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La problématique de régulation de l’espace numérique

La problématique de régulation de l’espace numérique

Les défis posés par le numérique à la vie démocratique, notamment en Europe, sont toujours plus complexes, et la revue « Esprit », dans sa nouvelle livraison, y consacre un riche dossier.

 

Revue des revues ( Le Monde).

 

La régulation de l’espace numérique public est un impératif majeur pour les démocraties européennes. « Le temps où l’avènement d’un Internet grand public était salué comme une révolution, non seulement technologique mais aussi démocratique, paraît loin tant le désenchantement est aujourd’hui important », relèvent les chercheurs Romain Badouard et Charles Girard en ouverture du dossier de la revue Esprit consacré à « Internet en mal de démocratie ». Les deux universitaires soulignent très clairement les termes de l’enjeu : « Il importe à la fois de protéger la communication en ligne contre les dérives qui l’affectent, de la brutalisation des échanges aux manipulations de l’information, et de contrôler les géants du Web qui ont accumulé un formidable pouvoir privé de censure mis au service d’une marchandisation de la participation. »

De l’utopie à la dystopie

Ce basculement de l’utopie à la dystopie, ce passage d’un Internet symbole de liberté à un Internet perçu comme tueur de démocratie, s’est fait en moins d’une génération. D’où la véhémence des prises de position de part et d’autre, aussi bien du côté de ceux qui croient encore en la grande utopie numérique que de ceux qui en dénoncent désormais les dérives totalitaires. « Internet ne crée pas mais reconfigure les défis inhérents à l’institution de l’espace public », rappelle Charles Girard, maître de conférences en philosophie, précisant que la liberté de communication implique plus que la liberté de choix laissée à l’internaute, mais surtout que « les acteurs qui orientent ces choix et définissent les conséquences produites par leur accumulation soient contrôlés ».

L’une des contributions les plus intéressantes du dossier est la fine analyse des « fake news » menée par Juliette Roussin, professeure adjointe de philosophie à l’université Laval à Québec, où elle souligne que le fait de relayer de tels bobards sert souvent moins à communiquer une information qu’à signaler une prise de position idéologique. « Fausses, les fake news partagées permettent d’exprimer “une vérité plus profonde” ou “une vérité d’un autre genre” – c’est-à-dire à proprement parler une émotion ou une idéologie : le sentiment de déclassement, d’absence de contrôle sur ses conditions de vie, de privilèges perdus, de défiance envers les élites et les institutions, etc. », écrit l’universitaire québécoise, soulignant que « l’adhésion aux fausses nouvelles en ligne gagne à être comprise comme un état contradictoire, proche de l’immersion dans la fiction ou le mensonge à soi-même ». Celui qui accepte une telle proposition et pense sur sa base ne croit pas forcément en sa vérité. D’où les effets pour le moins limités des réponses rationnelles et intellectuelles telles que le « fact-checking » ou l’éducation sur ce désir de croire.

Prix énergie : la problématique

Les  hausses des prix de l’énergie pourraient s’inscrire dans la durée estiment les spécialistes Thierry Bros et Anna Creti ( dans l’Opinion, extrait)

Depuis quelques mois, les tarifs de l’énergie flambent, l’indice TTF du prix du gaz (référence en Europe) a déjà plus que triplé cette année. La Commission de régulation de l’énergie a annoncé une augmentation record de 12,6 % de la facture du gaz au 1er octobre. Ces hausses pourraient s’inscrire dans la durée. Le gouvernement scrute ces hausses comme le lait sur le feu et a d’ores et déjà annoncé des mesures : « Nous allons mettre, pour le gaz et pour l’électricité, en place ce que j’appellerais un bouclier tarifaire », a déclaré le Premier ministre Jean Castex le 30 septembre sur TF1.

Dans un contexte de reprise économique mondiale post-crise sanitaire, plusieurs facteurs expliquent ces hausses de prix. « Dans le gaz, c’est assez simple, c’est une question d’offre et de demande : cette demande, je vous l’ai dit, a rebondi, décrypte Thierry Bros, professeur à Sciences Po, spécialiste de l’énergie. Quant à l’offre, elle est un peu contrainte, parce que pendant la période Covid on a fait moins de maintenance sur les installations gazières, les industriels ont eu moins d’argent en 2020 puisque les prix étaient très, très bas. »

« Et puis troisièmement, on a aussi eu un narratif de transition énergétique avec la Commission européenne et l’Agence internationale de l’énergie qui nous ont expliqué que le pétrole et le gaz étaient des énergies du passé, qu’il fallait plutôt ne plus investir, poursuit ce spécialiste. Et donc l’ensemble de ces facteurs font qu’aujourd’hui, on a des capacités de production dans le gaz qui sont plus restreintes qu’avant la crise. »

Et cette flambée du prix du gaz a entraîné dans son sillage une hausse du coût de l’électricité, dont le prix est établi sur le marché européen de l’électricité. « Dans ce marché européen, on a une sorte de mise en commun de tous les moyens de production des différents pays, dont, aussi, le nucléaire français, explique Anna Creti, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine, directrice scientifique de la Chaire Économie du Gaz Naturel. Mais le prix, en soit, est déterminé par les coûts de ce qu’on appelle la dernière centrale appelée, donc celle qui, pour un bien qui n’est pas stockable et dont on a besoin en temps réel comme l’électricité, sert à faire l’équilibre entre l’offre et la demande. Très souvent, cette dernière unité est représentée par les centrales à gaz, d’où cette corrélation, ce lien entre les prix du gaz et ceux de l’électricité. »

« Donc on prend de plein fouet cette augmentation des prix du gaz alors même qu’on a notre indépendance en matière de production électrique », déplorait le ministre de l’Economie Bruno Le Maire le 24 septembre sur Public Sénat.

La Commission européenne veut réduire d’au moins 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Pour atteindre cet objectif, elle compte notamment sur le marché du carbone, établi en 2005 par l’Union européenne. « Il concerne 11 000 installations et la plupart des secteurs polluants dont, aussi, l’électricité et le gaz, détaille Anna Creti. Ce marché est un système d’échange, c’est-à-dire que les entreprises reçoivent certains quotas qui doivent couvrir l’intégralité des émissions de CO2 qui sont liées à leur processus de production. Si ces quotas ne sont pas suffisants, elles vont les chercher sur le marché. D’autres intervenants sur ce marché seront dans le cas inverse, donc ils vont plutôt mettre en vente ces quotas pour couvrir leur pollution ce qui fait que les prix se forment par cet échange. »

Dans un premier temps, ce système ne s’est pas montré véritablement efficace, l’offre excédant la demande avec pour conséquence un prix du carbone bas. « Pendant plusieurs années, le prix des quotas a été relativement bas, c’est-à-dire 5 ou 6 euros la tonne de CO2, parce qu’on était dans un cadre où il y avait justement plus d’offre que de demande. Le marché a été ensuite réformé pour faire face à cet excès d’offre. Cette réforme vient de commencer et il faut dire qu’elle a obtenu le résultat espéré, c’est-à-dire une hausse du prix du CO2. Et ceci se fait en même temps que la reprise économique. »

« Donc double tension aussi à la hausse sur le prix du CO2 qui aujourd’hui s’échange à des prix qui sont à peu près de 60 euros la tonne, complète la spécialiste. Et donc, aussi, un coût supplémentaire pour les producteurs de gaz et d’électricité. L’objectif du Green Deal c’est d’avoir une transition énergétique décarbonée. Et donc, pour cela, il faut effectivement mettre un prix sur le carbone qui soit incitatif pour que vous et moi, nous sortions des énergies carbonées. Et puis que les industriels nous proposent des produits décarbonés. »

De plus, le Green Deal prévoit d’élargir ce système d’échange de quotas d’émission aux secteurs du bâtiment et du transport routier. « Donc on a un contexte dans lequel on a à la fois une pression sur la réglementation visant à contenir les effets du changement climatique, à l’atténuer, et en même temps le coût de l’énergie qui augmente. Tout cela détermine une hausse qui en ce moment, à mon avis, est conjoncturelle, mais qui se dessine quand même sur des tendances à long terme », prévoit Anna Creti. Pour Thierry Bros, « cela signifie que l’énergie va valoir plus cher ».

Dans ce contexte d’augmentation historique des cours du gaz et du fait de la faiblesse de la production, le prix du pétrole augmente lui aussi. Pourquoi ? « Parce que l’Opep ne souhaite pas produire beaucoup plus, analyse le spécialiste de l’énergie. Aussi parce que, et ça ce n’est pas forcément très bon pour le climat, comme on a peu de gaz en Europe, comme on a peu de gaz en Asie et comme on a des stockages qui ne sont finalement pas suffisamment pleins, on est en train de rouvrir des centrales à charbon – c’est ce que j’évoquais avec vous tout à l’heure – mais aussi des centrales à fioul. Et donc le pétrole monte parce que la reprise est là mais parce qu’en plus, contrairement à l’année 2019, on va brûler plus de produits pétroliers dans des centrales à fioul pour générer de l’électricité, ce que l’on ne faisait presque plus en Europe. »

« Nous, en France, on s’approvisionne en électricité à partir des centrales nucléaires et de l’énergie hydraulique. Donc on a une énergie qui est décarbonée et un coût très bas », constatait Bruno Le Maire sur Public Sénat fin septembre. Pourquoi, dès lors, le nucléaire ne pourrait-il pas prendre le relais ?

« Une politique énergétique, ça se fait dans la décennie. Le nucléaire, si vous vous rappelez, le plan Messmer, c’est 1973. Le Premier ministre Messmer explique qu’à l’horizon 2000, il souhaite une électricité à 80 % d’origine nucléaire, rappelle Thierry Bros. C’est 25 ans. Donc c’est ce genre de pas de temps qu’il faut. Et ce qui freine le développement du nucléaire, je crois que c’est deux choses : c’est l’acceptabilité sociétale dans certaines populations, surtout en Allemagne. Et puis, deuxièmement, effectivement, c’est la réticence de certains politiques. Aujourd’hui, le nucléaire est celui qui émet le moins de CO2 pour l’électricité produite, et de très, très loin. »

« C’est une filière qui est extrêmement coûteuse, ajoute Anna Creti, spécialiste de l’énergie à l’université Paris Dauphine. C’est pour ça, je pense, qu’on ne peut pas vraiment dire à coeur léger que le nucléaire peut prendre la suite, peut se substituer facilement à des sources fossiles. »

« On ne peut pas demander ni au nucléaire, ni à l’éolien, ni à quoi que ce soit d’autre de résoudre le problème aujourd’hui, poursuit Thierry Bros. Grosso modo, il n’y a que les Russes qui peuvent le résoudre en nous envoyant plus de gaz mais encore faudrait-il que les autorités politiques à Bruxelles acceptent de leur demander et acceptent de changer temporairement les règles du jeu, pour leur permettre de pouvoir, effectivement, nous livrer plus de gaz. »

Dans ce contexte, doit-on craindre une crise énergétique mondiale ? « Ce que le marché aujourd’hui «price», comme on dit en anglais, c’est effectivement le fait que nous n’avons plus suffisamment d’énergie pour passer un hiver un peu froid, constate le professeur à Sciences Po Paris. Et donc il faut, ce qui en économie s’appelle une destruction de la demande : que certains acceptent de moins consommer d’électricité ou de gaz. Donc, ce qui va se produire – ce qui est moralement inacceptable mais c’est ce qui va se passer – c’est qu’on va d’abord mettre en black out certains pays qui n’ont pas les capacités financières que nous avons de pouvoir payer l’énergie cher, croit savoir thierry Bros. Et ce que l’on peut imaginer, c’est que des cargos de gaz naturel liquéfié se détournent de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh pour assurer notre sécurité à nous. Le black out ne se produira qu’à la fin de l’hiver quand nos stocks seront vides. »

« Une crise de l’énergie ou les prix de l’énergie que nous avons aujourd’hui doivent surtout nous faire réfléchir à la sortie des fossiles, considère Anna Creti. Du point de vue géologique, on pourrait en extraire encore mais la rationalité, les efforts et la cohérence avec l’objectif de l’Accord de Paris et qui va être aussi rappelé dans quelques jours à la COP26, voudrait que ces fossiles restent bien là où ils sont, c’est-à-dire non exploités et donc qu’ils laissent place à un usage plus sobre de l’énergie et à un schéma sur la décarbonation. »

La problématique des prix de l’énergie

Les  hausses des prix de l’énergie pourraient s’inscrire dans la durée estiment les spécialistes Thierry Bros et Anna Creti ( dans l’Opinion, extrait)

Depuis quelques mois, les tarifs de l’énergie flambent, l’indice TTF du prix du gaz (référence en Europe) a déjà plus que triplé cette année. La Commission de régulation de l’énergie a annoncé une augmentation record de 12,6 % de la facture du gaz au 1er octobre. Ces hausses pourraient s’inscrire dans la durée. Le gouvernement scrute ces hausses comme le lait sur le feu et a d’ores et déjà annoncé des mesures : « Nous allons mettre, pour le gaz et pour l’électricité, en place ce que j’appellerais un bouclier tarifaire », a déclaré le Premier ministre Jean Castex le 30 septembre sur TF1.

Dans un contexte de reprise économique mondiale post-crise sanitaire, plusieurs facteurs expliquent ces hausses de prix. « Dans le gaz, c’est assez simple, c’est une question d’offre et de demande : cette demande, je vous l’ai dit, a rebondi, décrypte Thierry Bros, professeur à Sciences Po, spécialiste de l’énergie. Quant à l’offre, elle est un peu contrainte, parce que pendant la période Covid on a fait moins de maintenance sur les installations gazières, les industriels ont eu moins d’argent en 2020 puisque les prix étaient très, très bas. »

« Et puis troisièmement, on a aussi eu un narratif de transition énergétique avec la Commission européenne et l’Agence internationale de l’énergie qui nous ont expliqué que le pétrole et le gaz étaient des énergies du passé, qu’il fallait plutôt ne plus investir, poursuit ce spécialiste. Et donc l’ensemble de ces facteurs font qu’aujourd’hui, on a des capacités de production dans le gaz qui sont plus restreintes qu’avant la crise. »

Et cette flambée du prix du gaz a entraîné dans son sillage une hausse du coût de l’électricité, dont le prix est établi sur le marché européen de l’électricité. « Dans ce marché européen, on a une sorte de mise en commun de tous les moyens de production des différents pays, dont, aussi, le nucléaire français, explique Anna Creti, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine, directrice scientifique de la Chaire Économie du Gaz Naturel. Mais le prix, en soit, est déterminé par les coûts de ce qu’on appelle la dernière centrale appelée, donc celle qui, pour un bien qui n’est pas stockable et dont on a besoin en temps réel comme l’électricité, sert à faire l’équilibre entre l’offre et la demande. Très souvent, cette dernière unité est représentée par les centrales à gaz, d’où cette corrélation, ce lien entre les prix du gaz et ceux de l’électricité. »

« Donc on prend de plein fouet cette augmentation des prix du gaz alors même qu’on a notre indépendance en matière de production électrique », déplorait le ministre de l’Economie Bruno Le Maire le 24 septembre sur Public Sénat.

