917-1920. Le coup d’État de Lénine avait alors précipité le pays dans un conflit armé intérieur et dans une défaite militaire sur le front allemand. Loin de minimiser les risques, le président russe a même dramatisé l’événement, la qualifiant de « coup dans le dos » et d’aventure « fratricide » dictée par les intérêts personnels.

Le syndrome du Golem ou le complexe de Frankenstein sont des grilles de lecture fécondes pour analyser les conséquences des événements du 24 juin. D’une part, la rébellion armée de 25 000 mercenaires entraînés et équipés est la première tentative de putsch depuis celle d’août 1991 : alors, les partisans conservateurs du système soviétique avaient tenté de prendre le pouvoir contre Gorbatchev.

Il s’agit aussi du premier défi armé interne à Poutine, dont le contrat social reposait avant tout sur la stabilité, à l’opposé de la période des années 1990. Cela sapera assurément son autorité à l’intérieur. En effet, Vladimir Poutine a construit son soutien populaire sur le rétablissement de la « verticale du pouvoir » et de la puissance de l’État contre les oligarques, les provinces sécessionnistes (Tchétchénie) ou autonomistes.

D’autre part, cette opération a été justifiée par son auteur par l’insatisfaction réelle des combattants russes en Ukraine contre le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et son chef d’État-major des Armées, le général Guerassimov, directement en charge de l’opération en Ukraine depuis janvier. Prigojine s’est ainsi présenté comme le patriote en lutte contre le système et comme le combattant qui proteste contre les « planqués », les technocrates et les corrompus.

Enfin, malgré les dénégations du pouvoir russe, cette opération aura ouvert des fenêtres d’opportunité pour la contre-offensive ukrainienne, tant sur le plan opérationnel que psychologique. Le président russe semble affaibli dans son statut de chef de guerre, de chef de bande et de chef politique. D’autant que les tentatives de soulèvement peuvent avoir un effet contagieux.

Toutefois, le risque de guerre civile a été largement exagéré par le pouvoir russe : en 1917, toute une partie de la population était engagée contre l’autre partie, les armes à la main, sur plusieurs années. En l’espèce, la prise de Rostov-sur-le-Don (ville importante sur le plan logistique de l’armée russe sur le front ukrainien) et la progression vers Moscou du contingent Wagner n’ont réuni aucun des éléments nécessaires au succès d’un putsch : tous les pouvoirs constitués russes se sont déclarés loyaux au président russe ; les services de sécurité ont appelé à la désobéissance les mercenaires Wagner ; les centres névralgiques ont été rapidement sécurisés ; aucun mouvement populaire n’est venu soutenir l’aventurisme de Prigojine. L’opération a été médiatique et militaire, et non pas politique.

Si bien que la guerre civile a tourné à l’aventure personnelle de 24 heures : après le compromis trouvé dans la nuit du 24 juin, l’opération a été ramenée à une tentative d’un clan (la galaxie Priogjine) pour obtenir par la force des succès (et des ressources en armes, capitaux ou prestige) contre un autre cercle de décision (le ministère de la Défense), Vladimir Poutine restant le garant de l’unité.

Les événements des derniers jours auront un impact négatif incontestable pour Vladimir Poutine : son prestige est encore plus écorné qu’auparavant, il a montré plusieurs faiblesses et il s’est avéré de plus en plus dépendant de ses autres soutiens, comme le président tchétchène Kadyrov et son ancien Premier ministre, Medvedev, le chef du FSB.

Toutefois, cette crise peut aussi aboutir à une reprise en main brutale de sa part, comme l’avait fait Erdogan après le coup d’État de juillet 2016. En Russie et en URSS, les putschs manqués alimentent souvent un raidissement du pouvoir. En 1698, le jeune tsar Pierre 1er avait fait face à la révolte de troupes d’élite de Moscou, les Strelsty : après les avoir exécutés (parfois de sa propre main), il avait opéré une transformation de son système politique pour fonder l’empire et asseoir un pouvoir hautement centralisé sur les forces armées et les aristocrates ; de même, la révolte paysanne de Pougachev (1773-1775) dans les territoires de l’actuelle Ukraine avait déclenché de la part de Catherine II de Russie une opération militaire interne et un renforcement de son « despotisme éclairé » ; ou encore, la résistance des trotskistes à Staline durant les années 1920 au sein du parti communiste d’URSS avait conduit à leur purge puis à l’instauration d’un totalitarisme policier. Trotski, compagnon de la première heure de la révolution bolchévique, avait subi toute une série de revers : mis en minorité au sein du parti, accusé de trahison et contraint à l’exil, il avait ensuite été exécuté au Mexique sur ordre de Staline en 1940.

