Archive pour le Tag 'quelle'

«La gauche, quelle nullité !» ( Ruffin)

«La gauche, quelle nullité !» ( Ruffin)

Le député ex-LFI François Ruffin  se demande si la gauche ne fait pas le «choix de la défaite»et  pousse un coup de gueule contre les alliés du Nouveau Front populaire (NFP).

«La gauche, quelle nullité ! (…) Parce que je le dis, ils ont été nuls pendant deux ans, ils ont été nuls pendant les six mois de campagne européenne où on avait une gauche en miettes, le moral dans les chaussettes parce qu’ils y étaient allés chacun dans son couloir: Parti communiste, Parti socialiste, France insoumise, les Ecologistes», déplore-t-il.

«Il y a la possibilité, peut-être au moins d’essayer de prendre le pouvoir, peut-être pas tout le pouvoir, mais des bouts du pouvoir pour en faire quelque chose: pour les salaires, pour les frigidaires, pour les découverts des gens, pour leurs horaires», affirme François Ruffin.

Le député, qui a acté pendant la campagne législative sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon, regrette les conditions qui sont posées par les uns et les autres dans les tractations au sein de la gauche. «Stop! Arrêtez le cinéma! Vous voulez pas y aller? Vous ne voulez pas y aller, mais dites-le !», s’exclame-t-il encore.

 

Programme du RN: quelle crédibilité ?

Programme du RN: quelle crédibilité ?

Toutes les études d’opinion soulignent que le vote RN est un vote de colère et de mécontentement alimenté par les débats sur l’immigration et l’insécurité, mais aussi et surtout par la baisse du pouvoir d’achat. Ce ressentiment est encore ravivé par la hausse du prix du gaz de 12 % en moyenne décidée par la Commission de régulation de l’électricité (indépendante du gouvernement) annoncée au lendemain de la dissolution et qui entrera en vigueur au lendemain du premier tour… Aujourd’hui, ses électeurs n’ont pratiquement pas étudié le programme budgétaire du RN.

 

 

par ,Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School dans The Conversation 

Le mode de scrutin par circonscription uninominal à deux tours amplifiant le score du parti hégémonique du moment il est tout à fait possible que le RN dispose non seulement d’une majorité à la prochaine Chambre, mais même, ce qui paraissait impensable il y a encore quelques mois, d’une majorité absolue. Et ce d’autant que les électeurs tentés par l’aventure RN mais encore réticents peuvent être désinhibés par le maintien rassurant à la tête de l’État d’un président disposant de pouvoirs forts dans son domaine réservé (armée et diplomatie) et de l’arme de la dissolution qu’il pourra de nouveau dégainer dans un an. L’Assemblée nationale ayant le dernier mot pour voter les lois de finances, le programme fiscal et budgétaire du parti va être scruté par les marchés financiers au cours des prochaines semaines.

Au cours des dernières années, le soutien massif des Français à la monnaie unique a eu raison de la volonté affichée par Marine Le Pen lors des présidentielles de 2017 de sortir de l’euro. Le parti a depuis considérablement édulcoré son projet et, en 2024, il est simplement question pour lui de baisser la contribution de la France au budget européen et de refuser tout impôt prélevé par l’UE en redonnant aux États le pouvoir exclusif de proposer de nouvelles normes.

La doctrine de justice fiscale du RN reste fondée sur la préférence nationale. Mais les velléités d’un retour de la souveraineté nationale (comme l’exigence d’un débat sur la pertinence de la politique monétaire européenne, la limitation de la contribution nette de la France à l’Union européenne à 2 milliards d’euros par an – soit 5 à 7 milliards d’économies – une taxation plus élevée du transport maritime et aérien ou l’abrogation des règles du marché européen de l’énergie) se heurteraient aux traités qu’il faudrait alors renégocier…

Le programme social du RN prévoit de revenir en partie sur l’emblématique réforme des retraites qui comme nous l’avions signalé lors de son adoption s’avère moins efficace qu’espérée avec un déficit attendu de 5,8 milliards en 2024 et de 14 milliards en 2030.

Même si le parti a finalement abandonné l’idée d’un retour de l’âge légal pour tous à 60 ans, il veut toujours ramener le nombre d’annuités requises de 42 à 40 ans, ce qui coûterait au bas mot 25 milliards par an. Cela mettrait gravement en péril l’équilibre financier déjà précaire du système de retraites. Le RN prétend également revenir sur la hausse de la participation des Français aux frais de santé et sur la limitation des arrêts maladie alors même que le déficit de la branche maladie à plus de 10 milliards d’euros en 2023 ne montre pas de signe de réduction.

La taxation des « surdividendes », surprofits et « surachat d’actions » que Marine Le Pen avait été la première personnalité politique à proposer avant l’élection présidentielle de 2022, le remplacement de l’IFI par un ISF ciblant la « spéculation financière », et la limitation de la flat tax aux revenus inférieurs à 60 000 euros ne rapporteraient au mieux que quelques milliards d’euros et leurs effets pervers (comme le retour d’une vague de délocalisations d’entreprises mais aussi de particuliers refusant le retour de l’ISF) risqueraient même d’être supérieurs aux gains annoncés. En tout cas, ces recettes seraient très loin de compenser l’instauration d’une TVA à 0 % sur les produits de première nécessité ainsi que la réduction de la TVA sur les prix de l’énergie à 5,5 % d’un coût d’au moins 10 milliards tout en étant, selon le Conseil des prélèvements obligatoires, deux fois moins efficace que le défunt bouclier tarifaire.

Toujours côté dépenses, l’augmentation de 10 % des salaires sans charges patronales jusqu’à trois fois le smic coûterait également 10 milliards par an tout en réduisant les recettes sociales. Quant à l’exonération de l’impôt sur le revenu pour tous les actifs jusqu’à 30 ans, il ferait perdre 4 milliards de recettes fiscales. Si la suppression totale de la cotisation foncière des entreprises qui était pertinemment programmée pour réduire le poids des impôts de production est une bonne piste pour améliorer la compétitivité des entreprises, l’idée de supprimer la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S) pour aider les PME est baroque car cette dernière n’est acquittée que par les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 19 millions d’euros alors que la petite entreprise est définie comme ayant un chiffre d’affaires inférieur à 15 millions, le tout représentant un manque à gagner d’environ 11 milliards d’euros par an.

Comme nous le rappelions récemment sur ce site, les marges de manœuvre des finances publiques sont désormais nulles. À l’exception de la fin de la subvention au service public radiophonique et audiovisuel via sa privatisation qui pourrait assez vite économiser 3,5 milliards d’euros, les pistes d’économies budgétaires proposées par le RN sont nébuleuses.

La réforme de l’État, visant en particulier la suradministration, la lutte contre les fraudes, fiscale et sociale, sont des chantiers de long terme et leur rendement sera, au vu de l’histoire, très éloigné des 15 milliards attendus. Quant à l’interdiction stricte des bons du Trésor indexés sur l’inflation, elle ne présente aucun… intérêt et n’aura strictement aucun impact à court ou à long terme : les 10 à 14 milliards d’euros d’économie sur ce poste sont donc totalement illusoires.

C’est d’ailleurs sur le front des taux d’intérêt des obligations d’État que va se jouer la crédibilité du programme du RN, l’annonce de la dissolution ayant ouvert une forte période d’incertitudes. La Bourse de Paris a accusé le coup perdant 3 % en 3 jours, les valeurs bancaires étant les plus touchées par une éventuelle hausse des coûts d’emprunt. Si l’euro est resté à peu près stable, l’indicateur le plus instructif sera dans les prochaines semaines le spread de taux d’intérêt avec l’Allemagne qui est passé de 50 points de base à 64 points. Cette hausse a une conséquence : elle renchérit mécaniquement à moyen terme le coût d’une dette publique parmi les plus élevées de la zone euro.

Il y a même pire puisque l’État emprunte depuis le 12 juin à un taux supérieur à celui… du Portugal pourtant noté A – soit 3 crans en dessous de notre pays (AA-), ce qui paraissait inimaginable il y a encore quelques jours.

Dans ces conditions, il est clair que les ambitions budgétaires et fiscales du RN seraient très largement revues à la baisse en cas de victoire. Même ainsi les inévitables dérapages supplémentaires des comptes publics de la nouvelle politique se heurteront très vite aux réalités économiques. Certes, la protection de la monnaie unique évitera un scénario à la Liz Truss, l’éphémère première ministre britannique de l’automne 2022. Après l’annonce de son programme fiscal et budgétaire, la livre s’était en effet effondrée et les taux d’intérêt envolés contraignant l’imprudente première ministre à démissionner moins de deux mois après sa nomination.

L’appartenance de la France à la zone euro interdira la solution de facilité de la dévaluation qui fut utilisée jadis par des gouvernements désireux de s’affranchir des contraintes internationales car les Français refuseront toute sortie de l’euro. Le seul moyen de rétablir les comptes publics sera alors de procéder à un ajustement budgétaire d’ores et déjà inéluctable mais qui devra s’effectuer brutalement et dans l’urgence.

Cet ajustement devrait être certes moins violent que ce qu’a connu la Grèce ou l’Irlande au cours de la dernière décennie, mais il entraînera une hausse du chômage – notamment des jeunes – une baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires et des retraités c’est-à-dire précisément des électeurs que le parti a attiré récemment et surtout des classes populaires qui constituent traditionnellement son socle électoral.

G7: Quelle solidarité avec l’Afrique ?

G7:  Quelle solidarité avec l’Afrique ?

A l’occasion du 50ᵉ sommet du G7, du 13 au 15 juin en Italie, le chef de l’Etat africain  a exhorté, dans une tribune au « Monde », les dirigeants des principaux pays donateurs à réformer l’architecture financière mondiale.

 


Le changement climatique continue de ravager l’Afrique, qui endure des conditions météorologiques extrêmes et des catastrophes naturelles à une échelle sans précédent. Mon propre pays, le Kenya, vient tout juste de connaître sa plus longue sécheresse jamais observée, pour ensuite subir des inondations dévastatrices qui ont fait 289 morts et touché plus de 800 000 personnes. Dans le même temps, le Malawi, la Zambie et le Zimbabwe ont récemment souffert d’une sécheresse sévère, qui a exposé plusieurs millions de personnes à la famine, tandis que la région du Sahel a été frappée par une vague de chaleur écrasante, qui a fait plus de 100 morts au Mali.

