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Diplomatie internationale : « Le grand isolement de la France » (Michel Duclos)

Diplomatie internationale : « Le grand isolement de la France » (Michel Duclos)

Pour le diplomate Michel Duclos , le président Macron doit être plus « fédérateur », car  la France dispose de « peu d’alliés solides »(.interview le Monde)

Le SARS-CoV-2 est un « violent orage », dont les éclairs « jettent un jour nouveau sur un paysage connu, qu’il laissera dévasté en se retirant ». C’est ainsi que commence le rapport publié par l’Institut Montaigne, sous la plume de son conseiller spécial, Michel Duclos, intitulé « Un virus clarificateur, l’impact du Covid-19 sur la politique étrangère de la France ». Ancien ambassadeur en Syrie et en Suisse, ce diplomate très respecté est l’auteur de La Longue nuit syrienne (éd. L’Observatoire, 2019). Dans son rapport, il passe en revue les premières leçons géopolitiques de la pandémie, puis il examine les « marges de manœuvre de la France », confrontée à une comparaison guère flatteuse avec l’Allemagne en ce qui concerne la résistance économique à la crise. Le conseiller spécial de l’Institut Montaigne invite Paris à un « élargissement du compas de son action extérieure », en se tournant en particulier vers l’Asie, tout en veillant à l’unité des Européens.

Etes-vous rassuré quant à la vitalité du projet européen, confronté à l’épreuve du Covid-19, alors qu’un plan majeur de relance est discuté ?

Dans l’océan de conséquences potentiellement dramatiques de la pandémie, l’une des rares bonnes nouvelles est le possible sursaut européen. Derrière le plan de relance [de 750 milliards d’euros proposé par la Commission, après une initiative franco-allemande] se dessine non pas une refondation de l’Europe, mais, pour la première fois depuis des années, la cristallisation d’une identité européenne. On parlait avant cela de l’Europe en termes de projets et de budgets qui ne signifiaient pas grand-chose pour les opinions publiques. Mais sauver les économies de nos pays est immédiatement compréhensible pour tous.

Pour les gouvernements, le marché commun constitue le vrai ciment de l’Union européenne (UE). Pour les citoyens, c’est la reconstruction post-Covid, avec une Europe solidaire. La France doit se focaliser sur ces deux points, en subordonnant nos politiques à la nécessité de rassembler les Européens. Des aspects préoccupants demeurent, notamment dans les pays du Sud soumis à une pression populiste, comme l’Italie, qui connaîtront des problèmes socio-économiques graves dans les années à venir. Le risque d’une crise des dettes souveraines n’est pas non plus écarté. Mais, pour la première fois, une ligne claire se dessine, celle d’une sortie politique du malaise européen par une réponse efficace à la crise.

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« Coronavirus : parler de guerre est une faute » (Michel Wieviorka )

« Coronavirus : parler de guerre est une faute » (Michel Wieviorka )

Le sociologue Michel Wieviorka, condamne  la rhétorique guerrière retenue dans la lutte contre le Covid-19, et compte sur la démocratie dans cette crise. ( interview de la Tribune)

 

La Tribune – Ce moment si particulier de début de confinement, comment l’éprouvez-vous intimement, comment l’interprétez-vous intellectuellement ?

Nous vivons un choc qui est à la fois collectif – à divers niveaux, du mondial au local – et personnel, intime. Certains sont mieux placés que d’autres pour l’encaisser et faire preuve, comme le qualifie un mot à la mode, de résilience, et même pour se projeter vers l’avenir. Je fais partie des privilégiés, socialement, économiquement, mais cela ne m’empêche pas de penser aux plus faibles, aux plus démunis – l’économie n’est pas seule à devoir être sauvée, il y a aussi des individus en déshérence ou très fragiles.

Je fais partie des générations âgées, mais cela ne m’empêche pas de penser aux vieillards, isolés ou dans des Ehpad si insuffisamment soutenus par la puissance publique, ou aux jeunes générations et à l’avenir de leur point de vue. Bref, je « ne m’en sors personnellement pas trop mal », et tout en veillant à distance au fonctionnement de l’institution que je dirige, la Fondation Maison des sciences de l’Homme, je réfléchis, lis et écris à partir de cette expérience.

Je pense beaucoup au sociologue allemand Ulrich Beck [1944 - 2015], dont j’étais l’ami. Il a ouvert la voie aux réflexions les plus fécondes sur la société du risque et, titre de son dernier livre que je viens de relire, sur The Metamorphosis of the World (Polity Press, 2016).

Vous venez de publier Pour une démocratie de combat (Robert Laffont, 2020). Un écho saisissant aux déclarations et à la posture du Président de la République, affirmant que nous sommes en « guerre » et adoptant discours et actes d’un chef martial. Aux yeux du sociologue et historien, cette sémantique belliqueuse est-elle appropriée et judicieuse ?

Les mots sont importants, nous le savons très bien lorsqu’il y a lieu de s’inquiéter, à juste titre, des pulsions fascisantes qui animent nos sociétés – à ce propos, j’ai été heureux de préfacer la traduction en français du livre de Robert Habeck, le dirigeant des Verts allemands, Du langage en politique. Ce que les mots font à la démocratie (Les Petits matins, 2020). Mais nous devrions être attentifs tout autant à la sémantique des responsables les plus démocrates qui soient. Parler de « guerre » me semble inadapté, incongru et déplacé, c’est même une faute s’il s’agit aujourd’hui du Covid-19, comme ce l’était en 2015 à propos du terrorisme, et même encore plus. Une guerre ne surgit pas de nulle part, comme l’a montré l’historien Christopher Clark à propos de la Première Guerre mondiale (dans Les somnambules, Flammarion, 2013), il s’agit là d’une pure construction politique et sociale. Or le virus n’est pas un ennemi humain, il a frappé soudainement. S’y opposer convoque des politiques publiques. Le discours de la guerre ne veut voir que l’unité du corps social, il interdit le traitement démocratique de ce qui nous divise, et face à l’épidémie il autorise l’opacité, la dissimulation de la part du pouvoir. Ce qui est contre-productif dans un tel combat. De plus, le discours de la guerre flatte les tendances à mettre en avant l’idée de nation, et de là il rend difficile d’être complètement orthogonal par rapport aux dérives nationalistes.

« Le discours de la guerre ne veut voir que l’unité du corps social, il interdit le traitement démocratique de ce qui nous divise, et face à l’épidémie il autorise l’opacité, la dissimulation de la part du pouvoir. Ce qui est contre-productif dans un tel combat »

Quel défi, c’est-à-dire quels périls et quelles opportunités, ce « moment historique » a-t-il commencé d’exercer sur notre et les démocraties ?

Le défi est d’abord vital. Vital du point de vue des personnes singulières, du point de vue des pays, du point de vue de l’humanité. Mais il l’est inégalement : les plus aisés et les plus jeunes s’en sortiront mieux. Il met en cause les équilibres géopolitiques, il questionne notamment la place de la Chine, que l’on découvre être davantage qu’une puissance majeure : le reste du monde en est dépendant pour nombre de produits, nous vivons sous son emprise. Ce défi suggère de repenser l’économie, fait exploser les idéologies néo-libérales, et incite à parler de nouveau de dé-mondialisation, de ré-industrialisation.

Il est aussi social. A cet effet, il interroge les politiques publiques dans bien des domaines, en premier lieu de la santé. Ulrich Beck avait forgé l’idée de « métamorphose du monde » pour expliquer que nous vivons bien plus qu’une transformation dans laquelle les réalités antérieures se modifient sans nécessairement disparaître : nous sommes dans une rupture anthropologique majeure, qui nous oblige à tout repenser. Il précisait que cette métamorphose peut avoir des dimensions positives, et ainsi proposait le concept de « emancipatory catastrophism » : toute tragédie – et la pandémie en est une – peut profiter à l’émancipation, au mieux, au bon.

Que sortira-t-il de « bon » justement ? Un autre rapport à la nature ? D’autres modes de production, de consommation ? D’autres conceptions de la culture, de la ville, de la mobilité, des loisirs ? Le défi est là : la crise va nous conduire à choisir : voulons-nous continuer à laisser prospérer les populismes, les extrémismes, les nationalismes, l’autoritarisme ? Ou pouvons-nous essayer de construire un monde meilleur ? Après tout, la sortie de la grande crise de 1929 a donné naissance d’un côté au New Deal, de l’autre à Hitler… Et face à ce défi, il n’est pas contestable que les démocraties sont mieux outillées que les dictatures, même chinoise.

Quelle « démocratie de combat » doit-on commencer d’inventer qui permettra à la démocratie d’une part de gagner cette guerre, d’autre part de survivre à cette guerre, enfin de sortir davantage renforcée qu’affaiblie par cette guerre ? Une nouvelle démocratie peut-elle voir le jour ?

La pandémie est donc l’occasion d’opposer la démocratie à l’autoritarisme. Mais évitons les appréciations trop simples. L’action a été inaugurée en Chine sous les auspices du mensonge et de la persécution de ceux qui comme le docteur Li Wenliang annonçaient l’épidémie. Elle a permis au régime de se renforcer, et a montré l’efficacité de mesures apparemment brutales mais qui ont produit rapidement leurs effets. Ailleurs en Asie, en Corée du Sud, au Japon, à Singapour, à Taïwan, des régimes démocratiques ont su eux aussi faire preuve d’efficacité, tout en mettant en œuvre des mesures qui si elles devaient se prolonger après la crise, constitueraient autant d’atteintes aux libertés et aux droits de l’homme : notamment le traçage des individus un par un. En France, les mesures déployées ont été moins efficaces, faute surtout de préparation antérieure – l’Asie avait l’expérience de ce type d’épidémie. L’Etat de droit, la séparation des pouvoirs ou les acquis sociaux en ont été affectés. En fait, partout dans le monde, la démocratie, pour être sauvée, a dû s’adosser sur des mesures non démocratiques, autoritaires.

La démocratie, c’est à la fois l’unité et la capacité de traiter de ce qui divise le corps social sans violence, tout en respectant l’Etat. En fait, en temps de menace, la priorité est donnée à l’unité, et on voit bien comment deux impératifs existent face au risque ou à la catastrophe : la sécurité s’oppose d’une part au maintien de la vie économique, d’autre part aux libertés individuelles. Ce qui produit toute sorte de variantes possibles, selon ce qui, d’un pays à un autre, est privilégié par les gouvernements.

« D’un coup, nous sommes confrontés à notre capacité de (sur)vivre et de nous projeter vers l’avenir. Nous découvrons les impasses de la pensée technocratique, purement gestionnaire, et comptable, à laquelle bien des gauches ont adhéré, perdant alors leur âme. Nous constatons que l’Etat, en s’éloignant de politiques de redistribution, en cessant d’investir suffisamment dans des domaines cruciaux comme l’éducation ou la santé, a failli, et qu’il faut le repenser, au plus loin des dogmes néo-libéraux. »

Le politologue Pascal Perrineau l’espère : cet épisode unique dans l’histoire contemporaine peut être l’opportunité de réintroduire le « tragique« , ce tragique que la longue période de paix, mais aussi l’arrogance, la vanité, le culte prométhéen, la folie technologique et scientiste, ont effacé de la mémoire collective. Ce tragique qui affecte chaque individu dans son individualité mais aussi dans son rapport à la collectivité, peut-il contribuer à faire de nouveau « société ensemble », et même « communauté de destins » ? De cette appréciation inédite de la peur peut-il naître un devenir aussi stimulant qu’au lendemain de la Libération ?

Surtout, ce qui réapparaît comme opportunité, c’est l’histoire et la politique. D’un coup, nous sommes confrontés à notre capacité de (sur)vivre et de nous projeter vers l’avenir. Nous découvrons les impasses de la pensée technocratique, purement gestionnaire, et comptable, à laquelle bien des gauches ont adhéré, perdant alors leur âme. Nous constatons que l’Etat, en s’éloignant de politiques de redistribution, en cessant d’investir suffisamment dans des domaines cruciaux comme l’éducation ou la santé, a failli, et qu’il faut le repenser, au plus loin des dogmes néo-libéraux. Nous voyons que la solidarité peut aussi, et peut-être même d’abord, se construire bottom up, à partir d’une formidable mobilisation de la société civile structurée autour de ses associations, de ses réseaux d’entraide, et d’une multitude d’initiatives dont certaines relèvent de l’économie sociale et solidaire. Nous observons une immense soif de démocratie, qui sollicite des demandes de transparence et de vérité : les citoyens ne demandent pas au gouvernement de « tout réussir », ils attendent qu’il les informe convenablement, sans langue de bois, sans mensonges ou omissions sur des points sensibles – comme le nombre de décès, puisque les seuls comptabilisés ont longtemps été ceux qui se jouaient à l’hôpital, ou l’origine du déficit de masques ou de tests. A cette condition, le discours de l’unité peut fonctionner.

Mais ne nous y trompons pas : cette aspiration à l’unité ne fait pas l’unanimité. C’est pourquoi le débat démocratique, même conflictuel mais non violent, est si important. Il permet de négocier, d’aboutir à des choix, des décisions, d’éventuels compromis. Il apporte sa légitimité à l’action gouvernementale.