Même si le porte-parole du gouvernement russe a annoncé la fin des poursuites contre les rebelles de Wagner et l’exil pour leur chef, il est politiquement impossible au président russe de laisser ce soulèvement impuni. La rhétorique des médias officiels russes a tenté de distinguer, pendant les quelques heures de cette aventure, entre les honnêtes et courageux soldats et une direction séditieuse. Vladimir Poutine l’a répété dans son allocution du 24 juin au matin : cette « trahison » recevra un châtiment « implacable » et « inévitable ». Pour compenser le défi public lancé à son autorité, le pouvoir russe engagera inévitablement un mouvement de répression intérieur contre les soutiens réels ou supposés à Prigojine, une reprise en main des cercles du pouvoir et un recadrage des forces armées. Si ces dernières ont été apparemment incapables d’empêcher la progression des hommes de Wagner en Russie, on notera toutefois une absence de défection au sein de l’appareil d’État et des principaux soutiens de Poutine, obligés de se positionner.

La série d’événements des derniers jours en Ukraine et en Russie constitue un défi sans précédent au prestige malmené du président russe, à l’organisation militaire russe – déjà fortement critiquée et à la solidité du système de pouvoir.

Elle peut annoncer une période de turbulences intérieures : rivalités accentuées entre clans autour du Kremlin, dépendance du président à l’égard de ses soutiens, durcissement des opérations en Ukraine pour compenser à l’international les difficultés intérieures, etc.

Mais elle peut aussi, à moyen terme, enclencher une dynamique de purge et de reprise en main, jusqu’à l’intégration d’une partie des contractuels de Wagner au sein de l’armée régulière russe. Evgueny Prigojine s’est peut-être pris pour Frankenstein ; il semble désormais avoir le destin d’un Trotski, contraint pour le moment à l’exil en Biélorussie.

Co-développement: Quelles aides publiques face aux crises ?

Co-développement: Quelles aides publiques face aux crises ?

Par
Florian Léon
Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA) dans The Conversation

Jean-Baptiste Jacouton
Chargé de recherche, Agence française de développement (AFD) dans The Conversation .

Les 22 et 23 juin prochains se tiendra à Paris le Sommet pour un nouveau pacte financier mondial voulu par le président français Emmanuel Macron. L’objectif est de proposer des solutions pour faciliter l’accès des pays vulnérables aux financements nécessaires pour faire face aux conséquences des crises récentes et futures. Cet agenda place les banques publiques de développement au centre du débat et témoigne de la renaissance institutionnelle dont jouissent ces institutions depuis plusieurs années. Selon la base de données produite conjointement par l’Agence française de développement (AFD) et l’Institute of New Structural Economics de l’Université de Pékin, il existe plus de 500 banques publiques de développement, réparties sur tous les continents, et totalisant 23 000 milliards de dollars d’actifs. Cet écosystème regroupe des institutions très diverses. Les banques publiques de développement constituent un maillon essentiel pour le financement des économies vulnérables, notamment en période de crise. Divers travaux ont mis en évidence l’importance de ces banques pour soutenir l’activité économique durant une crise, au moment où les flux financiers privés se tarissent.

La capacité d’action contracyclique des banques publiques de développement repose sur deux raisons principales.

D’une part, ces acteurs ont un mandat explicite ou implicite de soutien à l’activité en période de crise. Ce rôle s’est confirmé au cours de la crise sanitaire pendant laquelle de nombreux pays ont utilisé leurs banques publiques de développement pour soutenir les entreprises les plus vulnérables, en particulier les plus petites.

