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Le « tout digital » et le management humain

Le « tout digital » et le management humain


«Les dirigeants sont toujours prêts à s’engager et se dépasser dans le projet collectif, à condition d’y trouver du sens et de l’impact, ce qui passe par des relations plus étroites, par un accès plus régulier et plus authentique avec leur top management»

par Victor de Couëssin est spécialisé dans les recrutements de dirigeants et d’administrateurs au sein du cabinet Beyond Associés dans l’Opinion

C’est l’un des effets visibles de la Covid : la fonction RH a vécu en quelques années une accélération en matière de digitalisation des processus et d’accompagnement des talents. Les nouvelles solutions ont fleuri : outils soignant « l’expérience employé », employee survey visant à mesurer en temps réel le moral des équipes, outils favorisant l’accueil des nouveaux salariés à distance… Une bonne nouvelle pour les organisations, au défi des nouveaux mode de travail dans l’ère du post-Covid, et pour nombre de salariés, en recherche d’un meilleur équilibre personnel.

Il n’empêche. Si elle ouvre de nouvelles perspectives, cette émergence du « tout digital » dans le développement de talents crée aussi de nouvelles zones de vigilance. Quid de l’écoute au quotidien des collaborateurs, de la capacité à partager et incarner la raison d’être de l’entreprise , son histoire et ses ambitions, à dégager du temps qualitatif pour les talents ? Ces fondamentaux de la relation humaine n’ont paradoxalement jamais été aussi critiques.

L’environnement actuel favorise d’autant plus ce retour en force de la « relation de proximité ». Aujourd’hui, les promotions régulières, l’opportunité de construire une carrière ascensionnelle, les propositions alléchantes d’expatriation et la rémunération ne sont plus les seules règles du jeu. Les dirigeants sont toujours prêts à s’engager et se dépasser dans le projet collectif, à condition d’y trouver du sens et de l’impact, ce qui passe par des relations plus étroites, par un accès plus régulier et plus authentique avec leur top management. Sur un marché des talents très tendu , cultiver ce lien approfondi sera d’autant plus important pour fidéliser, développer et attirer les talents.

Les entreprises n’ont de toute façon pas le choix. La règlementation ESG , de plus en plus volontariste, les oblige à bâtir des stratégies de développement de talent plus durable. Au-delà des KPIs, le facteur humain est au centre et devient un élément de différenciation et de compétitivité.

Dans ce contexte, le DRH voit sa mission évoluer. Il lui appartient, ainsi qu’à ses équipes, de maintenir ce lien étroit et continu avec les dirigeants de l’entreprise et de créer les conditions pour avoir des discussions régulières avec les dirigeants clés de l’entreprise.

Humaniser le télétravail. Depuis 2020, la notion d’appartenance à l’entreprise a été fragilisée chez les populations éligibles au télétravail . Une partie de la vie sociale propre à l’entreprise a évolué vers les canaux digitaux mais certaines situations se sont raréfiées, après que nous avons tenté de préserver l’identité de nos entreprises à marche forcée pendant les confinements via Zoom et Microsoft Teams.

La rencontre fortuite devant le siège de l’entreprise ou le déjeuner improvisé en tête-à-tête à la cantine sont moins probables en 2024 qu’en 2019. Tania Wingfield, DRH Groupe de l’équipementier américain automobile Borgwarner met en garde face à ce nouveau défi : « Comment protège-t-on une culture d’entreprise dans le monde du travail à distance et du travail hybride ? » Elle admet organiser plus fréquemment qu’avant des conversations avec ses dirigeants, individuellement et par petits groupes.

Plus qu’un autre, le DRH est l’oreille attentive recherchée, puisque la fonction RH apparaît comme une forme d’arbitre dans la gestion de crise. La période rappelle l’essence même du métier de DRH : articuler des problématiques personnelles avec la stratégie de l’entreprise
Thierry Parmentier, DRH Groupe d’Arkema, souligne par ailleurs la nécessité de mener les entretiens d’évaluation lors de rencontres physiques. Il estime que ces moments doivent être désormais plus qualitatifs et met en garde contre nos interactions limitées dans l’ère du télétravail, où « on ne voit plus arriver la catastrophe », comme la dépression, la maladie, l’épuisement…

Répondre à la quête de sens. Le constat est connu : la relation entre l’entreprise et le dirigeant a dépassé la dimension transactionnelle. Cette tendance existait avant 2020, mais a été renforcée par la crise sanitaire. Gonzalo Cajade, DRH de l’équipementier automobile américain BBB Industries, reconnaît avoir fait face à des souhaits de reconversion inattendus durant et après la pandémie. Il estime que la Covid a provoqué chez certains une prise de conscience quant à la fragilité de la vie humaine et bouleversé les schémas de carrière.

De façon similaire, Tania Wingfield et Thierry Parmentier admettent avoir fait face à des demandes de retraite anticipée de la part de certains dirigeants, saisis par des questions existentielles dans l’ère du post Covid. Des questions qui battent en brèche les leviers de rétention utilisés historiquement par l’entreprise (salaire, expatriation…). L’entreprise doit composer avec des dirigeants animés par une quête de sens.

Francesco Tutino, DRH Groupe d’Iveco, souligne l’extension de la fonction RH, dont le périmètre va désormais au-delà du recrutement, suivi, développement des individus, de la préparation des plans de succession et de la structuration d’une équipe RH. Le DRH doit contribuer « à ce qu’il vaille la peine de travailler dans l’entreprise » en sachant d’autant plus en expliciter la mission et l’histoire.

Les qualités de communication du DRH sont en cela fondamentales. Feliciano Gonzalez, DRH Groupe d’Holcim, pointe la nécessité accrue de savoir « raconter l’histoire » de l’entreprise, les règles de rétention et d’attraction des dirigeants ayant changé. Il admet qu’il évalue désormais davantage chez ses collaborateurs leur aptitude à communiquer clairement, à distance comme en présentiel. Il ajoute : « Les managers qui survivront sont ceux qui pourront communiquer clairement et motiver les équipes ».

Conseil. Ravivé par le contexte géopolitique, l’acronyme VUCA – Volatility, Uncertainty, Complexity & Ambiguity – s’est popularisé pour qualifier notre époque. Multidimensionnelle, l’incertitude oblige le DRH à repenser les règles d’engagement des équipes. La révolution du véhicule électrique nous fournit un exemple criant : comment engager au mieux un dirigeant dans une telle révolution quand tant d’incertitudes géopolitiques et technologiques pèsent encore sur la chaîne de valeur du véhicule électrique ?

Constat simple : il y a un besoin grandissant d’interactions qualitatives, humaines, capables de s’affranchir de l’accélération générale provoquée par la révolution digitale
Francesco Tutino est positif face à la généralisation des enquêtes de satisfaction des employés. Quel est cependant pour lui le risque ? Ces enquêtes sont fondamentales pour collecter de la donnée, mais, isolées, ne peuvent être la solution pour augmenter l’engagement des équipes. Les stratégies de « continuous employee listening » ont en effet fleuri depuis la pandémie et les enquêtes de satisfaction ont été largement exploitées. Francesco Tutino estime que la conversation régulière est le seul outil fiable pour mesurer et accroître l’engagement des équipes dans une époque de perma-crisis.

Les crises multiples font évoluer la posture du DRH. La posture de conseil et d’accompagnement du DRH vis-à-vis du CEO n’est pas nouvelle, mais, selon Julien Veyrier, DRH et secrétaire général de Carrefour Espagne, le DRH se doit d’adopter cette même posture vis-à-vis de populations plus larges, au-delà du CEO. La disposition de certains dirigeants à se confier a grandi ; les problématiques professionnelles et personnelles sont plus facilement partagées.

Plus qu’un autre, le DRH est l’oreille attentive recherchée, puisque la fonction RH apparaît comme une forme d’arbitre dans la gestion de crise. Julien Veyrier estime que la période rappelle l’essence même du métier de DRH : « Articuler des problématiques personnelles avec la stratégie de l’entreprise ». Armand Sohet, DRH Groupe du chimiste néerlandais AkzoNobel, confirme l’impact accru de la fonction RH dans l’ère post Covid et la tendance à vouloir du DRH un accompagnement plus personnalisé : « Il y a une recherche d’un lien personnalisé et humain », en mettant en garde contre la croyance inconditionnelle « qu’on va faire des RH avec chatbot ».

Constat simple : il y a un besoin grandissant d’interactions qualitatives, humaines, capables de s’affranchir de l’accélération générale provoquée par la révolution digitale. Selon Linda Knoll, DRH Groupe de Fiat Chrysler Automobiles jusqu’en 2021, « le DRH va devoir comprendre le leadership dans un monde beaucoup plus complexe ». Xavier Savigny, DRH Groupe de la Saur, considère que « le métier de manager est celui qui a le plus changé et qui est le plus difficile » ; il exige de savoir simultanément encadrer des équipes en télétravail, basées au siège de l’entreprise ou en mode hybride. La complexité du monde va obliger à réviser les modèles de leadership et générer de nouveaux comportements managériaux. Il serait utopique d’imaginer les traiter par le seul investissement effréné dans de nouveaux outils RH. Une réallocation du temps du DRH sera exigée, grâce au temps dégagé par la digitalisation de certaines tâches. Temps long, écoute, empathie, accompagnement, proximité seront indispensables pour décrypter les nouveaux comportements managériaux. Rappelé aux fondamentaux du métier, le DRH sera aux premières loges.

Afrique: Investir dans le capital humain

Afrique: Investir dans le capital humain

Par Franck Kié est commissaire général du Cyber Africa Forum et associé Gérant de Ciberobs Consulting dans l’Opinion

La transformation numérique de l’Afrique est un véritable game changer pour le continent. A mesure que celui-ci se digitalise, nous assistons à un développement socio-économique fulgurant des pays africains.

Selon un rapport publié en 2020 par Google et la Société Financière Internationale (SFI), l’économie numérique en Afrique a le potentiel de générer 180 milliards de dollars de revenus d’ici 2025 et 712 milliards de dollars d’ici 2050. En quelques années, les technologies du numérique se sont imposées comme de véritables piliers de développement de l’Afrique. Seul le numérique semble pouvoir permettre au continent de répondre aux Objectifs de Développement Durables (ODD) des Nations Unies, et ainsi de réduire la pauvreté et de favoriser l’inclusion sous toutes ses formes.

