Archive pour le Tag 'politiques'

Crise de l’électricité : conséquence des choix politiques

Crise de l’électricité : conséquence des choix politiques

 Si le gouvernement multiplie les annonces rassurantes face à la crise énergétique, son discours masque mal le fait que la situation actuelle résulte d’abord de choix qui ont été faits durant les dix dernières années. Et la crise ukrainienne aura servi de révélateur de l’absence d’une vision de long terme de notre politique énergétique. Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources (*). ( la Tribune)

 

Ce n’est pas bien, paraît-il, de remuer le passé politique pour parler d’erreurs fatales, surtout s’il est proche. Ce n’est pas bien parce que ce n’est pas positif, pas constructif, cela impose l’humilité aux responsables et n’apporte rien aux éventuelles solutions. Bref, c’est une perte de temps.

En effet, à quoi cela sert-il de répéter que l’électricité française est plantée à cause des deux derniers mandats présidentiels qui ont décidé des choses sans intelligence ni compétences et sans prévoir l’incroyable ? C’est une grave faute politique et non pas un accident industriel.

À quoi cela sert-il d’écrire encore et toujours que ramener la part de l’électricité nucléaire à 50 %, fermer Fessenheim, abandonner Astrid, sans solution opérationnelle fiable ? Le fruit subtil du déclassement PISA dirait : c’était « déconner grave ».

Il n’y a qu’à constater la tragédie industrielle allemande pour s’en rendre compte. Où sera la solution miracle des renouvelables allemands cet hiver ? Dans le charbon ! Alors que l’on dit, à la mode d’un général Tapioca qui se défausserait sur ses guérilleros, que les coupables sont EDF, ou les deux producteurs d’électricité allemands, Uniper en faillite et RWE. La France vaut mieux que cela. Si le bilan énergétique d’Angela Merkel est questionné, qui questionne celui de Paris ?

À quoi cela sert-il de rappeler que la communication performative ne fonctionne pas, ni dans l’industrie ni dans l’énergie? La communication performative est utilisée par le maire d’une commune pour que le couple qui se présente devant lui passe du statut de deux célibataires à celui d’un couple marié. Elle provoque ce changement immédiat.

La communication en imitation de la performative est la cause d’une France en charge mentale excessive, psychologiquement plantée et peut être ex abruto électriquement plantée cet hiver. Cette communication ne donne en effet aucun électron supplémentaire lorsque l’on décide de la construction future de nouveaux réacteurs, sans pour autant annuler en plein crise de souveraineté la fermeture des centrales actuelles qui sont efficaces, non dangereuses et rentables, comme l’était Fessenheim. L’énergie c’est le temps long, il ne faut jamais se tromper.

À quoi cela sert-il de répéter que grâce à un esprit transgressif le régime de l’Arenh qui tue EDF aurait dû être aboli depuis longtemps au lieu de le consolider par le décret du 11 mars 2022 ? Sinon à quoi sert-il d’avoir un esprit transgressif ?

À quoi cela sert-il de répéter que la gazoduc Midcat reliant l’Espagne à l’Europe du Nord est utile, car l’Espagne a des capacités de GNL inusitées ? Refuser cette redondance de sécurité pour le long terme est de la même impréparation vis-à-vis de l’impensable que la fermeture de centrales nucléaires sans une alternative fiable.

À quoi cela sert-il de rappeler que l’arrêt des réacteurs du programme Astrid était une bêtise, car il démobilise les chercheurs qui chercheront autre chose autre part ? Alors que ce type de réacteurs, qui brûle les déchets des centrales actuelles, est la pièce manquante à l’économie circulaire du nucléaire. Il assurera une électricité sans limites pendant au moins 2000 ans à toute l’Europe, puisqu’ils sont le cercle vertueux brûlant les déchets entreposés dans toutes les piscines de refroidissement disposées sur notre continent européens ; sans plus jamais d’uranium minier. De plus, pour appuyer là où cela fait mal, la Russie construit déjà un tel réacteur de nouvelle génération, il sera opérationnel en 2026.

Et puis il y a les causes diverses.

À quoi cela sert-il de répéter qu’au lieu d’interdire le stationnement de scooters à Paris, un décret devrait obliger l’installation de panneaux solaires sur toutes les toitures et façades d’immeubles ; et au lieu de subventionner les éoliennes, payons massivement la disparition des chaudières au fioul ?

À quoi sert-il de démasquer des « happy few » qui ont bénéficié de la désindustrialisation française ? À révéler une forme de décadence industrielle !

À quoi bon parler du complot « des métaux rares » et de la corruption qui le paye pour contrer l’incontestable progrès qu’est la voiture électrique ? Et pour en revenir au plantage électrique français, à quoi bon répéter qu’Areva a perdu la boule parce qu’il a tout simplement été géré par des incompétences qui comparaient l’entreprise à une cafetière Nespresso ; l’affaire Uramin, qui n’est pas encore jugée, en présente tous les symptômes.

Cet aggiornamento sert à parler vrai, juste quelques secondes, pour tuer le cynisme à la mode dans notre pays et nous redonner l’envie du courage, parce que combien de Françaises et de Français se battraient pour défendre la France ; à la manière héroïque des Ukrainiennes et des Ukrainiens ?

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(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux.

Pas de démocratie sans évaluation des politiques publiques

Pas de démocratie sans évaluation des  politiques publiques 

Les études visant à mesurer l’impact réel d’une loi à partir de données et de méthodes scientifiques sont toujours plus fréquentes, relève le politiste Adam Baïz, Economiste (PhD) et enseignant à Sciences Po, qui souligne, dans une tribune au « Monde », leur importance pour le débat démocratique.

 

Un point de vue intéressant sur un sujet médiatiquement très peu abordé pourtant essentiel pour la démocratie. Reste qu’il manque le deuxième volet important : l’évaluation d’une politique publique après sa mise en œuvre  voire out au long de son application. L’absence d’évaluation ouvre en effet la porte à toutes les démagogies. NDLR

Evaluer une politique publique, c’est porter une appréciation sur son impact, à partir de données et de méthodes scientifiques. Il peut s’agir d’évaluer l’impact d’une campagne de vaccination sur la santé publique, l’impact d’une réforme fiscale sur le pouvoir d’achat, ou encore l’impact du dédoublement des classes sur le niveau scolaire des élèves.

L’évaluation des politiques publiques a véritablement démarré en France dans les années 2000, soit quarante ans après les Etats-Unis. Elle se développe rapidement. Mais sert-elle vraiment à éclairer la décision politique ?

Afin d’en juger, nous avons étudié (« Quelles évaluations des politiques publiques pour quelles utilisations ? », Adam Baïz et al., France Stratégie, juin 2022) 262 lois votées entre 2008 et 2020, dans des domaines aussi variés que la santé, l’éducation, les finances ou encore la sécurité. Et nous avons cherché à savoir si le Parlement et le gouvernement mobilisent vraiment les évaluations de politique publique en amont et en aval du vote de la loi

En amont du vote de la loi, le Parlement et dans une moindre mesure le gouvernement mobilisent bel et bien un nombre croissant d’évaluations de politique publique. Pour chaque loi, ils citent huit évaluations en 2008, et près de 25 en 2020. Il s’agit pour l’essentiel de rapports d’institutions publiques (Insee, ministères, Cour des comptes, etc.), de rapports parlementaires et de rapports d’experts et de chercheurs.

Ces rapports éclairent diversement les débats parlementaires, en fournissant de l’expertise sur des politiques comparables, des retours du terrain ou encore des expériences internationales. Rares sont les lois pour lesquelles aucune évaluation n’est citée ; à l’inverse pour certaines lois, comme la loi d’orientation des mobilités de 2019, plus de 100 évaluations sont citées dans les débats parlementaires.

Inflation : politiques gouvernementales insignifiantes

Inflation : l’insignifiance des politiques gouvernementales

 

 Contrairement à ce qu’avait affirmé par exemple le ministre français des finances, on est loin encore du pic d’inflation. Une inflation qu’on croyait passagère mais qui va s’installer notamment en raison de la crise énergétique ( les prix de l’électricité par exemple pourraient doubler). Sur le front de la lutte pour juguler la hausse généralisée des prix aux Etats-Unis et en Europe, les gouvernements se déchargent de leurs responsabilités sur les banques centrales. Mais c’est oublier que cette lutte contre l’inflation a également une composante budgétaire. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC. (la Tribune)

 

L’inflation continue de déferler sur l’ensemble de la planète et l’Europe n’y échappe pas. L’inflation dans la zone euro se situe à 8,9% en juillet 2022 contre 2,2% en juillet 2021. La Belgique, l’Espagne, la Grèce et les Pays-Bas ont dépassé les 10% tout comme le Royaume-Unis et l’OCDE dans son ensemble (10,3%), la France faisant figure d’exception avec ses 6,8%. Seul le Japon (2,2%) et dans une moindre mesure la Suisse (3,4%) semblent y échapper pour l’instant.

Le choc sur le pouvoir d’achat des ménages génère une forte pression populaire sur les dirigeants politiques qui, sans surprise, se défaussent en cherchant des boucs émissaires et des justifications tout en dénonçant le nouveau fléau. Toute honte bue, le président des États-Unis Joe Biden explique que l’inflation est le prix à payer pour le retour rapide au plein-emploi alors que les dirigeants européens affirment que c’est le prix à payer pour le combat contre l’invasion russe. Il n’y a plus de place dans la nouvelle vulgate pour le « quoi qu’il en coûte » contre le fléau du Covid.

Peu désireux d’assumer ni leur part de responsabilité, ni le coût politique d’une politique anti-inflationniste sérieuse, les dirigeants politiques laissent la responsabilité de la politique anti-inflationniste aux banques centrales arguant que la stabilité des prix est de leur ressort, ce qui n’est que partiellement vrai. La lutte contre l’inflation a une composante budgétaire relevant du gouvernement et une composante monétaire relevant de la banque centrale, les deux étant censées se compléter.

Les gouvernements étant aux abonnés absents, la lutte contre l’inflation repose actuellement entièrement sur la composante monétaire. Celle-ci passe essentiellement par la hausse des taux d’intérêt directeurs, chaque banque centrale ayant son taux d’intervention spécifique. Aux États-Unis, il s’agit essentiellement du taux de rémunération des réserves bancaires (depuis 2008). Il y a trois taux d’intervention dans la zone euro le plus important étant le taux auquel la BCE prête des liquidités aux banques commerciales pour une très courte durée. Pour longtemps à zéro, il vient d’être augmenté à 0.50% en juillet. Le taux de rémunération des réserves, négatif depuis 2014, a été enfin remis à zéro par la même décision. Partout dans le monde, les taux devraient passer de zéro en décembre 2021 à plus de 2% en décembre 2022, par des hausses successives et par paliers. La vitesse élevée d’augmentation des taux révèle le retard pris par les Banques centrales dans la prise en compte du danger inflationniste.

L’inflation actuelle s’explique essentiellement par l’écart entre la production potentielle – ce que le secteur productif peut réaliser en utilisant au mieux les ressources disponibles – et la demande globale. Pour lutter contre l’inflation actuelle, il faut que la demande globale soit inférieure à la production potentielle pour un certain temps. L’une des deux faces du problème, outre la demande gonflée artificiellement par les politiques de relance Covid, est que la production potentielle demeure affectée par le dysfonctionnement de l’économie chinoise, les tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine et les conséquences à long terme de la crise sanitaire. La hausse des taux d’intérêt devrait réduire toutes les dépenses financées par emprunt, essentiellement l’investissement. Si sur le papier, le ralentissement de l’investissement va bien ralentir la demande globale et donc réduire l’inflation, il nous semble néanmoins absurde de freiner l’investissement productif dans la période actuelle. Il serait plus approprié de s’attaquer aux autres composantes de la demande globale en modérant directement les dépenses publiques et en ralentissant la consommation des ménages via une augmentation des impôts ou une augmentation de la TVA. Sans surprise, les gouvernements n’ont aucune intention de risquer leur capital électoral avec des mesures nécessaires mais impopulaires.

L’absence de mesure anti-inflationniste de la part des gouvernements provient également d’un calcul cynique des bienfaits d’une inflation de court terme qui reviendrait en quelques années à son niveau initial par la seule action des banques centrales. Le premier est la baisse automatique du poids de la dette du fait de l’augmentation du revenu national due à l’inflation. Toutefois cette diminution ne va pas être spectaculaire car une partie de la dette a ses taux d’intérêts indexés sur l’inflation (12% en France), et les dettes nouvelles seront émises à des taux plus importants. Pour que cette petite entourloupe fonctionne, il faut que les taux de long terme n’augmentent pas trop vite. Pour cela il faut faire croire aux investisseurs que l’inflation redescendra très vite vers les 2%. Ce message est martelé par les officiels de la BCE et de la Fed, sans grande base empirique à notre avis.