Le tragique, c’est lorsque tout ceci devient presque impossible, et qu’apparaissent alors soit des héros - qui en se comportant de façon exceptionnelle montrent à quel point il est difficile d’agir de façon ordinaire -, soit des salauds - qui volent et s’enrichissent -, soit des irresponsables – qui agissent de façon incivique. Le tragique, c’est quand l’histoire se substitue à la routine et au fonctionnement habituel.

Pour l’heure, la nation semble se resserrer, elle se coalise dans la peur et se soude dans le malheur, elle se rassemble d’une seule voix dans le soutien au personnel soignant, elle fait front derrière les figures de l’Etat, elle fait preuve d’actes de solidarité – qui cohabitent toutefois avec d’autres, égoïstes. Et la promesse de construire un « avenir nouveau », plus humain, plus altruiste, plus « care », davantage tourné vers l’essentiel, est clamée partout. Cette promesse est-elle… promise à s’enraciner autrement que celles, tout aussi généreuses et fortes, qui suivirent la crise financière de 2008 et ne virent jamais le jour ?

Les plus blasés affirmeront : tout redeviendra comme avant sitôt la crise terminée, l’habitude retrouvera tous ses droits. Les plus pessimistes déclareront : rien ne sera plus comme avant, tout sera pire, les inégalités seront renforcées entre individus, entre groupes, entre pays, l’économie sera entrée dans une phase de grande régression, les nationalismes déboucheront sur des bruits de bottes, puis sur des guerres, etc. Quant aux optimistes – dont Beck était, et dont je suis -, ils seront attentifs à ce qui nous fait entrer dans une « ère nouvelle ». Une ère nouvelle où l’idée de progrès retrouve son sens, où l’économie – plus juste socialement et cessant d’être comme déconnectée de la politique – se relance sur des bases inédites, où la représentation politique reprend des couleurs, où l’écologie forme une préoccupation débouchant sur des décisions concrètes, internationales, etc. Une telle perspective implique que nous pensions autrement, que nous inventions des catégories, des concepts, des mots peut-être même, et que nous fassions confiance à la science pour éclairer les décisions, sans pour autant que les scientifiques se substituent aux responsables politiques. Dès lors, les sciences humaines et sociales ont devant elles un « boulevard » – à condition de bénéficier de politiques et de formes d’emploi et de financement autres que la règle en vigueur aujourd’hui.

Une strate déterminante du fonctionnement de la démocratie que Nicolas Sarkozy avait, le premier, violemment discréditée et marginalisée, et que de manière plus surprenante Emmanuel Macron a négligée, est composée des corps intermédiaires, au niveaux tant national que local. Quelle reconnaissance le chef de l’Etat doit-il irrépressiblement leur conférer aujourd’hui pour gérer la crise et demain pour reconstruire le pays et revitaliser la démocratie ?

Le constat est juste, mais l’expression de « corps intermédiaires » n’est pas la mieux adaptée. Elle renvoie à l’image d’une construction formée, à son sommet, du pouvoir (l’Elysée), à sa base, de la population, et entre les deux, de ces « corps ». D’autres images méritent examen. Celle par exemple, classique depuis Montesquieu, de la séparation des pouvoirs. Celle aussi d’un pouvoir d’Etat qui n’est pas l’horizon indépassable de l’action politique. Toujours est-il que nous avons vécu, sous Nicolas Sarkozy, plus encore ensuite avec François Hollande, l’épuisement de la représentation politique classique, et une configuration qui a abouti à la situation actuelle : un pouvoir installé, selon ses dires, au centre, et en réalité plutôt à droite. Puis sur ses deux flancs, plus rien jusqu’aux extrêmes de gauche et de droite. Nous avons vu aussi le syndicalisme être ignoré ou presque, y compris lorsqu’avec la CFDT et Laurent Berger, il se présente comme un acteur négociateur ouvert au débat et au compromis. Ajoutons que les institutions n’ont pas été pleinement respectées, le Conseil d’Etat n’a pas été écouté à propos de la loi sur les retraites.

On peut certes s’interroger : si les partis classiques et les syndicats ont semblé ainsi perdre pied, n’était-ce pas aussi de leur faute ? Et le phénomène n’étant pas propre à la France, ne faut-il pas y voir une tendance mondiale, générale ? Certainement. Mais ce qui frappe, c’est que le chef de l’Etat n’a jusqu’à peu rien fait pour créer les conditions d’une reconstruction de ces acteurs et des systèmes dans lesquels ils opèrent. Avec la crise, il a semblé modifier quelque peu cette attitude : il a – bien mal lui en a pris – écouté les dirigeants de tous les partis qui lui demandaient de maintenir le premier tour des élections municipales du 15 mars 2020 ; il s’est entouré des avis d’instances scientifiques, et pas seulement de ses conseillers habituels. Il a annoncé le report de la loi sur les retraites.

Mais il a aussi pris des mesures d’urgence qui contredisent cette image. La reconstruction est annoncée, toutefois rien n’indique qu’elle s’exercera en reconnaissant la nécessité de ces « corps intermédiaires », et en faisant en sorte qu’ils deviennent de plus en plus utiles et présents. En fait, le chef de l’Etat s’est davantage mis en dynamique de rééquilibrer son positionnement vers la gauche, que de permettre à une gauche de se relancer. Jusqu’au jour où il tentera de faire basculer le curseur à nouveau vers la droite. Et s’il a semblé entendre un peu plus les syndicats, son gouvernement a pris des mesures qui ne sont certainement pas celles qu’ils peuvent attendre.

« Le chef de l’Etat s’est davantage mis en dynamique de rééquilibrer son positionnement vers la gauche, que de permettre à une gauche de se relancer. Jusqu’au jour où il tentera de faire basculer le curseur à nouveau vers la droite « 

Vos travaux notamment sur le racisme, l’antisémitisme et la violence vous distinguent mondialement. Parce qu’il a vu le jour en Chine, parce que la force de frappe et de nuisance des réseaux sociaux et des fake news sont tentaculaires et incontrôlables, parce qu’identifier un bouc-émissaire participe – malheureusement – de tout processus d’exorcisation et d’instrumentalisation des peurs, le coronavirus enflamme la sphère raciste. Quelles traces, momentanées ou indélébiles, faut-il redouter ?

Effectivement, le thème du « péril jaune » est réapparu, et de nombreux épisodes racistes sont venus faire de la Chine et des Chinois les boucs émissaires de la pandémie. Ce phénomène est très classique, l’anthropologue et historien René Girard avait très bien montré comment en cas de malheur « on » charge un bouc-émissaire de tous les maux pour l’expulser en le tuant.

Ce racisme ne joue pas seulement chez nous, il est à l’œuvre par exemple à Hong Kong, visant les Chinois de Chine continentale, et au sein même de cette dernière, il cible les habitants de Wuhan. En France, il prend la forme de stéréotypes, de préjugés, de propos et d’attitudes dans l’espace public, de menaces, d’agressions, jusqu’au refus de fréquenter des commerces tenus par des Asiatiques, etc. A terme, le tourisme chinois en France, qui devenait si important, pourrait de ce fait régresser, et les appels à la ré-industrialisation s’accompagner de postures hostiles à la Chine sous des formes confinant au racisme. N’oublions pas que les migrants d’origine asiatique en France sont nombreux, qu’ils ont fait souche et famille ici, que leurs enfants vont à l’école : voilà un problème très concret et interne à notre société.

Tout le monde n’a pas la chance de partir se réfugier dans sa résidence de l’Ile de Ré ou sa propriété de Gordes. Au fur et à mesure qu’il va se prolonger, ce confinement va inévitablement exacerber les violences au sein des foyers les plus fragiles, des logements les plus précaires, des familles les plus déstructurées, des individus les plus vulnérables aux addictions. Mais aussi au sein des corps sociaux les plus exposés, notamment par un chômage qui va s’enflammer. La prolifération de ces violences intimes peut-elle coaguler et s’exprimer dans une violence organisée collectivement ?

Le gouvernement a eu raison d’engager des efforts considérables pour sauver l’économie et les entreprises. Il n’en a pas produit autant à l’égard des personnes singulières, en tant que travailleurs, et ne pouvait pas se mobiliser substantiellement pour ceux que la crise sanitaire et le confinement placent en situation très difficile. Au final, tous les chômeurs ne seront pas convenablement indemnisés, de nombreux précaires ne seront pas aidés, déjà les associations humanitaires peinent plus que jamais à venir au secours des SDF et des personnes en grande pauvreté.

La répression de ceux qui contreviennent aux consignes officielles a atteint en priorité les habitants des quartiers populaires, qui, plus que d’autres, ont besoin de sortir de chez eux. Une famille nombreuse entassée dans un appartement modeste et dont les enfants, quand ils ne sont pas en classe, sont souvent dehors, dans la rue, vit plus délicatement le confinement ! Les addictions deviennent plus difficiles à satisfaire. Le risque d’être victime du virus est plus élevé quand il faut nécessairement nourrir une famille et donc faire des courses assez souvent, quand les enfants, intenables, sortent finalement malgré les interdictions. Les risques sont également plus grands pour ceux qu’une foi puissante décourage de la moindre prudence, et qui préfèrent se réunir pour communier dans leur religion plutôt que de se protéger en restant confinés.

Mais si des violences sporadiques sont susceptibles d’apparaître, je ne pronostique pas une grande convulsion collective. D’ailleurs, ceux qui se mobilisent ne sont pas nécessairement les plus démunis, les plus opprimés, comme l’avait montré Tocqueville à propos de la Révolution française : celle-ci n’a jamais été aussi active que dans les régions économiquement les plus prospères. En revanche, je constate un processus de « gilétisation jaune » de la société en cette phase de crise sanitaire : des protestations s’expriment contre le pouvoir et sa politique de santé, qui ont un vif écho sur les réseaux sociaux, et qui font penser à ce que les Gilets jaunes ont eu de plus central dans leur mouvement : la critique de l’action publique en matière sociale. En fait, si la pandémie est naturelle, au départ, et provient d’ailleurs, elle vient se mêler, dans son impact, à d’autres crises, sociale, politique, qu’elle pourrait relancer malgré les appels incantatoires du pouvoir à l’unité.

« Si des violences sporadiques sont susceptibles d’apparaître, je ne pronostique pas une grande convulsion collective. »

La violence, vous l’avez longuement étudiée dans le monde du travail. La violence du travail, la violence liée au relations sociales, à la mutation des conditions de travail, à l’évolution des organisations du travail, etc. Que l’on soit confiné en télétravail, orphelin momentané de travail ou, plus grave, définitivement sans emploi, notre relation au travail connait une épreuve inédite. Que peut-il en rester, à long terme, d’opportun et de délétère ?

Nous sommes entrés depuis plus d’un quart de siècle dans l’ère numérique, et cette pandémie nous y installe massivement, et avec une densité inédite. Tout est digital aujourd’hui : la lutte contre le virus, comme on l’observe en Asie, où les smartphones et Internet sont devenus des outils décisifs, le fonctionnement à distance de l’éducation, la communication massive, à l’échelle souvent planétaire, qu’autorisent les technologies de communication… et ainsi, l’isolement qu’impose le confinement est en partie pallié par une intense communication et par le télétravail.

Celui-ci est une rupture, et non un prolongement dans les modes d’organisation du travail. La vie des entreprises, leur gestion, leur structuration interne, le fonctionnement des collectifs de travail se transforment à grande vitesse. D’ailleurs, de nombreuses entreprises, y compris des startups, s’inscrivent dans cette mutation, proposant toutes sortes de e-services, d’applications, de systèmes de gestion, etc. Ce qui, à terme, dessine une autre structure générale de l’emploi.

Chez ceux qui peuvent relever du télétravail, l’habitat constitue une donnée clé : il est possible de vivre beaucoup plus loin de son lieu de travail, auquel on ne se rend que rarement ou moins souvent. L’urbanisme, les réseaux de transport public sont aussi impactés par cette évolution, que la crise sanitaire a rendu spectaculaire, créant des habitudes sur lesquelles nous ne reviendrons pas, ou en tous cas jamais entièrement. Le télétravail rend moins nécessaire qu’avant bien des réunions à distance, y compris internationales, et apportera sa contribution à la réduction du transport aérien, qui se présente déjà aujourd’hui comme une victime majeure de la crise sanitaire.

Nul doute que notre relation au risque et à la précaution ne sera plus la même une fois la crise passée, et votre évocation d’Ulrich Beck met en exergue ce thème central. A titre individuel mais aussi à l’égard des pouvoirs publics, quelle sera désormais notre exigence de précaution ? Notre acceptation du mais aussi notre aspiration au risque ? L’avenir du contenu du principe de précaution constitutionnalisé par Jacques Chirac ? Le rejet de l’imprévisibilité, devenu dominant et même irrationnel, peut-il reculer au profit d’une « réacceptation » que tout n’est pas anticipable et contrôlable ?

