L’avion du Qatar à Trump : un cadeau empoisonné !
L’intention de Donald Trump d’accepter un avion offert par le Qatar pour remplacer Air Force One est un geste qui interroge sur la légalité, la diplomatie et les rapports entre Washington et Doha. Ce « cadeau » soulève de nombreuses critiques, y compris au sein du camp républicain, alors que Boeing peine à livrer dans les temps. Une affaire aux allures de caprice présidentiel aux implications géopolitiques non négligeables. Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Chaque jour, une nouvelle polémique qui inonde les médias internationaux avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche depuis janvier dernier. Toutes ne se valent pas, mais la dernière en date concernant le projet du 47e président d’accepter un avion qatarien, pour remplacer temporairement l’ancien Air Force One, mérite quelques réflexions et de s’interroger sur le sens même de ce « deal » passé entre Washington et Doha.
Aux premières attaques, le président américain, souvent peu soucieux d’explications torturées avouait tout de go que les États-Unis font tant de cadeaux au monde, qu’il ne voyait pas pourquoi il refuserait lui-même un tel cadeau. Les Qatariens ont manifesté plusieurs fois leurs conditions, à commencer par la question de la légalité, de la compatibilité en matière de sécurité, qui n’est à ce jour toujours pas tranchée. Et surtout, ils avaient prévu de le vendre, mais c’est Donald Trump qui le voulait en cadeau. Ce qui est un peu différent de la version officielle présentée par la Maison-Blanche. C’est vrai que cela se fait dans le monde de l’entreprise, mais en politique ? D’autant que la polémique gonfle depuis plusieurs jours jusque dans les rangs des Républicains.
Il est évident que l’avion présidentiel qui transporte l’homme le plus puissant du monde doit être à la pointe, ultra-confortable, sursécurisé. Et puisque Boeing est à la peine pour délivrer le nouvel aéronef dans les temps, l’État du Qatar pouvait pallier les propres faiblesses d’une entreprise américaine qui fut jadis le fleuron de l’économie outre-Atlantique. La pétromonarchie s’y connaît en aviation et la qualité des avions notamment de Qatar Airways, couronnée plusieurs fois première compagnie aérienne au monde, n’est plus vraiment à démontrer. Dans ce contexte de caprice de Donald Trump, c’était aussi une opportunité pour Doha de renforcer ses liens avec l’administration actuelle, et aussi quelque part un pied de nez à la toute-puissance incarnée par Washington. Nul n’est infaillible, pas même la prestigieuse Boeing. Au fond, cela concourrait aussi d’un échange de bons procédés et permettait à Doha de vendre son excellence en matière aéronautique et militaire. Puisque ce n’est définitivement pas un avion comme les autres.
Il faut revenir sur la genèse du projet : au tout début, devant l’agacement de Trump à ne toujours pas disposer d’un avion qu’il avait commandé lors de son premier mandat en 2018, Boeing a proposé une liste d’avions « customisables » rapidement et déjà disponibles. Celui sur lequel Donald Trump a jeté son dévolu, un Boeing 747-800, se trouvait appartenir au Qatar. Devant le coup de cœur de la Maison-Blanche, les Qatariens ont marqué leur potentiel accord, mais comptaient bien lui vendre pour un montant théorique de 400 millions de dollars (mais d’occasion donc plus proche de 90 millions). Prenant les devants en matière de sécurité, les Qatariens se sont rapprochés immédiatement du ministère de la Défense américain, pour des raisons évidentes, et puisque la coopération dans la matière est ancienne entre les deux pays.
Doit-on rappeler la présence de la base américaine d’Al-Oudeid, qui est la plus grande base hors-sol au monde pour les États-Unis ? Il semble qu’il y ait bien une vraie relation de confiance entre les deux pays, qui dépassent les tensions passées au moment de la crise du Golfe de 2017. Puisque le Qatar accueille cette base, Trump considérait le deal de l’avion comme évident et quelque part un détail face à la puissance des échanges en matière de coopération militaire et économique entre les deux pays. Restait à savoir si Trump préférait débourser le montant pour se blanchir de toute suspicion de conflits d’intérêts ou aurait-il dû abandonner le projet. Cela pourrait surtout mettre un fameux coup de pression à Boeing, qui est devancé depuis longtemps par Airbus, sur le marché mondial et devancé justement à cause de ses retards de livraison. Il aurait été amusant que ce soit les Européens qui proposent à Trump un avion de transition. Cela aurait été un fameux symbole politique et économique.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).