D’autre part, les banques publiques de développement sont des institutions dont les ressources sont moins sensibles aux variations du cycle économique, comme nous l’avons montré dans une étude portant sur les banques publiques africaines. Contrairement aux banques commerciales, elles accueillent peu de dépôts et bénéficient d’une garantie implicite de l’État. Autrement dit, en période de crise, leurs ressources sont stables et elles peuvent maintenir leur activité tandis que les banques privées voient leurs ressources se contracter.

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Certaines banques publiques de développement accroissent même leur activité en période de crise. Lors de la pandémie de Covid-19, l’US Small Business Administration a par exemple vu ses capitaux propres multipliés par 53 pour soutenir les entreprises états-uniennes, en faisant l’une des plus grosses banques publiques de développement au monde.

Bien qu’essentiel, le rôle des banques publiques de développement à la suite d’un choc risque de devenir insuffisant dans le futur. En effet, la multiplication et l’intensification des crises (économiques, climatiques, géopolitiques, sanitaires, etc.) met en danger leur capacité d’adaptation. Sous pression constante pour soutenir l’économie et la société, les banques publiques de développement accroîtraient leur exposition aux risques (par exemple en finançant des entreprises qui auraient fait faillite indépendamment de la survenue d’une crise), menaçant la pérennité de leurs activités.

Dès lors, il paraît essentiel que les banques publiques de développement adoptent une approche plus proactive, alors qu’elles restent dans une optique très réactive (soutien à l’économie suite à une crise). En orientant leurs activités vers les secteurs sociaux, en contribuant activement à la réduction des inégalités ou en renforçant la résilience face aux changements climatiques, leurs investissements doivent permettre de réduire l’ampleur et les conséquences des chocs en cas d’occurrence, autrement dit la vulnérabilité des économies.

La Banque africaine de développement, l’une des quelque 500 banques de développement recensées dans le monde. Shutterstock
Les banques privées ne sont pas incitées pour investir dans de tels projets, généralement associés à des rendements financiers limités et des risques élevés, en dépit d’impacts forts à long terme sur l’économie, la société ou l’environnement. Ainsi, les banques de développement doivent davantage de combler ce vide et entraîner avec elles des investissements privés.

Or, dans une étude récente, nous montrons que le narratif stratégique de nombreuses banques publiques de développement reste principalement centré sur la croissance économique et le financement des infrastructures, au détriment des considérations environnementales, notamment en matière de biodiversité, et sociales (réduction de la pauvreté et des inégalités économiques).

Il convient de se confronter aux défis que pose le passage à une vision proactive du rôle des banques publiques de développement. Trois points clés, parmi de nombreuses autres questions, sont soulevées ci-dessous.

Tout d’abord, les banques publiques de développement sont appelées à jouer un rôle clé dans les transitions. Les pays les plus vulnérables souffrent souvent d’une vulnérabilité multi-dimensionnelle : économique, sociale, politique, climatique.

Disposant de ressources limitées et de mandat parfois très spécifique, les banques publiques de développement se retrouvent confrontées à des arbitrages : un projet d’infrastructures peut permettre de désenclaver un territoire mais peut s’avérer très émissif ; la mise en œuvre de zones protégées peut se faire au détriment des agriculteurs locaux qu’il convient de dédommager. La gestion de ces arbitrages nécessite que les banques publiques de développement soient suffisamment bien outillées pour appréhender les impacts ex ante et ex post de leurs projets.

Afin d’être proactive, les banques publiques de développement doivent également pouvoir innover. Ce constat s’applique notamment aux banques nationales de développement, qui ont une meilleure connaissance des problématiques des géographies dans lesquelles elles interviennent. Les gouvernements doivent garantir l’indépendance de leurs banques nationales et viser à leur donner un cadre stratégique plutôt que d’entrer dans des logiques de micro-management.

Dans ce contexte, les banques nationales de développement devraient pouvoir innover en matière de processus, d’instruments financiers, d’accompagnement de leurs clients. En initiant les premières obligations vertes, ou via le co-financement de projets avec des investisseurs privés (financement mixte ou « blended finance »), les banques multilatérales telles que la Banque mondiale ou la Banque européenne d’investissement ont déjà montré que l’écosystème des banques publiques de développement a la capacité d’impacter les marchés financiers de façon significative. Aussi, les institutions multilatérales sont appelées à travailler davantage avec les banques nationales de développement pour renforcer leur capacité de financement et d’innovation.