Une formation adaptée à ces nouveaux outils paraît indispensable pour permettre de profiter entièrement de toutes les potentialités qu’offre le numérique. C’est un enjeu d’autant plus urgent à adresser que la population devrait atteindre les 2,4 milliards d’habitants d’ici 2050, faisant de l’Afrique le continent de la jeunesse.

Plus de 30 millions de jeunes africains entreront chaque année sur le marché du travail et près de 230 millions d’emplois en Afrique subsaharienne nécessiteront des compétences numériques selon la Société Financière Internationale. En 2017, les titulaires d’un diplôme en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM) ne représentaient que 2 % de la population africaine totale selon une étude du World Economic Forum intitulée « The Future of Jobs and Skils in Africa. Preparing the Region for the Fourth Industrial Revolution ». Il est urgent pour l’ensemble des Etats de notre continent d’impulser des politiques d’enseignement supérieur à même de répondre à cette nouvelle économie numérique qui se déploie.

Déficit pédagogique. Nombreux sont les acteurs privés à proposer des initiatives et à se mobiliser pour faire face à ce déficit pédagogique, mais celles-ci sont loin d’être suffisantes. Nous avons besoin de l’implication et de l’engagement des pouvoirs publics pour consolider le tissu pédagogique qui se construit. Le Maroc a su le faire, en lançant sa plateforme nationale d’e-learning « Academia Ramqya » qui vise à renforcer les compétences et les connaissances de ses talents aux différents métiers du digital. Désormais, il en va de la responsabilité de tous les dirigeants africains de se doter de telles solutions.

L’appui aux start-up et à l’innovation s’impose également comme un enjeu majeur. En Tunisie, le gouvernement a développé un programme d’initiation à l’entrepreneuriat numérique. Pour permettre à toutes les populations de tirer le meilleur profit de cette révolution technologique, il est primordial de disposer, là encore, d’une formation adaptée à cette nouvelle réalité.

Au-delà de l’enjeu socio-économique, il s’agit aussi d’un enjeu de souveraineté. Alors que les cyberattaques sur le continent se multiplient et que nos données sont hébergées en grande majorité par des puissances étrangères, la sécurité nationale de chacun des pays du continent est en danger. Nous aurons besoin de data scientists, de data analystes et de développeurs, etc. Faisons en sorte qu’ils soient formés en Afrique afin qu’ils participent aux enjeux numériques de l’Afrique.

Notre jeunesse est un vivier de talents que nous ne pouvons plus ignorer. Il est plus que jamais urgent de lui offrir l’accompagnement permettant de déployer toutes les opportunités qu’offre cette transition numérique.

Franck Kié est commissaire général du Cyber Africa Forum et est associé Gérant de Ciberobs Consulting

L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer l’être humain ?

L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer l’être humain ?

Par Charles Hadji
Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)

dans The Conversation France

Depuis sa mise en ligne fin novembre, le logiciel ChatGPT, agent conversationnel (chatbot) qui utilise les capacités impressionnantes du plus gros réseau mondial de neurones artificiels actuel (GPT-3), a provoqué un tsunami de questions sur les sujets les plus variés de demandes de rédaction de devoirs, d’articles, de courriers, etc. Destinées à l’éprouver, à en tester les limites, ces utilisations très diverses ont aussi fait naître, ou conforté, de fortes craintes.Au-delà même de ses dangers immédiatement visibles (fabrication possible de fake news, triche aux examens, facilitation d’entreprises illégales ou nocives), et contre lesquels il y aurait lieu de se prémunir par des régulations appropriées, cet outil d’intelligence artificielle (IA), n’est-il pas de nature à remplacer un humain devenu obsolète ? Le moment de la fin de la « singularité », l’IA venant dépasser l’intelligence de l’homme, n’est-il pas arrivé ? La machine ne va-t-elle pas pousser l’homme dans les oubliettes de l’histoire ?

La question de savoir s’il faut craindre que la machine se hisse au niveau de l’humain, voire le dépasse, en soulève en fait deux autres, que nous proposons d’examiner rapidement. La première porte sur l’étendue de ce que l’IA peut en quelque sorte arracher à l’homme. Il s’agit de savoir ce qui est vraiment à portée des « machines intelligentes ». N’existe-t-il pas des capacités spécifiquement humaines, qui rendraient l’homme irremplaçable, le mettant à l’abri des empiétements dévastateurs de l’IA ?
La deuxième porte sur l’intensité, et la nature même, de la peur que l’homme doit éprouver quand sont en question ses pouvoirs dans les domaines de la connaissance et de l’action. Qu’est-ce que l’homme doit craindre le plus : le développement de l’IA, ou la force et la permanence de ses tentations et perversions ? L’homme ne serait-il pas, bien plus que la machine, le principal ennemi de l’Homme ?

La première question nous invite à nous prononcer sur l’existence de capacités humaines qui ne seraient pas « algorithmables », c’est-à-dire découpables en une suite logique d’opérations permettant d’atteindre à coup sûr un résultat désiré. Il devrait être clair que la réponse à cette question relève sans doute plus de l’anthropologie, et de la philosophie, que de la robotique et de l’IA. Car on peut s’attendre à ce que l’IA prenne en charge tout ce que peuvent faire les êtres humains sur le plan cognitif, sauf ce qui relèverait de ce que seuls les humains sont capables de faire : douter, faillir, et souffrir.

Les performances de ChatGPT sont particulièrement impressionnantes dans le champ de ce qui est calculable. Mais calculer n’est pas penser. Il manque au calcul la dimension de la distanciation, autrement dit du doute. Un algorithme n’est pas capable de sortir de lui-même, comme l’expliquait le spécialiste de robotique Raja Chatila dans Le Monde en 2020. Il déroule, sans état d’âme, sa suite d’opérations. Alors que l’homme est capable, non seulement de produire, mais de s’interroger continûment sur ses productions.

Depuis sa mise en ligne fin novembre, le logiciel ChatGPT a provoqué un tsunami de questions sur les sujets les plus variés. Shutterstock
ChatGPT pourrait très bien réécrire le Cogito de Descartes, mais alors en imitant seulement son style, sans prendre lui-même la décision de sortir du rapport habituel à la réalité, et sans mettre en œuvre le travail intellectuel par lequel cette décision devient opératoire. Il n’est pas capable de produire des idées, car l’idée n’est pas « une peinture muette sur un panneau ». « L’idée, mode du penser ne consiste ni dans l’image de quelque chose, ni dans les mots », disait Spinoza dans l’Ethique.

Dire des mots (produire un texte, ce dont est capable ChatGPT) n’est pas davantage penser que simplement calculer. Blaise Pascal, par ailleurs inventeur de ce qui est considéré comme la première machine à calculer (« la pascaline ») avait perçu les limites des algorithmes : « La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux ».

Il faut avoir la volonté de bien penser : « Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ». Certes « nous sommes automate [Pascal appelait cela « la « machine »] autant qu’esprit ». Mais l’ordre des automatismes, où peuvent régner les logiciels, est inférieur à l’ordre des esprits, où règne la pensée : « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée. Cela est impossible, et d’un autre ordre ».

Quand il opère dans son champ d’application (ici, le mot a été bien choisi), l’algorithme est (quasiment) infaillible. Il fait disparaître toute incertitude. Mais l’être humain souffre d’une faillibilité intrinsèque. Il erre, il se trompe, commet des fautes. L’âme humaine est fragile. Avec le doute vient l’incertitude. Le comble de cette faillibilité est sans doute la bêtise (pour ne pas dire la connerie, terme qui serait le plus approprié).

La faculté de dire des bêtises, dont abuse tout populiste qui se respecte, est un signe très fiable d’humanité. « L’homme est bien capable des plus extravagantes opinions ». « Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude » (Pascal, encore). Il faudra bien sûr se poser la question de savoir en quel sens cette faiblesse pourrait être une force. Mais nous voyons que la réflexion sur la force et les limites de l’outil ChatGPT nous contraint à réfléchir sur la force et les limites de la cognition humaine !

Enfin, l’homme éprouve des sentiments. Spinoza en a retenu deux principaux (en plus du désir) : la joie, toujours positive, en tant que « passion par laquelle l’esprit passe à une perfection plus grande » ; et la tristesse, toujours négative, en tant que « passion par laquelle il passe à une perfection moindre ». Un sentiment est un état dans lequel le corps est affecté. Un algorithme ne connaîtra jamais d’instant d’émotion. On ne le verra jamais pleurer, ni de joie, ni de tristesse.

Quand donc un robot pourra effectivement douter (penser), faillir, et pleurer, on pourra dire bienvenue à ce nouveau frère en humanité ! Mais si la pensée est à l’évidence une force, la faillibilité et la souffrance sont, immédiatement, des faiblesses. Cela nous conduit à la seconde question : qu’est-ce qui est le plus à craindre pour l’homme ? Certainement les dérives auxquelles peuvent le conduire ses faiblesses – mais des faiblesses qui sont aussi la source de son principal point fort, la créativité. Car, sans les sentiments, pas d’énergie pour entreprendre.

Si un robot peut mimer des comportements humaines, il ne ressentira jamais d’émotion. Shutterstock

Dans La psychologie de l’intelligence, Piaget nous a fait comprendre que « toute conduite implique une énergétique ou une “économie”, qui constitue son aspect affectif » ainsi qu’une « structuration » des « rapports entre le milieu et l’organisme », en lequel « consiste son aspect cognitif ». Sans l’énergie provenant des sentiments, il n’y a ni vie intellectuelle ni création.
C’est que, chez l’homme, force et faiblesse sont intimement liées. Ce qui fait sa faiblesse est aussi ce qui fait sa force, et réciproquement. Si donc le robot a la force que donne la maîtrise d’un logiciel, il n’a pas celle que donne la capacité d’être affecté, et de souffrir. Et il n’a pas la créativité que confère la capacité d’essayer, en prenant le risque de se tromper, et d’entrer en errance. Alors que chez l’homme, la « bassesse », que Pascal reconnaît même en Jésus-Christ, ne peut pas empêcher d’accéder à l’ordre, « surnaturel », de la « sagesse » et de la « charité ».

