Archive pour le Tag 'majeur ?'

Consommation: Le prix est devenu critère majeur

Consommation: Le prix est devenu critère majeur

Face à l’inflation en particulier dans le domaine alimentaire le prix est devenu le critère central pour les consommateurs estime le président d’Intermarché. Interview dans la Tribune.

Le prix reste-t-il déterminant, même si l’inflation a diminué de 0,5 % en septembre ?

Il demeure sans discussion le critère absolu pour les consommateurs. Un signe parmi d’autres : les clients se rendaient en moyenne dans 4,2 enseignes distinctes en 2013. Ce chiffre est monté à 8 dix ans plus tard. Les consommateurs sont plus que jamais à l’affût des meilleures offres, quel que soit le type de magasin.

Face à l’inflation, comment le comportement des consommateurs a-t-il évolué ?

Ils font leurs courses plus souvent. Et diminuent leurs achats d’environ 5 %. Certaines familles de produits sont plus touchées, comme le poisson, en baisse de 10 à 15 %, ou la viande, qui diminue de 5 %. Les produits d’hygiène, dont le shampoing ou le dentifrice, accusent entre 4 % et 8 % de baisse.

Le fossé se creuse-t-il entre les différents acteurs de la grande distribution ?

Les indépendants – Leclerc, Système U, Intermarché – restent très proches les uns des autres, avec des écarts sur les étiquettes de 0 à 4 %. Les groupes intégrés sont généralement 10 % à 20 % plus chers.

Le coût du carburant est un sujet majeur pour les Français. Où en êtes-vous après l’échec de la vente à perte suggérée par le gouvernement ?

Cette idée n’était pas économiquement viable. Le poids du carburant dans le chiffre d’affaires des enseignes du secteur est trop important. Il représente, selon les supermarchés du groupement, de 30 % à 50 % des ventes. Et de 10 % à 15 % pour un hyper. Nous avons 1 642 stations-service, soit une tous les 17 kilomètres.

Nous vendons 6 milliards de litres de carburant par an, pour 11,5 milliards d’euros. Proposer de vendre le carburant à prix coûtant ponctuellement était plus responsable. Les Français font en moyenne un plein tous les quinze jours. Nous nous sommes alignés sur cette fréquence. Le pouvoir d’achat et l’inflation sont des sujets qui doivent être partagés par tous, acteurs économiques et pouvoirs publics. Or les pétroliers nous vendent le carburant en encaissant une marge de 15 %. Cette dernière doit être une variable d’ajustement.

Les Mousquetaires sont aussi producteurs. Baissez-vous vos prix sur vos produits ?

Notre outil industriel, avec 56 usines en France, nous le permet. Nous proposons de la viande ou du poisson de qualité à moins de 10 euros. Ce que les grandes multinationales n’ont pas voulu consentir comme effort, nous l’avons fait. Avec succès. Nous avons gagné 500 000 nouveaux clients depuis le début de l’année. C’est énorme.

Les multinationales continuent-elles d’augmenter leurs prix ?

Les PME jouent le jeu. Pas les multinationales. Au contraire : elles ont déjà augmenté leurs prix de 20 % à 25 %. Et annoncent des hausses supplémentaires de 10 % !

Comment réagissez-vous ?

On dit stop. On sélectionne les assortiments et on diminue le nombre de références des marques qui ne jouent pas le jeu. C’est le seul moyen de baisser le coût du panier du consommateur. Kellogg’s ou Unilever sont les champions de l’augmentation des prix. Seules leurs marges comptent, même s’ils mettent en avant leurs coûts de production. Comme Les Mousquetaires ont des usines en France, nous les connaissons aussi bien qu’eux. Le poids des dépenses alimentaires dans le budget des Français a bondi de 12 % à 16 % en trois ans. S’il ne redescend pas à 13 % ou 14 %, de multiples filières agricoles souffriront des conséquences. Notre mission collective doit être de limiter ces hausses pour préserver le pouvoir d’achat des Français.

Les Restos du Cœur annoncent devoir pour la première fois refuser du monde. Allez-vous les aider ?

Les Mousquetaires ont une responsabilité sociétale, avec 150 000 salariés et 3 000 chefs d’entreprise. Nous avons donné 1 million d’euros de produits aux Restos du Cœur, nos partenaires depuis trente ans. Si tous les industriels et acteurs économiques s’y mettent, la précarité sera vaincue. Et les Restos auront les millions d’euros qui leur manquent. Il faut une « union sacrée ». ■

IA-ChatGPT: danger majeur pour l’humanité ?

IA-ChatGPT: danger majeur pour l’humanité ?


Face à l’ accélération de l’IA, de grands noms mettent en garde contre ses dangers. Pour Geoffrey Hinton, les avancées dans le secteur de l’IA induisent « de profonds risques pour la société et l’humanité », avait-il estimé dans le New York Times. C’est la raison pour laquelle il a quitté son poste au sein du géant Google début mai, qui a d’ailleurs récemment présenté ses plans pour intégrer l’intelligence artificielle générative à son moteur de recherche.

En mars, c’était le milliardaire Elon Musk – un des fondateurs d’OpenAI dont il a ensuite quitté le conseil d’administration – et des centaines d’experts mondiaux qui avaient réclamé une pause de six mois dans la recherche sur les IA puissantes, en évoquant « des risques majeurs pour l’humanité ».

Sam Altman multiplie aussi régulièrement les mises en garde, craignant que l’IA ne « cause de graves dommages au monde », en manipulant des élections ou en chamboulant le marché du travail.

Depuis mi-mai, le patron d’OpenAI parcourt le monde pour rassurer sur l’IA et plaider pour une régulation. Car les régulations ne sont pas seulement un mal nécessaire pour le secteur, mais aussi une opportunité économique.

« Tout le monde a intérêt à la mise en place rapide de régulations uniformisées à l’échelle mondiale, sous l’impulsion des États-Unis, y compris les entreprises de l’intelligence artificielle. En l’absence de telles régulations, il est en effet probable que chaque pays, voire chaque région, bricole ses propres règles dans son coin, ce qui forcerait demain les entreprises de l’intelligence artificielle à entraîner une infinité de modèles différents pour coller aux spécificités de chaque loi locale. Un cauchemar », considère Gary Marcus, expert de l’IA.

ChatGPT: danger majeur pour l’humanité ?

ChatGPT: danger majeur pour l’humanité ?

Face à l’ accélération de l’IA, de grands noms mettent en garde contre ses dangers. Pour Geoffrey Hinton, les avancées dans le secteur de l’IA induisent « de profonds risques pour la société et l’humanité », avait-il estimé dans le New York Times. C’est la raison pour laquelle il a quitté son poste au sein du géant Google début mai, qui a d’ailleurs récemment présenté ses plans pour intégrer l’intelligence artificielle générative à son moteur de recherche.

En mars, c’était le milliardaire Elon Musk – un des fondateurs d’OpenAI dont il a ensuite quitté le conseil d’administration – et des centaines d’experts mondiaux qui avaient réclamé une pause de six mois dans la recherche sur les IA puissantes, en évoquant « des risques majeurs pour l’humanité ».

Sam Altman multiplie aussi régulièrement les mises en garde, craignant que l’IA ne « cause de graves dommages au monde », en manipulant des élections ou en chamboulant le marché du travail.

Depuis mi-mai, le patron d’OpenAI parcourt le monde pour rassurer sur l’IA et plaider pour une régulation. Car les régulations ne sont pas seulement un mal nécessaire pour le secteur, mais aussi une opportunité économique.

« Tout le monde a intérêt à la mise en place rapide de régulations uniformisées à l’échelle mondiale, sous l’impulsion des États-Unis, y compris les entreprises de l’intelligence artificielle. En l’absence de telles régulations, il est en effet probable que chaque pays, voire chaque région, bricole ses propres règles dans son coin, ce qui forcerait demain les entreprises de l’intelligence artificielle à entraîner une infinité de modèles différents pour coller aux spécificités de chaque loi locale. Un cauchemar », considère Gary Marcus, expert de l’IA.

La gestion de la ressource eau, un enjeu majeur ?

La gestion de la ressource eau, un enjeu majeur ?


par Laurent Baechler
Dans L’Europe en Formation 2012/3 (n° 365), pages 3 à 21


Parmi les ressources qui contribuent au développement des activités humaines, l’eau présente plusieurs caractéristiques qui la distinguent de toutes les autres : elle est indispensable à la vie ; elle est omniprésente (elle compose 65 % du corps humain, et recouvre 70 % de la surface de la Terre) ; elle est disponible en quantités strictement fixes, dictées par les lois de conservation et le cycle de l’eau. Le fait qu’elle soit indispensable à la vie sur terre en fait une ressource convoitée plus qu’aucune autre : sa rareté maintient des populations entières dans des trappes à pauvreté, et alimente des conflits politiques qui peuvent aller éventuellement jusqu’au conflit armé.

Elle est omniprésente, mais la quantité utile pour les activités humaines est répartie de manière extrêmement inégale. Sur les quelque 1 300 millions de km³ d’eau qu’abrite la planète, 97,2 % sont constitués des eaux salées inutilisables pour les activités humaines ; des 2,8 % restant, 2,15 % sont « piégés » dans les glaces polaires ; reste 0,65 %, dont 0,62 % sous forme souterraine. Le cycle de l’eau assure un niveau de précipitation terrestre d’environ 113 000 km³ par an, dont il faut soustraire 72 000 km³ d’évaporation pour obtenir le flux net disponible ; du total restant, 32 900 km³ sont considérés comme géographiquement accessibles, mais il faut également tenir compte du moment auquel ont lieu ces précipitations. La plupart sont concentrées sur des périodes de temps réduites et donnent lieu à des inondations ; restent 9 000 km³ effectivement accessibles ; si l’on ajoute les eaux de précipitation retenues en barrages, on compte finalement 12 500 km³ d’eau douce disponibles chaque année pour les usages humains, ce qui représente plus de 5 000 litres par personne et par jour au plan mondial, les plus gros utilisateurs (les Américains) n’en prélevant « que » 1 800 litres quotidiennement. Ces chiffres pourraient donner l’impression que l’eau est surabondante, mais sa répartition inégale au plan international ou intra-national en fait une ressource inaccessible pour une grande partie de la population mondiale : 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce (le Brésil, la Colombie, la Russie, l’Inde, le Canada, les États-Unis, l’Indonésie, le Congo et la Chine), alors que l’on trouve dans certains pays considérés comme abondants en eau des régions dévastées par le manque d’eau (en Inde par exemple).

5La troisième caractéristique de l’eau, la disponibilité en quantités fixes à l’échelle planétaire, oblige à considérer la notion d’offre d’eau comme une réalité géophysique autant qu’économique. La réalité géophysique est dictée par les lois de conservation qui font que la ressource ne peut être détruite ni créée, et que son renouvellement « infini » est assuré par le cycle de l’eau. À cela, il faut ajouter que l’eau peut se conserver sous des formes évolutives, et que ces dernières peuvent modifier l’accessibilité à l’eau. De ce point de vue, le changement climatique jouera très probablement un rôle décisif (et négatif) dans la disponibilité future en eau, dans la mesure où le cycle de l’eau est un système parmi les plus sensibles au phénomène, avec des impacts sur l’accessibilité à l’eau douce, la qualité de l’eau disponible et le potentiel destructeur de l’eau par le biais de la multiplication des épisodes climatiques extrêmes [1]
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B.…. La réalité économique est que l’offre d’eau ne peut réagir aux signaux de marché comme c’est le cas pour toutes les autres ressources primaires : l’ajustement de l’offre d’eau ne peut se faire qu’à la marge, par un moindre gaspillage et une meilleure utilisation de la ressource disponible (augmentation de la productivité de l’utilisation d’eau). Il existe cependant une exception à cette « loi » économique dictée par des contraintes géophysiques : le dessalement de l’eau, qui permettrait effectivement d’augmenter la disponibilité d’eau douce presque indéfiniment (et qui jouerait en quelque sorte le même rôle que le développement des énergies renouvelables dans un autre domaine).

6Si l’offre d’eau peut être considérée à bien des égards comme fixe, c’est du côté de la demande que l’on trouve les principales explications de la raréfaction de la ressource. Celle-ci a évolué au cours des dernières décennies sous l’impact principalement de la croissance démographique et de l’augmentation des niveaux de vie. La croissance démographique a été autorisée par – et a dans le même temps entraîné – une forte augmentation des surfaces irriguées pour les activités agricoles : celles-ci ont été multipliées par deux en 60 ans, alors que la quantité d’eau utilisée par les activités agricoles a été multipliée par trois. Par ailleurs, de plus en plus de consommateurs sont devenus de plus en plus gourmands en eau, dans les pays riches bien entendu, mais de plus en plus dans les pays émergents avec le développement des classes moyennes : avec près de deux milliards de personnes sur le point d’accéder au statut de classe moyenne, la consommation d’eau ne peut qu’augmenter, même pour une population stagnante, du fait du changement de régime alimentaire. Il faut en effet quatre fois plus d’eau pour produire un kilo de bœuf en comparaison d’un kilo de poulet, et cinq fois plus d’eau pour produire un verre de jus d’orange par rapport à une tasse de thé.

7L’agriculture est encore de loin le secteur le plus demandeur en eau, puisqu’il contribue pour 70 % des prélèvements et 93 % de la consommation globale [2]
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les…, essentiellement dans les pays en développement où l’agriculture demeure une activité majeure. Elle est de ce point de vue le secteur le plus problématique pour la gestion des ressources en eau : la demande croissante dans le secteur agricole est de moins en moins satisfaite par l’usage des eaux de pluie et de surface, mais de plus en plus par des prélèvements souterrains, qui mènent souvent à l’épuisement de la ressource [3]
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques,….

8Mais avec l’augmentation des niveaux de vie un peu partout dans le monde, les deux autres catégories de prélèvements, pour l’industrie et les activités domestiques, voient leur part augmenter. Elles ne comptent respectivement que pour 22 % et 8 % des prélèvements globaux, mais leur augmentation a été deux fois plus rapide que pour l’agriculture au cours de la deuxième moitié du xxe siècle.

9Le bilan de ces évolutions est que les prélèvements en eau ont augmenté deux fois plus vite que la population mondiale au cours du xxe siècle. Et étant donné les tendances de croissance économique et d’amélioration de la productivité de l’utilisation de l’eau à l’échelle globale, on prévoit que l’écart entre l’offre et la demande sera de 40 % d’ici 2030 [4]
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our…. Il n’existe pas de courbe de Kuznets pour l’accessibilité aux ressources en eau [5]
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains…, mais au contraire une empreinte écologique en la matière très étroitement liée au niveau de développement [6]
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of….

10Parler de raréfaction de la ressource en eau de manière générale n’a pas grand sens : parmi les caractéristiques de l’eau et problématiques qui en découlent, une des plus significatives est le caractère local et temporel de sa disponibilité. Celle-ci est fonction de paramètres très contextuels, mélange de caractéristiques géophysiques, climatiques, démographiques et socio-économiques, qui contribuent à faire de l’eau une ressource extraordinairement mal répartie dans le monde et dont la gestion repose sur des paramètres essentiellement locaux : comme indiqué précédemment, 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce, mais on compte parmi eux les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, qui doivent se partager 10 % de la ressource pour près d’un tiers de la population mondiale ; les pays à climat non tempéré souffrent de l’irrégularité des précipitations [7]
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 %… et de leur caractère souvent excessif ; les pays pauvres ou en développement dépendent beaucoup plus des activités agricoles que les autres [8]
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême,…, et l’agriculture est de loin le secteur le plus consommateur d’eau comme indiqué plus haut ; dans certaines zones, les difficultés viennent du manque de moyens d’exploitation rationnelle de la ressource disponible (seulement 4 % des surfaces cultivées sont irriguées en Afrique subsaharienne, malgré le fait que le continent bénéficie de larges quantités d’eau de surface et souterraine inexploitées) ; les problématiques de l’eau en zone urbaine sont très différentes de celles en zone rurale, ne serait-ce que pour des raisons de détérioration de la qualité de la ressource dans les zones densément peuplées ; etc.

11Enfin, le problème de l’accès à l’eau est plus qualitatif que quantitatif [9]
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le…. La pollution de l’eau est un problème clé de la gestion de la ressource. Celle-ci est souvent défectueuse par défaut de systèmes de collecte et de purification/évacuation des eaux usées ou d’infrastructures de stockage d’eau propre à la consommation. Les conséquences sont malheureusement bien connues : manque d’hygiène basique entraînant son cortège de surmortalité infantile, morbidité et malnutrition [10]
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des…. Les difficultés d’accès à l’eau propre (qui concernent près d’un être humain sur deux) sont la première cause de mortalité dans le monde, avec un triste bilan de près de 3,6 millions de personnes par an. Les gestes les plus simples, comme se laver les mains pour éviter la transmission de maladies infectieuses, deviennent ainsi des enjeux majeurs de développement. Le problème se pose avec une acuité particulière dans les zones urbaines en rapide expansion dans les pays en développement, où les infrastructures ne peuvent pas suivre l’explosion des besoins. Une des conséquences est que les pays émergents sont parmi les principaux consommateurs d’eau en bouteille après les États-Unis (le Mexique, la Chine, le Brésil et l’Indonésie faisant partie des dix premiers consommateurs), alors qu’il s’agit de la forme d’accès à l’eau potable la plus chère.

12Mais le problème de la qualité de l’eau est l’affaire de tous, en considérant schématiquement que le développement économique s’est fait sur la base de la détérioration de la qualité de l’eau dans les pays riches (essentiellement par pollution des sols du fait de l’énorme augmentation de la productivité agricole autorisée par l’usage des engrais et pesticides), ou que le sous-développement aggrave ces problèmes de détérioration par manque de moyens d’y faire face.

Un problème de gestion de ressource
13Si l’on combine l’ensemble des paramètres déterminant les conditions d’articulation entre l’offre et la demande d’eau, on parvient finalement à la conclusion que le problème de l’accès à l’eau est essentiellement un problème de développement. La population mondiale augmente encore surtout dans les pays en développement, puisant dans un stock d’eau au mieux constant, la plupart du temps dans des régions déjà mal dotées en eau pour des raisons climatiques et géologiques. La quantité d’eau accessible n’est pas le seul enjeu, puisque la mauvaise qualité de l’eau pose des problèmes au moins aussi graves. Ces éléments font que les situations de pénurie les plus sérieuses se trouvent dans les zones arides, fortement peuplées… et pauvres, c’est-à-dire incapables de fournir les efforts d’investissement indispensables pour assurer la disponibilité d’une eau propre. En conséquence de quoi les situations dites de stress hydrique se trouvent essentiellement dans les pays en développement ou émergents situés dans les zones tropicales et équatoriales [11]
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à…. La situation ne devrait pas s’améliorer, puisqu’il est prévu que la proportion de personnes vivant dans des pays en pénurie d’eau, qui était de 8 % au début du xxie siècle, passe à 45 % en 2050 [12]
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à….