Baisse des salaires réels dans le sud de l’Europe

Enfin, pour les pays du sud de l’Europe (France incluse), cette augmentation rapide et non anticipée de l’inflation a l’immense et cynique avantage de faire (enfin) baisser les salaires réels. Pendant des années, les pays du sud de la zone euro fonctionnaient avec des taux de chômage structurels très élevés et une compétitivité à l’export dégradée, causés par un coût du travail – salaires et taxes sur le travail – extrêmement élevé, comparé à la productivité, notamment pour les travailleurs faiblement qualifiés. Quand elles ne sortaient pas du marché tout simplement, les entreprises préféraient délocaliser ou investir en technologie pour remplacer le travail. L’inflation actuelle devient l’outil magique pour éroder les salaires et repousser la réforme du marché du travail aux calendes grecques. Au premier trimestre 2022 les salaires et traitements n’ont augmenté que de 3,3% dans la zone euro comparé au premier trimestre 2021 alors que l’inflation était déjà à 7,4% en mars 2022. Si aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce mécanisme est facteur d’inquiétude, car le marché du travail est déjà très tendu (taux de chômage respectivement à 3,5% et 3,8% en juillet), en France et autres pays du Sud la diminution du chômage est une bonne nouvelle. En juin 2022, le taux de chômage de la zone euro était de 6,6%, comparée à 7,9% en juin 2021 (Données Eurostat). En France, il est tombé de 8,1% à 7,2% sur la même période. Ces taux de chômage ne dépassent plus les 8% qu’en Italie, Grèce et Espagne, mais sont en baisse aussi dans ces pays.

Emmanuel Macron a promis un retour au plein emploi en France pour la fin du quinquennat. Cela reste possible puisque, pour l’instant, les salaires augmentent moins vite que les prix ce qui fait diminuer le salaire réel et soutient la demande de travail. Cette dynamique est toutefois fragile. Le SMIC est déjà indexé sur un taux d’inflation (subie par les ménages les plus modestes). Si lors des prochaines négociations salariales, les syndicats obtiennent une compensation de l’inflation, ce sera la fin de ce mécanisme anti-chômage. Le gouvernement devra alors faire face au carré maléfique inflation-chômage-récession-déséquilibre extérieur et ne pourra plus esquiver un tour de vis budgétaire. Pour la réforme du marché du travail, il faudra vraisemblablement attendre la prochaine reprise mondiale.

Les politiques climatiques victimes de Poutine

Les politiques climatiques victimes  de Poutine 

 

Les sanctions contre la Russie ont un impact sur la politique climatique de Vladimir Poutine mais aussi sur la science du climat nationale. Par Katja Doose, University of Fribourg et Alexander Vorbrugg, Universide Berne

 

Alors que l’Union européenne vient de conclure un accord sur l’embargo du pétrole russe, l’impact des sanctions liées à la guerre sur la transition énergétique de l’Europe et sur les efforts de décarbonation du monde est intensément discuté.

Mais les sanctions ont également de fortes implications pour la transition écologique de la Russie, déjà lente et plutôt incertaine, qu’il s’agisse de la modernisation de son secteur énergétique ou de la science du climat. Ce que la Russie fait ou ne fait pas a une importance certaine pour le reste d’entre nous : la onzième économie mondiale est également le quatrième plus grand émetteur de gaz à effet de serre, le deuxième plus grand exportateur de pétrole brut, et le plus grand exportateur de gaz. L’économie russe est fortement tributaire de l’exploitation des industries à forte intensité énergétique et des énergies fossiles, le pétrole et le gaz représentant à eux seuls 35-40 % des recettes du budget fédéral ces dernières années. Les hydrocarbures alimentent la richesse et le pouvoir de l’élite russe, mais sont également présentés comme une source de sécurité énergétique et de bien-être pour les citoyens russes.

Jusqu’à récemment, la Russie a longtemps été considérée comme un pays dont la position dans les négociations internationales sur le climat est peu reluisante ; au mieux, elle est un acteur passif, au pire un saboteur actif des ambitions internationales. Toutefois, les choses ont changé ces dernières années, notamment à partir de novembre 2021, lorsque son gouvernement a adopté une loi-cadre sur le climat avec un objectif de zéro émission nette d’ici 2060. L’année 2021 seule a également vu l’introduction d’un système de déclaration des émissions de gaz à effet de serre pour les grands émetteurs, l’adoption de son premier plan national d’adaptation au climat et le lancement d’une expérience d’échange de carbone dans sa région éloignée d’Extrême-Orient visant à atteindre la neutralité carbone d’ici 2025.

Certains diront que l’impulsion de ces initiatives vient de l’extérieur du pays. Par exemple, dans le cadre du paquet « Green Deal » de l’Union européenne, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) doit imposer un prix du carbone sur les importations entrant sur le marché unique européen en provenance de pays non membres de l’UE, comme la Russie, à partir de 2026. Ce tarif frontalier, qui permettrait de couvrir les importations par une tarification du carbone équivalente à celle du marché européen (le système d’échange de quotas d’émission), a été crédité pour avoir incité le gouvernement et l’industrie russes à prendre enfin le changement climatique au sérieux.

Cependant, pour chaque jour de guerre qui passe, ces incitations extérieures perdent encore de leur force, rendant la politique climatique interne de la Russie plus incertaine que jamais.

D’une part, il serait incorrect de dire qu’il ne reste rien de la politique climatique russe. En réalité, les programmes politiques et les stratégies commerciales « vertes » d’aujourd’hui ne dépendent pas entièrement de la pression étrangère. Bien que le parlement russe, la Douma, ait débattu de la sortie de l’Accord de Paris en mai 2022, la volonté politique de le maintenir demeure. Le président de la commission de l’écologie, des ressources naturelles et de la protection de l’environnement de la Douma, Viatcheslav Fetisov, a par exemple déclaré :

« La Russie n’a pas l’intention de se retirer de l’Accord de Paris sur le climat et ne va pas renoncer à la mise en œuvre du plus important instrument juridique international en matière d’environnement. »

Les agences d’État, les entreprises, les groupes de réflexion et autres institutions qui ont développé des stratégies « vertes » au cours des dernières années insistent sur leur pertinence durable pour la lutte mondiale contre le changement climatique, mais aussi les impacts climatiques sur la Russie et les perspectives commerciales futures. Le responsable du programme climat du WWF Russie, Alexeï Kokorine, a même exprimé son optimisme quant au fait que les excédents de gaz liés aux sanctions pourraient être utilisés pour remplacer le charbon du pays et de ce fait, permettre aux émissions de gaz à effet de serre du pays de baisser.

Pourtant, il est indéniable que la crise économique, les sanctions et le renforcement de la rhétorique anti-occidentale engendrée par la guerre ont rendu plus difficile la poursuite les objectifs de décarbonation. Les politiciens et les lobbyistes qui s’étaient déjà opposés aux efforts climatiques ont saisi l’occasion pour demander le retrait de l’accord de Paris.

De nombreuses entreprises profitent de la situation pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il réduise la réglementation environnementale dans le but de les aider à faire face à des circonstances économiques plus difficiles, des projets de loi récents allant déjà dans ce sens. Plus précisément, le gouvernement s’est récemment entretenu auprès des entreprises du secteur de l’énergie sur la possibilité d’assouplir la déclaration et la vérification des émissions de gaz à effet de serre. Par exemple, l’un des plus grands fournisseurs de pétrole du pays, Lukoil, a fait pression sur le gouvernement pour qu’il supprime une législation obligeant les grandes entreprises énergétiques à vérifier leurs rapports sur les émissions de gaz à effet de serre auprès d’une société indépendante à partir du 1er janvier 2023.

Les restrictions sur l’importation de technologies, la diminution des sources de capitaux étrangers et le gel des programmes internationaux ont encore freiné les plans de modernisation des vieilles industries du pays. Le jeune secteur russe des énergies renouvelables a également été touché, certains investisseurs internationaux (dont Vestas, Fortum et ENEL) interrompent leurs projets en Russie ou se retirent même complètement du pays.

Cette situation a incité les politiciens, les hommes d’affaires et les scientifiques à discuter des alternatives aux technologies étrangères et des options nationales pour financer la transition énergétique.

En outre, les sanctions ont fait payer un lourd tribut à la science du climat en Russie, ce qui pose problème tant à ceux qui mettent en œuvre des mesures concrètes de décarbonation en Russie qu’à la communauté scientifique mondiale. Cette situation est particulièrement choquante par rapport à d’autres exemples dans l’histoire de la Russie où les scientifiques ont réussi à surmonter les tensions politiques avec l’Occident. Malgré la guerre froide, les climatologues sont parvenus à faire progresser la science du climat mondiale dans le cadre de l’accord environnemental conclu en 1972 entre les États-Unis et l’URSS, permettant l’échange de données, d’équipements et de publications conjointes.

En revanche, les gouvernements et les organismes scientifiques du monde entier ont désormais sanctionné les institutions de recherche russes. Entre-temps, l’UE a suspendu la participation de la Russie à son programme de recherche phare Horizon Europe et les conseils nationaux de recherche de plusieurs États européens ont mis en pause les collaborations avec la Russie.

Les domaines de recherche qui dépendent des équipements étrangers sont particulièrement touchés. Par exemple, l’Institut Max Planck (MPI) en Allemagne a reçu une liste de 64 pages contenant des appareils électroniques que l’UE interdit aux scientifiques de partager avec leurs collègues russes au motif qu’ils pourraient être utilisés à des fins militaires. Début février, le gouvernement russe a annoncé (au moment de la rédaction de cet article, environ 92 millions de dollars) dans la recherche sur le climat et la décarbonation, et créer un système russe de suivi des émissions de carbone.

Cependant, Alexandre Tchernokoulski, un climatologue de l’Institut de physique atmosphérique à l’Académie des Sciences russe, nous a dit que le futur du projet demeure incertain en l’absence de cet équipement étranger. De la même manière, depuis plusieurs années, des scientifiques russes et allemands mesurent les changements de concentration de CO2 dans l’atmosphère depuis l’observatoire ZOTTO, situé dans une grande tour de la région de Krasnoïarsk, dans le sud-ouest de la Sibérie.

Cette région est considérée comme un endroit sensible en vertu de son potentiel de stockage – et par conséquent, fuite – de grandes quantités de carbone. Là encore, lors d’un échange d’e-mails, la scientifique du MPI Sönke Zaehle a mis en garde quant au futur de la station dans un avenir relativement proche, dû au manque d’entretien du côté germanique.

La recherche dans la zone arctique est cruciale afin de comprendre le changement climatique. Ici aussi, au moins une douzaine de collaborations internationales avec la Russie ont été retardées. La maintenance des systèmes de mesure à long terme, cruciaux pour la modélisation des changements climatiques, pose des problèmes particuliers. « Il y a cette crainte d’un angle mort, quel que soit le sujet de recherche dans l’Arctique que vous abordez, » nous a confié Anne Morgenstern, coordinatrice de la coopération scientifique de l’Institut allemand Alfred Wegener avec la Russie.

Les climatologues russes ont également perdu l’accès au Climate Data Store, qui fournit un point d’accès unique à un large éventail de données climatiques pour les climats passés, présents et futurs, notamment des observations par satellite, des mesures in situ, des projections de modèles climatiques et des prévisions saisonnières. Ils ne peuvent plus non plus accéder aux superordinateurs basés dans d’autres pays, et le départ d’entreprises technologiques telles que Intel entraînera à terme une détérioration des capacités de calcul en général, selon Evguéni Volodine, modélisateur climatique à l’Institut de mathématiques computationnelles de l’Académie des Sciences de Russie.

Les préoccupations environnementales risquent d’être mises de côté en temps de guerre. Cependant, à un moment de l’histoire du monde où les possibilités d’atténuer la catastrophe climatique s’amenuisent, nous pensons que subordonner les questions climatiques aux diktats et aux temporalités de la guerre n’est pas une option. Les tentatives d’arrêter la guerre doivent s’accompagner d’efforts pour faire avancer la coopération et l’action climatique transnationale, malgré les dommages et les dilemmes causés par la guerre de la Russie. Des objectifs climatiques internationaux ambitieux, y compris l’élimination progressive de la production de pétrole et de gaz aussi rapidement que possible, sont essentiels pour accroître la pression sur l’industrie des combustibles fossiles et la machine de guerre, et pour soutenir les forces qui, en Russie, s’accrochent encore à la décarbonation.

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Par Katja Doose, Senior researcher, University of Fribourg et Alexander Vorbrugg, Geographer, Université de Berne

Cet article a été écrit en collaboration avec Angelina Davydova, journaliste spécialisée dans l’environnement et le climat. Elle est actuellement membre du programme Media in Cooperation and Transition (MICT) basé à Berlin et coordinatrice de N-ost, un réseau de journalisme transfrontalier.

