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Euro numérique : une révolution monétaire

Euro numérique : une révolution monétaire

Par Gabriel Gaspard, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière explique que l’euro numérique constituerait une révolution monétaire pour l’Europe ( la Tribune, extrait)

 

C’est quoi un euro numérique ?

« Le but de nos travaux est de veiller à ce qu’à l’ère numérique, les ménages et les entreprises aient toujours accès à la forme de monnaie la plus sûre : la monnaie de Banque centrale »Christine Lagarde, présidente de la BCE. L’euro numérique devrait être disponible entre 2023 et 2026. D’après la BCE, il serait le bienvenu dans les situations où les ménages et les entreprises ne souhaitent plus payer en espèces. Il éviterait aux européens d’utiliser des instruments de paiement numériques non émis et contrôlés par l’Europe.

Ce que l’euro numérique pourrait changer au quotidien

Cet euro digital serait une forme électronique de monnaie de la BCE. Il est envisagé que chaque européen puisse déposer directement cette monnaie auprès de la Banque centrale dont l’accès est jusqu’ici réservé aux banques commerciales. Les transactions seraient instantanées.

Ne nécessitant pas de règlement interbancaire l’euro digital sera disponible 24h/24 et 7j/7. Pour éviter la fuite des épargnants vers cette monnaie électronique, et échapper aux frais excessifs d’un compte de dépôt classique (2,4% par an), la BCE prévoit de limiter le nombre d’euros numériques que chacun pourrait placer chez elle. Reste que le risque pour la création d’une monnaie entièrement numérique est la traçabilité des transactions et l’anonymat.

La fuite en avant de la BCE depuis 2008

En 2008 face à la crise financière, la BCE a injecté 4.000 milliards d’euros de 2011 à 2017 qui représentent un tiers du PIB de la zone euro. Elle a abaissé son taux directeur à zéro et elle a acheté de la dette publique et privée. Pour la France il n’y a pas eu de ruissellement et plusieurs milliards d’euros se sont établis dans les pays d’Europe du Nord. En 10 ansla crise financière a coûté approximativement 1.541 milliards d’euros en termes de produit intérieur brut (PIB) selon les calculs d’Éric Dor, directeur des études économiques à IESEG School of Management.

Avec la propagation de la pandémie de la Covid en Europe, les Banques centrales ont abaissé leurs taux d’intérêts comme premier choc. Malheureusement pour l’Europe, le taux directeur de la BCE était déjà à zéro, pas moyen d’une nouvelle baisse. En 2020 pour contrer les effets de la Covid, la BCE a préféré lancer un nouveau programme de rachats de dette souveraine de 750 milliards d’euros baptisé Programme d’achats d’urgence pandémique (PEPP). Le 4 juin 2020, le Conseil des gouverneurs de la BCE a de nouveau décidé d’augmenter l’enveloppe consacrée au programme PEPP, la portant à un total de 1.850 milliards d’euros.

Avec un rebond de l’inflation en zone euro et les taux d’emprunt des États en forte hausse, il y a une grande pression sur la BCE pour réduire son programme de rachat des dettes. Les politiques d’endettement de plusieurs pays européens, dont la France, sont tragiquement élevés. La BCE n’a plus beaucoup de moyens pour créer des liquidités. C’est le moment d’introduire l’euro digital et de recourir aux économies des ménages européens. Dans le cas contraire, les politiques d’austérité en Europe deviendraient inévitables au vu de la diminution des facilités.

Issu du traité de Rome de 1957, le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) interdit le financement monétaire des États par la BCE et limite le recours aux instruments de politique monétaire (article 123). La BCE ne peut pas financer directement les dettes publiques des États membres de la zone euro. D’après le traité de Rome il ne serait pas possible de forcer l’épargne privée à financer directement la croissance des dettes publiques. Mais voilà avec la pandémie, la France a déjà dévié ces règles

« L’ensemble constitué des banques commerciales et de la Banque centrale a donc recyclé l’épargne des ménages pour prêter à l’État« , explique Agnès Bénassy-Quéré, Chef économiste de la DG trésor

 La question qui se pose au vu de la situation actuelle : la BCE imagine-t-elle une nouvelle révolution monétaire qui sera proche du « Plan de Chicago » de 1936 ?

Il est peut-être déflationniste :

« En période d’expansion économique, la croissance est généralement accompagnée d’une augmentation de la masse monétaire, elle-même corrélée à l’inflation. En revanche, en période de contraction, telle que celle que nous avons traversée après 2008, la masse monétaire se resserre. Elle conduit, selon l’économiste américain Irving Fisher (1867-1947) à la déflation par la dette ».

Bruno Colmant, Membre de l’Académie Royale de Belgique. Les économistes à cette époque avaient imaginé un système de réserves obligatoires à 100% : tout ce qu’une banque commerciale peut récolter comme dépôts doit être intégralement entreposé à la Banque centrale.

Avec l’euro digital, il suffit que la BCE demande aux banques commerciales de déposer une fraction des épargnes des ménages en euro numérique sur leurs comptes à la BCE. Son passif va automatiquement augmenter. Ce passif pourra compenser de nouvelles dettes publiques qu’elle détiendrait à son actif. L’épargne des ménages européens financerait alors partiellement et directement l’endettement des États.

La France ne peut pas emprunter directement à la BCE, elle ne peut emprunter qu’aux banques commerciales. C’est la conséquence de la loi du 3 janvier 1973 ou celle de1993 après la loi sur l’indépendance de la Banque de France, votée dans le cadre de la transposition du traité de Maastricht dans la loi française. Le périmètre d’intervention de la BCE doit être clarifié. Avec le traité de Maastricht la BCE a un mandat principal : « maintenir la stabilité des prix » interprété par la BCE comme maîtriser l’inflation proche de, mais inférieure à 2%La BCE change son objectif après 18 ans et porte la cible de l’inflation à 2%. Il est très probable qu’en 2021 ce mandat ne puisse plus être assuré.

L’Europe doit répondre à la question : faut-il changer le mandat de la BCE ? L’euro numérique peut-il voir le jour sans remettre en question les traités de Rome et de Maastricht ?

Gabriel Gaspard

BCE : pour une politique monétaire plus démocratique ?

BCE : pour une politique monétaire plus démocratique ?

Un article intéressant de André Grjebine, ancien directeur de recherche à Sciences Po mais qui n’éclaire guère les perspectives de politique monétaire européenne

L’économiste André Grjebine s’interroge dans une tribune au « Monde » sur les risques d’éclatement de l’actuel système monétaire et plaide pour un renforcement de la démocratisation des règles en vigueur au niveau européen.

Tribune.

 

Contrairement à d’autres pays, notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et au Japon, qui ont préservé leur souveraineté monétaire, les pays de la zone euro l’ont perdue au profit de la Banque centrale européenne (BCE), dont l’indépendance tant vantée s’oppose à une gestion démocratique et transparente des économies.

Alors que le rôle des banques centrales ne cesse de croître, aucun de ces pays ne dispose désormais d’une banque centrale émettrice de sa monnaie. Par crainte de voir des Etats membres se livrer à des créations monétaires inflationnistes, les fondateurs de la zone euro ont privilégié l’indépendance de la BCE au détriment de toute autre considération. Ce faisant, ils ne paraissent pas avoir compris la signification de l’indépendance d’une banque centrale.

En général, les lois définissent les règles de fonctionnement d’une banque centrale. La Réserve fédérale des Etats-Unis (FED) et la Banque d’Angleterre sont indépendantes en ce sens que leurs dirigeants déterminent les instruments qu’ils appliquent au service d’une politique monétaire décidée par le gouvernement et le parlement.

Dans l’Union européenne (UE), l’introduction de règles de gestion dans les traités fondateurs a enfermé le système monétaire européen dans un corset juridique s’inspirant d’une orthodoxie éminemment discutable. De plus, alors que les autres banques centrales participent à l’action des pouvoirs publics d’un Etat unique, qu’il soit fédéral ou unitaire, la BCE, elle, est la banque centrale de 19 Etats, qui connaissent des situations foncièrement différentes et n’ont pas les mêmes objectifs.

Dans ce contexte, trois stratégies étaient envisageables. La première consistait à suivre les normes établies par les traités européens. La deuxième, à contourner ces normes sans les modifier dans les textes. La troisième passerait par l’institution d’un gouvernement économique européen qui définirait de nouvelles normes.

Politique monétaire : pas d’urgence pour diminuer les rachats d’actifs (BANQUE DE FRANCE)

Politique monétaire : pas d’urgence pour diminuer  les rachats d’actifs (BANQUE DE FRANCE)

Contrairement aux intentions de la Fed, la Banque centrale européenne n’envisagerait pas, elle, de baisse du programme de rachat d’actifs d’après le gouverneur de la Banque de France. Cette question était clairement évoquée par la banque fédérale américaine alors qu’il n’est pas du tout à l’ordre du jour en Europe et qu’elle ne devrait pas se poser avant 2023.