14En déduire que les difficultés d’accès à l’eau sont la cause même du sous-développement est une autre affaire, de même qu’établir un lien causal entre climat, géologie et sous-développement. C’est ce que propose la thèse de la trappe à pauvreté, selon laquelle les pays en développement voient leurs capacités de décollage économique bloquées par des facteurs objectifs et repérables tels que le manque d’épargne, le caractère endémique des maladies tropicales, la faiblesse des infrastructures collectives, les difficultés d’accès à l’eau… qui finissent par créer un cercle vicieux de sous-développement dont il est impossible de sortir par ses propres moyens [13]
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub,…. Il est certain que l’eau est la clé de la sécurité alimentaire et de la réduction de la pauvreté, dans la mesure où près de 80 % des situations d’urgence alimentaire sont créées par des épisodes de sécheresse ou d’inondation, autrement dit de manque ou d’excès d’eau, et que le continent africain est le plus touché en la matière. Il est également évident que les facteurs climatiques jouent un rôle décisif dans ces événements. Mais ces facteurs doivent davantage être considérés comme des circonstances aggravant des situations de sous-développement qui accompagnent souvent les problèmes d’accès à l’eau, plutôt que comme des causes ultimes de sous-développement. La relation entre les ressources en eau et la mobilisation des eaux d’une part, le développement socio-économique et le niveau de vie d’autre part, n’est ni simple ni à sens unique. Elle est biunivoque et interactive. Le développement socio-économique facilite et permet la maîtrise et la mobilisation des eaux ; il crée les moyens de satisfaire les besoins en eau qu’il engendre, y compris par les recours aux palliatifs à la raréfaction des disponibilités, autant, sinon plus, que les utilisations d’eau contribuent au développement. En somme, la rareté des ressources en eau n’est un facteur limitant du développement que conjointement avec d’autres causes du sous-développement. Il ne s’agit pas d’en déduire que les situations de stress hydrique sont à relativiser, mais que ces situations sont associées à des difficultés multiples de faire face à la pénurie d’eau, et que ces difficultés sont souvent intimement liées au sous-développement. La conclusion positive que l’on peut tirer de ce constat est que la problématique de l’accès à l’eau est essentiellement une problématique de gestion de ressource rare, et qu’il n’y a pas de fatalité en la matière. On peut illustrer schématiquement cette problématique par le cas du Népal, pays riche en eau, mais l’un des moins bien classés dans les indicateurs mondiaux de performance d’accès à l’eau potable ou d’exploitation du potentiel hydrologique [14]
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.. Ou a contrario par le cas de Singapour, pays en stress hydrique élevé dont l’essentiel des ressources en eau est importé de Malaisie, et qui a mis au point une stratégie efficace de rationnement de la ressource [15]
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in :….

15On peut faire le même constat à propos de ce qu’il est convenu d’appeler les conflits de l’eau, autrement dit les situations de conflits politiques internationaux ou intra-nationaux (entre l’Arizona et le Colorado en 1935 par exemple) suscitées par les difficultés d’accès à l’eau. La liste des types de conflit dans ce domaine est longue : ils peuvent venir de tensions concernant directement l’accès aux ressources en eau, de l’utilisation de l’eau ou des systèmes hydrologiques comme arme de guerre, de l’utilisation de l’eau comme moyen de pression politique, etc. Il en est de même de la liste des conflits eux-mêmes répertoriés historiquement [16]
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste…. Mais de même que les difficultés d’accès à l’eau ne devraient pas être retenues comme causes ultimes du sous-développement, elles ne doivent pas être considérées comme facteurs déclencheurs de conflits politiques. Ceux-ci trouvent leurs origines ailleurs, et peuvent être alimentés par des considérations en rapport avec l’accès à l’eau. Pour le dire autrement, on trouve des situations de conflits sur les ressources en eau dans toutes les régions du monde, et l’on constate que ces conflits débouchent sur la violence dans les cas où la gestion pacifique des tensions n’est pas encore envisageable. La conclusion qu’il faut en tirer n’est pas que les pays risquent d’entrer en conflit armé pour l’accès à l’eau, mais que l’accès à l’eau risque d’entrer en considération dans les situations de conflits violents. Israéliens et Palestiniens ont toutes les raisons d’être en conflit pour l’accès à l’eau dans leur région marquée par un stress hydrique élevé [17]
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec…, les pays européens ont mis au point un arsenal juridique complexe pour gérer pacifiquement les situations de conflit dans ce domaine [18]
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour….
16La conclusion qu’il faut tirer de ces constats est qu’en toutes circonstances, les problèmes de développement ou de conflits suscités par les difficultés d’accès à l’eau sont des problèmes de gestion de ressource rare davantage que de disponibilité de la ressource. Ces problèmes prennent des formes diverses selon les situations en question : il peut s’agir de manque d’investissement en infrastructures pour améliorer l’accès à l’eau, de manque de coopération dans la gestion transfrontalière des ressources en eau, de gaspillages dans les utilisations diverses de la ressource… Toutes ces situations exigent que soient identifiées clairement les causes des difficultés d’accès à l’eau, afin de pouvoir concevoir les solutions appropriées à chaque cas.

Quelles solutions ?
17Assez étrangement, il a fallu attendre la conférence internationale sur l’eau de Dublin en 1992 pour que l’eau soit reconnue comme un bien économique par la communauté internationale. Il tombe pourtant sous le sens que, de même que n’importe quelle autre ressource rare, l’eau doit faire l’objet d’une gestion rationnelle à même de rendre compatibles les offres et les demandes de la ressource. L’explication de cet anachronisme réside probablement dans le fait qu’étant une ressource indispensable à la vie, on pense d’abord à l’eau comme un droit dont aucun être humain ne devrait être privé. Et de fait, la communauté internationale reconnaît également l’accès à l’eau comme un droit de l’homme qu’il convient de protéger [19]
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de…. Cette exigence noble n’enlève rien à la caractéristique fondamentale de l’eau d’être un bien économique comme un autre, mais permet de centrer la problématique sur les usages de l’eau les plus essentiels, et en fait vitaux (une infime partie de l’usage global de l’eau à l’échelle planétaire). Ce qui doit nous amener à toujours considérer l’exigence de solidarité dans les solutions imaginées pour résoudre les difficultés d’accès à l’eau, surtout lorsque les plus pauvres et les plus faibles sont concernés. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, on constate en effet que les riches s’en sortent souvent mieux que les pauvres lorsqu’il est question d’accéder à une ressource rare.

18Concilier exigence de solidarité et rationalité dans la gestion de la ressource en eau n’a aucune raison de soulever des problèmes insurmontables : il faut, lorsque les circonstances l’ordonnent, consacrer à la redistribution vers les plus nécessiteux une partie des ressources préservées grâce à une bonne gestion. Encore faut-il que celle-ci soit bien établie.
La gestion par l’offre
19Les pistes en la matière sont nombreuses, et il ne peut en être autrement pour un problème aussi complexe que la gestion de l’eau. Pour clarifier les choses, il faut commencer par distinguer la gestion de l’offre et celle de la demande. L’offre d’eau étant globalement fixe comme nous l’avons précisé précédemment, l’approche par l’offre ne peut reposer que sur l’amélioration de l’accès aux quantités d’eau disponibles [20]
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir…. Les possibilités techniques sont les suivantes : augmentation de l’accès aux ressources en eau conventionnelles, par augmentation des capacités de stockage des flux (barrages et systèmes locaux de stockage des eaux de pluie pour l’essentiel) ou meilleure gestion des stocks disponibles (principalement les eaux souterraines et aquifères ayant fait l’objet d’une surexploitation grandissante au cours des dernières décennies) ; meilleur recyclage de la ressource de manière à optimiser son utilisation et éviter les gaspillages ; contrôle de la pollution des eaux pour augmenter les quantités disponibles pour les usages humains et réduire les coûts de traitement ; transferts de ressources entre bassins fluviaux ; dessalement de l’eau de mer.

20L’application de ces techniques n’a bien entendu de sens qu’à l’échelle où se posent les problèmes, autrement dit au plan local pour ce qui concerne la gestion de l’eau. Le potentiel technique des solutions est intimement lié aux circonstances locales de l’utilisation de la ressource, de sorte qu’il faut une étude de terrain pour pouvoir dire quoi que ce soit dans un contexte particulier [21]
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030…. Il se dégage néanmoins des tendances générales à ce sujet. Le dessalement de l’eau de mer est par exemple une solution pour le moment trop coûteuse dans de nombreux contextes (malgré une division du coût par quatre au cours des deux dernières décennies), mais la technique commence progressivement à se répandre au-delà des pays pour lesquels les considérations financières et écologiques n’ont jamais vraiment compté pour adopter cette solution, essentiellement les pays du golfe investissant leur énorme rente pétrolière dans des usines de dessalement. La technique est donc désormais répandue notamment en Australie, en Californie ou en Espagne, mais reste limitée à des zones riches exposées à un stress hydrique élevé [22]
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une…. Ce n’est qu’à long terme que l’on peut espérer son développement à une échelle plus importante, peut-être associée aux panneaux solaires pour apporter l’énergie nécessaire à son application.

21De même, le transport de l’eau pour rééquilibrer l’offre aux échelons locaux n’est pas une solution réaliste au plan global : les coûts de transport sont trop élevés, surtout pour les bénéficiaires potentiels qui se situeraient dans des pays en développement. Un marché mondial de l’eau comparable à celui du pétrole n’est donc pas pour demain. Il est par contre envisageable d’acheminer l’eau par des infrastructures adaptées, solution pratiquée d’ailleurs depuis des millénaires, mais réaliste à des échelles réduites uniquement, et donc pas en mesure de résoudre tous les problèmes d’inégalité d’accès à l’eau, surtout si l’on considère le coût des infrastructures. Une technique qui fait son chemin, principalement dans les pays en développement, est le recyclage de l’eau, qui consiste par exemple à utiliser les eaux rejetées par les activités urbaines pour alimenter en aval les activités agricoles [23]
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water,….

22Cette gestion intégrée de l’eau présente de nombreux avantages : elle permet de fournir de l’eau régulièrement aux agriculteurs et de moins faire dépendre leurs activités des aléas climatiques ; elle contribue à créer de l’activité et de l’emploi urbain ; elle permet de réduire en aval le niveau de pollution de l’eau rejetée par les villes. Mais cette technique implique que les activités agricoles se situent en périphérie des zones urbaines, et sa mise en œuvre repose sur une capacité de planification urbaine et une appropriation par les populations locales qui exigent un long processus d’apprentissage.

La gestion par la demande
23Les possibilités d’amélioration de la gestion de l’eau par la demande reposent sur un principe global : orienter l’eau vers une utilisation optimale, ce qui sur un plan strictement théorique devrait conduire à égaliser la valeur d’une unité marginale d’eau pour tous les utilisateurs potentiels [24]
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework…. Égaliser les valeurs marginales de toutes les utilisations potentielles de l’eau est bien évidemment un objectif parfaitement utopique, mais le principe qui en découle et selon lequel il faut encourager les acteurs concernés à faire l’usage le plus « productif » possible de la ressource lorsqu’elle se raréfie procède du simple bon sens. Il existe principalement deux moyens d’y parvenir : inciter les utilisateurs à faire un usage plus efficace de l’eau ; encourager des transferts de la ressource des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés.

24Un usage plus efficace de l’eau consiste en gros à augmenter la productivité de l’utilisation de la ressource, autrement dit à augmenter la capacité de création de richesse pour une quantité d’eau utilisée. Cela peut se faire en limitant les pertes subies par fuite et percolation lors de l’acheminement de l’eau par des réseaux urbains, ou en réduisant les gaspillages dus à une utilisation inappropriée de la ressource dans des processus agricoles ou industriels. La piste la plus prometteuse en la matière semble être la hausse de la productivité agricole par une meilleure utilisation de l’eau grâce au changement de techniques d’irrigation, à la minimisation du phénomène d’évapotranspiration qui accompagne la croissance des végétaux, et à la création de variétés plus résistantes au manque d’eau [25]
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green…. C’est dans les pays en développement dépendants davantage des activités agricoles et où les techniques agricoles sont les moins productives que le potentiel d’amélioration est le plus élevé. Les techniques d’irrigation en particulier peuvent faire une différence énorme en matière de rendements : l’emploi de l’irrigation double les rendements agricoles les plus élevés par rapport à l’utilisation des eaux de pluie ; après l’échec des projets d’irrigation à grande échelle dans les pays en développement, l’accent est désormais mis sur les technologies simples à l’échelle locale, plus faciles à approprier et moins chères [26]
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27)..

25L’agriculture est une activité essentielle, surtout dans les pays en développement, mais elle ne génère pas les utilisations des ressources en eau les plus lucratives : l’industrie crée en moyenne 70 fois plus de valeur par litre d’eau que l’agriculture. Cela explique qu’elle constitue l’essentiel des prélèvements d’eau dans les pays riches. Une autre caractéristique est que l’eau pour l’industrie constitue véritablement un coût de production, dans la mesure où les industriels paient généralement l’eau qu’ils utilisent, à la différence des agriculteurs qui bénéficient d’une ressource gratuite. Le résultat logique est que les incitations à améliorer la productivité des utilisations de l’eau sont beaucoup plus fortes dans l’industrie que dans l’agriculture, et de fait cette productivité a fortement augmenté dans les pays industrialisés au cours des dernières décennies, et son amélioration fait partie des stratégies de nombreuses entreprises privées [27]
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on….

26La réallocation des ressources en eau des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés repose sur un arsenal d’instruments de marché et d’approches réglementaires. Le principe général est qu’une fois les usages essentiels de l’eau pour les besoins de subsistance couverts, il convient d’orienter la ressource vers les usages les plus « productifs ». C’est habituellement le système de prix qui joue ce rôle dans les économies de marché. Mais l’eau est bien souvent une ressource sans prix, accessible librement et prélevée sans avoir d’idée précise des quantités effectivement utilisées [28]
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits…. On estime que globalement l’eau est tarifée à hauteur de 10 à 50 % des coûts d’exploitation et de maintenance des systèmes de distribution, et cela représente à nouveau 10 à 50 % de la valeur de l’eau en termes de productivité agricole. Le résultat est qu’il faudrait multiplier le prix de l’eau par un facteur compris dans une fourchette de 4 à 100 selon le contexte pour équilibrer l’offre et la demande d’eau, une mesure politiquement suicidaire. La « vérité des prix » est difficile à mettre en œuvre dans ce domaine pour d’autres raisons [29]
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau :… : une eau tarifée deviendrait inaccessible pour les plus pauvres qui sont en général les plus nécessiteux ; le prix de l’eau aurait du mal à refléter les coûts environnementaux et la valeur d’existence de la ressource (ce que les économistes appellent des externalités que le marché ne peut pas prendre en compte) ; la multiplicité des usages de l’eau fait qu’un prix aurait du mal à refléter correctement les coûts de ces usages. Finalement, si la tarification de l’eau est de manière générale souhaitable pour éviter la surexploitation de la ressource, elle est pratiquement difficile à mettre en œuvre et n’est pas toujours le moyen le mieux approprié pour faire face aux problèmes d’allocation efficace de la ressource [30]
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring….

27Le fait que l’eau soit dans bien des cas accessible librement révèle une autre source de dysfonctionnement générant l’épuisement de la ressource : l’absence de droits de propriété ou d’usage clairement identifiés. C’est à nouveau dans le domaine agricole et pour les usages domestiques que le problème se pose avec le plus d’acuité. Les solutions résident dans la définition et la répartition de droits d’usage clairement établis, à l’échelle d’exploitation de la ressource, avec la participation active des populations locales concernées au premier chef [31]
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour…. Dans des contextes où les institutions concernées ont atteint un degré de maturité suffisant, il est même envisageable de voir émerger un marché de droits négociables, où les offres et les demandes s‘articulent de manière à orienter ces droits vers les usages de l’eau les plus productifs. Les exemples les plus significatifs se trouvent dans l’ouest des États-Unis et en Australie, où le « Murray-Darling basin system » a déjà permis de traverser des périodes de sécheresse sans perturber significativement la production agricole [32]
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific….

28Réorienter la ressource en eau vers des usages plus « productifs » peut passer par des dispositifs plus originaux. Une approche récente et prometteuse, introduite au début des années 90, est l’échange international d’« eau virtuelle », entendue comme la quantité d’eau incorporée implicitement dans les processus de production et de distribution des produits consommés partout dans le monde [33]
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the…. On peut voir l’idée comme une extension du fameux principe des avantages comparatifs identifié il y a près de deux siècles par David Ricardo : l’eau doit s’échanger internationalement par l’intermédiaire des biens qu’elle contribue à produire, et de manière à ce que les ressources en eau puissent aller vers les usages dans le monde qui la valorisent le plus. La mise en œuvre du principe repose avant toute chose sur l’identification des empreintes en eau (version alternative du principe d’empreinte écologique) des produits concernés, de manière à pouvoir dégager le potentiel d’échange international qu’ils génèrent, mais surtout sur la capacité des marchés et des acteurs à reconnaître le principe comme opératoire, ce qui est loin d’être acquis. Une limite parmi d’autres est que les États sont très réticents à faire intervenir le jeu des avantages comparatifs dans l’allocation des produits agricoles, l’autonomie alimentaire restant un objectif stratégique clé.

29N’oublions pas pour terminer le potentiel de mesures simples comme la réduction des subventions à l’utilisation de l’eau qui, avec la tarification de la ressource dans certains cas, permettraient de réduire facilement les gaspillages [34]
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole….

Les conflits de l’eau
30Comme indiqué précédemment, les conflits de l’eau peuvent être perçus comme des situations de concurrence sur l’allocation de la ressource qui ne peuvent être gérées pacifiquement pour des raisons politiques dont les origines ne sont pas nécessairement en rapport avec le problème de l’eau lui-même. Ces conflits apparaissent généralement à l’occasion de l’exploitation des ressources de bassins fluviaux ou d’aquifères transfrontaliers. Quoi qu’il en soit, ces situations exigent une forme de coopération internationale ou interrégionale pour éviter les conflits violents. Cette coopération est par définition difficile à obtenir, car les situations s’apparentent généralement à des jeux à somme nulle (lorsqu’un pays exploite en amont le potentiel hydroélectrique d’un fleuve au détriment d’un autre pays en aval), ou à des cas de tragédie des communs (lorsqu’il s’agit d’exploiter un aquifère transfrontalier) où les incitations à coopérer sont faibles. On compte cependant un certain nombre de succès relatifs en la matière, comme dans les cas du Nil ou du Mékong. Tout l’enjeu des négociations dans ces situations conflictuelles repose sur les moyens d’augmenter et de partager les bénéfices de l’exploitation de la ressource. Dans certains cas, il est possible de démontrer qu’une gestion appropriée des ressources concernées permet de générer des gains que peuvent se partager les partenaires potentiels d’un accord international [35]
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water…. Dans bien d’autres cas, conflit et coopération sont intimement mêlés et rendent la situation plus difficilement gérable [36]
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water….

Quels acteurs ?
31La complexité du problème de l’eau vient de ce que la disponibilité de la ressource est déterminée par des processus naturels globaux, alors que les utilisations qui en sont faites résultent d’une multitude de comportements locaux non coordonnés. Les politiques de l’eau doivent donc relever le défi d’articuler cette nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de la ressource avec la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace. Une problématique bien différente de celle que l’on trouve par exemple dans le cas climatique, où les émissions de gaz à effet de serre ont les mêmes impacts environnementaux d’où qu’elles viennent, ce qui permet de concevoir des politiques à l’échelle globale en tirant parti notamment des différences de coûts de réduction des émissions entre pays ou acteurs individuels [37]
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du….

32En conséquence de la nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de l’eau, de plus en plus d’experts se prononcent pour une vision à l’échelle des systèmes hydrologiques naturels (bassins fluviaux, aquifères…) pour respecter les équilibres globaux de la ressource et éviter les incompatibilités entre interventions ponctuelles. Par ailleurs, on préconise de plus en plus que les modes d’intervention permettent une adaptation aux changements de paramètres des situations locales, qui peuvent être dus par exemple au changement climatique comme évoqué précédemment [38]
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive…. En conséquence de la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace, la priorité est de tenir compte des interactions entre systèmes écologiques et économiques, ainsi qu’entre les différentes parties prenantes, de manière à optimiser la valeur économique et sociale de l’eau [39]
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources…. Les maîtres mots en la matière sont gestion adaptative (Adaptative Management), simulation multi-agents et gestion intégrée des ressources en eau (Integrated Water Resources Management) [40]
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From…. Tous ces principes participent du même objectif d’identifier les problèmes d’action collective associés à la gestion de l’eau en rapport avec les caractéristiques techniques de disponibilité de la ressource [41]
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et….