La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Inflation : l’insignifiance des politiques gouvernementales

Inflation : l’insignifiance des politiques gouvernementales

 

 Sur le front de la lutte pour juguler la hausse généralisée des prix aux Etats-Unis et en Europe, les gouvernements se déchargent de leurs responsabilités sur les banques centrales. Mais c’est oublier que cette lutte contre l’inflation a également une composante budgétaire. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC. (la Tribune)

 

L’inflation continue de déferler sur l’ensemble de la planète et l’Europe n’y échappe pas. L’inflation dans la zone euro se situe à 8,9% en juillet 2022 contre 2,2% en juillet 2021. La Belgique, l’Espagne, la Grèce et les Pays-Bas ont dépassé les 10% tout comme le Royaume-Unis et l’OCDE dans son ensemble (10,3%), la France faisant figure d’exception avec ses 6,8%. Seul le Japon (2,2%) et dans une moindre mesure la Suisse (3,4%) semblent y échapper pour l’instant.

Le choc sur le pouvoir d’achat des ménages génère une forte pression populaire sur les dirigeants politiques qui, sans surprise, se défaussent en cherchant des boucs émissaires et des justifications tout en dénonçant le nouveau fléau. Toute honte bue, le président des États-Unis Joe Biden explique que l’inflation est le prix à payer pour le retour rapide au plein-emploi alors que les dirigeants européens affirment que c’est le prix à payer pour le combat contre l’invasion russe. Il n’y a plus de place dans la nouvelle vulgate pour le « quoi qu’il en coûte » contre le fléau du Covid.

Peu désireux d’assumer ni leur part de responsabilité, ni le coût politique d’une politique anti-inflationniste sérieuse, les dirigeants politiques laissent la responsabilité de la politique anti-inflationniste aux banques centrales arguant que la stabilité des prix est de leur ressort, ce qui n’est que partiellement vrai. La lutte contre l’inflation a une composante budgétaire relevant du gouvernement et une composante monétaire relevant de la banque centrale, les deux étant censées se compléter.

Les gouvernements étant aux abonnés absents, la lutte contre l’inflation repose actuellement entièrement sur la composante monétaire. Celle-ci passe essentiellement par la hausse des taux d’intérêt directeurs, chaque banque centrale ayant son taux d’intervention spécifique. Aux États-Unis, il s’agit essentiellement du taux de rémunération des réserves bancaires (depuis 2008). Il y a trois taux d’intervention dans la zone euro le plus important étant le taux auquel la BCE prête des liquidités aux banques commerciales pour une très courte durée. Pour longtemps à zéro, il vient d’être augmenté à 0.50% en juillet. Le taux de rémunération des réserves, négatif depuis 2014, a été enfin remis à zéro par la même décision. Partout dans le monde, les taux devraient passer de zéro en décembre 2021 à plus de 2% en décembre 2022, par des hausses successives et par paliers. La vitesse élevée d’augmentation des taux révèle le retard pris par les Banques centrales dans la prise en compte du danger inflationniste.

L’inflation actuelle s’explique essentiellement par l’écart entre la production potentielle – ce que le secteur productif peut réaliser en utilisant au mieux les ressources disponibles – et la demande globale. Pour lutter contre l’inflation actuelle, il faut que la demande globale soit inférieure à la production potentielle pour un certain temps. L’une des deux faces du problème, outre la demande gonflée artificiellement par les politiques de relance Covid, est que la production potentielle demeure affectée par le dysfonctionnement de l’économie chinoise, les tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine et les conséquences à long terme de la crise sanitaire. La hausse des taux d’intérêt devrait réduire toutes les dépenses financées par emprunt, essentiellement l’investissement. Si sur le papier, le ralentissement de l’investissement va bien ralentir la demande globale et donc réduire l’inflation, il nous semble néanmoins absurde de freiner l’investissement productif dans la période actuelle. Il serait plus approprié de s’attaquer aux autres composantes de la demande globale en modérant directement les dépenses publiques et en ralentissant la consommation des ménages via une augmentation des impôts ou une augmentation de la TVA. Sans surprise, les gouvernements n’ont aucune intention de risquer leur capital électoral avec des mesures nécessaires mais impopulaires.

L’absence de mesure anti-inflationniste de la part des gouvernements provient également d’un calcul cynique des bienfaits d’une inflation de court terme qui reviendrait en quelques années à son niveau initial par la seule action des banques centrales. Le premier est la baisse automatique du poids de la dette du fait de l’augmentation du revenu national due à l’inflation. Toutefois cette diminution ne va pas être spectaculaire car une partie de la dette a ses taux d’intérêts indexés sur l’inflation (12% en France), et les dettes nouvelles seront émises à des taux plus importants. Pour que cette petite entourloupe fonctionne, il faut que les taux de long terme n’augmentent pas trop vite. Pour cela il faut faire croire aux investisseurs que l’inflation redescendra très vite vers les 2%. Ce message est martelé par les officiels de la BCE et de la Fed, sans grande base empirique à notre avis.

Baisse des salaires réels dans le sud de l’Europe

Enfin, pour les pays du sud de l’Europe (France incluse), cette augmentation rapide et non anticipée de l’inflation a l’immense et cynique avantage de faire (enfin) baisser les salaires réels. Pendant des années, les pays du sud de la zone euro fonctionnaient avec des taux de chômage structurels très élevés et une compétitivité à l’export dégradée, causés par un coût du travail – salaires et taxes sur le travail – extrêmement élevé, comparé à la productivité, notamment pour les travailleurs faiblement qualifiés. Quand elles ne sortaient pas du marché tout simplement, les entreprises préféraient délocaliser ou investir en technologie pour remplacer le travail. L’inflation actuelle devient l’outil magique pour éroder les salaires et repousser la réforme du marché du travail aux calendes grecques. Au premier trimestre 2022 les salaires et traitements n’ont augmenté que de 3,3% dans la zone euro comparé au premier trimestre 2021 alors que l’inflation était déjà à 7,4% en mars 2022. Si aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce mécanisme est facteur d’inquiétude, car le marché du travail est déjà très tendu (taux de chômage respectivement à 3,5% et 3,8% en juillet), en France et autres pays du Sud la diminution du chômage est une bonne nouvelle. En juin 2022, le taux de chômage de la zone euro était de 6,6%, comparée à 7,9% en juin 2021 (Données Eurostat). En France, il est tombé de 8,1% à 7,2% sur la même période. Ces taux de chômage ne dépassent plus les 8% qu’en Italie, Grèce et Espagne, mais sont en baisse aussi dans ces pays.

Emmanuel Macron a promis un retour au plein emploi en France pour la fin du quinquennat. Cela reste possible puisque, pour l’instant, les salaires augmentent moins vite que les prix ce qui fait diminuer le salaire réel et soutient la demande de travail. Cette dynamique est toutefois fragile. Le SMIC est déjà indexé sur un taux d’inflation (subie par les ménages les plus modestes). Si lors des prochaines négociations salariales, les syndicats obtiennent une compensation de l’inflation, ce sera la fin de ce mécanisme anti-chômage. Le gouvernement devra alors faire face au carré maléfique inflation-chômage-récession-déséquilibre extérieur et ne pourra plus esquiver un tour de vis budgétaire. Pour la réforme du marché du travail, il faudra vraisemblablement attendre la prochaine reprise mondiale.

Inflation : l’insignifiance des politiques

Inflation : l’insignifiance des politiques

 

 Sur le front de la lutte pour juguler la hausse généralisée des prix aux Etats-Unis et en Europe, les gouvernements se déchargent de leurs responsabilités sur les banques centrales. Mais c’est oublier que cette lutte contre l’inflation a également une composante budgétaire. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC. (la Tribune)

 

L’inflation continue de déferler sur l’ensemble de la planète et l’Europe n’y échappe pas. L’inflation dans la zone euro se situe à 8,9% en juillet 2022 contre 2,2% en juillet 2021. La Belgique, l’Espagne, la Grèce et les Pays-Bas ont dépassé les 10% tout comme le Royaume-Unis et l’OCDE dans son ensemble (10,3%), la France faisant figure d’exception avec ses 6,8%. Seul le Japon (2,2%) et dans une moindre mesure la Suisse (3,4%) semblent y échapper pour l’instant.

Le choc sur le pouvoir d’achat des ménages génère une forte pression populaire sur les dirigeants politiques qui, sans surprise, se défaussent en cherchant des boucs émissaires et des justifications tout en dénonçant le nouveau fléau. Toute honte bue, le président des États-Unis Joe Biden explique que l’inflation est le prix à payer pour le retour rapide au plein-emploi alors que les dirigeants européens affirment que c’est le prix à payer pour le combat contre l’invasion russe. Il n’y a plus de place dans la nouvelle vulgate pour le « quoi qu’il en coûte » contre le fléau du Covid.

Peu désireux d’assumer ni leur part de responsabilité, ni le coût politique d’une politique anti-inflationniste sérieuse, les dirigeants politiques laissent la responsabilité de la politique anti-inflationniste aux banques centrales arguant que la stabilité des prix est de leur ressort, ce qui n’est que partiellement vrai. La lutte contre l’inflation a une composante budgétaire relevant du gouvernement et une composante monétaire relevant de la banque centrale, les deux étant censées se compléter.

Les gouvernements étant aux abonnés absents, la lutte contre l’inflation repose actuellement entièrement sur la composante monétaire. Celle-ci passe essentiellement par la hausse des taux d’intérêt directeurs, chaque banque centrale ayant son taux d’intervention spécifique. Aux États-Unis, il s’agit essentiellement du taux de rémunération des réserves bancaires (depuis 2008). Il y a trois taux d’intervention dans la zone euro le plus important étant le taux auquel la BCE prête des liquidités aux banques commerciales pour une très courte durée. Pour longtemps à zéro, il vient d’être augmenté à 0.50% en juillet. Le taux de rémunération des réserves, négatif depuis 2014, a été enfin remis à zéro par la même décision. Partout dans le monde, les taux devraient passer de zéro en décembre 2021 à plus de 2% en décembre 2022, par des hausses successives et par paliers. La vitesse élevée d’augmentation des taux révèle le retard pris par les Banques centrales dans la prise en compte du danger inflationniste.

L’inflation actuelle s’explique essentiellement par l’écart entre la production potentielle – ce que le secteur productif peut réaliser en utilisant au mieux les ressources disponibles – et la demande globale. Pour lutter contre l’inflation actuelle, il faut que la demande globale soit inférieure à la production potentielle pour un certain temps. L’une des deux faces du problème, outre la demande gonflée artificiellement par les politiques de relance Covid, est que la production potentielle demeure affectée par le dysfonctionnement de l’économie chinoise, les tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine et les conséquences à long terme de la crise sanitaire. La hausse des taux d’intérêt devrait réduire toutes les dépenses financées par emprunt, essentiellement l’investissement. Si sur le papier, le ralentissement de l’investissement va bien ralentir la demande globale et donc réduire l’inflation, il nous semble néanmoins absurde de freiner l’investissement productif dans la période actuelle. Il serait plus approprié de s’attaquer aux autres composantes de la demande globale en modérant directement les dépenses publiques et en ralentissant la consommation des ménages via une augmentation des impôts ou une augmentation de la TVA. Sans surprise, les gouvernements n’ont aucune intention de risquer leur capital électoral avec des mesures nécessaires mais impopulaires.

L’absence de mesure anti-inflationniste de la part des gouvernements provient également d’un calcul cynique des bienfaits d’une inflation de court terme qui reviendrait en quelques années à son niveau initial par la seule action des banques centrales. Le premier est la baisse automatique du poids de la dette du fait de l’augmentation du revenu national due à l’inflation. Toutefois cette diminution ne va pas être spectaculaire car une partie de la dette a ses taux d’intérêts indexés sur l’inflation (12% en France), et les dettes nouvelles seront émises à des taux plus importants. Pour que cette petite entourloupe fonctionne, il faut que les taux de long terme n’augmentent pas trop vite. Pour cela il faut faire croire aux investisseurs que l’inflation redescendra très vite vers les 2%. Ce message est martelé par les officiels de la BCE et de la Fed, sans grande base empirique à notre avis.

Baisse des salaires réels dans le sud de l’Europe

Enfin, pour les pays du sud de l’Europe (France incluse), cette augmentation rapide et non anticipée de l’inflation a l’immense et cynique avantage de faire (enfin) baisser les salaires réels. Pendant des années, les pays du sud de la zone euro fonctionnaient avec des taux de chômage structurels très élevés et une compétitivité à l’export dégradée, causés par un coût du travail – salaires et taxes sur le travail – extrêmement élevé, comparé à la productivité, notamment pour les travailleurs faiblement qualifiés. Quand elles ne sortaient pas du marché tout simplement, les entreprises préféraient délocaliser ou investir en technologie pour remplacer le travail. L’inflation actuelle devient l’outil magique pour éroder les salaires et repousser la réforme du marché du travail aux calendes grecques. Au premier trimestre 2022 les salaires et traitements n’ont augmenté que de 3,3% dans la zone euro comparé au premier trimestre 2021 alors que l’inflation était déjà à 7,4% en mars 2022. Si aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce mécanisme est facteur d’inquiétude, car le marché du travail est déjà très tendu (taux de chômage respectivement à 3,5% et 3,8% en juillet), en France et autres pays du Sud la diminution du chômage est une bonne nouvelle. En juin 2022, le taux de chômage de la zone euro était de 6,6%, comparée à 7,9% en juin 2021 (Données Eurostat). En France, il est tombé de 8,1% à 7,2% sur la même période. Ces taux de chômage ne dépassent plus les 8% qu’en Italie, Grèce et Espagne, mais sont en baisse aussi dans ces pays.