Le changement climatique provoque de plus en plus de sécheresses en Afrique, compromettant les approvisionnements en eau. Il détruit des vies et des moyens de subsistance, paralyse la production alimentaire et endommage des maisons ainsi que des infrastructures. Il modifie les schémas migratoires, il exacerbe les conflits et contraint ainsi des populations entières à fuir en quête de moyens de subsistance alternatifs pour survivre.
La situation est d’autant plus difficile que les Etats africains payent des taux d’intérêt jusqu’à huit fois plus élevés que ceux des prêts habituels de la Banque mondiale, ce qui rend ces pays encore plus démunis face aux défis liés au climat. Cette inégalité résulte d’un système financier international établi en 1945, époque à laquelle la plupart des Etats africains n’existaient pas encore, qui demeure biaisé en faveur des pays riches. De nombreux pays africains sont pris au piège d’un cycle perpétuel de dette, ne bénéficiant que de très peu voire d’aucune marge de manœuvre budgétaire pour le développement et les investissements dans l’atténuation ou l’adaptation au changement climatique.

FOOT et politique: Appel des bleus de l’équipe de France à voter : quelle légitimité ?

FOOT et politique: Appel des bleus de l’équipe de France à voter : quelle légitimité ?

 

S’il est clair que le vote constitue un des éléments majeurs de la démocratie, on ne peut cependant la réduire à cela. La démocraties devant être permanente et  vivante et pas seulement le jour d’une élection. De ce point de vue, l’appel des bleus de l’équipe de France de foot pour inciter au vote  n’éclaire guère le sujet de la démocratie aujourd’hui trop confisquée par une élite politique et-ou  technocratique.

Par ailleurs, on peut se poser la question de la légitimité des footballeurs à s’immiscer dans le champ politique. Jusqu’alors ,  ils n’ont pas forcément démontré leurs compétences dans ce domaine.

Il y a à ce propos une grande confusion entre les personnalités compétentes et le star-system. De la même manière, les vedettes du spectacle vont également intervenir sans davantage de légitimité autre que l’éclairage médiatique. De quoi ajouter encore un peu plus de confusion dans une crise politique déjà fort complexe.

Défense : quelle politique européenne ?

Défense : quelle politique européenne ?

L’Europe puissance… C’est le souhait de la France et de ses présidents, qui rêvent à travers l’Europe de retrouver un lustre stratégique définitivement perdu au sortir de la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Un transfert qui s’est révélé vain tant les Européens préfèrent dans leur très grande majorité à une Europe de la défense le parapluie confortable des Etats-Unis, qui peuvent influer en retour sur les décisions européennes dans ce qu’ils ont de plus intime, leur politique de défense.

 

par Michel  Cabirol dans la Tribune

 

A force de se heurter à un mur de refus, l’ambition française a progressivement glissé ces dernières années vers un concept plus minimaliste. Après avoir vendu sur tous les toits des capitales européennes l’idée d’une Europe de la défense souveraine et autonome, la France promeut désormais le principe moins clinquant et surtout moins disruptif d’une défense européenne. De quoi parle-t-on ? D’un pilier européen fort au sein de l’OTAN, qui pourtant était en état de « mort cérébrale » avant la guerre en Ukraine. Un concept qui fait beaucoup moins peur aux Européens et laisse encore (jusqu’à quand ?) à la France ses illusions de grandeurs de l’Europe.

Ni la guerre sur le sol européen en Ukraine vingt ans après le conflit violent en ex-Yougoslavie (1991-2001), ni la menace d’une réélection de Trump, ni les fréquentes démonstrations de force de la Chine, ni la montée des nationalismes, y compris en son sein, n’ont véritablement réveillé la conscience des Européens. Et pourtant, ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour se défendre et défendre leurs intérêts vitaux, qui ne sont pas que commerciaux. L’Europe ouverte aux quatre vents ne fait peur à aucune grande puissance. Elle est même absente ou en ordre dispersé sur des sujets qui devraient pourtant la concerner (Gaza, Haut-Karabagh…).

L’Allemagne et la France ont deux identités stratégiques différentes sur les plans militaire, diplomatique et idéologique. Elles sont très clairement irréconciliables sur ces points en raison de leur ADN et de leur histoire. C’est en grande partie pour cela qu’une défense européenne unie semble vaine en dépit des efforts de la France de faire vivre à tout prix cette relation au mépris même des intérêts français. Le fameux « moteur » franco-allemand n’a jamais existé en Allemagne. Et c’est assumé à haut niveau à Berlin. Mais il reste ancré de façon indélébile dans les esprits romantiques des dirigeants français. Pourtant, les choix en matière d’armement sont très révélateurs des options diplomatiques des pays. Et celui de Berlin est très clair. L’Allemagne préfère acheter des armements américains comme en témoignent les acquisitions les plus emblématiques de l’armée allemande ces dernières années (cinq avions de patrouille maritime P-8 Poseidon, 35 F-35 et de 60 CH-47F).

C’est vrai également pour la plupart des pays européens. Entre l’Europe et le grand large (Etats-Unis), ils choisissent le plus souvent le grand large. Les pays européens achètent à profusion des armes « Made in USA ». Selon le Sipri (Stockholm International Peace Research Institute), environ 55 % des importations d’armes par les pays européens sur la période 2019-23 proviennent des États-Unis (contre 35 % en 2014-18). Loin, très loin derrière viennent l’Allemagne et la France, qui représentent respectivement 6,4 % et 4,6 % des importations des pays européens.

Enfin, l’Allemagne convoite ouvertement depuis une quinzaine d’année le leadership  dans le domaine de la défense et le spatial à la France. Deux secteurs où l’industrie française a (pour combien de temps encore ?) un leadership. Cela s’est vu dans le SCAF (Système de combat aérien du futur), où les Allemands ont tenté une OPA coordonnée au niveau politique et industriel pour partager le manche de ce programme européen (France, Allemagne et Espagne) au détriment de Dassault Aviation et de la France.

Comment construire une Europe de la défense efficace basée sur les compétences (et non pas les prétendues compétences) des industriels des 27 pays membres de l’Union européenne (UE). Il faut saluer le travail colossal de la commissaire polonaise au marché intérieur et à l’industrie Elżbieta Ewa Bieńkowska (2014-2019), qui a lancé contre toute attente des initiatives européennes dans le domaine de la défense et du spatial. Ce travail de pionnière a été repris avec la fougue qui caractérise Thierry Breton, qui n’a eu de cesse de pousser les murs pour lancer des initiatives sur le terrain comme l’augmentation de la fabrication de munitions dans le cadre de l’initiative ASAP, et faire avancer l’Europe de la défense. Ce qui lui a valu de sévères inimitiés au sein de la Commission. Au final, à eux deux, ils ont planté des graines (Fonds européen de défense, EDIRPA…), qui pourraient un jour être les fondations solides d’une Europe de l’armement. Rendez-vous dans cinq, dix ou quinze ans pour cueillir les fruits de ces initiatives. A condition bien sûr que ces graines soient régulièrement arrosées et qu’il y ait toujours une volonté politique.

Dans un moment aussi crucial pour l’Europe avec la guerre en Ukraine, il fallait une personnalité, certes clivante, comme Thierry Breton pour pousser des projets loin d’être gagnés à l’avance et améliorer la souveraineté de l’Europe. « A chaque fois que j’ai proposé une nouvelle ambition, ça a toujours été non, avait-il expliqué en début d’année à quelques journalistes. C’était d’ailleurs le cas avec ASAP. Lorsque j’ai lancé ASAP – il fallait être un peu gonflé  -, je suis allé demander aux Etats membres et au Parlement européen de me donner les moyens financiers pour financer des usines d’armement qui fabriquent des munitions. En trois mois, on a obtenu l’autorisation des deux (…) Dès qu’on lance une idée, c’est toujours non. Je ne suis pas surpris ». La méthode Breton : « essayer en permanence et sans tabou de mettre sur la table les grands enjeux auxquels nous sommes confrontés nous en Europe ». Thierry Breton, qui se revendique comme le commissaire européen aux industries de Défense, a su faire le job dans un contexte difficile.

Société et Intelligence artificielle : quelle éthique ?

Société et  Intelligence artificielle : quelle éthique ?

 Pour Laetitia Pouliquen, directrice du think tank «NBIC Ethics», si la généralisation de l’IA et des algorithmes ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la nature de l’homme, la société risque de sombrer dans des dérives dystopiques et transhumanistes. Interview dans le Figaro
Laetitia Pouliquen est directrice de «NBIC Ethics», un think tank traitant de l’éthique des technologies auprès des institutions européennes. Elle est également l’auteur de Femme 2.0: Féminisme et transhumanisme: quel avenir pour la femme? (éd. Saint-Léger, 2016).
Pour beaucoup, la généralisation de l’intelligence artificielle dans notre quotidien va profondément transformer notre mode de vie. Pensez-vous que le monopole des GAFAM dans ce domaine laisse suffisamment de place à une réflexion éthique quant à ces changements ?
Laetitia POULIQUEN. – Il est évident que notre quotidien va être profondément transformé, que ce soit dans notre rapport au réel ou à l’autre, par l’immission de la machine, de l’IA, et des algorithmes dans nos vies journalières. Le social, le sociétal, et même l’anthropologie sont en train de se refaçonner. La digitalisation de notre quotidien nous fait perdre de vue une certaine vision de l’homme. Face à ces changements, une réflexion morale est nécessaire pour établir un cadre légal, pour ne pas oublier ce qu’est l’homme et en quoi se différencie-t-il de la machine.

Cette réflexion éthique dans le domaine de l’I.A est tout à fait possible, notamment dans le cadre de l’Union européenne. Nous, européens, sommes pris entre deux feux, d’une part les GAFAM américaines, et d’autre part les BATX chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), et nous restons limités en termes d’investissement, de recherche et de développement. Cependant, notre approche qui est plus axée sur l’éthique que sur l’investissement, nous confère un rôle tout particulier dans le développement des nouvelles technologies. L’Europe est historiquement le premier foyer de réflexion philosophique et morale, et doit continuer de l’être dans les secteurs de pointe.

L’approche morale de l’Union européenne vis-à-vis de l’IA, notamment avec son «Guide éthique de l’intelligence artificielle», est-elle toujours pertinente ?

Toute réflexion morale, que ce soit dans le domaine de la robotique ou autre, s’appuie sur une certaine conception de l’homme et du monde, qui peut être parfois totalement déconnectée. Ainsi, bien qu’elle se veuille «éthique», l’approche de l’Union européenne n’est pas nécessairement bonne, tout dépend des fondements anthropologiques sur lesquels elle s’appuie.

Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans le domaine de l’I.A.