33Comment passer des principes à la mise en œuvre ? Tout dépend du contexte, des acteurs impliqués et du problème à résoudre. Le cas par cas s’impose en la matière. Dans l’espace urbain où l’accès à l’eau dépend principalement d’infrastructures d’adduction et d’épuration de la ressource, la priorité est souvent à la construction et à l’entretien de ces infrastructures. Les besoins financiers en la matière sont énormes : ils sont estimés à 22 600 milliards de dollars entre 2005 et 2030 dans le monde entier. L’aide internationale aux pays en difficulté est primordiale pour couvrir ces besoins. Mais on ne peut imaginer se passer du rôle des acteurs privés pour accomplir une tâche aussi titanesque. Cela peut se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé qui connaissent un regain d’intérêt depuis deux décennies, ou dans le cadre de la privatisation d’infrastructures, ce qui permet d’alléger les budgets publics. Le rôle des compagnies privées de l’eau est très controversé, voire combattu, mais il peut être utile sous certaines réserves, et doit en tout état de cause faire l’objet de contrôles de manière à éviter les impacts sociaux et environnementaux les plus indésirables [42]
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et….

34Dans l’espace rural où le problème est principalement l’exploitation de l’eau pour des usages agricoles ou domestiques, l’implication des acteurs locaux est essentielle, d’autant que ce sont eux qui détiennent les connaissances relatives aux techniques les plus efficaces pour gérer la ressource. On sait mieux depuis les travaux d’Elinor Ostrom [43]
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010. à quel point réduire la problématique de gestion des ressources communes à une opposition entre approche par les mécanismes de marché et approche par la régulation publique est simpliste et éloigné de bien des réalités. Dans le domaine de l’eau, il convient d’étudier les solutions locales imaginées par les populations concernées pour gérer les problèmes d’accès à la ressource, qu’il s’agisse de solutions institutionnelles ou techniques, de manière à s’inspirer des expériences réussies dans d’autres contextes comparables [44]
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et…. C’est la voie de plus en plus empruntée par les organisations internationales de développement et les organisations non gouvernementales afin d’améliorer l’articulation entre les comportements locaux et les interventions de la puissance publique pour la gestion de l’eau.
35Dans bien des cas cependant les moyens financiers et techniques ainsi que l’expertise manquent aux populations locales, évidemment surtout dans les pays en développement. La coopération internationale est alors cruciale pour amorcer le processus de développement [45]
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water…. Dans cette perspective, le développement de l’accès à l’eau propre figure en bonne place dans les objectifs du millénaire pour le développement de la Banque Mondiale. Mais l’aide internationale sans l’appropriation des politiques mises en œuvre par les autorités locales ne sert pas à grand-chose. Le problème ne se pose d’ailleurs pas que dans le cadre de l’aide aux pays en développement, mais de manière générale pour les politiques de l’eau partout dans le monde : la problématique de l’eau souffre cruellement d’un manque d’attractivité pour les politiciens et autres décideurs : elle nécessite une approche à long terme, peu compatible avec le rythme des cycles électoraux ; elle intéresse peu les électeurs qui ne perçoivent pas les problèmes de l’eau ou bénéficient d’un accès à l’eau subventionné ; les résultats des mesures adoptées ne se voient pas (des infrastructures enfouies, des systèmes d’irrigation en zone rurale…), et leur bénéfice politique est donc maigre en regard des coûts qui sont eux gigantesques. La problématique de l’eau est éminemment politique [46]
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development :… et sociale, bien davantage que technique, et cela implique des processus longs d’apprentissage et d’appropriation des bonnes pratiques [47]
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert,….

Conclusion
36Il ne fait pas de doute que parmi les nombreux défis du développement durable, l’accès à l’eau figure parmi les plus cruciaux, tant la ressource est vitale. La dimension environnementale du défi est évidente : il s’agit de préserver une ressource menacée non pas tant d’épuisement que de détérioration de sa qualité, et ce dans la perspective de pouvoir en garantir l’accès à une population mondiale amenée à augmenter pendant encore plusieurs décennies. La dimension économique ne l’est pas moins : l’accès à l’eau est un paramètre clé du développement, et donc encore trop souvent un obstacle majeur en la matière, évidemment surtout dans les pays pauvres dont la croissance repose encore beaucoup sur les activités agricoles fortement consommatrices d’eau. La dimension sociale enfin ne doit pas être sous-estimée : l’accès à l’eau donne lieu à des inégalités de toutes sortes, entre pays ayant la maîtrise de la ressource et ceux en étant privés, entre régions abondantes en eau et régions arides, entre riches et pauvres selon les moyens de payer l’accès à la ressource, entre femmes et hommes selon les modalités sociétales de gestion de la ressource localement…

37Les solutions pour faire face à ces nombreux défis sont nécessairement multiples, et doivent être coordonnées de manière à tenir compte des logiques naturelles de reproduction de la ressource. Elles doivent être adaptées au contexte local, exigent de combiner des principes pas toujours faciles à appliquer (vérité des prix, droits d’usage, gestion communautaire), nécessitent la participation de toutes les parties prenantes (populations locales, puissance publique, entreprise…), et ne doivent jamais perdre de vue que les politiques de l’eau doivent articuler autant que faire se peut gestion efficace de la ressource et solidarité envers les plus nécessiteux.

Notes
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B. Jimenez, K. Miller, T. Oki, Z. Sen et I. Shiklomanov, “The implications of projected climate change for fresh water resources and their management”, in Hydrological Sciences Journal, 53 : 1, 2008, p. 3-10 ; ainsi que FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008.
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les activités humaines détournent du cycle de l’eau pour les différentes utilisations qui en sont faites ; la consommation est la différence entre les prélèvements et ce qui est restitué au cycle de l’eau. Autrement dit la consommation mesure la partie de la ressource qui n’est plus disponible pour des usages ultérieurs.
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques, comme l’affaissement de la ville de Mexico par épuisement de la nappe souterraine qui alimente la ville.
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our water future – Economic fameworks to inform decision-making, 2009. p. 11-13.
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains problèmes environnementaux trouvent leur solution au-delà d’un certain niveau de développement, par accumulation de moyens d’y faire face et augmentation des préoccupations environnementales de populations plus riches. La courbe est avérée pour des problèmes tels que la pollution atmosphérique en milieu urbain.
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of nations : Water use by people as a function of their consumption pattern”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 35-48.
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 % du total en GB contre 41 % pour les États-Unis.
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême, au-delà de 75 % dans la majeure partie des cas, contre moins de 5 % typiquement dans un pays riche.
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le développement à long terme. Voir Simonovic Slobodan P., “World water dynamics : global modeling of water resources”, in Journal of Environmental Management, 2002 (00), p. 1-19.
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des conséquences de la malnutrition sont causées par des problèmes sanitaires et d’hygiène liés aux difficultés d’accès à l’eau.
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à l’indicateur développé par Malin Falkenmark en 1986, qui établit un niveau minimum de ressources en eau pour assurer une qualité de vie acceptable dans un pays moyennement développé dans une zone aride. En deçà de 1 700 m³ par an et par habitant (4 660 litres par jour), on diagnostique une situation de tensions potentielles entre ressources et besoins. En deçà de 1 000 m³ (2 740 litres par jour), on parle de pénurie chronique. En deçà de 500 m³ (1 370 litres par jour), on considère que la population fait face à une « pénurie absolue » d’eau.
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 – Les conséquences de l’inaction (Chap. 5), 2012, pour une perspective globale de ces questions.
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub, Margaret Kruk, Chandrika Bahadur, Michael Faye et Gordon McCord, Ending Africa’s poverty trap, Brookings Papers on Economic Activity, 2004, p. 117-240.
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in : International Journal of Water Resources Development, Vol 22 (2), 2006, p. 227-240.
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste complète des conflits de l’eau à travers l’histoire. http://www.worldwater.org/chronology.html
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec pour résultat un écart énorme d’accès à l’eau pour les deux populations : selon Amnesty International, les prélèvements d’eau quotidiens palestiniens sont de 70 litres, contre 300 litres en Israël.
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour appréhender les conflits transfrontaliers sur l’eau », in : Lex Electronica, Vol 12, n° 2, automne 2007. http://www.lex-electronica.org/articles/v12-2/sohnle.pdf. Consultable sur http://www.lex-electronica.org/docs/articles_22.pdf.
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies.
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir Seckler (2003) et FAO (2008, p. 36-38).
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030 Water Resources Group (2009, p. 19).
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une voie d’avenir ? », in : Revista de Geografia et Ordenamenta do Territorio, n° 1 (juin), 2012, p. 237-262.
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water, agriculture, food security and poverty, FAO Water Reports, 2010. Consultable sur http://www.fao.org/nr/water/docs/FAO_recycling_society_web.pdf.
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008, p. 38-41).
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green water paradigm : Breaking new ground for water resources planning and management”, in Journal of Water Resources Planning and Management, Mai-Juin 2006, p. 129-132.
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27).
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on water, 22 mai 2010, p. 8-9).
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits individuels pour les usages domestiques ou agricoles. Il est de fait impossible de comptabiliser les prélèvements d’eau dans ces conditions.
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau : Enjeux et conflits, Nouveaux Mondes, CRES Ed, 2003, pour une perspective d’ensemble.
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring costs : Do we really know how to talk about improved water management ?, 2008.
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour d’horizon fascinant de ces situations de gestion locale de ressources communes, qui lui a valu le Prix Nobel d’économie en 2009.
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific Institute, 2011, p. 79).
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the international expert meeting on virtual water trade, IHE Delft, 2003, et Allan John A., Virtual Water : Tackling the threat to our planet’s most precious resource, I.B. Tauris, 2011, pour une perspective globale.
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole (qui sert au dessalement de l’eau) pour irriguer des champs de blé qui pourrait être importé à moindre frais de l’extérieur. Voir OCDE (2012, chap. 5).
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water resources management in the Nile Basin : The economic value of cooperation”, in Water Policy (7), 2005, p. 227-252.
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water interaction : Reconsidering conflict and cooperation”, in International Environmental Agreements, 2008 (8), p. 297-316.
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du Protocole de Kyoto qui permet d’échanger des réductions d’émissions contre des transferts de technologie entre pays riches et pays en développement.
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive management of water facing climate and global change”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 49-62.
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources management and water efficiency plans by 2005 : Why, what and how ?, Global Water Partnership, 2004.
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From premise to practice : A critical assessment of integrated water resources management and adaptative management approaches in the water sector”, in Ecology and Society, 13 (2) : 29, 2008, pour une synthèse.
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et Heidi Wittmer, “Capturing the complexity of water uses and water users within a multi-agent framework”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 129-148, pour une application au cas du Chili.
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et Rachel Reyes, The new economy of water – The risks and benefits of globalization and privatization of fresh water, Pacific Institute, 2002, pour une analyse des risques et bénéfices de la privatisation des services de l’eau.
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010.
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et Everisto Mapedza, Community-based water law and water resource management reform in developing countries : rationale, contents and key messages, CAB Inbternational, 2007.
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water Partnership Program Report, 2012.
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development : Framing a political sociology of water resources management », in : Water Alternatives, 1 (2008), p. 7-23.
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert, David Tabara et Tharsi Taillieu, “Social Learning and Water Resources Management”, in Ecology and Society, 12 (2) : 5, 2007. http://www.ecologyandsociety.org/vol12/iss2/art5/.

Gestion de l’eau : enjeu majeur du développement durable

Gestion de l’eau : enjeu majeur du développement durable

par Laurent Baechler
Dans L’Europe en Formation 2012/3 (n° 365), pages 3 à 21


Parmi les ressources qui contribuent au développement des activités humaines, l’eau présente plusieurs caractéristiques qui la distinguent de toutes les autres : elle est indispensable à la vie ; elle est omniprésente (elle compose 65 % du corps humain, et recouvre 70 % de la surface de la Terre) ; elle est disponible en quantités strictement fixes, dictées par les lois de conservation et le cycle de l’eau. Le fait qu’elle soit indispensable à la vie sur terre en fait une ressource convoitée plus qu’aucune autre : sa rareté maintient des populations entières dans des trappes à pauvreté, et alimente des conflits politiques qui peuvent aller éventuellement jusqu’au conflit armé.

Elle est omniprésente, mais la quantité utile pour les activités humaines est répartie de manière extrêmement inégale. Sur les quelque 1 300 millions de km³ d’eau qu’abrite la planète, 97,2 % sont constitués des eaux salées inutilisables pour les activités humaines ; des 2,8 % restant, 2,15 % sont « piégés » dans les glaces polaires ; reste 0,65 %, dont 0,62 % sous forme souterraine. Le cycle de l’eau assure un niveau de précipitation terrestre d’environ 113 000 km³ par an, dont il faut soustraire 72 000 km³ d’évaporation pour obtenir le flux net disponible ; du total restant, 32 900 km³ sont considérés comme géographiquement accessibles, mais il faut également tenir compte du moment auquel ont lieu ces précipitations. La plupart sont concentrées sur des périodes de temps réduites et donnent lieu à des inondations ; restent 9 000 km³ effectivement accessibles ; si l’on ajoute les eaux de précipitation retenues en barrages, on compte finalement 12 500 km³ d’eau douce disponibles chaque année pour les usages humains, ce qui représente plus de 5 000 litres par personne et par jour au plan mondial, les plus gros utilisateurs (les Américains) n’en prélevant « que » 1 800 litres quotidiennement. Ces chiffres pourraient donner l’impression que l’eau est surabondante, mais sa répartition inégale au plan international ou intra-national en fait une ressource inaccessible pour une grande partie de la population mondiale : 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce (le Brésil, la Colombie, la Russie, l’Inde, le Canada, les États-Unis, l’Indonésie, le Congo et la Chine), alors que l’on trouve dans certains pays considérés comme abondants en eau des régions dévastées par le manque d’eau (en Inde par exemple).

5La troisième caractéristique de l’eau, la disponibilité en quantités fixes à l’échelle planétaire, oblige à considérer la notion d’offre d’eau comme une réalité géophysique autant qu’économique. La réalité géophysique est dictée par les lois de conservation qui font que la ressource ne peut être détruite ni créée, et que son renouvellement « infini » est assuré par le cycle de l’eau. À cela, il faut ajouter que l’eau peut se conserver sous des formes évolutives, et que ces dernières peuvent modifier l’accessibilité à l’eau. De ce point de vue, le changement climatique jouera très probablement un rôle décisif (et négatif) dans la disponibilité future en eau, dans la mesure où le cycle de l’eau est un système parmi les plus sensibles au phénomène, avec des impacts sur l’accessibilité à l’eau douce, la qualité de l’eau disponible et le potentiel destructeur de l’eau par le biais de la multiplication des épisodes climatiques extrêmes [1]
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B.…. La réalité économique est que l’offre d’eau ne peut réagir aux signaux de marché comme c’est le cas pour toutes les autres ressources primaires : l’ajustement de l’offre d’eau ne peut se faire qu’à la marge, par un moindre gaspillage et une meilleure utilisation de la ressource disponible (augmentation de la productivité de l’utilisation d’eau). Il existe cependant une exception à cette « loi » économique dictée par des contraintes géophysiques : le dessalement de l’eau, qui permettrait effectivement d’augmenter la disponibilité d’eau douce presque indéfiniment (et qui jouerait en quelque sorte le même rôle que le développement des énergies renouvelables dans un autre domaine).

6Si l’offre d’eau peut être considérée à bien des égards comme fixe, c’est du côté de la demande que l’on trouve les principales explications de la raréfaction de la ressource. Celle-ci a évolué au cours des dernières décennies sous l’impact principalement de la croissance démographique et de l’augmentation des niveaux de vie. La croissance démographique a été autorisée par – et a dans le même temps entraîné – une forte augmentation des surfaces irriguées pour les activités agricoles : celles-ci ont été multipliées par deux en 60 ans, alors que la quantité d’eau utilisée par les activités agricoles a été multipliée par trois. Par ailleurs, de plus en plus de consommateurs sont devenus de plus en plus gourmands en eau, dans les pays riches bien entendu, mais de plus en plus dans les pays émergents avec le développement des classes moyennes : avec près de deux milliards de personnes sur le point d’accéder au statut de classe moyenne, la consommation d’eau ne peut qu’augmenter, même pour une population stagnante, du fait du changement de régime alimentaire. Il faut en effet quatre fois plus d’eau pour produire un kilo de bœuf en comparaison d’un kilo de poulet, et cinq fois plus d’eau pour produire un verre de jus d’orange par rapport à une tasse de thé.

7L’agriculture est encore de loin le secteur le plus demandeur en eau, puisqu’il contribue pour 70 % des prélèvements et 93 % de la consommation globale [2]
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les…, essentiellement dans les pays en développement où l’agriculture demeure une activité majeure. Elle est de ce point de vue le secteur le plus problématique pour la gestion des ressources en eau : la demande croissante dans le secteur agricole est de moins en moins satisfaite par l’usage des eaux de pluie et de surface, mais de plus en plus par des prélèvements souterrains, qui mènent souvent à l’épuisement de la ressource [3]
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques,….

8Mais avec l’augmentation des niveaux de vie un peu partout dans le monde, les deux autres catégories de prélèvements, pour l’industrie et les activités domestiques, voient leur part augmenter. Elles ne comptent respectivement que pour 22 % et 8 % des prélèvements globaux, mais leur augmentation a été deux fois plus rapide que pour l’agriculture au cours de la deuxième moitié du xxe siècle.

9Le bilan de ces évolutions est que les prélèvements en eau ont augmenté deux fois plus vite que la population mondiale au cours du xxe siècle. Et étant donné les tendances de croissance économique et d’amélioration de la productivité de l’utilisation de l’eau à l’échelle globale, on prévoit que l’écart entre l’offre et la demande sera de 40 % d’ici 2030 [4]
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our…. Il n’existe pas de courbe de Kuznets pour l’accessibilité aux ressources en eau [5]
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains…, mais au contraire une empreinte écologique en la matière très étroitement liée au niveau de développement [6]
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of….

10Parler de raréfaction de la ressource en eau de manière générale n’a pas grand sens : parmi les caractéristiques de l’eau et problématiques qui en découlent, une des plus significatives est le caractère local et temporel de sa disponibilité. Celle-ci est fonction de paramètres très contextuels, mélange de caractéristiques géophysiques, climatiques, démographiques et socio-économiques, qui contribuent à faire de l’eau une ressource extraordinairement mal répartie dans le monde et dont la gestion repose sur des paramètres essentiellement locaux : comme indiqué précédemment, 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce, mais on compte parmi eux les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, qui doivent se partager 10 % de la ressource pour près d’un tiers de la population mondiale ; les pays à climat non tempéré souffrent de l’irrégularité des précipitations [7]
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 %… et de leur caractère souvent excessif ; les pays pauvres ou en développement dépendent beaucoup plus des activités agricoles que les autres [8]
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême,…, et l’agriculture est de loin le secteur le plus consommateur d’eau comme indiqué plus haut ; dans certaines zones, les difficultés viennent du manque de moyens d’exploitation rationnelle de la ressource disponible (seulement 4 % des surfaces cultivées sont irriguées en Afrique subsaharienne, malgré le fait que le continent bénéficie de larges quantités d’eau de surface et souterraine inexploitées) ; les problématiques de l’eau en zone urbaine sont très différentes de celles en zone rurale, ne serait-ce que pour des raisons de détérioration de la qualité de la ressource dans les zones densément peuplées ; etc.

11Enfin, le problème de l’accès à l’eau est plus qualitatif que quantitatif [9]
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le…. La pollution de l’eau est un problème clé de la gestion de la ressource. Celle-ci est souvent défectueuse par défaut de systèmes de collecte et de purification/évacuation des eaux usées ou d’infrastructures de stockage d’eau propre à la consommation. Les conséquences sont malheureusement bien connues : manque d’hygiène basique entraînant son cortège de surmortalité infantile, morbidité et malnutrition [10]
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des…. Les difficultés d’accès à l’eau propre (qui concernent près d’un être humain sur deux) sont la première cause de mortalité dans le monde, avec un triste bilan de près de 3,6 millions de personnes par an. Les gestes les plus simples, comme se laver les mains pour éviter la transmission de maladies infectieuses, deviennent ainsi des enjeux majeurs de développement. Le problème se pose avec une acuité particulière dans les zones urbaines en rapide expansion dans les pays en développement, où les infrastructures ne peuvent pas suivre l’explosion des besoins. Une des conséquences est que les pays émergents sont parmi les principaux consommateurs d’eau en bouteille après les États-Unis (le Mexique, la Chine, le Brésil et l’Indonésie faisant partie des dix premiers consommateurs), alors qu’il s’agit de la forme d’accès à l’eau potable la plus chère.