Emmanuel Macron a promis un retour au plein emploi en France pour la fin du quinquennat. Cela reste possible puisque, pour l’instant, les salaires augmentent moins vite que les prix ce qui fait diminuer le salaire réel et soutient la demande de travail. Cette dynamique est toutefois fragile. Le SMIC est déjà indexé sur un taux d’inflation (subie par les ménages les plus modestes). Si lors des prochaines négociations salariales, les syndicats obtiennent une compensation de l’inflation, ce sera la fin de ce mécanisme anti-chômage. Le gouvernement devra alors faire face au carré maléfique inflation-chômage-récession-déséquilibre extérieur et ne pourra plus esquiver un tour de vis budgétaire. Pour la réforme du marché du travail, il faudra vraisemblablement attendre la prochaine reprise mondiale.

Le rapport chimérique des politiques à la vérité

Le rapport chimérique  des politiques à la vérité

Par Luca Cortinovis,Doctorant, Université de Lille dans The Conversation 

Quel rapport les politiques entretiennent-ils à la vérité ? La question est vaste mais on peut entamer une amorce de réponse en revenant sur  l’« affaire Taha Bouhafs » qui a agité la dernière campagne des élections législatives.

Le 10 mai 2022, le « journaliste-militant », annonçait sur Twitter se retirer de la course à la députation dans la 14e circonscription du Rhône. Pour expliquer son retrait, il accusait alors un système fait pour « broyer », lui interdisant « d’exister politiquement ».

Il est vrai que les nombreuses polémiques entourant Taha Bouhafs avait fait le bonheur de ses détracteurs : accusations de communautarisme, d’antisémitisme, « exubérance » – lorsqu’on le voyait agiter un masque de Marine Le Pen au bout d’une pique dans une manifestation en 2016 –, rien ne manquait pour servir la propagande adverse.

À partir du 11 mai, le paradigme change. On apprend dans la presse qu’une enquête avait été ouverte quelques jours plus tôt par le comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de LFI contre l’ex-candidat, mis en cause par une femme l’accusant de violences sexuelles. La veille de son retrait, Taha Bouhafs est mis au courant de cette accusation. A-t-il été désinvesti à cause de cette plainte ? S’est-il retiré, comme il le dit dans son communiqué, à cause du racisme ambiant, ou alors pour étouffer l’affaire ?

Le 5 juillet, le jeune militant publie sur Twitter sa vérité : le 9 mai, on le pousse – par l’intermédiaire de la députée de la France insoumise Clémentine Autain – à se retirer en lui intimant de justifier cela par les attaques incessantes dont il fait l’objet depuis l’annonce de sa candidature. Il demande une procédure contradictoire pour se défendre de l’accusation de violences sexuelles ; on la lui refuse, car on serait obligé dans ce cas de l’exposer médiatiquement, ce qui ne va pas dans son « intérêt ». En somme, selon lui, on l’a incité à cacher la vérité car elle serait mauvaise pour tout le monde.

Si Clémentine Autain dément le jour même sur Twitter – ne répondant pas réellement aux points soulevés par Taha Bouhafs mais critiquant le rapport du système à la parole des femmes –, le mal est fait. Le tapis est soulevé, le scandale apparaît : peu importe la vérité effective, une formation politique a voulu manipuler les faits pour ne pas s’exposer, répondant ainsi à l’éternelle exigence politique de paraître plutôt que d’être. Le 8 mai, Clémentine Autain confirme à demi-mot, s’étonnant qu’il eût fallu dire simplement la vérité aux Français.

À tête reposée, lorsque nous sortons des arcanes de la vie politique, il apparaît aisé de critiquer et de se scandaliser devant les manœuvres politiciennes qui émaillent l’actualité. Un ministre se mettant à faire des vidéos sur TikTok, des députés refusant de serrer la main de certains collègues « infréquentables » ou encore un président acceptant un « concours d’anecdotes » avec deux célèbres youtubeurs, ce ne sont là que des exemples récents de l’immuabilité de cette nécessité politique : plaire, ou a minima conforter sa base.

Clémentine Autain, par cette petite phrase, ne fait qu’énoncer une réalité banale pour un acteur de la chose publique. Toute vérité est-elle bonne à dire ? Pas sûr. Le philosophe Blaise Pascal écrivait bien que « dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr », a fortiori lorsqu’on commence à gravir les marches du pouvoir.

Un prétendant aux responsabilités se doit donc d’œuvrer à ne se servir de la vérité qu’avec parcimonie, sous peine de se desservir. Ainsi, Clémentine Autain choque en faisant l’erreur de dire tout haut ce que le public sait tacitement : on lui vend des idées, une direction, mais aussi une image et un récit. Le politique dit ce qu’il doit dire pour obtenir et conserver le pouvoir. Il peut sincèrement se draper dans une vision vertueuse de son action, mais viendra obligatoirement le moment où les intérêts supérieurs de la chose publique vont lui imposer l’usage de l’illusion politique afin d’éclipser une vérité effective nuisible.

Si le politique se sent obligé d’agir de la sorte, c’est qu’il a conscience de l’émotionnalité et de l’affectivité des gouvernés. Il faut absolument parler à ses instincts, répondre à ses désirs, sonder ses attentes. En ce sens, le contrôle du message que l’on transmet est indispensable si l’on souhaite pouvoir façonner le cadre dans lequel les électeurs/sujets vont s’engager.

Le philosophe et sociologue Pierre Ansart énonce ainsi que la gestion des passions politiques par le contrôle des mots et des discours :

« Selon une intuition constante des gouvernants, il y a, en quelque sorte, un pouvoir des mots et le contrôle des mots constitue une forme de pouvoir et l’un de ses instruments. Il s’agit, en particulier, d’atteindre, à travers cet élément accessible, l’insaisissable des attitudes affectives ».

Dans notre cas d’espèce, le choix de la part de La France insoumise de motiver le retrait de Taha Bouhafs par la vague de racisme et d’acharnement médiatique à laquelle il est confronté, plutôt que d’énoncer ouvertement que l’accusation de violences sexuelles dont il fait l’objet est la cause principale de cette décision, est symptomatique de cette volonté de contrôle du message politique. Il est en effet bien plus « positif » pour le parti de Jean-Luc Mélenchon de dire que seules les discriminations sont à l’origine de cet échec ; ainsi, on montre à sa base que des moteurs de l’action politique pour lesquels elle s’est mise à soutenir le mouvement, à savoir l’antiracisme et la lutte contre l’islamophobie, ne sont pas des luttes vaines ou abouties.

Le politique se donne l’obligation de paraître pour plaire à ceux qu’il est amené à dominer. Dans la réalité de la chose publique, beaucoup considèrent que ce sont les sentiments, plus encore que les idées, qui animent le corps civil, le mettent en mouvement. En ce sens, il est bien plus aisé de manipuler l’opinion en créant une illusion politique plutôt que d’imposer une vision qui, même si elle est juste et va dans l’intérêt commun, pourrait faire figure de contrainte dans l’esprit des gouvernés.

Chaque époque a ses mœurs et son propre climat politique. La nôtre n’a, dans les jeux de pouvoir, qu’une violence symbolique : « Les mots sont des armes ». Il n’est plus acceptable de nos jours – hormis chez certains groupes radicalisés d’extrême droite ou parmi la mouvance antifasciste – que les affrontements politiques prennent la forme de lutte armée, de ratonnades ou d’intimidations.

Généralement, tout fait divers sur une agression de militant entraîne une condamnation quasi unanime de la scène politique – bien que cela soit à relativiser selon la nature partisane des militants agressés. Les hommes et femmes politiques ne se livrent bataille qu’au travers d’une guerre logorrhéique sans fin, le vainqueur étant celui qui parvient à capter l’attention médiatique le plus fréquemment. Aujourd’hui, l’acmé de l’immoralité politique est atteinte lorsqu’un élu se réclamant d’une probité sans faille se retrouve empêtré dans un scandale de corruption.

À l’époque de Machiavel, la réalité du quotidien est bien différente et le cynisme emprunte des voies ô combien plus tortueuses. Il ne s’agit plus simplement de manipuler l’opinion en substituant telle ou telle information, il faut infléchir la volonté des peuples par l’usage de méthodes beaucoup plus radicales.

L’un des exemples les plus célèbres date de la Renaissance et repose dans l’un des faits d’armes de César Borgia (1475-1507), fils de pape et aspirant tyran.

Machiavel nous conte cet événement dans le chapitre VII du Prince. Souhaitant pacifier les territoires de Romagne qu’il avait nouvellement acquis, Borgia plaça comme plénipotentiaire l’un de ses bras droits, Rimirro de Orco, avant de partir vers d’autres conquêtes. Connaissant la nature sadique et impitoyable de son lieutenant, il l’enjoignit à user de tous les moyens possibles pour soumettre cette population réputée indomptable. Rimirro ne se fit pas prier et administra « efficacement » la région, usant d’une violence non restreinte et se créant de fait de nombreux ennemis las de subir ses cruautés.

C’est dans cette configuration que revint son maître quelques mois plus tard. Voilà ce qui s’ensuivit : « Et puisque [César Borgia] savait que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine à [l’égard de Rimirro], pour purger les esprits de ces peuples et les gagner tout à fait il voulut montrer que, si quelque cruauté s’était ensuivie, elle n’était pas née de lui, mais de la cruelle nature de son ministre. Et tirant occasion de cela, un matin, à Cesena, il le fit mettre en deux morceaux sur la place, avec un billot de bois et un couteau ensanglanté à côté de lui : la férocité de ce spectacle fit demeurer ces peuples en même temps satisfaits et stupéfaits ». Ce faisant, Borgia usa du monstre qu’il avait créé à son avantage. Il avait beau être la véritable cause des souffrances de son peuple, on ne vit finalement en lui que le bienfaiteur les ayant libérés de la poigne de fer du ministre. L’assassinat symbolique permit à son action politique de s’exercer avec une efficacité qu’il n’aurait pu avoir qu’à grand-peine sinon ; ce n’est pas pour rien qu’au moment de sa chute quelques années plus tard, et ce malgré son emprisonnement, les forteresses romagnoles lui restèrent fidèles jusqu’à l’extrême limite.

Demeure une volonté de plus en plus prégnante ces dernières années, l’aspiration des citoyens à une vie politique plus accessible, ou en tout cas moins opaque. C’est dans cette optique, par exemple, qu’a été créée en décembre 2013 la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, organe administratif chargé de contrôler le patrimoine et les éventuels conflits d’intérêts ou fraudes de responsables publics. Par ce biais, François Hollande répondait à une légitime aspiration du public, marquée notamment cette année-là par les ravages de l’affaire Cahuzac.

Plus récemment, au début de la pandémie en 2020, un autre scandale avait entouré les annonces du gouvernement concernant l’inutilité supposée des masques pour empêcher la propagation du virus. N’aurait-il pas été plus opportun de dire aux Français qu’il n’y en avait juste pas assez pour palier à la crise, au lieu d’affirmer par la voix du porte-parole du gouvernement qu’ils n’étaient pas nécessaires pour se protéger ? Tout le monde sait pourtant qu’on pardonne facilement à celui qui dévoile honnêtement ses carences ; bien plus qu’à celui qui se trouve devant les méfaits accomplis. Machiavel, dans ses Discours, rappelait cet axiome cicéronien : « Les peuples, quoiqu’ignorants, sont capables d’apprécier la vérité, et ils s’y rendent aisément quand elle leur est présentée par un homme qu’ils estiment digne de foi ». La confiance, ça se mérite.

Rapport des politiques à la vérité

Rapport des politiques à la vérité

Par Luca Cortinovis,Doctorant, Université de Lille dans the conversation 

Quel rapport les politiques entretiennent-ils à la vérité ? La question est vaste mais on peut entamer une amorce de réponse en revenant sur  l’« affaire Taha Bouhafs » qui a agité la dernière campagne des élections législatives.

Le 10 mai 2022, le « journaliste-militant », annonçait sur Twitter se retirer de la course à la députation dans la 14e circonscription du Rhône. Pour expliquer son retrait, il accusait alors un système fait pour « broyer », lui interdisant « d’exister politiquement ».

Il est vrai que les nombreuses polémiques entourant Taha Bouhafs avait fait le bonheur de ses détracteurs : accusations de communautarisme, d’antisémitisme, « exubérance » – lorsqu’on le voyait agiter un masque de Marine Le Pen au bout d’une pique dans une manifestation en 2016 –, rien ne manquait pour servir la propagande adverse.

