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Le grand enjeu : la répartition équitable de la valeur créée 

Le grand enjeu : la répartition équitable de la valeur créée 

Quatre ans après l’adoption de la loi Pacte qui promeut la responsabilité sociale des entreprises (RSE), Pierre Victoria, expert associé Fondation Jean Jaurès plaide, dans une tribune au « Monde », pour un partage de la valeur plus favorable aux salariés, dont le pouvoir d’achat est érodé par l’inflation.

Au creux de l’été, les entreprises du CAC 40 ont annoncé, pour la quasi-totalité d’entre elles, des résultats semestriels particulièrement satisfaisants : 85 milliards d’euros de profits, un bénéfice en hausse de 12,7 % par rapport au premier semestre 2022. Les grandes entreprises françaises vont bien et c’est une bonne nouvelle pour notre économie nationale et pour l’emploi en France.

Cependant ces annonces contrastent avec les conséquences de l’inflation pour les ménages, l’augmentation abusive de certains prix, à commencer par ceux de l’essence, au prétexte facile du conflit ukrainien et du prix des matières premières.

Force est de constater que l’inflation a pesé sur le pouvoir d’achat des Français et pas sur celui des marges des grandes entreprises. Le grand gagnant de ces six derniers mois, c’est l’actionnaire que 20 % des entreprises du CAC 40 souhaitent encore plus privilégier au cours du second semestre grâce à la procédure hautement contestable des rachats d’actions qui permet d’accroître artificiellement le bénéfice par action détenue.

Pourtant la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises), votée en 2019, avait pour ambition de faire croître les entreprises tout en précisant leurs responsabilités à l’égard de toutes leurs parties prenantes. Son volet sociétal avait été largement inspiré, à défaut d’être totalement repris, des quatorze propositions du rapport réalisé par Nicole Notat et Jean-Dominique Senard, à l’époque PDG de Michelin, à l’issue d’un long travail de concertation par l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise.

Le législateur a construit un dispositif à trois étages qui se complètent : définition d’une raison d’être pour définir son utilité sociétale, possibilité de se doter de la qualité de société à mission pour le contrôle de la mise en œuvre effective de ses engagements sociaux et environnementaux par les parties prenantes et modification de l’objet social de la société commerciale.

Désormais toutes les entreprises doivent être gérées en prenant en considération les enjeux environnementaux et sociaux. Ainsi est reconnue l’idée essentielle que l’entreprise est une construction collective qui a des comptes à rendre, non seulement à ses actionnaires mais à l’ensemble de ses parties prenantes.

Environnement -Climat et enjeu de l’eau

Environnement -Climat et enjeu de l’eau

 

 

A mesure que le réchauffement se renforcera, les conséquences sur les ressources hydriques d’un modèle agricole dopé aux intrants de synthèse deviendront de plus en plus sévères, prévient Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

 

Bien plus que tous les épisodes de sécheresse de l’histoire récente, l’été écoulé nous a contraint à reconnaître qu’il ne fallait pas plaisanter avec l’eau. L’eau, c’est une affaire sérieuse. Elle est nécessaire partout, tout le temps, pour tout le monde et, lorsqu’elle vient à manquer, il n’existe aucun miracle technologique capable de remplacer une bonne vieille pluie.

Avec le changement climatique en cours, ces réalités s’imposeront toujours plus durement à l’Europe et au reste du monde. Elles sont aggravées par un autre constat : l’eau qui nous restera sera de plus en plus contaminée par toutes les substances résultant de nos activités, et en particulier par les quelque 60 000 tonnes de chimie de synthèse dispersées chaque année dans les campagnes par le modèle agricole dominant.

Ces derniers jours, plusieurs enquêtes journalistiques ont attiré l’attention sur ce qui est longtemps demeuré un point aveugle de la surveillance des ressources. Jusqu’à présent, cette surveillance était focalisée sur la recherche des pesticides eux-mêmes, négligeant de s’intéresser à de nombreux sous-produits de leur dégradation, c’est-à-dire leurs « métabolites ». La refonte de la directive européenne sur l’eau potable, achevée en décembre 2020, est venue lever cette ambiguïté, au prix d’une prise de conscience douloureuse. Une commune sur quatre a été concernée en 2021 par des dépassements des normes de qualité de l’eau potable selon nos confrères de Franceinfo et du magazine « Complément d’enquête », soit environ un Français sur cinq, selon les données colligées par Le Monde. Et le pire est sans doute encore à venir, de nouvelles substances devant être prochainement incluses dans les plans de surveillance.

Les administrations et les collectivités se sont retrouvées prises de court par la situation tout au long de l’année passée, parfois confrontées à des excès marqués de certains métabolites pour lesquels les données de toxicité sont lacunaires ou inexistantes. En 2021, dans la panique réglementaire qui a suivi la découverte inattendue de ces substances dans les réseaux de distribution d’eau, on a vu les mêmes dépassements de normes de qualité, pour les mêmes produits, être considérés comme bénins dans certaines régions, et entraîner des interdictions de consommation dans d’autres.

L’eau est ainsi au cœur de deux crises : l’une climatique, l’autre chimique. Avec, comme principal opérateur synergique entre les deux, notre modèle d’agriculture productiviste, qui aggrave le réchauffement tout en puisant de manière excessive dans les ressources hydriques. Selon les chiffres du ministère de la transition écologique, l’agriculture tricolore engloutit près de la moitié de l’eau consommée chaque année en France – et près de 80 % au cours des trois mois d’été. La plus grande part de cette eau est utilisée par une petite fraction d’exploitants, pour produire des céréales qui seront exportées sur les marchés internationaux, principalement pour nourrir des animaux élevés dans des bâtiments.

Logement : « L’accès à la propriété , un enjeu démocratique

Logement : « L’accès à la propriété , un enjeu démocratique

par
Nicolas Darbo

Consultant spécialisé dans les banques et l’immobilier chez Accuracy

Charles Mazé

Consultant spécialisé dans les banques et l’immobilier chez Accuracy

Nicolas Paillot de Montabert

Consultant spécialisé dans les banques et l’immobilier chez Accuracy

Trois experts de l’immobilier, Nicolas Darbo, Charles Mazé et Nicolas Paillot de Montabert, proposent dans une tribune au « Monde » deux mécanismes pour faciliter l’acquisition d’un logement : des prêts d’Etat et la séparation entre nue-propriété et usufruit.


Notre pays peut-il se permettre une nouvelle crise du logement ? Si l’emploi se porte bien, l’un des autres principaux moteurs de la progression sociale est en panne. Pénalisée depuis vingt ans par la forte croissance des prix, et plus récemment par la remontée brutale des taux d’intérêt, l’accession à la propriété immobilière est pour beaucoup devenue un rêve inaccessible. De quoi nourrir un dangereux sentiment de stagnation sociale.

La propriété immobilière joue trois rôles-clés dans le modèle social français. Elle est l’un des principaux leviers d’accès à l’autonomie financière et à la constitution d’un patrimoine. Elle permet aux retraités de conserver un bon niveau de vie après leur départ à la retraite en dépit de la baisse de leurs revenus. Enfin, elle crée un lien patrimonial et affectif entre les générations, par la transmission dont elle est l’objet.

L’accès à la propriété immobilière n’est donc pas juste un sujet technique : c’est un sujet social et politique. Et, par symétrie, lorsque l’accès à la propriété immobilière devient plus difficile, la société s’en trouve affaiblie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, depuis quarante ans, des politiques publiques volontaristes et des incitations fiscales sont mises en œuvre par l’Etat pour faciliter l’accès à la propriété foncière et pallier le manque structurel de logements.

Depuis mi-2022, la situation s’est sérieusement tendue sur le marché du logement. Les tensions macroéconomiques liées à la guerre en Ukraine s’ajoutent à un contexte post-Covid tendu et interviennent dans une période de renforcement de plusieurs réglementations structurantes pour le marché du logement.