En période de crise sanitaire, très logiquement le principe de précaution semble devoir jouer fortement. Mais même là, des voix se font entendre : « Il nous empêche de continuer à vivre, à produire, il est paralysant et même à terme, contre-productif, car en contrecarrant l’épidémie, il va générer ou renforcer d’autres crises, notamment économiques et financières, mais aussi culturelles, voire personnelles »… ; imposer le confinement absolu durant plusieurs semaines, par exemple c’est mettre en cause durablement l’équilibre psychique et la santé mentale et morale de bien des personnes. La pandémie actuelle, plutôt que de susciter des comparaisons en termes de guerre, devrait plutôt encourager à accepter l’idée que la société, comme le monde, sont confrontés à des risques majeurs, certains causés par l’homme, mais pas tous – ou pas entièrement : accident nucléaire, tsunami, volcan dégageant de vastes quantités de poussière qui obscurcissent la planète et provoquent un refroidissement généralisé, crise financière, etc. Ces risques ont de particulier que leur probabilité de réalisation est très faible, mais que lorsqu’ils surviennent, la catastrophe et le chaos menacent. Nous ne pouvons pas même concevoir tous ces risques, et pas davantage anticiper pleinement quand, où et à quelle échelle ils sont susceptibles d’advenir. Le principe de précaution ici devrait surtout consister à nous préparer à faire face à de telles menaces et à gérer une crise majeure. A apprendre à mobiliser dans les meilleurs délais ressources et compétences. Cela peut se jouer en amont, en veillant à minimiser certains éléments, par exemple en ne laissant pas se construire une ville le long d’une ligne de faille, en initiant des instruments de détection sur les côtes susceptibles de subir un typhon ou un tsunami, en érigeant des habitations antisismiques, etc. Des formations civiques et éducatives à la gestion de crise peuvent aussi contribuer. La capacité de tirer les leçons d’épisodes antérieurs, comme dans les pays d’Asie, à commencer par la Chine, qui ont su utiliser les acquis de leur expérience des épidémies de type Coronavirus, est également clé. Bref, le principe de précaution paralyse, ou est peu mobilisateur et même vite démobilisateur, là où nous avons besoin d’être prêts à nous constituer en quelque sorte en acteurs contre-offensifs.

« La lutte contre la pandémie et celle contre le terrorisme ont en commun d’être toujours liberticides. »

Certains de vos travaux ont porté sur les répercussions sociales et sociétales du terrorisme. A certains égards, cette « guerre » contre le Covid-19 s’apparente-t-elle à celle déployée contre le terrorisme – lui aussi aveugle, irrationnel, planétaire ?

Le terrorisme est humain, et non pas naturel, et il est le fait d’acteurs qu’il est possible d’identifier. La « guerre » contre le terrorisme vise ces acteurs, qui ne sont pas pour autant des Etats, même s’il arrive qu’un Etat sponsorise un groupe terroriste, voire, avec Daech, que se constitue un quasi-Etat terroriste – le Califat a existé durant quelque trois ans au Proche-Orient. Le terrorisme peut être « ciblé », c’est-à-dire choisir ses victimes – les journalistes de Charlie Hebdo, les clients juifs de l’hypercasher en janvier 2015. Il a sa rationalité, il déborde d’une pléthore de sens, et ses protagonistes sont capables de calculs, parfois même plus intelligents que ceux des spécialistes chargés de le combattre : alors que des scénarios très élaborés imaginaient à la fin des années 90 l’irruption d’un terrorisme nucléaire, chimique, bactériologique, les acteurs du 11 septembre 2001 ont construit l’impressionnant succès de leur opération en achetant des billets « business », en se munissant de simples cutters, en prenant place dans les avions, et en s’étant préparés à mourir.

Les luttes contre ces deux fléaux ont en commun d’être toujours liberticides. Le gouvernement vient de faire passer des mesures d’exception relatives à la lutte contre le Covid-19, en 2015 l’exécutif d’alors avait fait de même pour agir face au terrorisme. Ce n’est pas un hasard si ce sont les mêmes, réseaux d’organisations de défense des droits de l’homme, d’avocats, de militants humanitaires, d’intellectuels qui se mobilisent dans les deux cas pour tenter de ralentir ou d’empêcher ces types de dérives.

Nous apprenons, avec – plutôt – discipline à comprimer très fortement nos libertés. Cet apprentissage peut-il, au-delà de la période de confinement, modifier notre culture de la liberté, et notamment altérer notre capacité de révolte, de contestation, d’insubordination ? Les avocats Eric Dupond-Moretti et François Sureau ont très bien expliqué comment les Français se sont peu à peu résigné, au nom de la lutte contre le terrorisme, et se soumettent docilement à des réflexes liberticides…

Hélas ! L’expérience montre qu’il est plus facile d’entériner des mesures d’exception, de les banaliser, de les faire entrer dans le droit commun, comme ce fut le cas en 2017 avec les textes anti-terroristes, que de revenir en arrière une fois une crise dépassée. Ces mesures ont alors d’autres desseins que ce pour quoi elles avaient été explicitement proposées et adoptées, elles constituent dès ce moment une régression démocratique.

Votre ami Edgar Morin l’espère : ce moment inédit de confinement « peut nous aider à commencer une détoxification de notre mode de vie ». Il s’agirait là d’une rupture civilisationnelle. L’état « social », politique et démocratique du pays se prête-t-il à une telle ambition ?

Comme Edgar Morin, je suis plutôt optimiste, confiant dans la capacité des humains à explorer les « bons » chemins. Mais les processus par lesquels s’opère un travail de chacun sur soi-même, et de la société sur elle-même ne sont pas écrits d’avance, ils changent d’une personne à une autre, d’une société à une autre, d’un moment à un autre, et ne sont pas linéaires. Certains s’enfermeront dans la mélancolie, et seront incapables de se projeter vers l’avenir. D’autres oublieront, pour envisager le futur sans tenir compte du choc actuel. Et d’autres seront capables d’être à la fois dans le passé et le futur. Les sociétés occidentales, et tout spécialement la nôtre, ont manqué depuis plusieurs années d’appétence pour se tourner vers l’avenir avec une certaine confiance.

Nous avons vécu dans le présent – le « présentisme » que critique l’historien François Hartog. En Asie, il semble qu’on veuille davantage imaginer un futur sinon radieux, du moins meilleur, on mise sur l’enseignement supérieur et la recherche, sur la science, on ne clame pas que les jeunes générations vivront moins bien que les plus âgées. Si le choc de cette pandémie doit aider à retrouver le goût du progrès, doit soutenir l’idée qu’un autre futur est possible – et qui sera ce que les citoyens, surtout les plus jeunes, en feront -, alors la crise se révélera avoir été « aussi » salutaire.

Mais gardons-nous des tendances à l’arrogance provinciale, par la faute de laquelle nous nous croyons supérieur aux autres nations, et qui témoigne en réalité de notre refus d’aller dans ce sens.

Le chef de l’Etat l’a affirmé lors de son allocution du 16 mars annonçant le confinement. « Lorsque nous serons sortis vainqueurs [de la guerre contre le coronavirus], le jour d’après ne sera pas un retour aux jours d’avant » (…). « Cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, (…) et je saurai avec vous en tirer toutes les conséquences (…). Hissons-nous individuellement et collectivement à la hauteur du moment ». Et chaque jour qui passe le corrobore, plus guère d’observateurs (politologues, sociologues, scientifiques, anthropologues) contestent l’obligation ou l’opportunité d’un aggiornamento. En résumé, comment imaginez-vous et comment espérez-vous que prenne forme ce « jour d’après » ?

Cette période nous aura beaucoup appris sur le pouvoir actuel ! Sur la façon dont il prétend faire demain le contraire de ce qu’il a fait jusqu’ici. Les électeurs sauront en tirer toutes les conséquences.

Si de véritables changements doivent être à l’œuvre, ils proviendront de la société, d’en bas, et de ses initiatives, de demandes sociales, culturelles, politiques, économiques que des forces politiques seront capables de traiter -qu’il s’agisse de vieux partis de droite et de gauche se renouvelant en profondeur (ce dont je doute), des Verts (ce qui est déjà un peu plus vraisemblable), ou de nouveaux partis émergents.

 

 

Face à la catastrophe climatique: un changement radical du capitalisme est indispensable Michel Aglietta, économiste

Face à la catastrophe climatique: un changement radical du capitalisme est indispensable Michel Aglietta, économiste

L’économiste Michel Aglietta, conseiller scientifique au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), suggère un changement profond du capitalisme,  actuellement incompatible avec la  problématique environnementale.

« Le changement climatique et la destruction des écosystèmes sont une catastrophe d’un type nouveau. Le potentiel de destruction est irréversible s’il se produit. Il peut être prévenu, mais pas enrayé », a-t-il expliqué, mercredi, à l’occasion de la présentation de l’ouvrage Capitalisme, le temps des ruptures (Odile Jacob, 2019, 33 euros), dont il a dirigé la rédaction. Pour Michel Aglietta, ce danger se distingue des crises financières, qui peuvent être catastrophiques, mais dont les effets peuvent être atténués par la puissance publique et les banques centrales. En revanche, si la température moyenne sur la planète grimpe de quatre degrés d’ici à 2100, soit la trajectoire actuelle, « les difficultés dureront des siècles », alerte l’économiste.

Investir dans la durée. Il recommande donc un « catastrophisme éclairé », concept théorisé par l’économiste Jean-Pierre Dupuy dans un livre éponyme en 2002. L’idée est que les responsables au pouvoir mèneront une politique d’investissement public sur la durée, seulement si on se persuade que la catastrophe va se produire. Michel Aglietta veut un « Green new deal », une nouvelle donne verte, un vaste plan d’investissement public dans la transition écologique.

Mais selon lui, la théorie économique actuelle n’encourage pas cet investissement dans la durée, pour trois raisons. D’abord à cause de la financiarisation de l’économie, qui implique une pression du court terme. Ensuite, parce qu’on laisse entendre qu’il suffit de fixer un prix au carbone pour que les acteurs privés changent leur comportement et se « verdissent ​», alors que cela ne suffit pas. Enfin, car « ​l’adhésion des citoyens ne va pas de soi, parce que la survie future de la civilisation n’est pas incluse dans les préférences individuelles ​».

Il s’oppose ainsi à l’idée que l’économie de marché peut mener au bien-être social considéré comme un équilibre optimal entre les utilités individuelles. Ce « ​principe utilitariste ne peut faire société ​», estime Michel Aglietta, qui recommande un nouveau contrat social consistant à satisfaire le bien-être de la génération présente sans mettre en péril celui des générations futures.

Dogmes.« ​La théorie économique a peu bougé depuis la crise financière, renchérit Thomas Brand, responsable de l’observatoire Macroéconomie au Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications). Nous n’avons pas les outils, les modèles macroéconomiques pour traiter de problèmes essentiels aujourd’hui. ​»

Dans un article paru cette semaine dans la revue américaine The New York Review of Books, l’économiste américain David Graeber, l’un des initiateurs du mouvement Occupy Wall Street, écrit qu’il faudrait « ​regarder l’histoire des religions pour trouver des dogmes ayant eu autant de succès et d’autorité intellectuelle que les théories économiques traditionnelles ​».

Certes complexes, ces discussions montrent que les chercheurs s’interrogent sur la trop lente adaptation des économies au changement climatique, au point de peut-être donner naissance à de nouvelles théories. »

 

Croissance : suivre l’exemple du Japon ? (Michel Santi, économiste)

Croissance : suivre l’exemple du Japon ?  (Michel Santi, économiste)

 

Dans un papier dans la Tribune Michel Santi, économiste * propose de s’inspirer du modèle japonais pour sortir de l’anémié économique actuelle.  (un succès japonais cependant à relativiser compte tenu des tendances actuelles, en effet Le PIB n’a progressé que de 0, 2 % au troisième trimestre et va très probablement se contracter sur les trois derniers mois de l’année. Le pays souffre en effet particulièrement de la guerre commerciale entre Washington et Pékin  et du manque de confiance de ses ménages. NDLR)

 

 

« Les économistes et banquiers de ma génération avaient l’habitude de plaisanter en subdivisant le monde selon quatre type d’économies : développées, en voie de développement, l’Argentine et le Japon. Il convient, cependant, de mettre à jour cette blague quelque peu simpliste et caricaturale en supprimant le Japon de la liste des aberrations économiques. Il revient pourtant de loin.

De manière tout à fait invraisemblable, le marché immobilier japonais - dont la valeur fut multipliée par 6 en une décennie – valait à lui seul en 1990 le double de l’ensemble du marché immobilier américain !

L’indice boursier Nikkei, quant à lui, devait flamber de 40.000 % entre 1949 et 1989.
C’est simple : les capitalisations nippones valaient elles aussi le double des capitalisations US à la fin des années 1980… avant de s’effondrer de 80% pour atteindre le fond des abîmes en 2003.

L’immobilier (principalement commercial) implosa pour perdre progressivement pas moins de 90% de sa valeur, entraînant avec lui et en toute logique le secteur bancaire dont les portefeuilles hypothécaires étaient massifs. Les industries japonaises, elles aussi friandes d’investissements immobiliers, furent sévèrement affectées. Si bien que l’effet combiné de la liquéfaction immobilière, des pertes bancaires pharaoniques et substantielles du secteur industriel provoquèrent l’implosion boursière accompagnée d’une crise économique et financière sans précédent dans l’Histoire mondiale.

Ces épisodes dramatiques appartiennent néanmoins au passé grâce à un homme, Shinzo Abe, qui se trouve être le Premier Ministre ayant le plus longtemps été en poste au Japon. Son exceptionnel volontarisme et son programme original fondé sur les « 3 flèches » a enfin permis au pays de se sortir par le haut de sa double décennie perdue, de rompre la spirale déflationniste, de renouer avec la croissance, de stabiliser le ratio dette publique / P.I.B.