La Commission européenne veut réduire d’au moins 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Pour atteindre cet objectif, elle compte notamment sur le marché du carbone, établi en 2005 par l’Union européenne. « Il concerne 11 000 installations et la plupart des secteurs polluants dont, aussi, l’électricité et le gaz, détaille Anna Creti. Ce marché est un système d’échange, c’est-à-dire que les entreprises reçoivent certains quotas qui doivent couvrir l’intégralité des émissions de CO2 qui sont liées à leur processus de production. Si ces quotas ne sont pas suffisants, elles vont les chercher sur le marché. D’autres intervenants sur ce marché seront dans le cas inverse, donc ils vont plutôt mettre en vente ces quotas pour couvrir leur pollution ce qui fait que les prix se forment par cet échange. »

Dans un premier temps, ce système ne s’est pas montré véritablement efficace, l’offre excédant la demande avec pour conséquence un prix du carbone bas. « Pendant plusieurs années, le prix des quotas a été relativement bas, c’est-à-dire 5 ou 6 euros la tonne de CO2, parce qu’on était dans un cadre où il y avait justement plus d’offre que de demande. Le marché a été ensuite réformé pour faire face à cet excès d’offre. Cette réforme vient de commencer et il faut dire qu’elle a obtenu le résultat espéré, c’est-à-dire une hausse du prix du CO2. Et ceci se fait en même temps que la reprise économique. »

« Donc double tension aussi à la hausse sur le prix du CO2 qui aujourd’hui s’échange à des prix qui sont à peu près de 60 euros la tonne, complète la spécialiste. Et donc, aussi, un coût supplémentaire pour les producteurs de gaz et d’électricité. L’objectif du Green Deal c’est d’avoir une transition énergétique décarbonée. Et donc, pour cela, il faut effectivement mettre un prix sur le carbone qui soit incitatif pour que vous et moi, nous sortions des énergies carbonées. Et puis que les industriels nous proposent des produits décarbonés. »

De plus, le Green Deal prévoit d’élargir ce système d’échange de quotas d’émission aux secteurs du bâtiment et du transport routier. « Donc on a un contexte dans lequel on a à la fois une pression sur la réglementation visant à contenir les effets du changement climatique, à l’atténuer, et en même temps le coût de l’énergie qui augmente. Tout cela détermine une hausse qui en ce moment, à mon avis, est conjoncturelle, mais qui se dessine quand même sur des tendances à long terme », prévoit Anna Creti. Pour Thierry Bros, « cela signifie que l’énergie va valoir plus cher ».

Dans ce contexte d’augmentation historique des cours du gaz et du fait de la faiblesse de la production, le prix du pétrole augmente lui aussi. Pourquoi ? « Parce que l’Opep ne souhaite pas produire beaucoup plus, analyse le spécialiste de l’énergie. Aussi parce que, et ça ce n’est pas forcément très bon pour le climat, comme on a peu de gaz en Europe, comme on a peu de gaz en Asie et comme on a des stockages qui ne sont finalement pas suffisamment pleins, on est en train de rouvrir des centrales à charbon – c’est ce que j’évoquais avec vous tout à l’heure – mais aussi des centrales à fioul. Et donc le pétrole monte parce que la reprise est là mais parce qu’en plus, contrairement à l’année 2019, on va brûler plus de produits pétroliers dans des centrales à fioul pour générer de l’électricité, ce que l’on ne faisait presque plus en Europe. »

« Nous, en France, on s’approvisionne en électricité à partir des centrales nucléaires et de l’énergie hydraulique. Donc on a une énergie qui est décarbonée et un coût très bas », constatait Bruno Le Maire sur Public Sénat fin septembre. Pourquoi, dès lors, le nucléaire ne pourrait-il pas prendre le relais ?

« Une politique énergétique, ça se fait dans la décennie. Le nucléaire, si vous vous rappelez, le plan Messmer, c’est 1973. Le Premier ministre Messmer explique qu’à l’horizon 2000, il souhaite une électricité à 80 % d’origine nucléaire, rappelle Thierry Bros. C’est 25 ans. Donc c’est ce genre de pas de temps qu’il faut. Et ce qui freine le développement du nucléaire, je crois que c’est deux choses : c’est l’acceptabilité sociétale dans certaines populations, surtout en Allemagne. Et puis, deuxièmement, effectivement, c’est la réticence de certains politiques. Aujourd’hui, le nucléaire est celui qui émet le moins de CO2 pour l’électricité produite, et de très, très loin. »

« C’est une filière qui est extrêmement coûteuse, ajoute Anna Creti, spécialiste de l’énergie à l’université Paris Dauphine. C’est pour ça, je pense, qu’on ne peut pas vraiment dire à coeur léger que le nucléaire peut prendre la suite, peut se substituer facilement à des sources fossiles. »

« On ne peut pas demander ni au nucléaire, ni à l’éolien, ni à quoi que ce soit d’autre de résoudre le problème aujourd’hui, poursuit Thierry Bros. Grosso modo, il n’y a que les Russes qui peuvent le résoudre en nous envoyant plus de gaz mais encore faudrait-il que les autorités politiques à Bruxelles acceptent de leur demander et acceptent de changer temporairement les règles du jeu, pour leur permettre de pouvoir, effectivement, nous livrer plus de gaz. »

Dans ce contexte, doit-on craindre une crise énergétique mondiale ? « Ce que le marché aujourd’hui «price», comme on dit en anglais, c’est effectivement le fait que nous n’avons plus suffisamment d’énergie pour passer un hiver un peu froid, constate le professeur à Sciences Po Paris. Et donc il faut, ce qui en économie s’appelle une destruction de la demande : que certains acceptent de moins consommer d’électricité ou de gaz. Donc, ce qui va se produire – ce qui est moralement inacceptable mais c’est ce qui va se passer – c’est qu’on va d’abord mettre en black out certains pays qui n’ont pas les capacités financières que nous avons de pouvoir payer l’énergie cher, croit savoir thierry Bros. Et ce que l’on peut imaginer, c’est que des cargos de gaz naturel liquéfié se détournent de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh pour assurer notre sécurité à nous. Le black out ne se produira qu’à la fin de l’hiver quand nos stocks seront vides. »

« Une crise de l’énergie ou les prix de l’énergie que nous avons aujourd’hui doivent surtout nous faire réfléchir à la sortie des fossiles, considère Anna Creti. Du point de vue géologique, on pourrait en extraire encore mais la rationalité, les efforts et la cohérence avec l’objectif de l’Accord de Paris et qui va être aussi rappelé dans quelques jours à la COP26, voudrait que ces fossiles restent bien là où ils sont, c’est-à-dire non exploités et donc qu’ils laissent place à un usage plus sobre de l’énergie et à un schéma sur la décarbonation. »

Action climat : le cœur de la problématique pour l’élection de 2022

Action climat : le cœur de la problématique pour l’élection de 2022

 

Transport, logement, agriculture… A l’attention des candidats à la présidentielle, l’économiste Alain Grandjean et la physicienne Farah Hariri plaident, dans une tribune au « Monde », pour une série d’actions prioritaires à mettre en œuvre afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

 

Tribune.

 

L’envergure et l’intensité des inondations, les canicules et les incendies estivaux, la montée irréversible du niveau de la mer, le sévère rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, la poursuite de la croissance des émissions de CO2 et de méthane nous obligent à accélérer l’action climatique. Que faire ?

 

Nous avons formulé un plan en douze propositions d’actions prioritaires à mener en France. Il ne s’agit pas d’un catalogue dans lequel on pourrait piocher, mais d’un ensemble articulé pour réaliser l’objectif de neutralité carbone à 2050 que nous nous sommes donné. Nous avons la conviction que l’action climatique doit désormais être la colonne vertébrale du programme des candidats à l’Elysée. C’est également le chemin pour aller vers l’emploi pour tous, une meilleure santé publique et plus de justice sociale.

 

Les douze propositions, chacune à fort effet de levier, traitent, d’une part, des enjeux de gouvernance et de financement et, d’autre part, des enjeux sectoriels en se concentrant sur les secteurs les plus émissifs. Nous avons raisonné en fonction des priorités en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES) et d’importance en matière d’adaptation au changement climatique. Ce programme apporte des solutions nécessaires pour lever les freins culturels, économiques et politiques. Il doit être porté au plus haut niveau de l’Etat.

Nous demandons que le premier ministre rende compte mensuellement de l’évolution de l’action climatique et de ses indicateurs-clés. Un plan massif d’investissements de 2 % à 3 % du PIB annuel sera nécessaire. L’interprétation des règles budgétaires doit être adaptée de sorte que le montant de ce plan d’investissements ne soit pas comptabilisé dans le calcul du déficit public. Nous proposons qu’il soit financé par une facilité européenne dont la Banque centrale européenne (BCE) pourra assurer le refinancement. N’oublions pas que l’argent n’a pas le pouvoir de réaliser la transformation nécessaire à la transition ; c’est à l’Etat de fixer le cap et de lancer les opérations pour qu’ensuite la BCE mette l’argent à disposition. Nous proposons de conjuguer ce plan d’investissements avec une « taxonomie brune » afin d’identifier et de faire cesser les activités carbonées. Enfin, un signal-prix incitatif, calculé en fonction d’un score carbone, guidera les choix des agents économiques.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Climat : la France n’est toujours pas dans les clous pour atteindre ses objectifs en 2030

Face aux menaces de pénuries et aux tensions géopolitiques liées aux matériaux, il faut réinventer la politique industrielle française. Relocalisation, revalorisation et résilience doivent être au cœur de la transformation industrielle à conduire. Les entreprises devront, en plus, élaborer un plan d’arrêt des activités nuisibles au climat conformément à la « taxonomie brune ». Les semi-conducteurs étant des composants incontournables pour accélérer la transition énergétique, nous proposons dans cette nouvelle optique d’installer une usine de production de semi-conducteurs bas carbone en France, et de mettre l’intelligence artificielle (IA) au service de cette transformation. En effet, l’IA a son plein potentiel à jouer tant pour comprendre finement le problème climatique que pour élaborer des solutions de réduction des GES. Enfin, l’électricité française étant bas carbone, elle permet de développer une filière de production d’hydrogène bas carbone qui devra être fléchée vers des usages bien précis : industrie, kérosène de synthèse pour l’aviation, transports maritimes.

Croissance– décroissance: Mais le PIB toujours au sens de la problématique !

Croissance– décroissance: Mais le PIB toujours au sens de la problématique !

 

L’enjeu n’est plus le développement matériel de nos sociétés, mais la transition écologique et sociale, rappelle l’économiste Aurore Lalucq dans une tribune au « Monde »(Extrait).

 

Tribune.

Le débat sur la croissance arrive à la fois au pire et au meilleur moment. Au meilleur, car il est plus que temps de nous interroger sur les finalités de notre modèle économique. Au pire, car notre débat public est incapable de supporter la moindre nuance. Or c’est bien de nuance qu’il va falloir nous armer si nous voulons éviter l’impasse à laquelle nous conduit l’opposition entre croissance verte et décroissance.

D’un côté, les tenants de la décroissance nous expliquent qu’il est urgent de « décroître » du fait de la corrélation entre croissance et émissions de gaz à effet de serre (GES). S’ils ont raison sur le diagnostic, ils négligent trop la manière dont ce discours peut être perçu.

En effet, pour bon nombre de personnes, la référence à la décroissance agit comme un repoussoir, véhiculant un imaginaire de privation. Ses détracteurs ne manquent d’ailleurs pas de la caricaturer comme un retour forcé à la bougie. Un discours particulièrement efficace, car nous avons été collectivement conditionnés par l’importance de la croissance et par la peur de sa disparition.

Difficile par ailleurs de parler de réduction de la consommation à des personnes qui n’ont jamais pu totalement y goûter. Et si cela est vrai en France, ne parlons même pas des pays qui n’ont pas eu accès aux mêmes possibilités de développement, car nous les avons privés de leur « droit à polluer ».

De l’autre côté, les hérauts de la croissance verte nous expliquent qu’il serait possible de découpler émissions de GES et croissance, autrement dit de produire plus en polluant moins, et ce, grâce au progrès technique. Malgré des innovations certaines, la promesse du découplage permis par une rupture technologique reste à l’état de chimère.

L’Agence européenne de l’environnement estime que le découplage semble « peu probable », rappelle qu’« aucun consensus scientifique n’a jamais émergé au fil des années » et que, pour atteindre nos objectifs climatiques, nous allons être obligés de mettre la croissance de côté.

 

Parier sur le découplage serait donc irresponsable, alors que toute la communauté scientifique s’accorde sur l’urgence d’agir pour limiter l’impact du dérèglement climatique. Mais on ne peut pour autant disqualifier en bloc la logique qui sous-tend ce discours, à savoir la peur de renoncer à la prospérité. Mais croissance et prospérité vont-elles encore de pair ? Rien n’est moins sûr tant on observe, dans nos économies développées, un décrochage entre l’évolution du produit intérieur brut (PIB) et celle du bien-être depuis plus de quarante ans.

Élection présidentielle : la problématique des primaires

Élection présidentielle : la problématique des primaires

Rémi Lefebvre,Professeur de science politique, évoque dans le Monde la problématique un peu contrainte des primaires en vue des perspectives de l’élection présidentielle de 2022 (extrait).

Depuis 2017, le temps des « vertus magiques » prêtées à ce mode de désignation du candidat à l’élection présidentielle a fait long feu. Mais il semble « difficile à éviter », surtout pour les partis connaissant des problèmes de leadership, estime le professeur de science politique dans une tribune au « Monde ».

 

Tribune.

 

Vouées aux gémonies depuis 2017, les primaires ouvertes font leur retour dans l’agenda politique. L’engouement qui a marqué leur importation en France a fait place au désenchantement après les défaites cuisantes de François Fillon et de Benoît Hamon. L’heure est désormais au pragmatisme. Faute d’autres options, les primaires apparaissent comme une des seules solutions disponibles pour rassembler.

Les primaires ouvertes se sont imposées à partir des années 2000 au carrefour de l’efficacité électorale (produire un candidat plus représentatif) et de l’exigence démocratique (rendre le système politique plus participatif). En donnant plus de pouvoir aux sympathisants, elles permettent surtout de régler des problèmes souvent insolubles de leadership.

La séduction a ainsi été forte dans les vieux partis de gouvernement. La double victoire de François Hollande (primaire puis présidentielle) consacre cette procédure. L’efficacité électorale comme la mobilisation citoyenne ont été au rendez-vous, au point que la droite, qui y était opposée, se rallie à la méthode. Mais le cycle électoral de 2017 retourne l’image des primaires : de martingale de la victoire, elles deviennent des machines à perdre aux effets incontrôlables.

« La base militante toujours étroite des partis peut-elle redevenir une rampe de lancement solide pour le candidat ? Le risque serait alors de donner l’image de partis recroquevillés »

Cette critique des primaires n’est pas toujours fondée. Certes, elles renforcent certaines tendances problématiques des démocraties représentatives : la personnalisation, la politique entendue comme « course de chevaux » ou la dévaluation du militantisme. Mais les dirigeants les rejettent surtout parce qu’elles enclenchent un processus périlleux qui n’offre pas de garanties de victoire et exacerbe les divisions partisanes. Or cette analyse mérite d’être nuancée.

François Fillon a bénéficié d’un large ralliement de ses concurrents après la primaire et ne décroche dans les sondages qu’à la suite du scandale « Penelopegate » [dans lequel l’ancien premier ministre, alors candidat à la présidentielle, et son épouse, Penelope, ont été reconnus coupables de détournements de fonds publics, complicité et recel]. Il a utilisé, il est vrai, la légitimité démocratique de sa désignation pour empêcher toute candidature de substitution à partir de février 2017. S’il a tendance à polariser les positionnements politiques, ce mode de sélection du candidat ne produit pas d’effets mécaniques et dépend, en fait, de l’état des partis qui y ont recours.

Problématique développement durable: Le frein est culturel

Problématique développement durable:  Le frein est culturel

Inès Leonarduzzi est directrice générale de l’ONG « Digital for the Planet » qu’elle a fondée en 2017 pour promouvoir l’écologie numérique. Elle accompagne de grands groupes (BNP Paribas, L’Oréal, GRDF, Kering…) et des institutions internationales (ONU, Unesco, OTAN) dans l’élaboration de stratégies conciliant numérique et transition écologique. Elle vient de publier son premier livre, Réparer le futur : du numérique à l’écologie, aux éditions de l’Observatoire.