Notons cependant que le gouverneur de la banque centrale américaine n’a pas fixé de calendrier pour cette baisse éventuelle mais qu’il a évoqué la possibilité en fonction des résultats économiques et sociaux. Parmi les préoccupations des banquiers centraux figurent la montée de l’inflation. Mais comme beaucoup d’autres experts proches du pouvoir, le gouverneur de la Banque de France estime que cette inflation pour une grande part est temporaire. Ce qui par parenthèse demandera à être vérifié évidemment.

Pour l’instant concernant la zone euro, « c’est 2,2% en juillet sur l’ensemble de l’inflation et 0,7% pour l’inflation cœur » souligne le gouverneur de la Banque de France.

« Il va y avoir des poussées temporaires de l’inflation » tempère-t-il néanmoins. « Mais nous pensons que ce sont des poussées temporaires, associées à cette forte reprise économique et à ces difficultés d’approvisionnement, et qu’il n’y a pas, pour la zone euro, de risques de dérapage durable de l’inflation. »

Facebook : bientôt un service d’échange monétaire international

Facebook : bientôt un service d’échange monétaire international

 

On comprend évidemment que Facebook et d’autres envisagent de se placer sur le marché très rentable des transferts monétaires entre particuliers. En effet les transferts passant par exemple par western union sont d’un coût prohibitif.

Facebook envisage donc de  proposer un service de transfert de monnaie à l’international de façon instantanée, sécurisée et sans frais.

Ce dernier vise à faciliter le paiement entre particuliers, au travers de sa propre monnaie d’échange, le diem (anciennement appelée libra). Cette cryptomonnaie, dont le cours est stable (une stablecoin), sera adossée à une seule monnaie fiduciaire, le dollar.

Cinquante ans d’anarchie monétaire

 Cinquante ans d’anarchie monétaire

Le 15 août 1971, les Etats-Unis ont suspendu la convertibilité en or du dollar. Une décision qui a façonné toute l’histoire monétaire depuis cinquante ans, et dont le bilan est jugé calamiteux par Jean-Marc Daniel.

Par Jean-Marc Daniel (professeur émérite à l’ESCP Business School, chroniqueur aux « Echos ») Extrait

 

Il y a cinquante ans, le monde a amorcé un changement radical dans son organisation monétaire. Le 15 août 1971, le président Nixon annonçait la suspension de la convertibilité en or du dollar. Son objectif officiel était de se donner du temps pour établir une nouvelle parité du dollar par rapport à l’or.

En décembre 1971, le prix de l’once d’or passe de 35 dollars, le cours fixé en janvier 1934, à 38 dollars. Ce cours se révélant intenable, en mars 1973, le dollar est de nouveau dévalué, le prix de l’once d’or étant porté à 42,20 dollars.

Le lundi 19 mars 1973,  l’ouverture des places financières se fait dans la fébrilité, les opérateurs vendant massivement la devise américaine. Les autorités américaines décident alors de s’en remettre au marché et instaurent des changes flottants.

L’épilogue a lieu à l’assemblée générale du Fonds monétaire international (FMI) de janvier 1976, à Kingston en Jamaïque. Celle-ci entérine, d’une part, la pérennisation des changes flottants et, d’autre part, l’abandon de l’or comme étalon monétaire au profit du dollar. Cinquante ans après, le bilan de cette rupture paraît plus que mitigé…

Politique monétaire BCE : toujours très accommodante

Politique monétaire BCE  : toujours très accommodante

 

 Jusqu’en juin au moins la politique monétaire de la BCE va demeurer accommodante concernant à la fois les rachats d’actifs et le maintien de taux très bas. La question pourra se poser ultérieurement à partir de l’été pour étudier la question de la diminution progressive du soutien socio-économique. Tout dépendra évidemment de la conjoncture internationale et de l’évolution de la crise sanitaire. Il se pourrait en effet que cette crise sanitaire s’améliore, la pandémie ne sera pas pour autant complètement éliminée. Par ailleurs au plan économique, le redémarrage pourrait être assez significatif autant aux États-Unis qu’en Chine tandis que l’Europe pourrait être empêtrée dans une économie presque stagnante. Du coup, le désengagement brutal pour aide encore un peu plus mettre en cause les perspectives de reprise.

Le montant de l’enveloppe de 1.850 milliards d’euros allouée aux  achats de titres dans le cadre du « programme d’achats d’urgence face à la pandémie » (PEPP) n’est pas modifié, lit-on dans le communiqué publié à l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs de l’institution.Le taux de refinancement reste quant à lui fixé à zéro et le taux de la facilité de dépôt à -0,5%.

« Le Conseil des gouverneurs prévoit que les taux d’intérêt directeurs de la BCE resteront à leurs niveaux actuels ou à des niveaux plus bas jusqu’à ce qu’il ait constaté que les perspectives d’inflation convergent durablement vers un niveau suffisamment proche de, mais inférieur à 2% sur son horizon de projection », lit-on dans le communiqué, selon une formulation désormais habituelle.

La BCE ajoute qu’elle poursuivra ses achats d’actifs dans le cadre du PEPP jusqu’à ce qu’elle juge que la crise du coronavirus est terminée.

Les achats au titre du PEPP se poursuivront durant le trimestre en cours à un rythme nettement plus élevé que pendant les premiers mois de l’année, lit-on dans le communiqué publié après la réunion de jeudi.

La BCE a mis en place un soutien massif pour soutenir l’économie de l’union monétaire, frappée de plein fouet par la pandémie de coronavirus, et éviter un assèchement des conditions financières par une injection abondante de liquidité.

Crise monétaire : un débat récurrent

Crise monétaire : un débat récurrent

L’économiste , Pierre Dockès,  retrace, dans une tribune au « Monde », la récurrence historique des débats entre économistes sur les origines, le comportement et les effets de la monnaie.

 

Une approche historique intéressante mais dont les termes contemporains sont largement bouleversés avec la mondialisation puisque le taux d’internationalisation de l’économie ( et donc des transactions financières) tourne aujourd’hui autour de 25 à 30 % selon qu’on comprend le volume ou la valeur des marchandises échangées NDLR ( si on prend en compte les exports et les imports, le taux est de 50% mais le montant du PIB est faussé; on compte en effet deux fois le commerce intrenational)

 

 

Tribune

 

.En 1842, l’homme politique britannique William Gladstone (1809-1898), alors député, observait que « l’amour lui-même n’a pas fait perdre la tête à plus de gens que les ruminations sur l’essence de la monnaie ». Au cours des siècles, les théories de la monnaie sont certes devenues de plus en plus sophistiquées, mais il n’en reste pas moins que les mêmes débats autour de la « bonne » et de la « mauvaise » monnaie, des rôles respectifs de l’Etat ou du marché, de son influence « active », ou au contraire de sa neutralité, sur les prix ou sur l’emploi, reviennent sans cesse.

Dès le XIVe siècle, le philosophe Nicole Oresme (vers 1320-1382) s’élève contre les manipulations des monnaies et affirme la nécessité de la stabilité et de la confiance dans leur valeur. Une thèse reprise au XVIe siècle par Jean Malestroit (1566), qui impute la hausse des prix à ces manipulations, alors que Jean Bodin (vers 1529-1596) lui répond en 1568, dans ce qu’on appellera (déjà !) « la controverse des monnaies », que c’est l’afflux de métaux précieux qui en est responsable, jetant les bases de ce qu’on appellera plus tard la théorie quantitative de la monnaie.

Au siècle suivant triomphent les thèses des mercantilistes, pour lesquels une balance commerciale excédentaire d’un pays, en y accumulant de la monnaie, a des conséquences positives sur l’emploi et sur le faible niveau des taux d’intérêt, qui encourage l’activité. La monnaie aurait donc un rôle « actif », mais il ne le devient que si elle est investie, y compris en étant réexportée pour, par exemple, acquérir des matières premières, et non thésaurisée dans les caisses de l’Etat.

Au XVIIIe siècle, des auteurs comme Richard Cantillon (1680-1734) et David Hume (1711-1776) sont encore partagés entre quantitativisme, expliquant qu’à long terme le doublement de la quantité de monnaie fait doubler les prix, et une vision active de la monnaie encourageant à court terme la croissance et l’emploi.

Mais pour Adam Smith (1723-1790), la monnaie sert avant tout aux échanges, elle est « la grande roue de la circulation » et ne saurait donc être trop abondante : il est favorable à l’essor modéré des billets de banque (banknotes), qui épargnent les monnaies métalliques et favorisent l’expansion, mais craint l’excès d’émission, cause de crises bancaires.

Pendant les guerres de la Révolution française, la suspension de la convertibilité des billets est l’occasion d’une controverse entre les partisans, quantitativistes, du « currency principle » comme David Ricardo (1772-1823) ou Henry Thornton (1760-1815), et ceux du « banking principle » (Thomas Tooke, 1774-1858) pour qui, à la suite d’Adam Smith, il ne saurait y avoir ni inflation ni déflation durables si on laisse le système bancaire s’adapter librement aux « besoins du commerce ».

Transformation de l’écosystème monétaire ?

Transformation de l’écosystème monétaire ?

 

L’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran, observe dans sa chronique, que l’essor du bitcoin et des monnaies complémentaires est le signe tâtonnant d’une sortie de la « monoculture monétaire ».