Il n’a pas inventé la poudre, Abe, mais il a eu le courage d’appliquer un programme fondamentalement keynésien consistant à augmenter la dépense publique, à maintenir (par sa banque centrale interposée) une politique monétaire hyper laxiste, tout en mettant énergiquement en branle des réformes structurelles autorisant l’assainissement à long terme de son économie.

Un des piliers de ces réformes de structure étant sa détermination à mettre les Japonaises au travail – qui en étaient largement exclues jusque-là – tant et si bien que la participation des femmes au marché du travail est aujourd’hui plus importante au Japon qu’aux États-Unis !

L’autre pilier ayant été le prolongement de la durée du travail des seniors allant de pair avec l’amélioration de l’espérance et de la qualité de vie. Le résultat est éloquent car le quart des plus de 65 ans est toujours actif actuellement au Japon, contre à peine 5% des plus de 65 ans ayant encore un emploi en France…

Le Japon est donc un pionnier : il a fait confiance à son peuple qui le lui a rendu, et son exemple devrait inspirer nombre de nations développées. Sa banque centrale n’a pas hésité à s’aventurer en territoire inconnu en rendant ses taux directeurs négatifs, et même à acheter des actions cotées en bourse afin de soutenir son économie et maîtriser ses taux longs.

Le pouvoir d’achat des Japonais ne cesse pas de croître, permettant du même coup de résorber les inégalités. Tandis que l’Europe ressemble de plus en plus au Japon des années 1990, il serait bon que ses dirigeants daignent seulement s’intéresser à ce qu’a accompli Shinzo Abe… en moins d’un septennat.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d’Art Trading & Finance.

Mécontentement social « plus fort » qu’en 1995, (Michel Pigenet)

Mécontentement social « plus fort » qu’en 1995, (Michel Pigenet)

 

Michel Pigenet, professeur émérite d’histoire contemporaine (Paris I), dans un entretien à l’AFP, estime que le mouvement du 5 décembre n’est pas comparable à la situation de 1995, cependant que le mécontentement social est encore plus important. À cela s’ajoute aussi une crise politique caractérisée par une mise en question du système de représentation et des institutions qui paraissent un peu usés.

Les syndicats, notamment la CGT, font un parallèle entre cette mobilisation et celle de 1995, est-ce justifié?

 

MICHEL PIGENET - Ni politiquement, ni socialement et ni syndicalement.

Politiquement, en 1995, Jacques Chirac vient d’être élu après une campagne menée sur le thème de la « fracture sociale ». Il prend à contre-pied l’opinion en lançant une réforme qui ne figurait pas dans son programme. Aujourd’hui, le projet, inscrit dans le programme d’Emmanuel Macron, arrive à la moitié du quinquennat.

 

En 1995, les forces politiques au pouvoir ont un long passé. Le personnel politique en place aujourd’hui, à commencer par l’exécutif, manque sérieusement d’enracinement, sinon d’épaisseur, et, plus grave, de cette expérience qui permet de sentir, de manœuvrer, de négocier.

Socialement, cette tentative de réforme vient après plusieurs autres généralement menées à bien, mais non sans protestations d’envergure et contre l’avis d’une large partie de la population. Que ce soit en 2003, 2008, 2010, 2016 et 2017. En 1995, Chirac et Juppé ont mis le feu aux poudres par « oubli » de précédents historiques. La dernière tentative de réforme des régimes spéciaux remonte à 1953. Le gouvernement se retrouva avec un mouvement de grève spectaculaire – jusqu’à 4 millions de grévistes – paralysant le pays pendant trois semaines et fut contraint de reculer. En 1995, on se persuade que les temps ont changé. La suite devait rappeler qu’on ne touche pas impunément à des régimes spéciaux. Les gouvernements veilleront à fractionner les réformes (entre 2003 et 2010). Or, cette fois, la « réforme Macron » vise l’ensemble des retraites. Après la crise des gilets jaunes, lancer ce défi est pour le moins audacieux.

Syndicalement, la situation est beaucoup plus complexe: plus nombreux qu’en 1995, les syndicats n’ont connu aucune progression de leurs effectifs et sont absents de pans entiers du salariat; l’exécutif ne les écoute guère, y compris les mieux disposés à son égard, telle la CFDT.

 

La dimension politique de la crise est sans doute plus forte et fondamentale qu’en 1995: par-delà la personne de Macron et sa majorité, ce sont les institutions de la Ve République qui paraissent à bout de souffle et le système représentatif est remis en question.

Quels sont les ressorts de la « grève par procuration », née en 1995, et qu’en est-il de la mobilisation de jeudi?

Ce sont des grèves sur des questions d’importance nationale soutenues ou comprises par l’opinion, sans aller cependant jusqu’à faire basculer le gros des salariés dans la grève, notamment ceux du secteur privé. On exprime ce soutien dans les sondages, en participant à des manifestations. C’est le fait marquant depuis 1995. Les mouvements de 2016 et 2017 ont montré les limites de ce type de mobilisation: le recours à la grève revient dans les débats et les violences – avec le phénomène des black blocs, les nouvelles stratégies et tactiques de maintien de l’ordre, plus brutales et plus répressives – interrogent la pratique manifestante et son efficacité.

Détruire ou réformer le capitalisme ? ( l’économiste Michel Aglietta)

Détruire ou réformer le capitalisme ? ( l’économiste Michel Aglietta)

 

 

Détruire ou réformer le capitalisme  s’interroge l’économiste Michel Aglietta, professeur émérite de l’université Paris-Nanterre, conseiller scientifique au CEPII et à France Stratégie . ( La Tribune)

 

« Cette question révèle l’angoisse de notre temps. Le capitalisme financiarisé, qui s’est généralisé en occident depuis quarante ans sous le régime politique néo-libéral, est critiqué pour l’énorme concentration de la richesse et du pouvoir et pour les maux qu’elle a engendrés : fléchissement de l’investissement productif et des progrès de productivité, accroissement intolérable des inégalités, prolifération de la pauvreté, éclatement du contrat de travail, détérioration des ressources naturelles et aggravation de la dérive climatique. La qualité de la croissance est mise en cause par la fragmentation de la société, par les obstacles à la mobilité sociale et par les inquiétudes écologiques.

C’est pourquoi il est question de ruptures. Il s’agit des mutations à entreprendre pour pouvoir fonder l’évolution des sociétés au cours de ce siècle sur une croissance inclusive et soutenable. C’est une forme de développement incorporant les contraintes écologiques et poursuivant l’équité sociale.

Elle pose donc le problème du choix social parce que le bien-être social n’est pas l’agrégation des préférences individuelles. Il implique un principe éthique de justice sociale dont le fondement est la disposition par tous les citoyens de ressources matérielles, éducatives et institutionnelles (au premier chef les services de santé) dans un environnement sain. La privation de ces biens communs conduit aux inégalités inacceptables, parce qu’elle est privation de liberté réelle.

Il s’ensuit qu’un régime de croissance soutenable et autoentretenu englobe quatre propositions formant un cercle vertueux.

Celle-ci implique le plein emploi, des salaires décents et une protection sociale préservée. Ces objectifs de politique économique requièrent la transformation des structures de production dans le sens d’une économie circulaire rétablissant une complémentarité urbaine rurale sur les territoires. Une économie circulaire ne peut être atteinte sans transition écologique.

La difficulté de cette transformation est qu’elle doit être à la fois comportementale, technologique et spatiale. Cette mutation multidimensionnelle exige des États stratèges avec des vues de long terme pour conduire les politiques d’infrastructures, remodeler la fiscalité, encadrer les marchés immobiliers, réorganiser la recherche et la formation, valoriser les complémentarités territoriales. Ces États stratèges ne pourront réussir sans décentraliser les pouvoirs aux collectivités locales et à des collectifs citoyens pour promouvoir une démocratie participative.

Se pose alors le problème de la régulation de cette croissance inclusive et soutenable qui fait retour sur la question initiale.

Posée autrement, la question devient : le capitalisme est-il compatible avec les limites écologiques ? Les conséquences sociales dans le monde entier peuvent être très lourdes si la survie des générations futures dépend d’une révolution sociale et politique qui fasse « table rase ».

On peut avoir une autre perspective. Certes le capitalisme financiarisé doit disparaître en tant que régime de croissance. Mais en est-il de même du capitalisme en général ? Le capitalisme a connu dans l’histoire des régimes de croissance séparés par des époques de rupture, où les sociétés se transforment pour inventer de nouvelles institutions capables d’organiser de nouveaux modes de régulation socio-économique.

Ne pourrait-on pas voir émerger un mode de régulation socio-écologique ? »

Incendie à Rouen : « Qu’on arrête de mentir aux gens »(Michel Onfray)

Incendie à Rouen : « Qu’on arrête de mentir aux gens »(Michel Onfray)

 

Sur Europe 1, le philosophe dénonce l’attitude du gouvernement et le traitement médiatique suite à l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen.

INTERVIEW

Normand de cœur (région où il a créé l’université populaire de Caen), Michel Onfray a évidemment été peiné du drame qui a touché Rouen, avec l’incendie qui a touché l’usine Lubrizol. Depuis, l’inquiétude est grande chez les habitants de la ville, qui craignent des conséquences sanitaires et environnementales désastreuses. Chez Anne Roumanoff sur Europe 1, le philosophe dénonce le traitement médiatique de l’événement et l’inaction du pouvoir politique.

« Le truc habituel du pouvoir »

« Ce qui m’a peiné, c’est surtout le traitement médiatique. Évidemment, il y a eu la mort de Chirac qui a volé un peu la vedette, mais on retrouve ce qui s’est passé avec Tchernobyl : ‘le nuage n’est pas toxique’, nous dit-on », estime Michel Onfray. L’auteur de Décadence déplore que l’attention médiatique se soit presque uniquement concentrée sur la mort de l’ancien président, et que les médias aient traité l’incendie de Rouen « comme ça en passant ».

« C’est le truc habituel du pouvoir qui nous dit qu’il ne se passe rien, qu’il faut circuler, il n’y a rien à voir », ajoute-t-il, rappelant que les sites classés Seveso représentent des  »risques industriels majeurs ».

« Quand il s’agit vraiment d’être écologiste, il n’y a plus personne »

Selon le philosophe, l’incendie de Rouen est aussi une manière de mettre en lumière un double discours politique sur l’écologie. « Qu’on arrête de mentir aux gens en disant que l’écologie est la chose la plus essentielle, quand on s’en moque complètement », fustige-t-il,  »quand il s’agit vraiment d’être écologiste, il n’y a plus personne. »

 

 

L’impuissance du politique (Michel Santi)

L’impuissance du politique (Michel Santi)

Ce que constate  Par Michel Santi, économiste,  depuis que la finance et le néolibéralisme  ont  pris le contrôle de nos vies (article de la Tribune)

 

 

« Comment ne pas se souvenir de la série télé britannique culte des années 1960, « Le Prisonnier », où une bulle gigantesque poursuivait frénétiquement le héros incarné par Patrick McGoohan ? Notre monde se retrouve aujourd’hui dans une situation similaire : nous sommes toutes et tous otages de bulles car la période en est chargée, et pas seulement de bulles spéculatives qui infectent les marchés. Rien de plus facile en effet que de distinguer la bulle qui enferme et qui isole nos responsables politiques, la bulle des salaires et des bonus des directions exécutives des grandes entreprises et du monde de la finance, la bulle du chômage des jeunes, et enfin, la bulle des inégalités. Tout comme la bulle qui poursuivait inlassablement le prisonnier de notre série télévisée, il semblerait bien qu’une malédiction similaire touche notre système financier car l’implosion d’une bulle déplace mécaniquement la fièvre spéculative sur un autre instrument ou sur un autre marché, qui gonfle alors pour former une autre bulle spéculative ! De fait, nous devons à l’essor sans précédent de la finance d’avoir progressivement perdu le contrôle sur nos vies. Ce n’est pas pour rien que Joseph Stiglitz s’interroge pour savoir si la vie d’un individu aujourd’hui dépend encore « de ses revenus ou de l’éducation donnée par ses parents » ?

Le diagnostic posé sur les déficits publics actuels, accusés d’être responsables de tous nos maux, élude donc volontairement les questionnements existentiels pour ne s’attacher et ne se déchaîner que sur des éléments de forme et sur les conséquences d’actions s’étant soldées par des dettes publiques. On oublie par exemple de rappeler que l’Espagne respectait jusqu’en 2008 les critères de Maastricht (consécration suprême de l’orthodoxie financière) et qu’elle était considérée comme un excellent élève de la zone euro. Comme on feint d’ignorer que la crise grecque fait partie d’une séquence initiée par la libéralisation du système financier mondial, dont la constitution de la zone euro constituait une étape supplémentaire.

Édifiée sur de telles fondations 100% néolibérales, l’Union européenne a en outre accentué de manière flagrante ce processus de dessaisir les États d’une majeure partie de leurs compétences et prérogatives afin d’être en mesure de compter et de peser (face à la Chine et aux États-Unis) dans cette bataille du capitalisme mondialisé.

Le reliquat de pouvoirs encore aux mains des États ayant été irrémédiablement perdu à la faveur de la crise internationale. Le résultat consiste aujourd’hui en une ruine où le politique ne peut pratiquement plus rien car il a été dépouillé de quasiment tous ses leviers.