Côté offre, l’inflation sur le prix des terrains et les matériaux de construction, la diminution du nombre de permis de construire accordés par les autorités locales et les nouvelles normes environnementales, renchérissent les coûts de construction.

Côté demande, la hausse des taux d’intérêt limite la capacité d’endettement des ménages, dans un contexte de durcissement des règles de financement par le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF). Les prix se maintiennent pour le moment, mais le coût de la dette et la pression réglementaire augmentent : c’est un cocktail détonant.

Débat sur la valeur travail: un enjeu de société

Débat sur la valeur travail: un enjeu de société

par
Éric Dacheux
Professeur en information et communication, Université Clermont Auvergne (UCA)

Daniel Goujon
Maître de conférences en sciences économiques, Université Jean Monnet, Saint-Étienne

La question du travail est au cœur de questions brûlantes d’actualité telles que la réforme des retraites, l’utilisation industrielle de l’intelligence artificielle ou bien encore la remise en cause du modèle productiviste. Paradoxalement ces multiples interrogations sur les évolutions concrètes du travail ont lieu au moment même où le travail continue à être présenté comme une valeur morale indiscutable et cela de la gauche à la droite de l’échiquier politique.

Tout se passe comme si les débats nécessaires sur les transformations de la place du travail dans notre quotidien étaient limités voire empêchés par un consensus non interrogé, une doxa, sur la centralité indépassable du travail pour avoir un revenu, pour s’émanciper, pour créer de la solidarité, etc.

Et pourtant accepter de débattre sur la place du travail dans la société de demain est sans doute un préalable à toute bifurcation nous permettant de remédier à la triple crise économique, démocratique et écologique que nous vivons.

Le travail, activité visant à transformer son environnement, peut être perçu comme l’élément qui définit la spécificité humaine. L’homme en créant par le travail les conditions de son existence se différencie ainsi de l’animal soumis aux aléas de la nature. Simultanément le travail comme effort pour aller au-delà de soi-même est perçu comme un moyen d’émancipation. Dans ces conditions, le travail comme valeur morale reste central alors même que le travail comme activité économique n’obéit plus à la même nécessité qu’autrefois du fait de l’évolution technologique.

Déjà l’ouvrier spécialisé a été remplacé par la machine dans de nombreuses entreprises et nous sommes aujourd’hui avec l’intelligence artificielle au début de questionnements quant à l’avenir des activités intellectuelles. Cette tension entre la raréfaction du besoin de travailler pour produire de la richesse économique et le consensus autour de la nécessité de travailler et l’une des sources, dans nos sociétés, de dégradation de l’emploi (défini comme du travail rémunéré).

Faute d’envisager une diminution drastique du temps de travail et de décorréler obtention d’un revenu et emploi, nous assistons à une lente dégradation de la qualité et de l’intérêt du travail : précarisation, parcellisation des tâches, etc.

Cela se traduit par des phénomènes comme «les bull shit jobs» mis en évidence par l’anthropologue David Graeber, le «quiet quitting» (faire le minimum dans l’emploi qu’on occupe), la souffrance au travail, ou la grande démission. Cela participe aussi à l’opposition des Français au report de l’âge de la retraite et à la montée d’un ressentiment vis-à-vis des élites économiques mais aussi politiques ce qui alimente la crise démocratique.

Le travail contre la démocratie?

Certains, qui ont la chance d’exercer des métiers intéressants et rémunérateurs semblent défendre la dimension émancipatrice du travail alors que, dans les faits, ce qu’ils défendent réellement c’est l’obligation faite à des personnes peu qualifiées d’accomplir des tâches pénibles et non porteuses de sens qu’ils ne veulent pas accomplir.

Homme triste avec cravate
Aujourd’hui, on assiste à une colonisation du temps consacré à l’activité économique sur les autres temps sociaux. Andrea Picquadio/Pexels, CC BY-NC-ND
Ce phénomène, que le philosophe André Gorz nomme «dualisation salariale» est dangereux pour la démocratie car il éloigne l’horizon d’égalité. Cette dualisation salariale se couple avec l’idée de subordination propre à tout contrat salarial. Pour le dire autrement, on défend l’idée morale d’un travail émancipateur qui se traduit par un contrat salarial producteur d’inégalités et réducteur d’autonomie.

Or la démocratie est auto nomos (autonomie) la capacité à faire et défaire collectivement les normes qui nous gouvernent comme le rappelait Cornélius Castoriadis.

Être libéré du travail pour participer à l’activité essentielle : la politique
En effet, la valorisation morale du travail semble une donnée intemporelle, naturelle, alors que dans la Grèce antique, quand on parlait de valeur on discutait du beau, du bien ou du vrai mais pas du travail. D’ailleurs, ainsi que le soulignait la philosophe Hannah Arendt, il fallait même être libéré du travail pour participer à l’activité essentielle : la politique

Aujourd’hui, au contraire, à travers le télétravail on assiste à une colonisation du temps consacré à l’activité économique sur les autres temps sociaux.

Ce temps consacré à l’économique est d’autant plus important que nous sommes rentrés dans une économie de l’attention qui occupe une large part de nos loisirs. Cette temporalité hégémonique du travail et de la consommation correspond à ce que Karl Polanyi (1983) nomme une société de marché, c’est-à-dire une société qui n’est plus régulée par des lois délibérées mais par les règles de l’échange marchand. De ce fait, nous avons de moins en moins de temps pour vérifier les informations, pour remettre en cause des évidences, pour construire sereinement dans la délibération des désaccords féconds. Cela dans une période où il nous faut pourtant prendre le temps d’inventer des solutions collectives pour aller vers une société plus résiliente et écologique.

Valeur travail ou soutenabilité écologique, il faut choisir

L’impératif moral d’avoir une activité productive rémunérée fait passer au second plan l’utilité sociale et écologique de la production. Autrement dit, nous sommes dans une société où on ne travaille plus pour produire plus mais où on produit plus pour pouvoir être en mesure de travailler plus.

Ainsi, produire plus d’automobiles ne permet pas d’aller plus vite et d’être plus libre, cela crée des embouteillages et de la pollution ce qui créera de nouveaux marchés nécessitant plus de travail dans l’invention et la production de véhicules plus rapides ou plus écologiques. Nous pouvons faire référence à Ivan Illich qui montrait dans La convivialité et cela dés 1973, que l’automobile ne permettait pas de se déplacer plus vite qu’en vélo mais qu’elle créait, au nom du progrès et la croissance, de la dépendance.

Mini-bus, van, bicyclette
Peut-on imaginer une société plus conviviale sur le modèle proposé par le penseur Ivan Illich? Pexels/Elviss Railijs Bitāns, CC BY-NC-ND
Or ce paradoxe est catastrophique pour l’écologie. Il n’est pas possible d’avoir une croissance infinie sur une planète finie. Pour préserver les conditions d’habitabilité de la planète, il semble nécessaire de produire moins et donc accepter de travailler moins. Comment ? Dans quel secteur ?

Remettre en question la place centrale du travail

Pour que ce débat ait lieu, il faudrait débattre de la valeur travail et remettre en cause sa centralité. Or ce débat n’est pas simple car il renvoie, tout d’abord, à des questions débattues mais qui n’ont pas, pour l’instant, trouvé de réponses consensuelles.

La première, mise en évidence à l’occasion de l’épisode de Covid-19, est celle de la juste rémunération des tâches. Les tâches socialement les plus utiles – celle du care notamment – sont pourtant parmi les moins rémunératrices.

La seconde, ouverte par les débats autour du RSA en France et plus généralement du revenu d’existence en Europe, est celle du découplage du lien entre emploi et revenu.

Cette seconde question entraîne une troisième, celle de la répartition des tâches collectives ingrates si elles ne sont plus assurées par des personnes soumises à des conditions de travail dégradées. Mais ce débat est complexe aussi parce qu’il renvoie à des thèmes non débattus dans l’espace public.