En 2017, par exemple, le rapport Delvaux présenté auprès de la Commission européenne a provoqué beaucoup de débats. Dans ce rapport législatif, la député européenne luxembourgeoise Maddy Delvaux, proposait certaines mesures très idéalisées et idéologisées quant à la défense des robots. Certains articles présentaient l’augmentation de l’homme comme quelque chose d’essentiellement positif, d’autres établissaient la notion de personnalité morale pour les robots, afin de les faire sujets de droits… La version originale voulait même permettre aux robots d’avoir un patrimoine assurantiel et d’investir en Bourse, afin de pouvoir financer leur propre évolution, on nageait en plein délire dystopique. Ce texte s’appuyait sur une conception de l’homme et de la machine totalement déconnectée de la réalité, qui ne différenciait plus le vivant du mécanique.

Nous avons donc rédigé une lettre ouverte à la Commission européenne, avec le soutien de 300 signataires européens, afin d’alerter sur les dangers de ce projet. Et parmi ces 300 personnes, il n’y avait pas que des représentants du secteur technologique, mais aussi des philosophes, des anthropologues, des psychiatres, et même des théologiens, pour bien rappeler ce qu’est l’homme, et sa différence avec la machine. Il est nécessaire de remettre les penseurs au centre de la réflexion sur l’intelligence artificielle, et de les intégrer aux groupes d’experts de la Commission européenne. Cependant, malgré quelques modifications et une large médiatisation de notre lettre ouverte, le rapport Delvaux a fini par être adopté.

Comment l’État et l’Union européenne peuvent-ils mettre en place une éthique de l’intelligence artificielle, alors qu’ils se proclament neutre et refusent d’imposer des normes morales à l’individu ?

C’est le principal problème de notre époque. Légiférer sur des questions morales à propos de l’IA est devenu presque impossible aujourd’hui, du fait du relativisme de notre société. Il n’y a plus de socle commun, de principes universels sur lesquels s’appuyer. Quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine. L’individu moderne ne supporte plus d’autre ordre moral et naturel que son propre désir. Le «je» est devenu la mesure de l’humanité. Et la déconnexion du réel, liée au numérique, renforce ce relativisme. Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans ce domaine.

Les comités censés être «éthiques», ont donc tendance à s’appuyer non pas sur la morale mais sur une logique capitalistique, car les bénéfices, eux, ne sont pas relatifs. Et on a vu cela très clairement dans le «Guide d’éthique de la Commission européenne» sur l’intelligence artificielle, qui a fait suite au rapport Delvaux. Parmi les 53 experts qui ont participé à ce guide, 90% d’entre eux étaient dans le business technologique, experts, ou représentants de groupes de consommateurs, mais il n’y avait presque aucun philosophe, anthropologue, ou psychiatre… L’approche n’était absolument pas humaine, mais économique. Si l’on ne se pose pas la question de ce qu’est l’homme, les guides d’éthique sur l’IA risquent de se transformer en véritables projets dystopiques et transhumanistes.
Que conseillez-vous pour encadrer l’utilisation de l’IA et répondre aux problèmes d’éthique ?

J’avais proposé plusieurs éléments lors de la rédaction du «Guide d’éthique sur l’I.A» à l’Union européenne. Une des propositions portait sur la liberté de l’individu. L’idée était de permettre à l’utilisateur, s’il ne veut pas passer par un algorithme, que ce soit pour un contrat d’assurance, un prêt ou autre, de demander une interaction humaine. Je recommandais donc une graduation, une notation, qui permet de voir si on a affaire à un service «entièrement I.A», «IA avec supervision humaine», ou «entièrement humain». Quand on parle de justice, de banque, de gestion du patrimoine, et surtout des droits de l’homme, il est essentiel de savoir à qui on a affaire, un humain ou une I.A. Mais ça n’a pas été repris, l’approche de ce guide d’éthique est restée bien plus juridique qu’éthique.

J’avais également tenté de mettre en place un label pour les algorithmes, qui s’appelait «Ethic inside», et qui garantirait le respect des règles éthiques européennes. Mais il est presque impossible de suivre le chemin par lequel un algorithme en est arrivé à telle ou telle décision, et donc de dire s’il est éthique ou non, s’il respecte les règles. Il y a également la question de la responsabilité qui complique les choses. Qui est responsable des décisions d’un algorithme : l’entreprise, le développeur, l’utilisateur, ou l’IA elle-même ? Comment objectiver le caractère moral d’un algorithme si on ne peut même pas répondre à cette question ? Les développeurs ne peuvent pas être jugés responsables d’algorithmes tellement complexes qu’ils ne les maîtrisent plus totalement. Par sa nature même, l’I.A échappe en partie à notre contrôle, et on ne va pas pour autant lui donner une personnalité morale… C’est un vrai casse-tête. Il est donc extrêmement compliqué de mettre en place des points de contrôle pour des algorithmes aussi complexes, surtout quand ils sont mondialisés sur internet.

Société- Intelligence artificielle : quelle éthique ?

Société- Intelligence artificielle : quelle éthique ?

 Pour Laetitia Pouliquen, directrice du think tank «NBIC Ethics», si la généralisation de l’IA et des algorithmes ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la nature de l’homme, la société risque de sombrer dans des dérives dystopiques et transhumanistes. Interview dans le Figaro
Laetitia Pouliquen est directrice de «NBIC Ethics», un think tank traitant de l’éthique des technologies auprès des institutions européennes. Elle est également l’auteur de Femme 2.0: Féminisme et transhumanisme: quel avenir pour la femme? (éd. Saint-Léger, 2016).
Pour beaucoup, la généralisation de l’intelligence artificielle dans notre quotidien va profondément transformer notre mode de vie. Pensez-vous que le monopole des GAFAM dans ce domaine laisse suffisamment de place à une réflexion éthique quant à ces changements ?
Laetitia POULIQUEN. – Il est évident que notre quotidien va être profondément transformé, que ce soit dans notre rapport au réel ou à l’autre, par l’immission de la machine, de l’IA, et des algorithmes dans nos vies journalières. Le social, le sociétal, et même l’anthropologie sont en train de se refaçonner. La digitalisation de notre quotidien nous fait perdre de vue une certaine vision de l’homme. Face à ces changements, une réflexion morale est nécessaire pour établir un cadre légal, pour ne pas oublier ce qu’est l’homme et en quoi se différencie-t-il de la machine.

Cette réflexion éthique dans le domaine de l’I.A est tout à fait possible, notamment dans le cadre de l’Union européenne. Nous, européens, sommes pris entre deux feux, d’une part les GAFAM américaines, et d’autre part les BATX chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), et nous restons limités en termes d’investissement, de recherche et de développement. Cependant, notre approche qui est plus axée sur l’éthique que sur l’investissement, nous confère un rôle tout particulier dans le développement des nouvelles technologies. L’Europe est historiquement le premier foyer de réflexion philosophique et morale, et doit continuer de l’être dans les secteurs de pointe.

L’approche morale de l’Union européenne vis-à-vis de l’IA, notamment avec son «Guide éthique de l’intelligence artificielle», est-elle toujours pertinente ?

Toute réflexion morale, que ce soit dans le domaine de la robotique ou autre, s’appuie sur une certaine conception de l’homme et du monde, qui peut être parfois totalement déconnectée. Ainsi, bien qu’elle se veuille «éthique», l’approche de l’Union européenne n’est pas nécessairement bonne, tout dépend des fondements anthropologiques sur lesquels elle s’appuie.

Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans le domaine de l’I.A.

En 2017, par exemple, le rapport Delvaux présenté auprès de la Commission européenne a provoqué beaucoup de débats. Dans ce rapport législatif, la député européenne luxembourgeoise Maddy Delvaux, proposait certaines mesures très idéalisées et idéologisées quant à la défense des robots. Certains articles présentaient l’augmentation de l’homme comme quelque chose d’essentiellement positif, d’autres établissaient la notion de personnalité morale pour les robots, afin de les faire sujets de droits… La version originale voulait même permettre aux robots d’avoir un patrimoine assurantiel et d’investir en Bourse, afin de pouvoir financer leur propre évolution, on nageait en plein délire dystopique. Ce texte s’appuyait sur une conception de l’homme et de la machine totalement déconnectée de la réalité, qui ne différenciait plus le vivant du mécanique.

Nous avons donc rédigé une lettre ouverte à la Commission européenne, avec le soutien de 300 signataires européens, afin d’alerter sur les dangers de ce projet. Et parmi ces 300 personnes, il n’y avait pas que des représentants du secteur technologique, mais aussi des philosophes, des anthropologues, des psychiatres, et même des théologiens, pour bien rappeler ce qu’est l’homme, et sa différence avec la machine. Il est nécessaire de remettre les penseurs au centre de la réflexion sur l’intelligence artificielle, et de les intégrer aux groupes d’experts de la Commission européenne. Cependant, malgré quelques modifications et une large médiatisation de notre lettre ouverte, le rapport Delvaux a fini par être adopté.

Comment l’État et l’Union européenne peuvent-ils mettre en place une éthique de l’intelligence artificielle, alors qu’ils se proclament neutre et refusent d’imposer des normes morales à l’individu ?

C’est le principal problème de notre époque. Légiférer sur des questions morales à propos de l’IA est devenu presque impossible aujourd’hui, du fait du relativisme de notre société. Il n’y a plus de socle commun, de principes universels sur lesquels s’appuyer. Quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine. L’individu moderne ne supporte plus d’autre ordre moral et naturel que son propre désir. Le «je» est devenu la mesure de l’humanité. Et la déconnexion du réel, liée au numérique, renforce ce relativisme. Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans ce domaine.

Les comités censés être «éthiques», ont donc tendance à s’appuyer non pas sur la morale mais sur une logique capitalistique, car les bénéfices, eux, ne sont pas relatifs. Et on a vu cela très clairement dans le «Guide d’éthique de la Commission européenne» sur l’intelligence artificielle, qui a fait suite au rapport Delvaux. Parmi les 53 experts qui ont participé à ce guide, 90% d’entre eux étaient dans le business technologique, experts, ou représentants de groupes de consommateurs, mais il n’y avait presque aucun philosophe, anthropologue, ou psychiatre… L’approche n’était absolument pas humaine, mais économique. Si l’on ne se pose pas la question de ce qu’est l’homme, les guides d’éthique sur l’IA risquent de se transformer en véritables projets dystopiques et transhumanistes.
Que conseillez-vous pour encadrer l’utilisation de l’IA et répondre aux problèmes d’éthique ?

J’avais proposé plusieurs éléments lors de la rédaction du «Guide d’éthique sur l’I.A» à l’Union européenne. Une des propositions portait sur la liberté de l’individu. L’idée était de permettre à l’utilisateur, s’il ne veut pas passer par un algorithme, que ce soit pour un contrat d’assurance, un prêt ou autre, de demander une interaction humaine. Je recommandais donc une graduation, une notation, qui permet de voir si on a affaire à un service «entièrement I.A», «IA avec supervision humaine», ou «entièrement humain». Quand on parle de justice, de banque, de gestion du patrimoine, et surtout des droits de l’homme, il est essentiel de savoir à qui on a affaire, un humain ou une I.A. Mais ça n’a pas été repris, l’approche de ce guide d’éthique est restée bien plus juridique qu’éthique.