Quand les marchés se rendront-ils compte que les économies budgétaires ne sont pas une stratégie crédible pour réduire les déficits publics ? C’est en effet le rôle de l’État dans l’économie qui est au cœur de ces solutions diamétralement opposées - voire antagonistes - entre les partisans de la rigueur budgétaire - donc d’un recul supplémentaire de l’État - et ceux qui tolèrent des déficits publics, considérés comme le prix à payer pour un État assumant son devoir d’arbitre et de régulateur.

Accepter les économies budgétaires ne revient pas seulement à rentrer dans les clous d’une orthodoxie financière et comptable tout aussi injustifiée que contre-productive en période de crise. C’est se résigner à rogner encore et toujours plus les prérogatives de l’État, donc les nôtres.

Souvenons-nous des paroles prémonitoires d’Aldous Huxley dans « Le Meilleur des mondes » :

« Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité. »

L’objectif réel étant évidemment une anorexie complète de l’État, qui se traduira mécaniquement en une boulimie du secteur privé, et d’abord de la finance. Il est donc à présent temps de reparler de Keynes qui concluait (en 1936) sa « Théorie générale » par un appel à la « socialisation » de l’investissement, affaire trop sérieuse pour la laisser du seul ressort des marchés financiers.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d’Art Trading & Finance.
Il vient de publier  »Fauteuil 37″, préfacé par Edgar Morin.
Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Onfray censuré, interdit de France 5

Michel Onfray censuré, interdit de France 5

 On peut évidemment aimer ou pas le philosophe Michel Onfray. On peut éventuellement détester le ton professoral et souvent sans nuance de Michel Onfray. On peut d’avoir des avis encore plus partagés sur sa lettre polémiste adressée à Macron. Pour autant le fait qu’il soit écarté et même interdit de France Culture et de France 5 n’est pas tolérable. Cela pose évidemment le rapport du service public à la liberté d’expression.

«Après France Culture, c’est donc France 5 qui me prive de micro. Cela confirme la censure dont je fais l’objet de la part du service public audiovisuel et dont je parlais dans ma satire», lance le philosophe sur son site. Il y a une semaine, Michel Onfray avait déjà reproché à France Culture ne plus diffuser les cours qu’il donnait à l’Université populaire de Caen, association d’éducation populaire qu’il a quittée dans la foulée et dont il était le fondateur. Cette lettre sur «le doigté et son fondement», qui évoque les fautes commises, selon Michel Onfray, par Emmanuel Macron, a suscité ce dimanche de vives réactions sur les réseaux sociaux, soit pour défendre le philosophe et partager son constat d’une «censure», soit pour s’indigner du contenu de cette lettre, les reproches faites à celle-ci allant de la simple vulgarité jusqu’à l’homophobie latente. En voici les principaux éléments. «Votre Altesse, Votre Excellence, Votre Sérénité, mon cher Manu, mon Roy, mais aussi: mon Chéri», écrit Michel Onfray en ouverture dans une référence à Pierre Desproges et au Tribunal des flagrants délires. «Des photos t’ont récemment montré partout sur la toile aux Antilles enlaçant un beau black, bodybuildé en prison et luisant de sueur tropicale, ce qui semblait te ravir jusqu’au plus profond – si tu me permets l’expression (…) Décidément, tu sembles n’aimer que ceux qui te font savoir leur amour d’une façon qui ne prête pas à confusion: il faut t’enlacer torse nu pour te plaire, essuyer sa transpiration sur ta chemise blanche, et passer plus de temps en salle de sport qu’en bibliothèque», poursuit Michel Onfray, évoquant les photos d’Emmanuel Macron aux Antilles, qui ont fait polémique la semaine passée car l’un des deux jeunes torse nu avec qui il posait dressait face à la caméra un doigt d’honneur.

Dans sa lettre, Michel Onfray s’interroge sur le destinataire de ce doigt d’honneur, glissant, entre deux allusions sexuelles, une référence à la théorie «des deux corps du roi» de l’historien Ernst Kantorowicz: «Le doigt, on voit bien à qui il appartient, le cul, on se tâte – si je puis dire! Est-ce le tien personnellement? Auquel cas c’est ton affaire, mais n’en fais pas un étalage public: un président, ça ne devrait pas faire ça comme dirait l’autre… Ce cul, est-ce le nôtre en tant que tu incarnes la souveraineté populaire? Est-ce celui de la France dont tu es le corps mystique? On ne sait».

«Mettre ou ne pas mettre, là est la question… Or, cette question, tu l’as franchement résolue. Car, depuis quelque temps, tu montres en effet que, toi ou tes services, vous n’avez pas grand souci de la légalité (…) En adoptant cet angle de vue, on voit bien comment tu nous la mets, tu nous le mets, tu nous les mets…», ajoute Michel Onfray. Sans s’arrêter de filer la métaphore, il évoque ensuite «les cinq doigts». Le philosophe énumère en effet les cinq fautes dont le président de la République se serait selon lui rendu coupable à l’égard des Français. La première concerne les revenus qu’il aurait touchés en tant que banquier et qui, selon le philosophe, se seraient évaporés. Deuxièmement, l’affaire de la levée de fonds à Las Vegas pendant la campagne présidentielle pour laquelle une information judiciaire est ouverte. Troisièmement, l’affaire Benalla pour laquelle Michel Onfray s’interroge plus particulièrement sur la disparition des éléments présents dans le coffre-fort de l’ancien collaborateur du président de la République. Quatrièmement, le personnage de Mimi Marchand, souvent décrite comme la reine des paparazzis et proche du couple Macron, dont une biographie non autorisée sera bientôt publiée - l’auteur de celle-ci ayant été mystérieusement cambriolé. Cinquièmement et dernièrement, les intellectuels qui feraient selon leur position à l’égard du président l’objet d’une censure - Michel Onfray s’incluant dans le lot - ou de récompenses – il cite le cas de l’écrivain Philippe Besson nommé consul à Los Angeles.

Et Michel Onfray de conclure: «Voilà un an que Votre Altesse (…), tu es au pouvoir. Et tu nous régales chaque semaine avec de nouvelles aventures. Il te reste quatre ans de règne». Le philosophe, qui a quitté l’Université populaire de Caen, annonce alors ce qu’il nomme une «bonne nouvelle»: «Comme je dispose de plus de temps pour moi (…), je me réjouis de pouvoir t’annoncer que je t’écrirai plus souvent que je ne l’avais prévu lors de ma première lettre (…) On sait que le sage montre la lune et que l’imbécile regarde le doigt: pour ma part, j’en prends le ferme engagement, je ferai part égale entre la lune et le doigt…

Pourfendeur d’Emmanuel Macron depuis la campagne présidentielle, le penseur athée et libertaire, classé à gauche et devenu au fil des années volontiers politiquement incorrect, devrait donc continuer d’alimenter en polémiques le monde politique et médiatique.

 

Le scandale de la vente des autoroutes (Par Michel Albouy)

Le scandale de la vente des autoroutes (Par Michel Albouy)

Michel Albouy, Grenoble École de Management (GEM), dénonce dans la Tribune le scandale de la vente des autoroutes

 

 

« À la veille des départs en vacances et afin de moraliser la rente perdue des autoroutes le Grand Vizir en charge des finances du Royaume, via son Autorité de la concurrence, venait de recommander au Roi de renégocier le plan de relance autoroutier, estimant que les sociétés concessionnaires du royaume affichaient une rentabilité exceptionnelle assimilable à une rente qui devait être davantage régulée en faveur de l’État et des usagers. »

Il était une fois un beau royaume qui avait construit un magnifique réseau autoroutier pour le bien-être de ses citoyens, augmenter la sécurité routière et contribuer à la croissance économique du pays. Bien sûr, cela n’avait pas été sans peine et sans demander des efforts financiers significatifs à ses citoyens-contribuables. Mais ces derniers étaient fiers de leurs autoroutes, même s’il fallait payer un péage en sus des impôts divers et variés qu’ils devaient acquitter, notamment sur le carburant qui était le plus cher d’Europe.

Mais un jour, le Grand Vizir du Royaume fit remarquer à son Roi que l’État était désormais trop endetté et qu’il fallait vendre quelques bijoux de famille. Après un rapide inventaire des actifs qui pouvaient être cédés, le choix se porta sur le réseau d’autoroutes à travers un système de concessions limitées dans le temps. Restait à déterminer le prix de vente de ce réseau qui assurait bon an mal an des revenus substantiels au Royaume.

Nombreux furent les experts à se pencher sur la question. Les évaluations allaient de 12 milliards d’écus à 22, voire 40, milliards d’écus. C’est dire si la fourchette était large. Au-delà de l’estimation assez classique des flux de trésorerie générés par l’exploitation des autoroutes, se posait la question du taux d’actualisation à retenir pour calculer la valeur actuelle de ces flux. »

Le rapporteur de la Commission des finances de l’Assemblée du Royaume estimait que le taux à retenir était celui recommandé par le Commissariat Général du Plan, soit 4 %, un taux proche du taux sans risque de l’époque.

Le rapporteur pour les transports estimait que le taux devait prendre en compte une prime de risque comme le faisait les investisseurs privés et préconisait un taux de 8 %. Le seul opposant à ces cessions, le Connétable du Béarn estimait quant à lui que le Royaume allait se priver de 40 milliards d’écus de dividendes d’ici à 2032, échéance des concessions. Finalement, le prix fixé pour la vente s’établit à 15 milliards d’écus.

Plusieurs années après, alors que la dette avait continué à augmenter malgré les cessions d’actifs jusqu’à atteindre pratiquement 100 % du PIB du Royaume, le Grand Vizir (qui avait changé entre-temps) s’enquit des profits « exorbitants » des sociétés d’autoroutes et ce d’autant plus qu’il venait d’abandonner une taxe écologique suite à des manifestations de manants qui se faisaient appeler les « bonnets rouges ». Il était temps de faire payer ces sociétés privées qui versaient de trop généreux dividendes à leurs actionnaires et les faire enfin contribuer au redressement des finances de l’État. »

En effet, selon la ministre en charge du dossier, « lorsqu’une société d’autoroute fait payer 100 écus aux automobilistes, il y a 20 écus de trop qui sont empochés ». Dans un bel élan de démagogie, elle proposa même de rendre gratuites les autoroutes le week-end ! Les experts des transports firent remarquer que cela était une étrange façon d’optimiser l’exploitation du réseau car en rendant gratuites les autoroutes le dimanche on contribuait à augmenter la saturation du réseau et à augmenter le trafic et partant la pollution.

L’idée fut rapidement abandonnée mais pas celle d’une nouvelle taxe et/ou contribution spéciale sur les sociétés bénéficiaires de la rente autoroutière. Mais cette solution se heurtait aux contrats en béton que les sociétés d’autoroutes avaient signé avec l’État. Une clause prévoyait même que si de nouvelles charges étaient imputées à ces sociétés elles pouvaient les répercuter dans les tarifs des péages ou obtenir un allongement de la durée de la concession. En d’autres termes, l’État ne ferait que prendre dans la poche de ses usagers-contribuables ce qu’il demanderait aux sociétés privées. Bref, la situation semblait bel et bien perdue pour le Grand Vizir qui se demandait comment on avait pu en arriver là. L’État était donc un aussi mauvais gestionnaire que cela ?

Pour répondre à ses interrogations, il demanda l’avis d’un expert. Celui-ci lui dit à peu près ce qui suit. La principale erreur, cher Grand Vizir, fut de vendre un patrimoine qui avait une bonne rentabilité pour désendetter l’État. En effet, pourquoi céder des actifs qui génèrent des flux de trésorerie supérieurs au coût de la dette ? »

Certes, en remboursant une (petite) partie de la dette on améliore le fameux ratio Dette/PIB, et on fait ainsi plaisir aux agences de rating et aux fonctionnaires de Bruxelles, mais on ne fait pas pour autant une bonne gestion financière du Royaume. À quoi bon rembourser une dette dont le coût actuariel est inférieur à la rentabilité des actifs cédés ? En prenant une telle décision, on détruit de la valeur. Quitte à vendre des actifs, encore fallait-il choisir des actifs qui ne généraient pas de rentabilité.

La deuxième erreur fut de prendre pour l’évaluation un taux d’actualisation qui était proche (voire supérieur) de celui des investisseurs privés. En faisant de la sorte, on satisfaisait les contraintes des sociétés privées mais on tournait le dos à la spécificité de l’État comme acteur économique. En effet, celui-ci n’a pas de fonds propres à rémunérer et le coût de son capital est en fait celui de sa dette (coût qui de plus a beaucoup baissé ces dernières années). Naturellement, avec un tel coût du capital la valorisation des concessions d’autoroutes aurait été nettement plus élevée. Peut-être même que les sociétés privées n’auraient pas marché. Et alors ? Cela aurait été préférable pour les finances de l’État qui se trouve maintenant privé de la rente des autoroutes qu’il dénonce aujourd’hui.

La dernière erreur, dit l’expert, est de vouloir récupérer aujourd’hui sur le dos des actionnaires de ces sociétés (dont certains sont des salariés) une partie de la rente à travers de nouvelles taxes et/ou les obliger à la gratuité des péages le dimanche. Ce faisant, l’État envoie un très mauvais signal sur le respect de sa signature et donne l’impression de faire n’importe quoi en matière économique et de transport.