Mais pourquoi alors cette cohabitation, en l’homme, de sa force et de sa faiblesse, est-elle bien plus à craindre qu’une hypothétique prise de pouvoir par les algorithmes, dont ChatGPT serait le champion ? Parce que, étant donné la nature de ce qui fait sa force, si l’homme est capable du meilleur, il est aussi trop souvent coupable du pire ! Mais ni le meilleur ni le pire ne sont certains.
L’homme est le seul animal capable de choisir, et de faire consciemment, le mal : tuer par cruauté ; faire souffrir par plaisir. Ce n’est pas un algorithme qui a créé le darknet. Mais d’un autre côté, on peut voir dans le triptyque penser, faillir, éprouver, les trois piliers fondateurs de la liberté. La liberté qui rend possible le choix du mal, comme du bien.

En définitive, est-ce ChatGPT qu’il faut craindre ? Il n’y a là qu’un outil, dont la valeur dépend de l’usage qui en sera fait. Cet usage dépend lui-même de choix d’ordre éthique. Selon ce choix, et comme pour tout, l’homme pourra se montrer capable du meilleur, en mettant l’outil au service du développement et de la valorisation de la personne humaine, pour faciliter ses apprentissages, et l’accomplissement de ses actions. Ou bien coupable du pire, en faisant de l’outil un instrument d’assujettissement et d’exploitation de l’être humain, en tombant dans l’une ou l’autre des dérives possibles.

C’est à l’homme qu’il appartient de choisir. La machine (comme Dieu, selon Platon) est innocen-te : elle n’a pas le pouvoir de choisir… Le plus grand ennemi de l’homme sera toujours l’homme.

Société- «Funérailles vertes» : le Modem pour le «compostage humain»

Société- «Funérailles vertes» : le Modem pour le «compostage humain»

Face à la crise systémique grave que vit le pays, la vice-présidente MoDem de l’assemblée nationale n’a rien trouvé de mieux que de proposer le « compostage humain « pour permettre des « funérailles vertes ».On peut légitimement se demander si l’intéressée et ceux qui la soutiennent n’ont pas fait un usage un peu immodéré des opioïdes ou s’ils n’ont pas fumé la moquette de l’Assemblée nationale.

Il paraît de plus en plus évident que le parti de François Bayrou s’ennuie de plus en plus dans une majorité qui d’ailleurs l’ignore. Et lui d’ailleurs ne fait pas grand-chose en termes d’innovation et de dynamique politique.

Plutôt que d’enterrer les humains à des fins de compostage, il serait sans doute préférable d’enterrer une réforme des retraites inefficace et injustesen même temps que l’ignorance crasse et condescendante de représentants de la majorité qui ignorent tout des réalités socio-économiques. Élodie Jacquier-Laforge a donc récemment déposé une proposition de loi pour expérimenter les «funérailles vertes». Une méthode interdite en France et controversée.

Il s’agit d’un «procédé naturel et écologique, qui ne porte pas atteinte à la dignité», fait valoir la vice-présidente centriste de l’Assemblée nationale, qui a déjà défendu cette initiative par voie d’amendement en 2021, sans succès. Dans son texte, enregistré le 31 janvier au Parlement, elle appelle à une «réflexion nationale» sur le sujet.

Autorisé dans six États américains, le «compostage humain» – aussi appelé «humusation» – consiste à accélérer la décomposition du corps du défunt. Celui-ci est alors placé dans un linceul biodégradable, une boîte en acier inoxydable ou une boîte en bois, avec des matières organiques – copeaux de bois, herbe, paille… Les os sont broyés. Après une période de plus d’un mois, la matière est restituée aux proches.

Cette option se révèle économique et écologique, soutiennent ses partisans. Fabrication du cercueil, transport, entretien, produits polluants comme le formol pour préserver les corps… Les méthodes traditionnelles sont «extrêmement polluantes», soulignent les signataires de la proposition de loi : «la crémation dégage près de 3% des émissions annuelles de CO2 d’un citoyen, l’inhumation quatre fois plus». À les entendre, le «compostage humain» aurait aussi le mérite de répondre au manque de place dans les cimetières.

Taille du cerveau humain et évolutions cognitives

Taille du cerveau humain et évolutions cognitives

Tesla Monson, professeure d’anthropologie à l’Université Western Washington, explique depuis combien de temps les humains ont de si gros cerveaux. Un phénomène qui s’accompagne, selon elle, de nombreuses capacités cognitives.

Les fossiles nous racontent ce que les êtres humains et nos prédécesseurs faisaient il y a des centaines de milliers d’années. Mais certaines étapes importantes du cycle de la vie, comme la grossesse ou la gestation, ne laissent aucune trace dans les archives fossiles. Comment les étudier ? Une des caractéristiques de notre espèce est d’avoir des cerveaux de taille importante par rapport à la taille totale du corps, ce qui rend la grossesse particulièrement intéressante pour les paléoanthropologues. Mais alors que les crânes imposants d’Homo sapiens contribuent aux difficultés de l’accouchement, ce sont les cerveaux logés à l’intérieur qui ont permis à notre espèce de prendre son envol.

Mes collègues et moi voulons comprendre le développement du cerveau de nos ancêtres avant la naissance : était-il comparable à celui des fœtus aujourd’hui ? En étudiant quand la croissance prénatale et la grossesse sont devenues « humaines », on comprend mieux quand et comment le cerveau de nos ancêtres est devenu plus similaire au nôtre qu’à ceux de nos proches cousins les singes.

Nous avons étudié l’évolution des taux de croissance prénatale en regardant le développement in utero des dents, qui, elles, fossilisent. Grâce à un modèle mathématique des longueurs relatives des molaires, construit pour l’occasion, nous pouvons suivre les changements évolutifs des taux de croissance prénatale dans les archives fossiles.
D’après notre modèle, il semblerait que la grossesse et la croissance prénatale soient devenues plus proches de l’humain que du chimpanzé il y a près d’un million d’années.

La grossesse et la gestation sont des périodes importantes – elles guident la croissance ultérieure et orientent le cours biologique de la vie.
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Mais la grossesse humaine, en particulier le travail et l’accouchement, coûte beaucoup d’énergie et est souvent dangereuse. Le cerveau du fœtus a besoin de beaucoup de nutriments pendant son développement et le taux de croissance de l’embryon pendant la gestation, également appelé « taux de croissance prénatale », impose un lourd tribut métabolique et physiologique au parent en gestation. De plus, le passage délicat de la tête et des épaules du nourrisson à travers le canal pelvien pendant l’accouchement peut entraîner la mort, tant de la mère que de l’enfant.

En contrepartie de ces inconvénients évolutifs, il faut une très bonne raison d’avoir une tête aussi grosse. Le gros cerveau caractéristique de l’espèce humaine s’accompagne de nombreuses capacités cognitives, et l’évolution du cerveau a contribué à la domination de notre espèce : elle est notamment associée à une utilisation accrue d’outils, à la création d’œuvres d’art et à la capacité de survivre dans des environnements variés. L’évolution de nos cerveaux est aussi entremêlée avec nos capacités à trouver et exploiter davantage de ressources, avec des outils et en coopérant par exemple.

Les changements dans la croissance prénatale nous renseignent également sur les façons dont les parents rassemblaient les ressources alimentaires et les distribuaient à leur progéniture. Ces ressources croissantes auraient contribué à l’évolution d’un cerveau encore plus gros. En comprenant mieux à quel moment la croissance prénatale et la grossesse sont devenues « humaines », on peut savoir quand et comment notre cerveau a évolué lui aussi.

L’homme a le taux de croissance prénatale le plus élevé de tous les primates vivant aujourd’hui, soit 11,58 grammes par jour. Les gorilles, par exemple, ont une taille adulte beaucoup plus grande que celle des humains, mais leur taux de croissance prénatale n’est que de 8,16 grammes par jour. Étant donné que plus d’un quart de la croissance du cerveau humain s’effectue pendant la gestation, le taux de croissance prénatale est directement lié à la taille du cerveau adulte. Quand et comment le taux de croissance prénatale de Homo sapiens a évolué est resté un mystère jusqu’à présent.
Ce que les dents révèlent de la croissance prénatale

Les chercheurs étudient depuis des siècles les restes de squelettes fossilisés, mais malheureusement, les cerveaux ne fossilisent pas – et encore moins la gestation et le taux de croissance prénatale.

Mes collègues et moi réfléchissons à la façon dont les dents se développent, très tôt dans l’utérus. Les dents permanentes commencent à se développer bien avant la naissance, vers 20 semaines de gestation. L’émail des dents est inorganique à plus de 95 %, et la majorité des fossiles de vertébrés est constituée de dents ou en possède. Partant de ce constat, nous avons décidé d’étudier la relation entre le taux de croissance prénatale, la taille du cerveau et la longueur des dents.

Nous avons mesuré les dents de 608 primates contemporains provenant de collections de squelettes du monde entier et les avons comparées aux taux de croissance prénatale calculés à partir de la durée moyenne de gestation et de la masse à la naissance pour chaque espèce. Comme indicateur de la taille du cerveau, nous utilisons le volume endocrânien (l’espace à l’intérieur du crâne). Nous avons constaté que le taux de croissance prénatale présente une corrélation significative avec la taille du cerveau adulte et la longueur relative des dents chez les singes et les grands singes.
Cette relation statistique a permis de générer une équation mathématique qui prédit le taux de croissance prénatale à partir de la taille des dents. Avec cette équation, nous pouvons prendre quelques dents molaires d’une espèce fossile éteinte et reconstituer exactement la vitesse de croissance de leur progéniture pendant la gestation.