12Mais le problème de la qualité de l’eau est l’affaire de tous, en considérant schématiquement que le développement économique s’est fait sur la base de la détérioration de la qualité de l’eau dans les pays riches (essentiellement par pollution des sols du fait de l’énorme augmentation de la productivité agricole autorisée par l’usage des engrais et pesticides), ou que le sous-développement aggrave ces problèmes de détérioration par manque de moyens d’y faire face.

Un problème de gestion de ressource
13Si l’on combine l’ensemble des paramètres déterminant les conditions d’articulation entre l’offre et la demande d’eau, on parvient finalement à la conclusion que le problème de l’accès à l’eau est essentiellement un problème de développement. La population mondiale augmente encore surtout dans les pays en développement, puisant dans un stock d’eau au mieux constant, la plupart du temps dans des régions déjà mal dotées en eau pour des raisons climatiques et géologiques. La quantité d’eau accessible n’est pas le seul enjeu, puisque la mauvaise qualité de l’eau pose des problèmes au moins aussi graves. Ces éléments font que les situations de pénurie les plus sérieuses se trouvent dans les zones arides, fortement peuplées… et pauvres, c’est-à-dire incapables de fournir les efforts d’investissement indispensables pour assurer la disponibilité d’une eau propre. En conséquence de quoi les situations dites de stress hydrique se trouvent essentiellement dans les pays en développement ou émergents situés dans les zones tropicales et équatoriales [11]
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à…. La situation ne devrait pas s’améliorer, puisqu’il est prévu que la proportion de personnes vivant dans des pays en pénurie d’eau, qui était de 8 % au début du xxie siècle, passe à 45 % en 2050 [12]
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à….

14En déduire que les difficultés d’accès à l’eau sont la cause même du sous-développement est une autre affaire, de même qu’établir un lien causal entre climat, géologie et sous-développement. C’est ce que propose la thèse de la trappe à pauvreté, selon laquelle les pays en développement voient leurs capacités de décollage économique bloquées par des facteurs objectifs et repérables tels que le manque d’épargne, le caractère endémique des maladies tropicales, la faiblesse des infrastructures collectives, les difficultés d’accès à l’eau… qui finissent par créer un cercle vicieux de sous-développement dont il est impossible de sortir par ses propres moyens [13]
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub,…. Il est certain que l’eau est la clé de la sécurité alimentaire et de la réduction de la pauvreté, dans la mesure où près de 80 % des situations d’urgence alimentaire sont créées par des épisodes de sécheresse ou d’inondation, autrement dit de manque ou d’excès d’eau, et que le continent africain est le plus touché en la matière. Il est également évident que les facteurs climatiques jouent un rôle décisif dans ces événements. Mais ces facteurs doivent davantage être considérés comme des circonstances aggravant des situations de sous-développement qui accompagnent souvent les problèmes d’accès à l’eau, plutôt que comme des causes ultimes de sous-développement. La relation entre les ressources en eau et la mobilisation des eaux d’une part, le développement socio-économique et le niveau de vie d’autre part, n’est ni simple ni à sens unique. Elle est biunivoque et interactive. Le développement socio-économique facilite et permet la maîtrise et la mobilisation des eaux ; il crée les moyens de satisfaire les besoins en eau qu’il engendre, y compris par les recours aux palliatifs à la raréfaction des disponibilités, autant, sinon plus, que les utilisations d’eau contribuent au développement. En somme, la rareté des ressources en eau n’est un facteur limitant du développement que conjointement avec d’autres causes du sous-développement. Il ne s’agit pas d’en déduire que les situations de stress hydrique sont à relativiser, mais que ces situations sont associées à des difficultés multiples de faire face à la pénurie d’eau, et que ces difficultés sont souvent intimement liées au sous-développement. La conclusion positive que l’on peut tirer de ce constat est que la problématique de l’accès à l’eau est essentiellement une problématique de gestion de ressource rare, et qu’il n’y a pas de fatalité en la matière. On peut illustrer schématiquement cette problématique par le cas du Népal, pays riche en eau, mais l’un des moins bien classés dans les indicateurs mondiaux de performance d’accès à l’eau potable ou d’exploitation du potentiel hydrologique [14]
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.. Ou a contrario par le cas de Singapour, pays en stress hydrique élevé dont l’essentiel des ressources en eau est importé de Malaisie, et qui a mis au point une stratégie efficace de rationnement de la ressource [15]
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in :….

15On peut faire le même constat à propos de ce qu’il est convenu d’appeler les conflits de l’eau, autrement dit les situations de conflits politiques internationaux ou intra-nationaux (entre l’Arizona et le Colorado en 1935 par exemple) suscitées par les difficultés d’accès à l’eau. La liste des types de conflit dans ce domaine est longue : ils peuvent venir de tensions concernant directement l’accès aux ressources en eau, de l’utilisation de l’eau ou des systèmes hydrologiques comme arme de guerre, de l’utilisation de l’eau comme moyen de pression politique, etc. Il en est de même de la liste des conflits eux-mêmes répertoriés historiquement [16]
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste…. Mais de même que les difficultés d’accès à l’eau ne devraient pas être retenues comme causes ultimes du sous-développement, elles ne doivent pas être considérées comme facteurs déclencheurs de conflits politiques. Ceux-ci trouvent leurs origines ailleurs, et peuvent être alimentés par des considérations en rapport avec l’accès à l’eau. Pour le dire autrement, on trouve des situations de conflits sur les ressources en eau dans toutes les régions du monde, et l’on constate que ces conflits débouchent sur la violence dans les cas où la gestion pacifique des tensions n’est pas encore envisageable. La conclusion qu’il faut en tirer n’est pas que les pays risquent d’entrer en conflit armé pour l’accès à l’eau, mais que l’accès à l’eau risque d’entrer en considération dans les situations de conflits violents. Israéliens et Palestiniens ont toutes les raisons d’être en conflit pour l’accès à l’eau dans leur région marquée par un stress hydrique élevé [17]
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec…, les pays européens ont mis au point un arsenal juridique complexe pour gérer pacifiquement les situations de conflit dans ce domaine [18]
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour….
16La conclusion qu’il faut tirer de ces constats est qu’en toutes circonstances, les problèmes de développement ou de conflits suscités par les difficultés d’accès à l’eau sont des problèmes de gestion de ressource rare davantage que de disponibilité de la ressource. Ces problèmes prennent des formes diverses selon les situations en question : il peut s’agir de manque d’investissement en infrastructures pour améliorer l’accès à l’eau, de manque de coopération dans la gestion transfrontalière des ressources en eau, de gaspillages dans les utilisations diverses de la ressource… Toutes ces situations exigent que soient identifiées clairement les causes des difficultés d’accès à l’eau, afin de pouvoir concevoir les solutions appropriées à chaque cas.

Quelles solutions ?
17Assez étrangement, il a fallu attendre la conférence internationale sur l’eau de Dublin en 1992 pour que l’eau soit reconnue comme un bien économique par la communauté internationale. Il tombe pourtant sous le sens que, de même que n’importe quelle autre ressource rare, l’eau doit faire l’objet d’une gestion rationnelle à même de rendre compatibles les offres et les demandes de la ressource. L’explication de cet anachronisme réside probablement dans le fait qu’étant une ressource indispensable à la vie, on pense d’abord à l’eau comme un droit dont aucun être humain ne devrait être privé. Et de fait, la communauté internationale reconnaît également l’accès à l’eau comme un droit de l’homme qu’il convient de protéger [19]
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de…. Cette exigence noble n’enlève rien à la caractéristique fondamentale de l’eau d’être un bien économique comme un autre, mais permet de centrer la problématique sur les usages de l’eau les plus essentiels, et en fait vitaux (une infime partie de l’usage global de l’eau à l’échelle planétaire). Ce qui doit nous amener à toujours considérer l’exigence de solidarité dans les solutions imaginées pour résoudre les difficultés d’accès à l’eau, surtout lorsque les plus pauvres et les plus faibles sont concernés. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, on constate en effet que les riches s’en sortent souvent mieux que les pauvres lorsqu’il est question d’accéder à une ressource rare.

18Concilier exigence de solidarité et rationalité dans la gestion de la ressource en eau n’a aucune raison de soulever des problèmes insurmontables : il faut, lorsque les circonstances l’ordonnent, consacrer à la redistribution vers les plus nécessiteux une partie des ressources préservées grâce à une bonne gestion. Encore faut-il que celle-ci soit bien établie.
La gestion par l’offre
19Les pistes en la matière sont nombreuses, et il ne peut en être autrement pour un problème aussi complexe que la gestion de l’eau. Pour clarifier les choses, il faut commencer par distinguer la gestion de l’offre et celle de la demande. L’offre d’eau étant globalement fixe comme nous l’avons précisé précédemment, l’approche par l’offre ne peut reposer que sur l’amélioration de l’accès aux quantités d’eau disponibles [20]
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir…. Les possibilités techniques sont les suivantes : augmentation de l’accès aux ressources en eau conventionnelles, par augmentation des capacités de stockage des flux (barrages et systèmes locaux de stockage des eaux de pluie pour l’essentiel) ou meilleure gestion des stocks disponibles (principalement les eaux souterraines et aquifères ayant fait l’objet d’une surexploitation grandissante au cours des dernières décennies) ; meilleur recyclage de la ressource de manière à optimiser son utilisation et éviter les gaspillages ; contrôle de la pollution des eaux pour augmenter les quantités disponibles pour les usages humains et réduire les coûts de traitement ; transferts de ressources entre bassins fluviaux ; dessalement de l’eau de mer.

20L’application de ces techniques n’a bien entendu de sens qu’à l’échelle où se posent les problèmes, autrement dit au plan local pour ce qui concerne la gestion de l’eau. Le potentiel technique des solutions est intimement lié aux circonstances locales de l’utilisation de la ressource, de sorte qu’il faut une étude de terrain pour pouvoir dire quoi que ce soit dans un contexte particulier [21]
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030…. Il se dégage néanmoins des tendances générales à ce sujet. Le dessalement de l’eau de mer est par exemple une solution pour le moment trop coûteuse dans de nombreux contextes (malgré une division du coût par quatre au cours des deux dernières décennies), mais la technique commence progressivement à se répandre au-delà des pays pour lesquels les considérations financières et écologiques n’ont jamais vraiment compté pour adopter cette solution, essentiellement les pays du golfe investissant leur énorme rente pétrolière dans des usines de dessalement. La technique est donc désormais répandue notamment en Australie, en Californie ou en Espagne, mais reste limitée à des zones riches exposées à un stress hydrique élevé [22]
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une…. Ce n’est qu’à long terme que l’on peut espérer son développement à une échelle plus importante, peut-être associée aux panneaux solaires pour apporter l’énergie nécessaire à son application.

21De même, le transport de l’eau pour rééquilibrer l’offre aux échelons locaux n’est pas une solution réaliste au plan global : les coûts de transport sont trop élevés, surtout pour les bénéficiaires potentiels qui se situeraient dans des pays en développement. Un marché mondial de l’eau comparable à celui du pétrole n’est donc pas pour demain. Il est par contre envisageable d’acheminer l’eau par des infrastructures adaptées, solution pratiquée d’ailleurs depuis des millénaires, mais réaliste à des échelles réduites uniquement, et donc pas en mesure de résoudre tous les problèmes d’inégalité d’accès à l’eau, surtout si l’on considère le coût des infrastructures. Une technique qui fait son chemin, principalement dans les pays en développement, est le recyclage de l’eau, qui consiste par exemple à utiliser les eaux rejetées par les activités urbaines pour alimenter en aval les activités agricoles [23]
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water,….

22Cette gestion intégrée de l’eau présente de nombreux avantages : elle permet de fournir de l’eau régulièrement aux agriculteurs et de moins faire dépendre leurs activités des aléas climatiques ; elle contribue à créer de l’activité et de l’emploi urbain ; elle permet de réduire en aval le niveau de pollution de l’eau rejetée par les villes. Mais cette technique implique que les activités agricoles se situent en périphérie des zones urbaines, et sa mise en œuvre repose sur une capacité de planification urbaine et une appropriation par les populations locales qui exigent un long processus d’apprentissage.

La gestion par la demande
23Les possibilités d’amélioration de la gestion de l’eau par la demande reposent sur un principe global : orienter l’eau vers une utilisation optimale, ce qui sur un plan strictement théorique devrait conduire à égaliser la valeur d’une unité marginale d’eau pour tous les utilisateurs potentiels [24]
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework…. Égaliser les valeurs marginales de toutes les utilisations potentielles de l’eau est bien évidemment un objectif parfaitement utopique, mais le principe qui en découle et selon lequel il faut encourager les acteurs concernés à faire l’usage le plus « productif » possible de la ressource lorsqu’elle se raréfie procède du simple bon sens. Il existe principalement deux moyens d’y parvenir : inciter les utilisateurs à faire un usage plus efficace de l’eau ; encourager des transferts de la ressource des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés.

24Un usage plus efficace de l’eau consiste en gros à augmenter la productivité de l’utilisation de la ressource, autrement dit à augmenter la capacité de création de richesse pour une quantité d’eau utilisée. Cela peut se faire en limitant les pertes subies par fuite et percolation lors de l’acheminement de l’eau par des réseaux urbains, ou en réduisant les gaspillages dus à une utilisation inappropriée de la ressource dans des processus agricoles ou industriels. La piste la plus prometteuse en la matière semble être la hausse de la productivité agricole par une meilleure utilisation de l’eau grâce au changement de techniques d’irrigation, à la minimisation du phénomène d’évapotranspiration qui accompagne la croissance des végétaux, et à la création de variétés plus résistantes au manque d’eau [25]
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green…. C’est dans les pays en développement dépendants davantage des activités agricoles et où les techniques agricoles sont les moins productives que le potentiel d’amélioration est le plus élevé. Les techniques d’irrigation en particulier peuvent faire une différence énorme en matière de rendements : l’emploi de l’irrigation double les rendements agricoles les plus élevés par rapport à l’utilisation des eaux de pluie ; après l’échec des projets d’irrigation à grande échelle dans les pays en développement, l’accent est désormais mis sur les technologies simples à l’échelle locale, plus faciles à approprier et moins chères [26]
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27)..

25L’agriculture est une activité essentielle, surtout dans les pays en développement, mais elle ne génère pas les utilisations des ressources en eau les plus lucratives : l’industrie crée en moyenne 70 fois plus de valeur par litre d’eau que l’agriculture. Cela explique qu’elle constitue l’essentiel des prélèvements d’eau dans les pays riches. Une autre caractéristique est que l’eau pour l’industrie constitue véritablement un coût de production, dans la mesure où les industriels paient généralement l’eau qu’ils utilisent, à la différence des agriculteurs qui bénéficient d’une ressource gratuite. Le résultat logique est que les incitations à améliorer la productivité des utilisations de l’eau sont beaucoup plus fortes dans l’industrie que dans l’agriculture, et de fait cette productivité a fortement augmenté dans les pays industrialisés au cours des dernières décennies, et son amélioration fait partie des stratégies de nombreuses entreprises privées [27]
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on….

26La réallocation des ressources en eau des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés repose sur un arsenal d’instruments de marché et d’approches réglementaires. Le principe général est qu’une fois les usages essentiels de l’eau pour les besoins de subsistance couverts, il convient d’orienter la ressource vers les usages les plus « productifs ». C’est habituellement le système de prix qui joue ce rôle dans les économies de marché. Mais l’eau est bien souvent une ressource sans prix, accessible librement et prélevée sans avoir d’idée précise des quantités effectivement utilisées [28]
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits…. On estime que globalement l’eau est tarifée à hauteur de 10 à 50 % des coûts d’exploitation et de maintenance des systèmes de distribution, et cela représente à nouveau 10 à 50 % de la valeur de l’eau en termes de productivité agricole. Le résultat est qu’il faudrait multiplier le prix de l’eau par un facteur compris dans une fourchette de 4 à 100 selon le contexte pour équilibrer l’offre et la demande d’eau, une mesure politiquement suicidaire. La « vérité des prix » est difficile à mettre en œuvre dans ce domaine pour d’autres raisons [29]
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau :… : une eau tarifée deviendrait inaccessible pour les plus pauvres qui sont en général les plus nécessiteux ; le prix de l’eau aurait du mal à refléter les coûts environnementaux et la valeur d’existence de la ressource (ce que les économistes appellent des externalités que le marché ne peut pas prendre en compte) ; la multiplicité des usages de l’eau fait qu’un prix aurait du mal à refléter correctement les coûts de ces usages. Finalement, si la tarification de l’eau est de manière générale souhaitable pour éviter la surexploitation de la ressource, elle est pratiquement difficile à mettre en œuvre et n’est pas toujours le moyen le mieux approprié pour faire face aux problèmes d’allocation efficace de la ressource [30]
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring….

27Le fait que l’eau soit dans bien des cas accessible librement révèle une autre source de dysfonctionnement générant l’épuisement de la ressource : l’absence de droits de propriété ou d’usage clairement identifiés. C’est à nouveau dans le domaine agricole et pour les usages domestiques que le problème se pose avec le plus d’acuité. Les solutions résident dans la définition et la répartition de droits d’usage clairement établis, à l’échelle d’exploitation de la ressource, avec la participation active des populations locales concernées au premier chef [31]
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour…. Dans des contextes où les institutions concernées ont atteint un degré de maturité suffisant, il est même envisageable de voir émerger un marché de droits négociables, où les offres et les demandes s‘articulent de manière à orienter ces droits vers les usages de l’eau les plus productifs. Les exemples les plus significatifs se trouvent dans l’ouest des États-Unis et en Australie, où le « Murray-Darling basin system » a déjà permis de traverser des périodes de sécheresse sans perturber significativement la production agricole [32]
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific….

28Réorienter la ressource en eau vers des usages plus « productifs » peut passer par des dispositifs plus originaux. Une approche récente et prometteuse, introduite au début des années 90, est l’échange international d’« eau virtuelle », entendue comme la quantité d’eau incorporée implicitement dans les processus de production et de distribution des produits consommés partout dans le monde [33]
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the…. On peut voir l’idée comme une extension du fameux principe des avantages comparatifs identifié il y a près de deux siècles par David Ricardo : l’eau doit s’échanger internationalement par l’intermédiaire des biens qu’elle contribue à produire, et de manière à ce que les ressources en eau puissent aller vers les usages dans le monde qui la valorisent le plus. La mise en œuvre du principe repose avant toute chose sur l’identification des empreintes en eau (version alternative du principe d’empreinte écologique) des produits concernés, de manière à pouvoir dégager le potentiel d’échange international qu’ils génèrent, mais surtout sur la capacité des marchés et des acteurs à reconnaître le principe comme opératoire, ce qui est loin d’être acquis. Une limite parmi d’autres est que les États sont très réticents à faire intervenir le jeu des avantages comparatifs dans l’allocation des produits agricoles, l’autonomie alimentaire restant un objectif stratégique clé.

29N’oublions pas pour terminer le potentiel de mesures simples comme la réduction des subventions à l’utilisation de l’eau qui, avec la tarification de la ressource dans certains cas, permettraient de réduire facilement les gaspillages [34]
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole….