En 2018, le numérique représentait plus de 10 % de la consommation électrique mondiale, et 2 % des émissions de gaz à effet de serre françaises. Peut-on vraiment concilier développement technologique et écologie ?

Nous attendions du numérique qu’il participe de la dépollution. Il était censé être une solution propre, écoresponsable, une alternative au papier. Mais c’est l’inverse qui se produit. Concilier les deux paraît contradictoire, car la politique s’est emparée de ces sujets. Le numérique est devenu un enjeu de souveraineté ainsi qu’une manne économique, tandis que l’écologie est devenue un mouvement politique, qui par ailleurs trébuche souvent, par manque de vision. Dans l’imaginaire collectif et chez une grande partie des écologistes, la technologie est l’apanage des grands « pollueurs ». Ce sont pourtant les technologies numériques qui rendent possible la science du climat, par la modélisation informatique des données climatiques. Le risque pour l’écologie est qu’elle devienne dogmatique. Il lui faut donc revoir son rapport au numérique, qui est tout sauf un ennemi : il est seulement le reflet de nos comportements. Avant de penser l’innovation technologique à travers le prisme d’un progrès noble et inclusif, il faut trouver le moyen d’éco-concevoir toutes nos infrastructures physiques et logicielles.

Usages personnels, datacenters, fabrication des appareils électroniques… Qu’est ce qui pollue le plus ?

Plus des deux tiers de la pollution numérique environnementale sont générés par la fabrication des smartphones, qui sont au nombre de 14 milliards dans le monde. On parle beaucoup plus de la pollution générée par le stockage des e-mails et de la manière dont chacun devrait les trier pour avoir un comportement plus écoresponsable. C’est trop facile de critiquer les usages individuels, sans apporter de réponses sur le plan systémique. Un appareil électronique peut durer plusieurs années si on apprend à en prendre soin et si on le répare. L’avènement d’un monde durable ne dépend pas que de la bonne volonté des individus. Il faut aussi lever les barrières mises à dessein sur la route du développement durable.

La pollution numérique n’est pas qu’environnementale, elle est aussi intellectuelle et sociétale, expliquez-vous. Que voulez-vous dire par là ?

Au fond, quelle est la plus grande barrière que nous trouvons sur la route du développement durable ? Les systèmes de pensées, nos raisonnements. Etant au départ concentrée sur la pollution numérique environnementale, j’ai rapidement été confrontée aux schémas mentaux. Le « numérique désincarné », celui qui n’a de but que lui-même et non autrui, dessert l’humain en affectant ses capacités cognitives, son rapport à l’intelligence individuelle. De fait, l’intelligence collective est mise à mal. C’est là que le glissement vers la pollution numérique sociétale s’opère, c’est-à-dire quand le numérique impacte les fondements sociétaux les plus précieux, comme le vivre-ensemble. Si notre potentiel intellectuel faiblit, le projet de société s’effrite inéluctablement. Comment alors trouver du sens à la protection de l’environnement, si nous n’avons plus de projet de société commun ? Dans le grand sujet de l’environnement, l’enjeu des enjeux est finalement le cerveau humain : la manière dont nous produisons des opinions et désapprenons à construire des réflexions est au cœur de notre médiocrité face à la préservation de l’environnement. Cela provient d’un manque d’informations et d’une politisation qui les noie dans des discours qui embrument plus qu’ils n’éclairent. C’est en diminuant la pollution numérique intellectuelle que le projet de société commun grandira. Enfin, l’impact sociétal suivra. Sans compréhension, il ne peut y avoir de progrès durable. Mais ceci n’est pas aisé : il est difficile de prendre de la hauteur quand le numérique sert autant qu’il asservit. Ce livre ouvre des questions pour contribuer à réparer le futur environnemental, mais aussi intellectuel et sociétal.

Il semble y avoir eu une prise de conscience au sujet de la pollution numérique ces dernières années, on le voit notamment avec l’arrivée de textes de loi et de feuilles de route qui ont pour ambition de verdir le numérique…

En 2017, 77 % des Français ignoraient ce qu’était la pollution numérique selon un sondage réalisé avec le cabinet Occurence. C’est le milieu associatif qui a en premier permis l’éveil des consciences et le sujet a pris une ampleur considérable dès le premier confinement. Alors que nous étions tous connectés depuis chez nous, les émissions de gaz à effet de serre liées au trafic routier diminuaient sensiblement. Les journalistes s’inquiétaient : « Et si la pollution générée par nos usages décuplés du numérique ne rattrapait pas tout ? » Avant 2017, nous manquions cruellement d’informations sur le numérique. Par exemple, en 2015, le Big Data était encore vu comme un progrès qui allait nous rendre tous heureux grâce à la personnalisation des services. Aujourd’hui, la donne a changé : les citoyens sont moins dupes, ils posent des questions car le sujet soulève de sérieuses questions sur les libertés fondamentales et la protection de la vie privée. Le sujet est depuis porté par des acteurs européens comme Margrethe Vestager, à l’Assemblée nationale par de nombreux élus ou encore au gouvernement, porté par Cédric O et Barbara Pompili [respectivement secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques et ministre de la Transition écologique].

Que pensez-vous des différentes propositions retenues dans la feuille de route gouvernementale dédiée au numérique et à l’environnement ?

Cette feuille de route a le mérite d’exister. Nous y avons contribué, avec Digital for the Planet, avec l’idée qu’il faut travailler de manière transversale plutôt qu’en silo. Ce ne sont cependant que des intentions : elles ne suffisent pas en l’état, même si elles traitent des bons sujets, comme l’indice de réparabilité, qui sont essentiels pour l’écoconception et la valorisation des appareils reconditionnés. Il faut aller plus loin et la loi Climat-Résilience actuellement débattue au Parlement peut le permettre si les propositions des différentes ONG et acteurs sont retenues. Digital for the Planet a proposé deux alinéas : un sur l’éducation à l’impact environnemental du numérique dans les écoles primaires, et un autre pour permettre une large part d’appareils reconditionnés ou à bon indice de réparabilité dans les achats publics. Aucun acteur, qu’il soit public, privé ou issu de la société civile, ne peut apporter seul de réponses concrètes à ces enjeux de pollution numérique. C’est à la fois la grande difficulté du sujet, mais aussi ce qui le rend beau : nous sommes tenus de travailler main dans la main.

Quels conseils donneriez-vous pour réduire les pollutions numériques de tout un chacun, des entreprises, du gouvernement ?

Du côté citoyen, nous pouvons faire durer le plus longtemps possible ses appareils électroniques. Ce sont des objets précieux : ils sont constitués de métaux et de terres rares, extraits dans des conditions sociales et environnementales déplorables. Il s’agit également de prêter attention à la notion de « diabète numérique ». Il y a un bon et mauvais numérique, comme il y a un bon et un mauvais sucre. Un enfant qui fait huit heures de jeux en ligne par semaine et un autre qui fait huit heures de codage ne donnera pas le même adulte. Sur le plan des entreprises, il faut considérer l’importance du sujet de la réparabilité des flottes d’appareils électroniques, veiller au droit à la déconnexion dans les entreprises, et utiliser le numérique comme un levier pour s’engager. Les gouvernements doivent quant à eux œuvrer à verdir les sources d’énergie qui alimentent les centres de stockage de données, mais aussi lutter contre l’illectronisme et se battre pour un revenu de la donnée. Puisque l’argent est au cœur de tout, rendons un peu de ce pouvoir à ceux qui la créent la richesse d’Internet, c’est-à-dire les internautes.

Ne pas réduire la problématique environnementale à la seule question climatique

Ne pas réduire la problématique environnementale à la seule question climatique

L’effondrement de la biodiversité est l’indicateur le plus révélateur des atteintes environnementales faites à notre planète. Le réchauffement climatique, rappelle, dans une tribune au « Monde », Christian Amblard, directeur de recherche honoraire au CNRS, ne doit pas masquer les autres causes de la destruction du vivant.

Tribune. Une confusion, porteuse de conséquences potentiellement graves, s’est durablement installée dans le débat public au sujet des préoccupations environnementales actuelles. Elle consiste à considérer que le dérèglement climatique est la seule urgence environnementale, de portée véritablement globale.

Cette confusion, faite sans doute de bonne foi par une grande partie de l’opinion publique, est habilement entretenue par d’autres. Pour ces derniers, cela leur permet de ne pas avoir à répondre de leurs activités destructrices et souvent cupides. Circonstance aggravante, cette confusion est abondamment relayée par de nombreux médias et par la plupart des responsables politiques.

 

L’urgence climatique est évidente et absolument pas secondaire. Bien au contraire, c’est la chronique d’une catastrophe annoncée qui déjà se manifeste très douloureusement, même si cela peut être observé de manière différenciée et différée dans le temps, selon les grandes zones géographiques terrestres. Mais lurgence environnementale ne se réduit pas à l’urgence climatique. 

Le vivant, indicateur des atteintes environnementales

Si le vivant disparaît actuellement sur notre planète, la principale raison n’en est pas, au moins pour le moment, le réchauffement climatique. Les premières causes d’effondrement de la biodiversité sur terre restent la destruction des habitats, les pollutions généralisées des écosystèmes et les destructions directes des espèces. Naturellement, ces différents facteurs interagissent et il en résulte une aggravation et une accélération des perturbations environnementales.

Mais c’est bien le vivant – que l’on peut quantifier au travers de l’évaluation de la dynamique de la biodiversité – qui est l’indicateur le plus intégrateur de toutes les atteintes environnementales faites à notre planète. Rappelons, à ce sujet, quelques chiffres qui ne font, par ailleurs, l’objet d’aucune contestation.

 

On note ainsi la disparition de 68 % des effectifs des espèces de vertébrés sauvages entre 1970 et 2016 (Indice Planète Vivante – Rapport WWF 2020), de 78 % des effectifs d’insectes volants en trente ans (revue Nature, 2017) et de 55 % des effectifs d’oiseaux en vingt-cinq ans sur le territoire français (étude CNRS et Muséum d’histoire naturelle, 2018). La population du lion d’Afrique a décru de 80 % en un siècle (information de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et une baisse de 400 millions d’oiseaux en Europe et de 3 milliards aux USA a été notée au cours des trente dernières années. Plus généralement, il est admis qu’une espèce animale ou végétale disparaît toutes les 20 minutes sur notre planète. 

Brexit: adieu la problématique environnementale pour le Royaume-Uni

Brexit: adieu la problématique environnementale pour le Royaume-Uni

La journaliste Louise Sallé de l’Opinion s’inquiète à juste titre des conséquences de l’accord sur la prise en compte de la problématique environnementale par le Royaume-Uni.

 

Ce mercredi, l’Union européenne et le Royaume-Uni ont paraphé le volumineux accord post Brexit, adopté le 24 décembre. Le traité de libre-échange encadre les règles de la concurrence, parmi lesquelles les normes environnementales.

L’accord post-Brexit est, somme toute, un traité de libre-échange des plus classiques. Les normes environnementales y sont protégées uniquement en vertu du respect des règles de la concurrence.

Le Royaume-Uni s’est engagé, dans le texte approuvé la veille de Noël et ratifié ce mercredi, à « maintenir des normes élevées » dans les domaines de l’environnement, des droits sociaux ou de la transparence fiscale. Celles-ci ne pourront pas « régresser » par rapport à leur niveau actuel. Ce qui écarte toute possibilité de dumping de la part des Britanniques si d’aventure ces derniers choisissaient de déroger à des contraintes environnementales afin de baisser le coût de leurs exportations. Et en cas de non-respect, Bruxelles peut menacer Londres d’imposer des droits de douane. De même, si les normes imposées au sein des deux entités divergent trop, la menace douanière peut être brandie devant un «  tribunal arbitraire  ».

Mais qu’en est-il des normes environnementales qui ne concerneraient ni le commerce ni l’investissement, telles que les directives européennes sur l’air, l’eau ou la protection de la biodiversité ?

« Si une norme n’est plus appliquée au Royaume-Uni, l’Europe devra prouver que cette négligence a un impact négatif sur les relations commerciales, et procure un avantage concurrentiel déloyal aux Britanniques », répond Marley Morris, directeur associé d’un think tank londonien sur les politiques publiques (IPPR) et spécialisé dans l’immigration, le commerce et les relations avec l’UE.

Pas de garde-fou, donc, en cas d’affaiblissement de mesures environnementales en dehors de ce libre-échange. L’application générale de ces normes est laissée aux mains des « institutions britanniques concernées », précise la Commission.

Compromis. Cette émancipation vis-à-vis des autorités européennes régulatrices en matière d’environnement, et notamment la très sévère Cour de Justice, est un réel changement. « Il y a des craintes que le contrôle soit opéré par une entité peu indépendante du gouvernement », rapporte Marley Morris. Un compromis accordé à Boris Johnson au cours des derniers mois, tandis que la version initiale de l’accord dessiné par Theresa May donnait à Bruxelles plus de moyens de contrôler Londres sur le plan environnemental, même pour les normes sans lien avec le commerce. « On s’est assez éloigné de ce que souhaitait l’Europe comme garanties sur le respect des normes environnementales », commente le chercheur.

Néanmoins, en raison des engagements climatiques ambitieux pris par le gouvernement anglais, le détricotage de ces régulations est assez improbable. Sur le court terme, du moins. La posture diplomatique du Royaume-Uni au sein de l’Accord de Paris empêche ce genre de revirements, d’autant plus que le pays accueillera la future Cop26 à Glasgow en novembre 2021.

Marley Morris craint cependant que certaines normes ne soient délaissées sur le long terme : « les mécanismes de protection de l’environnement ne vont certes pas changer du jour au lendemain mais prendront la direction que le Royaume-Uni voudra leur donner ». Ainsi, de légères modifications, insignifiantes sur le plan commercial et concernant des régulations peu soutenues par l’opinion publique, pourraient être envisagées.

Le garde-fou climatique de ce traité, qui mérite d’être salué, réside dans l’obligation de respecter l’Accord de Paris. Si l’une des parties s’en retire, l’autre peut répliquer en instaurant des droits de douane. De grandes incertitudes planent cependant sur la façon dont l’UE et la Grande-Bretagne coopéreront dans la lutte contre le changement climatique. En matière d’environnement, Londres peut se vanter d’avoir gagné son indépendance.

Brexit: une interminable liste de différends à prévoir avec le Royaume-Uni (« Brexeternity »)

Eric Albert, correspondant du Monde à Londres annonce une interminable liste de différends sur les futurs échanges entre l’union européenne et le Royaume-Uni suite à l’accord conclu.

Le Brexit n’est pas seulement un événement inédit, c’est aussi un long processus. L’accord sur les relations commerciales entre l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni, passé le 24 décembre, n’est que le début de ce qui sera inévitablement des années de négociations entre Londres et Bruxelles. De très nombreux sujets ont été laissés de côté et vont probablement revenir sur la table : finance, diplomatie, échange d’étudiants, règles pointues sur l’automobile, reconnaissance mutuelle des diplômes… Des dossiers majeurs aux sujets techniques, il faudra bien continuer à discuter.

« C’est le début du Brexeternity, écrivait dès 2019 Denis MacShane, ancien ministre des affaires européennes de Tony Blair : le Brexit va continuer à se développer pendant des années, voire des décennies. » (Brexeternity: The Uncertain Fate of Britain, éditions Bloomsbury, non traduit). Comme des plaques tectoniques qui s’éloignent, l’événement est profond mais lent et il est difficile de prédire quand et où auront lieu les tremblements de terre.

Bien sûr, l’entrée en vigueur des nouvelles relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne le 1er janvier 2021 constitue un tournant majeur. Les douanes font leur grand retour, avec le contrôle des marchandises. La libre-circulation des personnes se termine : un Européen voulant travailler au Royaume-Uni (et réciproquement) devra obtenir un permis de travail.

