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Démocraties en Europe: un besoin de légitimité

Démocraties en Europe: un besoin de légitimité

par
Pierre Bréchon
Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques, The Conversation France

Avec l’usage fréquent depuis 2022 de l’article 49.3 de la Constitution pour faire plus facilement adopter des lois contestées, beaucoup de Français estiment que notre système politique est peu démocratique. Plusieurs pays européens ont vu se développer depuis deux décennies des systèmes politiques plus ou moins autoritaires, notamment en Pologne et en Hongrie. Des partis politiques de droite radicale sont de plus en plus implantés dans le paysage politique de presque tous les pays. Dans le même temps, les élites politiques, notamment les parlementaires, sont fortement critiquées : elles seraient corrompues, trop coupées du peuple, incapables d’entendre ses besoins et de faire adopter des lois efficaces. Plusieurs pays, dont la France, ont connu des révoltes de jeunes qui seraient le signe d’un mal-être sociétal. Sans compter les attentats terroristes qui fragilisent aussi les sociétés européennes. Les démocraties européennes seraient donc en crise. Au-delà des événements sur lesquels les médias concentrent leur attention, que peut-on savoir des valeurs des Européens et plus particulièrement de leur attachement à la démocratie ?

Un nombre important de pays européens sont membres de l’Union européenne. Ils sont donc censés s’organiser en conformité avec des principes fondamentaux énoncés dans les traités de l’Union. Selon l’article 2 :

« L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes ».
Beau programme, mais les enquêtes faites auprès des Européens montrent que ceux-ci sont loin d’être des citoyens aussi vertueux dans le soutien aux valeurs qui fondent l’Union que les traités l’affirment. L’ouvrage collectif que je viens de coordonner, Les Européens et leurs valeurs. Entre individualisme et individualisation, le montre clairement. Il est bâti sur l’analyse des résultats de la European Values Studies (EVS), une grande enquête faite par des chercheurs européens tous les neuf ans pour analyser les transformations des valeurs dans les différentes parties du continent (près de 60 000 interviewés dans 34 pays entre 2017 et 2020).

Les données révèlent que, contrairement à ce que beaucoup pensent, les valeurs de solidarité se développent – lentement – face aux tentations de repli individualiste. Les volontés d’autonomie et de libre choix de leur vie par les individus s’affirment très fortement dans le domaine familial, politique, dans les rapports au travail et même à la religion.

Mais l’attachement des Européens à la démocratie, question centrale de cet article, est moins évident. Plusieurs questions permettent de l’évaluer. Certes, pratiquement tous les Européens se disent adeptes du système démocratique et les trois quarts jugent important de vivre dans un pays organisé sur cette base. 57 % voudraient pouvoir davantage faire entendre leurs besoins au travail et dans leur environnement quotidien. Les attentes de démocratie sont donc élevées. Mais les critiques et l’insatisfaction domine : seulement un tiers des Européens jugent que leur pays est gouverné démocratiquement et seulement 20 % sont satisfaits du fonctionnement du système politique. Ceci est le signe d’une crise de la représentation.

Seulement 38 % de « démocrates exclusifs »

L’enthousiasme apparent des Européens à l’égard du système démocratique doit être fortement relativisé. En effet, pour beaucoup, le choix du système démocratique n’est pas exclusif. 52 % d’entre eux accepteraient un gouvernement d’experts qui prennent les décisions, 32 % trouveraient bon le pouvoir d’un leader autoritaire et 14 % pourraient même soutenir un régime militaire. Au total, il n’y a que 38 % de « démocrates exclusifs » qui trouvent bonne la démocratie mais mauvais les autres systèmes. Dans une assez large partie de la population, les valeurs démocratiques ne sont donc pas profondément ancrées. Lorsqu’une crise politique survient, la tentation peut être forte d’encourager un système anti-démocratique.

Si beaucoup d’Européens considèrent positivement la démocratie, ils n’en ont pas tous la même conception. Des caractéristiques centrales de la démocratie représentative (élections libres, droits civiques, égalité des hommes et des femmes) sont jugées essentielles par le plus grand nombre.

Certains sont aussi attachés à des aspects économiques. Pour eux, l’aide aux chômeurs, la redistribution par l’impôt, l’égalisation des revenus sont aussi des dimensions essentielles d’une démocratie. Ces attentes économiques sont plus importantes en Europe du Sud et en Russie.

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Enfin, l’enquête testait trois caractéristiques habituellement considérées comme non démocratiques : l’obéissance aux gouvernants, l’armée prenant le pouvoir, la régulation du politique par le pouvoir religieux. Certes, ces valeurs ne sont pas souvent considérées comme essentielles à une démocratie. Mais obéir aux gouvernants est considéré par 57 % de Russes et 45 % d’Européens du Sud comme une caractéristique forte de la démocratie. L’obéissance de principe aux gouvernants ne permet pas de les critiquer et de protester, ce qui est pourtant un droit fondamental dans une démocratie.

Où est-on le plus attaché à la démocratie ?

Les démocrates exclusifs sont nettement plus nombreux dans les pays nordiques, en Europe de l’Ouest et du Sud qu’à l’est du continent, notamment dans des pays qui ont adhéré à l’Union au début des années 2000. Et l’attachement exclusif à la démocratie ne semble pas avoir beaucoup varié en 20 ans.

D’après la carte, la démocratie semble assez solide en Tchéquie, Lituanie et Estonie, elle est beaucoup plus fragile en Croatie et Roumanie (seulement 10 % et 8 % de démocrates exclusifs). Cela pose particulièrement question puisqu’il s’agit de deux pays membres de l’Union, qui doivent donc respecter ses valeurs.

En Europe de l’Ouest, les Allemands et les Suisses sont nettement plus attachés à la démocratie que les Français. Ceux-ci ne sont guère plus démocrates exclusifs que la moyenne des Européens : si 89 % jugent que la démocratie est un bon système, 48 % disent la même chose pour un gouvernement des experts, 23 % pour le pouvoir autoritaire d’un homme fort et 13 % pour un gouvernement de l’armée.

En Russie, au vu du leadership poutinien, les résultats de l’enquête peuvent étonner. Le niveau de démocrates exclusifs est aussi élevé en Russie (41 %) que dans plusieurs autres pays européens, notamment la France (40 %). 81 % des Russes considèrent en effet la démocratie comme un bon système. 32 % d’entre eux accepteraient le gouvernement d’un leader autoritaire et 19 % des militaires. Le niveau de soutien à un régime d’experts est particulièrement bas par rapport à beaucoup de pays, seuls 38 % l’accepteraient, ce qui sonne comme un désaveu des technocrates de l’entourage présidentiel, jugés responsable de tout ce qui va mal.

Au total, la démocratie est donc plus fragile qu’on ne le croit dans beaucoup de pays de l’Union européenne. Les responsables politiques et les acteurs de la société civile devraient réfléchir aux moyens de renforcer l’attachement des citoyens au système démocratique. Dans un contexte où les élus sont très fortement critiqués, les démocraties ont besoin de se relégitimer.

Malaise police: une grave crise de légitimité du politique

Malaise police: une grave crise de légitimité du politique


Au-delà des faits particuliers qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits Un seul exemple, l’économie de la drogue qui pourrit de plus en plus le pays et alimente les actions criminelles désormais dans un peu près l’ensemble des villes françaises et même les villes moyennes. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

Conflit police-justice: une grave crise d’autorité et de légitimité du politique

Conflit police-justice: une grave crise d’autorité et de légitimité du politique


Au-delà des faits particuliers qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits Un seul exemple, l’économie de la drogue qui pourrit de plus en plus le pays et alimente les actions criminelles désormais dans un peu près l’ensemble des villes françaises et même les villes moyennes. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

Malaise de la police: conséquence d’une grave crise de d’autorité et de légitimité du politique

Malaise de la police: conséquence d’une grave crise de d’autorité et de légitimité du politique


Au-delà des faits particuliers qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits Un seul exemple, l’économie de la drogue qui pourrit de plus en plus le pays et alimente les actions criminelles désormais dans un peu près l’ensemble des villes françaises et même les villes moyennes. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

Le conflit police-justice révèle une grave crise de légitimité du politique

Le conflit police-justice révèle une grave crise de légitimité du politique


Au-delà des faits particuliers qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits Un seul exemple, l’économie de la drogue qui pourrit de plus en plus le pays et alimente les actions criminelles désormais dans un peu près l’ensemble des villes françaises et même les villes moyennes. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

Politique-La police révèle une grave crise de légitimité du politique

Politique-La police révèle une grave crise de légitimité du politique


Au-delà des faits individuels qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits Un seul exemple, l’économie de la drogue qui pourrit de plus en plus le pays et alimente les actions criminelles désormais dans un peu près l’ensemble des villes françaises et même les villes moyennes. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

La révolte dans la police révèle une grave crise d’autorité et de légitimité du politique

La révolte dans la police révèle une grave crise d’autorité et de légitimité du politique


Au-delà des faits individuels qui font émerger des contradictions entre le pouvoir politique et la justice, ressurgit le vrai problème de la crise d’autorité et de légitimité du politique.