À partir du 11 mai, le paradigme change. On apprend dans la presse qu’une enquête avait été ouverte quelques jours plus tôt par le comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles de LFI contre l’ex-candidat, mis en cause par une femme l’accusant de violences sexuelles. La veille de son retrait, Taha Bouhafs est mis au courant de cette accusation. A-t-il été désinvesti à cause de cette plainte ? S’est-il retiré, comme il le dit dans son communiqué, à cause du racisme ambiant, ou alors pour étouffer l’affaire ?

Le 5 juillet, le jeune militant publie sur Twitter sa vérité : le 9 mai, on le pousse – par l’intermédiaire de la députée de la France insoumise Clémentine Autain – à se retirer en lui intimant de justifier cela par les attaques incessantes dont il fait l’objet depuis l’annonce de sa candidature. Il demande une procédure contradictoire pour se défendre de l’accusation de violences sexuelles ; on la lui refuse, car on serait obligé dans ce cas de l’exposer médiatiquement, ce qui ne va pas dans son « intérêt ». En somme, selon lui, on l’a incité à cacher la vérité car elle serait mauvaise pour tout le monde.

Si Clémentine Autain dément le jour même sur Twitter – ne répondant pas réellement aux points soulevés par Taha Bouhafs mais critiquant le rapport du système à la parole des femmes –, le mal est fait. Le tapis est soulevé, le scandale apparaît : peu importe la vérité effective, une formation politique a voulu manipuler les faits pour ne pas s’exposer, répondant ainsi à l’éternelle exigence politique de paraître plutôt que d’être. Le 8 mai, Clémentine Autain confirme à demi-mot, s’étonnant qu’il eût fallu dire simplement la vérité aux Français.

À tête reposée, lorsque nous sortons des arcanes de la vie politique, il apparaît aisé de critiquer et de se scandaliser devant les manœuvres politiciennes qui émaillent l’actualité. Un ministre se mettant à faire des vidéos sur TikTok, des députés refusant de serrer la main de certains collègues « infréquentables » ou encore un président acceptant un « concours d’anecdotes » avec deux célèbres youtubeurs, ce ne sont là que des exemples récents de l’immuabilité de cette nécessité politique : plaire, ou a minima conforter sa base.

Clémentine Autain, par cette petite phrase, ne fait qu’énoncer une réalité banale pour un acteur de la chose publique. Toute vérité est-elle bonne à dire ? Pas sûr. Le philosophe Blaise Pascal écrivait bien que « dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr », a fortiori lorsqu’on commence à gravir les marches du pouvoir.

Un prétendant aux responsabilités se doit donc d’œuvrer à ne se servir de la vérité qu’avec parcimonie, sous peine de se desservir. Ainsi, Clémentine Autain choque en faisant l’erreur de dire tout haut ce que le public sait tacitement : on lui vend des idées, une direction, mais aussi une image et un récit. Le politique dit ce qu’il doit dire pour obtenir et conserver le pouvoir. Il peut sincèrement se draper dans une vision vertueuse de son action, mais viendra obligatoirement le moment où les intérêts supérieurs de la chose publique vont lui imposer l’usage de l’illusion politique afin d’éclipser une vérité effective nuisible.

Si le politique se sent obligé d’agir de la sorte, c’est qu’il a conscience de l’émotionnalité et de l’affectivité des gouvernés. Il faut absolument parler à ses instincts, répondre à ses désirs, sonder ses attentes. En ce sens, le contrôle du message que l’on transmet est indispensable si l’on souhaite pouvoir façonner le cadre dans lequel les électeurs/sujets vont s’engager.

Le philosophe et sociologue Pierre Ansart énonce ainsi que la gestion des passions politiques par le contrôle des mots et des discours :

« Selon une intuition constante des gouvernants, il y a, en quelque sorte, un pouvoir des mots et le contrôle des mots constitue une forme de pouvoir et l’un de ses instruments. Il s’agit, en particulier, d’atteindre, à travers cet élément accessible, l’insaisissable des attitudes affectives ».

Dans notre cas d’espèce, le choix de la part de La France insoumise de motiver le retrait de Taha Bouhafs par la vague de racisme et d’acharnement médiatique à laquelle il est confronté, plutôt que d’énoncer ouvertement que l’accusation de violences sexuelles dont il fait l’objet est la cause principale de cette décision, est symptomatique de cette volonté de contrôle du message politique. Il est en effet bien plus « positif » pour le parti de Jean-Luc Mélenchon de dire que seules les discriminations sont à l’origine de cet échec ; ainsi, on montre à sa base que des moteurs de l’action politique pour lesquels elle s’est mise à soutenir le mouvement, à savoir l’antiracisme et la lutte contre l’islamophobie, ne sont pas des luttes vaines ou abouties.

Le politique se donne l’obligation de paraître pour plaire à ceux qu’il est amené à dominer. Dans la réalité de la chose publique, beaucoup considèrent que ce sont les sentiments, plus encore que les idées, qui animent le corps civil, le mettent en mouvement. En ce sens, il est bien plus aisé de manipuler l’opinion en créant une illusion politique plutôt que d’imposer une vision qui, même si elle est juste et va dans l’intérêt commun, pourrait faire figure de contrainte dans l’esprit des gouvernés.

Chaque époque a ses mœurs et son propre climat politique. La nôtre n’a, dans les jeux de pouvoir, qu’une violence symbolique : « Les mots sont des armes ». Il n’est plus acceptable de nos jours – hormis chez certains groupes radicalisés d’extrême droite ou parmi la mouvance antifasciste – que les affrontements politiques prennent la forme de lutte armée, de ratonnades ou d’intimidations.

Généralement, tout fait divers sur une agression de militant entraîne une condamnation quasi unanime de la scène politique – bien que cela soit à relativiser selon la nature partisane des militants agressés. Les hommes et femmes politiques ne se livrent bataille qu’au travers d’une guerre logorrhéique sans fin, le vainqueur étant celui qui parvient à capter l’attention médiatique le plus fréquemment. Aujourd’hui, l’acmé de l’immoralité politique est atteinte lorsqu’un élu se réclamant d’une probité sans faille se retrouve empêtré dans un scandale de corruption.

À l’époque de Machiavel, la réalité du quotidien est bien différente et le cynisme emprunte des voies ô combien plus tortueuses. Il ne s’agit plus simplement de manipuler l’opinion en substituant telle ou telle information, il faut infléchir la volonté des peuples par l’usage de méthodes beaucoup plus radicales.

L’un des exemples les plus célèbres date de la Renaissance et repose dans l’un des faits d’armes de César Borgia (1475-1507), fils de pape et aspirant tyran.

Machiavel nous conte cet événement dans le chapitre VII du Prince. Souhaitant pacifier les territoires de Romagne qu’il avait nouvellement acquis, Borgia plaça comme plénipotentiaire l’un de ses bras droits, Rimirro de Orco, avant de partir vers d’autres conquêtes. Connaissant la nature sadique et impitoyable de son lieutenant, il l’enjoignit à user de tous les moyens possibles pour soumettre cette population réputée indomptable. Rimirro ne se fit pas prier et administra « efficacement » la région, usant d’une violence non restreinte et se créant de fait de nombreux ennemis las de subir ses cruautés.

C’est dans cette configuration que revint son maître quelques mois plus tard. Voilà ce qui s’ensuivit : « Et puisque [César Borgia] savait que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine à [l’égard de Rimirro], pour purger les esprits de ces peuples et les gagner tout à fait il voulut montrer que, si quelque cruauté s’était ensuivie, elle n’était pas née de lui, mais de la cruelle nature de son ministre. Et tirant occasion de cela, un matin, à Cesena, il le fit mettre en deux morceaux sur la place, avec un billot de bois et un couteau ensanglanté à côté de lui : la férocité de ce spectacle fit demeurer ces peuples en même temps satisfaits et stupéfaits ». Ce faisant, Borgia usa du monstre qu’il avait créé à son avantage. Il avait beau être la véritable cause des souffrances de son peuple, on ne vit finalement en lui que le bienfaiteur les ayant libérés de la poigne de fer du ministre. L’assassinat symbolique permit à son action politique de s’exercer avec une efficacité qu’il n’aurait pu avoir qu’à grand-peine sinon ; ce n’est pas pour rien qu’au moment de sa chute quelques années plus tard, et ce malgré son emprisonnement, les forteresses romagnoles lui restèrent fidèles jusqu’à l’extrême limite.

Demeure une volonté de plus en plus prégnante ces dernières années, l’aspiration des citoyens à une vie politique plus accessible, ou en tout cas moins opaque. C’est dans cette optique, par exemple, qu’a été créée en décembre 2013 la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, organe administratif chargé de contrôler le patrimoine et les éventuels conflits d’intérêts ou fraudes de responsables publics. Par ce biais, François Hollande répondait à une légitime aspiration du public, marquée notamment cette année-là par les ravages de l’affaire Cahuzac.

Plus récemment, au début de la pandémie en 2020, un autre scandale avait entouré les annonces du gouvernement concernant l’inutilité supposée des masques pour empêcher la propagation du virus. N’aurait-il pas été plus opportun de dire aux Français qu’il n’y en avait juste pas assez pour palier à la crise, au lieu d’affirmer par la voix du porte-parole du gouvernement qu’ils n’étaient pas nécessaires pour se protéger ? Tout le monde sait pourtant qu’on pardonne facilement à celui qui dévoile honnêtement ses carences ; bien plus qu’à celui qui se trouve devant les méfaits accomplis. Machiavel, dans ses Discours, rappelait cet axiome cicéronien : « Les peuples, quoiqu’ignorants, sont capables d’apprécier la vérité, et ils s’y rendent aisément quand elle leur est présentée par un homme qu’ils estiment digne de foi ». La confiance, ça se mérite.

Des partis politiques trop peu représentatifs en France pour envisager un pacte de gouvernement

Des partis politiques trop peu représentatifs en France pour envisager un pacte de gouvernement

 

Il y a une contradiction à vouloir, en France, un pacte de gouvernement similaire à celui de l’Allemagne, où les partis structurent la vie politique, « après avoir œuvré à dynamiter les partis français », estime l’historien et germaniste Jean-Pierre Gougeon dans une tribune au « Monde ».

 

À la différence de la France, les pactes de gouvernement sont possibles en Allemagne du fait de la puissance et de la représentativité des partis politiques. En France, la plupart des partis politiques sont essentiellement des sortes de groupes d’oppositions mais pas des partis de gouvernement. Des sortes de syndicats politiques pour contester et non pour gérer. Le problème ,c’est qu’une fois aux affaires ces partis sont contraints de faire à peu près le contraire de ce qu’ils avaient préconisé dans l’opposition  et se trouvent assez rapidement discrédités. Voir l’exemple du parti socialiste mais aussi des « Républicains ». Ce serait sans doute aussi le cas si les partis extrêmes venaient à  prendre le pouvoir NDLR

 

Tribune

 

la suite des élections législatives françaises, marquée par l’absence de majorité absolue pour le camp présidentiel, et à un moment où la nouvelle Assemblée nationale se met au travail, on peut s’étonner de voir apparaître dans le débat politique français la référence à un possible « modèle allemand » pour élargir la majorité. Cette idée est évoquée tantôt par ceux qui tentent de masquer une défaite en se montrant innovants et ouverts, tantôt par ceux qui essaient d’habiller un possible « contrat de gouvernement » ou « pacte de gouvernement ».

Cette évocation peut paraître bien singulière dans un contexte éloigné de la tradition et de la réalité allemandes. Si les coalitions constituent le mode de gouvernement en Allemagne, avec une exception notable lorsque le chancelier Konrad Adenauer put gouverner en 1957 seul avec son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), elles sont d’abord l’expression de la force des partis politiques et des groupes parlementaires qui en sont l’émanation. Elles se veulent l’expression d’une dynamique politique et non d’un quelconque pis-aller. Il y a une contradiction de fond à se réclamer soudainement du « modèle allemand » après avoir œuvré à dynamiter les partis politiques français.

En Allemagne, les partis et les groupes parlementaires structurent la vie politique. Les groupes parlementaires allemands ont un réel poids politique, financier et humain, en comparaison du statut très dégradé de leurs homologues français. En France, le président de groupe parlementaire « pèse » peu, alors qu’en Allemagne c’est une personnalité de premier plan, au même titre qu’un ministre important, voire plus. Quant aux partis politiques, en dépit des crises d’identité traversées par les uns et par les autres – les sociaux-démocrates après l’ère Gerhard Schröder [chancelier fédéral de 1998 à 2005] ou l’Union-chrétienne démocrate (CDU) dont certains membres déplorent le « recentrage » –, ils conservent un nombre d’adhérents enviable : 393 700 pour le Parti social-démocrate (SPD), 384 000 pour l’Union chrétienne-démocrate (CDU), 125 000 pour les Verts [chiffres de 2021].

Medef : Prêt à discuter pour contourner les blocages politiques

Medef : Prêt à discuter pour contourner les blocages politiques

 

Le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux a invité mardi les syndicats de salariés et les organisations patronales à trouver des «consensus» pour contourner une éventuelle paralysie politique liée à la fragmentation de la nouvelle Assemblée nationale. «On ne peut pas rester cinq ans immobiles, les partenaires sociaux doivent aussi former des majorités, des majorités de circonstance», a estimé le patron de la première organisation patronale sur RMC/BFMTV.

Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a répondu favorablement à cette proposition mardi soir. «On va entrer dans une période un peu particulière (sur le plan politique, NDLR), raison de plus pour que (…) la société civile (…) les partenaires sociaux aient toute leur place pour dire leur mot», a déclaré M. Berger sur BFM Business. «Sur l’évolution du travail, sur la question de l’emploi et des difficultés de recrutement,(…) sur la question du partage de la valeur dans les entreprises, (…) les organisations syndicales et patronales peuvent faire des propositions, et oui c’est leur rôle», a-t-il poursuivi, citant encore le «sujet de la transition écologique dans les entreprises» et «la formation professionnelle».

Politiques: Des élus non représentatifs

Politiques: Des élus non représentatifs

 

 

 

Une nouvelle fois le taux d’abstention des législatives ( après les élections locales et les élections régionales dernières) met en cause le fonctionnement démocratique. Ainsi ce taux d’abstention autour de 50 % se traduit par l’élection de députés qui n’auront obtenu en moyenne que 12,5 % des inscrits.

Globalement le taux d’abstention est même supérieur à 50 % car il faut ajouter autour de 15 % de non-inscrits ou de mal inscrits.

Si l’on tient seulement compte de la population inscrite sur les listes électorales chaque député en moyenne ne pourra revendiquer premier tour qu’un peu plus de 10 %. Au soir du premier tour la majorité est à peu près et à égalité avec la gauche avec chacun 25 % environ des voix des inscrits soient effectivement en moyenne un peu plus de 10 %. La question s’était déjà posée pour d’autres élections avec des élus qui ne sont absolument pas représentatifs. C’était en particulier le cas lors des dernières élections locales et les dernières élections régionales. C’est le résultat du système à deux tours en France. La question de la représentation via  des élections proportionnelles est posée depuis longtemps, promise mais jamais mise en œuvre.

Certes le système français assure une certaine stabilité politique. Le problème c’est que d’une part les élus ne sont pas représentatifs en moyenne et qu’au deuxième tour ils doivent leur élection aux voix d’un parti opposé. C’était le cas y compris lors de l’élection présidentielle de Macron qui a bénéficié du soutien de Mélenchon. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de l’ambiguïté des politiques poursuivies puisque en réalité le mandat des élus demeure particulièrement flou en plus d’être très minoritaire.

Trahisons politiques …. pour un petit portefeuille de ministre

 Trahisons politiques …. pour un petit portefeuille de ministre

 

Nombre de responsables de gauche comme de droite n’hésitent pas à renier les convictions molles qui constituaient leur valeur pour  se vendre au pouvoir en place. Ces espèces de mercenaires- qui ont transformé la politique en métier -du jour au lendemain condamnent les propos qu’ils ont pu tenir pendant des années voir des dizaines d’années. Et tout cela pour un minable petit portefeuille de ministre que  l’histoire évidemment oubliera rapidement.

Ce mercato politique dirigé par Macron lui-même revêt un caractère aussi lamentable que pathétique. Il démontre à quel point la classe politique est en général discréditée par des comportements proches de ceux des voyous. Certes ce ne sont pas à mettre dans le même sac, loin s’en faut. Il suffit cependant d’une poignée d’arrivistes pour porter atteinte à ceux qui ont pour mission d’incarner la démocratie. De ce point de vue, les petites manœuvres de Macron relèvent davantage des pratiques de la IVe République que du XXIe siècle.

Ce débauchage, un par un,va porter un nouveau coup terrible à la classe politique dont beaucoup n’affichent  en effet que des convictions très plastiques . Certes il n’est pas interdit de changer d’idée au cours d’une vie politique, voire de partis; mais à l’occasion d’un changement ministériel pour obtenir un maroquin , cela révèle les comportements de voyous et d’opportunistes ordinaires.

 

Retour des vieux crocodiles politiques : la malédiction française

Retour des vieux crocodiles politiques : la malédiction française

 

François Hollande le confie à l’Opinion : « 2027 se prépare dès 2022. » Que l’ancien Président socialiste veuille participer à la recomposition de son camp, « sur le plan des idées et sur celui de l’incarnation », nul ne s’en étonnera. Qu’il soit, à 67 ans, encore animé par un esprit de revanche, vis-à-vis du cambrioleur Macron et du détrousseur Mélenchon, personne ne le niera. Qu’il croie à cette fantasmagorie de « l’homme politique qui ne meurt jamais », qui le lui reprochera ? Tous ses prédécesseurs ont succombé à cette magie de la résurrection – Nicolas Sarkozy aussi, jusqu’à ce que son addiction au pouvoir, instrumentalisée par Emmanuel Macron, ne le pousse à se fâcher avec les militants de LR. Une tradition française…(un papier de l’Opinion)

Une malédiction française aussi, cette tentation du retour. Car dans un pays fracturé de toutes parts, nos chefs de l’Etat en retraite, mais aussi nos ténors fatigués par des combats présidentiels à répétition, devraient œuvrer sans relâche à la concorde nationale (comme aux Etats-Unis avant Donald Trump), s’éclipser pour favoriser la relève (en Grande-Bretagne), s’épanouir dans l’engagement non-partisan. Bref, servir d’une autre manière plutôt que sévir quoi qu’il en coûte. Au lieu de quoi, chez nous, le protocole républicain le dispute à la petite phrase assassine, le surplomb au plomb, la hauteur aux bassesses. Or n’en déplaise aux ex, ce trouble du come-back participe à la décomposition plus qu’il ne prépare la reconstruction : pas d’analyse de l’échec, pas de renouveau idéologique, pas de partage d’expérience…

Depuis la fin de la monarchie, l’histoire française n’offre que deux exemples de retours : Napoléon en 1815 après l’abdication de 1814 et Charles de Gaulle en 1958 après sa démission de 1946. Ces deux références écrasantes devraient suffire à dissuader les plus insistants.

Pour des politiques publiques à plus fort impact social

Pour des politiques publiques à plus fort impact social

L’avènement de la finance à impact pourrait laisser penser que la notion d’impact ne concerne que le secteur privé. Une idée reçue. En effet, les politiques publiques tendent de plus en plus à dépasser leur strict champ d’intervention en se souciant des répercussions de leurs actions, tant en matière sociale qu’environnementale. Si cette tendance est pour l’heure encore en train de se structurer, elle a déjà donné lieu à des initiatives concrètes et prometteuses.( « la Tribune, Mazars »)

« Depuis 2018 nous constatons une montée en puissance significative de la prise en compte de l’impact social et environnemental dans les politiques publiques, observe William Bottaro, Associé Santé et médico-social chez Mazars. Cette approche sociale, que l’on pourrait supposer très française, nous provient en réalité des pays anglo-saxons. Elle a d’abord infusé dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, dès les années 2010, avant de s’étendre à d’autres segments du secteur public. » C’est initialement pour se différencier que les acteurs impliqués dans la mise en œuvre des politiques publiques ont souhaité améliorer leur impact social. Ce dernier s’est progressivement imposé comme un argument clé pour renforcer durablement la compétitivité et l’attractivité du secteur public, notamment en matière de recrutement. « Il s’agit d’un enjeu crucial et prioritaire pour l’ensemble des organisations publiques, et tout particulièrement pour les secteurs en forte tension, comme celui de la santé ou du social, qui peinent à recruter », illustre William Bottaro.

A cette quête de regain d’intérêt s’ajoute la pression grandissante de la société civile et des parties prenantes en faveur de comportements plus responsables, qui doivent dépasser le stade de l’engagement, insuffisant, et se traduire par des actes tangibles pour le grand public. « Il est important de garder à l’esprit que les politiques publiques fonctionnent grâce à des mécanismes de redistribution. Or les citoyens ont parfois du mal à voir les effets concrets de cette redistribution dans leur quotidien, à visualiser et matérialiser ce à quoi contribuent leurs impôts. Travailler à l’amélioration de l’impact social des politiques publiques, c’est aussi chercher à montrer comment celles-ci peuvent, par exemple, profiter à l’emploi local ou à la préservation environnementale d’un territoire », explique Jean-François Treille, Associé Secteur public chez Mazars.

Une politique publique à impact, c’est donc une politique publique dépassant son cœur de mission, comme garantir l’accès à des soins ou à une éducation de qualité, dans l’objectif de produire des effets positifs transversaux, au bénéfice de la société dans son ensemble. « Les pouvoirs publics ont donné une profonde impulsion à cette recherche d’impact social et environnemental, encore abstraite il y a quelques années. Aujourd’hui, les différents plans d’action en cours de déploiement à l’échelle nationale démontrent que les acteurs du secteur public ont largement dépassé le stade de l’intention louable et symbolique », analyse William Bottaro.

Parmi ces initiatives responsables figure notamment le Plan national pour des achats durables (Pnad) pour la période 2022-2025. Il stipule entre autres que, d’ici 2025, l’intégralité des contrats de la commande publique notifiés au cours de l’année auront pour obligation de comprendre au moins une considération environnementale, et 30 % des contrats au moins une considération sociale. « Des sujets d’intérêt général de plus en plus variés et complémentaires sont dorénavant intégrés dans la commande publique, comme l’égalité hommes-femmes, la lutte contre les discriminations, la concurrence sociale déloyale, le développement de l’apprentissage, le respect des exigences éthiques… Si nous ne pouvons que nous réjouir de ces évolutions, nécessaires, force est de constater que la marche à franchir pour atteindre l’objectif de 30 % reste particulièrement élevée. En 2019, seuls 12,5 % des contrats comportaient une considération sociale, quand l’objectif était alors de 25 % », souligne Jean-François Treille.

Autre initiative, cette fois collaborative : le contrat à impact social, dont l’ambition est de favoriser l’émergence de projets sociaux et environnementaux innovants. « Il s’agit de mettre en œuvre des projets vertueux financés par des acteurs privés ou publics, projets que l’Etat s’engage à rembourser si les objectifs fixés au démarrage sont atteints », précise William Bottaro. A ce jour, plusieurs appels à manifestation d’intérêt ont été lancés et des lauréats désignés.

Néanmoins, au-delà des actions évoquées, les deux experts s’accordent à dire que le véritable passage à échelle pour les dispositifs à impact nécessitera la mise en place de méthodologies et d’outils de mesure indispensables au suivi de la performance. « La maturité n’est évidemment pas la même pour tous les projets, ni pour tous les champs de l’action publique. Désormais, l’enjeu est d’instaurer un univers structuré, standardisé, comme cela existe déjà dans le secteur privé. Pour que l’essor soit réel et les progrès visibles du plus grand nombre, les impacts sociaux doivent pouvoir être suivis et pilotés, ce qui implique qu’ils puissent être mesurés », insiste Jean-François Treille.

A l’évidence le durcissement de la réglementation pourrait accélérer l’adoption de pratiques plus responsables, comme cela a pu, une fois de plus, s’observer dans le secteur privé. Une contrainte à laquelle les experts ne se déclarent pas forcément favorables, préférant faire valoir auprès des acteurs publics les avantages économiques à tirer des initiatives à impact ou encore les processus de labellisation. « Pour se transformer durablement, le secteur public doit adopter une démarche globale et holistique intégrant toute la valeur des projets, ce qui n’est pas encore le cas. A titre d’illustration, l’implantation d’un centre de santé sur un territoire constitue un atout, certes en termes d’accès aux soins, mais aussi pour l’emploi et les collectivités locales – donc l’école et les transports. Le défi est de parvenir à faire porter un nouveau regard sur ces projets à impact, car comprendre leur portée réelle permettrait d’encourager les investissements dont ils ont plus que jamais besoin », conclut William Bottaro.

 

Un 1er Mai peu suivi récupéré par des politiques

Un 1er Mai peu suivi récupéré par des politiques

Quelques dizaines de milliers de manifestants  pour des hausses de salaires et Surtout des slogans politiques et le mélange des genres syndicats et partis

 

Finalement le 1er mai, fête traditionnelle du travail aura été pratiquement entièrement détournée par des politiques. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que la participation ait est été relativement marginale. Toutes au plus de 200 000 personnes en France, c’est-à-dire pas grand-chose. Des pancartes syndicales mais surtout politiques. Bref tout ce que compte l’extrême gauche. Le mélange des genres à cet égard est sans doute le meilleur moyen pour discréditer encore un peu plus un syndicalisme en crise installé dans la position d’opposition systématique incapable de dialoguer utilement avec les patrons et l’État qui se satisfont pleinement de cette situation et qui l(entretiennent. Ou quand la crise social nourrit aussi  la crise économique et politique.