Le premier est celui de la justice distributive (à chacun selon ses mérites). Le droit de vivre doit-il découler de l’effort productif ou du respect de la dignité humaine ? Dans le premier cas, chacun doit apporter une contribution au collectif, dans le second chacun est libre de sa (non) participation. Le deuxième est celui de la valeur économique. Aujourd’hui, l’économie se fonde sur l’idée que la création de richesses repose sur la création de valeur qui elle-même repose sur l’utilité. C’est-à-dire en définitive sur les désirs des individus. Tant que quelque chose répond à un désir humain quelconque il doit être produit. Conception qui engendre de la croissance mais pas nécessairement de l’utilité sociale et de la soutenabilité écologique.

En réalité, le débat sur la valeur travail est à la fois nécessaire et difficile à mettre en place car il vise à remettre en cause la primauté de l’économique sur le politique, le social et l’écologique. Débattre de la valeur travail c’est, au fond, débattre de «ce à quoi nous tenons».

Logement : un enjeu de santé publique

Logement : un enjeu de santé publique

Par Yankel Fijalkow
Professeur, sociologue et urbaniste, Laboratoire LAVUE UMR 7218 CNRS, École nationale supérieure d’architecture de Paris Val de Seine (ENSAPVS) – USPC

Yaneira Wilson
Architecte – Docteure en Urbanisme, École nationale supérieure d’architecture de Paris Val de Seine (ENSAPVS) – USPC

Le gouvernement vient de proposer des mesures pour relancer la construction, la rénovation et l’accession à la propriété. Mais ces mesures prendront-elles en compte les pollutions que présentent certains habitats ? En effet on considère souvent – à tort – les logements comme des abris à l’écart des toxicités de la vie urbaine. Celles-ci sont par ailleurs élevées. Selon le The _Lancet_Planetary Health du 18 mai 2022, neuf millions de personnes meurent ainsi chaque année dans le monde à cause de la pollution, de l’air, de l’eau ou des sols soit trois fois plus que les morts cumulés des suites du sida, de la tuberculose et du paludisme. En Île-de-France, le nombre de décès évitable est estimé à 8000 par an.

Or, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a montré le rôle primordial de la qualité du logement dans la prise en charge de ces questions. Ainsi les maladies respiratoires et cardiovasculaires, les dépressions et le stress sont aussi à mettre en rapport avec la qualité de l’air et des matériaux, l’humidité, l’isolation phonique et thermique, le manque d’espace de nos logements.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs équipes d’experts réfléchissent à la mise au point d’un index des qualités de l’habitat en matière de santé.

Cependant, les mesures établies par ces chercheurs, qu’il s’agisse de l’Indice de salubrité du logement (2014), Healthy Homes Barometer (2015), HEQI (2019), ou Domiscore (2020), considèrent peu la santé comme un état de bien-être physique et mental (définition de l’OMS de 1946), et ne s’intéressent pas aux immeubles ordinaires non classés comme insalubres.

De plus les études nécessitent de tenir compte des évolutions démographiques comme le vieillissement de la population, ou l’augmentation des familles monoparentales qui montrent que les qualités attendues de l’habitat sont aussi plurielles que liées à la santé physique et mentale (chutes, accidents domestiques, stress…).

La qualité architecturale des logements… sans la santé  !
Le problème de la qualité des logements est en effet général. Depuis une dizaine d’années, les architectes et les constructeurs réfléchissent à cette question. Après la loi Élan (2018) qui propose de « construire plus, mieux et moins cher », trois rapports officiels abordent le sujet.

Le rapport Lemas/Badia (2020), met l’accent sur la question des surfaces des logements sociaux, leur modularité et leur adaptabilité, leur luminosité et leur rapport à l’extérieur.

Le rapport Laurent Girometti et François Leclerq (2021) qui soutiennent « un référentiel destiné à améliorer la qualité d’usage des logements pour répondre aux nouveaux besoins des occupants et retrouver le désir d’habiter en ville ».

Le rapport de l’Institut des Hautes Études pour l’Action dans le Logement IDHEAL (2021) souligne la méconnaissance des usages et modes de vie de la part des concepteurs. Sur la base d’une analyse de 200 plans d’appartements construits depuis vingt ans, il constate une détérioration des surfaces aménageables dans les appartements, notamment la surface des pièces, les cuisines ouvertes, et les espaces extérieurs.

En 2021, le gouvernement a lancé un vaste appel d’idées et d’expérimentations sur « la qualité du logement de demain » et désigné une centaine de lauréats faisant l’objet d’un suivi scientifique et technique.

Cependant, dans ces consultations, la notion de santé n’apparaît pas ou peu, du moins de façon explicite. Ceci illustre les difficultés des deux domaines du logement et de la santé à dialoguer, ce qui n’a pas toujours été cas.

Le XIXe siècle correspond à l’entrée du logement comme question politique. En France, la loi sur l’habitat insalubre, adoptée en 1850, vise les appartements loués dont les caractéristiques sont « susceptibles de nuire à la vie ou à la santé des habitants ». En 1891, le docteur Jacques Bertillon, qui publie le premier recensement des conditions de logement et cartographie le surpeuplement des ménages, compare cette carte avec celle des décès (Bertillon, 1894).

Les architectes du mouvement moderne, guidé par Le Corbusier, mettront à profit ces constats. Au nom de l’hygiène, ils préconisent des logements aérés, lumineux et respectant des dimensions standardisées devant procurer à l’habitant un sentiment de bien-être et de confort.

De son côté, la statistique publique des conditions de logement se fonde depuis l’après-guerre sur la présence d’équipements sanitaires comme indice de salubrité. À partir de 2000, observant que plus de 90 % des logements sont équipés, des chercheurs de l’Insee ont montré que d’autres défauts affectent l’habitat et la santé.

Ainsi, la qualité de l’habitat ne se réduit pas à des dimensions techniques. Elle comprend la possibilité pour l’habitant de partir ou de déménager (principe de mobilité)  ; le principe d’adaptabilité du logement à tous les âges et cycles de la vie  ; le principe d’identité qui permet ou non à l’habitant de se reconnaître dans son lieu de vie et d’en parler (principe de narrativité).

Ces éléments correspondent à la notion de santé dans le sens de l’OMS (un sentiment de bien-être physique et mental) on peut étudier l’effet de la représentation par les habitants de leur habitat sur leur santé. La qualité des habitats peut-elle être évaluée à partir de la notion de santé  ?

La qualité des habitats peut-elle être évaluée à partir de la notion de santé  ? Tel est le projet du programme SAPHIR, soutenu par l’Agence Régionale pour la Santé. Il consiste en une recherche-action dans le cadre d’un partenariat entre le bailleur social Paris Habitat et IDHEAL.

Il s’appuie sur une typologie de 12 immeubles représentatifs, par leur taille, l’époque de construction du Nord-est parisien. Ils reflètent une gamme diversifiée de logements sociaux et très sociaux. Auprès des habitants de ces immeubles, il s’agit de mesurer la capacité des habitants à se saisir des questions d’habitat par le biais de la santé, qu’il s’agisse du chauffage, de l’humidité, de la qualité de l’air, des nuisances sonores, etc.

La recherche de la santé et le bien-être dans le logement sont ainsi des occasions d’évoquer le rapport des habitants à l’architecture qu’ils habitent, aux dispositifs techniques, et au gestionnaire.

Concrètement, dans chaque immeuble l’intervention des chercheurs correspond à plusieurs étapes  :

Un « café pédagogique » où les habitants sont abordés dans l’espace d’accueil au moyen d’une affiche grand format présentant la recherche et les affections probables dans le logement

Une campagne d’entretiens individuels amenant les locataires à expliciter leurs parcours résidentiels, leurs pratiques de l’habitat et du quartier, leurs difficultés et le lien qu’ils font ou non avec les questions de santé.

Un premier focus group d’habitants dressant des éléments de diagnostics et de bilan partagés sur la qualité des logements. Il développe, amplifie ou minimise les éléments apparus lors des entretiens individuels.

Un second focus avec les équipes techniques.