L’autorité républicaine est en effet en pleine déliquescence et cela depuis des années. Progressivement, on a autorisé des prises de distance avec les règles qui conditionnent la vie en société. Tout commence souvent à l’intérieur des familles incapables de transmettre les valeurs de base puis se prolonge à l’école ou le pédagogisme a triomphé non seulement des programmes mais aussi de la discipline. La lâche suppression du service militaire a terminé le travail de destruction des liens sociétaux. Par parenthèse ce qui a transformé l’armée française en armée échantillonnaire qui serait vite balayée dans le cadre d’un conflit comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Pour preuve nos reculs successifs en Afrique face à des ennemis pourtant de moindre importance. L’ensemble de la société s’est finalement accommodé de cette prise de distance avec les règles qui permettent de concilier liberté individuelle et libertés collectives.

La police est mise en cause mais c’est l’État tout entier qui est sur la sellette en raison d’absence d’orientation claire, de moyens et de cohérence.

Le problème de fond, c’est que le politique n’a plus de légitimité. Pour preuve, plus de 50 % des électeurs refusent désormais de voter et nos élus à tous les niveaux sont souvent choisis avec un socle d’électeurs de l’ordre de 10 à 15 %. Et certains des élus se croient investis pour imposer leur idéologie alors qu’ils ne représentent qu’une minorité.

Par ailleurs on a tout fait pour affaiblir les organisations intermédiaires qui permettaient d’entretenir des liens entre le politique et les citoyens. On leur a substitué des organisations fictives composées de technocrates, de courtisans et d’arrivistes.

Du coup dans chacun des secteurs, dans chaque couche de sociétés, l’accumulation de problèmes non traités fait sauter le couvercle de la cocotte-minute un moment donné. Le pays devient le champion du monde des chienlits. Or le politique est largement responsable de cette situation d’abord parce que non légitime ensuite discrédité par sa politique clientéliste autant que par son immobilisme.

La restauration de cette légitimité est donc de l’autorité qui doit l’accompagner passe nécessairement par un retour aux pratiques démocratiques quand le pouvoir est aujourd’hui aux mains d’aventuriers incompétents, d’idéologues et de courtisans. La crise n’est donc pas celle de la police ou même de la justice mais celle de la société tout entière en panne de repères et de démocratie. Mais certains objecteront peut-être que la France a actuellement les politiques qu’on mérite. Une manière d’acter le déclin global du pays.

Macron dans le Pacifique: une légitimité anecdotique

Macron dans le Pacifique: une légitimité anecdotique

Par
Céline Pajon

chercheuse, spécialiste du Japon et de l’Indo-Pacifique à l’Institut français des relations internationales (IFRI)

Rétablir le lien entre la métropole et les territoires du Pacifique et revenir à une approche plus pragmatique sur le plan géopolitique, tels sont les enjeux du chef de l’Etat en Nouvelle-Calédonie et dans les îles océaniennes, analyse, dans une tribune au « Monde », Céline Pajon, spécialiste du Japon et de l’Indo-Pacifique.

Emmanuel Macron entreprend du 24 au 27 juillet une visite historique au cœur du Pacifique Sud. Après son passage en Nouvelle-Calédonie, il sera le premier président français à se rendre dans des îles océaniennes non françaises, Vanuatu et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il souligne ainsi un paradoxe français dans la région : une influence diplomatique toute relative, malgré des territoires (Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, la Polynésie française), la plus vaste zone économique exclusive de la région, et la présence de deux forces de souveraineté avec plus de 2 700 militaires.

La visite présidentielle vise à redéfinir une légitimité ébranlée ces derniers mois, à l’échelle nationale, par la montée en puissance des indépendantistes et, sur le plan géopolitique, par la multiplication des initiatives de coopération, sous l’égide américaine et sans la France.

En Nouvelle-Calédonie, le président cherche à restaurer la confiance, après le référendum de décembre 2021 dont la légitimité est contestée par les indépendantistes. Ces derniers refusent de se joindre aux négociations pour sortir du processus de Matignon et déterminer le futur statut de l’île. Cette paralysie institutionnelle nourrit des tensions politiques et alimente les suspicions quant à la volonté des autorités françaises de poursuivre le processus de décolonisation.

Ces critiques, tout comme les contentieux et ressentiments liés aux essais nucléaires français en Polynésie française entre 1966 et 1996, contribuent à affaiblir la position de la France dans la région. Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir des forces indépendantistes lors des élections territoriales d’avril sur le fenua relance le débat sur une plus grande autonomie de la Polynésie à l’égard de la métropole.

Le rétablissement de la confiance doit également passer par un réalignement des priorités entre Paris et ses territoires. En effet, les précédents déplacements d’Emmanuel Macron ont mis en évidence un décalage important entre les préoccupations des autorités et celles des populations locales, d’ordre économique, social et environnemental, et le discours du chef de l’Etat, centré sur la vulnérabilité des outre-mer face aux puissances prédatrices, dont la Chine, et leur rôle comme relais de la stratégie Indo-Pacifique de la France.

Les autorités françaises doivent donc s’efforcer de décliner leur approche Indo-Pacifique à l’échelle sous-régionale, en concertation étroite avec les collectivités locales élues. Un récent rapport d’information de l’Assemblée territoriale de Polynésie, en coopération avec la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna, a bien montré que l’approche Indo-Pacifique, jusqu’alors définie par Paris, avait engendré confusion et frustration, alors que les territoires sont désireux de se saisir de ce concept et de se l’approprier pour défendre leurs propres intérêts.

Rejet de Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

Rejet de Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

par Patrick Charaudeau
Professeur émérite en Sciences du langage, Université Sorbonne Nord, chercheur au CERLIS (CNRS), Paris Cité, Université Sorbonne Paris Nord dans The Conversation

« L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple et la foule n’a pas la légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus », a déclaré le chef de l’État devant les parlementaires de Renaissance, mardi 21 mars. Cela a provoqué nombre de réactions tant de la part des différentes autorités politiques et syndicales que de penseurs du politique, dans diverses tribunes journalistiques. Il reste cependant quelque chose à souligner : ce qui est en cause dans les rapports de force entre gouvernants et gouvernés n’est pas affaire de légitimité mais affaire de crédibilité.

La légitimité, en son origine, désigne l’état de celui qui est reconnu par la loi (lex, legis), puis, dans le vocabulaire politique au XVIIe siècle, l’état du souverain qui est détenteur d’un pouvoir reconnu par tous.

Dans un régime monarchique, ce pouvoir est hérité ; dans un régime démocratique, il est attribué. Dans ce dernier cas, on voit que la légitimité se fonde sur un principe et reconnaissance : on est légitimé par le corps social, du droit à agir ou à parler au nom d’une position et d’une finalité qui sont acceptées par la majorité. La légitimité se soutient d’une croyance collective, et elle est fondée en raison. On n’est pas légitime par soi-même, on est légitime parce qu’on est reconnu digne de représenter ce qui est instauré et reconnu par la collectivité.

Dans un régime démocratique, la légitimité politique est entre les mains d’un collectif, le peuple, qui, reconnaissant le droit des individus à se construire une destinée collective, s’attribue à lui-même le droit de gouverner pour son propre bien, le bien commun.

Cette souveraineté ne pouvant s’accomplir par la gouvernance de la totalité d’un peuple, elle se transforme en souveraineté représentative qui octroie une légitimité par mandatement, à travers l’instauration d’un système de délégation de pouvoir, les représentants issus de ce système de délégation devenant comptable de ce pouvoir devant ceux qui le leur ont attribué, une légitimité, selon le sociologue Max Weber, à la fois « légale et traditionnelle », « reposant sur la croyance en la légalité des règlements » ; une légitimité évaluable, parce qu’elle est fondée sur une organisation reconnue et régie par des normes institutionnelles qui ont à la fois une valeur juridique et symbolique, comme c’est la cas de la Constitution française.

Ainsi, le chef d’État mandaté au terme d’un processus de représentation tient sa souveraineté d’une puissance qui se trouve au-dessus de lui, qui l’a investi en cette place, le délègue et en même temps le protège. Il n’est jamais que le porte-parole d’une voix collective, l’ensemble des citoyens représentant la souveraineté populaire.