Les conflits de l’eau
30Comme indiqué précédemment, les conflits de l’eau peuvent être perçus comme des situations de concurrence sur l’allocation de la ressource qui ne peuvent être gérées pacifiquement pour des raisons politiques dont les origines ne sont pas nécessairement en rapport avec le problème de l’eau lui-même. Ces conflits apparaissent généralement à l’occasion de l’exploitation des ressources de bassins fluviaux ou d’aquifères transfrontaliers. Quoi qu’il en soit, ces situations exigent une forme de coopération internationale ou interrégionale pour éviter les conflits violents. Cette coopération est par définition difficile à obtenir, car les situations s’apparentent généralement à des jeux à somme nulle (lorsqu’un pays exploite en amont le potentiel hydroélectrique d’un fleuve au détriment d’un autre pays en aval), ou à des cas de tragédie des communs (lorsqu’il s’agit d’exploiter un aquifère transfrontalier) où les incitations à coopérer sont faibles. On compte cependant un certain nombre de succès relatifs en la matière, comme dans les cas du Nil ou du Mékong. Tout l’enjeu des négociations dans ces situations conflictuelles repose sur les moyens d’augmenter et de partager les bénéfices de l’exploitation de la ressource. Dans certains cas, il est possible de démontrer qu’une gestion appropriée des ressources concernées permet de générer des gains que peuvent se partager les partenaires potentiels d’un accord international [35]
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water…. Dans bien d’autres cas, conflit et coopération sont intimement mêlés et rendent la situation plus difficilement gérable [36]
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water….

Quels acteurs ?
31La complexité du problème de l’eau vient de ce que la disponibilité de la ressource est déterminée par des processus naturels globaux, alors que les utilisations qui en sont faites résultent d’une multitude de comportements locaux non coordonnés. Les politiques de l’eau doivent donc relever le défi d’articuler cette nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de la ressource avec la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace. Une problématique bien différente de celle que l’on trouve par exemple dans le cas climatique, où les émissions de gaz à effet de serre ont les mêmes impacts environnementaux d’où qu’elles viennent, ce qui permet de concevoir des politiques à l’échelle globale en tirant parti notamment des différences de coûts de réduction des émissions entre pays ou acteurs individuels [37]
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du….

32En conséquence de la nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de l’eau, de plus en plus d’experts se prononcent pour une vision à l’échelle des systèmes hydrologiques naturels (bassins fluviaux, aquifères…) pour respecter les équilibres globaux de la ressource et éviter les incompatibilités entre interventions ponctuelles. Par ailleurs, on préconise de plus en plus que les modes d’intervention permettent une adaptation aux changements de paramètres des situations locales, qui peuvent être dus par exemple au changement climatique comme évoqué précédemment [38]
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive…. En conséquence de la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace, la priorité est de tenir compte des interactions entre systèmes écologiques et économiques, ainsi qu’entre les différentes parties prenantes, de manière à optimiser la valeur économique et sociale de l’eau [39]
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources…. Les maîtres mots en la matière sont gestion adaptative (Adaptative Management), simulation multi-agents et gestion intégrée des ressources en eau (Integrated Water Resources Management) [40]
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From…. Tous ces principes participent du même objectif d’identifier les problèmes d’action collective associés à la gestion de l’eau en rapport avec les caractéristiques techniques de disponibilité de la ressource [41]
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et….

33Comment passer des principes à la mise en œuvre ? Tout dépend du contexte, des acteurs impliqués et du problème à résoudre. Le cas par cas s’impose en la matière. Dans l’espace urbain où l’accès à l’eau dépend principalement d’infrastructures d’adduction et d’épuration de la ressource, la priorité est souvent à la construction et à l’entretien de ces infrastructures. Les besoins financiers en la matière sont énormes : ils sont estimés à 22 600 milliards de dollars entre 2005 et 2030 dans le monde entier. L’aide internationale aux pays en difficulté est primordiale pour couvrir ces besoins. Mais on ne peut imaginer se passer du rôle des acteurs privés pour accomplir une tâche aussi titanesque. Cela peut se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé qui connaissent un regain d’intérêt depuis deux décennies, ou dans le cadre de la privatisation d’infrastructures, ce qui permet d’alléger les budgets publics. Le rôle des compagnies privées de l’eau est très controversé, voire combattu, mais il peut être utile sous certaines réserves, et doit en tout état de cause faire l’objet de contrôles de manière à éviter les impacts sociaux et environnementaux les plus indésirables [42]
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et….

34Dans l’espace rural où le problème est principalement l’exploitation de l’eau pour des usages agricoles ou domestiques, l’implication des acteurs locaux est essentielle, d’autant que ce sont eux qui détiennent les connaissances relatives aux techniques les plus efficaces pour gérer la ressource. On sait mieux depuis les travaux d’Elinor Ostrom [43]
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010. à quel point réduire la problématique de gestion des ressources communes à une opposition entre approche par les mécanismes de marché et approche par la régulation publique est simpliste et éloigné de bien des réalités. Dans le domaine de l’eau, il convient d’étudier les solutions locales imaginées par les populations concernées pour gérer les problèmes d’accès à la ressource, qu’il s’agisse de solutions institutionnelles ou techniques, de manière à s’inspirer des expériences réussies dans d’autres contextes comparables [44]
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et…. C’est la voie de plus en plus empruntée par les organisations internationales de développement et les organisations non gouvernementales afin d’améliorer l’articulation entre les comportements locaux et les interventions de la puissance publique pour la gestion de l’eau.
35Dans bien des cas cependant les moyens financiers et techniques ainsi que l’expertise manquent aux populations locales, évidemment surtout dans les pays en développement. La coopération internationale est alors cruciale pour amorcer le processus de développement [45]
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water…. Dans cette perspective, le développement de l’accès à l’eau propre figure en bonne place dans les objectifs du millénaire pour le développement de la Banque Mondiale. Mais l’aide internationale sans l’appropriation des politiques mises en œuvre par les autorités locales ne sert pas à grand-chose. Le problème ne se pose d’ailleurs pas que dans le cadre de l’aide aux pays en développement, mais de manière générale pour les politiques de l’eau partout dans le monde : la problématique de l’eau souffre cruellement d’un manque d’attractivité pour les politiciens et autres décideurs : elle nécessite une approche à long terme, peu compatible avec le rythme des cycles électoraux ; elle intéresse peu les électeurs qui ne perçoivent pas les problèmes de l’eau ou bénéficient d’un accès à l’eau subventionné ; les résultats des mesures adoptées ne se voient pas (des infrastructures enfouies, des systèmes d’irrigation en zone rurale…), et leur bénéfice politique est donc maigre en regard des coûts qui sont eux gigantesques. La problématique de l’eau est éminemment politique [46]
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development :… et sociale, bien davantage que technique, et cela implique des processus longs d’apprentissage et d’appropriation des bonnes pratiques [47]
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert,….

Conclusion
36Il ne fait pas de doute que parmi les nombreux défis du développement durable, l’accès à l’eau figure parmi les plus cruciaux, tant la ressource est vitale. La dimension environnementale du défi est évidente : il s’agit de préserver une ressource menacée non pas tant d’épuisement que de détérioration de sa qualité, et ce dans la perspective de pouvoir en garantir l’accès à une population mondiale amenée à augmenter pendant encore plusieurs décennies. La dimension économique ne l’est pas moins : l’accès à l’eau est un paramètre clé du développement, et donc encore trop souvent un obstacle majeur en la matière, évidemment surtout dans les pays pauvres dont la croissance repose encore beaucoup sur les activités agricoles fortement consommatrices d’eau. La dimension sociale enfin ne doit pas être sous-estimée : l’accès à l’eau donne lieu à des inégalités de toutes sortes, entre pays ayant la maîtrise de la ressource et ceux en étant privés, entre régions abondantes en eau et régions arides, entre riches et pauvres selon les moyens de payer l’accès à la ressource, entre femmes et hommes selon les modalités sociétales de gestion de la ressource localement…

37Les solutions pour faire face à ces nombreux défis sont nécessairement multiples, et doivent être coordonnées de manière à tenir compte des logiques naturelles de reproduction de la ressource. Elles doivent être adaptées au contexte local, exigent de combiner des principes pas toujours faciles à appliquer (vérité des prix, droits d’usage, gestion communautaire), nécessitent la participation de toutes les parties prenantes (populations locales, puissance publique, entreprise…), et ne doivent jamais perdre de vue que les politiques de l’eau doivent articuler autant que faire se peut gestion efficace de la ressource et solidarité envers les plus nécessiteux.

Notes
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B. Jimenez, K. Miller, T. Oki, Z. Sen et I. Shiklomanov, “The implications of projected climate change for fresh water resources and their management”, in Hydrological Sciences Journal, 53 : 1, 2008, p. 3-10 ; ainsi que FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008.
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les activités humaines détournent du cycle de l’eau pour les différentes utilisations qui en sont faites ; la consommation est la différence entre les prélèvements et ce qui est restitué au cycle de l’eau. Autrement dit la consommation mesure la partie de la ressource qui n’est plus disponible pour des usages ultérieurs.
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques, comme l’affaissement de la ville de Mexico par épuisement de la nappe souterraine qui alimente la ville.
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our water future – Economic fameworks to inform decision-making, 2009. p. 11-13.
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains problèmes environnementaux trouvent leur solution au-delà d’un certain niveau de développement, par accumulation de moyens d’y faire face et augmentation des préoccupations environnementales de populations plus riches. La courbe est avérée pour des problèmes tels que la pollution atmosphérique en milieu urbain.
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of nations : Water use by people as a function of their consumption pattern”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 35-48.
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 % du total en GB contre 41 % pour les États-Unis.
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême, au-delà de 75 % dans la majeure partie des cas, contre moins de 5 % typiquement dans un pays riche.
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le développement à long terme. Voir Simonovic Slobodan P., “World water dynamics : global modeling of water resources”, in Journal of Environmental Management, 2002 (00), p. 1-19.
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des conséquences de la malnutrition sont causées par des problèmes sanitaires et d’hygiène liés aux difficultés d’accès à l’eau.
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à l’indicateur développé par Malin Falkenmark en 1986, qui établit un niveau minimum de ressources en eau pour assurer une qualité de vie acceptable dans un pays moyennement développé dans une zone aride. En deçà de 1 700 m³ par an et par habitant (4 660 litres par jour), on diagnostique une situation de tensions potentielles entre ressources et besoins. En deçà de 1 000 m³ (2 740 litres par jour), on parle de pénurie chronique. En deçà de 500 m³ (1 370 litres par jour), on considère que la population fait face à une « pénurie absolue » d’eau.
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 – Les conséquences de l’inaction (Chap. 5), 2012, pour une perspective globale de ces questions.
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub, Margaret Kruk, Chandrika Bahadur, Michael Faye et Gordon McCord, Ending Africa’s poverty trap, Brookings Papers on Economic Activity, 2004, p. 117-240.
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in : International Journal of Water Resources Development, Vol 22 (2), 2006, p. 227-240.
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste complète des conflits de l’eau à travers l’histoire. http://www.worldwater.org/chronology.html
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec pour résultat un écart énorme d’accès à l’eau pour les deux populations : selon Amnesty International, les prélèvements d’eau quotidiens palestiniens sont de 70 litres, contre 300 litres en Israël.
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour appréhender les conflits transfrontaliers sur l’eau », in : Lex Electronica, Vol 12, n° 2, automne 2007. http://www.lex-electronica.org/articles/v12-2/sohnle.pdf. Consultable sur http://www.lex-electronica.org/docs/articles_22.pdf.
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies.
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir Seckler (2003) et FAO (2008, p. 36-38).
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030 Water Resources Group (2009, p. 19).
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une voie d’avenir ? », in : Revista de Geografia et Ordenamenta do Territorio, n° 1 (juin), 2012, p. 237-262.
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water, agriculture, food security and poverty, FAO Water Reports, 2010. Consultable sur http://www.fao.org/nr/water/docs/FAO_recycling_society_web.pdf.
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008, p. 38-41).
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green water paradigm : Breaking new ground for water resources planning and management”, in Journal of Water Resources Planning and Management, Mai-Juin 2006, p. 129-132.
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27).
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on water, 22 mai 2010, p. 8-9).
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits individuels pour les usages domestiques ou agricoles. Il est de fait impossible de comptabiliser les prélèvements d’eau dans ces conditions.
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau : Enjeux et conflits, Nouveaux Mondes, CRES Ed, 2003, pour une perspective d’ensemble.
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring costs : Do we really know how to talk about improved water management ?, 2008.
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour d’horizon fascinant de ces situations de gestion locale de ressources communes, qui lui a valu le Prix Nobel d’économie en 2009.
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific Institute, 2011, p. 79).
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the international expert meeting on virtual water trade, IHE Delft, 2003, et Allan John A., Virtual Water : Tackling the threat to our planet’s most precious resource, I.B. Tauris, 2011, pour une perspective globale.
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole (qui sert au dessalement de l’eau) pour irriguer des champs de blé qui pourrait être importé à moindre frais de l’extérieur. Voir OCDE (2012, chap. 5).
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water resources management in the Nile Basin : The economic value of cooperation”, in Water Policy (7), 2005, p. 227-252.
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water interaction : Reconsidering conflict and cooperation”, in International Environmental Agreements, 2008 (8), p. 297-316.
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du Protocole de Kyoto qui permet d’échanger des réductions d’émissions contre des transferts de technologie entre pays riches et pays en développement.
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive management of water facing climate and global change”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 49-62.
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources management and water efficiency plans by 2005 : Why, what and how ?, Global Water Partnership, 2004.
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From premise to practice : A critical assessment of integrated water resources management and adaptative management approaches in the water sector”, in Ecology and Society, 13 (2) : 29, 2008, pour une synthèse.
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et Heidi Wittmer, “Capturing the complexity of water uses and water users within a multi-agent framework”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 129-148, pour une application au cas du Chili.
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et Rachel Reyes, The new economy of water – The risks and benefits of globalization and privatization of fresh water, Pacific Institute, 2002, pour une analyse des risques et bénéfices de la privatisation des services de l’eau.
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010.
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et Everisto Mapedza, Community-based water law and water resource management reform in developing countries : rationale, contents and key messages, CAB Inbternational, 2007.
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water Partnership Program Report, 2012.
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development : Framing a political sociology of water resources management », in : Water Alternatives, 1 (2008), p. 7-23.
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert, David Tabara et Tharsi Taillieu, “Social Learning and Water Resources Management”, in Ecology and Society, 12 (2) : 5, 2007. http://www.ecologyandsociety.org/vol12/iss2/art5/.

Fusion nucléaire : Percée majeur aux États-Unis

Fusion nucléaire : Percée majeur aux États-Unis

Les s Etats-Unis seraient parvenus à « une avancée scientifique majeure » en matière de production d’énergie grâce à la fusion nucléaire. Cette technique, qui repose sur le fait d’associer deux noyaux atomiques légers pour en créer un lourd contrairement à la fission actuellement utilisée, est considérée comme l’énergie de demain, car elle produit peu de déchets et par de gaz à effet de serre.

D’après le Figaro, les Etats-Unis pourraient bien dévoiler une « avancée scientifique majeure cette semaine » dans le domaine de la fusion nucléaire. Il existe deux techniques pour produire de l’énergie. Celle dite de fission, et qui est utilisée dans les centrales nucléaires actuellement, consiste à casser les liaisons de noyaux atomiques lourds pour en récupérer l’énergie. La fusion est le processus inverse : on « marie » deux noyaux atomiques légers pour en créer un lourd. En l’occurrence deux isotopes (variantes atomiques) de l’hydrogène, donnant naissance à de l’hélium. Cette méthode est donc considérée par ses défenseurs comme l’énergie de demain, notamment car elle produit peu de déchets et pas de gaz à effet de serre.

Mais elle n’est pas encore totalement maîtrisée et, si les annonces américaines étaient avérées, il s’agirait de la première fois que des chercheurs réussissent à produire plus d’énergie dans une réaction de fusion – comme celle qui anime le Soleil – qu’ils n’en ont consommé au cours du processus. Cela constituerait, en effet, une avancée importante dans la recherche d’une énergie sans carbone.

Des chercheurs travaillent aussi pour développer leur propre projet de centrale à fusion nucléaire. En octobre dernier, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) espérait ainsi obtenir le financement d’une étude de faisabilité d’un réacteur à fusion nucléaire. « L’idée est de travailler à la conception d’une centrale à fusion nucléaire compacte et rapide à construire à l’image de ce que font les Anglais », expliquait Jérôme Bucalossi, à la tête de l’Institut de recherche sur la fusion magnétique du CEA.

Et ce, en parallèle de la participation de la France au projet international du réacteur Iter, dont le chantier pharaonique se poursuit à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Initié en 2006 et réunissant six pays et l’Union européenne, ce projet doit justement faire la démonstration de la viabilité scientifique et technique de cette solution à grande échelle. « Iter sera la plus grande installation de ce type au monde », revendique ainsi l’organisation internationale sur son site en précisant que la machine, une fois finalisée, pèsera quelque 23.000 tonnes.

Plusieurs autres pays ont également lancé leur propre projet national dont le Royaume-Uni « qui est le plus gros promoteur de la fusion nucléaire en Europe », selon Jérôme Bucalossi. « Son programme STEP vise à développer un réacteur à fusion connecté au réseau électrique avant 2040 », précisait-il.

Climat : les médias ont un rôle majeur

Climat : les médias ont un rôle majeur

 

 

Lors de cette période de canicule (deuxième depuis le début de l’été 2022), les médias ont l’opportunité, voire la responsabilité, de faire comprendre et faire savoir que les canicules sont une conséquence de la crise climatique. Même si la prise de conscience devient de plus en plus importante, 93% des Européens considèrent que la crise climatique est un problème sérieux… Par le Dr Helen Etchanchu, professeur associé et co-titulaire de la chaire COAST (*). (dans la Tribune)

Nous peinons à agir (Eurobarometer, 2021). Les médias ont un rôle majeur à jouer pour faire comprendre les enjeux de la crise climatique ET favoriser le passage à l’action à grande échelle (Priest, 2016). Mais la communication climatique est extrêmement délicate car nous risquons de tomber dans la banalisation d’un côté, ou de l’alarmisme de l’autre. Donc comment faire ?

D’abord, il est important de créer le lien entre les canicules et la crise climatique (GIEC, 2022). La crise climatique est créée par le fait de brûler des ressources fossiles qui émettent du CO2 et autres gaz à effet de serre. Ce CO2 crée une couche de gaz autour de la terre qui fait que la chaleur ne peut pas être renvoyée et s’accumule sur la surface de la terre. C’est cette couche de gaz qui provoque l’effet de serre.

Donc plutôt que de montrer des gens qui se rafraichissent dans des fontaines ou qui mangent des glaces, ce qui banalise le sujet, il serait plus judicieux de montrer des images de gens qui se trouvent dans une serre afin de comprendre tout de suite pourquoi on a chaud lors de cette canicule et que nous contribuons à créer cette serre en émettant du CO2.

Une fois que ce lien est fait avec la canicule et le constat scientifique de la crise climatique, nous courrons le risque de tomber dans de l’alarmisme qui risque de déprimer, de provoquer du déni ou de faire culpabiliser les gens (Aronson, 2008). Les scientifiques du climat ont fait un travail remarquable et grâce au GIEC le constat scientifique est accessible à tous. Les ONG aident à vulgariser ces travaux, et font de la pédagogie, comme La Fresque du Climat. Des mouvements comme Extinction Rebellion ou Fridays for future sont indispensables pour éveiller la conscience et capter l’attention. Même si cela peut être primordial pour éveiller la conscience, ces angles d’information ne favorisent pas l’action climat à grande échelle.

 

Une fois que le constat est fait, on accueille les réactions émotionnelles des gens. C’est important de reconnaître nos émotions, car ce sont elles qui nous font bouger et nous aident à agir. Et l’art du communicant sera de convertir les émotions négatives, la colère, le désespoir, la déception, dans une énergie positive qui redonne l’espoir et le pouvoir d’agir (Nabi et al., 2018). Trop souvent les médias s’arrêtent à la description de ce qui ne va pas. Et cela favorise l’inaction, le sentiment d’impuissance face à un enjeu global et complexe et renvoie la responsabilité des uns vers les autres. Au contraire, pour redonner le pouvoir d’agir on peut beaucoup apprendre de la psychologie sociale.