J’avais également tenté de mettre en place un label pour les algorithmes, qui s’appelait «Ethic inside», et qui garantirait le respect des règles éthiques européennes. Mais il est presque impossible de suivre le chemin par lequel un algorithme en est arrivé à telle ou telle décision, et donc de dire s’il est éthique ou non, s’il respecte les règles. Il y a également la question de la responsabilité qui complique les choses. Qui est responsable des décisions d’un algorithme : l’entreprise, le développeur, l’utilisateur, ou l’IA elle-même ? Comment objectiver le caractère moral d’un algorithme si on ne peut même pas répondre à cette question ? Les développeurs ne peuvent pas être jugés responsables d’algorithmes tellement complexes qu’ils ne les maîtrisent plus totalement. Par sa nature même, l’I.A échappe en partie à notre contrôle, et on ne va pas pour autant lui donner une personnalité morale… C’est un vrai casse-tête. Il est donc extrêmement compliqué de mettre en place des points de contrôle pour des algorithmes aussi complexes, surtout quand ils sont mondialisés sur internet.

Intelligence artificielle : quelle éthique ?

Intelligence artificielle : quelle éthique ?

 Pour Laetitia Pouliquen, directrice du think tank «NBIC Ethics», si la généralisation de l’IA et des algorithmes ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la nature de l’homme, la société risque de sombrer dans des dérives dystopiques et transhumanistes. Interview dans le Figaro
Laetitia Pouliquen est directrice de «NBIC Ethics», un think tank traitant de l’éthique des technologies auprès des institutions européennes. Elle est également l’auteur de Femme 2.0: Féminisme et transhumanisme: quel avenir pour la femme? (éd. Saint-Léger, 2016).
Pour beaucoup, la généralisation de l’intelligence artificielle dans notre quotidien va profondément transformer notre mode de vie. Pensez-vous que le monopole des GAFAM dans ce domaine laisse suffisamment de place à une réflexion éthique quant à ces changements ?
Laetitia POULIQUEN. – Il est évident que notre quotidien va être profondément transformé, que ce soit dans notre rapport au réel ou à l’autre, par l’immission de la machine, de l’IA, et des algorithmes dans nos vies journalières. Le social, le sociétal, et même l’anthropologie sont en train de se refaçonner. La digitalisation de notre quotidien nous fait perdre de vue une certaine vision de l’homme. Face à ces changements, une réflexion morale est nécessaire pour établir un cadre légal, pour ne pas oublier ce qu’est l’homme et en quoi se différencie-t-il de la machine.

Cette réflexion éthique dans le domaine de l’I.A est tout à fait possible, notamment dans le cadre de l’Union européenne. Nous, européens, sommes pris entre deux feux, d’une part les GAFAM américaines, et d’autre part les BATX chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), et nous restons limités en termes d’investissement, de recherche et de développement. Cependant, notre approche qui est plus axée sur l’éthique que sur l’investissement, nous confère un rôle tout particulier dans le développement des nouvelles technologies. L’Europe est historiquement le premier foyer de réflexion philosophique et morale, et doit continuer de l’être dans les secteurs de pointe.

L’approche morale de l’Union européenne vis-à-vis de l’IA, notamment avec son «Guide éthique de l’intelligence artificielle», est-elle toujours pertinente ?

Toute réflexion morale, que ce soit dans le domaine de la robotique ou autre, s’appuie sur une certaine conception de l’homme et du monde, qui peut être parfois totalement déconnectée. Ainsi, bien qu’elle se veuille «éthique», l’approche de l’Union européenne n’est pas nécessairement bonne, tout dépend des fondements anthropologiques sur lesquels elle s’appuie.

Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans le domaine de l’I.A.

En 2017, par exemple, le rapport Delvaux présenté auprès de la Commission européenne a provoqué beaucoup de débats. Dans ce rapport législatif, la député européenne luxembourgeoise Maddy Delvaux, proposait certaines mesures très idéalisées et idéologisées quant à la défense des robots. Certains articles présentaient l’augmentation de l’homme comme quelque chose d’essentiellement positif, d’autres établissaient la notion de personnalité morale pour les robots, afin de les faire sujets de droits… La version originale voulait même permettre aux robots d’avoir un patrimoine assurantiel et d’investir en Bourse, afin de pouvoir financer leur propre évolution, on nageait en plein délire dystopique. Ce texte s’appuyait sur une conception de l’homme et de la machine totalement déconnectée de la réalité, qui ne différenciait plus le vivant du mécanique.

Nous avons donc rédigé une lettre ouverte à la Commission européenne, avec le soutien de 300 signataires européens, afin d’alerter sur les dangers de ce projet. Et parmi ces 300 personnes, il n’y avait pas que des représentants du secteur technologique, mais aussi des philosophes, des anthropologues, des psychiatres, et même des théologiens, pour bien rappeler ce qu’est l’homme, et sa différence avec la machine. Il est nécessaire de remettre les penseurs au centre de la réflexion sur l’intelligence artificielle, et de les intégrer aux groupes d’experts de la Commission européenne. Cependant, malgré quelques modifications et une large médiatisation de notre lettre ouverte, le rapport Delvaux a fini par être adopté.

Comment l’État et l’Union européenne peuvent-ils mettre en place une éthique de l’intelligence artificielle, alors qu’ils se proclament neutre et refusent d’imposer des normes morales à l’individu ?

C’est le principal problème de notre époque. Légiférer sur des questions morales à propos de l’IA est devenu presque impossible aujourd’hui, du fait du relativisme de notre société. Il n’y a plus de socle commun, de principes universels sur lesquels s’appuyer. Quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine. L’individu moderne ne supporte plus d’autre ordre moral et naturel que son propre désir. Le «je» est devenu la mesure de l’humanité. Et la déconnexion du réel, liée au numérique, renforce ce relativisme. Nous sommes, en occident, perdus dans une errance morale sans fin. Il faut réinvestir la philosophie et les humanités dans ce domaine.

Les comités censés être «éthiques», ont donc tendance à s’appuyer non pas sur la morale mais sur une logique capitalistique, car les bénéfices, eux, ne sont pas relatifs. Et on a vu cela très clairement dans le «Guide d’éthique de la Commission européenne» sur l’intelligence artificielle, qui a fait suite au rapport Delvaux. Parmi les 53 experts qui ont participé à ce guide, 90% d’entre eux étaient dans le business technologique, experts, ou représentants de groupes de consommateurs, mais il n’y avait presque aucun philosophe, anthropologue, ou psychiatre… L’approche n’était absolument pas humaine, mais économique. Si l’on ne se pose pas la question de ce qu’est l’homme, les guides d’éthique sur l’IA risquent de se transformer en véritables projets dystopiques et transhumanistes.
Que conseillez-vous pour encadrer l’utilisation de l’IA et répondre aux problèmes d’éthique ?

J’avais proposé plusieurs éléments lors de la rédaction du «Guide d’éthique sur l’I.A» à l’Union européenne. Une des propositions portait sur la liberté de l’individu. L’idée était de permettre à l’utilisateur, s’il ne veut pas passer par un algorithme, que ce soit pour un contrat d’assurance, un prêt ou autre, de demander une interaction humaine. Je recommandais donc une graduation, une notation, qui permet de voir si on a affaire à un service «entièrement I.A», «IA avec supervision humaine», ou «entièrement humain». Quand on parle de justice, de banque, de gestion du patrimoine, et surtout des droits de l’homme, il est essentiel de savoir à qui on a affaire, un humain ou une I.A. Mais ça n’a pas été repris, l’approche de ce guide d’éthique est restée bien plus juridique qu’éthique.

J’avais également tenté de mettre en place un label pour les algorithmes, qui s’appelait «Ethic inside», et qui garantirait le respect des règles éthiques européennes. Mais il est presque impossible de suivre le chemin par lequel un algorithme en est arrivé à telle ou telle décision, et donc de dire s’il est éthique ou non, s’il respecte les règles. Il y a également la question de la responsabilité qui complique les choses. Qui est responsable des décisions d’un algorithme : l’entreprise, le développeur, l’utilisateur, ou l’IA elle-même ? Comment objectiver le caractère moral d’un algorithme si on ne peut même pas répondre à cette question ? Les développeurs ne peuvent pas être jugés responsables d’algorithmes tellement complexes qu’ils ne les maîtrisent plus totalement. Par sa nature même, l’I.A échappe en partie à notre contrôle, et on ne va pas pour autant lui donner une personnalité morale… C’est un vrai casse-tête. Il est donc extrêmement compliqué de mettre en place des points de contrôle pour des algorithmes aussi complexes, surtout quand ils sont mondialisés sur internet.

Quelle réindustrialisation en France

Quelle réindustrialisation en France

En 40 ans, la France a, collectivement, sacrifié son industrie. Dévalorisé par rapport aux services, le secteur industriel français a régressé au fil des décennies, passant de 26 % des emplois en 1980 (5,3 millions de travailleurs) à seulement 13,3 % (3,2 millions) aujourd’hui. La conséquence est bien connue : un décrochage de la France, qui avait pourtant à son actif des réussites industrielles de premier plan, vis-à-vis de ses voisins européens, à commencer par l’Allemagne.

par le cercle des économistes

Cependant, une lueur d’optimisme commence à poindre. La France semble enfin prendre conscience de l’importance de produire localement et proprement. La preuve : elle a créé plus de 100 000 emplois industriels au cours des dernières années. Pour réaliser un véritable rebond industriel, il est essentiel de s’appuyer sur la transition écologique et énergétique et de surmonter les obstacles persistants.

Parmi ces obstacles, citons des délais administratifs trop longs, une image qui peine encore à attirer les jeunes générations, un investissement insuffisant dans la recherche et développement et une formation insuffisante des jeunes aux métiers industriels.