Il est donc en quelque sorte sous tutelle, mais il est en même temps la puissance tutélaire elle-même, car, en tant que dépositaire de celle-ci, il se voit obligé de coller à elle-même, voire à se fondre en elle. Sa légitimité se fonde, selon le rêve rousseauiste repris par la philosophe Hannah Arendt, sur une « volonté commune des hommes de vivre ensemble » en construisant une loi commune.

Mais alors, qu’en est-il du mandant, le peuple qui, par un acte de délégation de pouvoir donne le droit d’agir en son nom ? Il est porteur d’une voix collective de « demande sociale » qui s’exprime à travers sondages, manifestations et divers mouvements sociaux, et se constitue, à la fois, en donateur et bénéficiaire de sa propre quête de bien-être social. C’est là sa légitimité de peuple citoyen. Mais c’est en réagissant et en répondant à une offre politique d’idéalité sociale, ce qui fait que la relation entre l’offre politique et la demande sociale est d’ordre contractuel.

Un « contrat moral » qui oblige chacun des partis : le mandataire à respecter les termes du contrat, le mandant à lui faire confiance, car tout acte de délégation d’une représentation implique un acte de confiance de la part de celui qui délègue.

Acte de confiance, donc, mais en même temps, acte de surveillance. Car tout mouvement de confiance exige de l’autre qu’il se porte garant du contrat et du pouvoir qui lui est remis. Ainsi le peuple citoyen est-il légitime dans son activité de surveillance, surtout lorsqu’elle est organisée comme ce fut le cas de l’affaire du « sang contaminé », ce scandale d’État, qui, durant les années 1980-90, sous l’impulsion des associations des victimes et hémophiles, passa par les diverses instances judiciaires jusqu’à la Cour de justice de la République, révéla les faillites de l’État protecteur et se solda par des peines au civil et au pénal avec indemnisation des victimes.

En démocratie, le citoyen, comme le dit le philosophe Jacques Derrida « prend le droit de tout critiquer publiquement », il dispose en quelque sorte d’un « droit de regard ». Ainsi s’instaure un rapport de forces entre pouvoir et contre-pouvoirs dans lequel se confrontent deux puissances : la puissance politique et la puissance citoyenne. Ainsi s’affrontent deux légitimités : celle, politique, qui a force de la Loi, voire de coercition, laquelle est issue de la délégation de pouvoir ; celle qui représente la force mandatrice du peuple citoyen dans son activité de surveillance, laquelle l’autorise à évaluer, critiquer, protester, revendiquer et éventuellement révoquer.

C’est ce que semble, ou veut, ignorer Emmanuel Macron. Il a raison de dire que « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus ». Mais il semble, ou veut, ignorer que, les mouvements sociaux qui s’élèvent contre le projet de loi sur les retraites ne constituent pas une foule. Dès lors qu’une masse d’individus s’organise à travers les organisations syndicales, elle s’institue en peuple citoyen légitime qui, dans le jeu de la souveraine populaire, reprend son droit de vigilance, en s’autorisant à interpeller le chef de l’État qu’il a mandaté, et à exiger de lui un autre mode de gouvernance.

Il n’y a pas de démocratie sans possibilité de contre-pouvoir. Certes l’action politique est de l’ordre du possible et l’action citoyenne de l’ordre du souhaitable. Mais dans l’antagonisme entre pouvoir et contre-pouvoir, intrinsèque au régime démocratique, chacune des parties s’oblige à entrer dans le jeu de la régulation sociale. Il y a donc ici confrontation entre deux types de légitimité.

Si le mouvement citoyen doit trouver son mode d’action, le chef de l’État, responsable, doit s’obliger à jouer le jeu de la régulation. Ce n’est manifestement pas la conception d’Emmanuel Macron. Les deux légitimités sont ici en face à face au nom même de la démocratie.

En revanche, il en va de la crédibilité de chacune des parties. La légitimité n’est pas suffisante à qui veut exercer un pouvoir. Dire qu’on a été légitimement élu ne veut pas dire que l’on soit crédible. On peut être légitimé et perdre du crédit, et, à l’inverse, un leader peut avoir du crédit sans qu’aucun système organisationnel ne le légitime, comme c’est le cas des leaders charismatiques.

Le représentant politique est donc condamné à réactiver en permanence sa crédibilité. C’est que la crédibilité politique ne relève pas, comme la légitimité, d’un processus de reconnaissance collective à travers une organisation sociale. Elle est au contraire attachée à la personne et construite par celle-ci à travers sa façon d’agir et de parler, et en même temps, c’est par les autres qu’elle est jugée.

Une personnalité politique sera jugée crédible si l’on est en mesure de vérifier que ses façons d’être, de se comporter et de dire répondent à des conditions de sincérité, de savoir-faire, de conviction et de volonté de négociation, toutes choses sur quoi se construit son autorité. Faute de quoi, en perdant de la crédibilité, on perd sa légitimité.

Pour un leader politique, se vouloir crédible n’est pas simple parce que l’attribution de cette qualité dépend de la perception que les individus ont de celui-ci, et, dans le jeu politique, cette perception varie selon les groupes de population, en fonction de leur appartenance sociale, leur profession, leur position dans l’échelle économique, leur lieu d’habitation, leur mode de vie, etc.

Or, dans le contexte du mouvement social surgi en réaction à la loi sur les retraites, si l’organisation populaire légitime se trouve devant le problème de devoir se construire une crédibilité à travers ses modes d’action, la présentation de ses revendications et ses contre-propositions, Emmanuel Macron se trouve dans une situation où sont mis en balance deux crédibilités : celle, têtue, de sa conviction qui lui fait penser qu’il est dans le vrai, envers et contre tous ; celle, conciliante, de l’éthique de responsabilité, qui accepte le jeu démocratique du pouvoir et contre-pouvoir.

En matière politique, dans un régime démocratique, la légitimé est un préalable de principe, mais une légitimité sans crédibilité produit toujours des effets délétères dans la relation pouvoir politique–pouvoir citoyen. La légitimité donne le droit d’agir et la crédibilité en est la justification. Mais si cette dernière vient à manquer, la première peut en arriver à être mise en cause, du moins dans son aspect symbolique, et le peuple se sentirait autorisé à renverser le pouvoir. Bien qu’Emmanuel Macron ait agi en toute légalité constitutionnelle, il met en péril sa légitimité à ne pas se montrer crédible au regard du jeu démocratique de négociation entre pouvoir et contre-pouvoir.

Politique-Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

Politique-Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

par Patrick Charaudeau
Professeur émérite en Sciences du langage, Université Sorbonne Nord, chercheur au CERLIS (CNRS), Paris Cité, Université Sorbonne Paris Nord dans The Conversation

« L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple et la foule n’a pas la légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus », a déclaré le chef de l’État devant les parlementaires de Renaissance, mardi 21 mars. Cela a provoqué nombre de réactions tant de la part des différentes autorités politiques et syndicales que de penseurs du politique, dans diverses tribunes journalistiques. Il reste cependant quelque chose à souligner : ce qui est en cause dans les rapports de force entre gouvernants et gouvernés n’est pas affaire de légitimité mais affaire de crédibilité.

La légitimité, en son origine, désigne l’état de celui qui est reconnu par la loi (lex, legis), puis, dans le vocabulaire politique au XVIIe siècle, l’état du souverain qui est détenteur d’un pouvoir reconnu par tous.

Dans un régime monarchique, ce pouvoir est hérité ; dans un régime démocratique, il est attribué. Dans ce dernier cas, on voit que la légitimité se fonde sur un principe et reconnaissance : on est légitimé par le corps social, du droit à agir ou à parler au nom d’une position et d’une finalité qui sont acceptées par la majorité. La légitimité se soutient d’une croyance collective, et elle est fondée en raison. On n’est pas légitime par soi-même, on est légitime parce qu’on est reconnu digne de représenter ce qui est instauré et reconnu par la collectivité.

Dans un régime démocratique, la légitimité politique est entre les mains d’un collectif, le peuple, qui, reconnaissant le droit des individus à se construire une destinée collective, s’attribue à lui-même le droit de gouverner pour son propre bien, le bien commun.

Cette souveraineté ne pouvant s’accomplir par la gouvernance de la totalité d’un peuple, elle se transforme en souveraineté représentative qui octroie une légitimité par mandatement, à travers l’instauration d’un système de délégation de pouvoir, les représentants issus de ce système de délégation devenant comptable de ce pouvoir devant ceux qui le leur ont attribué, une légitimité, selon le sociologue Max Weber, à la fois « légale et traditionnelle », « reposant sur la croyance en la légalité des règlements » ; une légitimité évaluable, parce qu’elle est fondée sur une organisation reconnue et régie par des normes institutionnelles qui ont à la fois une valeur juridique et symbolique, comme c’est la cas de la Constitution française.