À l’instar de l’Autorité de la concurrence du Royaume, l’expert qui tenait quand même à sa situation recommanda néanmoins de renégocier le nouveau plan de relance autoroutier si celui-ci devait voir le jour. Il posa cependant plusieurs questions : ces investissements sont-ils vraiment utiles pour le Royaume ? N’avons-nous pas de meilleures opportunités d’investissement que de couler un peu plus de béton dans un réseau qui est parmi le plus moderne d’Europe ?

Oui, mais grâce à ces investissements nous allons créer de nombreux emplois sur le territoire, lui rétorqua le Grand Vizir et nous arriverons ainsi à inverser la courbe du chômage chère à notre Roi ! Mais n’y-a-t-il rien de mieux à faire lui redemanda l’expert en lui citant des exemples d’investissement d’avenir dans les nouvelles technologies et les pratiques des autres grands pays. Le Grand Vizir commençait à douter de son argumentation. Au fond de lui il se demandait si l’État était condamné éternellement à une mauvaise gestion. Il se dit aussi que dans peu de temps il ne serait plus là pour constater les effets de sa gestion et que d’autres prendraient la patate chaude.

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Par Michel Albouy Michel, Professeur senior de finance, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

 

La fin du capitalisme et de l’actionnaire ! (Michel Santi)

La fin du capitalisme et de  l’actionnaire ! (Michel Santi)  

Michel Santi, économiste,  spécialiste des marchés financiers s’interroge sur l’actionnariat et le capitalisme dans un article  de la Tribune.

 

 

« Pour de plus en plus d’entreprises, le capital n’est plus un ingrédient crucial. Au contraire même puisque, pour les géants qui dominent aujourd’hui, soit Apple, Amazon, Facebook, Google, ou Netflix, les besoins en capitaux frais restent symboliques, voire inexistants. La dernière illustration de ce changement de paradigme est l’entrée en Bourse, la semaine passée, de Spotify dont l’objectif n’était pas de lever de nouveaux capitaux, malgré le traditionnel accueil lui ayant été réservé à la Bourse de New York. En effet, et de l’aveu même de son grand patron, l’objectif prioritaire de cette entrée en Bourse fut de permettre aux investisseurs privés initiaux de trouver des acquéreurs à une partie de leurs actions de cette société, accessoirement à des prix intéressants. Pour sa survie et son développement, et à l’instar de nombre de sociétés dont les directions générales décident de les faire coter en Bourse, Spotify n’avait donc nul besoin de davantage de capitaux, mais juste de donner une opportunité à ses capital-risqueurs de sortir et de recouvrer leurs investissements assortis d’un profit. Dans un tel contexte, la gouvernance des entreprises subit également un glissement fondamental car les pourvoyeurs de capitaux – à savoir les actionnaires – ont de moins en moins de pouvoir sur la marche de la société car leurs deniers ne lui sont plus vitaux. Le contrôle exercé dans le passé par l’actionnariat sur la gestion de l’entreprise devient ainsi quasiment inexistant, et quoi de plus logique du reste, alors même que leurs capitaux sont de moins en moins sollicités. Voilà en effet Apple, qui – en dépit d’être la première capitalisation mondiale – n’emploie que 120.000 salariés à temps plein, chiffre invraisemblablement bas au vu des 800 milliards de dollars qu’elle pèse. Exemple typique de ces sociétés modernes ayant une influence mondiale considérable et un poids formidable en termes de capitalisation boursière, mais qui ne consentent à accorder à leurs actionnaires qu’un certificat d’action en échange de leurs placements, à l’exclusion de tout autre pouvoir. La tendance est irréversible et ira même en s’amplifiant dans le sens d’un rôle désormais purement passif et symbolique dévolu aux actionnaires. Ainsi, entrée en Bourse en début d’année, Snapchat ne s’est-elle pas simplement contentée de diluer les droits de vote de ses actionnaires, comme Google, Facebook et LinkedIn avant elle. Cette entreprise a littéralement retiré tout droit décisionnel à son actionnariat, conférant ainsi tout le pouvoir à sa direction générale. Comme les capitaux ne sont plus une denrée rare et que les marchés boursiers sont désormais trop spéculatifs, l’actionnaire se voit progressivement retirer ses prérogatives et son argent n’est plus la priorité des dirigeants d’entreprise. Alors, dans un contexte où les besoins en capitaux des entreprises de demain seront plus sporadiques – en tout cas inférieurs -, et alors que les sociétés d’aujourd’hui (et à plus forte raison de demain) trouvent d’autres solutions de financement, peut-on encore parler de capitalisme ?

 

 

 (*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d’Art Trading & Finance.

Il est également l’auteur de :  »Splendeurs et misères du libéralisme »,  »Capitalism without conscience »,  »L’Europe, chroniques d’un fiasco économique et politique »,  »Misère et opulence ». Son dernier ouvrage : « Pour un capitalisme entre adultes consentants », préface de Philippe Bilger.

Véhicule industriel autonome : pas avant 20 ans (Michel Parent)

Véhicule industriel autonome : pas avant 20 ans  (Michel Parent)

 

Michel Parent est l’un des meilleurs spécialistes de la robotique et du transport. Explique dans les « Echos »que le véhicule industriel autonome ne sera pas opérationnel avant 2030. Ceci étant, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la problématique est à peu près la même que pour l’automobiles. En site propre (infrastructure spécifique) les navettes autonomes peuvent être utilisées mais sur une infrastructure banalisée les risques sont trop grands (sans parler des questions juridiques de responsabilité).

 

« Les innovations récentes sur les véhicules particuliers me semblent plus abouties que sur les poids lourds en environnement ouvert à la circulation. Par rapport au transport de marchandises, les avancées sont plus nombreuses dans le domaine du transport de personnes. A titre d’exemple, aux Etats-Unis comme en Europe, de nombreuses expériences portent sur les taxis autonomes en milieu urbain ; ce qui est bien plus complexe qu’un environnement autoroutier. En revanche, les véhicules industriels autonomes existent depuis des dizaines d’années en environnement fermé comme les porte-conteneurs dans les ports. Dans le domaine des poids lourds, les évolutions technologiques demandent davantage de temps avant de s’imposer. De plus, la réglementation doit évoluer pour autoriser les camions autonomes à circuler sur les routes. Les pouvoirs publics ne sont pas prêts à laisser des poids lourds circuler sans personne à bord. Cette perspective effraie davantage que la même situation pour une automobile. Un véhicule léger qui roule à vitesse lente, soit à moins de 50 km/h dans un environnement urbain, soulève moins de crainte. Si je ne le vois pas émerger dans l’immédiat, le camion sans conducteur peut s’envisager à l’horizon d’une vingtaine d’années. Ou alors, pour y parvenir plus rapidement, des infrastructures routières dédiées aux seuls camions devront se développer. Or l’aménagement de ce réseau demandera des investissements importants. Le principal frein reste le coût de ces travaux. Mais techniquement, cette solution est envisageable. Il reste aussi à faire évoluer la réglementation sur le temps de travail des chauffeurs. Si ces derniers dorment dans le camion automatisé, doivent-ils être payés ? Les dernières avancées concernent la sécurité. Les constructeurs cherchent des garanties. Pour y parvenir, ils reprennent des pratiques déjà utilisées dans l’aéronautique, comme la redondance et la certification. Pour remédier aux pannes éventuelles, il faut multiplier les capteurs, les unités de contrôle, les systèmes de freinage et de direction et développer les procédures de certification et ce, en particulier en matière de logiciel. »

Bitcoin, l’utopie (Par Michel Santi, économiste)

Bitcoin, l’utopie (Par Michel Santi, économiste)

Dans une interview à la tribune Michel Santi, économiste, évoque les limites et les contradictions du bitcoin

 

«  Le bitcoin instrument de paiement semble pour le moins compromis car nul ne voudra s’en séparer s’il devait beaucoup s’apprécier tandis que nul ne voudra le détenir s’il venait à s’effondrer ! En effet, pourquoi dépenser une valeur dont le cours s’envole comme celle du Bitcoin propulsé de 900 à 19.000 dollars en une année ? Transposer cette logique au dollar ou à l’euro reviendrait à paralyser littéralement l’économie car nul ne dépenserait plus son argent en attendant de devenir riche ! À moins d’augmenter massivement l’approvisionnement en bitcoin, comme le pratiquent couramment les banques centrales en activant leur planche à billets ? Hypothèse balayée avec horreur par les «Bitcoineurs» dont la raison d’être est précisément le rejet de l’interventionnisme étatique, et dont les angoisses profondes voire existentielles, puisent leurs sources dans la mythologie hyper inflationniste de Weimar et du Zimbabwe… Le bitcoin ne serait-il pas le refuge ultime face à des gouvernements indignes de confiance dont la seule action serait de dévaluer la monnaie ? Selon moi, les Bitcoineurs sont donc à classer en deux catégories : les grands naïfs d’une part et, d’autre part, les révisionnistes soucieux de révolutionner les règles du système financier qui deviendrait dès lors invulnérables, car indépendant et décorrélé de la bourse comme de la politique. Les adeptes du bitcoin sont en fait un genre d’agent Mulder de la série «X-Files» nous exhortant à ne croire en personne qui n’a décidément pas compris que l’économie ne fonctionne que grâce à un ingrédient : la confiance. Pour autant, cette obsession idéologique sur laquelle prospère le bitcoin est poussée jusqu’à des extrêmes quasi-maladifs nuisant fondamentalement à son développement. En l’état, il n’autorise que 7 transactions par seconde quand Visa et Master Card en permettent 55.000 ! Sauf à en augmenter la mémoire, ce à quoi se refusent catégoriquement les Bitcoineurs, ou à instaurer des coûts de transaction en contradiction flagrante avec un attribut majeur de cet instrument réputé éliminer tous frais inhérents aux échanges. Comble du ridicule et preuve ultime de l’amateurisme du monde selon bitcoin : la conférence prévue le week-end dernier à Miami censée en représenter l’apothéose se vit contrainte de refuser tout paiement en bitcoin pour cause de frais élevés et d’un système dépassé par le nombre de transactions.. La raison d’être du bitcoin étant de court-circuiter le système, toute augmentation substantielle de bande passant permettant d’accélérer les transactions ouvrirait ainsi la porte à un jeu d’influence entre producteurs de bitcoin, qui deviendrait dès lors un immense marché favorisant l’émergence de gros joueurs, à l’image même du marché et du système actuels qui sont honnis par les Bitcoineurs. Ceux-ci entendent effectivement conserver au bitcoin sa «pureté» qui les mettra à l’abri et les immunisera contre un système centralisé, corrompu, à tout le moins mal géré. Pourtant, que penser de la consommation énergétique pharaonique du bitcoin dont le potentiel de nuisance est gigantesque pour la planète comme pour la société ? Comment escamoter le fait que le peu de bitcoins produits utilisent déjà 0.1% de l’électricité mondiale, et que l’appréciation de ses cours entraînera fatalement une accélération de sa fabrication, et donc une aggravation dangereuse de consommation électrique ? On prévoit en effet que ce n’est pas moins de 0.6% de l’électricité mondiale qui sera consommée en 2018 pour la fabrication du bitcoin. Produit grâce au charbon, il n’est donc pas moins polluant qu’une usine de produits chimique ou qu’un véhicule Diesel, et il serait même responsable de l’envolée récente des prix du pétrole ! La technologie bitcoin – certes révolutionnaire – n’est est pas moins réactionnaire et masque désormais très péniblement l’implosion inéluctable de sa bulle spéculative l’ayant déjà fait perdre en quelques heures plus de 50 milliards de dollars de capitalisation ! Au moins internet était-il utilisé déjà par la moitié des ménages US lors de la liquéfaction des valeurs technologiques en 2000. Google, Amazon et AOL existaient en effet déjà à cette époque et il était relativement facile de se rendre compte des potentialités gigantesques offertes par cet outil alors même que la bulle implosait. Impossible d’en dire autant aujourd’hui avec le bitcoin, et même avec la technologie Blockchain, dont même les plus ardents défenseurs peinent à entrevoir les applications concrètes pour la consommation de masse de demain. »

Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et Directeur Général d’Art Trading & Finance.

Enquête sur Michel Mercier, ancien ministre de la justice, ou la République exemplaire…… en marche arrière !

Enquête sur Michel Mercier, ancien ministre de la justice,  ou la République exemplaire…… en marche arrière !

 

Cette enquête concernant le sénateur centriste du Rhône Michel Mercier, ancien ministre de la justice assombrit sérieusement le concept de république exemplaire que souhaitait Macron. Un ministre pris la main dans le sac de la dérive financière, ce  n’est déjà guère brillant mais quand il s’agit du ministre de la justice c’est encore pire. En outre ce responsable avait été désigné pour siéger au conseil constitutionnel, une des plus hautes juridictions de la république. Après Bayrou, après d’autres, Macon devra sans doute être un peu plus attentif à la probité de ses ministres et autres responsables. Il devra en particulier s’appuyer sur un vrai parti politique qui lui fasse remonter les informations du terrain au lieu de tout concentrer autour d’un petit cercle parisien un peu éloigné des réalités sociétales du terrain local. Sinon la République en marche risque d’être en marche arrière. L’ancien ministre, ancien candidat conseil fait donc l’objet d’une enquête préliminaire du parquet national financier sur des soupçons d’emplois fictifs, a été entendu mercredi par les enquêteurs, a-t-on appris jeudi de source proche du dossier. L’ancien ministre de la Justice a été entendu dans le cadre d’une audition libre par les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), a précisé cette source, confirmant une information de France Inter. Nommé le 2 août au Conseil constitutionnel en remplacement de Nicole Belloubet, désormais garde des Sceaux, Michel Mercier a renoncé mardi à y siéger en raison de cette enquête. Le PNF a ouvert cette enquête le 2 août dans le sillage de la publication d’un article du Canard enchaîné selon lequel Michel Mercier aurait employé l’une de ses filles, historienne de l’art, comme attachée parlementaire au Sénat de 2012 à 2014 alors qu’elle résidait à Londres. D’après l’hebdomadaire satirique, une autre de ses filles aurait également été employée de 2003 à 2012 comme assistante au Sénat et dans les ministères qu’il a occupés. Selon France Inter, elles ont également été entendues mercredi, ce qui a également été confirmé par une source proche de l’enquête.