Le plus logique sera de coopérer

Mais il suffit de regarder la Suisse pour savoir que le dossier ne sera pas refermé pour autant. Depuis le rejet par référendum en 1992 de la Confédération helvétique d’entrer dans l’espace économique européen, Bruxelles et Berne négocient en permanence. Une série d’accords bilatéraux ont été signés en 1999, d’autres encore en 2004, et des discussions qui n’en finissent pas sont en cours sur un projet d’accord institutionnel.

Ce qui passe relativement inaperçu politiquement avec un pays neutre de 8 millions d’habitants risque d’être incontournable avec la deuxième économie européenne et sa deuxième armée. Pour le meilleur ou pour le pire, l’UE et le Royaume-Uni sont voisins. Qu’il s’agisse d’appliquer des sanctions contre les oligarques russes ou syriens, de lutter contre le réchauffement climatique ou de s’occuper de la frontière irlandaise, le plus logique sera de coopérer. Politiquement, le sujet va devenir moins brûlant. Mais on peut faire confiance aux tabloïds britanniques et au gouvernement de Boris Johnson pour souffler sur les braises nationalistes si cela s’avère nécessaire, en particulier pour pousser son avantage face au continent.

La nouvelle problématique économique, environnementale et sociale

 La nouvelle problématique économique, environnementale et sociale

 Bertrand Badré, PDG de la société d’investissement Blue Like an Orange Sustainable Capital, et Camille Putois, PDG de la coalition Business for Inclusive Growth explique dans les Échos la nécessité de prendre en compte les nouveaux défis environnementaux et sociaux

PARIS – La crise due au Covid-19 montre à quel point tous nos grands défis sont imbriqués. La perte de biodiversité et la montée des inégalités contribuent à une catastrophe sanitaire mondiale et à la pire crise économique depuis presque un siècle.

Comme cela arrive souvent dans de tels moments, les gens acceptent alors des changements qu’ils auraient rejetés d’emblée auparavant. Ainsi un changement majeur est en cours dans le monde des affaires : de nombreux dirigeants et investisseurs sont maintenant favorables à des pratiques et des modèles plus durables et plus responsables.

Il faut maintenant agir pour que ce nouvel état d’esprit devienne lui-même viral. Comment faire pour que toutes les entreprises y adhèrent, étant donné qu’elles restent dépendantes des exigences et des intérêts des actionnaires et des investisseurs ? On pense immédiatement aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance ou critères ESG. Mais ils ne constituent qu’une partie de la solution. C’est précisément parce que ce domaine est en plein essor qu’il est devenu encombré et confus, ce qui conduit à une certaine lassitude à l’égard des rapports de durabilité.

Un souci de clarté et de cohérence

Heureusement, il y a eu une récemment une avancée : deux grands organismes de normalisation des critères ESG, la Global Reporting Initiative et le Sustainability Accounting Standards Board, ayant annoncé qu’ils vont collaborer. Leur objectif n’est pas tant de créer une norme unique que « d’aider les parties prenantes à mieux comprendre comment les normes peuvent être utilisées simultanément ».

De même, pour faciliter les comparaisons et dans un souci de clarté et de cohérence, l’International Business Council du Forum économique mondial a récemment publié des « Paramètres du capitalisme au bénéfice de toutes les parties prenantes » destinés à accélérer la convergence entre les principaux organismes privés de normalisation. De son côté, l’Union européenne a lancé une révision de sa directive sur le reporting non financier qui oblige les grandes entreprises à divulguer des informations sur leur mode de fonctionnement et de gestion face aux défis sociaux et environnementaux.

Le secteur du financement ESG connaît une croissance rapide qui est appelée à se prolonger, car les entreprises connues pour leurs pratiques éthiques et durables résistent mieux que les autres à la crise suscitée par le Covid-19. Tout cela est bien beau, mais ce progrès pourrait être compromis si les investisseurs ont des difficultés pour comparer entre eux les rapports des différentes entreprises quant à leur respect des critères ESG.

Il faudrait parvenir à un ensemble de critères ESG internationaux, évalués de la même manière avec des normes de publication communes. Pour autant, cela n’exige pas l’existence d’un ensemble de normes unique. Certaines normes de reporting comporteront plus d’informations que d’autres, d’autres concerneront essentiellement des éléments cruciaux pour la création de valeur de l’entreprise ou encore l’impact d’une entreprise sur l’environnement. Il pourra y avoir différentes manières de faire un reporting ESG, toutes reposant cependant sur la même base.

Un reporting ESG clair ne constitue qu’une partie de la solution. Les entreprises devront compléter les informations sur les risques ESG par l’évaluation quantifiée de leur impact sur l’environnement et la société, tant en termes d’externalités négatives que positives. Autrement dit, les entreprises devront passer d’une culture de déclarations et d’intentions à une culture de résultats concrets, basée sur des évaluations d’impact.

Au-delà du court terme, la mesure au sens large de l’impact ESG des entreprises est la première étape vers un modèle de comptabilité des entreprises plus complet. Cela encouragera leurs dirigeants à intégrer des objectifs d’impact dans leur stratégie, accélérant l’orientation des flux de capitaux vers des investissements responsables. Cela permettra également aux États d’ajuster leurs décisions affectant les entreprises

Un capitalisme au bénéfice de toutes les parties prenantes

Ce modèle de comptabilité constitue le meilleur moyen de créer des conditions équitables nécessaires au fonctionnement d’un capitalisme au bénéfice de toutes les parties prenantes. Il intègre les décisions liées aux préoccupations climatiques et à la protection de la biodiversité. Il tient aussi compte de préoccupations sociales telles que l’égalité salariale, les avantages sociaux, l’avancement professionnel, ainsi que la santé et la sécurité au travail. Il encourage les entreprises à promouvoir des pratiques durables tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement, ce qui peut être rentable car elles sont alors plus résistantes aux crises inattendues. Enfin, des mesures d’impact faciles à comprendre sont essentielles pour établir des liens de confiance avec les clients, la population et les autres parties prenantes.

Crédit : iStock

Bien entendu, toutes les entreprises n’ont pas un impact positif sur le monde. Les mesures d’impact seront systématiquement négatives dans certains secteurs. Il s’agit de faire la distinction entre les entreprises qui s’engagent réellement à diminuer leur impact négatif et celles qui ne font que de l’écoblanchiment. Lorsque davantage d’entreprises produiront des données d’impact rigoureuses, vérifiées et transparentes aux investisseurs qui répondent aux demandes des clients en matière d’investissements responsables, les flux de capitaux s’adapteront en conséquence. Les effets seront positifs pour tout le monde.

Une dernière question est de savoir si cette nouvelle comptabilité peut s’adjoindre à la comptabilité financière. Les mesures d’impact sont complexes et semblent reposer sur des hypothèses qui peuvent facilement être remises en question. Néanmoins, comme l’a fait remarquer John Maynard Keynes, « Il vaut mieux avoir à peu près raison que précisément tort. » En outre, les méthodes de comptabilité financière établies de longue date ne sont pas parfaites, elles aussi ne font qu’estimer des réalités économiques sous-jacentes. Nous ne devrions pas hésiter à poursuivre le même type d’approximation en ce qui concerne l’impact social et environnemental des entreprises.

Une politique d’évaluation et de monétisation de cet impact a été lancée il y a quelque temps à partir d’un petit ensemble de mesures simples élaborées par l’OCDE (sur la base des travaux de l’initiative Business for Well-Being). Depuis, des projets plus avancés ont émergé et continuent de se développer. Grâce à la prise en compte de l’impact des opérations directes des entreprises et des chaînes d’approvisionnement, ainsi que de l’évaluation environnementale et sociale de la production de biens et services, les États peuvent élaborer des politiques en faveur d’un comportement responsable des entreprises et de l’augmentation du coût de leurs externalités négatives telles que les émissions de gaz à effet de serre.

Les enjeux sont importants, aussi les entreprises et les États doivent-ils unir leur force pour généraliser un modèle de comptabilité intégrant l’impact ESG des entreprises. Une feuille de route internationale pourrait couvrir des questions clés telles que la transparence et la communication des informations ESG. Cela permettrait de progresser plus rapidement vers des normes et une méthodologie communes et conduirait à la convergence des intérêts des entreprises, des investisseurs et des États face aux grands défis de notre époque. Une nouvelle définition de l’entreprise responsable se dessine.

Par Bertrand Badré, PDG de la société d’investissement Blue Like an Orange Sustainable Capital, et Camille Putois, PDG de la coalition Business for Inclusive Growth.

Problématique de la retraite

Problématique de la retraite

Dans l’Opinion la journaliste Anne Bayle-Iniguez  évoque la problématique de la réforme des retraites et le rapport des Français à cette question

 

La ministre du Travail Élisabeth Borne a indiqué dimanche sur Europe 1 que la réforme des retraites est un projet « nécessaire », dont le pays a « besoin » pour rendre le système français « plus juste et plus lisible ». « La crise a des effets majeurs à court terme, avec un déficit du système de retraite représentant 1,1 point de PIB en 2020, et de fortes incertitudes sur les résultats des années suivantes  », a annoncé ce lundi le comité de suivi des retraites. Emmanuel Macron temporise.

Aisés à l’âge de la retraite, les Français sont aussi parmi les plus grincheux à l’évocation de leur niveau de vie dès lors qu’ils quittent le monde du travail. C’est l’un des enseignements du dernier panorama comparatif du Conseil d’orientation des retraites (COR), rendu public vendredi. Y sont passés au crible la France, l’Allemagne, la Belgique, le Canada, l’Espagne, les Etats-Unis, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède.

Comme dans son dernier opus (2016), le COR s’est penché sur le ressenti et l’opinion des assurés (actifs et retraités) sur leur couverture vieillesse en croisant les données de deux vastes enquêtes européennes. Le Conseil a construit son analyse sur une échelle allant de 0 (jugement très négatif) à 10 (extrêmement bon), ce qui permet de faire apparaître nuances et paradoxes entre pays.

Les seniors de l’Hexagone sont les seuls (avec les Italiens) à percevoir des revenus supérieurs à l’ensemble de la population sur les onze pays étudiés

Easterlin. Premier d’entre eux : plus les retraités jouissent d’une bonne retraite, plus ils font part de leur insatisfaction. C’est le paradoxe d’Easterlin, économiste qui prouva que l’augmentation du revenu peut être, passée un certain seuil, inversement proportionnelle au niveau de bonheur. Les pays latins (France, Espagne et Italie) ont beau offrir aux plus de 65 ans des niveaux de vie relatifs les plus élevés du panel (par rapport à ceux de la population), ce sont aussi les premiers à s’en plaindre. 73 % des Français pensent que le niveau de vie des retraités est « mauvais ».

Or, indique le COR, les seniors de l’Hexagone sont les seuls (avec les Italiens) à percevoir des revenus supérieurs à l’ensemble de la population sur les onze pays étudiés. En moyenne, les plus de 65 ans ont un niveau de vie correspondant à 87,4 % de celui de la population. L’aisance financière des Français retraités atteint 103,2 %. A noter que nos retraités se distinguent également des autres par un niveau de patrimoine (165 000 euros à 75 ans et plus) supérieur aux actifs, un niveau de consommation à peu près égal à celui de ces derniers et une propension très française à l’épargne.

Les Français ne sont pas les seuls à avoir un problème de boussole. Les Néerlandais sont très satisfaits de leur système de retraite alors que leur niveau de vie est largement inférieur à celui de leurs acolytes français.

Figue et raisin. Le COR a également décortiqué le sentiment des Européens sur la protection des personnes âgées par l’Etat. C’est peu dire que l’attente est forte. Sur une échelle allant de 0 (l’Etat ne doit pas être du tout responsable) à 10 (l’Etat doit être totalement responsable), l’opinion moyenne est comprise entre 7,4 aux Pays-Bas et 8,5 en Espagne.

Au global, « il semblerait que les opinions relatives à la responsabilité de l’Etat concernant le niveau de vie des personnes âgées soient congruentes au niveau effectif des dépenses publiques de retraite, en part de PIB ou en part du total des dépenses de retraite », analyse le COR. Sauf… en France.

Le panel montre un schisme évident entre, d’une part, les pays du Nord aux dépenses publiques modestes et à la responsabilité faible de l’Etat (Pays-Bas et Grande Bretagne en tête), et, d’autre part, le modèle latin de l’Espagne et de l’Italie, où les dépenses publiques sont élevées et le rôle prépondérant de l’Etat souhaité par la population. « Le cas de la France apparaît relativement singulier dans le paysage européen, souligne le COR. Le niveau des dépenses publiques de retraite est parmi les plus élevés du panel [les retraites et réversion pèsent 13,6 % du PIB, derrière l’Italie], alors que les citoyens français ont une opinion moins marquée, plutôt moyenne, sur le fait que l’Etat doive avoir une responsabilité importante dans le niveau de vie des personnes âgées. »

Poids du discours ambiant. Le Conseil a aussi élargi son analyse en comparant l’attente des Européens sur la protection sociale des personnes âgées à celle accordée aux chômeurs. Résultats : les seniors passent avant les personnes sans emploi. Pour ces derniers, les opinions moyennes sur la responsabilité de l’Etat vont de 5,8 en Grande-Bretagne à 7,7 en Espagne.

Une nouvelle fois, les Français se démarquent des pays latins en rejoignant le camp des Britanniques et des Allemands, peu enclins à solliciter l’Etat jusqu’à plus soif sur ce sujet. Le taux de chômage plus élevé en Italie (9,8 % fin 2019) et en Espagne (13,7 %, parmi les plus hauts d’Europe) qu’en France (8,1 %) et le discours ambiant sur le taux de pauvreté des retraités français ont pu contribuer à ce distinguo entre les trois pays méditerranéens, dont la perception de la protection sociale est d’ordinaire proche. Selon l’Insee, près de 7,6 % des retraités français vivent en situation de pauvreté.

Au final, perception des Européens sur leur retraite et réalité se rejoignent lorsqu’on évoque le temps du départ. En France, l’âge moyen de liquidation des droits (62 ans) est inférieur à celui des autres pays de l’Union européenne, hormis la Belgique. Cette singularité se retrouve dans le ressenti relatif à l’âge souhaité de la retraite, les Français voulant rester actifs jusqu’à 60,8 ans. « Cette attitude particulière peut révéler que les aspirations se modèlent sur la situation effective », selon le COR. Dit autrement : cela montre surtout le pouvoir de la norme sociale, intériorisée par la population comme la frontière entre la vie active et la retraite.

 

« La problématique du complotisme »

 « La problématique du complotisme »

Dans une tribune au « Monde », la sociologue Eva Illouz, Directrice d’études à l’EHESS, traite la problématique du complotisme .

 Tribune

 

Un habitant de l’Etat du Montana récemment interviewé par National Public Radio (NPR), réseau américain de radiodiffusion de service public, s’exprimait ainsi : « Ce sont des mensonges. Il y a beaucoup de preuves que la “pandémie” due au coronavirus est liée à la Chine communiste. Ils sont en train d’essayer d’imposer le marxisme communiste dans notre pays. »

Dans ces quelques phrases se trouvent résumées presque toutes les caractéristiques de la pensée complotiste : déni de la réalité telle qu’elle est établie par le consensus scientifique ou politique ; perception de la présence malfaisante d’une entité étrangère au sein du pays (ici, la Chine) ; affirmation que cette entité manipule la réalité, répand des mensonges et a pour but ultime le contrôle de la nation ; conviction que cette entité est d’autant plus puissante qu’elle est secrète et invisible.