Chronique. 

 

Certes, c’est pour le moment le bitcoin qui défraie la chronique et, pourtant, les « monnaies » alternatives se sont développées par milliers à travers le monde depuis la crise financière de 2007-2008. Au-delà du bitcoin, qui est un peu dans ce domaine ce que le Minitel a été à l’Internet dans les technologies de l’information, la percée de ces innovations monétaires très diverses exprime les failles du système auquel nous sommes habitués, avec une monnaie, une seule, encastrée dans le crédit bancaire, garantie par la Banque centrale, et à cours légal imposé par l’Etat. Notre écosystème monétaire est en train de se transformer.

On dénombre aujourd’hui, au niveau mondial, près de 1 600 « cryptomonnaies » – et plus de 4 000 monnaies complémentaires. Les cryptomonnaies sont des instruments monétaires numériques, sans autorité centrale, sans intermédiaire financier, reposant sur un protocole informatique d’enregistrement et de validation décentralisée des transactions ; les monnaies complémentaires sont des instruments de paiement utilisables localement sans cours légal.

Les communautés qui les portent sont très diverses : il n’y a pour le moment guère de trait d’union entre les geeks anarcho-libertaires, dont se réclame parfois la communauté bitcoin, et les associations d’économie sociale et solidaire, plus souvent « low tech », qui portent des monnaies locales dans l’espoir de revitaliser un territoire. Mais chacune à sa manière exprime une défiance à l’égard des institutions représentatives de la monnaie (banques, banques centrales, Etats) et une volonté de « réimprimer » ses valeurs en émettant une monnaie dans laquelle elle se reconnaît mieux.

 

 « La monnaie est un symbole, celui de ce je-ne-sais-quoi consubstantiel à l’homme qui fait appartenance à un collectif », écrivent Michel Aglietta et Natacha Valla dans Le Futur de la monnaie (Odile Jacob, 320 pages, 24,90 euros). Peut-être faut-il donc voir dans ces initiatives monétaires le symbole d’un collectif, ou plutôt de collectifs, qui cherche(nt) à se réinventer. 

Ce n’est pas comme substituts à la monnaie officielle – celle qui fait autorité et qu’on appelle la monnaie « fiat » – qu’il faut chercher à en comprendre l’essor, mais plutôt comme des compléments pouvant apporter de la diversité à notre « monoculture monétaire ». C’est ainsi que l’économiste Ariane Tichit présente les monnaies locales complémentaires (« Nos fausses idées sur la monnaie », TEDxClermont, 2014), ou que Bernard Lietaer relève dans Au cœur de la monnaie (Yves Michel, 2013) que la monoculture monétaire – le fait de n’utiliser qu’un seul type de monnaie, aujourd’hui la norme – l’a en fait rarement été au regard de l’histoire longue de la monnaie.

Contre le confinement monétaire !

Contre  le confinement monétaire !

Emmanuel Sales , Emmanuel Sales est président de la Financière de la Cité, estime dans l’Opinion une forme de confinement monétaire mettant fin à la politique accommodante serait mortifère pour l’union économique. De ce point de vue en ce moment, c’est un peu la revanche de Keynes après des décennies de libéralisme doctrinaire.

 

Les pays anglo-saxons sauraient-ils mieux gérer les crises que l’Europe ordo-libérale ? Avec un élan qui rappelle la mobilisation du Blitz, l’Angleterre aura vacciné près de 80 % de sa population avant l’été. Les Etats-Unis sont aussi engagés dans une campagne de vaccination massive. Ménages, jeunes actifs, entreprises voient l’horizon se dégager et accompagneront la reprise qui risque d’être plus forte que prévu.

Aux Etats-Unis, où la contraction de l’économie n’a été que de -2,4 % en 2019, contre -9 % en France, Goldman Sachs a réévalué à la hausse ses prévisions de rebond de l’économie à +6,6 %. L’Angleterre devrait enregistrer un sursaut comparable. Malgré la hausse des contagions liée au variant B117, la levée des restrictions fera souffler un vent d’optimisme sur le pays.

L’arrivée au pouvoir de Joe Biden va ajouter du carburant dans une économie à haute pression. Du fait des mesures votées par l’administration Trump, les Américains ont connu une progression de leur revenu moyen en 2020. Le plan de relance de 1900 milliards de dollars va produire des effets dans toute l’économie. Un effort jamais vu depuis la mobilisation contre les puissances de l’Axe. La Fed a retenu les leçons de 2015 et restera accommodante tant que l’économie ne sera pas rétablie. Lors de la dernière guerre, l’effort américain s’est traduit par une hausse spectaculaire de la productivité ; des millions d’emplois ont été créés et les profits des entreprises ont décuplé. Les Etats-Unis auront leur Roaring twenties.

Si elle souhaite exister dans le monde comme entité politique, l’Europe doit soutenir sa demande interne comme le font les Etats-Unis et réduire sa dépendance à la croissance externe

Remèdes de cheval. Comme en témoigne la faiblesse de l’inflation, l’Europe demeure empêchée par sa doctrine monétaire. Combinée avec la contraction de l’activité, l’appréciation de l’euro agit comme un garrot sur des économies déjà fragilisées par les remèdes de cheval administrés durant la crise financière. La croissance « verte » sert d’alibi pour différer toute revue de la politique monétaire. L’Allemagne fait cavalier seul en vendant des technologies du XIXe siècle au reste du monde tout en profitant des bénéfices de l’union monétaire. Selon les prévisions de la BCE, la croissance européenne devrait représenter 40 % de la croissance américaine au cours des trois prochaines années, un niveau très en dessous de son potentiel.

La puissance est le corollaire de la souveraineté. Si elle souhaite exister dans le monde comme entité politique, l’Europe doit soutenir sa demande interne comme le font les Etats-Unis et réduire sa dépendance à la croissance externe.

La dette et les déficits ne comptent pas dans cette période ; avec le niveau extrêmement faible des taux réels, les investissements se remboursent par eux-mêmes. La priorité donnée à l’emploi et à la croissance est le meilleur moyen de réparer nos sociétés. C’est la revanche de Keynes après des décennies de libéralisme doctrinaire.

L’Allemagne est-elle vraiment opposée à ces choix ? Son plan de relance est plus ambitieux que celui de la France et dans le passé la rigueur budgétaire germanique s’est fort bien accommodée de toutes sortes d’acrobaties monétaires qui lui ont permis de bâtir son avance industrielle. C’est en France que les freins à la relance semblent les plus serrés du fait de la méfiance atavique vis-à-vis des politiques publiques et de notre conservatisme monétaire. Après-guerre, il a fallu les Américains et le plan Marshall pour tirer le pays de son apathie. La doctrine Biden, ce mélange de nationalisme économique et de messianisme politique si caractéristique de l’Amérique depuis Roosevelt, pourrait conduire l’Europe à bouger.

Emmanuel Sales est président de la Financière de la Cité.

BCE : pour une approche holistique de la politique monétaire (Lagarde)

BCE : pour une approche holistique de la politique monétaire (Lagarde)

 

 

La BCE tente désespérément de faire une évaluation du coût et des conséquences de l’emprunt. Différents indicateurs permettraient d’en rendre compte mais l’unanimité ne s’est pas faite sur la nature des outils techniques à utiliser.

Le problème est de fixer un cadre notamment au plan de rachat d’obligations. En effet une grande partie de l’endettement des Etats est rachetée par la banque centrale européenne délestant ainsi les Etats d’un lourd handicap et qui peuvent par ailleurs à nouveaux emprunter à des taux proches de zéro suite aux liquidités mises à disposition des banques par la BCE.

Bref pour résumer à outrance, c’est surtout la banque centrale européenne qui supporte actuellement le coût de la crise. La question est de savoir dans quelle proportion acceptable et jusqu’à quand.

Deux questions auxquelles personne ne peut en faite répondre car cela dépend d’une part de l’évolution de la crise sanitaire dans son volume et sa durée, d’autre part de la tenue du système monétaire. Or ce système monétaire pourrait bien être un jour menacé par l’éclatement de nombreuses bulles, le retour de l’inflation et des taux d’intérêt.

Christine Lagarde a soulevé plus de questions que de réponses jeudi, lorsqu’elle a déclaré que la BCE ne se contentait pas d’examiner le marché obligataire mais qu’elle procédait plutôt à une “évaluation holistique” de “multiples indicateurs”, sans en dire plus. En fait,  Christine Lagarde regarde de très près les hypothèses de croissance étant que la reprise n’aura pas réellement lieu en tout cas pas dans les proportions espérées fin 2020, elle sera contrainte de soutenir encore la dette des Etats et leurs nouveaux emprunts.

D’où cette expression très évasive d’évaluation holistique de la situation évoquée par Christine Lagarde qui souhaite une évaluation portant sur une vision globale de la situation monétaire bien sûr mais aussi économique et sociale.

De ce point de vue , des divergences existent sur la question de savoir si l’économie de la zone euro reste confrontée à des “risques baissiers” prédominants, les plus optimistes étant minoritaires, toujours selon les sources.