Les premiers résultats de la recherche montrent que si la préoccupation de la santé dans l’habitat se développe, elle n’aborde pas les mêmes thèmes selon les types d’immeubles et les phases du cycle de vie. De nouveaux critères de qualité de l’habitat émergent (comme la qualité de l’air, l’isolation phonique et thermique) à la fois plus subjectifs et techniques.

Des modalités de dialogues entre habitants et gestionnaires sont à inventer, les chercheurs ayant joué un rôle d’éveilleur, en posant la question de la santé comme un problème collectif. Cependant le rôle de la recherche ne s’arrête pas là. Elle consiste aussi à interroger les concepteurs, car si le consommateur d’aujourd’hui est exigeant à l’égard des produits qui lui sont proposés, il est permis de penser que l’habitant de demain le sera vis-à-vis de son cadre de vie.

La gestion de la ressource eau, un enjeu majeur ?

La gestion de la ressource eau, un enjeu majeur ?


par Laurent Baechler
Dans L’Europe en Formation 2012/3 (n° 365), pages 3 à 21


Parmi les ressources qui contribuent au développement des activités humaines, l’eau présente plusieurs caractéristiques qui la distinguent de toutes les autres : elle est indispensable à la vie ; elle est omniprésente (elle compose 65 % du corps humain, et recouvre 70 % de la surface de la Terre) ; elle est disponible en quantités strictement fixes, dictées par les lois de conservation et le cycle de l’eau. Le fait qu’elle soit indispensable à la vie sur terre en fait une ressource convoitée plus qu’aucune autre : sa rareté maintient des populations entières dans des trappes à pauvreté, et alimente des conflits politiques qui peuvent aller éventuellement jusqu’au conflit armé.

Elle est omniprésente, mais la quantité utile pour les activités humaines est répartie de manière extrêmement inégale. Sur les quelque 1 300 millions de km³ d’eau qu’abrite la planète, 97,2 % sont constitués des eaux salées inutilisables pour les activités humaines ; des 2,8 % restant, 2,15 % sont « piégés » dans les glaces polaires ; reste 0,65 %, dont 0,62 % sous forme souterraine. Le cycle de l’eau assure un niveau de précipitation terrestre d’environ 113 000 km³ par an, dont il faut soustraire 72 000 km³ d’évaporation pour obtenir le flux net disponible ; du total restant, 32 900 km³ sont considérés comme géographiquement accessibles, mais il faut également tenir compte du moment auquel ont lieu ces précipitations. La plupart sont concentrées sur des périodes de temps réduites et donnent lieu à des inondations ; restent 9 000 km³ effectivement accessibles ; si l’on ajoute les eaux de précipitation retenues en barrages, on compte finalement 12 500 km³ d’eau douce disponibles chaque année pour les usages humains, ce qui représente plus de 5 000 litres par personne et par jour au plan mondial, les plus gros utilisateurs (les Américains) n’en prélevant « que » 1 800 litres quotidiennement. Ces chiffres pourraient donner l’impression que l’eau est surabondante, mais sa répartition inégale au plan international ou intra-national en fait une ressource inaccessible pour une grande partie de la population mondiale : 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce (le Brésil, la Colombie, la Russie, l’Inde, le Canada, les États-Unis, l’Indonésie, le Congo et la Chine), alors que l’on trouve dans certains pays considérés comme abondants en eau des régions dévastées par le manque d’eau (en Inde par exemple).

5La troisième caractéristique de l’eau, la disponibilité en quantités fixes à l’échelle planétaire, oblige à considérer la notion d’offre d’eau comme une réalité géophysique autant qu’économique. La réalité géophysique est dictée par les lois de conservation qui font que la ressource ne peut être détruite ni créée, et que son renouvellement « infini » est assuré par le cycle de l’eau. À cela, il faut ajouter que l’eau peut se conserver sous des formes évolutives, et que ces dernières peuvent modifier l’accessibilité à l’eau. De ce point de vue, le changement climatique jouera très probablement un rôle décisif (et négatif) dans la disponibilité future en eau, dans la mesure où le cycle de l’eau est un système parmi les plus sensibles au phénomène, avec des impacts sur l’accessibilité à l’eau douce, la qualité de l’eau disponible et le potentiel destructeur de l’eau par le biais de la multiplication des épisodes climatiques extrêmes [1]
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B.…. La réalité économique est que l’offre d’eau ne peut réagir aux signaux de marché comme c’est le cas pour toutes les autres ressources primaires : l’ajustement de l’offre d’eau ne peut se faire qu’à la marge, par un moindre gaspillage et une meilleure utilisation de la ressource disponible (augmentation de la productivité de l’utilisation d’eau). Il existe cependant une exception à cette « loi » économique dictée par des contraintes géophysiques : le dessalement de l’eau, qui permettrait effectivement d’augmenter la disponibilité d’eau douce presque indéfiniment (et qui jouerait en quelque sorte le même rôle que le développement des énergies renouvelables dans un autre domaine).

6Si l’offre d’eau peut être considérée à bien des égards comme fixe, c’est du côté de la demande que l’on trouve les principales explications de la raréfaction de la ressource. Celle-ci a évolué au cours des dernières décennies sous l’impact principalement de la croissance démographique et de l’augmentation des niveaux de vie. La croissance démographique a été autorisée par – et a dans le même temps entraîné – une forte augmentation des surfaces irriguées pour les activités agricoles : celles-ci ont été multipliées par deux en 60 ans, alors que la quantité d’eau utilisée par les activités agricoles a été multipliée par trois. Par ailleurs, de plus en plus de consommateurs sont devenus de plus en plus gourmands en eau, dans les pays riches bien entendu, mais de plus en plus dans les pays émergents avec le développement des classes moyennes : avec près de deux milliards de personnes sur le point d’accéder au statut de classe moyenne, la consommation d’eau ne peut qu’augmenter, même pour une population stagnante, du fait du changement de régime alimentaire. Il faut en effet quatre fois plus d’eau pour produire un kilo de bœuf en comparaison d’un kilo de poulet, et cinq fois plus d’eau pour produire un verre de jus d’orange par rapport à une tasse de thé.

7L’agriculture est encore de loin le secteur le plus demandeur en eau, puisqu’il contribue pour 70 % des prélèvements et 93 % de la consommation globale [2]
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les…, essentiellement dans les pays en développement où l’agriculture demeure une activité majeure. Elle est de ce point de vue le secteur le plus problématique pour la gestion des ressources en eau : la demande croissante dans le secteur agricole est de moins en moins satisfaite par l’usage des eaux de pluie et de surface, mais de plus en plus par des prélèvements souterrains, qui mènent souvent à l’épuisement de la ressource [3]
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques,….

8Mais avec l’augmentation des niveaux de vie un peu partout dans le monde, les deux autres catégories de prélèvements, pour l’industrie et les activités domestiques, voient leur part augmenter. Elles ne comptent respectivement que pour 22 % et 8 % des prélèvements globaux, mais leur augmentation a été deux fois plus rapide que pour l’agriculture au cours de la deuxième moitié du xxe siècle.

9Le bilan de ces évolutions est que les prélèvements en eau ont augmenté deux fois plus vite que la population mondiale au cours du xxe siècle. Et étant donné les tendances de croissance économique et d’amélioration de la productivité de l’utilisation de l’eau à l’échelle globale, on prévoit que l’écart entre l’offre et la demande sera de 40 % d’ici 2030 [4]
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our…. Il n’existe pas de courbe de Kuznets pour l’accessibilité aux ressources en eau [5]
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains…, mais au contraire une empreinte écologique en la matière très étroitement liée au niveau de développement [6]
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of….