En utilisant cette nouvelle méthode, nous avons pu reconstituer les taux de croissance prénatale pour treize espèces fossiles, construisant ainsi une chronologie des changements survenus au cours des six derniers millions d’années d’évolution des humains et des hominidés (le terme « hominidé » désigne toutes les espèces, Australopithecus entre autres, appartenant à la lignée « humaine » depuis sa séparation avec celle des chimpanzés, il y a environ 6 à 8 millions d’années). Grâce à ces recherches, nous savons maintenant que le taux de croissance prénatale a augmenté tout au long de l’évolution des hominidés, pour atteindre il y a moins d’un million d’années un taux semblable à celui des humains – qui dépasse celui observé chez tous les autres singes.
Un taux de croissance prénatale totalement similaire à celui des humains est apparu seulement avec l’évolution de notre espèce Homo sapiens, il y a 200 000 ans environ. Mais d’autres espèces d’hominidés vivant au cours des 200 000 dernières années, comme les Néandertaliens, avaient également des taux de croissance prénatale du même ordre de grandeur. Il reste à déterminer quels gènes ont été impliqués dans ces changements de taux de croissance.

Avec seulement quelques dents et une partie de la mâchoire, un expert chevronné peut en apprendre beaucoup sur un individu disparu : de quelle espèce il s’agissait, ce qu’il mangeait, s’il se battait pour obtenir des partenaires, à quel âge il est mort, s’il avait des problèmes de santé, et bien plus encore. Nous pouvons maintenant ajouter à cette liste le fait de savoir à quoi ressemblaient la grossesse et la gestation pour cette espèce. Les dents pourraient aussi refléter indirectement l’émergence de la conscience humaine, via l’évolution de la taille du cerveau.
Le modèle suggère que les taux de croissance prénatale ont commencé à augmenter bien avant l’émergence de notre espèce, Homo sapiens. On peut supposer qu’un taux de croissance prénatale rapide a été nécessaire à l’apparition d’un cerveau imposant et à l’évolution de la conscience et des capacités cognitives humaines. Voilà le genre de questions que nos recherches nous permettent dorénavant de formuler… à partir de quelques dents.

Cet article est republié à partir de The Conversation ..

La personnalité juridique pour le non humain ?

La personnalité juridique pour le non humain ?

Notre droit n’est pas apte à faire face à la destruction du vivant, affirme la juriste Marine Calmet, qui revient, dans un entretien au « Monde », sur les entités naturelles – fleuve ou parc – reconnues en tant que personnalité juridique.

 

Des droits pour la nature avec reconnaissance de la personnalité juridique sont-ils réellement des avancées concrètes une meilleure harmonie entre le non humain et l’humain ? Un débat qui paraît un peu théorique dans la mesure où ce sont toujours les humains qui plaideront dans un sens ou dans un autre. NDLR

 

 

 

Marine Calmet, avocate de formation, a milité, en Guyane française, contre le projet minier de la Montagne d’or, abandonné en 2019, avant de créer l’ONG Wild Legal, une école et un incubateur pour défendre les droits de la nature. Elle a préfacé la réédition du livre de Christopher Stone, Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (Le Passager clandestin, 192 pages, 15 euros).

Le mouvement des droits de la nature suscite un intérêt croissant. Comment l’expliquer ?

Notre droit actuel n’est pas capable de faire face à la destruction du vivant et à la crise climatique. Au contraire, il donne un blanc-seing à de nombreux projets polluants. Beaucoup de nos lois ont été rédigées dans les ministères où les lobbys industriels sont mieux représentés que les fleuves ou les forêts. Notre code minier, par exemple, a été écrit pour faciliter et développer l’exploitation des sous-sols, sans prendre en compte la protection de l’environnement. Face à ce constat, le mouvement des droits de la nature vient nous rappeler qu’il nous faut respecter les lois fondées sur le fonctionnement du vivant, autrement plus vitales que les dogmes de la croissance si nous voulons que nos territoires restent habitables.

Comment est née l’idée de reconnaître la nature comme sujet de droit ?

L’Américain Christopher Stone est le premier juriste, en 1972, à avoir défendu cette idée et démontré faisabilité de celle-ci, dans le cadre d’une affaire opposant l’association de défense de l’environnement Sierra Club à Disney, qui voulait construire un parc de loisirs dans une vallée abritant de majestueux séquoias, la Mineral King Valley. Sierra Club a contesté la destruction des arbres, mais a été déboutée par la justice, qui a considéré que l’association n’était pas légitime, faute de défendre ses intérêts propres.

 

Face à cette lecture restrictive du droit à agir, qui rend impossible une action en justice au nom de la nature, Stone a proposé de donner une personnalité juridique aux entités naturelles, ouvrant ainsi de nouveaux champs de réflexion, juridiques, mais aussi psychosociaux et philosophiques. Il était convaincu qu’une évolution du droit pourrait avoir un impact sur la culture occidentale et corriger notre vision dominatrice de la nature.

Cinquante ans plus tard, comment ces droits de la nature sont-ils mis en œuvre ?

Deux modèles se développent, avec, d’un côté, la reconnaissance générale de droits à l’ensemble de la nature, et, de l’autre, une protection qui s’organise à l’échelle des écosystèmes. L’exemple le plus abouti est sans doute celui de l’Equateur où les citoyens se sont prononcés par référendum en faveur des droits de la Pachamama (la Terre Mère), dans le cadre de la Constitution adoptée en 2008. Les conséquences sont réelles, et de nombreuses jurisprudences s’y réfèrent depuis pour limiter des politiques industrielles. Récemment un juge a refusé de délivrer les permis pour l’implantation de deux mines dans un parc, au motif que l’activité minière n’est pas compatible avec les droits fondamentaux du parc et des espèces qui y habitent.

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

 

Dans un papier de l‘Opinion, David Lacombled observe que le concept d’intelligence artificielle ne saurait convaincre l’opinion si l’on ne fait pas le lien avec la dimension humaine qui doit demeurer. La vérité sans doute puisque si l’intelligence artificielle permet d’énormes gains de productivité dans un secteur donné, elle permet parallèlement en amont et en aval la création de nombre d’activités connexes.

Un seul exemple qui contredit la thèse de l’intérêt du tout  technologique : la suppression du support papier. En réalité, les flux d’informations sont majoritairement gérés désormais par voie numérique mais il y a autant et même davantage de papier au bout de la chaîne qui supporte les frais d’édition. Par ailleurs évidemment l’intelligence artificielle n’a  intérêt que si elle sert le progrès humain.

L’intelligence artificielle (IA) ne fera pas tout affirme David Lacombled. Promettre ou craindre le grand remplacement, ici des humains par la machine , ne peut que renforcer défiance et méfiance face à la technologie, en accentuant les divisions entre les individus. Les promesses mirifiques ouvrent la voie au désenchantement. La technique et l’économie doivent rester une science en veillant à ne pas revêtir des attributs de la fiction.

L’IA, un vocable polymorphe souvent préféré à celui plus effrayant encore d’automatisation, est par nature machinale, là où l’intelligence humaine est instinctive et créative. C’est à cela que l’on reconnaît des êtres capables de lier des éléments qui n’avaient de prime abord rien à voir entre eux. Pour preuve, les humains savent parfaitement se jouer de la machine et ne se privent pas de la contourner. Les militants anti-vaccins savent, par exemple, parfaitement passer sous les radars de modération et de détection automatique des réseaux sociaux, en faisant sans cesse évoluer leur langage. Ainsi, «(ovid Va((ine» (sic) ne sera pas détecté tant qu’il n’aura pas été saisi dans une base de données, vaste dictionnaire du Web… par un humain.

 

«Pas d’IA sans humain». (David Lacombled)

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

 

Dans un papier de l‘Opinion, David Lacombled observe que le concept d’intelligence artificielle ne saurait convaincre l’opinion si l’on ne fait pas le lien avec la dimension humaine qui doit demeurer. La vérité sans doute puisque si l’intelligence artificielle permet d’énormes gains de productivité dans un secteur donné, elle permet parallèlement en amont et en aval la création de nombre d’activités connexes.

Un seul exemple qui contredit la thèse de l’intérêt du tout  technologique : la suppression du support papier. En réalité, les flux d’informations sont majoritairement gérés désormais par voie numérique mais il y a autant et même davantage de papier au bout de la chaîne qui supporte les frais d’édition. Par ailleurs évidemment l’intelligence artificielle n’a  intérêt que si elle sert le progrès humain.

L’intelligence artificielle (IA) ne fera pas tout affirme David Lacombled. Promettre ou craindre le grand remplacement, ici des humains par la machine , ne peut que renforcer défiance et méfiance face à la technologie, en accentuant les divisions entre les individus. Les promesses mirifiques ouvrent la voie au désenchantement. La technique et l’économie doivent rester une science en veillant à ne pas revêtir des attributs de la fiction.

L’IA, un vocable polymorphe souvent préféré à celui plus effrayant encore d’automatisation, est par nature machinale, là où l’intelligence humaine est instinctive et créative. C’est à cela que l’on reconnaît des êtres capables de lier des éléments qui n’avaient de prime abord rien à voir entre eux. Pour preuve, les humains savent parfaitement se jouer de la machine et ne se privent pas de la contourner. Les militants anti-vaccins savent, par exemple, parfaitement passer sous les radars de modération et de détection automatique des réseaux sociaux, en faisant sans cesse évoluer leur langage. Ainsi, «(ovid Va((ine» (sic) ne sera pas détecté tant qu’il n’aura pas été saisi dans une base de données, vaste dictionnaire du Web… par un humain.

 

Transplantation du rein d’un porc sur un humain

Transplantation du rein d’un porc sur un humain

 

Dans le monde entier des malades aux reins déficients attendent désespérément des transplantations d’humains à humain. En attendant ils subissent régulièrement des séances d’épuration du sang particulièrement éprouvantes mais aussi coûteuses ( dialyses).

 

En France, le plan greffe a fixé comme objectif 7800 transplantations en 2021 – tous organes confondus – contre environ 6100 en 2017, ce nombre a chuté à 5800 en 2018, « rendant quelque peu utopique » la barre visée, selon ce rapport. Les seules greffes de rein ont reculé de 5,7% à 3.567, selon l’Agence de la biomédecine.

Dans le même temps, « chaque année, le nombre des inscrits » sur le registre des patients en attente de greffes « outrepasse très largement celui des malades greffés », conduisant à une liste d’attente de 24 000 personnes en 2017.

Résultat : « 500 à 600 patients » sur listes d’attente, « meurent chaque année, faute d’avoir été greffés ». D’autres « aussi nombreux, sont retirés des listes ». Leur état s’étant aggravé, « ils sont devenus inopérables », déplore le rapport. La hausse des candidats à la greffe d’un rein est liée à l’augmentation du nombre de diabétiques en insuffisance rénale chronique.