Introduction
« Nous avons, chacun de nous, notre responsabilité dans cette affaire », concluait le haut fonctionnaire Louis Gallois dans l’ouvrage de Nicolas Dufourcq sur la désindustrialisation de la France. En quarante ans, le secteur industriel, qui employait 5,3 millions de Français en 1980 (26 % des emplois du pays), ne représente aujourd’hui plus que 13,3 % de l’emploi pour 3,2 millions de travailleurs. C’est le triste résultat de notre manque d’attachement collectif à l’égard de notre industrie depuis la fin du dernier siècle. Le courant Fabless, longtemps influent, pensait que l’Hexagone pouvait se passer de ses usines et de ses métiers, jugés dégradants et peu valorisés car physiques et manuels, et rêvait d’une société intégralement tournée vers les activités de services et de loisir, intellectuelles et épanouissantes. Cet abandon d’une ambition industrielle, après les réussites éclatantes de l’après-guerre (nucléaire, lignes à grande vitesse, Concorde), explique pourquoi la France est aujourd’hui considérée comme un pays désindustrialisé. Un décrochage particulièrement marqué, lorsque l’on compare la France à ses voisins européens, à commencer par l’Allemagne. Aveuglés par ce concept d’un pays qui n’aurait pas besoin d’usines, nous redécouvrons que l’écosystème industriel est semblable à une poupée russe : derrière chaque produit fini, il y a en amont une série de fournisseurs et prestataires qui apportent des matériaux, des outils, des machines, de nouvelles pièces. Le bien que nous achetons dans un magasin ou sur internet est le produit du travail de toute cette chaine de valeur. Une fois détruite, cette chaine est bien difficile à reconstruire, car il faut rebâtir chacun de ses maillons. Qu’un seul fournisseur du processus industriel manque à l’appel, et c’est tout un écosystème qui demeure bloqué.

Une forme d’optimisme est toutefois aujourd’hui de mise. La France, depuis quelques années, semble avoir pris profondément conscience de cette désindustrialisation latente et de son intérêt – si ce n’est sa sécurité – à produire localement, de façon propre et en renforçant son indépendance économique. Le solde de création d’emploi industriel s’élève désormais à plus de 100 000 emplois sur les six dernières années. Cette dynamique est bien marginale lorsqu’on la compare aux quelque 2 millions d’emplois manufacturiers perdus depuis 1980. Mais elle est certainement le signe qu’un rebond industriel est possible, à la condition de s’appuyer sur (i) une dynamique favorable portée par la transition écologique et énergétique et de (ii) corriger les obstacles auxquels se heurte encore l’industriel français.

Le constat d’une dynamique favorable à un rebond industriel
La crise de la Covid-19 a souligné la criticité pour les puissances européennes de sécuriser leurs approvisionnements, en les diversifiant, et de s’appuyer sur des chaines de valeur locales, ou à minima proches géographiquement. Ce concept de nearshoring, qui a parfaitement fonctionné durant la pandémie, mérite d’être approfondi. Il n’est en effet pas souhaitable que l’obstruction du canal de Suez par un cargo en panne, ou encore une inondation des usines thaïlandaises de batteries, puissent temporairement bloquer des pans entiers de l’économie tricolore du fait de notre incapacité à produire certains types de pièces ou de composants. Se rendre totalement dépendant de sous-traitants étrangers opérant dans des pays aux conditions de droits humains discutables, plutôt que de fabriquer en France, pouvait déjà être questionné, au moins sur le plan social. Désormais, le risque est également géopolitique, dans un monde de plus en plus instable, avec la poursuite de la guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, l’attaque de l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh, une opposition de plus en plus systématique entre le bloc chinois et la sphère américaine, ou encore les situations politiques dégradées dans certains pays africains.

Se réindustrialiser est donc synonyme de liberté vis-à-vis des affaires du monde, et cela d’autant plus à l’heure de la transition écologique et énergétique, qui sera synonyme de raréfaction des ressources. Le rapport annuel 2023 de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), publié il y a quelques jours, rappelle que la demande mondiale en énergie devra se réduire dans les prochaines années afin de tenir l’objectif d’un réchauffement de la planète autour des 1,5°C. Cette transformation posera irrémédiablement des conflits d’usages énergétiques, avec des conséquences déjà concrètes pour les entreprises. Celles-ci évoluent dans un contexte d’inflation des prix de l’énergie (le prix du baril de pétrole, actuellement autour des 90€, est largement supérieur à ce qu’il devrait être étant donné le ralentissement de l’économie mondiale). Elles font aussi face à des obligations réglementaires accrues au niveau européen. Le prix de la tonne de CO2, longtemps resté modéré autour des 20€, a récemment explosé et se retrouve désormais proche des 100€ la tonne. Le nombre de quotas carbone émis commençant à se rapprocher du volume nécessaire à l’activité économique, certaines entreprises se trouvent contraintes d’acheter davantage de droits à polluer, accroissant logiquement les prix. La tonne de CO2 devient une ressource rare et donc chère. Afin de lutter de façon équitable avec le reste du monde, préserver un level playing field et ne pas risquer de pénaliser son industrie, l’Union européenne n’aura probablement pas d’autre choix que mettre en place un nouveau mécanisme de taxe carbone aux frontières. Dans ce contexte, le renchérissement de la production soit délocalisée à l’autre bout de la planète soit intense en carbone, sera un levier puissant en faveur de la production proche et propre. L’industrie aura besoin de se (re)localiser là où l’énergie est décarbonée et à un prix relativement maîtrisé. L’Europe et la France ont ici une carte à jouer.

La transition écologique et énergétique requiert des investissements locaux très importants. La Stratégie nationale bas carbone évalue à 36 Mds€ par an les investissements à réaliser sur la période 2024-2028 pour le seul secteur des Transports, 18 Mds€ par an pour le bâtiment, 10 Mds€ par an pour l’énergie et réseaux. Le rapport Pisani-Ferry-Mahfouz apprécie dans un même ordre de grandeur les dépenses supplémentaires nécessaires à la transition écologique, autour de deux points de PIB par an d’ici 2030 (soit environ 60 Mds€ par an). Les pouvoirs publics, endettés aujourd’hui à plus de 110 % du PIB, ne seront pas en mesure de faire face à ces montants. La bonne nouvelle est que ces besoins, massifs, peuvent être financés par l’épargne des ménages français. L’épargne longue représente près de 3 200 Mds€ en considérant l’assurance-vie (1 870 Mds€), l’épargne réglementée (860 Mds€) et l’actionnariat en actifs cotés (420 Mds€). Un stock d’épargne qui ne cesse d’augmenter, la collecte nette annuelle étant en croissance et supérieure à 110 Mds€ depuis la pandémie. L’épargne française a donc les moyens et les ressources pour financer la transition énergétique et écologique de l’industrie. La réindustrialisation de la France devient dès lors une formidable opportunité de renforcer la cohésion économique et sociale française autour d’un projet fédérateur : financer la décarbonation de notre économie, grâce à une industrie locale propre, en recourant à une épargne et un actionnariat populaires.

Longtemps délaissée, l’industrie française bénéficie d’une fenêtre d’opportunité et d’un regain d’intérêt. Il appartient à la puissance publique d’accompagner cet élan en réduisant les obstacles persistants qui entravent ce rebond entrepreneurial et industriel.

Les verrous à débloquer pour permettre un rebond industriel
Si le pari lancé par le Président de la République en janvier 2022 d’ouvrir « 100 nouveaux sites industriels par an dans le pays » d’ici 2025 est en passe d’être tenu, les barrières du mille-feuille administratif français demeurent. En témoigne, l’écart entre le délai théorique de la procédure d’autorisation environnementale (9 mois) et le délai réel d’implantation d’une usine (17 mois). Ces retards presque systématiques présentent des surcoûts non négligeables pour un entrepreneur : la Caisse des dépôts et consignations évalue à 700 000 € l’impact négatif d’un décalage de 8 mois d’un projet d’implantation pour une PME de 10 m€ d’euros de chiffre d’affaires. Il est plus que temps de s’engager à mettre fin aux retards administratifs devenus la norme, et de réduire le calendrier théorique de la procédure d’autorisation environnementale. En Allemagne, pour la même mission, les délais théoriques s’élèvent à huit mois (et sont respectés !). En Suède, ils se situent entre six et huit mois, en Pologne autour des cinq mois. Ce désavantage français s’explique en grande partie par la conditionnalité de l’enquête publique à l’instruction administrative et l’avis porté par l’autorité environnementale sur l’étude d’impact. En clair, le public est invité à exprimer ses remarques à un stade tardif de la procédure. La demande sociale de participation, insuffisamment satisfaite, ainsi que le long calendrier administratif portent préjudice aussi bien aux parties prenantes qu’aux entreprises. Une parallélisation des procédures, afin d’éliminer les retards intercalaires, accélérerait l’instruction tout en renforçant le rôle du public, consulté plus tôt et qui pourrait irriguer l’enquête de ses observations. Le projet de loi « Industries vertes », promulgué le 23 octobre 2023, va dans la bonne direction, avec la volonté de diviser par deux les délais de délivrance des autorisations environnementales. Par ailleurs, la promesse de créer « 50 sites clés en main » est également un signal favorable envoyé aux industriels. Elle démontre que réindustrialisation et l’objectif de « zéro artificialisation nette des sols » à horizon 2050 sont compatibles, à condition de faire converger temps administratif et temps industriel.

Le renouveau industriel de la France passera également par un changement de paradigme autour de son image dans l’imaginaire collectif, à commencer par celui du politique. Trop longtemps (et encore) associée aux romans d’Emile Zola, la figure de l’ouvrier travaillant de longues heures à l’usine est restée prégnante au sein de la société française, à tort. Car un emploi industriel est justement un « emploi riche » : il crée en moyenne 1,5 emploi indirect et 3 emplois induits dans le reste de l’économie. Alors que la baisse du taux de chômage semble se ralentir, la reprise industrielle devient une solution efficace. L’industrie se démarque également par la qualité du narratif qu’elle partage avec ses collaborateurs : elle propose des travaux valorisants, avec des résultats visibles. On participe à construire des voitures électriques, des avions décarbonés, des turbines pour des barrages, des trains à hydrogène, des vélos du quotidien, ou même des chaussures : en bref, des produits qui contribuent à l’utilité sociale. Rappelons que 83% des salariés français pensent qu’il est important de travailler pour une entreprise qui partage leurs valeurs. A l’heure où un nombre croissant d’étudiants issus de grandes écoles refusent des carrières prestigieuses au motif qu’ils n’arrivent pas à donner un sens à leur travail, l’industrie propose des métiers opérationnels, concrets et locaux. Les plus de 800 000 contrats d’apprentissage signés au cours de l’année 2022, dont 14 % dans le secteur industriel, sont à ce titre encourageants et témoignent d’un regain d’intérêt des jeunes générations pour découvrir de façon « active » et opérationnelle des métiers bénéfiques à la société. Le Groupe ADP peut en témoigner, avec des dizaines de contrats en apprentissage dans ses aéroports, au plus près de ses besoins en métiers industriels, bien payés et valorisants.