10Parler de raréfaction de la ressource en eau de manière générale n’a pas grand sens : parmi les caractéristiques de l’eau et problématiques qui en découlent, une des plus significatives est le caractère local et temporel de sa disponibilité. Celle-ci est fonction de paramètres très contextuels, mélange de caractéristiques géophysiques, climatiques, démographiques et socio-économiques, qui contribuent à faire de l’eau une ressource extraordinairement mal répartie dans le monde et dont la gestion repose sur des paramètres essentiellement locaux : comme indiqué précédemment, 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce, mais on compte parmi eux les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, qui doivent se partager 10 % de la ressource pour près d’un tiers de la population mondiale ; les pays à climat non tempéré souffrent de l’irrégularité des précipitations [7]
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 %… et de leur caractère souvent excessif ; les pays pauvres ou en développement dépendent beaucoup plus des activités agricoles que les autres [8]
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême,…, et l’agriculture est de loin le secteur le plus consommateur d’eau comme indiqué plus haut ; dans certaines zones, les difficultés viennent du manque de moyens d’exploitation rationnelle de la ressource disponible (seulement 4 % des surfaces cultivées sont irriguées en Afrique subsaharienne, malgré le fait que le continent bénéficie de larges quantités d’eau de surface et souterraine inexploitées) ; les problématiques de l’eau en zone urbaine sont très différentes de celles en zone rurale, ne serait-ce que pour des raisons de détérioration de la qualité de la ressource dans les zones densément peuplées ; etc.

11Enfin, le problème de l’accès à l’eau est plus qualitatif que quantitatif [9]
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le…. La pollution de l’eau est un problème clé de la gestion de la ressource. Celle-ci est souvent défectueuse par défaut de systèmes de collecte et de purification/évacuation des eaux usées ou d’infrastructures de stockage d’eau propre à la consommation. Les conséquences sont malheureusement bien connues : manque d’hygiène basique entraînant son cortège de surmortalité infantile, morbidité et malnutrition [10]
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des…. Les difficultés d’accès à l’eau propre (qui concernent près d’un être humain sur deux) sont la première cause de mortalité dans le monde, avec un triste bilan de près de 3,6 millions de personnes par an. Les gestes les plus simples, comme se laver les mains pour éviter la transmission de maladies infectieuses, deviennent ainsi des enjeux majeurs de développement. Le problème se pose avec une acuité particulière dans les zones urbaines en rapide expansion dans les pays en développement, où les infrastructures ne peuvent pas suivre l’explosion des besoins. Une des conséquences est que les pays émergents sont parmi les principaux consommateurs d’eau en bouteille après les États-Unis (le Mexique, la Chine, le Brésil et l’Indonésie faisant partie des dix premiers consommateurs), alors qu’il s’agit de la forme d’accès à l’eau potable la plus chère.

12Mais le problème de la qualité de l’eau est l’affaire de tous, en considérant schématiquement que le développement économique s’est fait sur la base de la détérioration de la qualité de l’eau dans les pays riches (essentiellement par pollution des sols du fait de l’énorme augmentation de la productivité agricole autorisée par l’usage des engrais et pesticides), ou que le sous-développement aggrave ces problèmes de détérioration par manque de moyens d’y faire face.

Un problème de gestion de ressource
13Si l’on combine l’ensemble des paramètres déterminant les conditions d’articulation entre l’offre et la demande d’eau, on parvient finalement à la conclusion que le problème de l’accès à l’eau est essentiellement un problème de développement. La population mondiale augmente encore surtout dans les pays en développement, puisant dans un stock d’eau au mieux constant, la plupart du temps dans des régions déjà mal dotées en eau pour des raisons climatiques et géologiques. La quantité d’eau accessible n’est pas le seul enjeu, puisque la mauvaise qualité de l’eau pose des problèmes au moins aussi graves. Ces éléments font que les situations de pénurie les plus sérieuses se trouvent dans les zones arides, fortement peuplées… et pauvres, c’est-à-dire incapables de fournir les efforts d’investissement indispensables pour assurer la disponibilité d’une eau propre. En conséquence de quoi les situations dites de stress hydrique se trouvent essentiellement dans les pays en développement ou émergents situés dans les zones tropicales et équatoriales [11]
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à…. La situation ne devrait pas s’améliorer, puisqu’il est prévu que la proportion de personnes vivant dans des pays en pénurie d’eau, qui était de 8 % au début du xxie siècle, passe à 45 % en 2050 [12]
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à….

14En déduire que les difficultés d’accès à l’eau sont la cause même du sous-développement est une autre affaire, de même qu’établir un lien causal entre climat, géologie et sous-développement. C’est ce que propose la thèse de la trappe à pauvreté, selon laquelle les pays en développement voient leurs capacités de décollage économique bloquées par des facteurs objectifs et repérables tels que le manque d’épargne, le caractère endémique des maladies tropicales, la faiblesse des infrastructures collectives, les difficultés d’accès à l’eau… qui finissent par créer un cercle vicieux de sous-développement dont il est impossible de sortir par ses propres moyens [13]
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub,…. Il est certain que l’eau est la clé de la sécurité alimentaire et de la réduction de la pauvreté, dans la mesure où près de 80 % des situations d’urgence alimentaire sont créées par des épisodes de sécheresse ou d’inondation, autrement dit de manque ou d’excès d’eau, et que le continent africain est le plus touché en la matière. Il est également évident que les facteurs climatiques jouent un rôle décisif dans ces événements. Mais ces facteurs doivent davantage être considérés comme des circonstances aggravant des situations de sous-développement qui accompagnent souvent les problèmes d’accès à l’eau, plutôt que comme des causes ultimes de sous-développement. La relation entre les ressources en eau et la mobilisation des eaux d’une part, le développement socio-économique et le niveau de vie d’autre part, n’est ni simple ni à sens unique. Elle est biunivoque et interactive. Le développement socio-économique facilite et permet la maîtrise et la mobilisation des eaux ; il crée les moyens de satisfaire les besoins en eau qu’il engendre, y compris par les recours aux palliatifs à la raréfaction des disponibilités, autant, sinon plus, que les utilisations d’eau contribuent au développement. En somme, la rareté des ressources en eau n’est un facteur limitant du développement que conjointement avec d’autres causes du sous-développement. Il ne s’agit pas d’en déduire que les situations de stress hydrique sont à relativiser, mais que ces situations sont associées à des difficultés multiples de faire face à la pénurie d’eau, et que ces difficultés sont souvent intimement liées au sous-développement. La conclusion positive que l’on peut tirer de ce constat est que la problématique de l’accès à l’eau est essentiellement une problématique de gestion de ressource rare, et qu’il n’y a pas de fatalité en la matière. On peut illustrer schématiquement cette problématique par le cas du Népal, pays riche en eau, mais l’un des moins bien classés dans les indicateurs mondiaux de performance d’accès à l’eau potable ou d’exploitation du potentiel hydrologique [14]
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.. Ou a contrario par le cas de Singapour, pays en stress hydrique élevé dont l’essentiel des ressources en eau est importé de Malaisie, et qui a mis au point une stratégie efficace de rationnement de la ressource [15]
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in :….

15On peut faire le même constat à propos de ce qu’il est convenu d’appeler les conflits de l’eau, autrement dit les situations de conflits politiques internationaux ou intra-nationaux (entre l’Arizona et le Colorado en 1935 par exemple) suscitées par les difficultés d’accès à l’eau. La liste des types de conflit dans ce domaine est longue : ils peuvent venir de tensions concernant directement l’accès aux ressources en eau, de l’utilisation de l’eau ou des systèmes hydrologiques comme arme de guerre, de l’utilisation de l’eau comme moyen de pression politique, etc. Il en est de même de la liste des conflits eux-mêmes répertoriés historiquement [16]
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste…. Mais de même que les difficultés d’accès à l’eau ne devraient pas être retenues comme causes ultimes du sous-développement, elles ne doivent pas être considérées comme facteurs déclencheurs de conflits politiques. Ceux-ci trouvent leurs origines ailleurs, et peuvent être alimentés par des considérations en rapport avec l’accès à l’eau. Pour le dire autrement, on trouve des situations de conflits sur les ressources en eau dans toutes les régions du monde, et l’on constate que ces conflits débouchent sur la violence dans les cas où la gestion pacifique des tensions n’est pas encore envisageable. La conclusion qu’il faut en tirer n’est pas que les pays risquent d’entrer en conflit armé pour l’accès à l’eau, mais que l’accès à l’eau risque d’entrer en considération dans les situations de conflits violents. Israéliens et Palestiniens ont toutes les raisons d’être en conflit pour l’accès à l’eau dans leur région marquée par un stress hydrique élevé [17]
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec…, les pays européens ont mis au point un arsenal juridique complexe pour gérer pacifiquement les situations de conflit dans ce domaine [18]
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour….
16La conclusion qu’il faut tirer de ces constats est qu’en toutes circonstances, les problèmes de développement ou de conflits suscités par les difficultés d’accès à l’eau sont des problèmes de gestion de ressource rare davantage que de disponibilité de la ressource. Ces problèmes prennent des formes diverses selon les situations en question : il peut s’agir de manque d’investissement en infrastructures pour améliorer l’accès à l’eau, de manque de coopération dans la gestion transfrontalière des ressources en eau, de gaspillages dans les utilisations diverses de la ressource… Toutes ces situations exigent que soient identifiées clairement les causes des difficultés d’accès à l’eau, afin de pouvoir concevoir les solutions appropriées à chaque cas.