Chimère cohérente et argumentée

La théorie du complot a donc ici une vocation justicière : elle se propose de dénoncer les manipulations et les mensonges proférés par des autorités (sanitaires, médiatiques, économiques, politiques) et de dévoiler une réalité cachée, celle du vrai pouvoir. Ce récit vise à mettre au jour le pouvoir mondial d’un groupe (les juifs ; la finance internationale) ou d’une personne (les Clinton ; George Soros ; Bill Gates) qui menace la nation ou le peuple : le complotisme se veut donc un contre-pouvoir. Dans ce sens, il a une affinité à la fois avec l’extrême gauche, qui dénonce le pouvoir insidieux des élites, et l’extrême droite, qui

Même si le complotisme est une forme de pensée magique ou d’hallucination collective, il ne ressort pas du mensonge : il est au contraire une parole de conviction et relève de l’ignorance. L’historien des sciences Robert Proctor et le linguiste Iain Boal ont proposé, sous le nom d’« agnotologie », d’étudier l’ignorance comme fait social. Le complotisme en fait partie, mais avec une nuance importante. Si l’ignorance se définit par l’absence d’un savoir (par exemple 62 % d’Américains interrogés ne pouvaient pas nommer les trois branches du gouvernement de leur pays), le complotisme se présente au contraire comme un savoir privilégié, une chimère cohérente et argumentée.

Plus réservée aux religions

En tant que telle, la pensée complotiste n’est pas nouvelle. L’antijudaïsme médiéval prenait lui aussi la forme de grands délires complotistes, imaginant par exemple que les juifs buvaient le sang des enfants chrétiens pour préparer la matza, le pain azyme consommé à Pâques (le mot « cabale » est un exemple de cet imaginaire à la fois complotiste et antijuif). Mais la pensée complotiste moderne n’est plus réservée aux religions ; elle est en passe de devenir un des discours centraux de notre espace public. En 2014, NPR révélait que la moitié des Américains croyaient au moins en une théorie complotiste. Plus récemment, il est apparu que 70 % de l’électorat républicain pense que les élections ont été frauduleuses. Le groupe QAnon, qui n’a pas été désavoué par Donald Trump et compte même parmi ses plus fidèles adhérents, diffuse l’idée qu’un culte satanique de pédophiles contrôle le monde. L’annonce finale de la victoire de Joe Biden a été vue par le président et son équipe comme un vaste complot fomenté par les démocrates, les industries pharmaceutiques, la Fondation Clinton et le milliardaire George Soros. Cela aura des incidences graves sur la perception de la légitimité du président élu.

 

La problématique de la dette

La problématique de la dette

Régis de Laroullière, ancien délégué général de Médéric, conseil en stratégie et gestion des risques évoque dans l’Opinion la problématique de la dette.

 

 

 

« La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies. Quoi qu’il en coûte… Tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises, quoi qu’il en coûte, là aussi », déclarait le président de la République dans son allocution télévisée du 12 mars 2020.

Rassurés sur cet aspect du dispositif mis en place pour reprendre le contrôle de l’épidémie, nous pouvions rester chez nous, et contribuer à un confinement efficace de nature à faire retomber rapidement la vague épidémique de la Covid-19. La formule a fait effet.

Mais en même temps émergeait une double inquiétude : cette formulation ne risquait-elle pas de conduire au coût maximal ? Et qui d’autre que nous pourrait bien payer à la fin ? Nous fûmes rapidement rassurés : les hausses d’impôts étant rapidement écartées, ce serait la dette.

Pourtant, l’inquiétude demeure. Certes l’encours de la dette coûte de moins en moins avec les effets de la baisse des taux d’intérêt, et la nouvelle dette ne coûte actuellement quasiment rien. Mais si les taux d’intérêt venaient à remonter un jour ? Si avec la baisse des taux, la dette est de moins en moins un boulet, elle est devenue une épée de Damoclès. Et elle grossit particulièrement vite chez nous.

Sur qui pèse cette menace ? Chacun sait que l’Etat ne peut emprunter que parce qu’il a la capacité de lever l’impôt. Si cela doit coûter un jour, c’est à nous tous, contribuables, que reviendra la charge. Naturellement, les plus riches paieront davantage. Mais il suffit de regarder l’importance des impôts payés par tous dans les ressources de l’Etat, et les efforts faits à de nombreuses reprises depuis quarante ans pour faire payer davantage les riches, aux limites de l’exode fiscal pour les très riches, sans arriver pour autant à enrayer la croissance de la dette de l’Etat, pour se convaincre que la répartition de l’effort ne pourra pas être sensiblement modifiée.

Augmenter progressivement la quantité travaillée totale et la production en résultant de 12 % environ ramènerait à dépense publique et transferts constants le ratio prélèvements obligatoires pré-Covid de 44,1 % en 2019 à 39,4 %

Menace. Alors, que faire pour nous protéger de cette menace ? Car il est peu probable que les taux d’intérêt demeurent perpétuellement nuls. D’urgence, éviter d’accroître le risque, en gérant mieux la suite de l’épidémie, pour éviter une troisième vague en attendant la protection qu’apporteront, d’ici l’été prochain nous l’espérons, les vaccins. Ensuite, réduire la dépense publique, et/ou augmenter la base contributive.

Depuis des décennies, nous essayons de réduire la dépense publique. Mais celle-ci est largement proportionnelle à la population : éducation, justice et ordre public, défense, équipements publics, santé, transferts sociaux, ces derniers représentant plus de la moitié. Au moment où chômage et pauvreté augmentent rapidement, ce qui sera fait ne pourra suffire. Faut-il alors, pour ne pas hypothéquer davantage l’avenir, envisager d’augmenter la base contributive, en produisant et travaillant davantage ?

La durée du travail annuel rapportée à la population globale est de 634 heures par an en France, 709 heures en Espagne et 713 en Italie (+12 %), 729 en Allemagne, 752 pour la moyenne européenne, et 830 pour les USA. Augmenter progressivement la quantité travaillée totale et la production en résultant de 12 % environ ramènerait à dépense publique et transferts constants le ratio prélèvements obligatoires pré-Covid de 44,1 % en 2019 à 39,4 %. La dépense publique passerait de 55,6 % du PIB à 49,6 %. La quantité de biens et services marchands ainsi produits à se partager augmenterait très sensiblement, améliorant d’autant le pouvoir de vivre. Et le ratio dette sur PIB serait mécaniquement réduit de 120 % à 107 %.

Si ceci ne règle pas tout, ce serait une contribution majeure, et d’autant plus acceptable qu’elle se ferait au moyen d’un vaste effort pour rendre le marché du travail plus inclusif, alors qu’il est souvent devenu très inhospitalier. Cette perspective figurera-t-elle parmi les recommandations de la Commission sur l’avenir des finances publiques que le Premier ministre vient d’installer ?

Régis de Laroullière, ancien délégué général de Médéric, conseil en stratégie et gestion des risques.

La problématique de la dette

La problématique de la dette

«Les gouvernements auront un jour à prendre des décisions difficiles quant à l’arrêt de ces aides pour les entreprises non viables, ce qui dans certains pays, prendra du temps» explique dans l’Opinion James McCormack , responsable mondial de la notation des souverains chez Fitch Ratings.

 

 

En 2008, le Congrès américain avait d’abord hésité avant d’adopter la loi de stabilisation économique d’urgence pour aider les banques en difficulté. La stabilité des marchés financiers était en jeu et les conséquences économiques d’un effondrement auraient été graves : les politiques avaient donc accepté le niveau plus élevé de dette publique qui accompagnait cette décision.

Douze ans plus tard, en pleine crise du coronavirus, la stratégie politique aux Etats-Unis et dans la plupart des autres pays a radicalement changé. Ce ne sont plus les banques qui sont en difficulté, mais les systèmes de santé, les ménages et les entreprises qui subissent de plein fouet les effets de la crise. Le soutien budgétaire est arrivé rapidement et massivement, en particulier dans les pays développés. L’intervention massive des l’États dans l’économie a été presque universellement saluée et jugée nécessaire. La question des conséquences de l’augmentation de la dette publique est reportée.

Une réponse politique acceptée en temps de crise, surtout si elle s’avère efficace, devient plus facile à envisager après la crise. Ainsi, il semble y avoir désormais un a priori favorable à l’idée d’un Etat plus interventionniste dans les années à venir

Une réponse politique acceptée en temps de crise, surtout si elle s’avère efficace, devient plus facile à envisager après la crise. Ainsi, il semble y avoir désormais un a priori favorable à l’idée d’un Etat plus interventionniste dans les années à venir.

Il y a trois raisons qui devraient amener à penser que les gouvernements continueront à jouer un rôle plus important même après un retour de la croissance.

Récession. Tout d’abord, la récession de cette année – même si elle est de courte durée, n’est pas un ralentissement cyclique classique et ne sera pas suivie d’une reprise cyclique classique. Certains secteurs, tels que les services en contact avec les clients et demandant beaucoup de main-d’œuvre, sont susceptibles de connaître des niveaux de croissance et d’emploi en deçà de la normale sur longue période, en particulier si le confinement est suivi de changements structurels de comportement continuant à affecter la demande. Avec le temps, une part plus importante de l’aide publique destinée à aider ces secteurs servira surtout à éviter les fermetures et les faillites d’entreprises. Les gouvernements auront un jour à prendre des décisions difficiles quant à l’arrêt de ces aides pour les entreprises non viables, ce qui dans certains pays, prendra du temps.

Ensuite, les dépenses publiques resteront probablement plus élevées après la pandémie car, avant même le virus, la question des inégalités sociales et de revenus et les préoccupations climatiques et environnementales avaient émergé dans le débat public. Ces questions conduisent inévitablement à une plus grande intervention de l’État et ont été amplifiées par le coronavirus, qui a également révélé des insuffisances dans les systèmes de santé publique. L’augmentation des préoccupations de politique publique dans certains domaines et celle des dépenses publiques dans d’autres constituent deux tendances convergentes. Cela sera encore plus vrai si les réponses des gouvernements à la pandémie sont considérées comme efficaces. Des mesures similaires devraient être appliquées à d’autres priorités sociétales.

Le troisième facteur contribuant à l’augmentation du poids du gouvernement dans la société est la disponibilité d’un financement bon marché. Les contraintes budgétaires sont assouplies grâce à des marchés de capitaux conciliants et influencés à leur tour par des banques centrales conciliantes. Aujourd’hui, contrairement à la dernière crise, les Etats sont désormais les premiers destinataires de l’essentiel des interventions des banques centrales.

Quelles sources de financement ? Les sources de financement de la dépense publique ont fait l’objet de débats animés sur les dernières années, bien avant la crise du coronavirus. Jusqu’à présent, les gouvernements disposaient de deux sources conventionnelles, tous deux faisant appel au secteur privé qui soit paye l’impôt pour financer les dépenses publiques soit prête pour financer le déficit public. Mais comme la plupart des gouvernements n’ont pas d’autres revenus que les impôts, le paiement des intérêts sur les emprunts antérieurs finit par nécessiter davantage d’emprunts à mesure que la dette augmente, remettant en question la viabilité à long terme du modèle. Sans parler d’une éventuelle augmentation des taux d’intérêt.

Une troisième option de financement, non conventionnelle, consiste à s’appuyer directement sur la banque centrale, en contournant entièrement le secteur privé. Il faudra néanmoins prouver que cette approche, efficace en temps de pandémie (avec le quantative easing), l’est également en temps normal.

La combinaison de décisions politiques difficiles liées à la fin des aides économiques, la résurgence de plusieurs questions sociétales nécessitant l’intervention de l’État et la disponibilité de financements bon marché sont autant d’indices pointant dans la direction d’un interventionnisme étatique accru. Comme ce changement sera probablement progressif et largement soutenu au regard de crise traversée, la controverse qu’il suscitera devrait rester modérée. Il s’agit néanmoins d’un changement de taille qui mérite d’être clairement explicité pour pouvoir articuler les décisions politiques actuelles et à venir dans une perspective de long terme.

James McCormack est responsable mondial de la notation des souverains chez Fitch Ratings.

Crise économique, sociale et sociétale : admettre la complexité de la problématique (G. Bessay, expert en prospective)

Crise économique, sociale et sociétale : admettre la complexité de la problématique (G. Bessay, expert en prospective)

 

Rien de fondamental ne pourra être résolu sans adhésion  à la complexité de la crise. Une crise, économique, sociétale, environnementale et culturelle. Une sorte de crise systémique où les transformations internes interagissent les unes sur les autres. Un des problèmes réside dans le fait qu’il n’existe pas de formation scientifique de type généraliste pour tenter de comprendre et d’expliquer les évolutions du système global dans lequel nous évoluons. D’une certaine façon au contraire,  nous assistons à un éclatement des connaissances qui certes s’approfondissent de façon spectaculaire mais de manière de plus en plus éclatée ; même si certaines découvertes d’un champ peuvent profiter à un autre. Ce qui est en cause, c’est  la nature des changements et aussi leur rythme. Jamais sans doute dans l’histoire humaine les transformations n’ont été aussi importantes et aussi rapides. Les changements ont été plus importants en quelques dizaines d’années que pendant des siècles et des millénaires, ils ont été encore plus rapides au cours de la dernière dizaine d’années. Les changements les plus médiatisées et les mieux connus du grand public concernent les domaines économiques et technologiques  avec leurs conséquences sociales. Les processus de production sont aujourd’hui complètement éclatés dans plusieurs pays qui se spécialisent sur un des éléments de la chaîne. Les grandes marques  se contentent  surtout du montage final voire  seulement du pilotage numérique de l’ensemble du système de production. C’est  valable d’abord évidemment pour l’industrie, mais cela affecte progressivement l’agriculture et surtout les services. Finalement,  le concept de nationalité d’un produit n’a plus beaucoup de sens. Le made in France par exemple est une fiction puisqu’il peut se limiter à l’apposition d’une étiquette ou d’un couverte pour que le produit importé devienne français. Il en est de même par exemple pour l’industrie automobile française  dans la plus grande partie vient de l’étranger. Cet éclatement est surtout le fruit de distorsions de concurrence relatives aux coûts sociaux, à la fiscalité et aux normes environnementales et sanitaires. La recomposition du produit final et sa distribution génèrent évidemment des gaspillages incalculables qui affectent l’environnement. Un simple yaourt peut nécessiter par exemple 1000 km de transport. On ne peut nier cependant certains aspects indiscutables du progrès matériel qui a permis à de plus en plus de populations de mieux se nourrir, se vêtir, s’instruire ,  se loger et vivre plus dignement. Par contre si le niveau moyen de satisfaction matérielle a augmenté, on ne peut contester l’augmentation des inégalités. Avec d’un côté des géants industriels, financiers ou des géants du numérique qui non seulement brassent  des milliards de profits   mais surtout imposent  une domination économique et culturelle. Dans l’agriculture,  l’industrialisation a permis de multiplier par 5 ou par 10 les rendements grâce à la mécanisation mais aussi à l’utilisation de cocktails chimiques dont  on ne pourra mesurer les effets sur la santé que dans des dizaines d’années par exemple concernant le développement des affections neurovégétatives ou des cancers. Concernant les inégalités,  il faut citer l’accès au logement de plus en plus difficile dans les grandes métropoles qui rejette dans les banlieues lointaines ou les zones rurales les catégories les moins favorisés. En France par exemple,  les couches moyennes sont progressivement chassées de Paris où il faut en moyenne 1 million d’euros pour un appartement à peu près décent. C’est un peu le même phénomène dans le monde entier ou dans des métropoles françaises de province. Les inégalités se développent aussi en matière de formation même si globalement les effectifs scolarisés augmentent et vont de plus en plus loin dans les études. Des études très approfondies pour certains ( notamment les écoles d’ingénieurs et certaines disciplines universitaires)  mais des études qui débouchent sur des diplômes fictifs pour d’autres condamnés à des emplois de faible qualification ou au chômage, un phénomène particulièrement français qui culturellement pointe l’apprentissage comme une sorte de tare sociale. D’un point de vue social, il n’est pas admissible que des pays développés comptent autant d’inégalités voire de pauvreté sans parler des gens dans la rue. Le domaine culturel est aussi affecté  avec d’un côté des productions de grande qualité mais de l’autre des productions de masse de type industriel faites  pour abêtir, endoctriner ou endormir. Pour s’en persuader, il suffit  d’analyser le contenu des 200 ou 300 chaînes de télévision disponibles en France. La complexité qui mériterait d’être bien davantage appropriée   crée une sorte de refuge vers  l’individualisme. Faute de réassurance identitaire, nombre de personnes se réfugient  dans le mirage d’un passé illusoire avec le fol espoir qu’il  prendra la place du  futur. D’où le développement parallèlement de formes  de populisme et de nationalisme. Une sorte de reflexe  face à la peur des changements. Ceci étant, cela se nourrit aussi des dysfonctionnements et de l’anarchie des marchés qui souffrent d’un manque évident de régulation non seulement à  l’échelle européenne mais mondiale. Les responsables chacun à leur échelle, tentent  bien de résoudre certains des effets de la crise mais ce sont le plus souvent des actes trop partiels et de court terme là ou il faudrait des orientations plus globales qui s’inscrivent dans le temps. De ce point de vue,  la démocratie en est sans doute encore au stade néandertalien concernant le mode d’élection et les conditions d’exercice du mandat. D’où l’insatisfaction générale et souvent partout dans le monde trop de contradictions entre les intentions affichées et les réalités pouvoir : De quoi nourrir un peu plus le populisme et l’incompréhension de la crise.