Des scientifiques américains ont réussi à faire fonctionner sur un humain le rein d’un porc génétiquement modifié, une percée qui représente un espoir pour les très nombreuses personnes dans l’attente d’une transplantation. Si le succès se confirme, ( nombre de conditions scientifiques reste à vérifier) on pourrait en effet imaginer que les cochons puissent un jour être élevés dans le but de fournir des organes (poumons, cœurs…) aux humains qui en ont besoin. Plus de 100.000 Américains sont actuellement sur liste d’attente pour une greffe d’organe. 17 personnes meurent chaque jour dans l’attente d’un don.

Certains experts ont accueilli la nouvelle avec prudence, les résultats détaillés de l’étude menée n’ayant pas encore été publiés dans une revue scientifique. «C’est néanmoins un pas intéressant sur la route menant à l’utilisation de porcs génétiquement modifiés comme source d’organes pour les transplantations», a commenté Alan Archibald, spécialiste en génétique à l’université d’Edimbourg.

Transplantation du rein d’un porc sur un humain

Transplantation du rein d’un porc sur un humain

 

Dans le monde entier des malades aux reins déficients attendent désespérément des transplantations d’humains à humain. En attendant ils subissent régulièrement des séances d’épuration du sang particulièrement éprouvantes mais aussi coûteuses. Des scientifiques américains ont réussi à faire fonctionner sur un humain le rein d’un porc génétiquement modifié, une percée qui représente un espoir pour les très nombreuses personnes dans l’attente d’une transplantation. Si le succès se confirme, ( nombre de conditions scientifiques reste à vérifier) on pourrait en effet imaginer que les cochons puissent un jour être élevés dans le but de fournir des organes (poumons, cœurs…) aux humains qui en ont besoin. Plus de 100.000 Américains sont actuellement sur liste d’attente pour une greffe d’organe. 17 personnes meurent chaque jour dans l’attente d’un don.

Certains experts ont accueilli la nouvelle avec prudence, les résultats détaillés de l’étude menée n’ayant pas encore été publiés dans une revue scientifique. «C’est néanmoins un pas intéressant sur la route menant à l’utilisation de porcs génétiquement modifiés comme source d’organes pour les transplantations», a commenté Alan Archibald, spécialiste en génétique à l’université d’Edimbourg.

La question du capital humain

La question du capital humain

Jean-Marc Daniel, économiste, évoque la nécessité de mieux prendre en compte la question du capital humain ( dans l’Opinion)

Tribune

A une époque où les dirigeants n’ont à la bouche que le mot compétitivité, c’est-à-dire la comparaison du coût du travail entre concurrents, il est important de prendre de la hauteur et de ne pas voir dans la rémunération du travail uniquement un coût. Naguère, certains économistes avaient popularisé, au travers de la référence à Ford, l’idée que l’entreprise devait voir dans ses salariés, non seulement des producteurs, mais aussi des clients potentiels. Pour ces économistes, l’entreprise a intérêt à se montrer généreuse en matière salariale car en distribuant du pouvoir d’achat, elle s’assure des débouchés.

Cette idée était en fait assez simpliste dans la mesure où, heureusement pour Ford, ses ventes ne se sont pas limitées à ses personnels. Elle a néanmoins permis de dépasser les visions réductrices du salaire en préparant la théorisation de ce que l’on appelle le « salaire d’efficience ».

Productivité. Parler de salaire d’efficience revient à substituer à la compétitivité la productivité, c’est-à-dire la mesure de l’efficacité du travail. C’est elle dont Jean Fourastié, l’auteur de la célébrissime formule des « Trente glorieuses », a fait la clé de la croissance. La productivité repose d’abord sur le progrès technique, sur l’efficacité accrue des machines et leur capacité à remplacer les hommes. Car il doit être clair que le mérite du progrès technique est de supprimer des emplois dans tel ou tel secteur économique, mais en pratique des emplois souvent fastidieux et pénibles, et ce afin d’en permettre la création dans d’autres secteurs.

Gary Becker définit ce capital humain comme un facteur de production à part entière, où s’agrègent compétence, expérience et volonté de se réaliser

La productivité repose ensuite sur l’usage que font les hommes des machines. C’est là que l’on retrouve le salaire d’efficience. L’usage de cette expression sert à affirmer que le lien entre la productivité et le salaire est dialectique : une productivité élevée permet de verser des salaires élevés, et symétriquement, des salaires élevés motivent les salariés et améliorent leur implication dans leur travail et dans la maîtrise des outils dont ils disposent, ce qui augmente leur productivité.

Prix Nobel d’économie en 1992, Gary Becker avait été récompensé pour une vision encore plus large de la gestion des ressources humaines fondée sur la notion de « capital humain ». Il définit ce capital humain comme un facteur de production à part entière, où s’agrègent compétence, expérience et volonté de se réaliser. Il s’acquiert par l’éducation et s’entretient par la formation. Il obéit à une logique de gestion qui n’est pas celle du capital physique mais où le respect de l’activité de chacun conduit à des rémunérations fixées en conformité avec sa productivité intrinsèque.

Au total, on peut affirmer que, dans une entreprise, la gestion des ressources humaines ne se saurait se limiter à généraliser le « cost-killing », à éviter les conflits et à amortir les frustrations. Une entreprise qui mène parfaitement sa barque sociale augmente son profit car un salarié en paix avec son environnement est plus productif.

Jean-Marc Daniel est directeur de la revue Sociétal.

«Le capital humain : la valeur à prendre en compte dans les conseils d’administration ».

«Le capital humain : la valeur à prendre en compte dans les conseils d’administration ».

 

 

La tribune du Club ESG de l’IFA

 IFA: Le Club ESG de l’Institut français des administrateurs, IFA.

 

Tribune

 

 

Depuis le début de la pandémie, les entreprises se sont focalisées sur le télétravail — en réalité du travail forcé à distance avec des conditions souvent dégradées — et sur le renforcement des dispositifs de protection de la santé des collaborateurs. Le leadership a évolué vers plus de proximité individuelle et d’empathie, et il a fallu par la confiance maintenir la motivation des collaborateurs. Le dialogue social a connu une intensité exceptionnelle. Les conseils d’administration se sont impliqués aux côtés des dirigeants avec une fréquence inhabituelle afin de suivre l’évolution de la situation et de s’assurer qu’y étaient apportées les meilleures réponses.

Il s’agit toutefois d’être conscient aujourd’hui, un an après le début du premier confinement, qu’au-delà de la réponse à l’urgence sanitaire l’entreprise reste confrontée à tous les défis « d’avant » qui vont impacter le corps social sur la durée : adaptations à des transformations durables des modèles d’affaires face aux priorités environnementales, évolution des technologies, digitalisation accrue, besoins de compétences nouvelles…

Les administrateurs savent qu’ils vont devoir s’emparer encore davantage de la façon dont l’entreprise met en œuvre sa responsabilité sociale d’employeur. Leur réflexion sur le socle d’informations et d’indicateurs nécessaires à l’exercice de leur responsabilité s’impose. Ils devront s’assurer que les sujets traités sont mis en cohérence avec la raison d’être de l’entreprise et les enjeux sociaux et environnementaux, et que les pratiques managériales permettent de maintenir la confiance et l’engagement des collaborateurs.

Pierre angulaire. Fort de ce constat, le club ESG de l’Institut français des administrateurs (IFA), conforté par une vingtaine d’entretiens avec des personnalités du monde de l’entreprise, a tiré trois enseignements majeurs :

D’une part, la prise en compte du capital humain doit rester, même après la crise, une pierre angulaire des travaux du conseil. Ce dernier doit avoir une appréciation, bien documentée, de ce qui constitue une part essentielle de la richesse de l’entreprise. Cela va au-delà de l’exposé annuel des bilans sociaux réglementaires, des ratios d’équité, de l’index Pénicaud, des nouveaux objectifs de féminisation des équipes dirigeantes… La donnée brute ne suffit pas pour disposer d’une analyse fine et complète du capital humain.

« Personne ne doute plus que performance durable et engagement des collaborateurs ne soient liés »

D’autre part, la capacité de fonctionner en temps de pandémie ne doit pas dédouaner l’entreprise d’une vision prospective de la protection nécessaire des salariés et de l’adaptation de leurs compétences qui intègre la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Cela passe par l’examen des ambitions réelles des plans de formation, des dispositifs de gestion des carrières, de la capacité de l’entreprise à attirer et à diversifier les talents. La fréquence et la qualité du dialogue social jouent un rôle clé dans la préparation de l’avenir, mais il ne s’agit pas uniquement de l’inventaire du nombre d’accords signés. Les conseils d’administration doivent être attentifs à la qualité du dialogue social dans l’entreprise et aux signaux faibles de détérioration du climat social.

Réactivité. Enfin, la crise a souligné que la réactivité de l’entreprise dépendait de l’engagement des salariés qui repose sur le lien de confiance, de proximité et d’adhésion entre les managers et leurs équipes. Cela passe par la mise en valeur de bonnes pratiques managériales : courage, capacité d’entraîner l’adhésion des équipes, aptitude au dialogue de proximité. Ces capacités se sont inégalement manifestées pendant la crise et les conseils doivent en tirer les conséquences quant au choix des critères d’évaluation des dirigeants, de l’appréciation des comportements et des rôles de chacun, de l’organisation du travail.

L’accélération des prises de conscience provoquée par la crise sanitaire invite les conseils d’administration à inscrire en tête de leur agenda ce qui les a mobilisés depuis le début de cette crise : la protection et la mise en valeur du capital humain de l’entreprise.

Les ordres du jour des conseils d’administration laissent trop peu de place à la responsabilité sociale de l’employeur, qui ne relève pas des seuls choix des dirigeants exécutifs. Pourtant, personne ne doute plus que performance durable et engagement des collaborateurs ne soient liés. Une stratégie qui ne prendrait pas en compte la dimension humaine et sociale de l’entreprise serait de court terme et risquée. La performance et la résilience de l’entreprise exigent de protéger cet actif clé que forment les collaborateurs et de lui donner à chaque étape les moyens d’adaptation nécessaires pour contribuer au succès de l’entreprise. Pour cela, les administrateurs et administratrices devraient veiller à recevoir les informations nécessaires pour que le capital humain trouve toute sa place dans les débats des conseils d’administration.