Entre autres, la psychologie sociale nous livre 2 leçons majeures que les journalistes devraient garder à l’esprit quand ils couvrent l’actualité de la crise climatique qui sont le pouvoir des normes sociales et l’influence des exemples modèles des pairs.

Le traitement d’information dans les médias contribue à la validation des normes sociales qui influencent grandement nos comportements (Frank, 2020). Ces normes c’est ce qui est vu comme « normal » dans la société ; quand on fait des choses sans se poser des questions car « ça a toujours été comme ça » ou « tout le monde fait comme ça » ou alors « chez nous, on fait comme ça ». Et ces normes sont avant tout créées par du mimétisme. Les gens agissent en fonction de « qu’est-ce que fait ma famille, mes amis, mes voisins, mes collègues, mes concurrents ? » C’est ce facteur social qui est le plus important à prendre en compte aujourd’hui pour favoriser l’action climat et sur lequel les médias ont une influence majeure en choisissant les exemples qu’ils mettent en avant. Pour favoriser le passage à l’action il faut donc évoquer des solutions et des actions que nos pairs mettent en place. Beaucoup de solutions existent mais peinent à monter en puissance et les médias peuvent les amplifier en montrant des solutions concrètes illustrées par ce que font les gens, les entreprises, et les états pour agir.

Dans le contexte de la communication sur les canicules ces solutions sont à deux niveaux : la communication de crise et l’adaptation à la situation, d’une part et la communication sur les solutions et l’atténuation d’autre part. On pourrait par exemple montrer comment les gens font face à la canicule actuelle, en fermant les volets la journée, en s’hydratant, et en humidifiant ses habits. Cet axe serait le traitement journalistique classique d’une vague de chaleur.

Mais surtout pour diminuer le risque des canicules futures, les journalistes pourraient montrer des gens qui plantent des arbres : leur ombre naturel rafraichit pendant les canicules et il stocke du CO2 dans l’atmosphère pour réduire l’effet de serre. Enfin, les journalistes peuvent mettre en avant des initiatives solidaires et des associations, notamment locales, qui pourront accompagner et proposer beaucoup de pistes d’actions adaptées à chaque situation. À la suite de la canicule les journalistes devront continuer à mettre en avant le sujet du climat et évoquer des exemples de solutions que les gens intègrent dans leur vie quotidienne (De Meyer et al., 2020).

 

Or, aujourd’hui beaucoup de communications en France tombent soit dans l’alarmisme, soit dans la banalisation. A l’international, l’initiative Covering Climate Now est notable puisqu’il s’agit d’une collaboration de 500 médias à travers le monde pour mieux traiter le sujet du climat dans la presse. Ils partagent des bonnes pratiques en matière de journalisme sur le climat, proposent des formations et des prix journalistiques. En France, le traitement de la crise climatique progresse dans les médias, mais reste encore très marginal, même si certains médias locaux mettent en avant des initiatives locales avec des actions constructives (Reporters d’Espoir, 2020). Pour aller plus loin, il existe le journalisme de solution avec des acteurs comme Impact(s) ou Sparknews et Reporters d’Espoir ont établi un guide de bonnes pratiques journalistiques pour traiter du climat.

Enfin, en tissant le lien entre les scientifiques et les professionnels, la chaire COAST et l’agence de communication ICF, avec son climate centre, ont publié un rapport sur la communication climatique et viennent de lancer CLIMATE CONNECT, un cycle de conférences et une communauté d’acteurs engagés pour impulser une nouvelle communication climatique autour de 3 piliers : nouvelles pratiques, nouveaux comportements et nouveaux récits. Ce nouveau collectif de communicants vise à célébrer les pionniers de la transformation durable et montrer les exemples concrets de nouvelles pratiques, à impulser des nouveaux comportements qui favorisent notre bien-être en respectant les limites planétaires et à imaginer des nouveaux récits positifs autour des futures désirables en recréant du lien avec le vivant et en valorisant l’immatériel.

——

(*) Helen Etchachu est Professeur associé et co-titulaire de la chaire COAST (Communication and organizing for sustainability transformation), à la Montpellier Business School. Ses recherches explorent le pouvoir du langage dans la transformation durable de nos sociétés. Elle est cofondatrice de OS4future, un mouvement académique engagé dans l’action pour le climat.

L’enjeu majeur de la réindustrialisation

L’enjeu majeur de la réindustrialisation

 

À quelques jours de l’officialisation de son élection à l’Elysée, Macron doit choisir un ou une ministre en charge du Made in France. Rien n’est encore tranché à ce stade selon nos informations alors que le prochain gouvernement doit être annoncé dans les prochains jours. Le résultat des élections législatives au mois de juin pourrait déterminer le choix du président sur cette question brûlante de la réindustrialisation. ( la « Tribune »)

Au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, les salariés de l’emblématique fonderie de la Sam ont quitté dans la douleur leur usine implantée dans l’Aveyron après 154 jours d’occupation. Cette usine sous-traitant de Renault est le symbole d’un premier quinquennat marqué par des fermetures d’usines et des milliers de postes détruits dans l’industrie tricolore déjà foudroyée par plusieurs décennies de délocalisations.

Il faut dire que la pandémie a laissé de profondes traces sur le tissu productif hexagonal. Après plusieurs confinements à répétition et des pagailles en série sur les chaînes d’approvisionnement, l’industrie a payé au prix fort les répercussions économiques et sociales de cette maladie infectieuse.

L’invasion russe en Ukraine depuis le mois de février et les nouveaux confinements en Chine ont une nouvelle fois plongé l’industrie européenne dans un épais brouillard. Au lendemain de l’éclatement du conflit, le gouvernement avait réuni en urgence les grandes filières industrielles tricolores pour faire un inventaire des problèmes rencontrés par les entreprises.

L’exécutif a finalement répondu par un plan de résilience dont certaines mesures doivent permettre d’amortir une partie du choc énergétique mais cette enveloppe ne devrait pas suffire. En attendant la nomination d’un prochain gouvernement prévu dans les jours à venir, Emmanuel Macron sait qu’il devra absolument accélérer sur la réindustrialisation de l’économie tricolore s’il ne veut pas se retrouver à nouveau en fortes difficultés.

À ce stade, il est encore trop tôt pour savoir si un ou une membre du prochain gouvernement obtiendra un poste de ministre de l’industrie ou de secrétaire d’Etat. D’après plusieurs sources interrogées à Bercy, rien n’est encore tranché pour l’heure. Emmanuel Macron a choisi de jouer la montre avant d’annoncer la nomination du prochain gouvernement dans les jours à venir.

Il faut rappeler que l’industrie n’a pas toujours occupé une place de premier ordre sous le premier quinquennat Macron. En 2017, le président de la République, chantre de « la start-up nation » n’avait pas attribué de portefeuille spécifique au moment de la nomination de son premier gouvernement. Entre 2017 et octobre 2018, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire était en charge de l’industrie mais il n’y avait pas de portefeuille spécifique. Ce qui était une première depuis 1886, sous la IIIe République, et la nomination d’Édouard Simon en tant que ministre du Commerce et de l’Industrie. Le dernier titulaire du portefeuille, sous la présidence de François Hollande, était le secrétaire d’État Christophe Sirurgue, parti en mai 2017.

Juste avant la crise des Gilets Jaunes en novembre 2018, Agnès-Pannier Runacher arrive à Bercy pour reprendre les dossiers de Delphine Gény-Stephann sans obtenir de maroquin propre à l’industrie. Ce n’est qu’en juillet 2020 au moment de la nomination de Jean Castex à Matignon qu’elle devient ministre déléguée à l’industrie avec des missions plus précises. Malgré cette progression dans l’ordre protocolaire ministériel, l’industrie tricolore est encore loin d’avoir retrouvé des couleurs. « La réindustrialisation ne se fait pas en claquement de doigts. Les derniers chiffres du cabinet Trendeo montrent que cette politique a porté ses fruits mais il faut continuer d’accélérer », assure un proche de l’exécutif.

A l’exception des impôts de production et de mesures favorables à l’offre, le programme d’Emmanuel Macron présenté à la mi-mars à Aubervilliers devant des centaines de journalistes ne comporte pas de stratégie précise en matière de politique industrielle.  »Le programme de Macron est assez creux sur le thème de l’industrie. C’est un programme technique mais il n’y a pas de vision très claire », explique Anaïs Voy-Gillis, docteur en géographie et auteur avec Olivier Lluansi de l’ouvrage « Vers la renaissance industrielle », (Editions Marie B).  »C’est bien de baisser les impôts de production mais elles sont aussi une ressource pour les collectivités locales alors que la décentralisation est une forte demande des citoyens », ajoute-t-elle.

Il faut dire que le président de la République avait déjà dessiné à l’automne les contours des principales mesures pour l’industrie à l’occasion d’une grande présentation à l’Elysée du plan France 2030. Devant un parterre de ministres, chefs d’entreprise, économistes et étudiants, Emmanuel Macron avait posé les jalons du programme industriel pour les cinq prochaines années.

Doté d’une enveloppe de 30 milliards d’euros, ce plan est destiné à soutenir notamment les petits réacteurs nucléaires (1 milliard), l’avion bas carbone (4 milliards d’euros), les énergies renouvelables (500 millions d’euros), la décarbonation de l’industrie, l’agriculture et l’agroalimentaire (2 milliards d’euros) ou encore la santé (7,5 milliards d’euros).

Après plusieurs mois d’hésitations, c’est finalement le député de la République en Marche Bruno Bonnel qui est en charge du pilotage de ce plan. Pour Anaïs Voy-Gillis,  »le plan France 2030 manque encore de profondeur. Comment ce plan va-t-il s’articuler dans les filières ? Beaucoup de petites entreprises ont des solutions opérationnelles par rapport aux grands groupes. Comment ces petites entreprises peuvent-elles se trouver une place dans les écosystèmes ?  Comment on rapatrie des chaînes de valeur en Europe ?  Le plan France 2030 pose encore beaucoup de questions. « 

 

Réindustrialiser dans le contexte du changement climatique, un défi économique colossal pour le prochain quinquennat

La multiplication des catastrophes climatiques à l’échelle du globe accélère la nécessité pour les Etats développés de réindustrialiser leurs économies tout en prenant en compte l’impact environnemental. Sur ce point, la transition apparaît déjà comme un chantier colossal pour le prochain quinquennat. Il s’agit de réindustrialiser l’économie tricolore tout en respectant les engagements de la France en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de lutte contre le réchauffement climatique. Et sur tous ces sujets sensibles, l’Etat français est loin d’être exemplaire.

En 2021, la justice a condamné l’Etat pour inaction climatique et l’a obligé à « réparer le préjudice écologique dont il est responsable », avant 2022 dans sa décision dévoilée à l’automne dernier. Dans ce contexte, les marges de manoeuvre du prochain gouvernement seront particulièrement étroites.

« Dans le programme d’Emmanuel Macron, il n’y a pas vraiment de lien entre la réindustrialisation et la question environnementale », regrette Anaïs Voy-Gillis.  »La décarbonation de l’industrie n’est qu’un aspect de ce thème majeur. La biodiversité par exemple n’a pas été abordée alors que c’est un enjeu essentiel ».

De son côté, l’économiste du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) Thomas Grjebine, estime dans un récent entretien accordé à La Tribune  »qu’il n’est pas évident de concilier la transition écologique avec la réindustrialisation de l’économie française. Il n’est en effet pas clair aujourd’hui si cette transition est une opportunité pour notre tissu industriel ou si au contraire cela risque de conduire à un choc d’offre très négatif (on va mettre au rebus une partie du capital). »

Le retour en force de la planification

La pandémie et l’urgence climatique ont rappelé la nécessité de mettre en place des filières stratégiques dans le domaine de la santé et de la transition énergétique. Lors de la présentation de son programme, le président alors candidat avait dessiné les grands objectifs de cette politique économique.

« J’assume d’avoir une volonté de planification, qu’il s’agisse de la production d’énergie, comme du déploiement de nouvelles filières industrielles, et de décliner ensuite ces objectifs par territoire en laissant la liberté d’adaptation. Dans ce contexte-là, l’Etat aura à reprendre en main plusieurs aspects de la filière énergétique [...] Nous aurons à reprendre le contrôle capitalistique de plusieurs secteurs industriels », a déclaré Emmanuel Macron lors de la présentation de son programme. Les regards et les spéculations se tournent forcément vers EDF, et le scénario d’une nationalisation du géant français de l’électricité n’est pas exclu, après l’annonce en février de lancer la construction de six réacteurs EPR, plus huit en option.

Après le premier tour de la présidentielle, le président s’était même engagé à ce que son Premier ministre soit « directement chargé de la planification écologique » s’il était réélu, reprenant un terme utilisé par Jean-Luc Mélenchon arrivé sur la troisième marche du podium.

Cette planification autrefois largement critiquée est aujourd’hui réclamée par des industriels.  »C’est un thème important repris sur l’ensemble de l’échiquier politique. Beaucoup de secteurs énergétiques comme le nucléaire doivent passer par une forme de planification et de soutien public. C’est une bonne chose de sortir du dogme libéral et de la vision plus orthodoxe pour aider certains projets industriels. La France ne peut pas être présente dans tous les domaines. La planification est devenue relativement consensuelle », avait expliqué à La Tribune il y a quelques semaines l’économiste de l’université de Californie François Geerolf.

De son côté, Anaïs Voy Gillis estime que « la planification apparaît surtout comme un outil technique dans le programme de Macron. On ne comprend pas vraiment l’objectif poursuivi. Comment on accompagne socialement et économiquement ces transitions ? Comment repositionne-t-on les sites industriels en difficulté ? » Il faut dire que la mise en oeuvre du Haut-Commissariat au plan en septembre 2020 sous la houlette de François Bayrou a suscité de vives interrogations chez la plupart des économistes interrogés par La Tribune.

La bataille de la réindustrialisation est loin de se jouer uniquement sur le plan économique. Au-delà des incantations pour le Made in France scandées pendant la dernière campagne électorale, les derniers résultats à la présidentielle rappellent que la désindustrialisation a laissé des séquelles profondes sur de nombreux territoires.

La progression spectaculaire du Rassemblement national (RN) dans une trentaine de départements contre seulement deux en 2017 laisse augurer des perspectives bien assombries sur le plan politique pour le président de la République et son futur gouvernement. Dans une récente étude pour la fondation Jean Jaurès, le directeur du département Opinion chez Ifop Jérôme Fourquet avait montré que les intentions de votes chez les ouvriers en faveur du FN/RN avaient quasiment triplé en près de 30 ans, passant de 17% en 1988 à 45% en 2021.

Sur cette période, le nombre d’emplois industriels a dégringolé en France, passant de 4,5 millions à 3,1 millions, soit une chute spectaculaire de 45%. Et durant le quinquennat Macron, l’industrie a encore perdu des emplois (environ 4.000 emplois en moins) entre la fin du T2 2017 et la fin de l’année 2021 selon les derniers chiffres de l’Insee. « Entre 1974 et 2018 les branches industrielles ont perdu près de la moitié de leurs effectifs (2,5 millions d’emplois), l’industrie ne représentant plus aujourd’hui que 10,3 % du total des emplois », explique le dernier rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la désindustrialisation.  En parallèle, la part de l’industrie dans le produit intérieur brut (PIB) a continué de s’effondrer au cours des dernières décennies.

La réindustrialisation : Enjeu majeur de Macron II

La réindustrialisation : Enjeu majeur de Macron II

 

À quelques jours de l’officialisation de son élection à l’Elysée, Macron doit choisir un ou une ministre en charge du Made in France. Rien n’est encore tranché à ce stade selon nos informations alors que le prochain gouvernement doit être annoncé dans les prochains jours. Le résultat des élections législatives au mois de juin pourrait déterminer le choix du président sur cette question brûlante de la réindustrialisation. ( la « Tribune »)

Au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, les salariés de l’emblématique fonderie de la Sam ont quitté dans la douleur leur usine implantée dans l’Aveyron après 154 jours d’occupation. Cette usine sous-traitant de Renault est le symbole d’un premier quinquennat marqué par des fermetures d’usines et des milliers de postes détruits dans l’industrie tricolore déjà foudroyée par plusieurs décennies de délocalisations.

Il faut dire que la pandémie a laissé de profondes traces sur le tissu productif hexagonal. Après plusieurs confinements à répétition et des pagailles en série sur les chaînes d’approvisionnement, l’industrie a payé au prix fort les répercussions économiques et sociales de cette maladie infectieuse.

L’invasion russe en Ukraine depuis le mois de février et les nouveaux confinements en Chine ont une nouvelle fois plongé l’industrie européenne dans un épais brouillard. Au lendemain de l’éclatement du conflit, le gouvernement avait réuni en urgence les grandes filières industrielles tricolores pour faire un inventaire des problèmes rencontrés par les entreprises.

L’exécutif a finalement répondu par un plan de résilience dont certaines mesures doivent permettre d’amortir une partie du choc énergétique mais cette enveloppe ne devrait pas suffire. En attendant la nomination d’un prochain gouvernement prévu dans les jours à venir, Emmanuel Macron sait qu’il devra absolument accélérer sur la réindustrialisation de l’économie tricolore s’il ne veut pas se retrouver à nouveau en fortes difficultés.

À ce stade, il est encore trop tôt pour savoir si un ou une membre du prochain gouvernement obtiendra un poste de ministre de l’industrie ou de secrétaire d’Etat. D’après plusieurs sources interrogées à Bercy, rien n’est encore tranché pour l’heure. Emmanuel Macron a choisi de jouer la montre avant d’annoncer la nomination du prochain gouvernement dans les jours à venir.

Il faut rappeler que l’industrie n’a pas toujours occupé une place de premier ordre sous le premier quinquennat Macron. En 2017, le président de la République, chantre de « la start-up nation » n’avait pas attribué de portefeuille spécifique au moment de la nomination de son premier gouvernement. Entre 2017 et octobre 2018, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire était en charge de l’industrie mais il n’y avait pas de portefeuille spécifique. Ce qui était une première depuis 1886, sous la IIIe République, et la nomination d’Édouard Simon en tant que ministre du Commerce et de l’Industrie. Le dernier titulaire du portefeuille, sous la présidence de François Hollande, était le secrétaire d’État Christophe Sirurgue, parti en mai 2017.

Juste avant la crise des Gilets Jaunes en novembre 2018, Agnès-Pannier Runacher arrive à Bercy pour reprendre les dossiers de Delphine Gény-Stephann sans obtenir de maroquin propre à l’industrie. Ce n’est qu’en juillet 2020 au moment de la nomination de Jean Castex à Matignon qu’elle devient ministre déléguée à l’industrie avec des missions plus précises. Malgré cette progression dans l’ordre protocolaire ministériel, l’industrie tricolore est encore loin d’avoir retrouvé des couleurs. « La réindustrialisation ne se fait pas en claquement de doigts. Les derniers chiffres du cabinet Trendeo montrent que cette politique a porté ses fruits mais il faut continuer d’accélérer », assure un proche de l’exécutif.

A l’exception des impôts de production et de mesures favorables à l’offre, le programme d’Emmanuel Macron présenté à la mi-mars à Aubervilliers devant des centaines de journalistes ne comporte pas de stratégie précise en matière de politique industrielle.  »Le programme de Macron est assez creux sur le thème de l’industrie. C’est un programme technique mais il n’y a pas de vision très claire », explique Anaïs Voy-Gillis, docteur en géographie et auteur avec Olivier Lluansi de l’ouvrage « Vers la renaissance industrielle », (Editions Marie B).  »C’est bien de baisser les impôts de production mais elles sont aussi une ressource pour les collectivités locales alors que la décentralisation est une forte demande des citoyens », ajoute-t-elle.

Il faut dire que le président de la République avait déjà dessiné à l’automne les contours des principales mesures pour l’industrie à l’occasion d’une grande présentation à l’Elysée du plan France 2030. Devant un parterre de ministres, chefs d’entreprise, économistes et étudiants, Emmanuel Macron avait posé les jalons du programme industriel pour les cinq prochaines années.