Ainsi, le chef d’État mandaté au terme d’un processus de représentation tient sa souveraineté d’une puissance qui se trouve au-dessus de lui, qui l’a investi en cette place, le délègue et en même temps le protège. Il n’est jamais que le porte-parole d’une voix collective, l’ensemble des citoyens représentant la souveraineté populaire.

Il est donc en quelque sorte sous tutelle, mais il est en même temps la puissance tutélaire elle-même, car, en tant que dépositaire de celle-ci, il se voit obligé de coller à elle-même, voire à se fondre en elle. Sa légitimité se fonde, selon le rêve rousseauiste repris par la philosophe Hannah Arendt, sur une « volonté commune des hommes de vivre ensemble » en construisant une loi commune.

Mais alors, qu’en est-il du mandant, le peuple qui, par un acte de délégation de pouvoir donne le droit d’agir en son nom ? Il est porteur d’une voix collective de « demande sociale » qui s’exprime à travers sondages, manifestations et divers mouvements sociaux, et se constitue, à la fois, en donateur et bénéficiaire de sa propre quête de bien-être social. C’est là sa légitimité de peuple citoyen. Mais c’est en réagissant et en répondant à une offre politique d’idéalité sociale, ce qui fait que la relation entre l’offre politique et la demande sociale est d’ordre contractuel.

Un « contrat moral » qui oblige chacun des partis : le mandataire à respecter les termes du contrat, le mandant à lui faire confiance, car tout acte de délégation d’une représentation implique un acte de confiance de la part de celui qui délègue.

Acte de confiance, donc, mais en même temps, acte de surveillance. Car tout mouvement de confiance exige de l’autre qu’il se porte garant du contrat et du pouvoir qui lui est remis. Ainsi le peuple citoyen est-il légitime dans son activité de surveillance, surtout lorsqu’elle est organisée comme ce fut le cas de l’affaire du « sang contaminé », ce scandale d’État, qui, durant les années 1980-90, sous l’impulsion des associations des victimes et hémophiles, passa par les diverses instances judiciaires jusqu’à la Cour de justice de la République, révéla les faillites de l’État protecteur et se solda par des peines au civil et au pénal avec indemnisation des victimes.

En démocratie, le citoyen, comme le dit le philosophe Jacques Derrida « prend le droit de tout critiquer publiquement », il dispose en quelque sorte d’un « droit de regard ». Ainsi s’instaure un rapport de forces entre pouvoir et contre-pouvoirs dans lequel se confrontent deux puissances : la puissance politique et la puissance citoyenne. Ainsi s’affrontent deux légitimités : celle, politique, qui a force de la Loi, voire de coercition, laquelle est issue de la délégation de pouvoir ; celle qui représente la force mandatrice du peuple citoyen dans son activité de surveillance, laquelle l’autorise à évaluer, critiquer, protester, revendiquer et éventuellement révoquer.

C’est ce que semble, ou veut, ignorer Emmanuel Macron. Il a raison de dire que « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus ». Mais il semble, ou veut, ignorer que, les mouvements sociaux qui s’élèvent contre le projet de loi sur les retraites ne constituent pas une foule. Dès lors qu’une masse d’individus s’organise à travers les organisations syndicales, elle s’institue en peuple citoyen légitime qui, dans le jeu de la souveraine populaire, reprend son droit de vigilance, en s’autorisant à interpeller le chef de l’État qu’il a mandaté, et à exiger de lui un autre mode de gouvernance.

Il n’y a pas de démocratie sans possibilité de contre-pouvoir. Certes l’action politique est de l’ordre du possible et l’action citoyenne de l’ordre du souhaitable. Mais dans l’antagonisme entre pouvoir et contre-pouvoir, intrinsèque au régime démocratique, chacune des parties s’oblige à entrer dans le jeu de la régulation sociale. Il y a donc ici confrontation entre deux types de légitimité.

Si le mouvement citoyen doit trouver son mode d’action, le chef de l’État, responsable, doit s’obliger à jouer le jeu de la régulation. Ce n’est manifestement pas la conception d’Emmanuel Macron. Les deux légitimités sont ici en face à face au nom même de la démocratie.

En revanche, il en va de la crédibilité de chacune des parties. La légitimité n’est pas suffisante à qui veut exercer un pouvoir. Dire qu’on a été légitimement élu ne veut pas dire que l’on soit crédible. On peut être légitimé et perdre du crédit, et, à l’inverse, un leader peut avoir du crédit sans qu’aucun système organisationnel ne le légitime, comme c’est le cas des leaders charismatiques.

Le représentant politique est donc condamné à réactiver en permanence sa crédibilité. C’est que la crédibilité politique ne relève pas, comme la légitimité, d’un processus de reconnaissance collective à travers une organisation sociale. Elle est au contraire attachée à la personne et construite par celle-ci à travers sa façon d’agir et de parler, et en même temps, c’est par les autres qu’elle est jugée.

Une personnalité politique sera jugée crédible si l’on est en mesure de vérifier que ses façons d’être, de se comporter et de dire répondent à des conditions de sincérité, de savoir-faire, de conviction et de volonté de négociation, toutes choses sur quoi se construit son autorité. Faute de quoi, en perdant de la crédibilité, on perd sa légitimité.

Pour un leader politique, se vouloir crédible n’est pas simple parce que l’attribution de cette qualité dépend de la perception que les individus ont de celui-ci, et, dans le jeu politique, cette perception varie selon les groupes de population, en fonction de leur appartenance sociale, leur profession, leur position dans l’échelle économique, leur lieu d’habitation, leur mode de vie, etc.

Or, dans le contexte du mouvement social surgi en réaction à la loi sur les retraites, si l’organisation populaire légitime se trouve devant le problème de devoir se construire une crédibilité à travers ses modes d’action, la présentation de ses revendications et ses contre-propositions, Emmanuel Macron se trouve dans une situation où sont mis en balance deux crédibilités : celle, têtue, de sa conviction qui lui fait penser qu’il est dans le vrai, envers et contre tous ; celle, conciliante, de l’éthique de responsabilité, qui accepte le jeu démocratique du pouvoir et contre-pouvoir.

En matière politique, dans un régime démocratique, la légitimé est un préalable de principe, mais une légitimité sans crédibilité produit toujours des effets délétères dans la relation pouvoir politique–pouvoir citoyen. La légitimité donne le droit d’agir et la crédibilité en est la justification. Mais si cette dernière vient à manquer, la première peut en arriver à être mise en cause, du moins dans son aspect symbolique, et le peuple se sentirait autorisé à renverser le pouvoir. Bien qu’Emmanuel Macron ait agi en toute légalité constitutionnelle, il met en péril sa légitimité à ne pas se montrer crédible au regard du jeu démocratique de négociation entre pouvoir et contre-pouvoir.

Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

Macron : une crise de légitimité ou de crédibilité ?

par Patrick Charaudeau
Professeur émérite en Sciences du langage, Université Sorbonne Nord, chercheur au CERLIS (CNRS), Paris Cité, Université Sorbonne Paris Nord dans The Conversation

« L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple et la foule n’a pas la légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus », a déclaré le chef de l’État devant les parlementaires de Renaissance, mardi 21 mars. Cela a provoqué nombre de réactions tant de la part des différentes autorités politiques et syndicales que de penseurs du politique, dans diverses tribunes journalistiques. Il reste cependant quelque chose à souligner : ce qui est en cause dans les rapports de force entre gouvernants et gouvernés n’est pas affaire de légitimité mais affaire de crédibilité.

La légitimité, en son origine, désigne l’état de celui qui est reconnu par la loi (lex, legis), puis, dans le vocabulaire politique au XVIIe siècle, l’état du souverain qui est détenteur d’un pouvoir reconnu par tous.

Dans un régime monarchique, ce pouvoir est hérité ; dans un régime démocratique, il est attribué. Dans ce dernier cas, on voit que la légitimité se fonde sur un principe et reconnaissance : on est légitimé par le corps social, du droit à agir ou à parler au nom d’une position et d’une finalité qui sont acceptées par la majorité. La légitimité se soutient d’une croyance collective, et elle est fondée en raison. On n’est pas légitime par soi-même, on est légitime parce qu’on est reconnu digne de représenter ce qui est instauré et reconnu par la collectivité.

Dans un régime démocratique, la légitimité politique est entre les mains d’un collectif, le peuple, qui, reconnaissant le droit des individus à se construire une destinée collective, s’attribue à lui-même le droit de gouverner pour son propre bien, le bien commun.

Cette souveraineté ne pouvant s’accomplir par la gouvernance de la totalité d’un peuple, elle se transforme en souveraineté représentative qui octroie une légitimité par mandatement, à travers l’instauration d’un système de délégation de pouvoir, les représentants issus de ce système de délégation devenant comptable de ce pouvoir devant ceux qui le leur ont attribué, une légitimité, selon le sociologue Max Weber, à la fois « légale et traditionnelle », « reposant sur la croyance en la légalité des règlements » ; une légitimité évaluable, parce qu’elle est fondée sur une organisation reconnue et régie par des normes institutionnelles qui ont à la fois une valeur juridique et symbolique, comme c’est la cas de la Constitution française.