Enfin, la puissance de feu des banques publiques de développement doit s’inscrire en synergie avec d’autres acteurs, notamment privés. L’ampleur des montants à engager (3 900 milliards de dollars par an) pour financer les transitions ne peut être assumée seulement par des investissements publics.

Il s’agit donc de mobiliser l’épargne privée mondiale pour la traduire en impacts positifs pour l’environnement et la société. Au-delà des investisseurs institutionnels, les banques publiques de développement sont également appelées à travailler plus étroitement avec les organisations philanthropiques, les organisations de la société civile, et les régulateurs (tels que le réseau des banques centrales et superviseurs pour le verdissement du système financier).

Ces différents enjeux, parmi tant d’autres, ont conduit à la création du mouvement Finance en Commun, initié en 2020 par l’AFD. En rassemblant l’ensemble des banques publiques de développement, Finance en Commun vise à accroître les échanges d’expérience et l’expertise de ces institutions. Dans le même temps, l’inclusion dans un réseau structuré permet aux banques publiques de développement de gagner en visibilité sur la scène internationale, avec pour but de catalyser davantage de financements en faveur des Objectifs de développement durable des Nations unies.

Mobilisations Sociales : quelles suites ?

Mobilisations Sociales : quelles suites ?

par
Michel Wieviorka
Sociologue, membre Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHSS-CNRS), Auteurs historiques The Conversation France

La réforme des retraites voulue par le président Macron, pour faire sens, aurait dû venir à l’issue d’une co-production avec les partenaires sociaux de transformations relatives au travail. Après, et non avant. Une large consultation du gouvernement avec les acteurs concernés par le travail aurait certainement autorisé une présentation plus convaincante d’une loi sur les retraites. La place, le sens, le contenu du travail, ce qu’il signifie du point de vue collectif, comme pour chaque individu, appelaient en amont attention et profondeur de vue. Le pouvoir l’a compris trop tard : Emmanuel Macron proposant a posteriori une vaste réflexion sur la question du travail.

Et maintenant ?

La contestation, même si elle a pu trouver un espace au sein d’entreprises ou de certains secteurs comme l’Éducation nationale n’a été qu’accessoirement l’occasion d’un conflit direct du mouvement syndical avec les directions d’entreprise.

Déjà avec les « gilets jaunes », apparus en novembre 2018, la protestation sociale se jouait en dehors des lieux de travail, avec même indifférence ou hostilité vis-à-vis des syndicats. Avec le refus de la loi de réformes des retraites, il y a bien eu ici et là action sur ces lieux. Mais pour contribuer à l’arrêt du pays et de fait à un début de paralysie dans le pétrole, le ramassage des ordures ménagères ou les transports publics, plus que pour s’affirmer face aux employeurs. Le patronat s’est montré peu loquace, et absent dans le débat sur la loi de réforme, à laquelle il était plutôt favorable ; il ne s’est guère mis en avant.

Or c’est là où l’on travaille que se jouent les relations qui confèrent son sens à l’action syndicale. Il y a là un paradoxe. Il a fallu les accords de Grenelle, en 1968, pour que le droit à la section syndicale d’entreprise, revendication-phare de la CFDT, soit acquis, puis entériné par la loi en décembre 1968.

Or lorsque le président Emmanuel Macron veut bien concéder un rôle au syndicalisme, c’est à ce seul niveau de l’entreprise, et de plus en l’y affaiblissant, on l’a vu avec les ordonnances du 22 septembre 2017 réduisant le nombre de représentants du personnel. Ainsi, une conquête des syndicats est devenue l’horizon où les enferme un chef de l’État qui proscrit pour eux tout rôle d’interlocuteur national, y compris en disqualifiant les branches professionnelles.

Pendant un siècle et demi, le travail a été pensé sous deux angles, celui de l’émancipation et de la créativité, et celui de l’aliénation et de l’exploitation. Il a été au fondement de rapports dits de production, que l’action syndicale et politique de gauche mettait en cause sur un mode réformiste ou révolutionnaire. C’est en tant que travailleurs que se dressaient des acteurs porteurs de projets allant jusqu’à en appeler à l’accès au pouvoir d’État au moins en partie d’en bas, depuis l’usine, ou les bureaux, pour tenter de s’élever au niveau politique et institutionnel et à celui de l’État.