Les pouvoirs publics, en plus de redorer l’image de l’industrie, doivent également jouer sur les montants alloués à la recherche et développement. La France est en retard dans ce domaine. L’effort en R&D représentait près de 3 % du PIB tricolore dans les années 1970. Il s’est depuis effrité jusqu’à atteindre un peu plus de 2 % dans les années 2000. L’Etat, conscient de l’importance de cet indicateur dans la production de la richesse nationale, a depuis tenté de le relancer (via le CICE notamment). Mais ces dépenses demeurent encore trop faibles, stagnant autour de 2,2 % du PIB. A titre de comparaison, l’Allemagne, les Etats Unis ou les pays nordiques consacrent environ 3 % de leur richesse nationale à la R&D, et ce ratio atteint même 5 % en Corée du Sud. Cet investissement dans l’innovation, à commencer par celui des pouvoirs publics dans la recherche fondamentale, est pourtant vital, quand l’avantage concurrentiel des entreprises se joue sur leur spécialisation sur les segments à forte valeur ajoutée, et donc intensifs en capital. Investir, ce n’est d’ailleurs pas seulement préparer l’industrie de demain, investir est un acte du quotidien nécessaire pour se maintenir au plus haut niveau technologique et améliorer chaque jour ses façons de produire. La R&D prend tout son sens alors que la productivité des travailleurs français a reculé d’environ 3 % depuis 2019.

Conclusion
La France doit donc renouer avec son audace, qui a inspiré le monde. Le Concorde, le nucléaire, le TGV sont autant de prouesses qui ont démontré son savoir-faire industriel, mais aussi fédéré la société. Aujourd’hui, un défi vertigineux s’ouvre devant nous : celui de la transition écologique et énergétique. La prise de risque des investisseurs sera nécessaire pour y parvenir, afin d’engager des flux financiers considérables vers des activités ayant des taux de rentabilité inférieurs aux standards actuels. Si l’on doit n’en retirer qu’une leçon, c’est que cette transformation passera par la recherche et par l’innovation, mais avant tout par l’éducation. Il est de notre responsabilité de former et d’entrainer les jeunes générations vers les métiers industriels, encore trop peu valorisés malgré une utilité sociale et des bénéfices environnementaux indéniables.

Quelle réponse d’ Israël à l’Iran ?

Quelle réponse d’ Israël à l’Iran

 

La guerre entre Israël l’Iran prend trois dimensions. Il y a d’abord évidemment la guerre militaire traditionnelle en quelque sorte et qui s’est  traduite par l’expédition par l’Iran de 200 bombes (drones et missiles). 95 % de ces engins ont été éliminés par le système de défense d’Israël et de ses alliés dont les pays arabes voisins.

Il y a forcément des dégâts et quelques blessés mais finalement marginaux. Pourtant l’Iran se félicite d’avoir atteint tous les objectifs qu’elle avait fixées. C’est évidemment , le deuxième aspect de la guerre, celui de la communication. L’aspect peut-être le plus fondamental est le plus nouveau, c’est la riposte des alliés américains bien sûrs, britanniques, Français mais aussi de Jordanie et d’Arabie Saoudite.

Compte tenu de cette situation il n’est pas certain qu’Israël ait beaucoup à gagner à riposter sur le territoire de l’Iran. La réplique devrait plutôt être en quelque sorte mesurée pour ne pas affecter justement cette nouvelle alliance. Surtout après les erreurs faites à Gaza.

À noter la position très ambiguë de l’Iran qui considère maintenant l’affaire comme terminée et qui montre ainsi les limites de ses forces; Aussi les contradictions internes dans le pays avec un particulier d’un côté des faucons et de l’autre des plus pacifistes. Sans parler de la dictature religieuse de moins en moins bien supportée.

 

 

Quelle « compétitivité » avec 59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

Quelle « compétitivité » avec  59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

 

Si certains secteurs souffrent également d’un manque d’effectifs par contre globalement le nombre de fonctionnaires étouffent complètement la compétitivité de l’économie et plombe les finances publiques. Pour remédier à cette situation il faudrait évidemment remettre en cause  les missions de l’État et les moyens de l’assurer. C’est la dramatique faiblesse de la France avec son armée de fonctionnaires à tous les niveaux nationaux, régionaux, départementaux et locaux qui explique les difficultés et les déficits structurels. Une armée qui pèse évidemment lourdement sur les finances publiques mais qui en outre génère procédures kafkaïennes dans tous les secteurs de la vie économique et sociale voir sociétale ( exemple les mineurs isolés). Le problème des fonctionnaires est existentielle; les effectifs justifient et nourrissent l’objet social. Plus personne dans l’Etat ne parvient à maîtriser le phénomène. Et pas davantage au plan local avec notamment des armées de jardiniers jusque dans les plus petites communes avec évidemment le double au moins d’effectifs qui seraient nécessaires. Comme si faire pousser les jonquilles relevaient des missions régaliennes.

Selon les chiffres publiés par l’Insee, jeudi 29 février, l’emploi salarié dans la fonction publique augmente de nouveau sur un an, avec une augmentation de + 0,4 % (soit la création de 24 500 emplois) au quatrième trimestre, après une augmentation de 0,2 % au trimestre précédent (+ 9 300 emplois). En tout, il dépasse de 1 % son niveau de l’année dernière, avec une augmentation de 58 700 fonctionnaires, et de 1,8 % son niveau d’avant la crise sanitaire (+ 104 400 emplois).

Ainsi, l’emploi salarié total a augmenté de 0,6 %, soit 150 000 postes en plus, dont 0,4 % dans le privé. Par rapport à fin 2019, avant la crise sanitaire, l’augmentation est de 5 % avec près de 1,3 million d’emplois supplémentaires. Durant les trois derniers mois de 2023, l’emploi salarié est resté stable, avec une très légère hausse du nombre d’emplois (+ 11 900) par rapport au trimestre précédent.

Economie: Quelle « compétitivité » avec 59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

Economie: Quelle « compétitivité » avec  59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

 

Si certains secteurs souffrent également d’un manque d’effectifs par contre globalement le nombre de fonctionnaires étouffent complètement la compétitivité de l’économie et plombe les finances publiques. Pour remédier à cette situation il faudrait évidemment remettre en cause  les missions de l’État et les moyens de l’assurer. C’est la dramatique faiblesse de la France avec son armée de fonctionnaires à tous les niveaux nationaux, régionaux, départementaux et locaux qui explique les difficultés et les déficits structurels. Une armée qui pèse évidemment lourdement sur les finances publiques mais qui en outre génère procédures kafkaïennes dans tous les secteurs de la vie économique et sociale voir sociétale ( exemple les mineurs isolés). Le problème des fonctionnaires est existentielle; les effectifs justifient et nourrissent l’objet social. Plus personne dans l’Etat ne parvient à maîtriser le phénomène. Et pas davantage au plan local avec notamment des armées de jardiniers jusque dans les plus petites communes avec évidemment le double au moins d’effectifs qui seraient nécessaires. Comme si faire pousser les jonquilles relevaient des missions régaliennes.

Selon les chiffres publiés par l’Insee, jeudi 29 février, l’emploi salarié dans la fonction publique augmente de nouveau sur un an, avec une augmentation de + 0,4 % (soit la création de 24 500 emplois) au quatrième trimestre, après une augmentation de 0,2 % au trimestre précédent (+ 9 300 emplois). En tout, il dépasse de 1 % son niveau de l’année dernière, avec une augmentation de 58 700 fonctionnaires, et de 1,8 % son niveau d’avant la crise sanitaire (+ 104 400 emplois).

Ainsi, l’emploi salarié total a augmenté de 0,6 %, soit 150 000 postes en plus, dont 0,4 % dans le privé. Par rapport à fin 2019, avant la crise sanitaire, l’augmentation est de 5 % avec près de 1,3 million d’emplois supplémentaires. Durant les trois derniers mois de 2023, l’emploi salarié est resté stable, avec une très légère hausse du nombre d’emplois (+ 11 900) par rapport au trimestre précédent.

Quelle « compétitivité » avec 59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

 Quelle « compétitivité » avec  59 000 nouveaux fonctionnaires en 2023 !

 

Si certains secteurs souffrent également d’un manque d’effectifs par contre globalement le nombre de fonctionnaires étouffent complètement la compétitivité de l’économie et plombe les finances publiques. Pour remédier à cette situation il faudrait évidemment remettre en cause tellement les missions de l’État et les moyens de l’assurer. C’est la dramatique faiblesse de la France avec son armée de fonctionnaires à tous les niveaux nationaux, régionaux, départementaux et locaux qui explique les difficultés et les déficits structurels. Une armée qui pèse évidemment lourdement sur les finances publiques mais qui en outre génère procédures kafkaïennes dans tous les secteurs de la vie économique et sociale voir sociétale ( exemple les mineurs isolés). Le problème des fonctionnaires est existentielle les effectifs justifient et nourrisse l’objet social. Plus personne dans l’état ne parvient à maîtriser le phénomène.

Selon les chiffres publiés par l’Insee, jeudi 29 février, l’emploi salarié dans la fonction publique augmente de nouveau sur un an, avec une augmentation de + 0,4 % (soit la création de 24 500 emplois) au quatrième trimestre, après une augmentation de 0,2 % au trimestre précédent (+ 9 300 emplois). En tout, il dépasse de 1 % son niveau de l’année dernière, avec une augmentation de 58 700 fonctionnaires, et de 1,8 % son niveau d’avant la crise sanitaire (+ 104 400 emplois).

Ainsi, l’emploi salarié total a augmenté de 0,6 %, soit 150 000 postes en plus, dont 0,4 % dans le privé. Par rapport à fin 2019, avant la crise sanitaire, l’augmentation est de 5 % avec près de 1,3 million d’emplois supplémentaires. Durant les trois derniers mois de 2023, l’emploi salarié est resté stable, avec une très légère hausse du nombre d’emplois (+ 11 900) par rapport au trimestre précédent.

Quelle « restauration » de la nature ?

Quelle « restauration » de la nature ?


En juillet 2023, au comble de la torpeur estivale, une question brûlante échauffait l’hémicycle du Parlement européen. L’Europe en fait-elle assez pour protéger l’environnement ? Au-delà de la protection de la nature, ne faudrait-il pas s’engager un cran plus loin, proactivement, à la « restaurer » ? Cette idée était au centre d’une proposition de règlement adoptée à une très courte majorité, le 11 juillet 2023, après un parcours législatif particulièrement houleux au sein de la Commission agriculture. L’essentiel des débats a porté sur le périmètre de ce règlement (dont les terres agricoles ont finalement été exclues) ainsi que sur le niveau de contrainte qu’elle exerce sur les États membres.

par Nassima Abdelghafour
chercheuse post-doc en sciences sociales, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)

François Thoreau
Sciences Techniques et Société, Humanités environnementales, Université de Liège dans The Conversation

Pour les résumer succinctement, les débats mettaient en scène l’habituelle opposition entre la protection de l’environnement, plutôt soutenue à gauche et par les verts, et la protection de l’économie et des activités agricoles, plutôt soutenue à droite et, en particulier, par le Parti populaire européen.