Certains responsables de la BCE estiment que les écarts de rendements obligataires et les taux des prêts bancaires sont les deux indicateurs les plus pertinents à l’heure actuelle, selon une source. Mais Christine Lagarde semble vouloir observer de manière plus globale la situation

Ces deux éléments ont effectivement été les seuls indicateurs mentionnés par Christine Lagarde au cours de sa conférence de presse, ce qui n’a pas suffi à rassurer les investisseurs, le “spread” entre rendements italiens et allemands se creusant.

Verdir la politique monétaire de la BCE ?

Verdir la politique monétaire de la BCE ?

Un article intéressant dans la Tribune de Jézabel Couppey-Soubeyran, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne  sur la problématique environnementale de la banque centrale européenne. Mais pour l’instant, force est de constater que l’action de la banque centrale européenne a consisté à racheter des actifs (dettes des pays notamment) et à assurer des liquidités aux banques sans tenir compte de la préoccupation écologique. Il existe des réticences idéologiques mais aussi techniques

Tribune.

 

 

D’ici juin 2021, la Banque centrale européenne (BCE) rendra les décisions de sa révision stratégique. Elle devrait alors annoncer des mesures de réorientation de son cadre de politique monétaire. La soutenabilité environnementale en fera partie. L’heure des décisions approche ; la BCE saura-t-elle, pour aider à parer à la crise climatique, se montrer aussi réactive et flexible que face à la crise sanitaire actuelle ? Au-delà des discours prononcés ces derniers mois, notamment par la directrice générale Christine Lagarde, qui laissent entendre que la BCE va verdir son action, les décisions iront-elles au-delà de tout petits pas ?

Le risque climatique est depuis quelques années dans le viseur des banques centrales, sous l’angle des risques financiers qu’il induit. Depuis 2015, banques centrales et superviseurs ont constitué un réseau (NGFS) dans lequel sont réalisés des travaux pour en guider l’estimation. Si l’approche est louable, elle comporte cependant un risque d’enlisement dans des travaux débouchant au mieux sur des instruments d’alerte tels que les stress tests climatiques.

Dans deux notes publiées le 2 décembre dernier dans un dossier intitulé « La BCE à l’heure des décisions », le think tank Institut Veblen pointe les sources du blocage et appelle la BCE à affirmer un « quoi qu’il en coûte » climatique, en montrant toute une panoplie de mesures monétaires qui pourraient être adoptées dans ce sens. Certaines exigent une modification des statuts de la BCE, mais d’autres peuvent être adoptées dès aujourd’hui.

Il faut d’abord noter que le mandat de la BCE ne lui interdit pas d’orienter sa politique monétaire vers l’atténuation du risque climatique, bien au contraire. L’article 127 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne fait attendre du Système européen de banques centrales (le SEBC, composé de la BCE et des 27 banques centrales nationales) qu’il « apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l’Union, dès lors que cela ne porte pas préjudice à l’objectif de stabilité des prix ».

Or, l’objectif de l’UE est d’atteindre la neutralité climatique à l’horizon 2050. En vertu de son mandat, la BCE devrait donc contribuer à cet objectif. Le fait-elle ? Pour le moment, elle n’a pas adopté de démarche active de contribution à la transition écologique. Les représentants de la BCE ont souvent invoqué leur doctrine de « neutralité monétaire » pour justifier de ne pas privilégier certains actifs (en l’occurrence, les plus « verts ») ou de ne pas en exclure dans les programmes d’achats d’actifs ou encore dans les collatéraux acceptés en garanties dans les opérations de refinancement des banques.

Cette justification sonne de plus en plus comme un mauvais prétexte, dans la mesure où, depuis la gestion de crise financière, et plus encore depuis la crise sanitaire, les actifs souverains sont bel et bien privilégiés dans les programmes d’achats d’actifs, ce qui ne permet plus de parler d’approche non sélective.

De plus, l’ampleur des programmes d’achats d’actifs que la BCE a commencé à mener en 2015, dans le cadre de sa politique monétaire non conventionnelle, pour gérer les conséquences de la crise financière de 2007-2008, puis à intensifier, à l’instar des autres grandes banques centrales, pour faire face à la crise sanitaire à partir de mars 2020, l’ont transformé en une véritable teneur du marché, voire même en faiseur de marché (« market maker »).

À fin novembre 2020, les 3 800 milliards d’euros de titres détenus dans le cadre de ces programmes de la BCE en faisaient un très gros investisseur, avec un portefeuille plus de deux fois supérieur à celui du GPIF japonais qui est le plus gros fonds de pension au monde ! Avec un tel poids, la BCE ne va plus pouvoir très longtemps ignorer les principes de la responsabilité environnementale.

Comment s’inquiéter d’un côté que les banques européennes continuent de financer les secteurs et projets les plus intensifs en émission des gaz à effets de serre par les banques européennes, et continuer de présenter elle-même un portefeuille trop carboné ? Sa conversion en la matière aurait une importante valeur de signal et contribuerait à l’alignement des flux financiers sur une trajectoire plus compatible avec les objectifs climatiques et environnementaux de l’Union.

À l’inverse, quand la BCE effectue ses achats d’actifs publics et privés sur les marchés obligataires en restant totalement aveugle à leur empreinte carbone, ses achats bénéficient fatalement plus à des entreprises fortement émettrices de gaz à effet de serre, ou du secteur des énergies fossiles, qu’à celles qui le sont moins. En ne rectifiant pas le tir, la BCE retardera l’objectif de neutralité climatique de l’Union.

C’est donc en ne s’engageant pas plus avant dans une action d’atténuation du risque climatique que la BCE enfreindrait son mandat. Sans compter qu’une crise climatique produirait inévitablement une instabilité monétaire, économique, et financière potentiellement irrémédiable.

Sous un angle ou sous un autre, la soutenabilité environnementale constitue donc bien un objectif pour la BCE. L’existence implicite de cet objectif dans l’article 127 n’ayant toutefois pas suffi pour que l’institution contribue activement à la transition écologique, sans doute faudra-t-il l’expliciter. Confier un rôle à la BCE dans le pacte vert de l’Union européenne (Green deal) ou inscrire formellement la notion de soutenabilité environnementale dans l’article 127 favoriserait l’orientation de la politique monétaire vers la transition écologique. Cela n’amenderait que très à la marge son cadre institutionnel.

Quoi qu’il en soit, il existe un assez large nuancier d’options opérationnelles possibles pour « verdir » la politique monétaire :

  • Tout un ensemble d’options « vert clair », consistant, par exemple, à verdir les refinancements en y intégrant un surcoût climatique (MRO vert), en faisant en sorte que les collatéraux acceptés soient alignés sur des trajectoires suffisamment bas carbone (collatéraux verts), en conditionnant les refinancement des banques à l’encours de financements verts qu’elles octroient (TLTRO verts), ou à verdir les achats de titres privés (QE vert responsable). Toutes ces options sont réalisables dans le cadre institutionnel actuel ou restent fidèles à son esprit. Elles ont en commun de ne pas impliquer directement la banque centrale dans le financement de la transition écologique et, de ce fait, lui feraient exercer un rôle certes plus actif qu’actuellement mais limité.
  • La plus vive des options « vert clair » serait un programme d’achats d’actifs publics émis pour financer des investissements climats, la seule dans ce premier ensemble à « faciliter » l’investissement public dans la transition, sans cependant le financer directement.
  • Une autre option, celle « vert vif », consisterait à monétiser des dépenses publiques nécessaires à la transition écologique. La banque centrale participerait alors directement au financement de la transition écologique. Son pouvoir de création monétaire serait mis au service de la collectivité et permettrait de réaliser les investissements dont le rendement insuffisant ou à trop long terme rend inenvisageable un financement privé. C’est l’option qui combinerait le mieux politique monétaire, politique budgétaire et politique prudentielle dans un policy-mix vert. Seule cette option assurerait, en effet, un financement qui préserverait les finances publiques et, parce qu’il n’alimenterait pas la dette, préserverait aussi la stabilité financière, dans le même sens que la politique prudentielle. Mais c’est aussi l’option exigeant le plus de changements sur le plan institutionnel, donc forcément celle qui suscitera le plus d’oppositions.

Pour avancer vers le « vert vif », il faudra probablement passer d’abord par les nuances du « vert clair », moins pour des raisons de fond qu’au vu des blocages institutionnels et politiques qui ne sont pas aisés à lever. Toutes ces options ne sont en tout cas pas exclusives les unes des autres. Même si face à l’urgence écologique, les petits pas ne suffiront pas.

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Par Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Wojtek Kalinowski, sociologue et directeur de l’Institut Veblen, a co-rédigé cet article.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La soutenabilité environnementale de la politique monétaire

La soutenabilité environnementale de la politique monétaire

Jézabel Couppey-Soubeyran, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (*) explique comment la BCE pourrait verdir sa politique monétaire. (Chronique dans the conversation))

 

D’ici juin 2021, la Banque centrale européenne (BCE) prendra les décisions de sa révision stratégique. Elle devrait alors annoncer des mesures de réorientation de son cadre de politique monétaire. La soutenabilité environnementale en fera partie. L’heure des décisions approche ; la BCE saura-t-elle, pour aider à parer à la crise climatique, se montrer aussi réactive et flexible que face à la crise sanitaire actuelle ? Au-delà des discours prononcés ces derniers mois, notamment par la directrice générale Christine Lagarde, qui laissent entendre que la BCE va verdir son action, les décisions iront-elles au-delà de tout petits pas ?