Doté d’une enveloppe de 30 milliards d’euros, ce plan est destiné à soutenir notamment les petits réacteurs nucléaires (1 milliard), l’avion bas carbone (4 milliards d’euros), les énergies renouvelables (500 millions d’euros), la décarbonation de l’industrie, l’agriculture et l’agroalimentaire (2 milliards d’euros) ou encore la santé (7,5 milliards d’euros).

Après plusieurs mois d’hésitations, c’est finalement le député de la République en Marche Bruno Bonnel qui est en charge du pilotage de ce plan. Pour Anaïs Voy-Gillis,  »le plan France 2030 manque encore de profondeur. Comment ce plan va-t-il s’articuler dans les filières ? Beaucoup de petites entreprises ont des solutions opérationnelles par rapport aux grands groupes. Comment ces petites entreprises peuvent-elles se trouver une place dans les écosystèmes ?  Comment on rapatrie des chaînes de valeur en Europe ?  Le plan France 2030 pose encore beaucoup de questions. « 

 

Réindustrialiser dans le contexte du changement climatique, un défi économique colossal pour le prochain quinquennat

La multiplication des catastrophes climatiques à l’échelle du globe accélère la nécessité pour les Etats développés de réindustrialiser leurs économies tout en prenant en compte l’impact environnemental. Sur ce point, la transition apparaît déjà comme un chantier colossal pour le prochain quinquennat. Il s’agit de réindustrialiser l’économie tricolore tout en respectant les engagements de la France en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de lutte contre le réchauffement climatique. Et sur tous ces sujets sensibles, l’Etat français est loin d’être exemplaire.

En 2021, la justice a condamné l’Etat pour inaction climatique et l’a obligé à « réparer le préjudice écologique dont il est responsable », avant 2022 dans sa décision dévoilée à l’automne dernier. Dans ce contexte, les marges de manoeuvre du prochain gouvernement seront particulièrement étroites.

« Dans le programme d’Emmanuel Macron, il n’y a pas vraiment de lien entre la réindustrialisation et la question environnementale », regrette Anaïs Voy-Gillis.  »La décarbonation de l’industrie n’est qu’un aspect de ce thème majeur. La biodiversité par exemple n’a pas été abordée alors que c’est un enjeu essentiel ».

De son côté, l’économiste du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) Thomas Grjebine, estime dans un récent entretien accordé à La Tribune  »qu’il n’est pas évident de concilier la transition écologique avec la réindustrialisation de l’économie française. Il n’est en effet pas clair aujourd’hui si cette transition est une opportunité pour notre tissu industriel ou si au contraire cela risque de conduire à un choc d’offre très négatif (on va mettre au rebus une partie du capital). »

Le retour en force de la planification

La pandémie et l’urgence climatique ont rappelé la nécessité de mettre en place des filières stratégiques dans le domaine de la santé et de la transition énergétique. Lors de la présentation de son programme, le président alors candidat avait dessiné les grands objectifs de cette politique économique.

« J’assume d’avoir une volonté de planification, qu’il s’agisse de la production d’énergie, comme du déploiement de nouvelles filières industrielles, et de décliner ensuite ces objectifs par territoire en laissant la liberté d’adaptation. Dans ce contexte-là, l’Etat aura à reprendre en main plusieurs aspects de la filière énergétique [...] Nous aurons à reprendre le contrôle capitalistique de plusieurs secteurs industriels », a déclaré Emmanuel Macron lors de la présentation de son programme. Les regards et les spéculations se tournent forcément vers EDF, et le scénario d’une nationalisation du géant français de l’électricité n’est pas exclu, après l’annonce en février de lancer la construction de six réacteurs EPR, plus huit en option.

Après le premier tour de la présidentielle, le président s’était même engagé à ce que son Premier ministre soit « directement chargé de la planification écologique » s’il était réélu, reprenant un terme utilisé par Jean-Luc Mélenchon arrivé sur la troisième marche du podium.

Cette planification autrefois largement critiquée est aujourd’hui réclamée par des industriels.  »C’est un thème important repris sur l’ensemble de l’échiquier politique. Beaucoup de secteurs énergétiques comme le nucléaire doivent passer par une forme de planification et de soutien public. C’est une bonne chose de sortir du dogme libéral et de la vision plus orthodoxe pour aider certains projets industriels. La France ne peut pas être présente dans tous les domaines. La planification est devenue relativement consensuelle », avait expliqué à La Tribune il y a quelques semaines l’économiste de l’université de Californie François Geerolf.

De son côté, Anaïs Voy Gillis estime que « la planification apparaît surtout comme un outil technique dans le programme de Macron. On ne comprend pas vraiment l’objectif poursuivi. Comment on accompagne socialement et économiquement ces transitions ? Comment repositionne-t-on les sites industriels en difficulté ? » Il faut dire que la mise en oeuvre du Haut-Commissariat au plan en septembre 2020 sous la houlette de François Bayrou a suscité de vives interrogations chez la plupart des économistes interrogés par La Tribune.

La réindustrialisation, un enjeu politique majeur

La bataille de la réindustrialisation est loin de se jouer uniquement sur le plan économique. Au-delà des incantations pour le Made in France scandées pendant la dernière campagne électorale, les derniers résultats à la présidentielle rappellent que la désindustrialisation a laissé des séquelles profondes sur de nombreux territoires.

La progression spectaculaire du Rassemblement national (RN) dans une trentaine de départements contre seulement deux en 2017 laisse augurer des perspectives bien assombries sur le plan politique pour le président de la République et son futur gouvernement. Dans une récente étude pour la fondation Jean Jaurès, le directeur du département Opinion chez Ifop Jérôme Fourquet avait montré que les intentions de votes chez les ouvriers en faveur du FN/RN avaient quasiment triplé en près de 30 ans, passant de 17% en 1988 à 45% en 2021.

Sur cette période, le nombre d’emplois industriels a dégringolé en France, passant de 4,5 millions à 3,1 millions, soit une chute spectaculaire de 45%. Et durant le quinquennat Macron, l’industrie a encore perdu des emplois (environ 4.000 emplois en moins) entre la fin du T2 2017 et la fin de l’année 2021 selon les derniers chiffres de l’Insee. « Entre 1974 et 2018 les branches industrielles ont perdu près de la moitié de leurs effectifs (2,5 millions d’emplois), l’industrie ne représentant plus aujourd’hui que 10,3 % du total des emplois », explique le dernier rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la désindustrialisation.  En parallèle, la part de l’industrie dans le produit intérieur brut (PIB) a continué de s’effondrer au cours des dernières décennies.

Un manque majeur de culture scientifique

Un manque majeur de culture scientifique 

 

L’anthropologue Katia Andreetti et le député (MoDem) Philippe Berta préconisent, dans une tribune au « Monde , extrait», le lancement d’« états généraux de la culture scientifique et technique », pour mieux lutter contre le complotisme et mettre la science à portée de tous.

 

Tribune

 

Collective, intersectorielle et intergénérationnelle, la crise sanitaire a marqué de son sceau l’histoire mondiale. Science, santé et technologie se sont imposées comme pierres angulaires de la protection des populations et des équilibres démocratiques. Matière à penser, à conceptualiser et à rationaliser le futur, l’ébullition scientifique générée par le Covid est une avancée majeure que les pouvoirs publics doivent accompagner afin d’en faire l’une des matrices de nos politiques publiques de demain.

Le lancement d’un plan d’investissement de près de 7 milliards d’euros par le président de la République en marque les prémices. La capacité de notre recherche biomédicale, la souveraineté industrielle et sanitaire, l’investissement renforcé, l’équité d’accès aux soins, l’impulsion stratégique de l’innovation en santé confirment que d’innovantes trajectoires se dessinent. Il est temps que nos politiques en prennent conscience !

Anticiper les situations futures

Les sciences sont plurielles et mobilisent des méthodologies spécifiques et interdépendantes, des technologies de pointe, des professionnels qualifiés, des écosystèmes de recherche et exigent des investissements stratégiques audacieux. Face à la célérité de la recherche et des mutations sociales, un grand nombre de nos lois sont, de facto, juridiquement caduques, en témoigne la révision de la loi de bioéthique qui, pour ses aspects scientifiques, est loin du tempo imposé par le rythme des découvertes scientifiques. A contrario, si les avancées entrevues par la loi de programmation pluriannuelle de la recherche sont une première esquisse, elles impliquent d’aller plus loin. Politique et science doivent coordonner leurs temporalités dans des réalités sociétales : un défi pour les décideurs politiques, une nécessité pour renforcer la connaissance scientifique de tous.

 

Instructifs sont les maux imposés par la crise aux mondes scientifique, médical et socio-politique. Leurs analyses tant qualitatives que quantitatives sont, plus que jamais, déterminantes afin d’anticiper les situations futures et la vie post-Covid. Quant aux mécanismes opérationnels, ils représentent de fertiles laboratoires d’idées, des pôles d’excellence pour l’élaboration de projets ambitieux. L’acculturation scientifique en est un. La pandémie le démontre : notre société française souffre d’un déficit d’acculturation scientifique majeur. Mus par des raisons qui leur appartiennent, on a vu des politiques et des médecins parler science, la multiplication d’infox, le défilé « d’experts » sur les chaînes d’information en continu, le tout faisant perdre à la science ce qui fait son essence : son indépendance. Une belle affaire pour les complotistes, les extrémistes et les populistes.

France : un manque majeur de culture scientifique

France : un manque majeur de culture scientifique 

 

L’anthropologue Katia Andreetti et le député (MoDem) Philippe Berta préconisent, dans une tribune au « Monde , extrait», le lancement d’« états généraux de la culture scientifique et technique », pour mieux lutter contre le complotisme et mettre la science à portée de tous.

 

Tribune

 

Collective, intersectorielle et intergénérationnelle, la crise sanitaire a marqué de son sceau l’histoire mondiale. Science, santé et technologie se sont imposées comme pierres angulaires de la protection des populations et des équilibres démocratiques. Matière à penser, à conceptualiser et à rationaliser le futur, l’ébullition scientifique générée par le Covid est une avancée majeure que les pouvoirs publics doivent accompagner afin d’en faire l’une des matrices de nos politiques publiques de demain.

Le lancement d’un plan d’investissement de près de 7 milliards d’euros par le président de la République en marque les prémices. La capacité de notre recherche biomédicale, la souveraineté industrielle et sanitaire, l’investissement renforcé, l’équité d’accès aux soins, l’impulsion stratégique de l’innovation en santé confirment que d’innovantes trajectoires se dessinent. Il est temps que nos politiques en prennent conscience !

Anticiper les situations futures

Les sciences sont plurielles et mobilisent des méthodologies spécifiques et interdépendantes, des technologies de pointe, des professionnels qualifiés, des écosystèmes de recherche et exigent des investissements stratégiques audacieux. Face à la célérité de la recherche et des mutations sociales, un grand nombre de nos lois sont, de facto, juridiquement caduques, en témoigne la révision de la loi de bioéthique qui, pour ses aspects scientifiques, est loin du tempo imposé par le rythme des découvertes scientifiques. A contrario, si les avancées entrevues par la loi de programmation pluriannuelle de la recherche sont une première esquisse, elles impliquent d’aller plus loin. Politique et science doivent coordonner leurs temporalités dans des réalités sociétales : un défi pour les décideurs politiques, une nécessité pour renforcer la connaissance scientifique de tous.

 

Instructifs sont les maux imposés par la crise aux mondes scientifique, médical et socio-politique. Leurs analyses tant qualitatives que quantitatives sont, plus que jamais, déterminantes afin d’anticiper les situations futures et la vie post-Covid. Quant aux mécanismes opérationnels, ils représentent de fertiles laboratoires d’idées, des pôles d’excellence pour l’élaboration de projets ambitieux. L’acculturation scientifique en est un. La pandémie le démontre : notre société française souffre d’un déficit d’acculturation scientifique majeur. Mus par des raisons qui leur appartiennent, on a vu des politiques et des médecins parler science, la multiplication d’infox, le défilé « d’experts » sur les chaînes d’information en continu, le tout faisant perdre à la science ce qui fait son essence : son indépendance. Une belle affaire pour les complotistes, les extrémistes et les populistes.

Accord Israël-Emirats: un enjeu géopolitique majeur

Accord Israël-Emirats: un enjeu géopolitique majeur

 

Spécialiste du Moyen-Orient, David Khalfa ,chercheur au Center for peace communications, à New York explique dans l’Opinion pourquoi l’accord entre Israël et les émirats un enjeu géopolitique nouveau.

Quelle est la portée de l’accord de paix signé entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU) ?

Israël est né dans le fracas de la guerre. C’était l’ennemi historique, dans la vision panarabe classique qui déniait à ce pays le droit à l’existence. Les Etats arabes avaient formulé, au sortir de la guerre de 1967, les fameux trois non de la « résolution de Khartoum » : non à la paix avec Israël, à la reconnaissance d’Israël et à toute négociation avec Israël. De ce point de vue, l’accord annoncé jeudi marque un changement d’ère et le recul du front du refus.

Ce front avait déjà été fissuré…

Oui, par l’accord de paix de 1979 entre l’Egypte et Israël puis par le traité de paix israélo-jordanien de 1994. Les pays arabes conditionnaient désormais la normalisation de leurs relations avec Israël à la résolution du conflit israélo-palestinien selon la formule de la « terre contre la paix ». Cette position impliquait pour les Arabes un retrait israélien sur les lignes d’armistices de 1949. La signature des accords d’Oslo a accéléré ce processus de normalisation. La décision du Conseil de coopération du Golfe regroupant six monarchies (Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Oman, Bahreïn, EAU) d’annuler le boycott des entreprises ayant des relations commerciales avec Israël et l’ouverture de missions diplomatiques israéliennes au Qatar ou à Oman traduisaient cet élan. L’adoption de l’« initiative arabe de paix » du roi Abdallah d’Arabie saoudite, en 2002, constituait une nouvelle étape mais le principe « terre contre la paix » était maintenu tout comme la position traditionnelle sur les réfugiés. Les sceptiques doutaient qu’une authentique normalisation puisse voir le jour en l’absence de concessions significatives d’Israël sur le dossier palestinien. Les pays arabes préféreraient s’en tenir à des relations discrètes au nom d’intérêts stratégiques communs, particulièrement dans la lutte contre les ambitions régionales iraniennes. On se bornait à l’adage : « L’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Cet accord est donc le prélude à une profonde évolution du jeu géopolitique régionale.

Comment a-t-il été formalisé ?

Dans le plus grand secret entre Donald Trump, Mohammed ben Zayed et Benjamin Netanyahu, via le leurs conseillers respectifs depuis environ un an et demi. Ni Benny Gantz, vice-premier ministre et ministre de la Défense d’Israël, ni son collègue des Affaires étrangères, Gabi Ashkenazi, ne semblent avoir été associés. Jared Kushner, conseiller de Donald Trump, a joué un rôle très important. Il a empêché le Premier ministre israélien de poursuivre son projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie. Les autres grand artisans sont l’ambassadeur émirati à Washington, Yousef al-Otaiba, proche du gendre du président américain, qui a poussé son avantage en obtenant le retrait de facto du projet d’annexion en échange de l’établissement de relations diplomatiques officielles avec Israël, et Yossi Cohen, le chef du Mossad. Kushner et al-Otaiba ont convaincu le président américain de ne pas écouter l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, favorable à l’annexion.

 

Cet accord ouvre-t-il la voie à la normalisation des relations israéliennes avec d’autres pays ?

Les Etats arabes ont jusqu’ici joué un double jeu. Ils maintenaient la fiction du refus de la normalisation avec Israël tout en encourageant discrètement le dialogue et la coopération. Des rencontres d’experts israéliens et des pays du Golfe se sont multipliées ces dernières années lors de colloques internationaux à Londres et à Washington. Les visites réciproques de représentants ou ex-responsables du renseignement se sont accélérées. On sentait cet accord venir à l’aune de certaines déclarations des dirigeants des monarchies du Golfe, notamment celles de Mohamed Ben Salmane et de Mohammed ben Zayed. Ces déclarations rompaient avec les positions anti-israéliennes traditionnelles des dirigeants nationalistes arabes. Le voyage surprise de Benjamin Netanyahu à Oman en octobre 2018 confirmait ce rapprochement de manière spectaculaire. Israël devrait normaliser, à court ou moyen terme, ses relations avec Bahreïn, Oman, le Soudan et certains pays musulmans d’Afrique.

Comment cela est-il devenu possible ?

L’accord entre les Emirats et Israël marque un changement de perception de l’Etat juif dans le monde arabe. Israël n’est plus considéré par ces pays comme une menace mais comme une force stabilisatrice dans une région volatile et chaotique. Par ailleurs, Israël est une puissance militaire, technologique et économique avec laquelle il faut compter et donc coopérer, en particulier dans le contexte des redéploiements américains au Moyen-Orient. Les monarchies pétrolières et gazières ont compris que le cours des hydrocarbures resterait durablement bas et qu’elles devaient moderniser leurs économies en diversifiant leurs exportations. Israël peut les y aider. L’accord entre Jérusalem et Abu Dhabi évoque d’ailleurs un volet technologique et économique.

Israël se trouve-t-elle dans une nouvelle alliance géopolitique ?

Les rapports de force sont en train d’évoluer. Plusieurs pays arabes sunnites veulent formaliser une alliance de revers avec Israël afin de contrer les ambitions régionales de l’alliance qataro-turque et de l’Iran. Ce dernier est considéré comme le problème de sécurité nationale numéro 1 par les principales puissances sunnites de la région. La Turquie n’a pas tardé à réagir dénonçant le « comportement hypocrite » et la trahison à la cause palestinienne des Emirats arabes unis. Et Téhéran qualifie cet accord de «dangereux » et «illégitime ».

Le timing de cet accord est parfait pour Trump et Nethanyahu…

Il arrive au meilleur moment pour le président américain, en quête d’une réélection mais en perte de vitesse dans les sondages. Tous deux sont par ailleurs accusés d’avoir mal géré la pandémie de Covid-19. Donald Trump, qui a pour l’heure échoué à arracher un accord en Corée du Nord et n’est pas parvenu à faire revenir les Iraniens à la table des négociations, tient son premier succès de politique étrangère. Son rival démocrate, Joe Biden, n’a pu que saluer cet accord. C’est aussi une victoire diplomatique pour Benjamin Netanyahu. Ce dernier était également dans une mauvaise passe, sa coalition bat de l’aile faute d’arriver à établir un budget pluriannuel. Mais il doit maintenant faire face à la grogne du mouvement des colons et à l’opposition de la droite dure qui dénonce une trahison de ses promesses électorales. Le Premier ministre israélien tente de limiter la casse en évoquant une simple « suspension » du projet d’annexion quand Trump parle, lui, d’abandon.

Cet accord aura-t-il un impact sur la politique étrangère de la France ?

La France maintient la fiction diplomatique d’une solution à deux Etats pour résoudre le conflit israélo-palestinien, selon des paramètres qui ne correspondent plus à la réalité du terrain. Elle souhaite la reprise des négociations entre Israéliens et Palestiniens alors qu’une majorité de la population, de part et d’autre, n’y croit plus. Sa position médiane de soutien à la sécurité d’Israël tout en promouvant la cause palestinienne sera plus difficile à tenir, d’autant que son allié émirati a choisi son camp. Toute relance des négociations bute d’ailleurs sur l’incapacité du Fatah et du Hamas à se mettre d’accord pour de nouvelles élections. Le Mouvement national palestinien est en perte de vitesse dans le monde arabe. Son leadership est divisé, corrompu et impopulaire. Seul un renouvellement générationnel permettrait de sortir de l’impasse. Mahmoud Abbas, le patron de l’Autorité palestinienne, a choisi une stratégie visant à internationaliser le conflit et isoler Israël, qui se retourne aujourd’hui contre lui. Il est plus isolé que jamais.

 

Chine : le danger majeur

Chine : le danger majeur

 

. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*). Évoque dans la Tribune les dangers que représente la Chine, des dangers économiques évidemment mais aussi politiques car le pouvoir se trouve en position de faiblesse et pourrait s’arc-bouter davantage sur un nationalisme aventureux. En effet, la croissance s’est écroulée et le nombre de chômeurs, lui ,s’est envolé. D’où la nécessité de trouver des boucs émissaires et de raidir les relations économiques et diplomatiques.