Quelles solutions ?
17Assez étrangement, il a fallu attendre la conférence internationale sur l’eau de Dublin en 1992 pour que l’eau soit reconnue comme un bien économique par la communauté internationale. Il tombe pourtant sous le sens que, de même que n’importe quelle autre ressource rare, l’eau doit faire l’objet d’une gestion rationnelle à même de rendre compatibles les offres et les demandes de la ressource. L’explication de cet anachronisme réside probablement dans le fait qu’étant une ressource indispensable à la vie, on pense d’abord à l’eau comme un droit dont aucun être humain ne devrait être privé. Et de fait, la communauté internationale reconnaît également l’accès à l’eau comme un droit de l’homme qu’il convient de protéger [19]
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de…. Cette exigence noble n’enlève rien à la caractéristique fondamentale de l’eau d’être un bien économique comme un autre, mais permet de centrer la problématique sur les usages de l’eau les plus essentiels, et en fait vitaux (une infime partie de l’usage global de l’eau à l’échelle planétaire). Ce qui doit nous amener à toujours considérer l’exigence de solidarité dans les solutions imaginées pour résoudre les difficultés d’accès à l’eau, surtout lorsque les plus pauvres et les plus faibles sont concernés. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, on constate en effet que les riches s’en sortent souvent mieux que les pauvres lorsqu’il est question d’accéder à une ressource rare.

18Concilier exigence de solidarité et rationalité dans la gestion de la ressource en eau n’a aucune raison de soulever des problèmes insurmontables : il faut, lorsque les circonstances l’ordonnent, consacrer à la redistribution vers les plus nécessiteux une partie des ressources préservées grâce à une bonne gestion. Encore faut-il que celle-ci soit bien établie.
La gestion par l’offre
19Les pistes en la matière sont nombreuses, et il ne peut en être autrement pour un problème aussi complexe que la gestion de l’eau. Pour clarifier les choses, il faut commencer par distinguer la gestion de l’offre et celle de la demande. L’offre d’eau étant globalement fixe comme nous l’avons précisé précédemment, l’approche par l’offre ne peut reposer que sur l’amélioration de l’accès aux quantités d’eau disponibles [20]
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir…. Les possibilités techniques sont les suivantes : augmentation de l’accès aux ressources en eau conventionnelles, par augmentation des capacités de stockage des flux (barrages et systèmes locaux de stockage des eaux de pluie pour l’essentiel) ou meilleure gestion des stocks disponibles (principalement les eaux souterraines et aquifères ayant fait l’objet d’une surexploitation grandissante au cours des dernières décennies) ; meilleur recyclage de la ressource de manière à optimiser son utilisation et éviter les gaspillages ; contrôle de la pollution des eaux pour augmenter les quantités disponibles pour les usages humains et réduire les coûts de traitement ; transferts de ressources entre bassins fluviaux ; dessalement de l’eau de mer.

20L’application de ces techniques n’a bien entendu de sens qu’à l’échelle où se posent les problèmes, autrement dit au plan local pour ce qui concerne la gestion de l’eau. Le potentiel technique des solutions est intimement lié aux circonstances locales de l’utilisation de la ressource, de sorte qu’il faut une étude de terrain pour pouvoir dire quoi que ce soit dans un contexte particulier [21]
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030…. Il se dégage néanmoins des tendances générales à ce sujet. Le dessalement de l’eau de mer est par exemple une solution pour le moment trop coûteuse dans de nombreux contextes (malgré une division du coût par quatre au cours des deux dernières décennies), mais la technique commence progressivement à se répandre au-delà des pays pour lesquels les considérations financières et écologiques n’ont jamais vraiment compté pour adopter cette solution, essentiellement les pays du golfe investissant leur énorme rente pétrolière dans des usines de dessalement. La technique est donc désormais répandue notamment en Australie, en Californie ou en Espagne, mais reste limitée à des zones riches exposées à un stress hydrique élevé [22]
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une…. Ce n’est qu’à long terme que l’on peut espérer son développement à une échelle plus importante, peut-être associée aux panneaux solaires pour apporter l’énergie nécessaire à son application.

21De même, le transport de l’eau pour rééquilibrer l’offre aux échelons locaux n’est pas une solution réaliste au plan global : les coûts de transport sont trop élevés, surtout pour les bénéficiaires potentiels qui se situeraient dans des pays en développement. Un marché mondial de l’eau comparable à celui du pétrole n’est donc pas pour demain. Il est par contre envisageable d’acheminer l’eau par des infrastructures adaptées, solution pratiquée d’ailleurs depuis des millénaires, mais réaliste à des échelles réduites uniquement, et donc pas en mesure de résoudre tous les problèmes d’inégalité d’accès à l’eau, surtout si l’on considère le coût des infrastructures. Une technique qui fait son chemin, principalement dans les pays en développement, est le recyclage de l’eau, qui consiste par exemple à utiliser les eaux rejetées par les activités urbaines pour alimenter en aval les activités agricoles [23]
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water,….

22Cette gestion intégrée de l’eau présente de nombreux avantages : elle permet de fournir de l’eau régulièrement aux agriculteurs et de moins faire dépendre leurs activités des aléas climatiques ; elle contribue à créer de l’activité et de l’emploi urbain ; elle permet de réduire en aval le niveau de pollution de l’eau rejetée par les villes. Mais cette technique implique que les activités agricoles se situent en périphérie des zones urbaines, et sa mise en œuvre repose sur une capacité de planification urbaine et une appropriation par les populations locales qui exigent un long processus d’apprentissage.

La gestion par la demande
23Les possibilités d’amélioration de la gestion de l’eau par la demande reposent sur un principe global : orienter l’eau vers une utilisation optimale, ce qui sur un plan strictement théorique devrait conduire à égaliser la valeur d’une unité marginale d’eau pour tous les utilisateurs potentiels [24]
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework…. Égaliser les valeurs marginales de toutes les utilisations potentielles de l’eau est bien évidemment un objectif parfaitement utopique, mais le principe qui en découle et selon lequel il faut encourager les acteurs concernés à faire l’usage le plus « productif » possible de la ressource lorsqu’elle se raréfie procède du simple bon sens. Il existe principalement deux moyens d’y parvenir : inciter les utilisateurs à faire un usage plus efficace de l’eau ; encourager des transferts de la ressource des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés.