Le risque climatique est depuis quelques années dans le viseur des banques centrales, sous l’angle des risques financiers qu’il induit. Depuis 2015, banques centrales et superviseurs ont constitué un réseau (NGFS) dans lequel sont réalisés des travaux pour en guider l’estimation. Si l’approche est louable, elle comporte cependant un risque d’enlisement dans des travaux débouchant au mieux sur des instruments d’alerte tels que les stress tests climatiques.

Dans deux notes publiées le 2 décembre dernier dans un dossier intitulé « La BCE à l’heure des décisions », le think tank Institut Veblen pointe les sources du blocage et appelle la BCE à affirmer un « quoi qu’il en coûte » climatique, en montrant toute une panoplie de mesures monétaires qui pourraient être adoptées dans ce sens. Certaines exigent une modification des statuts de la BCE, mais d’autres peuvent être adoptées dès aujourd’hui.

Les traités ne sont pas un obstacle

Il faut d’abord noter que le mandat de la BCE ne lui interdit pas d’orienter sa politique monétaire vers l’atténuation du risque climatique, bien au contraire. L’article 127 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne fait attendre du Système européen de banques centrales (le SEBC, composé de la BCE et des 27 banques centrales nationales) qu’il « apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l’Union, dès lors que cela ne porte pas préjudice à l’objectif de stabilité des prix ».

Or, l’objectif de l’UE est d’atteindre la neutralité climatique à l’horizon 2050. En vertu de son mandat, la BCE devrait donc contribuer à cet objectif. Le fait-elle ? Pour le moment, elle n’a pas adopté de démarche active de contribution à la transition écologique. Les représentants de la BCE ont souvent invoqué leur doctrine de « neutralité monétaire » pour justifier de ne pas privilégier certains actifs (en l’occurrence, les plus « verts ») ou de ne pas en exclure dans les programmes d’achats d’actifs ou encore dans les collatéraux acceptés en garanties dans les opérations de refinancement des banques.

Cette justification sonne de plus en plus comme un mauvais prétexte, dans la mesure où, depuis la gestion de crise financière, et plus encore depuis la crise sanitaire, les actifs souverains sont bel et bien privilégiés dans les programmes d’achats d’actifs, ce qui ne permet plus de parler d’approche non sélective.

De plus, l’ampleur des programmes d’achats d’actifs que la BCE a commencé à mener en 2015, dans le cadre de sa politique monétaire non conventionnelle, pour gérer les conséquences de la crise financière de 2007-2008, puis à intensifier, à l’instar des autres grandes banques centrales, pour faire face à la crise sanitaire à partir de mars 2020, l’ont transformé en une véritable teneur du marché, voire même en faiseur de marché (« market maker »).

À fin novembre 2020, les 3 800 milliards d’euros de titres détenus dans le cadre de ces programmes de la BCE en faisaient un très gros investisseur, avec un portefeuille plus de deux fois supérieur à celui du GPIF japonais qui est le plus gros fonds de pension au monde ! Avec un tel poids, la BCE ne va plus pouvoir très longtemps ignorer les principes de la responsabilité environnementale.

Comment s’inquiéter d’un côté que les banques européennes continuent de financer les secteurs et projets les plus intensifs en émission des gaz à effets de serre par les banques européennes, et continuer de présenter elle-même un portefeuille trop carboné ? Sa conversion en la matière aurait une importante valeur de signal et contribuerait à l’alignement des flux financiers sur une trajectoire plus compatible avec les objectifs climatiques et environnementaux de l’Union.

À l’inverse, quand la BCE effectue ses achats d’actifs publics et privés sur les marchés obligataires en restant totalement aveugle à leur empreinte carbone, ses achats bénéficient fatalement plus à des entreprises fortement émettrices de gaz à effet de serre, ou du secteur des énergies fossiles, qu’à celles qui le sont moins. En ne rectifiant pas le tir, la BCE retardera l’objectif de neutralité climatique de l’Union.

C’est donc en ne s’engageant pas plus avant dans une action d’atténuation du risque climatique que la BCE enfreindrait son mandat. Sans compter qu’une crise climatique produirait inévitablement une instabilité monétaire, économique, et financière potentiellement irrémédiable.

Un nuancier de mesure

 

Sous un angle ou sous un autre, la soutenabilité environnementale constitue donc bien un objectif pour la BCE. L’existence implicite de cet objectif dans l’article 127 n’ayant toutefois pas suffi pour que l’institution contribue activement à la transition écologique, sans doute faudra-t-il l’expliciter. Confier un rôle à la BCE dans le pacte vert de l’Union européenne (Green deal) ou inscrire formellement la notion de soutenabilité environnementale dans l’article 127 favoriserait l’orientation de la politique monétaire vers la transition écologique. Cela n’amenderait que très à la marge son cadre institutionnel.

Quoi qu’il en soit, il existe un assez large nuancier d’options opérationnelles possibles pour « verdir » la politique monétaire :

  • Tout un ensemble d’options « vert clair », consistant, par exemple, à verdir les refinancements en y intégrant un surcoût climatique (MRO vert), en faisant en sorte que les collatéraux acceptés soient alignés sur des trajectoires suffisamment bas carbone (collatéraux verts), en conditionnant les refinancement des banques à l’encours de financements verts qu’elles octroient (TLTRO verts), ou à verdir les achats de titres privés (QE vert responsable). Toutes ces options sont réalisables dans le cadre institutionnel actuel ou restent fidèles à son esprit. Elles ont en commun de ne pas impliquer directement la banque centrale dans le financement de la transition écologique et, de ce fait, lui feraient exercer un rôle certes plus actif qu’actuellement mais limité.
  • La plus vive des options « vert clair » serait un programme d’achats d’actifs publics émis pour financer des investissements climats, la seule dans ce premier ensemble à « faciliter » l’investissement public dans la transition, sans cependant le financer directement.
  • Une autre option, celle « vert vif », consisterait à monétiser des dépenses publiques nécessaires à la transition écologique. La banque centrale participerait alors directement au financement de la transition écologique. Son pouvoir de création monétaire serait mis au service de la collectivité et permettrait de réaliser les investissements dont le rendement insuffisant ou à trop long terme rend inenvisageable un financement privé. C’est l’option qui combinerait le mieux politique monétaire, politique budgétaire et politique prudentielle dans un policy-mix vert. Seule cette option assurerait, en effet, un financement qui préserverait les finances publiques et, parce qu’il n’alimenterait pas la dette, préserverait aussi la stabilité financière, dans le même sens que la politique prudentielle. Mais c’est aussi l’option exigeant le plus de changements sur le plan institutionnel, donc forcément celle qui suscitera le plus d’oppositions.

Pour avancer vers le « vert vif », il faudra probablement passer d’abord par les nuances du « vert clair », moins pour des raisons de fond qu’au vu des blocages institutionnels et politiques qui ne sont pas aisés à lever. Toutes ces options ne sont en tout cas pas exclusives les unes des autres. Même si face à l’urgence écologique, les petits pas ne suffiront pas.

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Par Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Wojtek Kalinowski, sociologue et directeur de l’Institut Veblen, a co-rédigé cet article.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

« La politique monétaire a aggravé les inégalités»

« La politique monétaire a aggravé les inégalités»

 

Le Vice-président de BlackRock, leader mondial de la gestion d’actifs,  Philipp Hildebrand estime que la politique économique doit se concentrer sur les réformes structurelles. C’est primordial pour retrouver un modèle plus équilibré et réduire la dette dans la durée. Il constate par ailleurs que la politique monétaire a aggravé les inégalités (interview dans l’Opinion)

 

L’année 2020 a été celle d’une crise inédite. Quelle est la grande leçon que vous en tirez ?

Il faut absolument raviver la coopération internationale car le monde est interconnecté. On ne peut pas résoudre un problème global avec des solutions uniquement nationales. Par ailleurs, la mondialisation ne va pas disparaître, mais il faut plus de résilience dans le système. On va s’orienter vers une re-globalisation avec des marges de sécurité supplémentaires, notamment dans les chaînes d’approvisionnement qu’il va falloir diversifier. L’ancien secrétaire au Trésor américain, Larry Summers, a bien résumé la problématique : on va passer du « just in time » au « just in case », autrement dit du zéro stock au zéro risque. La conséquence est que les coûts de production vont augmenter. Le risque d’inflation est probablement sous-estimé aujourd’hui.