Si personne n’était d’accord sur la réponse à apporter, le constat de départ fait consensus. Il est celui d’une perte considérable de biodiversité et d’une incapacité à endiguer la déplétion des écosystèmes terrestres et marins. Ce constat, établi par un rapport de l’Agence européenne de l’environnement, désigne les facteurs responsables de cette situation : l’emprise toujours croissante du bâti, des modèles agricoles très intensifs mais encore et surtout une incapacité du cadre réglementaire actuel à produire des effets concrets. Ce diagnostic a conduit la Commission à faire de la restauration de la nature un enjeu politique majeur de son Pacte vert, en renforçant le caractère contraignant des mesures.

Mais ni la notion de restauration elle-même, ni le type de démarche que cette notion implique n’ont été discutés.

Pourtant, cette idée ne va pas de soi, et la question mérite d’être posée : peut-on seulement « restaurer » la nature ? Le terme de restauration suggère un retour, sinon à un état initial, du moins à un état antérieur. Dès lors, comment déterminer quel état antérieur fait référence ? Faut-il revenir à la situation qui existait il y a 10, 20, 50 ou 100 ans ? Et comment caractériser l’état auquel il faudrait revenir ? Parmi les innombrables espèces végétales et animales peuplant les sites concernés, lesquelles seront prises en compte dans une démarche de restauration de l’écosystème ? Comment établir la liste des entités qui ont souffert (sols, animaux, humains, rivières, végétation, etc.) ? Comment faire le tri entre ce qui compte et ce qui sera négligé ? En pratique, les réponses à de telles questions dépendent toujours de circonstances situées.

Prenons le cas de l’exploitation de l’or alluvionnaire en forêt tropicale, en Guyane française. Ce type d’exploitation consiste à creuser le lit argileux d’un cours d’eau pour en extraire de l’or, ce qui implique nécessairement de détruire une zone de forêt et de détourner un cours d’eau. La fine couche de sol fertile est rapidement dispersée par les pluies, laissant à nu un sol stérile et en proie à une érosion rapide. Depuis les années 2000, les exploitants ont l’obligation légale de réhabiliter et de revégétaliser les sites miniers. Il est notamment attendu des opérateurs miniers qu’ils effectuent des travaux de terrassement afin de reboucher les trous qu’ils ont creusés et de recréer les méandres de la rivière, et qu’ils replantent des arbres sur au moins 30 % de la surface déboisée. Mais, en pratique, un flou persiste sur les critères permettant de juger si les travaux de réhabilitation et de revégétalisation sont satisfaisants, afin de libérer (ou non) l’exploitant minier de ses obligations.

Agents de l’ONF (office national des forêts), experts travaillant dans des bureaux d’étude, chercheurs et fonctionnaires de l’administration impliqués dans les processus de reforestation se penchent sur le problème et y apportent des réponses différentes. Certains acteurs insistent sur le rétablissement d’un couvert végétal sur le sol déboisé, d’autres sur le retour d’une activité microbienne dans le sol, d’autres encore sur la présence d’arbres « charismatiques », endémiques de la Guyane. Quant à la rivière, certains acteurs insistent sur un reprofilage du cours d’eau fidèle aux tracés d’origine, quand d’autres préfèrent des méthodes qui portent moins sur la reconstruction d’un paysage que sur le retour de la vie aquatique.

Dans un contexte de ressources techniques et financières limitées – les entreprises impliquées dans l’exploitation de l’or alluvionnaire, souvent décrites comme « artisanales », opèrent avec relativement peu de moyens – il est difficile de mettre en pratique ces diverses exigences. Pour prendre la mesure de ces limites techniques et financières, on peut citer par exemple le cas de très petites entreprises travaillant avec une ou deux pelles mécaniques et qui jugent trop chers les services des bureaux d’étude spécialisés dans les travaux de réhabilitation et de revégétalisation. Dans ces cas-là, les travaux de réhabilitation sont conduits en interne, par les mêmes ouvriers qui ont creusé le flat alluvionnaire. Une autre difficulté souvent évoquée est liée à l’approvisionnement en graines ou en plants en grande quantité, au vu du petit nombre de pépinières spécialisées dans la revégétalisation des sites endommagés par l’activité minière.

Finalement, l’ambition d’un retour à un état antérieur aux perturbations liées à l’activité humaine peut se révéler discutable si elle se fonde sur une vision de la nature dans laquelle les humains n’ont pas de place et sont pensés comme extérieurs. C’est en particulier un problème pour des groupes humains autochtones dont les modes de vie et de subsistance sont étroitement liés au milieu. Des politiques fondées sur une telle vision de la nature peuvent par exemple conduire à exclure certaines activités humaines (chasse, pêche, cueillette), en favoriser d’autres (tourisme vert) et ainsi définir de bons et mauvais usages d’un milieu naturel. Par ailleurs, les paysages pensés comme naturels sont souvent le résultat d’interventions humaines et portent donc la trace d’événements et d’organisations sociales et politiques passés, impliquant souvent de multiples oppressions. Ainsi, la forêt tropicale guyanaise est un espace qui ne peut être envisagé comme « vierge » et vide d’humains que parce que l’arrivée des colons européens a provoqué, par la violence et la propagation de maladies, une chute tristement spectaculaire de la population autochtone qui la peuplait.

On le voit, au travers de situations concrètes faites de contraintes financières, d’incertitudes scientifiques et de difficultés techniques, l’ambition de restaurer la nature se traduit par un geste partiel et partial, qui suppose une réinvention et une réinterprétation a minima d’un milieu naturel plutôt qu’un retour à l’identique. Les acteurs impliqués dans le contrôle des travaux de réhabilitation des zones endommagées par l’exploitation minière ont d’ailleurs cessé d’employer le terme de restauration, estimant qu’un retour à l’identique des sites est impossible, et que la destruction causée par les mines d’or est en partie irrémédiable.

En plus d’idéaliser le passé, la notion de « restauration » dépolitise le futur. En effet, l’idée qu’une restauration de la nature est possible peut se révéler délétère si elle est employée pour justifier de nouveaux projets impliquant des dommages environnementaux. Nous proposons de mettre en avant la notion de remédiation écologique.

D’abord, remédier signifie apporter un remède : ce terme insiste sur le dommage causé et rappelle ainsi l’existence d’une situation problématique nécessitant de l’attention et du soin. Plutôt qu’un retour en arrière ou à l’identique, la « remédiation » évoque un processus de transformation à l’issue incertaine, qui laisse visibles non seulement les traces des destructions écologiques passées, mais aussi les traces des gestes de réparation accomplis sur un milieu. En effet, certaines opérations de remédiation peuvent échouer tout à fait, ou ne réussir que partiellement. Dans le cas de la forêt guyanaise par exemple, les arbres replantés sur les sites miniers ne survivent pas toujours sur un sol stérile, ou bien forment un couvert végétal qui améliore la situation en limitant l’érosion sans pour autant évoluer vers un retour de la forêt tropicale.

Plutôt que de revenir à un passé figé, la notion de remédiation invite à fabriquer de nouvelles médiations écologiques, et donc à poser explicitement la question inévitable de ce qui est considéré comme important et précieux dans une situation donnée. En d’autres termes, elle rend visibles et débattable les choix qui doivent être faits. En effet, les différentes options techniques favorisent différents types d’êtres (arbres, animaux, micro-organismes, etc.) en organisant des conditions propices à leur implantation à partir de la situation de dégât écologique. Il s’agit donc de réinterpréter les relations entre les êtres peuplant un milieu qui a changé, souvent avec des moyens limités.

Au-delà de la question sémantique, le choix d’un terme pour décrire des opérations de réparation de la nature implique différents rapports à la nature, aux torts qui ont été causés aux milieux et aux façons d’y répondre. Ainsi, « restaurer » naturalise un état auquel il faudrait revenir alors que « remédier » implique de fabriquer de nouvelles médiations tout en faisant exister, de façon pratique, le fait même que ces relations aient été endommagées en premier lieu – et donc la nécessité de les réparer. En ce sens, le terme de remédiation nous semble mieux indiqué pour tendre vers une réinvention des relations entre humains et non-humains, réunis dans une seule communauté de destin. Finalement, la notion de remédiation écologique offre une ligne de fuite entre une position cynique, postulant que les écosystèmes sont irrémédiablement détruits, et une position prométhéenne utilisant les possibilités de restauration comme argument pour justifier qu’on continue à produire et à exploiter comme avant.

Quelle vraie souveraineté alimentaire pour la France

Quelle vraie souveraineté alimentaire pour la France

Le mercredi 6 décembre 2023, la FNSEA sortait du bureau d’Elisabeth Borne en déclarant fièrement que l’État abandonnait son projet de taxer l’usage des pesticides et des retenues d’eau. Cela vient conclure une séquence historique. Le 16 novembre déjà, l’Europe reconduisait l’autorisation du glyphosate pour 10 ans. Et, six jours plus tard, abandonnait aussi l’objectif de réduction de 50 % de l’usage des pesticides à l’horizon 2030. Comment en est-on arrivé là ? La question a été récemment posée dans un rapport de l’Assemblée nationale. En plus du lobbying habituel de la FNSEA et de l’état de crise permanent dans laquelle vivent les agriculteurs et qui rend toute réforme explosive, la question de la souveraineté alimentaire – qui correspond au droit d’un pays à développer ses capacités productives pour assurer la sécurité alimentaire des populations – a joué un rôle clé dans cette dynamique. La souveraineté alimentaire est ainsi devenue, depuis la crise du Covid et la guerre en Ukraine, l’argument d’autorité permettant de poursuivre des pratiques qui génèrent des catastrophes écologiques et humaines majeures. Il existe pourtant d’autres voies.

par Harold Levrel
Professeur, économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay dans The Conversation

De quelle souveraineté alimentaire parle-t-on ? Les derniers chiffres de FranceAgrimer montrent que notre « dépendance aux importations » – comme aiment à le répéter les défenseurs d’un modèle intensif – est de 75 % pour le blé dur, 26 % pour les pommes de terre, 37 % pour les fruits tempérés ou 26 % pour les porcs.

Mais ce que l’on passe sous silence, c’est que le taux d’autoapprovisionnement – soit le rapport entre la production et la consommation françaises – est de 148 % pour le blé dur, 113 % pour les pommes de terre, 82 % pour les fruits tempérés et 103 % pour le porc. Le problème de souveraineté alimentaire n’en est pas un. Le vrai problème, c’est qu’on exporte ce que l’on produit, y compris ce dont on a besoin. Cherchez l’erreur.