5G : la problématique de sécurité

5G  : la problématique de sécurité

Au-delà du risque chinois représenté notamment par l’opérateur Huawei , Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater, Université de Bruxelles, posent  la problématique globale de sécurité  de cette nouvelle technologie (la Tribune)

 

« Avec son rapport sur la sécurité des réseaux 5G, la Commission européenne a mis un baume d’objectivité sur tout ce qu’on entend à propos de Huawei et ZTE et les activités de ces fournisseurs chinois sur les réseaux 5G qu’ils déploieront en Europe. Pour y arriver, la Commission s’est basée sur l’analyse de risque que chaque Etat membre a dû mener sur la base de sa recommandation sur la cybersécurité des réseaux 5G au début 2019.

Les réseaux 5G ont trois concepts innovants mais avec leur part de nouveaux risques : le premier consiste à déployer le réseau 5G avec des équipements multifonctions qui, selon le logiciel qui l’équipe, aura tel ou tel rôle dans le réseau. Le pilotage se fera aussi par logiciel. A priori, c’est une bonne chose puisque les mises à jour et la correction de bugs (de sécurité) se font facilement par voie logicielle. Mais justement, la mise à jour et le déploiement des dernières versions de logiciels à temps, c’est un talon d’Achille de la sécurité informatique dans les grandes organisations. Cette virtualisation (par voie logicielle) des réseaux va confronter les opérateurs télécom à ce même talon d’Achille mais à une échelle plus grande, sur leur réseau même. Il n’est pas dit, de surcroit, que ce logiciel a été écrit en pensant à la sécurité dès le début. Un acteur perdu dans la chaîne d’intermédiaires peut aussi avoir mis un backdoor qui passera inaperçu et il ne le fera pas forcément sur les ordres d’un Etat d’ailleurs.

Une autre innovation des réseaux 5G, c’est son compartimentage en sous-réseaux indépendants les uns des autres (network slicing) sur lesquels des services très différents en exigence pourront fonctionner. Il faudra, pour cela, que la 5G se déploie profondément dans le réseau et pas uniquement au niveau de l’accès radio, comme c’est prévu dans une première phase. Enfin, troisième innovation, les services clés du réseau ou sa gestion seront de plus en plus assurés aussi à la périphérie du réseau, par des équipements spécialisés et pas uniquement dans le cœur du réseau comme avant (mobile edge computing). Cela veut dire beaucoup plus de contrôle de sécurité à effectuer à cette même périphérie. Ce sont autant de points d’entrée de criminels ou hackers qui prendront le contrôle de ces parties périphériques du réseau.

Cela fera aussi beaucoup de nouveaux acteurs, et donc une complexification de la chaîne de valeur. Si on ne contrôle pas tous ses fournisseurs, si ceux-ci se fournissent et se livrent les uns les autres, le risque de compromission à un moment donné va augmenter. Beaucoup de ces nouveaux acteurs, dit la Commission, n’auront pas la maturité pour s’aligner avec le caractère critique d’une fonction télécom.

Ceci dit, la 5G a aussi été conçue avec des améliorations substantielles de sécurité : l’une d’entre elles sera une procédure plus stricte d’authentification sur l’interface radio mais il y en a d’autres… qui ne doivent pas être activées par défaut. Ce qui fait dire à la Commission qu’un grand rôle est donc dévolu au soin avec lequel l’opérateur configurera son réseau.

Le déploiement des réseaux 5G sera graduel : c’est d’abord au niveau de l’accès radio qu’on la verra. Cette 5G fonctionnera sur un cœur de réseau 4G. Les performances seront améliorées mais la sécurité de ce premier réseau 5G dépendra de ses prédécesseurs, 4G et même 3G. Les faiblesses certes connues de la 3G et de la 4G s’appliqueront à ces premiers réseaux 5G mais à une échelle plus grande. L’interaction entre la 5G et ces vulnérabilités connues pourraient générer des effets collatéraux non prévus. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’on verra un réseau 5G jusque dans le cœur du réseau avec, cette fois, les innovations et les nouveaux risques du network slicing, de la conduite des réseaux par logiciel et du mobile edge computing.

Il n’y a pas que l’opérateur mobile ou son fournisseur d’équipement 5G à être concerné par la sécurité du réseau. Il y aura aussi, dit la Commission, la myriade de fabricants d’appareils qui se connecteront au réseau 5G et ce ne seront pas que des smartphones mais des voitures autonomes, des villes avec le concept de smart cities, bref tout ce que le monde comptera d’objets connectés. Et puis il y a les utilisateurs finaux et tous les intermédiaires, industriels ou non, qui utiliseront le réseau.

Opérateurs et équipementiers réseau restent les principaux acteurs pour proposer un réseau 5G sûr, insiste la Commission. Or, ces derniers ne sont pas nombreux : il y a Ericsson, Nokia et Huawei. ZTE, Samsung et Cisco sont aussi de la partie. Il n’y a donc pas plus de 5 acteurs qui concentrent les risques. Car, dit la Commission, il y a une grande diversité dans leur gouvernance. Si Ericsson et Nokia répondent aux critères de bonne gouvernance (transparente) du monde occidental, ZTE et Huawei restent opaques. Et il y a d’autres fournisseurs que ceux-là : qu’on songe à tous les autres sous-traitants des opérateurs (ou des équipementiers) qui fournissent les data centers, l’infrastructure pour gérer le réseau, des fonctions de support… La virtualisation du réseau 5G et la mainmise du logiciel va avoir pour conséquence qu’on confiera plus facilement la gestion de services clés du réseau à des externes. Le veut-on vraiment ? Enfin les usines où se fabriquent en dur les équipements à installer sont aussi hors Europe. Qui contrôle ?

Analyse de risque

Une analyse de risque IT impose de regarder la triade confidentialité, disponibilité et intégrité comparativement à la 5G. Vu la place qu’elle est appelée à prendre dans notre vie, c’est la disponibilité et l’intégrité qui compteront d’abord. La confidentialité, importante, est moins critique.

Qui peut en vouloir aux réseaux 5G ? Pour la Commission, sur la base des retours des Etat membres, c’est la menace d’Etats tiers ou d’acteurs soutenus par des Etats tiers qui arrive en premier. Le raisonnement est simple : ce sont des acteurs qui ont les moyens, les compétences et la motivation d’attaquer des réseaux jusqu’au moment où ils réussissent. Ceci dit les menaces des insiders chez l’opérateur mobile ou les sous-contractants, en relation avec la confidentialité ou la disponibilité, sont une autre grande menace, d’après les Etats membres.

L’introduction de la 5G est une transition plus importante pour les réseaux par rapport au passage à la 3G et à la 4G. La normalisation des réseaux 5G effectuée par le 3GPP ne se préoccupe que de deux familles de fonction les composant : les fonctions cœurs de réseau et la fonction d’accès au réseau radio lui-même. Bien d’autres fonctions, comme le transport, la manière d’interconnecter les réseaux, sa gestion et les services de support comme l’orchestration, la facturation ou le suivi des performances ne sont pas normalisés pour la 5G. Or ils feront tourner aussi la 5G.

Il faut aussi identifier les groupes d’utilisateurs critiques de la 5G : on veut utiliser la 5G pour faire tourner les villes, des industries entières, des services publics critiques car la performance de la 5G le justifie. Mais il faudra sécuriser ces utilisations : on songe aux opérateurs de service essentiels définis par la directive NIS, la protection civile, les services d’urgence, les infrastructures critiques, les services de sécurité,… Prévoiront-ils tous une solution de secours si la 5G tombe en panne ?

Comme pour les clouds, le manque de personnel qualifié pour gérer les réseaux 5G est un autre risque tout comme les faiblesses dans l’implémentation des points de contrôle adéquat ou même la culture de la gestion du risque au sein de l’opérateur mobile. Si les normes 5G du 3GPP ne sont suivies qu’approximativement, c’est un autre risque. Du côté de l’opérateur mobile, les risques portent sur un design et une architecture faiblarde du réseau (absence de mesure d’urgence ou de continuité, faible sécurité physique qui permet d’accéder au réseau en différents points du réseaux, politique trop légère d’accès à distance des composants du réseau pour la maintenance,….). Il faudra aussi sérieusement renforcer les procédures dites de change management pour éviter les erreurs humaines et de configuration.

Enfin, il y a les risques liés aux fournisseurs : c’est là que l’allusion à Huawei est la plus évidente, preuve que son fantôme hante la plupart des Etats membres qui ont répondu. C’est l’interférence entre le fournisseur et son pays d’origine qui est pointée du doigt comme risque majeur : pression du pays sur son fournisseur, absence de contrôle démocratique, lien fort entre le gouvernement et le fournisseur. Dépendre d’un seul fournisseur est aussi un problème pour pouvoir passer à un autre fournisseur en cas de souci. Enfin, la présence d’un nombre limité de fournisseurs peut diminuer l’incitation à développer des produits plus sûrs. Et surtout elle a un impact sur le pouvoir qu’auront les Etats membres et leur autorités nationales. Un petit Etat membre va-t-il vraiment pouvoir faire pression sur un fournisseur mondial pour lui fournir les garanties qu’il exige en sécurité ?

Il y a du pain sur la planche pour la Commission mais c’est la première fois que la préoccupation de sécurité apparaît à un niveau politique à si haut niveau et de manière coordonnée.

 

EU coordinated risk assessment of the cybersecurity of 5G networks, Report 9 October 2019, disponible ici : https://ec.europa.eu/newsroom/dae/document.cfm?doc_id=62132

La problématique environnementale: une mode passagère ?

La problématique environnementale: une mode passagère ?

 

L’environnement mode passagère ou mouvement de fond : les réflexions d’Alexis Vrignon, historien spécialiste des luttes environnementales. (France Info). Pour la première fois depuis la création, en 2013, du sondage Ipsos-Sopra Steria sur les fractures françaises, l’environnement arrive en tête des préoccupations, devant le pouvoir d’achat ou l’immigration, y compris chez les seniors.

 

Pourquoi les Français s’inquiètent-ils aujourd’hui plus qu’hier ? 

 

Alexis Vrignon : Les chercheurs qui se posaient la question de l’évolution de la préoccupation environnementale estimaient, jusqu’à il y a encore une quinzaine d’années, que se soucier d’écologie relevait d’une évolution sociale. Dans un monde dans lequel les préoccupations primaires de l’être humain (avoir un toit, se nourrir) étaient écartées, les gens pouvaient se soucier de l’environnement. Cette interprétation a vieilli, car elle faisait de l’environnement une question secondaire.

Petit à petit, l’idée que l’environnement est une problématique de la vie de tous les jours s’est installée. Longtemps, on l’a réduit à la protection des petites fleurs et on a considéré que les problèmes se poseraient aux générations futures. Cela a eu un effet pernicieux : on a pensé « On verra plus tard. » Or, avec le dérèglement climatique à l’œuvre, on s’aperçoit que non seulement nous allons en pâtir, mais que nous en pâtissons déjà.

Un récent baromètre de l’Ademe [Agence de l'environnement et de maîtrise de l'énergie] assure par ailleurs qu’au-delà du réchauffement, la question de la pollution atmosphérique, notamment dans les grandes agglomérations, revient comme un élément déclencheur de sensibilisation à l’environnement. Elle soulève chez les Français des interrogations sur la place de l’automobile ou sur l’urbanisme, par exemple.

La pollution atmosphérique, on en parle depuis les années 1950. La nouveauté, c’est que cette réflexion s’intègre désormais à toute une vision du monde plus critique à l’égard du mode de développement actuel.

 

A quand peut-on dater l’émergence d’une conscience environnementale en France ? 

La conscience écologique sous sa forme contemporaine, dont nous sommes les héritiers, est apparue dans les pays industrialisés autour des années 1960 et 1970. Cependant, de nouvelles études montrent que dès le XIXe siècle, et même auparavant, il existait de véritables réflexions sur notre relation à la nature, mais on n’appelait pas encore ça l’environnement. L’arrivée des machines de la révolution industrielle s’est accompagnée de toute une réflexion sur leur impact, notamment en Angleterre au milieu du XIXe siècle. En France, au XVIIIe siècle, toute une série de réglementations sont mises en place pour empêcher certains établissements, comme des tanneries, de polluer le voisinage.

Ce qui a freiné l’émergence d’une conscience écologique, c’est le triomphe d’un récit mobilisateur tourné vers le progrès. En associant progrès industriel, progrès social et progrès scientifique, on obtient un récit efficace qui a occulté une vraie préoccupation à l’égard de la nature qui existait auparavant.

Ce récit s’est fissuré dans les années 1970, c’est pourquoi on a vu l’essor d’une préoccupation, qui n’a jamais vraiment disparu mais qui a connu depuis une évolution en sinusoïde. Pour prendre l’exemple de la France, aux municipales de 1977, les écologistes font 10% à Paris : un score à peu près comparable à ce qu’ils peuvent espérer aujourd’hui, à en croire les sondages. Mais ensuite, dans les années 1980, les scores redescendent et disparaissent quasiment. Pour réapparaître dans le débat politique à la fin des années 1980.

Le ministère de l’Environnement est créé en 1971. Est-ce qu’il répond, justement, à l’émergence de cette conscience ? 

En 1971, la société française sort de dix années de changements profonds. Les années 1960 sont une période d’expansion et d’accélération. En une décennie, la surface urbanisée de la France double. La déconcentration industrielle entraîne le déplacement de structures jusqu’alors concentrées en région parisienne. Pour beaucoup de Français, les années 1960, c’est le moment où leur environnement quotidien, au sens le plus strict du terme – ce qui les entoure –, se transforme. Et c’est justement à cette époque qu’on observe l’apparition ou le renforcement d’associations de protection de la nature.

L’opinion joue pourtant un rôle modéré dans la création de structures étatiques en faveur de l’environnement. Ce sont plutôt des hauts fonctionnaires qui vont appuyer certains dossiers auprès de l’exécutif et obtenir la création des parcs naturels ou encore de l’agence de l’eau. N’oublions pas que nous sommes juste après 1968 et qu’il existe alors une certaine réceptivité à des pensées critiques à l’égard du développement et du productivisme. On remet en cause beaucoup de choses, ce qui encourage les initiatives écologiques. Beaucoup de critiques et d’analyses qui sont, dans une certaine mesure, encore pertinentes aujourd’hui, sont émises à ce moment-là.