Associé à l’injustice, à des privations de droits, au manque ou à la perte de sens, à des atteintes à l’intégrité physique et morale des ouvriers, le travail dans le passé a fondé des logiques de résistance et de reconnaissance, alimenté des contre-projets, des utopies, l’appel ardent à un autre monde. L’acteur se définissait comme un travailleur concerné aussi bien par des enjeux modestes que par la contestation de l’organisation sociale et politique, et de la division du travail ; par des demandes limitées mais aussi des visées relatives à l’investissement, à la formation, ou à la culture. Le bon syndicaliste était celui qui savait passer des unes aux autres.

Le travail a été indissociable de projets de renversement de la domination, de rejet de l’aliénation, de refus de l’exploitation et d’accès au pouvoir, et la figure du travailleur a pu incarner les mythes liés à ces projets. Puis d’immenses transformations ont marqué l’entrée dans une ère post-industrielle, de communication.

Féminisme, débats éthiques portant sur la procréation ou sur la fin de vie : des conflits inédits ou renouvelés mettent directement en jeu la personne singulière, dans son intimité, ses relations interpersonnelles, sexuelles, familiales, et dans ce qui touche à la vie et à la mort. Le travail est concerné, qu’il s’agisse par exemple de l’égalité des femmes et des hommes, ou de questions de harcèlement.

Environnement, changement climatique : d’autres sujets percutent la sphère professionnelle quand il s’agit par exemple de produire sans polluer.

La place du travail en est relativisée, il cesse d’accompagner des visées historiques ou politiques. Arrêtons d’en parler comme dans le passé, et d’y voir l’identité de ceux qui seraient le sel de la terre : c’est fini. Mais sans accepter tout ce qui l’évacue et conduit à parler de « fin du travail » comme dans le livre de Jeremy Rifkin qui porte ce titre (1996).

Parler du travail, c’est savoir que les « travailleurs » veulent du temps libre, en vacances, durant la retraite, c’est évoquer sa pénibilité, les injustices et les inégalités qu’il accompagne, les rémunérations insuffisantes qui le rétribuent.

Ce peut aussi consister à demander l’élargissement du cadre du dialogue social, malmené avec le président Macron, à œuvrer pour plus de droits sociaux. Ne plus rêver d’une société des travailleurs, qui parviendraient en tant que tels au pouvoir, au contrôle de la production, de l’accumulation, et des orientations principales de la vie collective ne devrait pas empêcher de revendiquer une participation au pouvoir et à la décision, au niveau de l’entreprise comme à celui de la vie générale du pays.

Trois voies se dessinent

Les grandes centrales syndicales annoncent en mai 2023 des dizaines de milliers de nouveaux adhérents.

Il y a là un point essentiel. Si les travailleurs en tant que tels désirent obtenir des avancées sociales, il leur faut effectivement se mobiliser par le bas, sur le terrain, là où se jouent les relations de travail et où, sans qu’on puisse comparer l’action contemporaine aux espoirs passés du mouvement ouvrier, au temps de sa splendeur, des changements considérables peuvent résulter de leur engagement.

En fait, trois voies principales dessinent aujourd’hui un avenir possible pour la poursuite du mouvement. La première est politique, et vaine vu la déliquescence de la vie parlementaire et partisane* ; elle ne peut qu’osciller entre radicalité sans perspective – c’est plutôt le cas avec la France Insoumise – et combinaisons politiciennes peu glorieuses, du type de celles ayant échoué entre le pouvoir et les Républicains pour le vote de la loi de réforme des retraites.

La deuxième est celle d’une violence plus ou moins étrangère à l’action syndicale : elle substitue au débat sur le fond des polémiques relatives à ses responsables et acteurs, policiers et black blocs notamment.

La troisième est sociale, syndicale. La lutte sur les retraites s’est jouée à un niveau national, dans l’attente d’un traitement politique de la demande d’abandon du passage de 62 à 64 ans de l’âge légal de la retraite.