Ainsi, le chef d’État mandaté au terme d’un processus de représentation tient sa souveraineté d’une puissance qui se trouve au-dessus de lui, qui l’a investi en cette place, le délègue et en même temps le protège. Il n’est jamais que le porte-parole d’une voix collective, l’ensemble des citoyens représentant la souveraineté populaire.

Il est donc en quelque sorte sous tutelle, mais il est en même temps la puissance tutélaire elle-même, car, en tant que dépositaire de celle-ci, il se voit obligé de coller à elle-même, voire à se fondre en elle. Sa légitimité se fonde, selon le rêve rousseauiste repris par la philosophe Hannah Arendt, sur une « volonté commune des hommes de vivre ensemble » en construisant une loi commune.

Mais alors, qu’en est-il du mandant, le peuple qui, par un acte de délégation de pouvoir donne le droit d’agir en son nom ? Il est porteur d’une voix collective de « demande sociale » qui s’exprime à travers sondages, manifestations et divers mouvements sociaux, et se constitue, à la fois, en donateur et bénéficiaire de sa propre quête de bien-être social. C’est là sa légitimité de peuple citoyen. Mais c’est en réagissant et en répondant à une offre politique d’idéalité sociale, ce qui fait que la relation entre l’offre politique et la demande sociale est d’ordre contractuel.

Un « contrat moral » qui oblige chacun des partis : le mandataire à respecter les termes du contrat, le mandant à lui faire confiance, car tout acte de délégation d’une représentation implique un acte de confiance de la part de celui qui délègue.

Acte de confiance, donc, mais en même temps, acte de surveillance. Car tout mouvement de confiance exige de l’autre qu’il se porte garant du contrat et du pouvoir qui lui est remis. Ainsi le peuple citoyen est-il légitime dans son activité de surveillance, surtout lorsqu’elle est organisée comme ce fut le cas de l’affaire du « sang contaminé », ce scandale d’État, qui, durant les années 1980-90, sous l’impulsion des associations des victimes et hémophiles, passa par les diverses instances judiciaires jusqu’à la Cour de justice de la République, révéla les faillites de l’État protecteur et se solda par des peines au civil et au pénal avec indemnisation des victimes.

En démocratie, le citoyen, comme le dit le philosophe Jacques Derrida « prend le droit de tout critiquer publiquement », il dispose en quelque sorte d’un « droit de regard ». Ainsi s’instaure un rapport de forces entre pouvoir et contre-pouvoirs dans lequel se confrontent deux puissances : la puissance politique et la puissance citoyenne. Ainsi s’affrontent deux légitimités : celle, politique, qui a force de la Loi, voire de coercition, laquelle est issue de la délégation de pouvoir ; celle qui représente la force mandatrice du peuple citoyen dans son activité de surveillance, laquelle l’autorise à évaluer, critiquer, protester, revendiquer et éventuellement révoquer.

C’est ce que semble, ou veut, ignorer Emmanuel Macron. Il a raison de dire que « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime, souverain, à travers ses élus ». Mais il semble, ou veut, ignorer que, les mouvements sociaux qui s’élèvent contre le projet de loi sur les retraites ne constituent pas une foule. Dès lors qu’une masse d’individus s’organise à travers les organisations syndicales, elle s’institue en peuple citoyen légitime qui, dans le jeu de la souveraine populaire, reprend son droit de vigilance, en s’autorisant à interpeller le chef de l’État qu’il a mandaté, et à exiger de lui un autre mode de gouvernance.

Il n’y a pas de démocratie sans possibilité de contre-pouvoir. Certes l’action politique est de l’ordre du possible et l’action citoyenne de l’ordre du souhaitable. Mais dans l’antagonisme entre pouvoir et contre-pouvoir, intrinsèque au régime démocratique, chacune des parties s’oblige à entrer dans le jeu de la régulation sociale. Il y a donc ici confrontation entre deux types de légitimité.

Si le mouvement citoyen doit trouver son mode d’action, le chef de l’État, responsable, doit s’obliger à jouer le jeu de la régulation. Ce n’est manifestement pas la conception d’Emmanuel Macron. Les deux légitimités sont ici en face à face au nom même de la démocratie.

En revanche, il en va de la crédibilité de chacune des parties. La légitimité n’est pas suffisante à qui veut exercer un pouvoir. Dire qu’on a été légitimement élu ne veut pas dire que l’on soit crédible. On peut être légitimé et perdre du crédit, et, à l’inverse, un leader peut avoir du crédit sans qu’aucun système organisationnel ne le légitime, comme c’est le cas des leaders charismatiques.

Le représentant politique est donc condamné à réactiver en permanence sa crédibilité. C’est que la crédibilité politique ne relève pas, comme la légitimité, d’un processus de reconnaissance collective à travers une organisation sociale. Elle est au contraire attachée à la personne et construite par celle-ci à travers sa façon d’agir et de parler, et en même temps, c’est par les autres qu’elle est jugée.

Une personnalité politique sera jugée crédible si l’on est en mesure de vérifier que ses façons d’être, de se comporter et de dire répondent à des conditions de sincérité, de savoir-faire, de conviction et de volonté de négociation, toutes choses sur quoi se construit son autorité. Faute de quoi, en perdant de la crédibilité, on perd sa légitimité.

Pour un leader politique, se vouloir crédible n’est pas simple parce que l’attribution de cette qualité dépend de la perception que les individus ont de celui-ci, et, dans le jeu politique, cette perception varie selon les groupes de population, en fonction de leur appartenance sociale, leur profession, leur position dans l’échelle économique, leur lieu d’habitation, leur mode de vie, etc.

Or, dans le contexte du mouvement social surgi en réaction à la loi sur les retraites, si l’organisation populaire légitime se trouve devant le problème de devoir se construire une crédibilité à travers ses modes d’action, la présentation de ses revendications et ses contre-propositions, Emmanuel Macron se trouve dans une situation où sont mis en balance deux crédibilités : celle, têtue, de sa conviction qui lui fait penser qu’il est dans le vrai, envers et contre tous ; celle, conciliante, de l’éthique de responsabilité, qui accepte le jeu démocratique du pouvoir et contre-pouvoir.

En matière politique, dans un régime démocratique, la légitimé est un préalable de principe, mais une légitimité sans crédibilité produit toujours des effets délétères dans la relation pouvoir politique–pouvoir citoyen. La légitimité donne le droit d’agir et la crédibilité en est la justification. Mais si cette dernière vient à manquer, la première peut en arriver à être mise en cause, du moins dans son aspect symbolique, et le peuple se sentirait autorisé à renverser le pouvoir. Bien qu’Emmanuel Macron ait agi en toute légalité constitutionnelle, il met en péril sa légitimité à ne pas se montrer crédible au regard du jeu démocratique de négociation entre pouvoir et contre-pouvoir.

Projet retraites : quelle légitimité démocratique ?

Projet retraites : quelle légitimité démocratique ?

L’affrontement social de ce début d’année 2023 déborde largement la seule question de réforme des retraites : il interroge la place d’un président pris en étau entre l’opposition et la rue. Par Claude Patriat, Université de Bourgogne – UBFC

Retraite, retraite, le mot est partout, il vole de tweet en tweet, de manifestation en émission, de motion en émotion. Jamais son usage n’a autant joué de son ambivalence : retraiter, en effet signifie soit mettre à la retraite, soit traiter de nouveau.

L’affrontement semble se résumer à d’une part un président qui, soucieux en même temps d’affirmer sa capacité réformatrice et de prouver la crédibilité de la France à réduire son endettement, défie opinion publique, partis et syndicats ; d’autre part, une opposition disparate dans sa coalition, sans convergence possible entre RN, LR et Nupes mais hostile par principe à Emmanuel Macron.
En fait, par le moment où il se joue, par le cadre politique où il se déroule, par le système communicationnel qui le met en branle, l’affrontement social déborde largement cette seule question de réforme du temps de vie au travail : il met en face à face l’État et la société, et interroge le rapport des citoyens au pouvoir politique.

La matière même de la retraite détient un potentiel aussi diversifié qu’explosif : placé à la charnière de la vie privée, dont elle couvre une part du projet individuel de vie, et de la vie publique, dont elle exprime le sens solidaire, elle mobilise la question de l’être ensemble et de l’acceptation des contraintes collectives, en même temps qu’elle interroge sur le sens du travail. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, de la dimension totémique que prend le débat.