Le Club ESG de l’Institut français des administrateurs, IFA.

Coronavirus: l’ Alimentation, premier besoin humain

Coronavirus: l’ Alimentation, premier besoin humain

 

Bernard Gaud, expert du secteur du cabinet Auris Finance, analyse pour La Tribune les effets de cette période inédite.

 

Il y a dix jours, en France, dès que la perspective d’un confinement généralisé s’est précisée, des rayons entiers de produits alimentaires ont été dévalisés dans les supermarchés. Qu’est-ce que cela révèle à vos yeux du rapports des Français à l’alimentation et au secteur agroalimentaire?

 

Bernard Gaud - Comme l’agriculture, qui déplore un phénomène d’ »agribashing », le secteur agroalimentaire souffre aussi depuis quelques temps d’ »agrobashing ». L’opinion publique et les médias regardent avec une méfiance croissante l’industrie agroalimentaire et ses produits. Mais maintenant, à cause de la crise sanitaire en cours, tout le monde s’aperçoit que l’alimentation est avant tout le premier besoin humain à satisfaire. On se pose moins de questions sur la composition des aliments, leurs effets nutritionnels, on regarde moins les diagnostiques d’applications comme Yuka… Tout d’un coup, on se rend aussi compte que l’industrie est heureusement là pour répondre à ce besoin. On se demande d’ailleurs avec inquiétude si elle va tenir. Les industriels retrouvent aux yeux des consommateurs leur raison d’existence, puisqu’on comprend bien que le marché paysan du coin ne pourra pas à lui seul alimenter tout le monde.

La peur d’une pénurie, que ces comportements expriment, est-elle purement irrationnelle?

A ce jour, oui, elle est en grande mesure irrationnelle. Les stocks de blés sont bien là, les moulins tournent… Toutes les filières ont d’ailleurs jusqu’à présent fait preuve d’un fonctionnement particulièrement compact et fluide: les rayons vides ont pu être réapprovisionnés en 24 heures. Quant aux enjeux sanitaires, les industriels de l’agroalimentaire n’ont pas du tout été pris au dépourvu. Depuis des décennies, ils emploient au quotidien des masques, des charlottes pour les cheveux, du gel hydralcoolique… Ils en ont tous en permanence des stocks. A la différence d’autres industries, ils n’ont donc pas eu besoin de s’adapter.

Toutefois, la crise rappelle aussi à tout acteur du secteur qu’il fait désormais partie d’une chaîne logistique globale parfois très rallongée, y compris géographiquement. De petits grains de sable peuvent ainsi gripper la machine. Certaines usines ont par exemple tout pour fabriquer leurs produits, mais manquent d’emballages, d’étiquettes…

Cette crise est d’ailleurs largement interprétée comme une remise en cause de la mondialisation. Est-ce le cas aussi pour le secteur agroalimentaire?

La circulation des matières premières est ancienne, et inscrite dans les gènes de l’alimentation. On ne peut donc pas remettre en cause la notion de mondialisation. En revanche, la crise va sans doute pousser l’industrie à en revoir certains excès, comme la fabrication à des milliers de kilomètres d’aliments frais qui pourraient être produits localement.

Certains modes de management vont aussi sans doute être revus. Depuis 15-20 ans, grâce à la fluidité des transports internationaux, la tendance était à la gestion en flux tendus. Dans l’évaluation de la valeur d’une entreprise, avoir de gros stocks avait même fini par peser négativement. Dorénavant, ces stocks vont sans doute retrouver leurs lettres de noblesse, représenter un avantage.

Le maraîchage français est confronté à un problème particulier, lui aussi lié à la mondialisation: la pénurie de main d’oeuvre, qui venait essentiellement de l’étranger, et qui du coup fait défaut à cause de la fermeture des frontières.

Les excès de la mondialisation ont une multitude de causes. La réglementation, la fiscalité, ont par exemple grandement contribué au choix de fabriquer certains produits dans des pays lointains plutôt que localement. De même, en France, l’éducation nationale est largement responsable de la construction d’un « corpus culturel » qui a dévalorisé des métiers et des entreprises de l’agroalimentaire aux yeux des jeunes. De nombreuses PME ont ainsi dû faire venir de la main d’oeuvre de l’étranger. Certes, cela change un peu depuis quelques temps, avec des jeunes qui quittent leurs emplois de cadres pour travailler dans l’agroalimentaire, mais cela reste encore anecdotique. La crise actuelle va sans doute exiger une réflexion collective profonde sur tous ces choix jusqu’à présents peu discutés.

Parmi les métiers traditionnellement peu valorisés, ces derniers jours on a aussi redécouvert le rôle des employé.e.s de la grande distribution, obligé.e.s à travailler malgré les risques sanitaires et le confinement. Carrefour vient d’annoncer qu’il leur octroiera une prime de 1.000 euros. La crise actuelle va-t-elle engendrer un véritable changement d’attitude à leur égard?

Oui, je le pense. A cause de la crise, le regard de la société vis-à-vis de certains métiers est en train de changer véritablement. Aux yeux des gens, ils prennent tout d’un coup  l’aura des métiers de service, considérés comme bien plus nobles que les métiers industriels.

Le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, a aussi parlé d’une chaîne de solidarité inédite qui s’organise tout au long de la chaîne alimentaire. Les rapports producteurs/distributeurs vont-ils être bouleversés à jamais? Comment?

Je constate aussi que les producteurs et les distributeurs, dont les relations sont souvent tendues à cause de dures négociations sur les prix, ont retrouvé depuis quelques jours une nouvelle unité. Mais c’est trop tôt pour affirmer qu’une telle réponse à l’urgence immédiate va durer.

Globalement, quel impact peut avoir cette crise sur le défi de la « transition alimentaire », auquel le secteur agroalimentaire est déjà confronté depuis quelques années?

A moyen terme, elle va renforcer un phénomène qu’on constate déjà depuis quelques temps: l’abandon des produits de qualité moyenne, qui étaient les plus prisés il y a quelques décennies, au profit des produits d’une part peu chers, d’autre part haute de gamme. Préoccupés tout d’abord de « se nourrir », les consommateurs vont de plus plus s’orienter vers des aliments bon marché. Mais ils vont aussi se faire plaisir en achetant de temps en temps des produits de haute qualité: fabriqués France, locaux, bio etc. Or, si on veut en favoriser l’essor, il faudra que toutes les conditions soient réunies, y compris la réglementation et la fiscalité.

Macron promet d’être plus humain !

Macron promet d’être plus humain !

 

Promis juré, Macron ne se comportera plus en petit dictateur méprisant. Il sera désormais plus humain et même plus social et davantage écolo. Bref un petit discours démago tout autant que ridicule à destination de certains électeurs qui ont exprimé leur mécontentement lors des élections européennes. On suppose que Macron aurait eu un mot pour les nudistes si cette catégorie avait obtenu un bon score aux européennes, sans parler des pêcheurs à la ligne, des animalistes et des jardiniers du dimanche. Et si les gilets jaunes avaient obtenu un meilleur score, il est probable  macro aurait revêtu aussi la tenue symbolique  de ces protestataires. D’une certaine manière, cette déclaration faite à une télévision Suisse préfigure le discours d’Édouard Philippe à l’Assemblée nationale avec en plus pour ce dernier une posture bien droite dans des bottes encore plus ridicules que celle de Juppé. Macron  répète évidemment tour ce que les innombrables boîtes de communication lui susurrent à l’oreille. Pour résumer,  peu d’action mais un déluge de discours et de postures. Bref le degré zéro de la politique. “Les réformes qui ont été conduites par le gouvernement” ces 24 derniers mois “ont remis de la confiance des investisseurs, de la possibilité de recréer de l’emploi, y compris de l’emploi industriel, et donc les choses sont reparties”, a estimé le chef de l’Etat français dans une interview à la Radio Télévision Suisse (RTS). “Il nous faut consolider ça et même le renforcer”, a-t-il poursuivi. “Dès demain, le Premier ministre aura une déclaration de politique générale à faire devant l’Assemblée qui portera ces réformes à venir, sur l’assurance chômage, les retraites et beaucoup de sujets économiques et sociaux”.“Mais nous avons dans le même temps à tenir l’urgence environnementale et la question sociale et je crois qu’on ne peut pas considérer que régler la question productive se règle à part”, a-t-il souligné. Face à la “souffrance” exprimée ces derniers mois notamment par les “Gilets jaunes”, “je veux remettre de l’humanité, de la proximité, c’est un changement de méthode que j’ai dessiné”, a indiqué Emmanuel Macron.“Pas de réduction de notre ambition sur le plan économique, une accélération de notre ambition environnementale et écologique, une accélération de notre préoccupation sociale, et dans la méthode plus d’humanité et de proximité : c’est comme ça que je crois qu’on peut répondre à la situation que traverse notre pays”.” Bref, toujours le même Évangile. Il y en a pour tout le monde même si certains devront attendre en vain et pendant longtemps les promesses paradisiaques. Davantage l’homélie d’un curé de campagne que d’un président.

Le marché : une invention du génie humain (PHILIPPE SIMONNOT)

  • Le marché : une invention du génie humain  (PHILIPPE SIMONNOT)  

    Economiste anarcho capitaliste un peu iconoclaste  PHILIPPE SIMONNOT, remet en cause nombre d’idées reçues.  Il n’évite cependant le piège des autres économistes qui ont tendance survaloriser leur discipline et à vouloir  tout expliquer y compris les phénomènes sociétaux. Une interview intéressante cependant à lire dans la Tribune.