Du social au politique, il n’y a souvent qu’un pas, franchi allègrement ce dimanche à l’occasion des traditionnels défilés du 1er Mai. Traditionnels, puisqu’il s’agissait avant tout, pour les quelques dizaines de milliers de manifestants, d’une journée de revendications. Pas uniquement toutefois, compte tenu du contexte exceptionnel du millésime 2022, une semaine à peine après le deuxième tour de l’élection présidentielle : avec en toile de fond la négociation à gauche pour une coalition autour de La France insoumise dans la perspective des législatives, la revendication des syndicats pour les salaires s’est naturellement associée à leur refus du recul de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans auquel tient Emmanuel Macron.

 

Les jeunes , orphelins politiques

Les  jeunes , orphelins politiques

De plus en plus de Français ne se retrouvent pas dans les clivages politiques traditionnels et les partis correspondants. Mais c’est encore plus vrai chez les jeunes

 Un tiers des jeunes s’est abstenu au premier tour de l’élection présidentielle. Pour le sociologue,Olivier Galland,  la désaffiliation politique des jeunes résulte d’un désintérêt aggravé par un affaiblissement aussi de l’adhésion à l’idéal démocratique.

Olivier Galland est sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, et auteur de Radiographie de la jeunesse française aujourd’hui, paru en 2022 chez Nathan

Interview dans le Figaro

 Lorsque le discours politique s’adresse aux jeunes, c’est le plus souvent en postulant que «la jeunesse » va mal. Le tableau que vous dressez est moins pessimiste…

Olivier GALLAND. - La jeunesse de France n’est pas si malheureuse qu’on le dit, à condition d’entrer un peu dans le détail. Dans notre enquête, 82 % des jeunes se disent «heureux». D’autres enquêtes ont montré qu’ils sont également majoritairement optimistes quant à leur avenir personnel. Mais bien sûr, il n’existe en réalité pas une seule jeunesse. Nous avons interrogé avec l’Institut Montaigne 8000 jeunes, et montré que les jeunes qui ont un diplôme, et plus encore un diplôme d’études supérieures, s’en sortent plutôt bien – malgré une période de transition avant l’emploi en CDI qui est souvent difficile. À 30 ans, 80 % des jeunes diplômés ont un emploi stable.

Problématique climatique : l’incompréhension des politiques

Problématique climatique : l’incompréhension des politiques

 

Un papier de la Tribune fait le constat de l’incompréhension des politiques vis-à-vis de la problématique climatique. Reste que certaines analyses d’experts demeurent elles aussi assez partisanes et trop partielles.

 

Très peu abordée dans les médias pendant la campagne électorale, la question climatique est largement sous estimée par la plupart des candidats. Elle semble aussi être mal comprise. Les rares débats sur la transition écologique et énergétique se sont focalisés sur la place du nucléaire dans notre mix électrique, alors que la marge de manœuvre pour décarboner davantage notre économie se situe ailleurs. 

Alors que l’urgence climatique n’a jamais été aussi prégnante, la thématique demeure parfaitement invisible à seulement quatre jours du premier tour de l’élection présidentielle. Début février, pourtant, quelque 1.400 chercheurs de différentes disciplines tiraient déjà la sonnette d’alarme. Dans une tribune, ils s’inquiétaient de l’absence de débats démocratiques portant sur le climat, la biodiversité ou encore les pollutions et pressaient les candidats à s’exprimer sur ces sujets cruciaux.

Efforts vains. Le message n’a pas été entendu. Au plus fort de la campagne, le climat n’a représenté que 5% du temps médiatique, selon le baromètre de l’institut Onclusive (ex-Kantar), publié à la demande des quatre ONG de l’Affaire du Siècle.

Cette absence flagrante de débat autour de la transition écologique pendant la campagne électorale est d’autant plus déconcertante que le dernier rapport des experts du climat de l’ONU (GIEC), publié lundi 4 avril, exhorte justement à agir immédiatement. Le message est très clair : l’humanité dispose de moins de trois années pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre (GES), principales responsables du changement climatique, si elle veut conserver un monde vivable.

Ce texte, le troisième opus d’une publication initiée l’été dernier, est sans doute le plus politique car il se penche sur les stratégies et mesures concrètes à mettre en place pour transformer la société et l’économie. Il porte ainsi sur la transformation de nos modes de consommation, de production et de nos infrastructures.

Des programmes pas à la hauteur

Cet enjeu crucial, très peu de candidats à l’élection présidentielle s’en sont emparés.

« Seuls deux candidats, Yannick Jadot [Les écologistes, ndlr] et Jean-Luc Mélenchon [La France insoumise, ndlr], présentent des plans d’action détaillés et complets permettant une lutte efficace sur le changement climatique », estime Anne Bringault, coordinatrice en France des programmes de l’ONG environnementale Réseau Action Climat (RAC), qui a épluché les programmes des différents candidats à l’aune du climat.

« Dans le programme de Marine Le Pen, le mot climat n’apparaît qu’une seule fois. La candidate d’extrême droite propose même des mesures qui contribueront à augmenter les émissions de GES, comme rehausser la limitation de vitesse sur les routes », ajoute Anne Bringault.

Le groupe de réflexion The Shift Project est encore plus sévère que l’ONG. Selon son analyse (basée cette fois-ci sur la description, en quelques pages, par les candidats de leurs principales propositions pour décarboner la France), aucun d’entre eux ne propose une stratégie à la hauteur du danger de la crise climatique. Le think tank, présidé par le consultant pro-nucléaire Jean-Marc Jancovici, est catégorique : aucun aspirant n’expose une approche systémique, articulée, précise et chiffrée nécessaire à la transition écologique et énergétique. Transition encore plus cruciale à l’heure où la guerre en Ukraine souligne notre grande dépendance aux énergies fossiles, qui financent le régime de Vladimir Poutine.

Seuls Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Valérie Pécresse (LR) présentent une approche assez précise de certains enjeux majeurs, reconnaît néanmoins le centre de réflexion. La présentation d’Emmanuel Macron, envoyée hors délai, n’a pas été prise en compte dans le décryptage du Shift Project. Quant à son programme, l’association RAC dénonce sa pauvreté en la matière. « Il n’y a que quelques mesures très symboliques, mais qui ne sont pas du tout suffisantes pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre », estime Anne Bringault. Dans son programme, le président-candidat explique vouloir « planifier la transition écologique » et propose notamment la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires« une offre abordable de voitures électriques pour tous grâce à une filière 100% française » ou encore de rénover 700.000 logements par an.

De rares débats monopolisés par le nucléaire

Non seulement le climat est le grand oublié de cette campagne, mais c’est aussi un sujet mal compris de la plupart des candidats. En effet, les rares fois où les aspirants débattent de la question climatique, ces derniers se concentrent quasi exclusivement sur le nucléaire et la place qu’il pourrait occuper. Or, le nucléaire représente moins de 20% de l’énergie finale utilisée par les Français. Dans sa dernière publication, RTE (le gestionnaire du réseau de transport électrique) rappelle aussi que « maintenir durablement un grand parc nucléaire permet de décarboner massivement, mais est loin de suffire pour atteindre la neutralité carbone ».

« Philippe Poutou, par exemple, propose de sortir du nucléaire dans dix ans, mais pas des énergies fossiles. Cela montre bien le fort prisme du nucléaire », pointe Nicolas Goldberg, expert énergie chez Columbus Consulting.

Au-delà du clivage idéologique autour de l’atome, de nombreux professionnels regrettent que les discussions se focalisent sur la production électrique alors qu’elle est déjà très décarbonée (92% de la production électrique dans l’Hexagone est bas carbone, grâce au nucléaire, en grande partie, aux barrages hydrauliques et, dans une moindre mesure, aux parcs éoliens et solaires).

En revanche, la chaleur, utilisée dans le résidentiel et les process industriels, est très carbonée. 70% de sa production est réalisée à partir d’énergies fossiles. Elle représente 45% de notre consommation d’énergie finale, contre seulement 25% pour l’électricité

« Aujourd’hui, dans les débats, les candidats n’ont pas perçu l’importance de la chaleur ou encore celle des transports, qui fonctionnent à 90% à partir d’énergies fossiles. Ce sont des secteurs que l’on va pouvoir électrifier mais il y aura besoin de toutes les solutions », observe Alexandre Roesch, directeur général du Syndicat des énergies renouvelables (SER).

Les énergies renouvelables instrumentalisées

Et Anne Bringault, du Réseau action climat, de renchérir :

« Il y a une grande méconnaissance des [personnalités, ndlr] politiques sur l’origine des gaz à effet de serre et des actions à mener ».

Autre illustration de cette méconnaissance : les énergies renouvelables.  »Elles sont évoquées par les candidats dans leurs discours, mais souvent en mal », soulève Nicolas Goldberg. Or, le dernier rapport du Giec est sans équivoque : les technologies solaires et éoliennes seront efficaces et peu chères pour décarboner, leur coût ayant chuté de 85% depuis 2010.

« Le moratoire sur l’éolien était réservé à Marine Le Pen en 2017. Désormais, l’extrême droite souhaite carrément démanteler les éoliennes existantes et Marine Le Pen franchit un cap en proposant un moratoire sur le solaire. On voit très bien à quel point l’énergie peut correspondre à un positionnement plus politique que climatique », observe le consultant.

La sobriété encore trop taboue

Dernière lacune dans les rares discours sur le climat : la question de la sobriété énergétique. « Certains politiques ont commencé à prononcer ce mot alors qu’il était complètement tabou il y a encore peu de temps », note la militante écologiste.

Selon Nicolas Goldberg, historiquement, l’énergie a toujours été pensée sous le prisme de la sécurité de l’approvisionnement énergétique, avec pour principal objectif la diversification des sources d’approvisionnement. Désormais,  »la meilleure sécurité d’approvisionnement du système énergétique, c’est d’en avoir moins besoin, explique-t-il. La sobriété est un mot très amish, mais nous ne pouvons pas résumer la sobriété à des actes moraux et individuels. Il faut une offre publique de sobriété », poursuit-il.

Cette politique publique de sobriété correspond au développement des transports en commun, à l’aménagement du territoire, au plan vélo, à l’obligation d’utiliser des thermostats ou encore à l’interdiction des terrasses chauffées. Elle est au cœur du troisième volet du rapport du Giec.

« Sur la question des véhicules, par exemple, il est extrêmement frappant lorsqu’on entre chez un concessionnaire automobile de constater qu’il est impossible de trouver une voiture neuve légère. Les rendements des moteurs thermiques s’améliorent, mais le poids des véhicules augmente. Il y a un manque de régulation pour diminuer leur poids », regrette Nicolas Goldberg.

« Jusqu’à présent, les politiques se sont concentrées sur des incitations, parfois peu lisibles, mais utilisent très peu la contrainte. À un moment donné, il faut avoir la carotte et le bâton », abonde l’expert en énergie. Selon lui, il est urgent « de jouer sur la demande », comme le recommande le dernier rapport du Giec,  »tout en préservant des cadres de vie souhaitables ». Un défi complexe auquel les politiques n’ont plus le choix que de s’y confronter.

Juliette Raynal

Climat : l’incompréhension des politiques

Climat : l’incompréhension des politiques

 

Un papier de la Tribune fait le constat de l’incompréhension des politiques vis-à-vis de la problématique climatique. Reste que certaines analyses d’experts demeurent elles aussi assez partisanes et trop partielles.

 

Très peu abordée dans les médias pendant la campagne électorale, la question climatique est largement sous estimée par la plupart des candidats. Elle semble aussi être mal comprise. Les rares débats sur la transition écologique et énergétique se sont focalisés sur la place du nucléaire dans notre mix électrique, alors que la marge de manœuvre pour décarboner davantage notre économie se situe ailleurs. 

Alors que l’urgence climatique n’a jamais été aussi prégnante, la thématique demeure parfaitement invisible à seulement quatre jours du premier tour de l’élection présidentielle. Début février, pourtant, quelque 1.400 chercheurs de différentes disciplines tiraient déjà la sonnette d’alarme. Dans une tribune, ils s’inquiétaient de l’absence de débats démocratiques portant sur le climat, la biodiversité ou encore les pollutions et pressaient les candidats à s’exprimer sur ces sujets cruciaux.

Efforts vains. Le message n’a pas été entendu. Au plus fort de la campagne, le climat n’a représenté que 5% du temps médiatique, selon le baromètre de l’institut Onclusive (ex-Kantar), publié à la demande des quatre ONG de l’Affaire du Siècle.

Cette absence flagrante de débat autour de la transition écologique pendant la campagne électorale est d’autant plus déconcertante que le dernier rapport des experts du climat de l’ONU (GIEC), publié lundi 4 avril, exhorte justement à agir immédiatement. Le message est très clair : l’humanité dispose de moins de trois années pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre (GES), principales responsables du changement climatique, si elle veut conserver un monde vivable.

Ce texte, le troisième opus d’une publication initiée l’été dernier, est sans doute le plus politique car il se penche sur les stratégies et mesures concrètes à mettre en place pour transformer la société et l’économie. Il porte ainsi sur la transformation de nos modes de consommation, de production et de nos infrastructures.

Des programmes pas à la hauteur

Cet enjeu crucial, très peu de candidats à l’élection présidentielle s’en sont emparés.