L’été dernier, en préambule de son Conseil des ministres après sa réélection, Emmanuel Macron avait entendu placer la barre à un niveau élevé : il avait proclamé la fin de l’insouciance et de l’abondance, tout en annonçant l’appel à un effort collectif.

Or, c’est précisément là que la volonté présidentielle entre en percussion avec le climat social dominant : s’appuyant sur un constat des inégalités, et un rappel des efforts déjà fournis, il y a un sentiment largement partagé de refus d’une demande estimée injuste : ce serait aux riches, et à eux seuls, qu’il faut demander de fournir un effort.
Cet égalitarisme de principe reçoit le renfort de toute l’opposition de gauche : la Nupes conteste le droit du président à demander un effort coûteux, au motif qu’il n’aurait pas été élu pour cela. On fait circuler l’argument de la non-légitimité : si Emmanuel Macron rassemble effectivement 58,55 % au second tour, c’est en raison d’un vote de refus de Marine Le Pen mélangeant partisans et adversaires du président, et non par adhésion à son programme. Son véritable score serait ainsi composé des 27,8 % obtenus au premier tour. Il ne disposerait donc pas de la légitimité nécessaire pour imposer des décisions rejetées par une large part de ses électeurs. Et voici l’élection-reine transformée en plébiscite négatif…

Cette manière de sophisme se redéploie en plus caricaturale au niveau du Parlement : là, le scrutin est pourtant sans aucune ambiguïté, car il ne s’agit plus d’un vote de refus, chacun pouvant défendre ses couleurs propres. De plus, les élections législatives se sont déroulées deux mois après la présidentielle, laissant un espace de dédit éventuel.

Or, la majorité des électeurs a plutôt choisi de confirmer son choix d’avril en se portant sur Renaissance et les mouvements qui soutenaient le président. Certes, le soutien est nuancé, la majorité n’étant que relative et, dans le cadre d’un scrutin marqué par une très forte abstention, le vote exprime un ersatz de proportionnelle. Voilà qui résonne comme une invitation à l’ouverture. Encore faudrait-il que les minorités acceptent le jeu du compromis. Ce qui, à l’exception des Républicains qui jouent une participation stratégique délicate, n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’heure, sauf à envisager une improbable symbiose Nupes, RN, LR, il n’existe pas de majorité alternative à la majorité présidentielle.

Pareille insistance à opposer majorité légale et majorité légitime entretient un procès en illégitimité contre Emmanuel Macron et affaiblit d’autant son autorité. Décidément,son second baptême élyséen n’aura pas permis d’effacer son péché originel.

Les vieux partis de gouvernement qu’il a balayés de la compétition présidentielle trouvent refuge dans leurs bastions locaux, créant ainsi l’image d’une France à deux vitesses.
La création de la Nupes, emmenée par la France insoumise en position de force, est venue rigidifier encore plus le système, qui évolue désormais en trois blocs : l’un à cheval entre l’extrême droite et la droite, l’autre entre l’extrême-gauche et la gauche, encadrant toutes deux un bloc central à qui on refuse toute ouverture. Voilà la majorité présidentielle encerclée et contrainte de se retourner vers la droite, nourrissant l’image d’un président « des riches et des favorisés ».

Ce qui rend crucial ce jeu de rôles, c’est qu’il s’opère au sein d’une société désenchantée, où domine un sentiment de perte de confiance des citoyens dans les représentants élus, et particulièrement dans l’exécutif. Le mythe du président démiurge a fait long feu et l’autorité de celui-ci se noie dans un brouillard de refus et de méfiance.
Ses appels à la solidarité et à l’effort se perdent dans les sables de la protestation. L’augmentation spectaculaire des nouveaux médias et leur accélération ajoutent à la confusion : elles brouillent la communication et accentuent le sentiment de coupure avec les élus. Cette horizontalisation des échanges contribue certes à saper la verticalité du pouvoir central, mais parfois au prix de la clarté et de la sincérité du débat comme l’a montré par exemple la tentation complotiste lors de la pandémie de Covid.

Là encore, la question des retraites fournit un excellent champ d’observation : il s’agit en effet d’une matière engageant l’avenir où toute décision suppose une expertise et une prospective. Les termes du choix doivent être clairement et préalablement établis, et soustraits aux réactions émotives immédiates. La démocratie représentative, parce qu’elle distingue le temps du débat et celui de la décision, offre le cadre adapté à une démarche apaisée.

Le débat actuel ne saurait donc être circonscrit à la seule question des retraites. C’est toute la mécanique subtile des démocraties libérales qui est éprouvée dans cet affrontement menaçant le système représentatif et son corollaire de délégation d’autorité.

Le gouvernement n’a plus le choix : engagé dans les Thermopiles d’un débat sociétal biaisé, il ne peut plus guère qu’avancer. Qu’il parvienne, aux forceps de l’article 47-1, à faire passer sa réforme au Parlement risque de ne lui assurer qu’une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue, il ne fera pas l’économie d’une profonde réforme d’institutions décalées des attentes sociétales. C’est
Prosper de Barante qui, dans sa Préface à l’histoire des Ducs de Bourgogne, écrivait en 1826 :
« Nous vivons un temps de doute, les opinions absolues ont été ébranlées ; elles s’agitent encore par souvenir ; mais au fond personne ne les croit plus assez pour leur faire des sacrifices. »
_______
Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne, Université de Bourgogne – UBFC.

Projet de réforme des retraites : quelle légitimité démocratique ?

Projet de réforme des retraites : quelle légitimité démocratique ?

L’affrontement social de ce début d’année 2023 déborde largement la seule question de réforme des retraites : il interroge la place d’un président pris en étau entre l’opposition et la rue. Par Claude Patriat, Université de Bourgogne – UBFC

Retraite, retraite, le mot est partout, il vole de tweet en tweet, de manifestation en émission, de motion en émotion. Jamais son usage n’a autant joué de son ambivalence : retraiter, en effet signifie soit mettre à la retraite, soit traiter de nouveau.

L’affrontement semble se résumer à d’une part un président qui, soucieux en même temps d’affirmer sa capacité réformatrice et de prouver la crédibilité de la France à réduire son endettement, défie opinion publique, partis et syndicats ; d’autre part, une opposition disparate dans sa coalition, sans convergence possible entre RN, LR et Nupes mais hostile par principe à Emmanuel Macron.
En fait, par le moment où il se joue, par le cadre politique où il se déroule, par le système communicationnel qui le met en branle, l’affrontement social déborde largement cette seule question de réforme du temps de vie au travail : il met en face à face l’État et la société, et interroge le rapport des citoyens au pouvoir politique.

La matière même de la retraite détient un potentiel aussi diversifié qu’explosif : placé à la charnière de la vie privée, dont elle couvre une part du projet individuel de vie, et de la vie publique, dont elle exprime le sens solidaire, elle mobilise la question de l’être ensemble et de l’acceptation des contraintes collectives, en même temps qu’elle interroge sur le sens du travail. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, de la dimension totémique que prend le débat.

L’été dernier, en préambule de son Conseil des ministres après sa réélection, Emmanuel Macron avait entendu placer la barre à un niveau élevé : il avait proclamé la fin de l’insouciance et de l’abondance, tout en annonçant l’appel à un effort collectif.

Or, c’est précisément là que la volonté présidentielle entre en percussion avec le climat social dominant : s’appuyant sur un constat des inégalités, et un rappel des efforts déjà fournis, il y a un sentiment largement partagé de refus d’une demande estimée injuste : ce serait aux riches, et à eux seuls, qu’il faut demander de fournir un effort.
Cet égalitarisme de principe reçoit le renfort de toute l’opposition de gauche : la Nupes conteste le droit du président à demander un effort coûteux, au motif qu’il n’aurait pas été élu pour cela. On fait circuler l’argument de la non-légitimité : si Emmanuel Macron rassemble effectivement 58,55 % au second tour, c’est en raison d’un vote de refus de Marine Le Pen mélangeant partisans et adversaires du président, et non par adhésion à son programme. Son véritable score serait ainsi composé des 27,8 % obtenus au premier tour. Il ne disposerait donc pas de la légitimité nécessaire pour imposer des décisions rejetées par une large part de ses électeurs. Et voici l’élection-reine transformée en plébiscite négatif…

Cette manière de sophisme se redéploie en plus caricaturale au niveau du Parlement : là, le scrutin est pourtant sans aucune ambiguïté, car il ne s’agit plus d’un vote de refus, chacun pouvant défendre ses couleurs propres. De plus, les élections législatives se sont déroulées deux mois après la présidentielle, laissant un espace de dédit éventuel.