  • -À vous lire, l’économie permet de comprendre comment vivent les individus en société et ce qui les motivent ?
  • PHILIPPE SIMONNOT - L’économie est la reine des sciences sociales, car c’est elle qui dispose des outils les plus puissants d’effraction du monde réel. Et pas seulement dans le domaine dit économique. Elle permet d’apporter en effet des éclairages pertinents de phénomènes sociaux qui paraissent aux antipodes de l’économie comme l’art, la religion, la guerre… Pour ne rien dire de l’analyse économique de l’État, discipline très féconde. L’analyse économique est fondée sur le marché, qui a mauvaise presse, notamment en France. Or, loin de vilipender le marché, on devrait reconnaître en lui l’une des inventions les plus remarquables du génie humain. Les lois universelles de l’offre et de la demande qui permettent la formation des prix sont une merveille à la fois intellectuelle et pratique. Comme par hasard, quand il s’est agi il y a deux ou trois ans d’alléger les programmes scolaires d’enseignement de l’économie jugés trop lourd, ce sont ces lois que l’on a voulu faire passer à l’as. Hélas !
  • L’économie écarte-t-elle les jugements de valeurs ?
  • Tout-à-fait. L’économie est a-morale comme toute science digne de ce nom. Rien n’est pire qu’un économiste qui prétend dire le bien et le mal. Surtout quand il prétend défendre le « bien commun ».
  • Est-elle rationnelle ?
  • On se fait une idée fausse de l’homo economicus qui serait mû par son seul intérêt ou son égoïsme ou sa raison ou sa rationalité. L’économie n’entre pas dans cette boîte noire qu’est le cerveau humain. Elle laisse cette tâche au psychologue ou au sociologue… Pour l’économie, même l’inutile peut devenir utile pour peu que je le désire. Même le crime entre dans cette catégorie. Pour l’économie, le djihadiste est aussi rationnel que le père de famille. L’économie constate simplement que l’individu ne peut pas ne pas choisir. Ne pas choisir est encore un choix.
  • L’économie est-elle une science ?
  • Oui, je le répète, l’économie est bien une science à part entière, mais pas au sens de la physique ou de la chimie, qui sont prédictives. Car malgré ses prétentions, l’économie ne peut prévoir quoi que ce soit, contrairement à ce qu’affirment la très grande majorité des économistes, qu’ils soient libéraux, néolibéraux, keynésiens, marxistes, friedmaniens, qui souvent font de la prévision leur gagne-pain… Il est impossible de réduire l’action humaine à une équation. Sauf à tomber dans le scientisme.
  • Dès lors, comment définir cette science ?
  • C’est une science contre-factuelle. Par exemple, si la masse monétaire augmente de 3%, je ne peux aucunement prédire une hausse des prix de 3%, ou de 4%, comme le prétendait Milton Friedmann. La seule chose que je puisse affirmer est que cette hausse des prix sera supérieure à celle qu’elle aurait été si la masse monétaire n’avait pas augmenté. On pourrait même observer une baisse des prix en cas d’accroissement de la masse monétaire. Dans un tel cas, cette baisse aura été inférieure à celle qu’elle aurait été si l’on n’avait pas augmenté la masse monétaire. Il s’agit là d’une loi universelle, valable en tout temps et en tout lieu. Ce n’est pas rien ! Et il est utile de le savoir. Cette vision de l’économie a été développée par l’école autrichienne, notamment Ludwig von Mises, peu connu en France, dont l’un des ouvrages majeurs s’intitule précisément L’action humaine.

    Votre livre tranche avec le style scolaire des manuels d’économie habituels. Vous faites dialoguer deux personnages, Candide et Archibald, à l’imitation d’œuvres de philosophie classique. Pourquoi ce choix ?

  • Comme j’ai un regard critique sur l’économie, le dédoublement de la personnalité permet de répondre aux objections. Si Archibald joue l’économiste, Candide, qui n’est pas tout à fait candide, représente plutôt l’homme politique, qui énonce des lieux communs, souvent par démagogie, mais a besoin de l’économie pour gouverner. Le recours au dialogue m’a rendu l’écriture du livre plus facile. J’étais obligé d’être plus exigeant dans les réponses aux critiques que l’on fait couramment de l’économie, plus convaincant. Du moins, je l’espère.

    Vous consacrez de nombreuses pages à critiquer John Maynard Keynes. Pourquoi ?
  • C’était un homme brillant et cultivé, excellent écrivain à ses heures, ce qui est rare chez les économistes. Il a eu une énorme influence. Mais ses théories sont fausses, comme celles de Marx, et elles sont pétries de contradictions, ce qui donne lieu du reste à des exégèses infinies.
  • Comment expliquez-vous son aura chez les économistes ?
  • Quand il publie en 1936 la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, il est déjà une célébrité mondiale. Ce qui l’a fait connaître, c’est son essai de 1919, Les conséquences économiques de la paix, où il montrait en quoi le Traité de Versailles, qu’il avait négocié en tant que membre de la délégation britannique, était une erreur tragique. C’est devenu un best-seller mondial dès sa parution – un cas à l’époque exceptionnel pour un ouvrage d’économie. L’invention de la macro-économie keynésienne après la crise de 1929 a renforcé ce rôle de gourou exceptionnel qu’il a tenu jusqu’à sa mort en 1946.

    Vous défendez l’école autrichienne. Lors de la sortie des « 39 leçons d’économie contemporaine » en 1996, elle n’était connue que de certains cercles…

    En France, oui, et ce livre a peut-être contribué à la faire mieux connaître, mais cette connaissance reste marginale, contrairement aux États-Unis, en Angleterre ou encore en Allemagne où Mises est connu et étudié.

  • N’est-ce pas lié au fait qu’il y a toujours eu un courant libéral important dans ces pays ?

    Oui, la France, qui se dit pourtant la patrie des Droits de l’homme, est anti-libérale parce qu’elle est étatiste. L’État tient ce pays dans les deux sens du terme – institutionnel et policier.

    L’école autrichienne met d’emblée en question le rôle de l’État dans l’économie…

    Oui en particulier en matière de monnaie. Ses théoriciens pensent qu’elle ne doit pas être contrôlée par l’État. En France, au contraire, on parle communément de souveraineté monétaire. Parce que l’on croit que la monnaie est un attribut régalien. Ce qui est une erreur profonde. La monnaie est une invention des marchands, aussi géniale que le marché. On a beaucoup glosé sur un premier état de l’économie, qui serait le troc, lequel aurait été suivi par l’échange monétaire après un certain laps de temps. Selon moi, la monnaie apparaît très vite, parce que dès que le nombre d’objets échangés et le nombre de partenaires à l’échange sont supérieurs, disons à trois, elle s’impose d’elle-même par l’immense simplification qu’elle opère dans la formation des prix. Cela se démontre mathématiquement. Ensuite, l’État s’est approprié la monnaie et il a tôt fait de fabriquer de la fausse monnaie.

  • Dans la leçon consacrée au taux d’intérêt que vous avez remise à jour, vous vous montrez critique à l’égard des nouvelles politiques monétaires. Pourquoi ?

    Nous sommes parvenus au comble de l’absurde. Le seul exemple historique d’une économie ayant conservé un taux proche de zéro durant des années a été l’Union soviétique, avec le résultat désastreux que l’on connaît. Le taux d’intérêt, qui mesure l’incertitude du futur, est le critère qui permet d’arbitrer entre les investissements à réaliser. S’il est proche de 0%, vous ne pouvez pas faire un tel arbitrage, ce qui conduit à une mauvaise allocation des ressources.

    Pourtant, ces politiques monétaires accommodantes ont favorisé la reprise économique?

  • Oui, mais au prix de formation de plusieurs bulles.

    Pour le moment, aucune n’a éclaté…

  • Par définition, on ne peut jamais prévoir quand une bulle va éclater. Mais le facteur aggravant, c’est que les banques centrales, après le krach de 2008, ont, selon leurs propres dires, utilisé toutes leurs munitions. Aux États-Unis, la Fed est en train de rétropédaler pour sortir de cette politique, ce qui rend plus volatils les marchés financiers.
  • Par ailleurs, au-delà du seul problème monétaire, on ignore si les investissements qui ont été réalisés vont être finalement validés par les consommateurs, et si les énormes inégalités des revenus créées par l’hypertrophie du secteur financier, n’auront pas d’importantes conséquences économiques et sociales.
  • La révolution numérique qui a vu émerger les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft ; Ndlr) ne modifie-t-elle pas aussi en profondeur l’organisation de l’économie?

    Les GAFAM suivent la logique du WTA (« the Winner Takes All », le vainqueur emporte tout), car ils profitent d’une économie aux rendements croissants et aux coûts décroissants. Cela veut dire que le coût marginal est toujours inférieur au coût moyen. Pour une bonne gestion, le prix du marché doit se caler sur le coût marginal. Mais si le coût marginal est inférieur au coût moyen, la firme en question est condamnée au déficit… Et cela peut remettre en cause le fondement même de l’économie de marché, qui est basée sur des coûts marginaux croissants. J’ai étudié ce cas de figure dans la thèse de doctorat sur l’Économie des rendements croissants que j’ai soutenue il y a un demi-siècle !

  • Pour vous, une solution serait le retour à l’étalon-or, auquel vous consacrez une des nouvelles leçons. Mais ce système n’appartient-il pas au passé ?

    Cette idée est la grande victoire de Keynes qui traitait l’or de « relique barbare »… On ose dire encore aujourd’hui que l’époque de l’étalon or était instable. C’est faux. Durant un siècle, les valeurs de monnaies comme la livre, le mark, le franc, la lire, le dollar… variaient entre 1% et 2% ! Aujourd’hui, les variations de change sont de plus ou moins 10% – hors tempêtes monétaires… Au cours du 19e siècle et jusqu’en août 1914, la valeur du franc est restée à peu près constante. Depuis cette date jusqu’à l’avènement de l’euro, le franc a perdu 99% de sa valeur. Et l’on pourrait en dire autant des autres devises.
    Dans cette leçon sur le Gold Standard, je reviens sur l’histoire de son abandon qui démarre en août 1914 avec la décision des autorités suisses de fermer les banques aux clients qui par peur des hostilités s’étaient rués aux guichets pour échanger leurs billets contre de l’or. Les autres pays ont immédiatement suivi. Puis est venu le Gold Exchange Standard, qui arrimait le dollar à l’or à une seule monnaie, le dollar. Enfin, le coup de grâce a été asséné par le président américain Richard Nixon, en août 1971, qui a rompu tout lien entre le dollar et l’or. D’où l’ère des monnaies flottantes où nous sommes encore aujourd’hui et le développement d’un gigantesque marché financier pour la couverture des risques de change, fort coûteuse pour les entreprises et profitables pour les assureurs de ces risques

    Pourtant, vous affirmez que la mise en place d’un étalon-or ne serait pas compliquée ?