Conseil constitutionnel : enquête judicaire sur le nouveau membre, Michel Mercier

Conseil constitutionnel : enquête judicaire sur le nouveau membre, Michel Mercier

Enquête préliminaire sur l’ancien ministre de la Justice Michel Mercier, récemment nommé au Conseil constitutionnel, soupçonné d’avoir fourni des emplois présumés fictifs à deux de ses filles, a-t-on appris vendredi de source proche de l’enquête. L’enquête, qui fait suite à un article du Canard enchaîné du 2 août, a été ouverte mercredi, a-t-on précisé à Reuters, confirmant une information du Monde. Le sénateur MoDem du Rhône a été nommé le 2 août au Conseil constitutionnel en remplacement de Nicole Belloubet, nouveau garde des Sceaux. Selon l’hebdomadaire satirique, Michel Mercier aurait employé l’une de ses filles, historienne de l’art, comme attachée parlementaire au Sénat de 2012 à 2014 alors qu’elle résidait à Londres. Une autre de ses filles aurait été employée de 2003 à 2012 comme assistante au Sénat et dans les ministères qu’il a occupés. Dans le cadre de cette enquête, le président du Sénat Gérard Larcher, « a refusé vendredi 4 août l’entrée du Sénat aux policiers » chargés de l’enquête, est-il précisé dans l’article du Monde. Sollicité par Reuters, le Sénat a indiqué dans un courriel que la demande d’autorisation de perquisition adressée jeudi par le procureur de la République financier « ne permettait pas, en l’état, de répondre positivement » parce qu’elle « ne comportait aucune précision sur ses motifs (étendue ou objet des opérations de perquisition) ». Gérard Larcher a en revanche « autorisé sans délai que soient communiqués aux enquêteurs tous les documents utiles à la procédure en cours », déclare-t-on de même source.

Michel Onfray : le nouveau pape du déclinisme

 

Avec son dernier livre  Décadence Onfray complète sa fresque  décliniste  et violente de  la civilisation occidentale. Dans une démarche en apparence résolument athée Onfray revendique en fait le titre de  pape  du déclinisme   version ultra gauche ;  sans doute pour ne pas laisser la place à Houellebecq ou à Zemmour version ultra droite. Le philosophe renouvelle sa lecture pessimiste d’une civilisation judéo-chrétienne « épuisée, morte », à force de se complaire « dans le nihilisme et la destruction, la pulsion de mort et la haine de soi ». Il dénonce également l’islam politique – « une bombe avec laquelle l’occident joue depuis toujours » et renouvelle son adhésion à la thèse d’une guerre de civilisations. L’islam manifeste ce que Nietzsche appelle ‘une grande santé’ : il dispose de jeunes soldats prêts à mourir pour lui. Quel occidental est prêt à mourir pour les valeurs de notre civilisation : le supermarché et la vente en ligne, le consumérisme trivial et le narcissisme égotiste, l’hédonisme trivial et la trottinette pour adultes ? Comme Houellebecq, comme Zemmour comme d’autres à l’ultra gauche comme à l’ultra droite, Michel Onfray se proclame nouveau calife ou pape du déclinisme ;  et de réitérer la fin de la civilisation occidentale au profit de l’islam.  Première observation sur sa posture, il s’autoproclame philosophe. Comme beaucoup de ses collègues, il confond diplômé en philosophie et comportement philosophique. Seconde observation la tonalité de ses propos est assez éloignée d’une démarche philosophique. Quand Michel Onfray s’exprime c’est  sur un ton professoral, péremptoire voir suffisant. Il n’y a pas de place à l’interrogation chez lui ;  son discours est sentencieux, dogmatique et doctoral.  Bref, c’est le prof qui s’adresse à des élèves qu’ils considèrent comme incapable de réflexion. La maïeutique socratique lui est complètement étrangère, il ne proclame pas ses vérités, il les assène à la manière du gauchiste radical qu’  il est. Il est loin de la méthode socratique qui ouvre le champ des interrogations. Chez lui l’art d’accoucher la vérité se fait aux forceps. Par opportunisme autant que par conviction Michel Onfray surfe sur la vague du populisme décliniste   Une mouvance qui se caractérise par des positions le plus souvent  réactionnaires et qui propose  notamment comme solution d’avenir le repli national sectaire et/ou  l’indifférence   à l’égard de ce qui se passe à l’extérieur de frontières. Ce mouvement décliniste  traverse à  peu près toutes les formations politiques ;  le FN bien sûr mais aussi une partie de la droite classique, tout autant que la gauche du PS, extrême-gauche comprise. Pour schématiser cette mouvance refuse l’ouverture au monde et propose d’ériger des murs infranchissables aux frontières de la France pour protéger les Français de tous les dangers et ainsi maintenir tous les « avantages acquis ».  Une sorte de futur orienté vers le passé,  sorte d’archaïsme politique qui propose un souverainisme obsolète afin d’exclure tout corps ou influence étrangère bref l’aspiration au paradis perdu. Une nostalgie du passé qu’entretiennent savamment quelques  intellos douteux à droite  comme Zemmour bien sûr, Finkielkraut, Buisson, Houellebecq mais aussi certains à gauche, surtout à l’extrême gauche comme Todd voire récemment Onfray. À gauche,  c’est surtout la condamnation du capitalisme et de l’impérialisme occidental qui conduit ces intellos à refuser  l’ouverture sur les autres, en tout cas qui les conduit à adopter une neutralité notamment vis à vis des conflits inter nationaux. À droite, c’est le racisme et la peur du progrès  qui justifient  surtout le repli nationaliste. Et pour justifier l’injustifiable ces intellos sollicitent les grands penseurs : Leibnitz, Hegel, Spinoza, Hume, Nietzsche, Schopenhauer, Heidegger d’autres encore. Nos sophistes contemporains  se réfèrent de manière frauduleuse à la pensée des vrais philosophes ; une sorte de détournement intellectuel pour essayer de donner une légitimité à leurs propos frelatés. Malheureusement face à cette mouvance décliniste,  le mouvement progressiste peine à résister. La crise est en effet passée par là  et compte tenu des déficiences chroniques des Français en matière d’économie beaucoup tombent  dans le piège de l’isolationnisme. Il faut bien reconnaître que le mouvement progressiste tarde à faire émerger des leaders politiques crédibles et aussi   des intellos susceptibles d’éclairer les problématiques économiques, sociales, technologiques, environnementales et culturelles. Des dimensions aux interactions incontournables qui exigeraient un minimum de connaissances dans les différents domaines. Onfray par exemple qui parle de tout, sur tout et tout le temps déclare sans complexe qu’il  ne connaît rien à l’économie,  ce qui ne l’empêche pas de pérorer sur la nature de la crise globale  et sur les moyens d’en sortir. Bref une sorte  de cocktails de discours philosophique mélangé à des convictions gauchistes et à des propos de bistrot. . La construction d’un discours cohérent n’est  cependant pas évidente, sa complexité exige d’abord l’interrogation du champ des possibles  car il faut intégrer les mutations de nature systémique qui interviennent dans les domaines socio-économiques, techniques, écologiques et sociétaux déjà  évoqués. Bref, comme Diogène, on cherche un homme, l’intellectuel généraliste  capable d’appréhender  la complexité de l’ensemble de ces champs. Il en existe sans doute mais pour  l’instant les lumières médiatiques préfèrent éclairer  les penseurs qui rêvent d’un avenir qui ressemble au passé ou pire qui prévoient comme Onfray la fin de notre civilisation. Cela au moment même où  les valeurs de cette civilisation  s’imposent progressivement partout: en Asie, en Afrique, en Amérique du sud, à l’Est, dans les anciennes dictatures, communistes ou non. Certes non sans difficultés et dans un contexte de crise;  mais une crise qu’on ne résoudra  pas avec les vieux outils d’analyse partielle qui ne conduisent  qu’à une vision  ratatinée du monde.

 

Interdire la trottinette aux adultes (Michel Onfray, pape du déclinisme)

Interdire la trottinette aux adultes (Michel Onfray)

Le prophète du déclinisme dénonce cette fois le caractère infantile de ces adultes qui se déplacent en trottinette. Le prophète n’a sans doute pas totalement tort  même si le propos paraît largement exagéré car la trottinette n’a pas encore remplacé l’automobile, le train ou l’avion. Pas facile en effet de se déplacer par exemple de Paris à Marseille ou de Paris à New York en trottinette. Certes on trouvera bien prochainement un illuminé qui proposera de traverser l’Atlantique sur une trottinette combinée à une planche à voile mais l’exploit (surtout médiatique) ne fera pas pour autant office de système de déplacement de masse. Évidemment Michel Onfray s’intéresse  davantage aux modes de vie qu’à la politique des transports. Le philosophe serait cependant bien inspiré de s’initier lui aussi à la trottinette pour maigrir un peu car l’enflure de sa bedaine (et de son discours) progresse en même temps que son omniprésence médiatique. Le nouveau Diogène a du mal à nous convaincre de sa pratique ascétique.  Invité  sur Europe 1 par Anne Roumanoff pour évoquer l’actualité dans Ca pique, mais c’est bon, le philosophe Michel Onfray s’est emporté sur l’infantilisation de la société, symbolisée selon lui par les adultes en trottinette. « Tout est fait pour que l’on ne soit pas adulte. Quand je vois ces grands adultes sur des trottinettes en train d’écouter des trucs avec des écouteurs et avec des tatouages partout, cela me déplaît, » a-t-il déploré. « Plus personne n’est adulte aujourd’hui, » a-t-il regretté. Ces propos n’ont pas manqué de faire réagir les internautes qui lui reprochent, pour la plupart, un manque de légèreté, mais surtout une position hautaine. Il y a également ceux qui n’aiment pas que l’on s’en prenne aux trottinettes. A la veille de la rentrée scolaire, Michel Onfray a poursuivi sa charge en critiquant l’éducation donnée aux enfants par leurs parents: « Quand on a des enfants aujourd’hui, on ne cherche plus à les cultiver, mais à les amuser. » Se cultiver, pour quitter le monde de l’enfance bien entendu: « les enfants sont faits pour devenir des adultes et les adultes ne sont pas faits pour rester des enfants. » N’ayant pas eu d’enfants lui-même, ses conseils ne manquent pas de susciter le souvenir du philosophe Jean-Jacques Rousseau, auteur d’un traité sur l’éducation après avoir abandonné les siens.

(Avec Europe 1 et agences)

Plusieurs modèles de terrorisme

 

Dans un article paru dans le JDD Le sociologue Michel Wieviorka tente d’analyser les différents modes opératoires du terrorisme et la variété des facteurs explicatifs qui peuvent découler aussi bien d’un processus de radicalisation que de l’état mental du criminel. Pour lui plusieurs registres doivent être analysés et plusieurs temporalités doivent être prises en compte pour mieux combattre le terrorisme.