Or, la majorité des électeurs a plutôt choisi de confirmer son choix d’avril en se portant sur Renaissance et les mouvements qui soutenaient le président. Certes, le soutien est nuancé, la majorité n’étant que relative et, dans le cadre d’un scrutin marqué par une très forte abstention, le vote exprime un ersatz de proportionnelle. Voilà qui résonne comme une invitation à l’ouverture. Encore faudrait-il que les minorités acceptent le jeu du compromis. Ce qui, à l’exception des Républicains qui jouent une participation stratégique délicate, n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’heure, sauf à envisager une improbable symbiose Nupes, RN, LR, il n’existe pas de majorité alternative à la majorité présidentielle.

Pareille insistance à opposer majorité légale et majorité légitime entretient un procès en illégitimité contre Emmanuel Macron et affaiblit d’autant son autorité. Décidément,son second baptême élyséen n’aura pas permis d’effacer son péché originel.

Les vieux partis de gouvernement qu’il a balayés de la compétition présidentielle trouvent refuge dans leurs bastions locaux, créant ainsi l’image d’une France à deux vitesses.
La création de la Nupes, emmenée par la France insoumise en position de force, est venue rigidifier encore plus le système, qui évolue désormais en trois blocs : l’un à cheval entre l’extrême droite et la droite, l’autre entre l’extrême-gauche et la gauche, encadrant toutes deux un bloc central à qui on refuse toute ouverture. Voilà la majorité présidentielle encerclée et contrainte de se retourner vers la droite, nourrissant l’image d’un président « des riches et des favorisés ».

Ce qui rend crucial ce jeu de rôles, c’est qu’il s’opère au sein d’une société désenchantée, où domine un sentiment de perte de confiance des citoyens dans les représentants élus, et particulièrement dans l’exécutif. Le mythe du président démiurge a fait long feu et l’autorité de celui-ci se noie dans un brouillard de refus et de méfiance.
Ses appels à la solidarité et à l’effort se perdent dans les sables de la protestation. L’augmentation spectaculaire des nouveaux médias et leur accélération ajoutent à la confusion : elles brouillent la communication et accentuent le sentiment de coupure avec les élus. Cette horizontalisation des échanges contribue certes à saper la verticalité du pouvoir central, mais parfois au prix de la clarté et de la sincérité du débat comme l’a montré par exemple la tentation complotiste lors de la pandémie de Covid.

Là encore, la question des retraites fournit un excellent champ d’observation : il s’agit en effet d’une matière engageant l’avenir où toute décision suppose une expertise et une prospective. Les termes du choix doivent être clairement et préalablement établis, et soustraits aux réactions émotives immédiates. La démocratie représentative, parce qu’elle distingue le temps du débat et celui de la décision, offre le cadre adapté à une démarche apaisée.

Le débat actuel ne saurait donc être circonscrit à la seule question des retraites. C’est toute la mécanique subtile des démocraties libérales qui est éprouvée dans cet affrontement menaçant le système représentatif et son corollaire de délégation d’autorité.

Le gouvernement n’a plus le choix : engagé dans les Thermopiles d’un débat sociétal biaisé, il ne peut plus guère qu’avancer. Qu’il parvienne, aux forceps de l’article 47-1, à faire passer sa réforme au Parlement risque de ne lui assurer qu’une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue, il ne fera pas l’économie d’une profonde réforme d’institutions décalées des attentes sociétales. C’est
Prosper de Barante qui, dans sa Préface à l’histoire des Ducs de Bourgogne, écrivait en 1826 :
« Nous vivons un temps de doute, les opinions absolues ont été ébranlées ; elles s’agitent encore par souvenir ; mais au fond personne ne les croit plus assez pour leur faire des sacrifices. »
_______
Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne, Université de Bourgogne – UBFC.

Réforme des retraites : quelle légitimité démocratique

Réforme des retraites : quelle légitimité démocratique ?

L’affrontement social de ce début d’année 2023 déborde largement la seule question de réforme des retraites : il interroge la place d’un président pris en étau entre l’opposition et la rue. Par Claude Patriat, Université de Bourgogne – UBFC

Retraite, retraite, le mot est partout, il vole de tweet en tweet, de manifestation en émission, de motion en émotion. Jamais son usage n’a autant joué de son ambivalence : retraiter, en effet signifie soit mettre à la retraite, soit traiter de nouveau.

L’affrontement semble se résumer à d’une part un président qui, soucieux en même temps d’affirmer sa capacité réformatrice et de prouver la crédibilité de la France à réduire son endettement, défie opinion publique, partis et syndicats ; d’autre part, une opposition disparate dans sa coalition, sans convergence possible entre RN, LR et Nupes mais hostile par principe à Emmanuel Macron.
En fait, par le moment où il se joue, par le cadre politique où il se déroule, par le système communicationnel qui le met en branle, l’affrontement social déborde largement cette seule question de réforme du temps de vie au travail : il met en face à face l’État et la société, et interroge le rapport des citoyens au pouvoir politique.

La matière même de la retraite détient un potentiel aussi diversifié qu’explosif : placé à la charnière de la vie privée, dont elle couvre une part du projet individuel de vie, et de la vie publique, dont elle exprime le sens solidaire, elle mobilise la question de l’être ensemble et de l’acceptation des contraintes collectives, en même temps qu’elle interroge sur le sens du travail. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, de la dimension totémique que prend le débat.

L’été dernier, en préambule de son Conseil des ministres après sa réélection, Emmanuel Macron avait entendu placer la barre à un niveau élevé : il avait proclamé la fin de l’insouciance et de l’abondance, tout en annonçant l’appel à un effort collectif.

Or, c’est précisément là que la volonté présidentielle entre en percussion avec le climat social dominant : s’appuyant sur un constat des inégalités, et un rappel des efforts déjà fournis, il y a un sentiment largement partagé de refus d’une demande estimée injuste : ce serait aux riches, et à eux seuls, qu’il faut demander de fournir un effort.
Cet égalitarisme de principe reçoit le renfort de toute l’opposition de gauche : la Nupes conteste le droit du président à demander un effort coûteux, au motif qu’il n’aurait pas été élu pour cela. On fait circuler l’argument de la non-légitimité : si Emmanuel Macron rassemble effectivement 58,55 % au second tour, c’est en raison d’un vote de refus de Marine Le Pen mélangeant partisans et adversaires du président, et non par adhésion à son programme. Son véritable score serait ainsi composé des 27,8 % obtenus au premier tour. Il ne disposerait donc pas de la légitimité nécessaire pour imposer des décisions rejetées par une large part de ses électeurs. Et voici l’élection-reine transformée en plébiscite négatif…

Cette manière de sophisme se redéploie en plus caricaturale au niveau du Parlement : là, le scrutin est pourtant sans aucune ambiguïté, car il ne s’agit plus d’un vote de refus, chacun pouvant défendre ses couleurs propres. De plus, les élections législatives se sont déroulées deux mois après la présidentielle, laissant un espace de dédit éventuel.

Or, la majorité des électeurs a plutôt choisi de confirmer son choix d’avril en se portant sur Renaissance et les mouvements qui soutenaient le président. Certes, le soutien est nuancé, la majorité n’étant que relative et, dans le cadre d’un scrutin marqué par une très forte abstention, le vote exprime un ersatz de proportionnelle. Voilà qui résonne comme une invitation à l’ouverture. Encore faudrait-il que les minorités acceptent le jeu du compromis. Ce qui, à l’exception des Républicains qui jouent une participation stratégique délicate, n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’heure, sauf à envisager une improbable symbiose Nupes, RN, LR, il n’existe pas de majorité alternative à la majorité présidentielle.

Pareille insistance à opposer majorité légale et majorité légitime entretient un procès en illégitimité contre Emmanuel Macron et affaiblit d’autant son autorité. Décidément,son second baptême élyséen n’aura pas permis d’effacer son péché originel.

Les vieux partis de gouvernement qu’il a balayés de la compétition présidentielle trouvent refuge dans leurs bastions locaux, créant ainsi l’image d’une France à deux vitesses.
La création de la Nupes, emmenée par la France insoumise en position de force, est venue rigidifier encore plus le système, qui évolue désormais en trois blocs : l’un à cheval entre l’extrême droite et la droite, l’autre entre l’extrême-gauche et la gauche, encadrant toutes deux un bloc central à qui on refuse toute ouverture. Voilà la majorité présidentielle encerclée et contrainte de se retourner vers la droite, nourrissant l’image d’un président « des riches et des favorisés ».

Ce qui rend crucial ce jeu de rôles, c’est qu’il s’opère au sein d’une société désenchantée, où domine un sentiment de perte de confiance des citoyens dans les représentants élus, et particulièrement dans l’exécutif. Le mythe du président démiurge a fait long feu et l’autorité de celui-ci se noie dans un brouillard de refus et de méfiance.
Ses appels à la solidarité et à l’effort se perdent dans les sables de la protestation. L’augmentation spectaculaire des nouveaux médias et leur accélération ajoutent à la confusion : elles brouillent la communication et accentuent le sentiment de coupure avec les élus. Cette horizontalisation des échanges contribue certes à saper la verticalité du pouvoir central, mais parfois au prix de la clarté et de la sincérité du débat comme l’a montré par exemple la tentation complotiste lors de la pandémie de Covid.