Cela aura donc des conséquences en matière de politique monétaire…

Dans un premier temps, l’inflation va commencer à monter et les taux d’intérêt resteront bas, dans l’intérêt de tout le monde étant donné le niveau des dettes publiques. Néanmoins, le monde est en train de se déplacer vers un nouveau régime monétaire car il y a en fait trois sources d’inflation aujourd’hui. La première, que nous avons évoquée, tient à la nouvelle mondialisation. La deuxième est liée à la grande transition du monde vers la durabilité, qui va aussi impliquer des coûts de production plus élevés. Cela va contribuer à un choc d’offre qui va pousser les prix à la hausse. Enfin, n’oublions pas le nouveau régime monétaire de la Fed américaine, qui vise explicitement un rythme d’inflation plus élevé pour compenser la faiblesse des années passées. Cela va changer les attentes des marchés. Tout cela plaide pour une accélération de la hausse des prix dans un horizon de trois ans environ.

L’explosion de l’endettement public et privé est-elle gérable ?

L’endettement des pays de l’OCDE a doublé par rapport à 2008. Depuis une quinzaine d’années, la réponse à toutes les crises a été une politique monétaire extrêmement agressive doublée d’une politique budgétaire expansionniste. C’était justifié mais, dans les deux cas, ces politiques ont atteint leurs limites. Dans les années à venir, la politique économique doit se concentrer sur les réformes structurelles visant à augmenter la croissance potentielle, faute de quoi il sera très difficile de gérer la dette sur la durée. Cela ne pose pas de problème immédiat car le coût de financement de la dette est quasi-nul. Mais cela ne va pas durer indéfiniment. Une fois que la pandémie sera derrière nous, il faudra absolument se concentrer sur la manière d’accroître notre productivité. Dans le passé, le monde a toujours eu besoin de croissance pour absorber un niveau élevé de dettes.

Nous vivons une crise macroéconomique majeure et pourtant les marchés financiers sont au sommet. L’accentuation de cette dichotomie vous inquiète-t-elle ?

C’est un sujet de préoccupation majeur. L’intervention des banques centrales a été indispensable depuis 2008 mais elle n’a pas réussi à renforcer la croissance et a même nourri l’accroissement des inégalités. Depuis quinze ans, les revenus tirés du capital ont augmenté beaucoup plus fortement que les salaires. C’est une des sources principales du mécontentement social. D’où l’urgence à renforcer la croissance. C’est primordial à la fois pour réduire la dette dans la durée, mais aussi pour retrouver un modèle économique plus équilibré. Il ne faut pas le nier, la politique monétaire a aggravé les inégalités.

Que pense l’ancien banquier central suisse du débat assez vif en France sur l’effacement de la dette ?

Toute dette doit être remboursée. Les programmes de rachat de dettes publiques par les banques centrales se font dans le cadre de leur mandat, défini par la loi. Ce n’est pas un rachat direct de dette publique, c’est un outil financier de poursuite de la politique monétaire que la banque centrale juge nécessaire pour remplir son mandat de stabilisation des prix. Et cela ne peut pas durer éternellement. La banque centrale doit pouvoir se remettre dans une position indépendante pour maintenir la stabilité des prix quand l’inflation accélérera. Nous avons déjà connu ce débat à la fin des années 1960. Personne ne croyait alors au retour de l’inflation, qui s’est pourtant matérialisée dès le premier choc pétrolier de 1973. Les banques centrales n’ont pas été en position de réagir de manière indépendante et l’inflation a dérapé. Il a fallu que l’ancien patron de la Fed, Paul Volcker, prenne des mesures radicales pour stabiliser les prix, ce qui a provoqué une récession extraordinaire. C’est précisément cette situation qu’il faut éviter. Plutôt que de demander s’il faudra rembourser la dette, la vraie question est de savoir si les banques centrales seront en position politique et juridique de normaliser leur politique monétaire dès que ce sera nécessaire.

«L’OCDE doit revigorer la coopération internationale et soutenir les Etats membres pour atteindre l’objectif de neutralité carbone. La taxation des géants du numérique doit aussi être réglée»

N’est-ce pas déjà trop tard, avec des taux d’endettement public de 120 % pour la France, voire de plus de 150 % pour l’Italie ?

Si on arrive à mener une politique qui mène à une croissance plus élevée, c’est faisable. Mais le chemin est étroit.

Vous êtes candidat à la direction générale de l’OCDE, avec quel projet ?

Il faut tout faire pour revigorer la coopération internationale et soutenir les Etats membres pour atteindre l’objectif de neutralité carbone en 2050. L’autre urgence sera de les aider à trouver des réponses à la montée des inégalités. La question de la taxation des géants du numérique doit être réglée. Il faudra aussi trouver des moyens d’investir des fonds publics dans la réduction des émissions carbone et dans les gains de productivité. Beaucoup d’argent public va être mis sur la table, notamment grâce au plan de relance européen. Rendez-vous compte : 120 milliards d’euros vont être injectés uniquement en Espagne. C’est du jamais vu pour un seul pays ! L’OCDE doit aider ses membres à utiliser au mieux ces fonds, qui doivent être accompagnés de capitaux privés. C’est en agrégeant capitaux publics et privés que nous pourrons atteindre l’objectif de zéro carbone en 2050.

Justement, certains comme l’organisation ShareAction reprochent à BlackRock de ne pas en faire assez en matière d’investissement incluant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG)…

Nous avons lancé en janvier un plan à trois piliers : le premier consiste à permettre aux investisseurs d’opter pour la durabilité. Nous avons créé une centaine de nouveaux produits et enregistré une collecte record dans ce domaine. Le deuxième vise à intégrer les facteurs ESG dans l’ensemble de nos produits de gestion active existants ; nous venons de finaliser cette intégration. Et enfin, il s’agit d’utiliser notre levier en tant qu’actionnaire de près de 3 000 entreprises mondiales, afin d’accélérer l’évolution vers la durabilité. C’est le plus compliqué, mais les progrès sont très significatifs. Par exemple, BlackRock a voté contre les résolutions portant sur le renouvellement d’administrateurs en charge des questions climatiques de 108 entreprises en 2020.

«70 % des sommes qui nous sont confiées sont liées à la retraite. Nous avons une responsabilité extraordinaire. C’est pour cela que nous avons eu besoin de plusieurs années de recherche, qui ont été confirmées par les faits: 88 % des indices “durables” ont surperformé les indices traditionnels cette année. La mobilisation du capital privé au service de la planète ne sera pas un vain mot!»

Comment s’est passée l’année 2020 pour BlackRock ?

Nous devrions dépasser les 8 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion cette année, avec un taux de croissance des actifs ESG (+ 41%) supérieur à celui de nos encours globaux (+5 %). Nos clients répondent massivement à cette nouvelle offre. Cela montre que nous sommes au début d’une phase tectonique de réallocation du capital vers la durabilité. Il fallait, pour cela, être convaincu que cette mutation fait sens pour la planète, mais aussi en matière de performance. Je rappelle que 70 % des sommes qui nous sont confiées sont liées à la retraite. Nous avons une responsabilité extraordinaire vis-à-vis de nos clients fonds de pension. C’est pour cela que nous avons eu besoin de plusieurs années de recherche, qui ont été confirmées par les faits : 88 % des indices « durables » ont surperformé les indices traditionnels cette année ! Au 30 septembre, l’encours des produits purement « durables » a dépassé 150 milliards de dollars, auxquelles s’ajoutent plus de 570 milliards de dollars de stratégies d’exclusion utilisant des filtres ESG. Notre objectif est d’atteindre 1 000 milliards de dollars à la fin de la décennie. La mobilisation du capital privé au service de la planète ne sera pas un vain mot !

BlackRock est-il prêt à investir dans le bitcoin ?

Cela reste un outil de spéculation qui se marie mal avec la gestion de fonds de long terme. Quand on parle du bitcoin, il y a une confusion entre monnaie numérique et monnaie privée. Il est possible et même probable que des banques centrales émettent de la monnaie digitale, mais le principe de base ne changera pas : la monnaie – digitale ou pas – restera sous le contrôle des Etats, dans l’intérêt des citoyens. Il n’y a, selon moi, aucun danger qu’une monnaie émise par un Gafa concurrence les monnaies souveraines.

Politique monétaire : La Fed encore plus accommodante

Politique monétaire : La Fed encore plus accommodante

Mercredi plusieurs membres de la Fed ont laissé entendre que la banque centrale pourrait être amenée à augmenter le volume de ses rachats d’obligations et à en prolonger la maturité. Le contraire de ce qu’avait récemment demandé Trump  gelant certaines liquidités et en demandant leur restitution au 13 heurts (une manœuvre de plus de l’intéressé pour compliquer la gestion de Biden). La banque centrale attendue a voulu clarifier la situation sur sa vraie stratégie.

En clair, la Fed s’apprête à développer une politique encore plus accommodante en accroissant le volume de liquidités nécessaires au soutien d’une économie qui aujourd’hui se porte bien mais qui pourrait bien être hypothéquée demain par l’ampleur exceptionnelle de la crise sanitaire (les États-Unis sont et de loin le pays le plus touché) et une situation de l’emploi qui se dégrade. Plusieurs membres du comité de politique monétaire de la Fed (Federal Open Market Committee, FOMC) ont dit s’attendre à ce que l’institut d’émission rallonge les maturités des obligations qu’elle rachète, indiquent les « minutes » de la réunion des 4 et 5 novembre.