Le premier titulaire du poste de ministre, Robert Poujade, a écrit un livre qui s’appelle Le Ministère de l’impossible pour expliquer le peu de poids qu’il avait dans les arbitrages face aux autres ministères, et notamment celui de l’Industrie. Plus tard Corinne Lepage, à l’Environnement en 1995-1996, a écrit On ne peut rien faire, madame la ministre…, dont le titre est aussi assez révélateur. Plus de vingt ans plus tard, même Nicolas Hulot, pourtant ministre d’Etat, perdait ses arbitrages face au ministre de l’Agriculture.

Comment expliquer ce recul de l’écologie en France après l’élan observé dans la société dans les années 1970 ? Les années 1980 marquent en effet l’explosion de la consommation, favorisée par la dérégulation des marchés…

A partir des années 1980, les mouvements de désindustrialisation entraînent un transfert des appareils productifs vers d’autres pays. Dans la société française, il y a une invisibilisation du processus productif, lequel s’installe en Chine ou ailleurs. Autre conséquence : la notion de crise économique s’ancre dans les esprits et prend le pas sur la crise écologique.

Plus tard, dans les années 1990, puis 2000, la question écologique redevient une préoccupation, mais on pense alors que l’informatique, puis internet, permettra de résoudre les problèmes posés par le productivisme et la société de croissance. On imaginait l’avenir dans la dématérialisation des processus productifs. Avec la dématérialisation, plus de problèmes causés par l’industrie. Même chez les penseurs écologistes, beaucoup adhéraient à ce récit.

La prise de conscience actuelle est d’autant plus forte que de nombreux travaux ont démontré que cette dématérialisation était un mirage, puisqu’elle repose sur des serveurs informatiques extrêmement énergivores et des appareils fabriqués avec des métaux rares. Non seulement on pensait que le modèle à venir serait propre, mais dans certaines mouvances du milieu écologiste on le pensait aussi politiquement vertueux : en développant une économie du partage, en permettant d’avoir des processus de décisions beaucoup plus horizontaux, etc. Tout cela n’est pas complètement faux, mais quand on observe l’émergence et l’affirmation des Gafa, on voit que les choses ne sont pas si simples.

L’environnement intéresse les citoyens par intermittence. La prise de conscience à laquelle nous assistons est-elle durable ? Ne suffira-t-il pas qu’une nouvelle crise émerge pour la balayer à nouveau ?

La balayer, je ne pense pas. La conscience écologique ne repose plus sur des concepts immatériels, mais sur du concret. A la différence d’autrefois, nous disposons de données scientifiques nouvelles et fiables. Par ailleurs, on peut observer empiriquement une évolution du climat. Quels que soient les défis ou les questions qui pourraient arriver à l’agenda politique ou médiatique, le réchauffement climatique, la pollution et les problèmes concrets qui en découlent demeurent et s’observent tous les jours.

Les débats sont houleux sur l’écologie, notamment sur la place de la voiture : les automobilistes sont présentés comme des pollueurs et les autres sont accusés d’être des « bobos » qui donnent des leçons et prennent l’avion pour partir en vacances. L’écologie ne reste-t-elle pas une source de clivages ?

Cette question soulève un point-clé qui est celui du distingo entre la conscience théorique d’un problème et la concrétisation. Car il existe un consensus de plus en plus large pour dire qu’il y a un problème. Là où c’est compliqué, c’est pour se mettre d’accord sur les actions concrètes à mettre en place.

Les enquêtes montrent une profonde ambivalence de la population à l’égard des politiques publiques qui pourraient être mise en œuvre. Alexis Vrignon à franceinfo

D’un côté, il y a toujours cette idée que l’action individuelle seule ne pourrait suffire, même si elle est nécessaire. Et de l’autre, un doute très profond à l’égard de l’efficacité de l’action publique. On s’en méfie et, surtout, on s’inquiète de l’éventualité de nouvelles taxes.

De plus en plus de Français seraient d’accord pour qu’il y ait des évolutions dans nos modes de vie, mais dès lors qu’il est question de taxes (taxe carbone ou autre), les choses deviennent beaucoup plus compliquées. C’est là qu’on en vient à l’accusation d’écologie punitive par exemple, un terme qui arrive assez facilement dans les discours.

Pour les politiques, il apparaît donc très bénéfique de parler d’écologie, mais très dangereux politiquement de prendre de réelles mesures. Suffit-il vraiment d’en parler pour satisfaire le besoin d’écologie exprimé ? 

L’écologie revient de manière cyclique à l’agenda politique. Comme à l’occasion des élections européennes, lors desquelles les écologistes font leurs meilleurs scores. Et  chaque fois que les écologistes font de bons scores, les pouvoirs publics, et plus particulièrement l’exécutif, verdit son discours et assure avoir fait sa mue écologique. Cela a donné le Grenelle de l’environnement sous Nicolas Sarkozy, en 2007, ou les déclarations récentes d’Emmanuel Macron.

Je pense qu’un certain nombre de politiques sont persuadés qu’en matière d’environnement, il suffit de faire un ou deux beaux discours. Alexis Vrignon à franceinfo

 

Et il y en a eu, des beaux discours. On pense bien sûr à Jacques Chirac au sommet de la Terre en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Mais Georges Pompidou avait fait un discours du même ordre en 1971, à Chicago. Parler d’environnement, c’est consensuel dès lors qu’on reste un peu vague.

Toutefois, puisque la population a une plus grande connaissance des enjeux environnementaux, c’est en train de changer. Les électeurs savent que ce n’est pas en plantant deux ou trois arbres que l’on changera fondamentalement les choses.

Que penser des discours anti-écolo portés par des politiques ? Peut-on s’attendre à un retour de bâton après la mise en avant des questions environnementales ?

Jair Bolsonaro et Donald Trump ont été élus en niant et en remettant en cause les questions d’environnement, mais des catastrophes écologiques continuent de frapper le Brésil et les Etats-Unis.

De nombreux facteurs expliquent l’émergence de ces hommes politiques, mais leur volonté de mobiliser une rhétorique anti-environnementale est bien le signe que ce discours est bien présent. Le contredire, c’est aussi une façon de le prendre en compte. C’est parce que ces préoccupations sont fortes qu’il y a chez certains le besoin d’un contre-discours. La question qui se posera à l’avenir, c’est : est-ce que la présence au pouvoir de ces dirigeants traduit l’apparition d’un clivage entre, d’un côté, des écologistes – dont le périmètre reste à définir – et, de l’autre, des productivistes qui ne jureraient que par la mise en valeur des ressources, lesquelles n’attendraient que l’homme, son ingéniosité et sa technique pour être utilisées et résoudre tous les problèmes. Nous verrons bien si ce clivage émerge et finit par structurer la société.

La problématique de l’environnement : mode passagère ?

La problématique de  l’environnement : mode passagère ?

 

 L’environnement mode passagère ou mouvement de fond : les réflexions d’Alexis Vrignon, historien spécialiste des luttes environnementales. (France Info)

: Pour la première fois depuis la création, en 2013, du sondage Ipsos-Sopra Steria sur les fractures françaises, l’environnement arrive en tête des préoccupations, devant le pouvoir d’achat ou l’immigration, y compris chez les seniors. Pourquoi les Français s’inquiètent-ils aujourd’hui plus qu’hier ? 

 

Alexis Vrignon : Les chercheurs qui se posaient la question de l’évolution de la préoccupation environnementale estimaient, jusqu’à il y a encore une quinzaine d’années, que se soucier d’écologie relevait d’une évolution sociale. Dans un monde dans lequel les préoccupations primaires de l’être humain (avoir un toit, se nourrir) étaient écartées, les gens pouvaient se soucier de l’environnement. Cette interprétation a vieilli, car elle faisait de l’environnement une question secondaire.

Petit à petit, l’idée que l’environnement est une problématique de la vie de tous les jours s’est installée. Longtemps, on l’a réduit à la protection des petites fleurs et on a considéré que les problèmes se poseraient aux générations futures. Cela a eu un effet pernicieux : on a pensé « On verra plus tard. » Or, avec le dérèglement climatique à l’œuvre, on s’aperçoit que non seulement nous allons en pâtir, mais que nous en pâtissons déjà.

Un récent baromètre de l’Ademe [Agence de l'environnement et de maîtrise de l'énergie] assure par ailleurs qu’au-delà du réchauffement, la question de la pollution atmosphérique, notamment dans les grandes agglomérations, revient comme un élément déclencheur de sensibilisation à l’environnement. Elle soulève chez les Français des interrogations sur la place de l’automobile ou sur l’urbanisme, par exemple.

La pollution atmosphérique, on en parle depuis les années 1950. La nouveauté, c’est que cette réflexion s’intègre désormais à toute une vision du monde plus critique à l’égard du mode de développement actuel. Alexis Vrignonà franceinfo

A quand peut-on dater l’émergence d’une conscience environnementale en France ? 

La conscience écologique sous sa forme contemporaine, dont nous sommes les héritiers, est apparue dans les pays industrialisés autour des années 1960 et 1970. Cependant, de nouvelles études montrent que dès le XIXe siècle, et même auparavant, il existait de véritables réflexions sur notre relation à la nature, mais on n’appelait pas encore ça l’environnement. L’arrivée des machines de la révolution industrielle s’est accompagnée de toute une réflexion sur leur impact, notamment en Angleterre au milieu du XIXe siècle. En France, au XVIIIe siècle, toute une série de réglementations sont mises en place pour empêcher certains établissements, comme des tanneries, de polluer le voisinage.

Ce qui a freiné l’émergence d’une conscience écologique, c’est le triomphe d’un récit mobilisateur tourné vers le progrès. En associant progrès industriel, progrès social et progrès scientifique, on obtient un récit efficace qui a occulté une vraie préoccupation à l’égard de la nature qui existait auparavant.

Ce récit s’est fissuré dans les années 1970, c’est pourquoi on a vu l’essor d’une préoccupation, qui n’a jamais vraiment disparu mais qui a connu depuis une évolution en sinusoïde. Pour prendre l’exemple de la France, aux municipales de 1977, les écologistes font 10% à Paris : un score à peu près comparable à ce qu’ils peuvent espérer aujourd’hui, à en croire les sondages. Mais ensuite, dans les années 1980, les scores redescendent et disparaissent quasiment. Pour réapparaître dans le débat politique à la fin des années 1980.

Le ministère de l’Environnement est créé en 1971. Est-ce qu’il répond, justement, à l’émergence de cette conscience ? 

En 1971, la société française sort de dix années de changements profonds. Les années 1960 sont une période d’expansion et d’accélération. En une décennie, la surface urbanisée de la France double. La déconcentration industrielle entraîne le déplacement de structures jusqu’alors concentrées en région parisienne. Pour beaucoup de Français, les années 1960, c’est le moment où leur environnement quotidien, au sens le plus strict du terme – ce qui les entoure –, se transforme. Et c’est justement à cette époque qu’on observe l’apparition ou le renforcement d’associations de protection de la nature.

L’opinion joue pourtant un rôle modéré dans la création de structures étatiques en faveur de l’environnement. Ce sont plutôt des hauts fonctionnaires qui vont appuyer certains dossiers auprès de l’exécutif et obtenir la création des parcs naturels ou encore de l’agence de l’eau. N’oublions pas que nous sommes juste après 1968 et qu’il existe alors une certaine réceptivité à des pensées critiques à l’égard du développement et du productivisme. On remet en cause beaucoup de choses, ce qui encourage les initiatives écologiques. Beaucoup de critiques et d’analyses qui sont, dans une certaine mesure, encore pertinentes aujourd’hui, sont émises à ce moment-là.

Le premier titulaire du poste de ministre, Robert Poujade, a écrit un livre qui s’appelle Le Ministère de l’impossible pour expliquer le peu de poids qu’il avait dans les arbitrages face aux autres ministères, et notamment celui de l’Industrie. Plus tard Corinne Lepage, à l’Environnement en 1995-1996, a écrit On ne peut rien faire, madame la ministre…, dont le titre est aussi assez révélateur. Plus de vingt ans plus tard, même Nicolas Hulot, pourtant ministre d’Etat, perdait ses arbitrages face au ministre de l’Agriculture.

Comment expliquer ce recul de l’écologie en France après l’élan observé dans la société dans les années 1970 ? Les années 1980 marquent en effet l’explosion de la consommation, favorisée par la dérégulation des marchés…

A partir des années 1980, les mouvements de désindustrialisation entraînent un transfert des appareils productifs vers d’autres pays. Dans la société française, il y a une invisibilisation du processus productif, lequel s’installe en Chine ou ailleurs. Autre conséquence : la notion de crise économique s’ancre dans les esprits et prend le pas sur la crise écologique.

Plus tard, dans les années 1990, puis 2000, la question écologique redevient une préoccupation, mais on pense alors que l’informatique, puis internet, permettra de résoudre les problèmes posés par le productivisme et la société de croissance. On imaginait l’avenir dans la dématérialisation des processus productifs. Avec la dématérialisation, plus de problèmes causés par l’industrie. Même chez les penseurs écologistes, beaucoup adhéraient à ce récit.

La prise de conscience actuelle est d’autant plus forte que de nombreux travaux ont démontré que cette dématérialisation était un mirage, puisqu’elle repose sur des serveurs informatiques extrêmement énergivores et des appareils fabriqués avec des métaux rares. Non seulement on pensait que le modèle à venir serait propre, mais dans certaines mouvances du milieu écologiste on le pensait aussi politiquement vertueux : en développant une économie du partage, en permettant d’avoir des processus de décisions beaucoup plus horizontaux, etc. Tout cela n’est pas complètement faux, mais quand on observe l’émergence et l’affirmation des Gafa, on voit que les choses ne sont pas si simples.

L’environnement intéresse les citoyens par intermittence. La prise de conscience à laquelle nous assistons est-elle durable ? Ne suffira-t-il pas qu’une nouvelle crise émerge pour la balayer à nouveau ?

La balayer, je ne pense pas. La conscience écologique ne repose plus sur des concepts immatériels, mais sur du concret. A la différence d’autrefois, nous disposons de données scientifiques nouvelles et fiables. Par ailleurs, on peut observer empiriquement une évolution du climat. Quels que soient les défis ou les questions qui pourraient arriver à l’agenda politique ou médiatique, le réchauffement climatique, la pollution et les problèmes concrets qui en découlent demeurent et s’observent tous les jours.

Les débats sont houleux sur l’écologie, notamment sur la place de la voiture : les automobilistes sont présentés comme des pollueurs et les autres sont accusés d’être des « bobos » qui donnent des leçons et prennent l’avion pour partir en vacances. L’écologie ne reste-t-elle pas une source de clivages ?

Cette question soulève un point-clé qui est celui du distingo entre la conscience théorique d’un problème et la concrétisation. Car il existe un consensus de plus en plus large pour dire qu’il y a un problème. Là où c’est compliqué, c’est pour se mettre d’accord sur les actions concrètes à mettre en place.

Les enquêtes montrent une profonde ambivalence de la population à l’égard des politiques publiques qui pourraient être mise en œuvre. Alexis Vrignon à franceinfo

D’un côté, il y a toujours cette idée que l’action individuelle seule ne pourrait suffire, même si elle est nécessaire. Et de l’autre, un doute très profond à l’égard de l’efficacité de l’action publique. On s’en méfie et, surtout, on s’inquiète de l’éventualité de nouvelles taxes.

De plus en plus de Français seraient d’accord pour qu’il y ait des évolutions dans nos modes de vie, mais dès lors qu’il est question de taxes (taxe carbone ou autre), les choses deviennent beaucoup plus compliquées. C’est là qu’on en vient à l’accusation d’écologie punitive par exemple, un terme qui arrive assez facilement dans les discours.

Pour les politiques, il apparaît donc très bénéfique de parler d’écologie, mais très dangereux politiquement de prendre de réelles mesures. Suffit-il vraiment d’en parler pour satisfaire le besoin d’écologie exprimé ? 