24Un usage plus efficace de l’eau consiste en gros à augmenter la productivité de l’utilisation de la ressource, autrement dit à augmenter la capacité de création de richesse pour une quantité d’eau utilisée. Cela peut se faire en limitant les pertes subies par fuite et percolation lors de l’acheminement de l’eau par des réseaux urbains, ou en réduisant les gaspillages dus à une utilisation inappropriée de la ressource dans des processus agricoles ou industriels. La piste la plus prometteuse en la matière semble être la hausse de la productivité agricole par une meilleure utilisation de l’eau grâce au changement de techniques d’irrigation, à la minimisation du phénomène d’évapotranspiration qui accompagne la croissance des végétaux, et à la création de variétés plus résistantes au manque d’eau [25]
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green…. C’est dans les pays en développement dépendants davantage des activités agricoles et où les techniques agricoles sont les moins productives que le potentiel d’amélioration est le plus élevé. Les techniques d’irrigation en particulier peuvent faire une différence énorme en matière de rendements : l’emploi de l’irrigation double les rendements agricoles les plus élevés par rapport à l’utilisation des eaux de pluie ; après l’échec des projets d’irrigation à grande échelle dans les pays en développement, l’accent est désormais mis sur les technologies simples à l’échelle locale, plus faciles à approprier et moins chères [26]
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27)..

25L’agriculture est une activité essentielle, surtout dans les pays en développement, mais elle ne génère pas les utilisations des ressources en eau les plus lucratives : l’industrie crée en moyenne 70 fois plus de valeur par litre d’eau que l’agriculture. Cela explique qu’elle constitue l’essentiel des prélèvements d’eau dans les pays riches. Une autre caractéristique est que l’eau pour l’industrie constitue véritablement un coût de production, dans la mesure où les industriels paient généralement l’eau qu’ils utilisent, à la différence des agriculteurs qui bénéficient d’une ressource gratuite. Le résultat logique est que les incitations à améliorer la productivité des utilisations de l’eau sont beaucoup plus fortes dans l’industrie que dans l’agriculture, et de fait cette productivité a fortement augmenté dans les pays industrialisés au cours des dernières décennies, et son amélioration fait partie des stratégies de nombreuses entreprises privées [27]
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on….

26La réallocation des ressources en eau des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés repose sur un arsenal d’instruments de marché et d’approches réglementaires. Le principe général est qu’une fois les usages essentiels de l’eau pour les besoins de subsistance couverts, il convient d’orienter la ressource vers les usages les plus « productifs ». C’est habituellement le système de prix qui joue ce rôle dans les économies de marché. Mais l’eau est bien souvent une ressource sans prix, accessible librement et prélevée sans avoir d’idée précise des quantités effectivement utilisées [28]
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits…. On estime que globalement l’eau est tarifée à hauteur de 10 à 50 % des coûts d’exploitation et de maintenance des systèmes de distribution, et cela représente à nouveau 10 à 50 % de la valeur de l’eau en termes de productivité agricole. Le résultat est qu’il faudrait multiplier le prix de l’eau par un facteur compris dans une fourchette de 4 à 100 selon le contexte pour équilibrer l’offre et la demande d’eau, une mesure politiquement suicidaire. La « vérité des prix » est difficile à mettre en œuvre dans ce domaine pour d’autres raisons [29]
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau :… : une eau tarifée deviendrait inaccessible pour les plus pauvres qui sont en général les plus nécessiteux ; le prix de l’eau aurait du mal à refléter les coûts environnementaux et la valeur d’existence de la ressource (ce que les économistes appellent des externalités que le marché ne peut pas prendre en compte) ; la multiplicité des usages de l’eau fait qu’un prix aurait du mal à refléter correctement les coûts de ces usages. Finalement, si la tarification de l’eau est de manière générale souhaitable pour éviter la surexploitation de la ressource, elle est pratiquement difficile à mettre en œuvre et n’est pas toujours le moyen le mieux approprié pour faire face aux problèmes d’allocation efficace de la ressource [30]
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring….

27Le fait que l’eau soit dans bien des cas accessible librement révèle une autre source de dysfonctionnement générant l’épuisement de la ressource : l’absence de droits de propriété ou d’usage clairement identifiés. C’est à nouveau dans le domaine agricole et pour les usages domestiques que le problème se pose avec le plus d’acuité. Les solutions résident dans la définition et la répartition de droits d’usage clairement établis, à l’échelle d’exploitation de la ressource, avec la participation active des populations locales concernées au premier chef [31]
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour…. Dans des contextes où les institutions concernées ont atteint un degré de maturité suffisant, il est même envisageable de voir émerger un marché de droits négociables, où les offres et les demandes s‘articulent de manière à orienter ces droits vers les usages de l’eau les plus productifs. Les exemples les plus significatifs se trouvent dans l’ouest des États-Unis et en Australie, où le « Murray-Darling basin system » a déjà permis de traverser des périodes de sécheresse sans perturber significativement la production agricole [32]
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific….

28Réorienter la ressource en eau vers des usages plus « productifs » peut passer par des dispositifs plus originaux. Une approche récente et prometteuse, introduite au début des années 90, est l’échange international d’« eau virtuelle », entendue comme la quantité d’eau incorporée implicitement dans les processus de production et de distribution des produits consommés partout dans le monde [33]
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the…. On peut voir l’idée comme une extension du fameux principe des avantages comparatifs identifié il y a près de deux siècles par David Ricardo : l’eau doit s’échanger internationalement par l’intermédiaire des biens qu’elle contribue à produire, et de manière à ce que les ressources en eau puissent aller vers les usages dans le monde qui la valorisent le plus. La mise en œuvre du principe repose avant toute chose sur l’identification des empreintes en eau (version alternative du principe d’empreinte écologique) des produits concernés, de manière à pouvoir dégager le potentiel d’échange international qu’ils génèrent, mais surtout sur la capacité des marchés et des acteurs à reconnaître le principe comme opératoire, ce qui est loin d’être acquis. Une limite parmi d’autres est que les États sont très réticents à faire intervenir le jeu des avantages comparatifs dans l’allocation des produits agricoles, l’autonomie alimentaire restant un objectif stratégique clé.

29N’oublions pas pour terminer le potentiel de mesures simples comme la réduction des subventions à l’utilisation de l’eau qui, avec la tarification de la ressource dans certains cas, permettraient de réduire facilement les gaspillages [34]
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole….

Les conflits de l’eau
30Comme indiqué précédemment, les conflits de l’eau peuvent être perçus comme des situations de concurrence sur l’allocation de la ressource qui ne peuvent être gérées pacifiquement pour des raisons politiques dont les origines ne sont pas nécessairement en rapport avec le problème de l’eau lui-même. Ces conflits apparaissent généralement à l’occasion de l’exploitation des ressources de bassins fluviaux ou d’aquifères transfrontaliers. Quoi qu’il en soit, ces situations exigent une forme de coopération internationale ou interrégionale pour éviter les conflits violents. Cette coopération est par définition difficile à obtenir, car les situations s’apparentent généralement à des jeux à somme nulle (lorsqu’un pays exploite en amont le potentiel hydroélectrique d’un fleuve au détriment d’un autre pays en aval), ou à des cas de tragédie des communs (lorsqu’il s’agit d’exploiter un aquifère transfrontalier) où les incitations à coopérer sont faibles. On compte cependant un certain nombre de succès relatifs en la matière, comme dans les cas du Nil ou du Mékong. Tout l’enjeu des négociations dans ces situations conflictuelles repose sur les moyens d’augmenter et de partager les bénéfices de l’exploitation de la ressource. Dans certains cas, il est possible de démontrer qu’une gestion appropriée des ressources concernées permet de générer des gains que peuvent se partager les partenaires potentiels d’un accord international [35]
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water…. Dans bien d’autres cas, conflit et coopération sont intimement mêlés et rendent la situation plus difficilement gérable [36]
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water….

Quels acteurs ?
31La complexité du problème de l’eau vient de ce que la disponibilité de la ressource est déterminée par des processus naturels globaux, alors que les utilisations qui en sont faites résultent d’une multitude de comportements locaux non coordonnés. Les politiques de l’eau doivent donc relever le défi d’articuler cette nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de la ressource avec la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace. Une problématique bien différente de celle que l’on trouve par exemple dans le cas climatique, où les émissions de gaz à effet de serre ont les mêmes impacts environnementaux d’où qu’elles viennent, ce qui permet de concevoir des politiques à l’échelle globale en tirant parti notamment des différences de coûts de réduction des émissions entre pays ou acteurs individuels [37]
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du….