Politique monétaire moderne : la fausse martingale (Patrick Artus)

Politique monétaire moderne : la fausse martingale (Patrick Artus)

 

 

Patrick Artus met en garde contre la fausse martingale que constituerait pour toujours la théorie monétaire moderne caractérisée par la création de monnaie sans limite.

 

La crise de la Covid a renforcé la tendance antérieure pour les politiques économiques des pays de l’OCDE. Tous utilisent un déficit public massif (14 % du PIB en 2020 pour l’ensemble de l’OCDE, probablement encore 8 % à 9 % en 2021) qui est monétisé, c’est-à-dire que les émissions obligataires des Etats destinées à financer ces déficits publics sont intégralement achetées par les Banques centrales. Celles-ci paient en créant de la monnaie. Tout se passe comme s’il y avait directement financement monétaire des déficits publics, ce qu’on appelle « monnaie hélicoptère » : des transferts publics aux agents économiques réalisés par une distribution de monnaie.

Cette pratique qu’on a appelée « théorie monétaire moderne » a l’avantage d’éviter les effets d’éviction, c’est-à-dire la hausse des taux d’intérêt à long terme, avec l’effet négatif induit sur la demande intérieure, qui aurait résulté d’un financement des déficits publics par émissions d’obligations par les Etats (le financement habituel par la dette). Elle évite aussi d’augmenter les impôts habituels : tant que les Banques centrales financent les déficits publics par la création monétaire, il n’apparaît aucune nécessité d’augmenter les impôts pour faire disparaître les déficits budgétaires.

On peut alors croire qu’on a découvert une politique miraculeuse : des déficits publics illimités qui ne génèrent ensuite aucun coût. Certains semblent croire que cette martingale existe, et préconisent d’aller beaucoup plus loin. Mais il faut comprendre qu’il faudra toujours, dans le futur, rétablir la solvabilité de l’Etat. Ceci ne se fera donc pas par la hausse des impôts traditionnels, ni par l’inflation.

Dans le passé, une croissance très rapide de la quantité de monnaie conduisait à moyen terme à l’inflation et à la « taxe inflationniste » (un prélèvement sur les détenteurs de monnaie, rémunéré à 0 %, réalisé par l’inflation). Mais il y a bien longtemps qu’il n’y a plus aucun lien entre création monétaire et inflation dans les pays de l’OCDE.

Malheureusement, la politique menée va faire apparaître deux nouvelles taxes. La première taxe vient du niveau très bas des taux d’intérêt à long terme qui résulte de l’achat d’obligations par la Banque centrale, et du maintien de taux d’intérêt à court terme très bas. Des taux longs anormalement bas (aujourd’hui – 0,2 % pour le taux à 10 ans en France) créent bien une taxe sur les épargnants, qui ne reçoivent pas les intérêts normalement dus sur leurs portefeuilles d’obligations ou contrats d’assurance-vie. La seconde taxe vient de ce que la forte croissance de la liquidité et les taux d’intérêt très bas vont pousser fortement à la hausse (comme on l’a déjà vu de 1986 à 2000, de 2002 à 2008, de 2014 à 2019) les cours boursiers et les prix de l’immobilier. Et il s’agit bien d’une taxe sur les jeunes, qui doivent acheter des actifs financiers et acheter des logements pour se constituer un patrimoine, et qui vont les payer anormalement cher.

Il y aura donc deux impôts nouveaux pour resolvabiliser les Etats : la taxation des épargnants et futurs retraités, la taxation des jeunes. Malheureusement, ils sont bien pires que les impôts normaux. Ils touchent les jeunes et les épargnants modestes (qui n’ont pas accès aux produits financiers sophistiqués) ; ils sont cachés, n’ayant jamais été démocratiquement débattus par les Parlements. Mais il s’agit bien d’impôts, qui vont affaiblir le niveau de vie de ceux qui vont les payer.

Patrick Artus est chef économiste de Natixis et coauteur, avec Olivier Pastré, de L’économie post-Covid (Fayard, 128 pages, 14 euros), à paraître le 30 septembre.

 

Politique monétaire : l’emploi , objectif de la Fed ?

Politique monétaire : l’emploi , objectif de la Fed ?

La Banque centrale américaine a décidé de mettre la pédale douce sur l’inflation qui pourrait dépasser l’objectif de 2 %. Par contre elle déclare faire de l’emploi sa priorité. Pourtant on voit mal le lien entre sa politique monétaire et la question du chômage notamment via l’instrument de l’inflation. La Fed comme d’ailleurs d’autres banques centrales et les différents gouvernements dans la période ont surtout recours à la méthode Coué. La vérité sans doute c’est qu’ils sont assez désarmés face à une crise non seulement conjoncturelle du faît du Corona virus mais aussi par des changements plus structurels notamment concernant la consommation des ménages. La Fed espère que sa tolérance vis-à-vis de l’inflation permettra  de créer davantage d’emplois. Et profiter ainsi à de nombreux foyers, y compris ceux à faibles revenus, très affectés par la crise. « La nouvelle stratégie de la Fed pourrait la conduire à maintenir des taux quasi nuls plus longtemps encore qu’anticipé jusqu’à présent », explique John Plassard, de Mirabaud.

Ce changement de politique est toutefois moins une recette magique qu’un signal adressé aux marchés pour souligner la réactivité de la Fed face à la crise. L’inflation a, en effet, rarement atteint les 2 % depuis 2012 et son lien avec le plein-emploi est ambigu. Le chômage, très bas aux États-Unis ces dernières années (3,5 % avant la pandémie), ne s’est pas accompagné, contrairement aux attentes des économistes, d’une remontée de l’inflation. D’autres banques centrales pourraient suivre la Fed. En particulier la BCE, qui a engagé une revue stratégique incluant une révision de sa cible d’inflation, fixée aussi à 2 %. Quoi qu’il en soit, il paraît « exagéré d’espérer un dépassement de l’inflation », tempère Samy Chaar, le chef économiste de Lombard Odier. Si la Fed veut atteindre sa cible, elle doit déjà « amener les banques à prêter à l’économie réelle », insiste-t-il.

Une politique monétaire qui mène à l’inflation et aux dévaluations

Une   politique monétaire qui mène à l’inflation et aux dévaluations

L’économiste Jean-Pierre Patat met en garde, dans une tribune au « Monde », contre le mythe d’un retour à la politique de création monétaire des années 1950, rappelant qu’elle a débouché sur l’inflation et des dévaluations à répétition.

 

L’ampleur du défi économique posé par l’épidémie de Covid-19 incite certains à le comparer à celui auquel la France eut à faire face au lendemain de la seconde guerre mondiale, et à évoquer le rôle capital du programme du Conseil national de la Résistance, repris par le général de Gaulle.

Compte tenu de la part majeure qu’occupe, de nos jours, dans la gestion économique, la politique monétaire dont on attend des interventions massives et durables, peut-on tirer des enseignements de la politique monétaire menée durant les années 1940 et 1950…, pourtant à des années-lumière des pratiques d’aujourd’hui ?

La Banque de France n’était pas indépendante (elle ne pouvait pas, entre autres, agir librement sur les taux d’intérêt), elle consentait des avances directes, parfois de grande ampleur, à l’Etat, mais aussi intervenait dans le financement de l’économie avec, notamment, le mécanisme du crédit à moyen terme à la construction, qui aboutissait à faire financer par la Banque des crédits à très lointaine échéance.

Cette stratégie monétaire se déployait dans un environnement financier lui aussi fort éloigné du contexte actuel : activités bancaires très compartimentées ; fortes interventions de l’Etat dans le financement de l’économie au travers d’organismes publics ; marché de capitaux végétatif ; barrières aux mouvements internationaux de capitaux.

Cette politique monétaire a certes eu sa part dans le redressement du pays et dans la longue période de croissance des « trente glorieuses ». Mais elle est aussi partiellement responsable d’une fièvre inflationniste non maîtrisée, avec des dévaluations du franc à répétition – en douze ans, la valeur du dollar en francs passe de 43,88 à 350 francs –, de dérives budgétaires et d’un endettement public qui nous paraîtrait minime aujourd’hui, mais qui, dans le contexte international de l’époque, vaudront à Paris d’être mis sous tutelle du Fonds monétaire international (FMI).

 

L’un des souhaits de ceux qui se réfèrent à cette période est que la Banque centrale renoue avec la pratique des avances directes à l’Etat confronté à un besoin colossal de financement, afin de mettre un terme à sa dépendance vis-à-vis des marchés. Mais cela supposerait déjà qu’un consensus se forme au sein du système européen de banques centrales (SEBC), auquel la Banque de France appartient. Surtout, est-ce que cela apporterait concrètement du nouveau ? 

