Droits de douane. « Taxer les produits américains stratégiques »
Face aux menaces de Donald Trump d’imposer des droits de douane sur les produits européens, l’Union européenne se prépare à une riposte. Une série de mesures sont envisagées, visant à augmenter les tarifs douaniers sur les produits américains, tout en cherchant à limiter les effets négatifs sur les consommateurs européens. Par Michael Landesmann, Oliver Reiter et Louise Curran dans La Tribune (*)
Même si les guerres commerciales ne font généralement que des perdants, l’Union européenne ne se laissera pas faire. Après l’annonce par Donald Trump d’une avalanche de droits de douane sur les produits du Vieux Continent, l’heure est à la préparation de la riposte, avec une volonté d’augmenter en retour les tarifs douaniers sur les produits américains. Mais quels produits américains viser prioritairement ?
On a parlé ces dernières semaines d’augmenter les droits de douane sur des biens iconiques, qui représentent des archétypes de l’Amérique, ou qui proviennent majoritairement d’États pro-Trump, constituant ainsi des outils de lutte politique. Ces produits ont l’avantage d’avoir une valeur symbolique. Par ailleurs, et ce n’est pas un détail, la hausse de leurs prix aura peu d’impact sur le portefeuille de la majorité des consommateurs européens, ne risquant donc pas d’entraîner des mouvements sociaux d’ampleur. On peut se passer de Bourbon sans grande difficulté.
Les gains financiers que pourrait procurer à l’Europe une augmentation des taxes sur ce type de produits est cependant très faible et l’impact sur l’économie américaine assez minime. On peut craindre également des effets délétères pour certaines industries européennes frappées en représailles, notamment les producteurs d’alcool dépendant de l’export comme le cognac français.
S’attaquer aux services, surtout numériques, comme il en est question désormais est-il la solution ? Une partie de la solution, très certainement, mais frapper l’Amérique industrielle en son cœur est également nécessaire pour jouer la dissuasion. La Commission en est bien consciente et le sujet est au cœur des débats à Bruxelles.
Les travaux que nous avons menés dans le cadre du projet de recherche européen TWIN SEEDS, peuvent être utiles dans ce contexte. Ils indiquent comment il serait possible de peser davantage face à Donald Trump, en mettant sous pression l’industrie américaine, en levant des taxes significatives, tout en minimisant les désavantages pour l’Europe.
Il s’agit de frapper là où cela fait le plus mal, dans des secteurs où les produits américains arrivent en masse en Europe, mais en préservant autant que possible le bien-être des Européens, donc en générant des hausses de prix qui soient soutenables pour les consommateurs, ce que notre algorithme prend en compte.
Les biens qui semblent les meilleures cibles dans cette perspective sont parfois des biens intermédiaires, vendus à l’industrie et peu identifiés par le grand public, ou des biens standards qui n’ont pas une image de marque spécialement américaine.
Les taxes devraient ainsi viser les importations de produits chimiques, métallurgiques, électroniques, les machines-outils, les véhicules et les équipements de transport… Des produits peu évoqués actuellement dans les débats, mais pour lesquels l’industrie européenne pourrait monter en puissance assez rapidement et prendre le relais des importations américaines.
Prenons les équipements de transport fabriqués aux États-Unis. Augmenter leurs taxes de 20% à leur entrée dans l’Union permettrait de réduire leurs achats en Europe de plus de 40%. Cela correspond à une diminution du montant des importations américaines de plus de 7 milliards d’euros. Ces équipements seraient selon nos estimations remplacées à hauteur de 5 milliards, par des équivalents produits dans l’Union.
Une hausse similaire des tarifs douaniers sur les produits chimiques aurait également des conséquences globalement positives : de la même manière une diminution des achats européens de produits américains de 40%, ce qui représente une perte pour l’industrie américaine de 5,5 milliards d’euros, avec, en Europe, une hausse de la consommation de produits locaux à hauteur de plus de 4 milliards.
Accroître les droits sur les produits alimentaires et les boissons est par comparaison beaucoup moins impactant, avec une balance commerciale améliorée de moins de 1,5 milliard par la diminution des importations américaines.
En raisonnant ainsi, en optimisant le choix des produits américains taxés, il devient possible de diminuer très significativement l’impact négatif pour l’Europe des mesures tarifaires annoncées par Donald Trump. Un atout clé dans de futures négociations.
_______
(*) Michael Landesmann et Oliver Reiter, économistes au Vienna Institute for International Economic Studies (WIIW), et Louise Curran, professeur de stratégie à TBS Education, tous participants au projet de recherche européen TWIN SEEDS