  • C’est techniquement simple, mais politiquement très complexe, parce que ceux qui sont à la manœuvre, les gouvernements et les banques centrales, n’y ont pas intérêt. Il s’agit de savoir quel est le gardien qui garde le gardien. Qui garde les banques ? C’est la banque centrale; Et qui garde la banque centrale, laquelle se prétend « indépendante » ? Personne ne peut aujourd’hui répondre à cette question. Avec l’étalon-or, le gardien de la monnaie, c’est l’or, qui permet d’avoir une économie basée sur du physique, ce qui devrait intéresser les écologistes, s’ils étaient vraiment écologistes…
    Aujourd’hui, aucun leader politique n’osera défendre une telle position. Quant à l’argument selon lequel l n’y aurait pas suffisamment d’or, il est absurde. La production varie en fonction de son cours, des prix élevés encouragent les investissements dans la production d’or et le recyclage des déchets contenant du métal jaune selon la logique de la loi de l’offre et de la demande, tout simplement !

    En Europe, l’euro n’agit-il pas comme un étalon-or, puisqu’il ne dépend plus des Etats ?

  • Oui. Je suis critique à l’égard de l’euro, car l’introduction d’une monnaie commune à des pays dont les économies sont aussi disparates ne me semble pas pouvoir bien fonctionner, mais je lui reconnais le mérite d’avoir éloigné le pot de miel de la patte de l’ours, la monnaie des mains de l’État, notamment de l’État français, toujours prompt à faire tourner la planche à billets. Et ce fut un excellent choix d’avoir installé le siège de la BCE à Francfort. On a besoin d’une monnaie la moins dépendante possible des gouvernements.

    Pour vous, elle existe, c’est le bitcoin. Vous consacrez une leçon aux cryptomonnaies. Ont-elles un avenir ?

  • C’est une invention prodigieuse. Grâce à la technologie de la blockchain, on a réussi à inventer une monnaie qui empêche de créer de la fausse monnaie, tout en étant complètement indépendante des banques centrales. Certes, cette monnaie est sujette à toutes les spéculations, à cause de l’abondance des liquidités créées par ces mêmes banques centrales. En système d’étalon-or, il serait inimaginable que la valeur d’une monnaie passe de 1 à 1.000 en quelques années. N’empêche que le bitcoin est bien le symptôme d’une volonté de s’extraire du système des banques centrales. N’est-il pas né en 2008, année de la crise financière, et son succès n’a-t-il pas accompagné l’application des politiques accommodantes des banques centrales ? Mais pourquoi faire simple (le rétablissement de l’étalon or) quand on peut faire compliqué (le Bitcoin) !

    Vous consacrez une leçon à l’immigration, supposée favoriser la montée des populismes en Europe. Vous, vous penchez plutôt pour l’ouverture des frontières, pourquoi ?

  • La liberté est indivisible. Elle doit s’appliquer aux êtres humains comme aux marchandises et aux capitaux. C’est un principe absolu. Et je ne fais pas de distinction entre les immigrés dits économiques, et ceux qui fuient la terreur ou la guerre. Les gens ont le droit de quitter l’endroit où ils vivent s’ils ont faim ou sont terrorisés ou massacrés. Le problème c’est qu’on reconnaît ce droit à l’émigration sans accepter, comme on devrait le faire logiquement, sa contrepartie, le droit à l’immigration. La seule limite, c’est le droit de propriété. Vous ne pouvez pas entrer chez moi, sans que je sois d’accord. Si vous le faites, c’est parce que je vous accueille, ou bien que je vous emploie comme salarié, ou que je vous loue ou vends ma propriété. De fait, il n’y aurait pas de problème d’immigration dans un espace complètement privé. Pourquoi l’immigration devient un problème ? C’est parce qu’il y a un espace public. Or la gestion par l’État de l’espace public donne lieu à des réactions passionnelles parce qu’il est forcément limité.
  • À vous lire, l’Etat est une machine à déresponsabiliser les individus?
  • Oui, à cause du développement de l’Etat-providence au détriment de l’Etat-gendarme. Pourquoi en tant que non-fumeur devrais-je payer pour soigner des fumeurs, par exemple, alors que le danger mortel du tabac est bien établi ?
  • La leçon que vous consacrez au pétrole illustre bien combien l’économie peut nous éclairer…
  • Depuis 1973, on entend des prévisions qui assurent qu’à un horizon de 30 ans, les gisements seront épuisés. On dit exactement la même chose aujourd’hui : l’horizon est toujours à 30 ans. Ceux qui défendent la thèse du « peak oil » ont passé leur temps à se tromper. Les compagnies pétrolières et l’Opep ont alimenté cette prévision pour faire monter les cours. Paradoxalement, les écologistes sont aussi de fervents défenseurs d’un tel mythe.

    Mais on constate que l’on n’a jamais autant produit de pétrole…

  • C’est qu’il y a une méconnaissance profonde de ce qu’est la recherche pétrolière. Du côté de l’offre, un géologue se limitera à émettre des probabilités en fonction de ses dernières recherches. Donc la thèse du « peak oil » ne repose sur rien de sérieux. En revanche, les gens ignorent qu’il y a eu un pic de consommation pétrolière (« demand peak ») dans les pays développés et que ce pic a été dépassé. Autrement dit, la consommation pétrolière de ces pays a diminué. En France, par exemple, le PIB a triplé en valeur depuis 1973, alors que l’importation de pétrole a diminué d’un tiers en tonnes. On oublie qu’à partir d’un certain niveau de prix du pétrole, la production du pétrole non conventionnel, d’autres énergies (charbon, gaz, hydraulique, nucléaire), d’énergies renouvelables est relancée, que les consommateurs font des économies sur le chauffage, la voiture, et que les investissements dans la recherche d’une meilleure efficience de l’utilisation du pétrole augmentent. Etc. Par exemple, la consommation d’un même modèle de voiture a été réduite de moitié entre 1973 et aujourd’hui. On sous-estime la capacité de création du génie humain. Qui aurait imaginé en 1973 l’émergence de l’économie numérique ? On entendait à peine parler de l’ordinateur. Les calculateurs qui alimentaient les visions catastrophiques des Cassandre des années 1970 fonctionnaient encore avec des fiches de carton perforées de petits trous pour les 0 et les 1 du langage des programmateurs…

    Dans la dernière leçon, vous expliquez que le capitalisme est le système le plus efficient que l’humanité ait connu dans son histoire. Vous donnez des exemples qui en effet montrent son efficacité…

    Marx lui-même disait que le capitalisme est un rapace qui économise sur les matières premières. Si vous faites un bilan, les pays capitalistes ont finalement moins gâché la nature que les pays communistes. Pensez à la mer d’Aral. En effet, là où la loi du profit s’applique, le propriétaire d’un bien a le souci de le conserver. Si les forêts amazoniennes sont ravagées c’est parce que les exploitants n’en sont pas propriétaires. En France, les forêts se maintiennent aujourd’hui parce qu’une large partie est privée, leurs propriétaires les gèrent de façon à augmenter leur valeur, ou du moins à la conserver. Le domaine public des Forêts domaniales a copié ce modèle de gestion de bon père de famille, heureusement.

  • Dans ce livre et dans d’autres, vous abordez l’analyse des religions par le biais de l’économie. Quel est l’intérêt d’une telle approche ?

    L’économie, comme je l’ai dit au début de notre entretien, peut s’intéresser au non-économique. Elle ne prétend évidemment pas expliquer la religion, mais elle peut faire apparaître certaines caractéristiques. Par exemple que les gens éprouvent le besoin de donner. On passe notre vie à le faire, à donner aux enfants, aux parents, aux amis, ou lors de campagnes télévisées… C’est un fait qui échappe à la science économique classique fondée davantage, on le sait, sur le comportement égoïste des individus.

    Chaque société recélant un gisement de dons potentiels, il va y avoir des « entités », en l’occurrence des religions, qui comme des compagnies minières vont se spécialiser dans la recherche et l’exploitation de ces gisements. À l’échelle des siècles, la logique « minière » mène au monopole. On passe du Temple de Jérusalem au Vatican. Le modèle du premier n’a jamais été égalé, puisqu’il cumulait le monopole du culte et le monopole financier. La papauté n’a pas le monopole du culte, en raison de la multitude des lieux de culte, mais elle avait organisé un système efficace de collecte d’argent, par exemple pour le denier de Saint-Pierre, qui a contribué à faire de l’Église la première puissance financière au Moyen Âge. L’Islam, lui, n’a ni monopole du culte ni monopole financier. Ce qui reste du modèle monopolistique, ce sont les revenus générés par le pèlerinage de la Mecque, qui reste un monopole.

    Ce qui m’amène à vous poser cette question : Quelle est la religion dont le capitalisme est le plus proche?

    Le sociologue Max Weber disait que c’était le protestantisme. Oublions Weber ! C’est en fait le catholicisme qui a inventé le capitalisme au début du 14e siècle. Un certain Jacques Duèze (1244-1334), élu pape sous le nom de Jean XXII en 1316, instaure le droit de propriété sur le fait que Dieu lui-même a institué Adam comme son ministre sur la terre et donc pouvant exercer un droit de propriété sur l’ensemble de l’univers. Le droit romain avait certes institué le droit de propriété avec un certain détail (usus, fructus, abusus), mais c’est ce pape qui l’a absolutisé. Le capitalisme vient de ce christianisme-là. Il est d’ailleurs déjà présent dans les Évangiles à travers la parabole de l’ouvrier de la onzième heure. Face aux protestations de l’ouvrier travaillant depuis le matin qui a reçu le même salaire que l’ouvrier qui n’a travaillé que la onzième heure, le maître répond en substance qu’étant propriétaire de son capital, il en dispose comme il l’entend !

  • (*) Philippe Simonnot « Nouvelles leçons d’économie contemporaine », éditions Gallimard, Folio Actuel, 740 pages, 11,20 euros.

Son dernier livre : « Le siècle Balfour », 224 pages, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 24,50 euros

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