L’écologie revient de manière cyclique à l’agenda politique. Comme à l’occasion des élections européennes, lors desquelles les écologistes font leurs meilleurs scores. Et  chaque fois que les écologistes font de bons scores, les pouvoirs publics, et plus particulièrement l’exécutif, verdit son discours et assure avoir fait sa mue écologique. Cela a donné le Grenelle de l’environnement sous Nicolas Sarkozy, en 2007, ou les déclarations récentes d’Emmanuel Macron.

Je pense qu’un certain nombre de politiques sont persuadés qu’en matière d’environnement, il suffit de faire un ou deux beaux discours. Alexis Vrignonà franceinfo

Et il y en a eu, des beaux discours. On pense bien sûr à Jacques Chirac au sommet de la Terre en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Mais Georges Pompidou avait fait un discours du même ordre en 1971, à Chicago. Parler d’environnement, c’est consensuel dès lors qu’on reste un peu vague.

Toutefois, puisque la population a une plus grande connaissance des enjeux environnementaux, c’est en train de changer. Les électeurs savent que ce n’est pas en plantant deux ou trois arbres que l’on changera fondamentalement les choses.

Que penser des discours anti-écolo portés par des politiques ? Peut-on s’attendre à un retour de bâton après la mise en avant des questions environnementales ?

Jair Bolsonaro et Donald Trump ont été élus en niant et en remettant en cause les questions d’environnement, mais des catastrophes écologiques continuent de frapper le Brésil et les Etats-Unis.

De nombreux facteurs expliquent l’émergence de ces hommes politiques, mais leur volonté de mobiliser une rhétorique anti-environnementale est bien le signe que ce discours est bien présent. Le contredire, c’est aussi une façon de le prendre en compte. C’est parce que ces préoccupations sont fortes qu’il y a chez certains le besoin d’un contre-discours. La question qui se posera à l’avenir, c’est : est-ce que la présence au pouvoir de ces dirigeants traduit l’apparition d’un clivage entre, d’un côté, des écologistes – dont le périmètre reste à définir – et, de l’autre, des productivistes qui ne jureraient que par la mise en valeur des ressources, lesquelles n’attendraient que l’homme, son ingéniosité et sa technique pour être utilisées et résoudre tous les problèmes. Nous verrons bien si ce clivage émerge et finit par structurer la société.

La complexe problématique de la crise économique (G. Bessay, expert en prospective)

La complexe problématique de la  crise économique (G. Bessay, expert en prospective)

Rien de fondamental ne pourra être résolu sans adhésion  à la complexité de la crise qui est à la fois .une crise, économique, sociétale, environnementale et culturelle. Les aspects socio-économiques sont les plus visibles (processus de production, marché du travail, technologie etc.) mais la crise est tout autant sociétale dans la mesure où elle affecte le rapport des citoyens à la démocratie et plus généralement aux valeurs notamment collectives.  Cette crise est systémique car  les transformations internes interagissent les unes sur les autres. Un des problèmes réside dans le fait qu’il n’existe pas de formation scientifique de type généraliste pour tenter de comprendre et d’expliquer les évolutions du système global dans lequel nous évoluons. D’une certaine façon au contraire,  nous assistons à un éclatement des connaissances qui certes s’approfondissent de façon spectaculaire mais de manière de plus en plus éclatée ; même si certaines découvertes d’un champ peuvent indiscutablement profiter à un autre. Ce qui est en cause, c’est  la nature des changements et aussi leur rythme. Jamais sans doute dans l’histoire humaine les transformations n’ont été aussi importantes et aussi rapides. Les changements ont été plus importants en quelques dizaines d’années que pendant des siècles et des millénaires, ils ont été encore plus rapides au cours de la dernière dizaine d’années. Les changements les plus médiatisées et les mieux connus du grand public concernent les domaines économiques et technologiques  avec leurs conséquences sociales. Les processus de production sont aujourd’hui complètement éclatés dans plusieurs pays qui se spécialisent sur un des éléments de la chaîne. Les grandes marques  se contentent  surtout du montage final voire  seulement du pilotage numérique de l’ensemble du système de production. C’est  valable d’abord évidemment pour l’industrie, mais cela affecte progressivement l’agriculture et surtout les services. Finalement,  le concept de nationalité d’un produit n’a plus beaucoup de sens. Le made in France par exemple est une fiction puisqu’il peut se limiter à l’apposition d’une étiquette ou d’un couverte pour que le produit importé devienne français. Il en est de même par exemple pour l’industrie automobile française  dans la plus grande partie vient de l’étranger. Cet éclatement est surtout le fruit de distorsions de concurrence relatives aux coûts sociaux, à la fiscalité et aux normes environnementales et sanitaires. La recomposition du produit final et sa distribution génèrent évidemment des gaspillages incalculables qui affectent l’environnement. Un simple yaourt peut nécessiter par exemple 1000 km de transport. On ne peut nier cependant certains aspects indiscutables du progrès matériel qui a permis à de plus en plus de populations de mieux se nourrir, se vêtir, s’instruire ,  se loger et vivre plus dignement. Par contre si le niveau moyen de satisfaction matérielle a augmenté, on ne peut contester l’augmentation des inégalités. Avec d’un côté des géants industriels, financiers ou des géants du numérique qui non seulement brassent  des milliards de profits   mais surtout imposent  une domination économique et culturelle. Dans l’agriculture,  l’industrialisation a permis de multiplier par 5 ou par 10 les rendements grâce à la mécanisation mais aussi à l’utilisation de cocktails chimiques dont  on ne pourra mesurer les effets sur la santé que dans des dizaines d’années par exemple concernant le développement des affections neurovégétatives ou des cancers. Concernant les inégalités,  il faut citer l’accès au logement de plus en plus difficile dans les grandes métropoles qui rejette dans les banlieues lointaines ou les zones rurales les catégories les moins favorisés. En France par exemple,  les couches moyennes sont progressivement chassées de Paris où il faut en moyenne 1 million d’euros pour un appartement à peu près décent. C’est un peu le même phénomène dans le monde entier ou dans des métropoles françaises de province. Les inégalités se développent aussi en matière de formation même si globalement les effectifs scolarisés augmentent et vont de plus en plus loin dans les études. Des études très approfondies pour certains ( notamment les écoles d’ingénieurs et certaines disciplines universitaires)  mais des études qui débouchent sur des diplômes fictifs pour d’autres condamnés à des emplois de faible qualification ou au chômage, un phénomène particulièrement français qui culturellement pointe l’apprentissage comme une sorte de tare sociale. D’un point de vue social, il n’est pas admissible que des pays développés comptent autant d’inégalités voire de pauvreté sans parler des gens dans la rue. Le domaine culturel est aussi affecté  avec d’un côté des productions de grande qualité mais de l’autre des productions de masse de type industriel faites  pour abêtir, endoctriner ou endormir. Pour s’en persuader, il suffit  d’analyser le contenu des 200 ou 300 chaînes de télévision disponibles en France. La complexité qui mériterait d’être bien davantage appropriée   crée une sorte de refuge vers  l’individualisme. Faute de réassurance identitaire, nombre de personnes se réfugient  dans le mirage d’un passé illusoire avec le fol espoir qu’il  prendra la place du  futur. Ce qui explique aussi les nouvelles résistances face aux flux migratoires considérés comme des facteurs anxiogènes économiques mais aussi culturels. Cela d’autant plus que les capacités d’intégration se sont considérablement affaiblies pour ne pas dire parfois écroulées dans certaines zones   D’où le développement de formes  de populisme  voire de néopoujadisme  et de nationalisme. Une sorte de reflexe  face à la peur des changements. Ce repli réactionnaire et individualiste remet en cause le ciment et le dynamisme qui fonde uen nation ; une  nation dont l’unité est mise en cause également  par le refuge dans des groupes identitaires religieux autant que civils. Un refuge qui peut se même se réduire à la cellule familiale voire encore moins. En bref,  la dimension collective fout le camp sauf dans quelques cercles très restreints et ou spécialisés. Ceci étant, tout cela se nourrit aussi de l’injustice,  des dysfonctionnements de l’anarchie des marchés et des flux  qui souffrent d’un manque évident de régulation et d’équité ;   Non seulement à  l’échelle européenne mais mondiale. Les facteurs explicatifs de cette crise sont nombreux et complexes, on ne saurait les résumer dans un court papier. Mais la première démarche pour mieux comprendre consisterait d’abord à admettre cette complexité. Cela pour éviter le piège du simplisme qui ne peut conduite qu’à la caricature. Les responsables chacun à leur échelle, tentent  bien de résoudre certains des effets de la crise mais ce sont le plus souvent des actes trop partiels et de court terme là ou il faudrait des orientations plus globales qui s’inscrivent dans le temps. De ce point de vue,  la démocratie en est sans doute encore au stade néandertalien concernant le mode d’élection et les conditions d’exercice du mandat. D’où l’insatisfaction générale et souvent partout dans le monde trop de contradictions entre les intentions affichées et les réalités pouvoir : De quoi nourrir un peu plus le populisme et l’incompréhension de la crise.

Eléments de problématique de la crise économique et sociétale (G. Bessay, expert en prospective)

Eléments de problématique de la crise économique et sociétale  (G. Bessay, expert en prospective)

Rien de fondamental ne pourra être résolu sans adhésion  à la complexité de la crise qui est à la fois .une crise, économique, sociétale, environnementale et culturelle. Les aspects socio-économiques sont les plus visibles (processus de production, marché du travail, technologie etc.) mais la crise est tout autant sociétale dans la mesure où elle affecte le rapport des citoyens à la démocratie et plus généralement aux valeurs notamment collectives.  Cette crise est systémique car  les transformations internes interagissent les unes sur les autres. Un des problèmes réside dans le fait qu’il n’existe pas de formation scientifique de type généraliste pour tenter de comprendre et d’expliquer les évolutions du système global dans lequel nous évoluons. D’une certaine façon au contraire,  nous assistons à un éclatement des connaissances qui certes s’approfondissent de façon spectaculaire mais de manière de plus en plus éclatée ; même si certaines découvertes d’un champ peuvent indiscutablement profiter à un autre. Ce qui est en cause, c’est  la nature des changements et aussi leur rythme. Jamais sans doute dans l’histoire humaine les transformations n’ont été aussi importantes et aussi rapides. Les changements ont été plus importants en quelques dizaines d’années que pendant des siècles et des millénaires, ils ont été encore plus rapides au cours de la dernière dizaine d’années. Les changements les plus médiatisées et les mieux connus du grand public concernent les domaines économiques et technologiques  avec leurs conséquences sociales. Les processus de production sont aujourd’hui complètement éclatés dans plusieurs pays qui se spécialisent sur un des éléments de la chaîne. Les grandes marques  se contentent  surtout du montage final voire  seulement du pilotage numérique de l’ensemble du système de production. C’est  valable d’abord évidemment pour l’industrie, mais cela affecte progressivement l’agriculture et surtout les services. Finalement,  le concept de nationalité d’un produit n’a plus beaucoup de sens. Le made in France par exemple est une fiction puisqu’il peut se limiter à l’apposition d’une étiquette ou d’un couverte pour que le produit importé devienne français. Il en est de même par exemple pour l’industrie automobile française  dans la plus grande partie vient de l’étranger. Cet éclatement est surtout le fruit de distorsions de concurrence relatives aux coûts sociaux, à la fiscalité et aux normes environnementales et sanitaires. La recomposition du produit final et sa distribution génèrent évidemment des gaspillages incalculables qui affectent l’environnement. Un simple yaourt peut nécessiter par exemple 1000 km de transport. On ne peut nier cependant certains aspects indiscutables du progrès matériel qui a permis à de plus en plus de populations de mieux se nourrir, se vêtir, s’instruire ,  se loger et vivre plus dignement. Par contre si le niveau moyen de satisfaction matérielle a augmenté, on ne peut contester l’augmentation des inégalités. Avec d’un côté des géants industriels, financiers ou des géants du numérique qui non seulement brassent  des milliards de profits   mais surtout imposent  une domination économique et culturelle. Dans l’agriculture,  l’industrialisation a permis de multiplier par 5 ou par 10 les rendements grâce à la mécanisation mais aussi à l’utilisation de cocktails chimiques dont  on ne pourra mesurer les effets sur la santé que dans des dizaines d’années par exemple concernant le développement des affections neurovégétatives ou des cancers. Concernant les inégalités,  il faut citer l’accès au logement de plus en plus difficile dans les grandes métropoles qui rejette dans les banlieues lointaines ou les zones rurales les catégories les moins favorisés. En France par exemple,  les couches moyennes sont progressivement chassées de Paris où il faut en moyenne 1 million d’euros pour un appartement à peu près décent. C’est un peu le même phénomène dans le monde entier ou dans des métropoles françaises de province. Les inégalités se développent aussi en matière de formation même si globalement les effectifs scolarisés augmentent et vont de plus en plus loin dans les études. Des études très approfondies pour certains ( notamment les écoles d’ingénieurs et certaines disciplines universitaires)  mais des études qui débouchent sur des diplômes fictifs pour d’autres condamnés à des emplois de faible qualification ou au chômage, un phénomène particulièrement français qui culturellement pointe l’apprentissage comme une sorte de tare sociale. D’un point de vue social, il n’est pas admissible que des pays développés comptent autant d’inégalités voire de pauvreté sans parler des gens dans la rue. Le domaine culturel est aussi affecté  avec d’un côté des productions de grande qualité mais de l’autre des productions de masse de type industriel faites  pour abêtir, endoctriner ou endormir. Pour s’en persuader, il suffit  d’analyser le contenu des 200 ou 300 chaînes de télévision disponibles en France. La complexité qui mériterait d’être bien davantage appropriée   crée une sorte de refuge vers  l’individualisme. Faute de réassurance identitaire, nombre de personnes se réfugient  dans le mirage d’un passé illusoire avec le fol espoir qu’il  prendra la place du  futur. Ce qui explique aussi les nouvelles résistances face aux flux migratoires considérés comme des facteurs anxiogènes économiques mais aussi culturels. Cela d’autant plus que les capacités d’intégration se sont considérablement affaiblies pour ne pas dire parfois écroulées dans certaines zones   D’où le développement de formes  de populisme  voire de néopoujadisme  et de nationalisme. Une sorte de reflexe  face à la peur des changements. Ce repli réactionnaire et individualiste remet en cause le ciment et le dynamisme qui fonde uen nation ; une  nation dont l’unité est mise en cause également  par le refuge dans des groupes identitaires religieux autant que civils. Un refuge qui peut se même se réduire à la cellule familiale voire encore moins. En bref,  la dimension collective fout le camp sauf dans quelques cercles très restreints. Ceci étant, tout cela se nourrit aussi de l’injustice,  des dysfonctionnements de l’anarchie des marchés et des flux  qui souffrent d’un manque évident de régulation et d’équité ;   Non seulement à  l’échelle européenne mais mondiale. Les facteurs explicatifs de cette crise sont nombreux et complexes, on ne saurait les résumer dans un court papier. Mais la première démarche pour mieux comprendre consisterait d’abord à admettre cette complexité. Cela pour éviter le piège du simplisme qui ne peut conduite qu’à la caricature. Les responsables chacun à leur échelle, tentent  bien de résoudre certains des effets de la crise mais ce sont le plus souvent des actes trop partiels et de court terme là ou il faudrait des orientations plus globales qui s’inscrivent dans le temps. De ce point de vue,  la démocratie en est sans doute encore au stade néandertalien concernant le mode d’élection et les conditions d’exercice du mandat. D’où l’insatisfaction générale et souvent partout dans le monde trop de contradictions entre les intentions affichées et les réalités pouvoir : De quoi nourrir un peu plus le populisme et l’incompréhension de la crise.

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