« Seuls deux candidats, Yannick Jadot [Les écologistes, ndlr] et Jean-Luc Mélenchon [La France insoumise, ndlr], présentent des plans d’action détaillés et complets permettant une lutte efficace sur le changement climatique », estime Anne Bringault, coordinatrice en France des programmes de l’ONG environnementale Réseau Action Climat (RAC), qui a épluché les programmes des différents candidats à l’aune du climat.

« Dans le programme de Marine Le Pen, le mot climat n’apparaît qu’une seule fois. La candidate d’extrême droite propose même des mesures qui contribueront à augmenter les émissions de GES, comme rehausser la limitation de vitesse sur les routes », ajoute Anne Bringault.

Le groupe de réflexion The Shift Project est encore plus sévère que l’ONG. Selon son analyse (basée cette fois-ci sur la description, en quelques pages, par les candidats de leurs principales propositions pour décarboner la France), aucun d’entre eux ne propose une stratégie à la hauteur du danger de la crise climatique. Le think tank, présidé par le consultant pro-nucléaire Jean-Marc Jancovici, est catégorique : aucun aspirant n’expose une approche systémique, articulée, précise et chiffrée nécessaire à la transition écologique et énergétique. Transition encore plus cruciale à l’heure où la guerre en Ukraine souligne notre grande dépendance aux énergies fossiles, qui financent le régime de Vladimir Poutine.

Seuls Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon et Valérie Pécresse (LR) présentent une approche assez précise de certains enjeux majeurs, reconnaît néanmoins le centre de réflexion. La présentation d’Emmanuel Macron, envoyée hors délai, n’a pas été prise en compte dans le décryptage du Shift Project. Quant à son programme, l’association RAC dénonce sa pauvreté en la matière. « Il n’y a que quelques mesures très symboliques, mais qui ne sont pas du tout suffisantes pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre », estime Anne Bringault. Dans son programme, le président-candidat explique vouloir « planifier la transition écologique » et propose notamment la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires« une offre abordable de voitures électriques pour tous grâce à une filière 100% française » ou encore de rénover 700.000 logements par an.

De rares débats monopolisés par le nucléaire

Non seulement le climat est le grand oublié de cette campagne, mais c’est aussi un sujet mal compris de la plupart des candidats. En effet, les rares fois où les aspirants débattent de la question climatique, ces derniers se concentrent quasi exclusivement sur le nucléaire et la place qu’il pourrait occuper. Or, le nucléaire représente moins de 20% de l’énergie finale utilisée par les Français. Dans sa dernière publication, RTE (le gestionnaire du réseau de transport électrique) rappelle aussi que « maintenir durablement un grand parc nucléaire permet de décarboner massivement, mais est loin de suffire pour atteindre la neutralité carbone ».

« Philippe Poutou, par exemple, propose de sortir du nucléaire dans dix ans, mais pas des énergies fossiles. Cela montre bien le fort prisme du nucléaire », pointe Nicolas Goldberg, expert énergie chez Columbus Consulting.

Au-delà du clivage idéologique autour de l’atome, de nombreux professionnels regrettent que les discussions se focalisent sur la production électrique alors qu’elle est déjà très décarbonée (92% de la production électrique dans l’Hexagone est bas carbone, grâce au nucléaire, en grande partie, aux barrages hydrauliques et, dans une moindre mesure, aux parcs éoliens et solaires).

En revanche, la chaleur, utilisée dans le résidentiel et les process industriels, est très carbonée. 70% de sa production est réalisée à partir d’énergies fossiles. Elle représente 45% de notre consommation d’énergie finale, contre seulement 25% pour l’électricité

« Aujourd’hui, dans les débats, les candidats n’ont pas perçu l’importance de la chaleur ou encore celle des transports, qui fonctionnent à 90% à partir d’énergies fossiles. Ce sont des secteurs que l’on va pouvoir électrifier mais il y aura besoin de toutes les solutions », observe Alexandre Roesch, directeur général du Syndicat des énergies renouvelables (SER).

Les énergies renouvelables instrumentalisées

Et Anne Bringault, du Réseau action climat, de renchérir :

« Il y a une grande méconnaissance des [personnalités, ndlr] politiques sur l’origine des gaz à effet de serre et des actions à mener ».

Autre illustration de cette méconnaissance : les énergies renouvelables.  »Elles sont évoquées par les candidats dans leurs discours, mais souvent en mal », soulève Nicolas Goldberg. Or, le dernier rapport du Giec est sans équivoque : les technologies solaires et éoliennes seront efficaces et peu chères pour décarboner, leur coût ayant chuté de 85% depuis 2010.

« Le moratoire sur l’éolien était réservé à Marine Le Pen en 2017. Désormais, l’extrême droite souhaite carrément démanteler les éoliennes existantes et Marine Le Pen franchit un cap en proposant un moratoire sur le solaire. On voit très bien à quel point l’énergie peut correspondre à un positionnement plus politique que climatique », observe le consultant.

La sobriété encore trop taboue

Dernière lacune dans les rares discours sur le climat : la question de la sobriété énergétique. « Certains politiques ont commencé à prononcer ce mot alors qu’il était complètement tabou il y a encore peu de temps », note la militante écologiste.

Selon Nicolas Goldberg, historiquement, l’énergie a toujours été pensée sous le prisme de la sécurité de l’approvisionnement énergétique, avec pour principal objectif la diversification des sources d’approvisionnement. Désormais,  »la meilleure sécurité d’approvisionnement du système énergétique, c’est d’en avoir moins besoin, explique-t-il. La sobriété est un mot très amish, mais nous ne pouvons pas résumer la sobriété à des actes moraux et individuels. Il faut une offre publique de sobriété », poursuit-il.

Cette politique publique de sobriété correspond au développement des transports en commun, à l’aménagement du territoire, au plan vélo, à l’obligation d’utiliser des thermostats ou encore à l’interdiction des terrasses chauffées. Elle est au cœur du troisième volet du rapport du Giec.

« Sur la question des véhicules, par exemple, il est extrêmement frappant lorsqu’on entre chez un concessionnaire automobile de constater qu’il est impossible de trouver une voiture neuve légère. Les rendements des moteurs thermiques s’améliorent, mais le poids des véhicules augmente. Il y a un manque de régulation pour diminuer leur poids », regrette Nicolas Goldberg.

« Jusqu’à présent, les politiques se sont concentrées sur des incitations, parfois peu lisibles, mais utilisent très peu la contrainte. À un moment donné, il faut avoir la carotte et le bâton », abonde l’expert en énergie. Selon lui, il est urgent « de jouer sur la demande », comme le recommande le dernier rapport du Giec,  »tout en préservant des cadres de vie souhaitables ». Un défi complexe auquel les politiques n’ont plus le choix que de s’y confronter.

Juliette Raynal

Election présidentielle 2022 : Vers l’explosion des partis politiques traditionnels

Election présidentielle 2022 : Vers l’explosion des partis politiques traditionnels

 

Les chercheurs en science politique qui ont fondé le site La Boussole présidentielle analysent, dans une tribune au « Monde », la campagne en cours .

Tribune.

 

L’élection présidentielle de 2022 va-t-elle poursuivre la décomposition du système partisan français, spectaculairement révélée en 2017 par l’élection d’Emmanuel Macron ? Plusieurs éléments attestent de l’effondrement historique des forces politiques (Parti socialiste, Les Républicains) qui ont dominé les blocs de la gauche et de la droite tout au long de la Ve République. A gauche, la faiblesse impressionnante du camp écologiste et social-démocrate va de pair avec la nette domination de Jean-Luc Mélenchon. A droite, on assiste à l’impossible équation politique du parti Les Républicains (LR), doublement concurrencé sur le conservatisme culturel par l’extrême droite et sur le libéralisme économique par Emmanuel Macron. A l’extrême droite enfin, une nouvelle radicalité, représentée par Eric Zemmour, vient concurrencer le Rassemblement national. Les dernières enquêtes d’opinion laissent entrevoir que le « dégagisme » de 2017 pourrait se poursuivre, à travers l’élimination des candidats des partis traditionnels et un second tour similaire à celui de 2017, autour d’une opposition entre conservatisme et libéralisme culturel.

Ce clivage, identifié par les enquêtes du Cevipof dès les années 1990, n’a pas effacé la polarisation gauche-droite, mais coexiste avec elle. Cette dualité travaille en profondeur notre vie politique. Si la « tectonique des plaques » n’est pas encore apaisée et si le tableau de notre système partisan est toujours plein d’incertitudes, la séquence électorale de 2022 (présidentielle et législatives) permettra d’avancer fortement dans l’analyse des recompositions politiques à venir.

Pour analyser ces processus, de nouveaux outils scientifiques permettent de comprendre l’évolution du système partisan, au-delà des classiques enquêtes électorales par sondages, essentielles pour appréhender les motivations de vote et les univers idéologiques des électeurs. La Boussole présidentielle, que nous avons développée au Cevipof depuis l’élection de 2012, est l’un d’entre eux. C’est un site d’aide au vote (SAV) ou Voting Advice Application (VAA), qui permet aux utilisateurs de répondre à une trentaine de questions et d’être positionnés dans un espace structuré par deux axes sur lesquels nous avons, en amont, placé les candidats à l’issue d’un méticuleux travail de codage de leurs programmes. Ces deux axes correspondent horizontalement à une dimension gauche-droite (interventionnisme étatique contre libéralisme économique) et verticalement à une dimension conservatisme culturel-libéralisme culturel. Le principe de ce site est simple : après étude de ses réponses, l’utilisateur se retrouve placé à côté du candidat dont il est le plus proche.

Société: On a les politiques qu’on mérite ?

Société:  On a les politiques qu’on mérite ? 

La politologue Chloé Morin tente d’humaniser les politiques pour les disculper des exigences intenables auxquelles ils seraient désormais soumis. Un exercice limite.

 

Un point de vue qui n’est pas sans intérêt mais qui fait l’impasse sur la raison fondamentale à savoir l’obsolescence du système démocratique. NDLR

 

 

C’est un exercice périlleux auquel s’attelle Chloé Morin, politologue associée à la Fondation Jean Jaurès et spécialiste de l’opinion publique : nous faire toucher l’humanité d’hommes et de femmes politiques pour démontrer le danger qu’il y a à trop exiger d’eux. On a les politiques qu’on mérite est à mi-chemin entre le recueil d’entretiens et l’analyse. A l’occasion, il ne néglige pas la provocation.

« Il est impopulaire, voire sans doute un peu indécent, d’affirmer que la vie des élus et de leurs collaborateurs est une vie professionnelle qui peut s’avérer difficile. Psychologiquement, c’est incontestable, mais parfois aussi physiquement et financièrement », soutient l’autrice, en convoquant deux des figures les plus décriées de la vie politique française : Isabelle Balkany d’un côté, Manuel Valls de l’autre, auprès duquel elle a travaillé au ministère de l’intérieur pendant plusieurs années. « La confiance est le carburant des hommes et des femmes politiques. (…) Comment réagir lorsqu’elle est supplantée par l’indifférence, par la détestation ? » La politologue tente moins de formuler des solutions que de faire ressentir l’épuisement d’un système et de ses incarnations.

Ne pas voir ses enfants, vivre dans la peur des agressions, de la petite phrase sortie de son contexte… Chloé Morin fait la liste des nombreux désavantages de la vie d’élu. La parole politique est accueillie sans filtre. Ce qui amène des aveux intéressants, par exemple de la part de Myriam El Khomri : « J’ai été vue comme une incapable, une marionnette. C’est terrible. Ça me collait à la peau. » Mais permet aussi à certains de ses interlocuteurs de dérouler sans ambages un discours de campagne. Emmanuel Macron lui répond ainsi par écrit : « Si j’avais choisi la facilité, je n’aurais pas quitté mon métier, je n’aurais pas démissionné de la fonction publique et (…) créé mon propre mouvement pour rompre avec un système politique à bout de souffle. »

A gauche, si Yannick Jadot et Anne Hidalgo sont décrits comme étant aux prises avec une opinion publique toujours plus défiante, Jean-Luc Mélenchon, qui a décliné l’invitation à témoigner, se retrouve cantonné, avec Eric Zemmour et Marine Le Pen, au rôle d’agitateur du « rejet viscéral d’un système »« Ils s’appellent Le Pen, Zemmour, Mélenchon. Des monstres qui sont les nôtres », écrit la politologue, manifestement marquée par l’analyse des « gauches irréconciliables » faite par Manuel Valls. Critique du renforcement des exigences de transparence et d’exemplarité, la politologue se prononce contre la « jurisprudence Anne Sinclair », qui veut que les conjoints des politiques s’abstiennent de faire leur couverture médiatique… Vu comme une expérience personnelle, le mandat électif devient vite un supplice. Le corollaire de la thèse de l’autrice était intéressant – que valent ces citoyens qui exigent tout de leurs responsables sans rien s’imposer à eux-mêmes politiquement ? –, mais est en fin de compte tout juste effleuré, englouti sous l’abondance des discours d’élus.

 

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