 

 

« Inutile d’épiloguer sur l’origine du coronavirus. Si son origine est le marché de Wuhan, la Chine est une puissance dangereuse incapable de maîtriser la relation délicate entre tradition (un marché d’échoppes traditionnelles) et modernité (la mondialisation); si la pandémie à pour origine la fuite accidentelle d’un laboratoire de Wuhan, la Chine est une puissance biotechnologique dangereuse ne maîtrisant pas les protocoles de base de la recherche scientifique ; d’où que vienne l’improbable créateur d’un imaginaire complot armé du coronavirus, Pékin dirige une puissance dangereuse s’il n’a pas décelé l’origine de cette conjuration qui ressemblerait à « la machination Voronov ».

Où que soit la vérité, le vecteur de la mauvaise nouvelle est surtout dangereux pour lui-même tant le retour de flamme contre le bouc émissaire qu’est Pékin sera pour longtemps présent dans la psychologie terrienne. C’est-à-dire que la Chine est perdante car responsable des morts et qu’ils sont plus nombreux à l’étranger ; perdante dans les médias ; perdante car ses ennemis naturels profitent de l’aubaine pour l’affaiblir ; perdante car la crise lui coûte beaucoup d’argent ; perdante parce que la crise révèle des faiblesses et de futures failles dans ses accès aux ressources naturelles dans les pays qu’elle a involontairement contaminés ; perdante car sa culture millénaire, par exemple celle de ses croyances médicinales, a perdu du respect, la Chine moderne a fait perdre la face de la tradition de ses propres ancêtres ; perdante car si elle veut  les mêmes jouets que les autres pays, elle va devoir regagner la confiance de la terre entière par une exigence intérieure supérieure sans provoquer d’implosion ; perdante parce que le monde veut désormais être plus souverain et moins dépendant de la Chine.

Ce dernier aspect résonne en France par la prise de conscience que ce sont la DGSE, la CIA et d’autres services de renseignement qui avaient raison de souligner la trahison de la bourgeoisie d’État, la trahison des clercs. Celle qui a entre autres provoqué la pénurie de masques. Celle-là même qui d’une manière plus large a traité les experts de l’intelligence économique qui témoignaient de la désindustrialisation de l’Hexagone de manipulateurs d’une bêtise coûteuse, et les tenants d’un capitalisme souverain d’agitateurs d’une illusoire guerre économique. A l’heure du bilan, la vérité est offensive : ils avaient tort, nous avions raison, mais aujourd’hui le pays tout entier paye cash la forfaiture.

De fait, si en France des voix s’élèvent pour un nouveau Conseil national de la résistance, ce n’est pas tant parce que ces gens ont des idées de réforme, mais en premier lieu parce qu’ils pensent que la libération de ce régime asphyxiant est proche.  Si le monde d’après réclame un changement c’est celui-là : réparer les erreurs, retrouver une indépendance d’esprit dans le choix d’objectifs simples, sans greenwashing et une préférence donnée à une autonomie industrielle européenne en vue d’assurer une autosuffisance à la chinoise, quoiqu’il en coûte.

_________

close

volume_off

 

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux.

Un risque majeur de propagation de l’épidémie à l’hémisphère sud (Laurence Boone ,OCDE)

Un  risque majeur  de propagation de l’épidémie à l’hémisphère sud  (Laurence Boone ,OCDE)

La chef économiste de l’organisation internationale de l’OCDE s’inquiète du risque majeur dune propagation du virus à l’hémisphère sud. Elle prévoit une récession mondiale au premier trimestre provoquée par le coronavirus Covid-19, suivie d’une reprise progressive de la croissance ( une prévision sans doute optimiste car les conséquences néfastes pourraient bien se faire sentir jusqu’à l’été NDLR). (interview dans l’Opinion)

Quel était l’horizon macroéconomique avant l’émergence du coronavirus Covid-19 ?

Nous étions sur une fin de cycle, avec une croissance mondiale stabilisée autour de 3%. Un niveau plutôt bas en dépit des politiques économiques très accommodantes mises en place. Les problèmes politiques et commerciaux pesaient sur le secteur manufacturier mais les commandes repartaient à la hausse. La consommation ralentissait, le taux de croissance de l’emploi ralentissait.

Et depuis ?

Il faut rester extrêmement prudent car beaucoup d’incertitudes demeurent. Nous avons tout de même modélisé deux scénarios. Dans le meilleur des cas, si l’épidémie se stabilise à son niveau actuel, la contraction de l’économie chinoise pèsera sur la croissance mondiale mais repartira d’ici 2021. L’impact sur la croissance mondiale serait alors de -0,5% cette année. L’autre scénario est celui d’une propagation de l’épidémie en zone Asie-Pacifique et dans les pays avancés, dans les mêmes proportions que ce que l’on a connu en Chine. L’impact serait alors plus important, de l’ordre de 1,5%. La croissance mondiale tomberait alors à 1,5% en 2020.

C’est le pire des scénarios ?

Non. Au moins deux autres sont possibles, sans que nous les ayons modélisés parce qu’ils sont plus spéculatifs. On peut imaginer une reprise rapide de l’activité en Chine avec la fin des mesures de confinement mais que cette levée arrive trop tôt ; elle pourrait alors être suivie d’une nouvelle vague de contaminations en Chine et de mesures de confinement qui feraient replonger l’économie chinoise (scénario « en W »). Mais le pire des scénarios serait celui d’une propagation de l’épidémie à l’hémisphère sud en même temps que l’hémisphère nord, avec des conséquences difficiles à estimer.

«Ce qui se passe sur les marchés nous inquiète. Il ne faudrait pas qu’une crise financière s’ajoute à la crise sanitaire»

Y a-t-il un risque de récession à court terme ?

Dans le premier scénario, le plus optimiste, le creux de la crise serait atteint au premier trimestre avec une croissance mondiale négative, croissance qui repasserait doucement en territoire positif dans les trimestres suivant. Il faudrait attendre 2021 pour retrouver le niveau de PIB que l’on attendait dans nos perspectives de novembre. Dans le second scénario – scénario de risque – le creux de la crise serait atteint au troisième trimestre, avec un PIB mondial inférieur de 1,8 point à ce qu’il serait normalement. Tous les pays touchés par des mesures de confinement souffriraient de manière à peu près égale. L’Europe et le Japon entreraient en récession, les États-Unis seraient en croissance très faible.

Que penser de la correction des marchés ?

Ce qui est en train de se passer sur les marchés nous inquiète. Il y a aujourd’hui beaucoup de dettes de faible qualité. Plus de la moitié des dettes « investment grade » [les plus sûres] émises en 2019 ont été notées BBB [la note la plus faible au sein de cette catégorie]. Il ne faudrait pas qu’une crise financière s’ajoute à la crise sanitaire.

Une relance monétaire et/ou budgétaire est-elle nécessaire ?

Il faut laisser les stabilisateurs automatiques fonctionner normalement et cibler les secteurs en difficultés (tourisme, loisirs, automobile, électronique) par des mesures comme des reports de charges et d’impôts, et des soutiens pour préserver l’emploi. Envisager également des mesures de salaire pour les professionnels de la santé. Ce n’est pas le moment de limiter ces dépenses budgétaires. Il faut accélérer les plans d’investissements qui sont prêts à être dégainés. Si la situation continue, un signe de coordination des pays au niveau du G7 ou du G20 serait très positif, tant sur les mesures de santé que sur des soutiens budgétaires et financiers, avec les banques centrales prêtes à réagir. Ce serait un signal fort. Il faut se tenir prêt économiquement, sans surréagir.

«La crise du coronavirus, c’est d’abord un choc d’offre. Mais c’est aussi un choc de demande, de confiance, avec beaucoup moins de voyageurs, touristes ou professionnels»

Comment estimer l’impact de cette crise alors que les informations sur la résistance ou la dangerosité ce virus restent parcellaires ?

Au-delà des questions de santé qui restent la première des priorités, nous avons regardé les canaux de transmission économique. Quel est l’impact des confinements ? Des mesures de quarantaine ? Des fermetures de places publiques ? La crise du coronavirus, c’est d’abord un choc d’offre qui impacte notamment les chaînes de valeur. Mais c’est aussi un choc de demande, de confiance, avec beaucoup moins de voyageurs, touristes ou professionnels.

Mais n’est-on pas en train de donner des chiffres au doigt mouillé ? Le mot « incertitude » revient 17 fois en 17 pages dans la note de l’OCDE…

Nous restons en effet très prudents. On regarde les canaux de transmission mais il est vrai que nous ne connaissons pas tous les scénarios. On essaye simplement d’anticiper. Il est important de ne pas ajouter une crise économique et financière à une crise sanitaire. Nous sommes la première institution internationale à sortir une étude. La Banque centrale européenne devrait le faire la semaine prochaine, suivie par la Fed et la Banque du Japon. Nous cherchons tous l’équilibre.

Qu’est-ce qui a changé depuis la crise du Sras en 2003 ?

Principalement le fait que le poids de la Chine dans l’économie mondiale a été multiplié par trois. La crise financière de 2008 a aussi été importante pour trois raisons. Depuis, un arsenal d’outils a été mis en place pour faire face plus rapidement à des chocs économiques assez forts. Par ailleurs, les politiques monétaires sont beaucoup plus souples et soutiennent davantage l’économie. Enfin, les banques sont plus solides après la vague de consolidation de leurs fonds propres.

Le monde est-il trop dépendant de la Chine ? Faut-il, comme l’appel de ses vœux Bruno Le Maire, relocaliser les usines de production en France ou en Europe ?

Trop je ne sais pas, très dépendant de la Chine c’est une certitude. Un exemple : 27% de la valeur ajoutée dans les ordinateurs et les systèmes électroniques vient de Chine. Les États-Unis, qui représentent 20% du secteur, importent de Chine 24% des pièces qui forment les composants qu’ils fabriquent eux-mêmes. Je pourrai aussi citer les secteurs de l’automobile, de la pharmacie ou du tourisme. Les voyageurs et touristes chinois pèsent lourd dans le monde, par exemple un point de PIB en Australie.

La France doit rester un acteur majeur du spatial européen » (Frédérique Vidal)

La France doit  rester un acteur majeur du spatial européen » (Frédérique Vidal)

 

La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, descend la place de la France en matière de développement spatial (interview dans la tribune)

 

2019 est une année chargée pour les questions spatiales avec en point d’orgue la conférence ministérielle de l’Agence spatiale européenne (ESA), dont l’objectif est de définir les priorités stratégiques et les financements qui vont avec. Quelles vont être les priorités de la France au conseil des ministres de l’ESA ?

FRÉDÉRIQUE VIDAL - Ce qu’il faut déjà rappeler, c’est à quel point l’Agence spatiale européenne est importante pour l’Europe et la France, leur permettant d’être des leaders du secteur spatial, dans le domaine des lanceurs comme dans celui des satellites : les lanceurs Ariane, les constellations Galileo et Copernicus, la sonde Rosetta… Lors de cette conférence ministérielle, le sujet central porté par la France sera celui de l’innovation. Comment l’Europe sur ces sujets d’innovation doit-elle faire pour rester un leader mondial ? Nous devons aussi penser davantage à l’utilisation des données générées par les satellites conçus et lancés par l’Europe et stimuler le développement de projets fondés sur leur exploitation. Penser à tout ce qu’on appelle le secteur aval, et qui va connaître un développement massif dans les prochaines années.

Pouvez-vous donner des exemples précis ?
Pour soutenir l’innovation, nous avons créé ArianeWorks, qui est une plateforme d’innovation de rupture d’un genre nouveau. Mon objectif est d’aider tout l’écosystème de startups New Space à se développer, en lien avec l’industrie et le Cnes. Que ce soit sur des sujets d’agriculture, avec l’utilisation des données satellitaires pour mieux gérer les sols et mieux prévoir la façon d’organiser les cultures ; que ce soit sur les questions de climat, avec l’observatoire que le Cnes est en train de monter au niveau mondial avec de nombreuses autres agences ; que ce soit sur les véhicules autonomes, avec le soutien d’exploitation des données de Galileo. Sur tous ces sujets, il faut maintenant qu’on tire profit des investissements faits au niveau des États membres, de l’ESA et de la Commission européenne.

Comment jugez-vous l’écosystème spatial français dans le domaine de l’innovation, notamment dans les data ? Est-ce qu’il vous paraît complet et voyez-vous des améliorations à apporter ?

Il y a toujours des améliorations à apporter, mais cet écosystème est vraiment dynamique. On a la chance d’avoir de nombreuses start-up dans le milieu des données, des calculs, dans l’algorithmique. On bénéficie d’un fonds très important de connaissances et d’expertise dans ces domaines-là, et cela permet d’alimenter la création de start-up, y compris d’ailleurs par des étudiants, des jeunes docteurs ou des chercheurs qui s’impliquent dans la création de start-up à partir de données du spatial.

En dépit de notre proximité avec l’Allemagne, il existe une réelle compétition entre Paris et Berlin dans le spatial. La France doit-elle réaffirmer son leadership spatial sur l’Europe à l’occasion de la ministérielle ?

La France est l’un des pays pionniers sur les questions spatiales, avec le premier programme de lanceur engagé en 1965. Nous avons une agence spatiale en France, le CNES, qui est un support très important à la recherche et aux industriels tant sur les lanceurs que sur les satellites. C’est normal que la France souhaite avoir un rôle de leader. Maintenant, il y a plusieurs grandes nations spatiales en Europe, notamment la France, l’Allemagne et l’Italie qui, à elles trois, contribuent à 85 % du budget d’Ariane 6. Il est crucial pour la France de rester un acteur majeur du spatial européen, et c’est tout aussi important que nos partenaires, Commission européenne comme États membres, restent fortement impliqués dans le spatial. Cela ne fait aucun doute dans l’esprit de qui que ce soit. C’est ce qui fait les succès européens.

Ariane 6 est-il le bon lanceur au bon moment ?

Ariane 6, qui sera porté par l’expertise d’Ariane­Group et de l’industrie européenne, sera un lanceur fiable et adapté aux besoins du marché des lancements. Il est donc primordial de terminer son développement puisque celui-ci induira une diminution du prix des lancements. Il sera environ deux fois moins cher par rapport à Ariane 5.

Vega E n’est-il pas un futur concurrent d’Ariane 6 ?

Une concurrence entre acteurs européens dans ce domaine serait stérile. Les programmes Ariane 6 et Vega sont extrêmement liés, leur vocation est d’être complémentaires. Notre R&D et l’innovation sont mises en commun entre la France et l’Italie. La France a financé Vega C et l’Italie de son côté Ariane 6. Notre objectif est de disposer au niveau européen d’une gamme de lanceurs qui couvrira tous les marchés de lancement.

La réutilisation d’un lanceur, considérée comme une innovation de rupture, n’est pas donc pas à l’ordre du jour…

Nous ne devons pas nous interdire de penser à la suite. Nous proposerons d’accélérer le développement des nouvelles technologies pour préparer la suite d’Ariane 6, via le moteur réutilisable à bas coût Prometheus et les démonstrateurs d’étage récupérable Callisto et Themis. Ce sont des solutions de rupture. Notre objectif est d’être capable, à partir d’Ariane 6, d’améliorer en permanence l’offre de lancement d’Arianespace. L’Europe est en train d’achever le développement d’Ariane 6, qui sera prochainement opérationnelle, et en parallèle prépare l’avenir. Ariane 6 sera enfin un pilier très important de l’autonomie et de la souveraineté de l’Europe et de la France. L’Allemagne et la France sont d’accord sur cette stratégie. Nous nous parlons souvent avec mon homologue allemand.

Justement, la France joue le jeu de la préférence européenne. Ce qui n’est pas le cas des autres pays, dont l’Allemagne. Faut-il être plus contraignant ?

Nous devons jouer avec les mêmes règles que nos concurrents. Croyez-moi, ce sujet est une priorité et de grands progrès ont été accomplis depuis deux ans. La Commission européenne et l’ESA se sont engagées à utiliser les lanceurs européens pour leurs programmes spatiaux. Par ailleurs, des représentants de cinq États européens (France, Allemagne, Italie, Espagne et Suisse) se sont engagés lors du Conseil ministériel de l’ESA du 25 octobre 2018 à utiliser en priorité les lanceurs européens pour leurs satellites institutionnels.

La France va-t-elle également soutenir son industrie dans les satellites, qui estime être le parent pauvre de la politique spatiale française ?

Commençons par regarder qui est en tête des dernières compétitions les plus importantes dans les satellites. Ce sont des entreprises françaises. Cette industrie est essentielle et c’est pourquoi l’État l’a toujours accompagnée et a contribué à la porter au meilleur niveau mondial. Cela n’a pas de sens d’opposer les satellites aux lanceurs et vice-versa. Je le leur ai dit. Nous avons la chance d’avoir en France deux grands « satellitiers ». C’est une force. Mais de temps en temps, le fait d’en avoir deux pose des problèmes face à une compétition mondiale féroce. Ils sont conscients que, sur certains programmes, ils doivent mieux travailler et réfléchir ensemble. Ils se rendent compte eux-mêmes, au regard du marché international des satellites, que parfois le fait de rentrer dans une compétition à outrance l’un contre l’autre n’est pas le meilleur moyen pour être efficace.

Poussez-vous à un rapprochement ?

Je ne définis pas la politique industrielle et commerciale de ces entreprises à leur place. L’essentiel pour moi est que notre filière de satellites reste, dans la durée, un fleuron au meilleur niveau mondial, capable d’innover et d’exporter. Nous sommes prêts à envisager toutes les options.

Avez-vous déjà un schéma de rapprochement ?

Ce n’est pas à moi de leur dire ce qu’ils ont à faire, mais ils sont conscients, et moi aussi, qu’il y a des choses à améliorer. Toutes les options sont sur la table, à eux de faire des propositions.

Est-ce un projet à court terme ?

Il faut laisser du temps au temps. C’est à eux de réfléchir et de faire des propositions qui feront en sorte qu’en termes de compétitivité, d’innovations et d’emplois les bonnes décisions soient prises.

Et si rien n’avait avancé avant la fin de l’année ?

Je crois qu’ils sont parfaitement conscients du sujet et ils s’en parlent. Sur la question du spatial, on porte tous la même ligne.

Estimez-vous que la France doit adapter sa doctrine spatiale militaire ?

C’est une question qu’il faut poser à la ministre des Armées, Florence Parly. Mais l’espace tend à devenir un champ de confrontations. Quand on vous attaque, il ne me paraît pas illogique d’être en capacité de répliquer.

D’une façon générale, faut-il faire évoluer le principe de juste retour géographique ?

La France porte cette volonté de faire évoluer le juste retour géographique sur investissement. Principalement nous devons repenser l’industrialisation des lanceurs Ariane pour une raison simple : ce marché est désormais le cadre d’une véritable compétition internationale. Il est très important d’améliorer la compétitivité des futurs lanceurs face notamment à la concurrence américaine. Une réflexion est en cours avec l’ESA pour définir des modalités privilégiant l’optimisation du coût. La compétitivité des programmes spatiaux européens doit devenir la règle à travers une approche beaucoup plus économique.

La France a soutenu le renforcement de l’agence spatiale de l’Union européenne à Prague. Pourquoi l’ESA, soutenue par l’Allemagne, a-t-elle freiné des quatre fers ?

Peut-on vraiment penser que l’Union européenne n’est pas un acteur à part entière du spatial alors qu’elle va investir 16 milliards d’euros dans l’espace entre 2021 et 2027 ? L’UE va tirer bénéfice de la gestion et de l’exploitation des données spatiales issues des programmes européennes qu’elle a financé. Mais l’Agence spatiale européenne demeure unique par son expertise technique sur la gestion des programmes.

12



L'actu écologique |
bessay |
Mr. Sandro's Blog |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | astucesquotidiennes
| MIEUX-ETRE
| louis crusol