Coronavirus : La création monétaire démesurée est dangereuse

Coronavirus : La création monétaire démesurée est dangereuse

 

Jean-Michel Naulot, Ancien membre du Collège de l’Autorité des marchés financiers/AMF explique dans le monde en termes techniques que le fait de faire tourner la planche à billets pourrait conduire certains pays à la ( mises en défaut) ou à l’écroulement de la monnaie européenne. Une évidence quand le volume de monnaie complètement est  disproportionné par rapport à la vieille richesse réelle. Une création monétaire abondante, fort agréable dans un premier temps pour les investisseurs, renvoie malheureusement à des expériences historiques douloureuses

L’ancien membre de l’Autorité des marchés financiers Jean-Michel Naulot s’inquiète dans une tribune au « Monde » du gonflement du bilan de la Banque centrale européenne que va engendrer ses rachats massifs des dettes souveraines et du risque de « défaut ordonné » qui guette certaines d’entre-elles.

Tribune.

Les difficultés rencontrées pour parvenir à un accord au sein de l’Eurogroupe sont une fois de plus révélatrices du défaut initial de la zone euro. L’absence de budget destiné à compenser les chocs asymétriques, les inégalités historiques et géographiques, les divergences inévitables de politiques économiques, font de la zone euro un système incomplet, bancal.

Depuis dix ans, les capitaux ne circulent plus. Les dirigeants eux-mêmes sont divisés sur la nature de l’Union monétaire. La menace est réellement existentielle. Cette menace est d’autant plus réelle que les inégalités entre pays de la zone monétaire n’ont cessé de se creuser, attisant les divisions. Depuis la création de l’euro, la production industrielle a progressé de 31 % en Allemagne, alors qu’elle a baissé de 2 % en France et de 16 % en Italie.

 

La balance courante allemande est devenue massivement excédentaire (6 % à 9 % du produit intérieur brut – PIB – depuis dix ans). La dette publique allemande représente 61 % du PIB contre 100 % en France, alors que les deux pays étaient à égalité en 2000 (60 % du PIB). Face à ce tableau assez sombre, tous les regards se sont tournés depuis plusieurs semaines vers la Banque centrale européenne (BCE), seul élément stable et fédéral de la zone monétaire. 

Christine Lagarde a déclaré que la BCE pourra désormais acheter des actifs « autant que nécessaire et aussi longtemps que nécessaire ». Cette monétisation de la dette publique, c’est-à-dire à la possibilité pour un Etat de se financer auprès de la Banque centrale, via le marché secondaire, autant que de besoin et de fait gratuitement, est une petite révolution pour la BCE.

Les marges de manœuvre, pour le moment importantes, pourraient cependant vite devenir plus étroites. Pour mettre en place cette monétisation, la BCE a en effet renoncé aux règles dites de proportionnalité (respect de limites par pays). Or, en 2018, la Cour de Justice du Luxembourg avait conditionné sa décision favorable sur le rachat des dettes publiques à l’existence de ces règles. De nouvelles actions judiciaires ne sont donc pas à exclure.

 

Si elle veut conserver des marges de manœuvre, la BCE doit surtout veiller à la taille et à la qualité de son bilan. Sa crédibilité en dépend. On a tendance à oublier que, de la fin de la seconde guerre mondiale à la crise de 2008, le bilan de la Réserve fédérale américaine (Fed) a constamment représenté autour de 5 % du PIB. D’ici la fin de l’année, il devrait passer de 20 % du PIB fin 2019 à près de 40 %.

 

 

Politique monétaire de la BCE : une consultation des citoyens !

Politique monétaire de la BCE : une consultation des citoyens !

On se demande bien qui a eu cette idée de lancer une grande consultation sur la politique monétaire à la banque centrale européenne. Sans doute comme de plus en plus dans les institutions:  des services de com’. Comment en effet accorder la moindre crédibilité à cette procédure. Particulièrement en France où la culture économique est voisine de zéro ( une étude d’Allianz avait montré que sur 19 pays européens la France se situait en dernière position en matière de connaissances financières). Même mieux informés, les autres citoyens de l’Europe sans doute mal armés pour  intervenir sur une question aussi complexe. Car il s’agit de consulter l’opinion publique européenne sur le contenu de la politique monétaire. Des aspects que même les responsables politiques ne comprennent pas eux-mêmes pour beaucoup. Il serait sans doute plus urgent et plus utile de consulter les citoyens d’abord sur la politique économique et sociale. En effet, la politique monétaire n’est pas un objectif, elle n’est qu’un moyen au service des orientations plus générales en matière économique, sociale et environnemental notamment.

Ce type de consultation est évidemment une fumisterie démocratique, peut-être pour améliorer l’image de la banque centrale européenne aussi sans doute pour tenter de contourner les réticences de certains pays du nord  vis-à-vis d’une politique plus accommodante de la BCE. Pour tout dire,  c’est de l’agit prop ! « Nous voulons écouter les opinions, les attentes et les préoccupations du public avec un esprit ouvert », a déclaré la présidente de la BCE, Christine Lagarde, dans ce communiqué.

Concrètement, l’institution va mettre en ligne un vade-mecum de la révision de stratégie et un formulaire en ligne que les citoyens pourront utiliser pour « soumettre des propositions et des commentaires dans les langues de la zone euro ». La BCE a lancé en janvier sous la houlette de sa présidente française un examen stratégique dans le but de redéfinir son objectif d’inflation « proche mais inférieur à 2% » jugé trop rigide. Il s’agit aussi d’intégrer la lutte contre le changement climatique à la politique monétaire, une perspective qui déplaît aux banquiers centraux orthodoxes.

Une série de rencontres vont avoir lieu avec des organisations de la société civile. La première se tiendra à Bruxelles le 26 mars et sera présidée par Mme Lagarde. Sont invitées des organisations régionales et de consommateurs, ainsi que les partenaires sociaux, en vue de partager leurs vues sur les politiques de la BCE.

La BCE organisera aussi des rencontres avec les eurodéputés, des universitaires et des participants du secteur financier.

Politique monétaire de la BCE- la lutte contre l’inflation qui tue l’investissement et l’emploi

Politique monétaire de la BCE- la lutte contre l’inflation qui tue l’investissement et l’emploi

 

 

Nicolas Goetzmann, responsable de la recherche et de la stratégie macroéconomique à la Financière de la Cité dénonce cette phobie de l’inflation qui a tué emploi et investissement. ( tribune au « Monde »,)

 

Tribune.

 

« Vingt ans après la naissance de l’euro, la Banque centrale européenne (BCE) s’apprête, en ce mois de janvier et sous l’impulsion de sa présidente, Christine Lagarde, à démarrer le chantier de sa « revue stratégique » de politique monétaire. Un processus inédit depuis 2003, et dont le potentiel est la remise en cause – au moins partielle – du dogme économique le plus puissant de ces quarante dernières années : la stabilité des prix, héritière européenne de la politique, française, du « franc fort ».

Cette politique est née, en effet, du tournant de la rigueur de mars 1983 (et plus exactement de juin 1982), qui correspondait alors à la nécessité de lutter contre une inflation galopante. Fin 1986, le combat est remporté et l’inflation est ramenée sous le seuil de 3 %, soit 10 points de moins que son chiffre de 1980. C’est à ce moment de l’histoire économique française que cette politique s’est faite idéologie. Non pas sous la seule influence d’une Allemagne acquise à ce principe, pas plus que par la seule volonté de créer la monnaie unique, mais d’abord par une ambition toute française de rigueur monétaire.

Le 10 avril 1992, Jean-Claude Trichet – alors directeur du Trésor – écrivait dans une note destinée au ministre des finances : « Notre grand objectif est de poursuivre une politique de maîtrise de l’inflation avec les objectifs – ambitieux mais qui sont les seuls que notre pays puisse se donner aujourd’hui – (…) de maintenir en France une inflation inférieure à l’allemande ». Une phrase que les auteurs de La Guerre de sept ans. Histoire secrète du franc fort, 1989-1996 (Calmann Lévy, 1996), Eric Aeschimann et Pascal Riché analysent en ces termes : « En clair, il n’est plus question d’un franc fort, mais d’un franc plus fort que le mark ». Classe politique et haute administration agissent alors avec la ferveur du converti. De Pierre Bérégovoy à Edouard Balladur en passant par Michel Sapin, leurs successeurs et leurs administrations, l’austérité monétaire devient une marque de fabrique « made in France ».

Ce soutien apporté au franc va voir la croissance nominale (non ajustée de l’inflation) du pays chuter de façon vertigineuse au cours de ces premières années de la décennie 1990. De 8 % en 1989, elle tombe à 1 % en 1993 (sur la même période, les Etats-Unis passent de 8 % à 5 %) dont le seul équivalent est la chute de la croissance nominale observée entre 2007 et 2009, pendant la grande crise mondiale. Du côté du chômage, le choix du « franc fort » va s’avérer dramatique. Si une décrue s’était amorcée au lendemain de la lutte – utile – contre l’inflation pour atteindre 8 % à la fin de l’année 1989, le taux de chômage bat un nouveau record au deuxième trimestre 1994, à 10,8 %. Sur l’ensemble de la décennie, un taux de chômage moyen de 9,7 % est à mettre en face d’une inflation moyenne de 1,45 %, marquant la dérive de ce qui est pourtant considéré comme une politique de  raison ».

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