D’autres arguments viennent encore se greffer à celui de la souveraineté, dans un monde d’interdépendances : la France serait le « grenier à blé de l’Europe », il faudrait « nourrir les pays du Sud », la France serait « une puissance exportatrice », etc.

Au-delà de l’hypocrisie de certaines de ces affirmations – en effet, les exportations des surplus européens subventionnés ont détruit tout un tissu productif, en Afrique de l’Ouest notamment – il ne s’agit pas là d’enjeux liés à la souveraineté alimentaire, mais d’enjeux stratégiques et politiques liés à la compétitivité de certains produits agricoles français sur les marchés internationaux.

Comprendre : la France est la 6e puissance exportatrice de produits agricoles et agroalimentaires au monde et elle entend bien le rester.

S’il ne faut évidemment pas renoncer aux objectifs de productivité alimentaire nationaux, ces derniers gagneraient à être redéfinis. Car comment évoquer la souveraineté alimentaire sans parler des besoins en eau pour produire les aliments, de la dépendance aux énergies fossiles générée par les intrants de synthèse, de l’épuisement de la fertilité des sols lié à la monoculture intensive ou encore des effets du réchauffement climatique ?

Comment évoquer la souveraineté alimentaire sans parler des enjeux fonciers, de l’évolution du travail agricole (25 % des agriculteurs sont en passe de partir à la retraite), du gaspillage alimentaire – qui avoisine les 30 % tout de même – des besoins nutritionnels et des habitudes alimentaires de la population ?

La productivité alimentaire doit dorénavant se conjuguer avec d’autres formes de productivité tout aussi essentielles à notre pays :

Les zones humides naturelles ont une certaine capacité à épurer les milieux aquatiques. Sandro Bisotti/Flickr

La cétoine dorée, un coléoptère, est aussi un pollinisateur, au même titre que les abeilles. Jean-Raphaël Guillaumin/Flickr, CC BY-SA
la capacité de rétention d’eau dans les sols,

le renouvellement des pollinisateurs,

le maintien des capacités épuratoires des milieux pour conserver une eau potable,

le renouvellement de la fertilité des sols,

la régulation des espèces nuisibles aux cultures,

ou encore la séquestration du carbone dans les sols.

Or, il est scientifiquement reconnu que les indicateurs de productivité relatifs à ces services baissent depuis plusieurs décennies. Pourtant, ce sont bien ces services qui permettront de garantir une véritable souveraineté alimentaire future.

Une revue de littérature scientifique parue en 2020, compilant plus de 5000 études menées partout dans le monde, montrait que seules des stratégies de diversification des pratiques agricoles permettent de répondre à ces objectifs de performance plurielle pour l’agriculture, tout en maintenant des rendements élevés.

Les ingrédients de cette diversification sont connus :

Le non-labour est l’une des clés de la diversification agricole. Lutz Blohm/Flickr, CC BY-SA

Les haies permettent de limiter le ruissellement d’eau et rendent plusieurs services agrosystémiques. Jean Balczesak/Flickr, CC BY-NC-ND
augmentation de la rotation des cultures et des amendements organiques,

renoncement aux pesticides de synthèse et promotion de l’agriculture biologique à grande échelle,

réduction du labour,

diversification des semences et recours aux variétés rustiques,

ou encore restauration des haies et des talus pour limiter le ruissellement de l’eau de pluie.

Dans 63 % des cas étudiés par ces chercheurs, ces stratégies de diversification ont permis non seulement d’augmenter les services écosystémiques qui garantissent la souveraineté alimentaire à long terme, mais aussi les rendements agricoles qui permettent de garantir la souveraineté alimentaire à court terme.

Les sérieux atouts de l’agriculture biologique
Parmi les pratiques de diversification qui ont fait leurs preuves à grande échelle en France, on retrouve l’agriculture biologique. Se convertir au bio, ce n’est pas simplement abandonner les intrants de synthèse.

C’est aussi recourir à des rotations de cultures impliquant des légumineuses fixatrices d’azote dans le sol,utiliser des semences rustiques plus résilientes face aux parasites, des amendements organiques qui nécessitent des couplages culture-élevage, et enfin parier sur la restauration d’un paysage qui devient un allié dans la lutte contre les aléas naturels. La diversification fait ainsi partie de l’ADN des agriculteurs bio.

C’est une question de réalisme économique. Les exploitations bio consomment en France deux fois moins de fertilisant et de carburant par hectare que les exploitants conventionnels, ce qui les rend moins vulnérables à l’évolution du prix du pétrole. En clair, l’agriculture biologique pourrait être la garante de la future souveraineté alimentaire française, alors qu’elle est justement souvent présentée comme une menace pour cette dernière du fait de rendements plus faibles à court terme.

Au regard des éléments mentionnés plus haut, il s’agit évidemment d’un faux procès. Nous sommes autosuffisants et nous avons les réserves foncières qui permettraient de déployer le bio à grande échelle en France, puisque nous sommes passé de 72 % du territoire dédié aux activités agricoles en 1950 à 50 % en 2020. Une petite partie de ces surfaces a été artificialisée tandis que la majorité a tout simplement évolué en friche, à hauteur de 1000 km2 par an en moyenne.

Par ailleurs, le différentiel de rendement entre le bio et le conventionnel se réduit après quelques années seulement : de 25 % en moyenne (toutes cultures confondues) au moment de la conversion, il descend à 15 % ensuite. La raison en est l’apprentissage et l’innovation dont font preuve ces agriculteurs qui doivent en permanence s’adapter aux variabilités naturelles. Et des progrès sont encore à attendre, si l’on songe que l’agriculture bio n’a pas bénéficié des 50 dernières années de recherche en agronomie dédiées aux pratiques conventionnelles.

Relever le niveau de vie des agriculteurs sans éroder le pouvoir d’achat des consommateurs
Mais a-t-on les moyens d’opérer une telle transition sans réduire le pouvoir d’achat des Français ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord évoquer le revenu des agriculteurs. Il est notoirement faible. Les agriculteurs travaillent beaucoup et vivent mal de leur métier.

Or, on oublie souvent de le mentionner, mais le surcoût des produits bio est aussi lié au fait que les consommateurs souhaitent mieux rémunérer les agriculteurs : hors subventions, les revenus des agriculteurs bio sont entre 22 % et 35 % plus élevés que pour les agriculteurs conventionnels.

Ainsi, le consommateur bio consent à payer plus parce que le bio est meilleur pour l’environnement dans son ensemble (eau, air, sol, biodiversité), mais aussi pour que les paysans puissent mieux vivre de leur métier en France sans mettre en danger leur santé.

Par ailleurs, si le consommateur paie plus cher les produits bio c’est aussi parce qu’il valorise le travail agricole en France. Ainsi la production d’aliments bio nécessite plus de main-d’œuvre (16 % du total du travail agricole pour 10 % des surfaces) et est très majoritairement localisée en France (71 % de ce qui est consommé en bio est produit en France).

Cette question du travail est centrale. Moins de chimie, c’est plus de travail des communautés humaines, animales et végétales. C’est aussi plus d’incertitudes, ce qui n’est évidemment pas simple à appréhender pour un exploitant.

Mais il faut rappeler que le discours sur le pouvoir d’achat des français, soi-disant garanti par le modèle hyper-productiviste de l’agriculture française, vise surtout à conforter les rentes de situations des acteurs dominants du secteur agricole. Car les coûts sanitaires et environnementaux de ce modèle sont payés par le contribuable.

Rien que le traitement de l’eau, lié aux pollutions agricoles, pour la rendre potable, coûte entre 500 millions d’euros et 1 milliard d’euros par an à l’État. Or, ce que le consommateur ne paie pas au supermarché, le citoyen le paie avec ses impôts. Le rapport parlementaire évoqué plus haut ne dit pas autre chose : la socialisation des coûts et la privatisation des bénéfices liés aux pesticides ne sont plus tolérables.

Une évidence s’impose alors : il semblerait logique que l’État appuie massivement cette filière en vue de réduire les coûts pour les exploitants bio et ainsi le prix pour les consommateurs de produits bio. En effet, cette filière offre des garanties en matière de souveraineté alimentaire à court et long terme, permet de protéger l’eau et la santé des Français, est créatrice d’emplois en France. Il n’en est pourtant rien, bien au contraire.

L’État a promu le label Haute valeur environnementale (HVE), dont l’intérêt est très limité, comme révélé par l’Office français de la biodiversité (OFB). L’enjeu semble surtout être de permettre aux agriculteurs conventionnels de toucher les aides associés au plan de relance et à la nouvelle PAC, au risque de créer une concurrence déloyale vis-à-vis des agriculteurs bio, d’autant plus que les aides publiques au maintien de l’agriculture biologique ont été supprimées en 2023.

La décision récente de l’État de retirer son projet de taxe sur l’usage des pesticides créé aussi, de facto, un avantage comparatif pour le conventionnel vis-à-vis du bio. Enfin, rappelons que la Commission européenne a pointé à plusieurs reprises que la France était le seul pays européen à donner moins de subventions par unité de travail agricole aux céréaliers bio qu’aux conventionnels.

Ainsi, un céréalier bio français reçoit un tiers de subventions en moins par unité de travail agricole qu’un céréalier conventionnel, alors qu’en Allemagne ou en Autriche, il recevrait 50 % de subventions supplémentaires. En France, l’État renonce aux taxes sur les pesticides tout en maintenant des charges sociales élevées sur le travail agricole, alors que c’est évidemment l’inverse dont aurait besoin la transition agroécologique.

Que peuvent faire les citoyens au regard de ce constat déprimant ? Consommer des produits bio malgré tout, et trouver des moyens de les payer moins cher, grâce par exemple à la vente directe et à des dispositifs tels que les AMAP qui permettent de réduire le coût du transport, de la transformation et de la distribution tout autant que le gâchis alimentaire, les variabilités de la production étant amorties par la variabilité du contenu du panier.

Les agriculteurs engagés pour la transition écologique, de leur côté, peuvent réduire les risques associés aux variabilités naturelles et économiques en créant de nouvelles formes d’exploitations coopératives combinant plusieurs activités complémentaires : élevage, culture, transformation, conditionnement et distribution peuvent être organisés collectivement pour mutualiser les coûts et les bénéfices, mais aussi se réapproprier une part significative de la chaîne de valeur laissée aujourd’hui au monde de l’agro-industrie et de la grande distribution.

Il ne s’agit pas d’une utopie. De nombreux acteurs essaient de faire émerger, malgré les résistances institutionnelles, ces nouvelles pratiques permettant de garantir la souveraineté alimentaire de la France à long terme.

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