 

 

« Comme toujours avec le terrorisme, un flot de commentaires et d’émotions envahit l’espace public, nous rappelant que l’acte terroriste condense en un instant toutes sortes de significations, qu’il est, selon l’expression de Marcel Mauss, « un fait total ».  Tout y passe, en effet, dans ce qui se dit dans la chaleur de l’événement. Tous commencent généralement par la compassion, l’affichage d’une profonde empathie avec les victimes. Les victimes ne sont pas seulement des individus et des familles, mais aussi la démocratie, « nos » valeurs, la République. C’est également une ville, Nice, connue paradoxalement pour sa politique sécuritaire et, par exemple, ses nombreuses caméras de surveillance qui ont déjà permis de reconstituer le parcours du criminel dans la ville avant le carnage. L’unanimité est aussi bien réelle s’il s’agit de dire que la nation est blessée, le jour même de la fête nationale. Par ailleurs, les ébauches d’analyse des implications économiques font toutes état d’une catastrophe pour le tourisme, en particulier, pour le sud de la France et en pleine saison. Le consensus s’arrête là. Car ensuite viennent les prises de position contradictoires. Les uns critiquent la police et les services de renseignement, qui n’en auraient pas fait assez, d’autres les défendent et rappellent qu’ils sont sur la brèche, à la limite de leurs forces tant ils sont mobilisés depuis des mois. Mais en matière politique, le consensus se dissout. Car si les institutions sont respectées, très vite, le propos s’inscrit dans la logique hautement conflictuelle de la campagne présidentielle qui se conclura en mai prochain.  Sans surprise, le pouvoir assure et affirme qu’il fait tout ce qu’il est possible de faire, la droite et l’extrême droite le contestent. Il faut dire que le 14-Juillet, quelques heures à peine avant le carnage, François Hollande avait annoncé la fin de l’état d’urgence – façon de dire que le spectre du terrorisme était plus ou moins éloigné : le passage de son entretien, somme toute plutôt réussi, à la terrible réalité niçoise est rude. Dans ce contexte, encore si proche de l’événement, est-il possible de prendre quelque distance par rapport à tout ce que l’on entend sur les médias et les réseaux sociaux? En fait, oui : trois points au moins méritent notre attention. Le premier tient à la spécificité de la France. D’une part, notre pays est seul, parmi les démocraties occidentales, à avoir été ainsi si souvent attaqué – et ce constat est renforcé si l’on veut bien se souvenir de Mohamed Merah (Toulouse, 2012) et noter que les attentats de Bruxelles en mars ont été commis en Belgique par des terroristes qui voulaient agir en France, et qui ont agi dans la précipitation, sur place, du fait d’une forte pression policière s’exerçant sur eux : au contraire, après Madrid (mars 2004) et Londres (juillet 2005), il n’y a pas eu d’autre attaque d’envergure en Espagne ou au Royaume-Uni. Et d’autre part, l’impact de la tuerie de Nice tient beaucoup à la crise politique de la France, qui sort d’une séquence rocambolesque : après avoir hystérisé le pays avec une loi sur le travail qui était rejetée par les trois quarts de la population, une partie significative des députés de gauche, et un large ensemble de syndicats, le pouvoir a donné à voir une pantomime ridicule avec pour vedette le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, et pour question celle de savoir s’il était allé trop loin comme éventuel candidat à la présidence de la République – le comble a été atteint quand le chef de l’État a été interpellé à propos du coût de son coiffeur (près de 10.000 euros versés chaque mois par l’Élysée Le gouvernement donne ici, une fois de plus, l’image de ne pas être à niveau : il est ou bien dépassé par les événements (une fois, c’est la crise des migrants ; une autre, c’est le terrorisme), ou bien réduit à un spectacle indigne, où des ministres et le chef de l’État jouent des jeux personnels qui auraient plus leur place dans un feuilleton télévisé du type de Dallas, dans les années 1980. Il est débordé par le haut, par des logiques suprapolitiques, c’est le terrorisme, et il sombre par le bas, avec des logiques d’opérette sans contenu autre que de pur pouvoir personnel. Deuxième point : le tueur a obtenu des résultats spectaculaires sans recourir à des armes à feu ou à des explosifs, son arme était un camion de location qu’il a pu conduire sur la prestigieuse promenade des Anglais, sur 2 km, alors même qu’il s’agissait d’un périmètre protégé. Le répertoire terroriste est donc varié, les tueurs sont capables d’imagination, et d’intelligence pratique – ce qu’illustre le choix du camion, un modèle de 19 tonnes puissant et lourd, qui a pu se jouer des barrières de sécurité. Ce choix a-t-il été dicté, ou suggéré, de loin, par une quelconque organisation terroriste, par Daech, par exemple, dont la situation proprement militaire est aujourd’hui devenue précaire? Le tueur a-t-il été inspiré, très pratiquement, par ce qui se trouve sur Internet? C’est vraisemblable mais non avéré à ce jour. Enfin, et c’est l’essentiel, ce que l’on sait du tueur confirme ce que les travaux de chercheurs en sciences sociales disent depuis plusieurs mois : il n’existe pas un modèle unique de violence terroriste, mais une grande diversité.  Le criminel de Nice n’était pas connu des services de renseignement, il était fiché comme délinquant, et pas comme islamiste. Dans certains cas, la religion est le point de départ d’une trajectoire conduisant à l’acte terroriste, dans d’autres, elle est plutôt l’aboutissement d’un processus de radicalisation. Ici, il n’y a pas eu de message islamiste de la part du tueur, il n’a pas accompagné sa course folle d’incantations du genre « Allah Akbar ». La plupart des commentateurs ont parlé d’emblée sans la moindre prudence de terrorisme et d’islam ; même si les faits leur donnent ultérieurement raison, il n’est pas impossible qu’ils soient allés un peu vite en besogne. Toujours est-il que les hypothèses doivent être diversifiées, tant l’espace qu’elles forment est complexe : il faut envisager des explications allant de l’islamisme radical né d’un endoctrinement religieux jusqu’à l’action relevant de la psychiatrie ou de la psychanalyse, et devant peu, voire rien, à la foi ou à l’idéologie. Ici, comme pour chaque individu passant à l’acte, il faut envisager plusieurs registres dans l’analyse : l’épaisseur historique (il faut parfois remonter à la colonisation, à la décolonisation, à la venue en Europe du père ou du grand-père comme travailleur immigré, au chômage, à l’exclusion, au racisme vécu, etc.) ; le contexte (crise économique notamment) ; le sentiment, n’ayant rien à voir avec cette histoire et ce contexte, de vivre dans un monde sans sens, dans une société sans repères ; la fragilité psychique qui, éventuellement, facilite les manipulations, etc. Un combat efficace face au terrorisme se livre sur tous ces registres, et en sachant bien qu’ils relèvent de temporalités distinctes : la répression et la surveillance immédiates, l’effort pour améliorer le fonctionnement des institutions judiciaires, policières, psychiatriques, de travail social, à moyen terme ; enfin, la réflexion à long terme sur ce qu’il est possible d’entreprendre pour redonner du sens, recréer des repères : vaste programme, que la chaleur de l’événement, l’urgence à agir et le choc des émotions rendent difficiles à penser sérieusement. »

Michel Rocard, trop brillant pour la culture politique française (JEAN-LUC MICHEL )

 Michel Rocard, trop brillant pour la culture politique française (JEAN-LUC MICHEL )

Jean-Luc Michel professeur d’université  en communication, estime dans une tribune du Figaro que Michel Rocard était trop brillant pour réussir uen grande carrière politique en France. Il considère qu’aucun responsable politique actuel de gauche comme de droite ne présente le calibre intellectuel de Rocard.

 

« L’ancien Premier ministre Michel Rocard est décédé samedi 2 juillet à Paris, l’âge de 85 ans. Pour avoir travaillé avec lui du temps des clubs Convaincre et de la revue Faire, j’ai pu admirer ses fantastiques capacités de synthèse, la vivacité et la rapidité de son intelligence. Ainsi, lors d’un colloque sur le thème « Gouverner autrement », il prit en note toutes les contributions laborieuses des rapporteurs pour en livrer une synthèse qui rendait la question plus simple et intelligible, chaque élément ayant été remis en continuité logique avec les autres. Une cathédrale de l’esprit.  Mais ce Rocard-là n’atteignait sa plénitude que devant des auditoires attentifs… Dans les meetings, il désespérait une bonne partie du peuple de gauche par la longueur et la complexité de ses analyses en ne sacrifiant jamais à la petite phrase ou la formule facile. Il vivait dans la complexité en intégrant toujours le plus grand nombre de variables d’un problème. Certains le comparaient à un ordinateur. Pour avoir également travaillé avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de l’Express et ministre éphémère en 1974, j’ai pu constater le même fonctionnement intellectuel… Et les mêmes difficultés à faire une carrière politique de premier plan. D’où l’idée saugrenue qu’en politique, surtout si l’on veut accéder à l’Elysée, il ne faudrait pas être trop « intelligent ». Entendons-nous, il ne s’agit pas de dire qu’il faut être idiot pour réussir… Il s’agit surtout d’être capable de faire des choix simples et de les exprimer de manière compréhensible et facilement identifiable par son public. Toutes choses que ne savait pas faire Rocard qui restait dans l’exigence de la pensée conceptuelle du plus haut niveau. Ses imitateurs les plus doués comme Laurent Gerra l’ont bien compris… Ses relations avec François Mitterrand, son éternel rival, s’éclairent si on les considère sous cet angle et dépassent le cliché trop facile du combat des deux gauches. Mitterrand compensait sa moins grande capacité de modélisation intellectuelle par sa culture et son instinct. D’où ses décisions tranchées et souvent perspicaces, par exemple en politique étrangère («  les pacifiques sont à l’ouest et les fusées nucléaires à l’est »). L’histoire lui donnait sans cesse des cadres interprétatifs quitte à renier ses idées ou les plier à sa volonté. Rocard, parce qu’il vivait avec délices la complexité, ne pouvait s’y résoudre. Le beau concept pouvait primer sur la réalité de sa perception. Qu’ils l’eussent voulu on non, ils furent complémentaires. Rocard et ses cercles permirent à une partie de la gauche de fonctionner comme un laboratoire d’idées très tôt détachées du marxisme ou du communisme, de passer des thèses autogestionnaires à la CSG, au RMI, à la résolution du conflit en Nouvelle-Calédonie par une diplomatie des petits pas ou encore au socialisme interactif. Sur beaucoup de sujets, il fut très en avance sur les dogmes socialistes de son temps, à commencer par les rectifications du programme commun de la gauche.  Et jusqu’à la fin de sa vie, il l’est resté, y compris dans sa critique des avantages acquis et du refus de l’économie de marché par la gauche française. Mitterrand reprit certaines de ses idées, s’éloigna d’autres, en adoptant une démarche pragmatique, uniquement dictée par la conquête du pouvoir, qui passait, il faut sans cesse le rappeler, par une alliance obligatoire avec le parti communiste alors tout puissant. Mitterrand s’appuya sans vergogne aussi bien sur la première que la seconde gauche, d’où le sentiment des uns et des autres d’avoir été bernés ou trahis. Mais il demeura 14 ans aux affaires et, comme il l’avait indiqué dès le début, il prouva que la gauche pouvait rester au pouvoir sans ruiner la France ou la mener à la guerre. Aucun responsable politique actuel de gauche comme de droite ne présente le calibre intellectuel de Rocard. Son discours, qui passait déjà mal, serait inaudible. Mais il en serait de même de celui de Mitterrand et de la culture historique ou de la culture tout court. Les médias, y compris le net, exigent du simple, du court, du soi-disant immédiatement compréhensible. La précampagne présidentielle l’illustre chaque jour. En témoigne l’insuccès des propositions de Jacques Attali (encore une autre personnalité « trop intelligente » pour faire de la politique !) qui essaient de penser la complexité en proposant des solutions raisonnables que personne ne veut entendre. Si Rocard avait été mieux écouté – des militants socialistes et de Mitterrand –, la gauche française eût enfin réalisé son aggiornamento conceptuel, sa mue définitive pour se rapprocher des partis progressistes mondiaux. Nous aurions gagné au moins une génération. Malheureusement, le mouvement des idées est si lent que la France se complaît dans ses vieilles obsessions ; le front de gauche, les frondeurs et les extrêmes cherchent à nous faire croire en des jours meilleurs à l’aide de recettes toutes plus simplistes les unes que les autres. Et ce n’est guère mieux dans beaucoup d’autres pays. Qui osera restaurer l’intelligence et la culture en politique pour nous sortir de nos ornières ? Dans notre société connectée, c’est peut-être en lui exposant en détail les finalités des projets que le citoyen réapprendra l’exigence et l’effort. »

 

Michel Rocard, un hommage unanime et suspect de la gauche

Michel Rocard, un hommage unanime et suspect de la gauche

 

L’unanimité de la classe politique pour rendre hommage à Michel Rocard est pour le moins suspecte surtout de la part de la gauche. La vérité c’est que les mitterrandiens (c’est-à-dire la plus grande partie du parti socialiste)  n’ont jamais accepté la philosophie politique de Michel Rocard trop social-démocrate, trop intellectuel et aussi il faut bien le dire trop rigoureux. Le parti socialiste a toujours préféré les personnages ambigus au discours radicaux lors des périodes électorales et qui se sont ensuite embourbés dans une gestion approximative lorsqu’ils étaient au pouvoir. En fait le parti socialiste, à commencer par Mitterrand, à tué Michel Rocard renvoyé à son seul rôle d’oracle. Un Oracle dont d’ailleurs la plupart ne comprenait pas les propos car Michel Rocard était un des rares à être capable d’articuler les problématiques économiques, sociales, environnementales et sociétales, cela à l’échelle internationale. En outre Michel Rocard était un des centralisateurs, un partisan de la négociation avec les corps intermédiaires et notamment les partenaires sociaux. Alors que le parti socialiste a toujours été étatiste et ce ne sont pas les mesures de décentralisation de Deferre qui ont beaucoup changé la donne de ce point de vue. En effet les élus régionaux comme locaux sont toujours condamnés à ne s’occuper que de  crottes de chat en matière économique. Il faut surtout se rappeler que François Mitterrand a fusillé en plein vol la carrière de Michel Rocard en particulier lorsqu’il a démissionné ce dernier en raison de sa popularité et de ses succès comme Premier ministre. François Mitterrand a mené une véritable guérilla contre son Premier ministre qui, pendant trois ans, jusqu’au 15 mai 1991, a néanmoins procédé à nombre de réformes importantes, dont celle des retraites, et introduit un nouvel impôt, la CSG. « Démissionné » par le président, Michel Rocard devient alors Premier secrétaire du Parti socialiste en 1993 après le retour de la droite au pouvoir. Sa carrière a enregistré  de nombreux revers, en partie provoqués par la vengeance de François Mitterrand et les oligarques du parti socialiste.

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