Là encore, la question des retraites fournit un excellent champ d’observation : il s’agit en effet d’une matière engageant l’avenir où toute décision suppose une expertise et une prospective. Les termes du choix doivent être clairement et préalablement établis, et soustraits aux réactions émotives immédiates. La démocratie représentative, parce qu’elle distingue le temps du débat et celui de la décision, offre le cadre adapté à une démarche apaisée.

Le débat actuel ne saurait donc être circonscrit à la seule question des retraites. C’est toute la mécanique subtile des démocraties libérales qui est éprouvée dans cet affrontement menaçant le système représentatif et son corollaire de délégation d’autorité.

Le gouvernement n’a plus le choix : engagé dans les Thermopiles d’un débat sociétal biaisé, il ne peut plus guère qu’avancer. Qu’il parvienne, aux forceps de l’article 47-1, à faire passer sa réforme au Parlement risque de ne lui assurer qu’une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue, il ne fera pas l’économie d’une profonde réforme d’institutions décalées des attentes sociétales. C’est
Prosper de Barante qui, dans sa Préface à l’histoire des Ducs de Bourgogne, écrivait en 1826 :
« Nous vivons un temps de doute, les opinions absolues ont été ébranlées ; elles s’agitent encore par souvenir ; mais au fond personne ne les croit plus assez pour leur faire des sacrifices. »
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Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne, Université de Bourgogne – UBFC.

Politique: Réforme des retraites et légitimité démocratique

Politique: Réforme des retraites et légitimité démocratique

L’affrontement social de ce début d’année 2023 déborde largement la seule question de réforme des retraites : il interroge la place d’un président pris en étau entre l’opposition et la rue. Par Claude Patriat, Université de Bourgogne – UBFC

Retraite, retraite, le mot est partout, il vole de tweet en tweet, de manifestation en émission, de motion en émotion. Jamais son usage n’a autant joué de son ambivalence : retraiter, en effet signifie soit mettre à la retraite, soit traiter de nouveau.

L’affrontement semble se résumer à d’une part un président qui, soucieux en même temps d’affirmer sa capacité réformatrice et de prouver la crédibilité de la France à réduire son endettement, défie opinion publique, partis et syndicats ; d’autre part, une opposition disparate dans sa coalition, sans convergence possible entre RN, LR et Nupes mais hostile par principe à Emmanuel Macron.
En fait, par le moment où il se joue, par le cadre politique où il se déroule, par le système communicationnel qui le met en branle, l’affrontement social déborde largement cette seule question de réforme du temps de vie au travail : il met en face à face l’État et la société, et interroge le rapport des citoyens au pouvoir politique.

La matière même de la retraite détient un potentiel aussi diversifié qu’explosif : placé à la charnière de la vie privée, dont elle couvre une part du projet individuel de vie, et de la vie publique, dont elle exprime le sens solidaire, elle mobilise la question de l’être ensemble et de l’acceptation des contraintes collectives, en même temps qu’elle interroge sur le sens du travail. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, de la dimension totémique que prend le débat.

L’été dernier, en préambule de son Conseil des ministres après sa réélection, Emmanuel Macron avait entendu placer la barre à un niveau élevé : il avait proclamé la fin de l’insouciance et de l’abondance, tout en annonçant l’appel à un effort collectif.

Or, c’est précisément là que la volonté présidentielle entre en percussion avec le climat social dominant : s’appuyant sur un constat des inégalités, et un rappel des efforts déjà fournis, il y a un sentiment largement partagé de refus d’une demande estimée injuste : ce serait aux riches, et à eux seuls, qu’il faut demander de fournir un effort.
Cet égalitarisme de principe reçoit le renfort de toute l’opposition de gauche : la Nupes conteste le droit du président à demander un effort coûteux, au motif qu’il n’aurait pas été élu pour cela. On fait circuler l’argument de la non-légitimité : si Emmanuel Macron rassemble effectivement 58,55 % au second tour, c’est en raison d’un vote de refus de Marine Le Pen mélangeant partisans et adversaires du président, et non par adhésion à son programme. Son véritable score serait ainsi composé des 27,8 % obtenus au premier tour. Il ne disposerait donc pas de la légitimité nécessaire pour imposer des décisions rejetées par une large part de ses électeurs. Et voici l’élection-reine transformée en plébiscite négatif…

Cette manière de sophisme se redéploie en plus caricaturale au niveau du Parlement : là, le scrutin est pourtant sans aucune ambiguïté, car il ne s’agit plus d’un vote de refus, chacun pouvant défendre ses couleurs propres. De plus, les élections législatives se sont déroulées deux mois après la présidentielle, laissant un espace de dédit éventuel.

Or, la majorité des électeurs a plutôt choisi de confirmer son choix d’avril en se portant sur Renaissance et les mouvements qui soutenaient le président. Certes, le soutien est nuancé, la majorité n’étant que relative et, dans le cadre d’un scrutin marqué par une très forte abstention, le vote exprime un ersatz de proportionnelle. Voilà qui résonne comme une invitation à l’ouverture. Encore faudrait-il que les minorités acceptent le jeu du compromis. Ce qui, à l’exception des Républicains qui jouent une participation stratégique délicate, n’est pas à l’ordre du jour. Pour l’heure, sauf à envisager une improbable symbiose Nupes, RN, LR, il n’existe pas de majorité alternative à la majorité présidentielle.

Pareille insistance à opposer majorité légale et majorité légitime entretient un procès en illégitimité contre Emmanuel Macron et affaiblit d’autant son autorité. Décidément,son second baptême élyséen n’aura pas permis d’effacer son péché originel.

Les vieux partis de gouvernement qu’il a balayés de la compétition présidentielle trouvent refuge dans leurs bastions locaux, créant ainsi l’image d’une France à deux vitesses.
La création de la Nupes, emmenée par la France insoumise en position de force, est venue rigidifier encore plus le système, qui évolue désormais en trois blocs : l’un à cheval entre l’extrême droite et la droite, l’autre entre l’extrême-gauche et la gauche, encadrant toutes deux un bloc central à qui on refuse toute ouverture. Voilà la majorité présidentielle encerclée et contrainte de se retourner vers la droite, nourrissant l’image d’un président « des riches et des favorisés ».

Ce qui rend crucial ce jeu de rôles, c’est qu’il s’opère au sein d’une société désenchantée, où domine un sentiment de perte de confiance des citoyens dans les représentants élus, et particulièrement dans l’exécutif. Le mythe du président démiurge a fait long feu et l’autorité de celui-ci se noie dans un brouillard de refus et de méfiance.
Ses appels à la solidarité et à l’effort se perdent dans les sables de la protestation. L’augmentation spectaculaire des nouveaux médias et leur accélération ajoutent à la confusion : elles brouillent la communication et accentuent le sentiment de coupure avec les élus. Cette horizontalisation des échanges contribue certes à saper la verticalité du pouvoir central, mais parfois au prix de la clarté et de la sincérité du débat comme l’a montré par exemple la tentation complotiste lors de la pandémie de Covid.

Là encore, la question des retraites fournit un excellent champ d’observation : il s’agit en effet d’une matière engageant l’avenir où toute décision suppose une expertise et une prospective. Les termes du choix doivent être clairement et préalablement établis, et soustraits aux réactions émotives immédiates. La démocratie représentative, parce qu’elle distingue le temps du débat et celui de la décision, offre le cadre adapté à une démarche apaisée.

Le débat actuel ne saurait donc être circonscrit à la seule question des retraites. C’est toute la mécanique subtile des démocraties libérales qui est éprouvée dans cet affrontement menaçant le système représentatif et son corollaire de délégation d’autorité.

Le gouvernement n’a plus le choix : engagé dans les Thermopiles d’un débat sociétal biaisé, il ne peut plus guère qu’avancer. Qu’il parvienne, aux forceps de l’article 47-1, à faire passer sa réforme au Parlement risque de ne lui assurer qu’une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue, il ne fera pas l’économie d’une profonde réforme d’institutions décalées des attentes sociétales. C’est
Prosper de Barante qui, dans sa Préface à l’histoire des Ducs de Bourgogne, écrivait en 1826 :
« Nous vivons un temps de doute, les opinions absolues ont été ébranlées ; elles s’agitent encore par souvenir ; mais au fond personne ne les croit plus assez pour leur faire des sacrifices. »
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Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne, Université de Bourgogne – UBFC.

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