La mobilisation pourrait se prolonger durablement, avec des résultats peut-être moins visibles, car plus diversifiés, mais peut-être bien plus encore durables et importants en exigeant que s’élargisse et se transforme le paysage du travail au sein des entreprises privées comme du secteur public.

Conditions de travail, de son organisation, qui pourrait devenir bien plus participative, cogestion, prise en charge de thèmes sociétaux forts : l’espace des améliorations possibles est immense.

Le syndicalisme pourrait trouver là de quoi poursuivre sa relance, et à partir de là, mener des combats généraux. Le pouvoir politique y trouverait une certaine crédibilité dans l’opinion, la fin d’une séquence où il est apparu brutal et sourd. Une telle évolution ne réglerait évidemment pas tous les problèmes, qu’il s’agisse de l’engagement, notamment des jeunes, sur des enjeux d’une autre nature, hors travail, ou des carences d’une gauche qui ne peut assurer le traitement politique du social. Mais elle serait une contribution décisive à la relance générale de la vie démocratique.

Le moment est venu pour les secteurs réformistes du syndicalisme de faire valoir d’importantes exigences pour modifier en profondeur, de bas en haut, et d’abord en bas, le système social français, et pour accentuer la dynamique qu’a mise en branle la contestation de la loi de réforme des retraites. Cette voie offre d’autres alternatives au système politique actuel ou à la tentation d’une radicalité plus ou moins violente.

Quelles tendances des marchés financiers ?

Quelles tendances des marchés financiers ?


Il semblerait que les marchés ne nous disent pas tout. En effet, leurs performances très optimistes sont difficilement compatibles avec le scénario très conservateur des « experts ». Par Karl Eychenne, chercheur chez Oblomov & Bartleby
dans la Tribune

Commençons par une hypothèse qui en impose : les marchés pensent. Pourquoi pas. Et puisque les marchés pensent, peut être même qu’ils sont capables de « penser tout bas ». Comme le font les gens qui pensent des choses qu’ils ne disent pas. Admettons. Si l’on retient cette possibilité, alors il devient possible d’interpréter les niveaux de marché d’une toute autre manière que celle traditionnellement retenue. L’interprétation devient moins exubérante, mais plus stimulante.

Par exemple, d’ordinaire lorsque les marchés d’actions s’envolent alors que l’économie touche le fond, on diagnostique un excès d’optimisme de la finance de marché. Voire un éthylisme monétaire de l’investisseur qui attend sa dose de politique ultra-accommodante. Le langage ordinaire de la finance utilise un terme précis : l’irrationnalité. Tout a déjà été dit sur le sujet. Mais il existerait une autre lecture, moins irrationnaliste, plus complotiste. Le marché sait des choses qu’il ne nous dit pas…

Laissons-nous embarquer par ce thème fumeux, et alors tout s’éclaire. Si les marchés sont en décalage avec ce que dit le réel, c’est parce que les marchés pensent des choses tout bas, mais ne nous les disent pas. Les niveaux qu’ils nous donnent à lire ne racontent pas le fond de leur pensée. Nous pensons lire une certaine forme d’exubérance dans les prix des actifs, et c’est bien normal puisque l’investisseur un irrationnel indécrottable. Mais en fait, l’investisseur aurait une tout autre version de l’histoire. Une version en opposition quasi-frontale avec celle proposée par ceux qu’on appelle les « experts » : le consensus des économistes, les autorités monétaires, FMI, OCDE… , et les analystes financiers.

Les « experts » pensent que l’activité économique va décélérer significativement de 3,5 à 0,6 % en 2023, que l’inflation sous – jacente (hors prix de l’énergie et de l’alimentaire) va rester trop élevée à près de 5 %, et que la Banque centrale européenne va maintenir la pression en montant ses taux d’intérêt directeurs jusqu’à 4 %. Dans ces conditions, les bénéfices des entreprises connaitraient une année blanche sans croissance, après les 20 % de hausse de 2022. Même lecture ou presque pour les Etats – Unis avec en prime une récession envisagée pour la toute fin d’année.

Il existe une lecture des marchés qui dit un peu cela aujourd’hui, et qui d’ailleurs vampirise toutes les autres interprétations possibles. Cette lecture insiste sur ce que nous raconte la courbe des taux d’intérêt : l’écart entre le taux 10 ans et le taux 2 ans. Et pour cause, la pente de la courbe des taux est probablement l’indicateur avancé de la croissance économique le plus populaire et le plus efficace au cours des 50 dernières années. Concrètement, le fait que les taux d’intérêt à 10 ans se retrouvent aujourd’hui sous les taux d’intérêt à 2 ans serait mauvais signe pour l’activité économique. On pourrait se dire alors que les marchés racontent finalement la même histoire que les experts, une histoire qui se finit mal. Mais, il ne s’agit que d’une version, celle de la courbe des taux.

Or, si l’on s’intéresse maintenant à ce que nous racontent les marchés d’actions et les marchés du crédit, la lecture pessimiste proposée par la courbe des taux ne colle plus. La hausse de 15 % des marchés d’actions depuis le début de l’année, celle de près de 3 % du marché du crédit (obligations les plus mal notées), voire les performances sectorielles très à l’avantage des valeurs dites de croissance (technologie…) au détriment des valeurs de rendement (bancaires, matières premières…), nous livrent un message fort et surtout homogène.

« La croissance économique va être bien plus robuste qu’attendue, les bénéfices des entreprises en croissance positive, et les Banques centrales pourraient même baisser les taux directeurs, non pas en raison d’une récession économique, mais parce que l’inflation décélère plus fortement qu’attendu. »

Pas mal d’angélisme probablement dans cette version. Mais on ne pourra pas reprocher aux marchés de manquer de cohérence entre eux. Soit ils se trompent tous, soit ils ont tous raison. C’est d’ailleurs cette forme d’univocité du message livré par l’ensemble des marchés qui en fait un argument troublant, comme un faisceau d’indices qui ne prouve rien mais incline à penser que : les marchés pensent tout bas que les « experts » ont complètement foiré leurs prévisions.

Certes, il est aussi possible que l’on fasse dire aux marchés ce qu’ils n’ont jamais pensé. Ce que les marchés « pensent tout bas » n’est peut-être pas pensé du tout. On voudrait tellement faire parler les marchés. Comme si le non-dit en disait long. Sauf que parfois, il n’a vraiment rien à dire du tout.

« Il ne parle pas, mais on sait qu’il pense des bêtises », comme disait Jules Renard, Monsieur Poil de Carotte.

Retraites: quelles critiques du Conseil constitutionnel ?

Retraites: quelles critiques du Conseil constitutionnel ?

Le conseil constitutionnel risque de porter un coup fatal à la réforme de Macron. Sur la forme d’abord, il ne peut passer sous silence le fait que le recours à une loi rectificative de financement de la sécurité sociale n’est pas le véhicule législatif approprié. Il doit aussi noter que le temps n’a pas été suffisamment long pour aborder démocratiquement cet enjeu. C’est à dessein que le pouvoir a réduit la période de débat des institutions parlementaires. À noter également que le gouvernement devait faire usage de deux 49-3,un Les dépenses, un autre sur les recettes et non un 49-3 global

En outre, le gouvernement a fait un usage excessif de la réduction des amendements au point comme au Sénat de les éliminer quasi totalement. Plusieurs autres insuffisances juridiques devraient être soulevées comme l’introduction dans la loi de modifications sociales structurelles ( les jeunes, les femmes, les seniors, les exceptions).

Laurent Fabius est à la fois un fin connaisseur des institutions et de la politique française. En tant que président du conseil constitutionnel ,il n’abordera pas sans doute la réforme de front mais de manière habile pour en discréditer une grande partie du contenu et en même temps son auteur Emmanuel Macon auquel il n’a jamais loué une grande admiration considérant que Macon est passé un peu vite de la banque à la présidence de la république en shuntant toutes les responsabilités , tous les engagements qui forment un véritable homme politique de dimension nationale et internationale.

Le conseil constitutionnel ne peut ignorer le chaos dont est responsable le chef de l’État et son aveuglement voire son mépris vis-à-vis des oppositions de 70 % des Français. Notons que l’hypothèse d’un rejet du conseil constitutionnel ôterait une sérieuse épine dans le pied à un gouvernement complètement englué dans son entêtement et sa paralysie.

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