32En conséquence de la nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de l’eau, de plus en plus d’experts se prononcent pour une vision à l’échelle des systèmes hydrologiques naturels (bassins fluviaux, aquifères…) pour respecter les équilibres globaux de la ressource et éviter les incompatibilités entre interventions ponctuelles. Par ailleurs, on préconise de plus en plus que les modes d’intervention permettent une adaptation aux changements de paramètres des situations locales, qui peuvent être dus par exemple au changement climatique comme évoqué précédemment [38]
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive…. En conséquence de la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace, la priorité est de tenir compte des interactions entre systèmes écologiques et économiques, ainsi qu’entre les différentes parties prenantes, de manière à optimiser la valeur économique et sociale de l’eau [39]
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources…. Les maîtres mots en la matière sont gestion adaptative (Adaptative Management), simulation multi-agents et gestion intégrée des ressources en eau (Integrated Water Resources Management) [40]
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From…. Tous ces principes participent du même objectif d’identifier les problèmes d’action collective associés à la gestion de l’eau en rapport avec les caractéristiques techniques de disponibilité de la ressource [41]
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et….

33Comment passer des principes à la mise en œuvre ? Tout dépend du contexte, des acteurs impliqués et du problème à résoudre. Le cas par cas s’impose en la matière. Dans l’espace urbain où l’accès à l’eau dépend principalement d’infrastructures d’adduction et d’épuration de la ressource, la priorité est souvent à la construction et à l’entretien de ces infrastructures. Les besoins financiers en la matière sont énormes : ils sont estimés à 22 600 milliards de dollars entre 2005 et 2030 dans le monde entier. L’aide internationale aux pays en difficulté est primordiale pour couvrir ces besoins. Mais on ne peut imaginer se passer du rôle des acteurs privés pour accomplir une tâche aussi titanesque. Cela peut se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé qui connaissent un regain d’intérêt depuis deux décennies, ou dans le cadre de la privatisation d’infrastructures, ce qui permet d’alléger les budgets publics. Le rôle des compagnies privées de l’eau est très controversé, voire combattu, mais il peut être utile sous certaines réserves, et doit en tout état de cause faire l’objet de contrôles de manière à éviter les impacts sociaux et environnementaux les plus indésirables [42]
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et….

34Dans l’espace rural où le problème est principalement l’exploitation de l’eau pour des usages agricoles ou domestiques, l’implication des acteurs locaux est essentielle, d’autant que ce sont eux qui détiennent les connaissances relatives aux techniques les plus efficaces pour gérer la ressource. On sait mieux depuis les travaux d’Elinor Ostrom [43]
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010. à quel point réduire la problématique de gestion des ressources communes à une opposition entre approche par les mécanismes de marché et approche par la régulation publique est simpliste et éloigné de bien des réalités. Dans le domaine de l’eau, il convient d’étudier les solutions locales imaginées par les populations concernées pour gérer les problèmes d’accès à la ressource, qu’il s’agisse de solutions institutionnelles ou techniques, de manière à s’inspirer des expériences réussies dans d’autres contextes comparables [44]
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et…. C’est la voie de plus en plus empruntée par les organisations internationales de développement et les organisations non gouvernementales afin d’améliorer l’articulation entre les comportements locaux et les interventions de la puissance publique pour la gestion de l’eau.
35Dans bien des cas cependant les moyens financiers et techniques ainsi que l’expertise manquent aux populations locales, évidemment surtout dans les pays en développement. La coopération internationale est alors cruciale pour amorcer le processus de développement [45]
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water…. Dans cette perspective, le développement de l’accès à l’eau propre figure en bonne place dans les objectifs du millénaire pour le développement de la Banque Mondiale. Mais l’aide internationale sans l’appropriation des politiques mises en œuvre par les autorités locales ne sert pas à grand-chose. Le problème ne se pose d’ailleurs pas que dans le cadre de l’aide aux pays en développement, mais de manière générale pour les politiques de l’eau partout dans le monde : la problématique de l’eau souffre cruellement d’un manque d’attractivité pour les politiciens et autres décideurs : elle nécessite une approche à long terme, peu compatible avec le rythme des cycles électoraux ; elle intéresse peu les électeurs qui ne perçoivent pas les problèmes de l’eau ou bénéficient d’un accès à l’eau subventionné ; les résultats des mesures adoptées ne se voient pas (des infrastructures enfouies, des systèmes d’irrigation en zone rurale…), et leur bénéfice politique est donc maigre en regard des coûts qui sont eux gigantesques. La problématique de l’eau est éminemment politique [46]
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development :… et sociale, bien davantage que technique, et cela implique des processus longs d’apprentissage et d’appropriation des bonnes pratiques [47]
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert,….

Conclusion
36Il ne fait pas de doute que parmi les nombreux défis du développement durable, l’accès à l’eau figure parmi les plus cruciaux, tant la ressource est vitale. La dimension environnementale du défi est évidente : il s’agit de préserver une ressource menacée non pas tant d’épuisement que de détérioration de sa qualité, et ce dans la perspective de pouvoir en garantir l’accès à une population mondiale amenée à augmenter pendant encore plusieurs décennies. La dimension économique ne l’est pas moins : l’accès à l’eau est un paramètre clé du développement, et donc encore trop souvent un obstacle majeur en la matière, évidemment surtout dans les pays pauvres dont la croissance repose encore beaucoup sur les activités agricoles fortement consommatrices d’eau. La dimension sociale enfin ne doit pas être sous-estimée : l’accès à l’eau donne lieu à des inégalités de toutes sortes, entre pays ayant la maîtrise de la ressource et ceux en étant privés, entre régions abondantes en eau et régions arides, entre riches et pauvres selon les moyens de payer l’accès à la ressource, entre femmes et hommes selon les modalités sociétales de gestion de la ressource localement…

37Les solutions pour faire face à ces nombreux défis sont nécessairement multiples, et doivent être coordonnées de manière à tenir compte des logiques naturelles de reproduction de la ressource. Elles doivent être adaptées au contexte local, exigent de combiner des principes pas toujours faciles à appliquer (vérité des prix, droits d’usage, gestion communautaire), nécessitent la participation de toutes les parties prenantes (populations locales, puissance publique, entreprise…), et ne doivent jamais perdre de vue que les politiques de l’eau doivent articuler autant que faire se peut gestion efficace de la ressource et solidarité envers les plus nécessiteux.

Notes
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B. Jimenez, K. Miller, T. Oki, Z. Sen et I. Shiklomanov, “The implications of projected climate change for fresh water resources and their management”, in Hydrological Sciences Journal, 53 : 1, 2008, p. 3-10 ; ainsi que FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008.
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les activités humaines détournent du cycle de l’eau pour les différentes utilisations qui en sont faites ; la consommation est la différence entre les prélèvements et ce qui est restitué au cycle de l’eau. Autrement dit la consommation mesure la partie de la ressource qui n’est plus disponible pour des usages ultérieurs.
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques, comme l’affaissement de la ville de Mexico par épuisement de la nappe souterraine qui alimente la ville.
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our water future – Economic fameworks to inform decision-making, 2009. p. 11-13.
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains problèmes environnementaux trouvent leur solution au-delà d’un certain niveau de développement, par accumulation de moyens d’y faire face et augmentation des préoccupations environnementales de populations plus riches. La courbe est avérée pour des problèmes tels que la pollution atmosphérique en milieu urbain.
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of nations : Water use by people as a function of their consumption pattern”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 35-48.
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 % du total en GB contre 41 % pour les États-Unis.
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême, au-delà de 75 % dans la majeure partie des cas, contre moins de 5 % typiquement dans un pays riche.
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le développement à long terme. Voir Simonovic Slobodan P., “World water dynamics : global modeling of water resources”, in Journal of Environmental Management, 2002 (00), p. 1-19.
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des conséquences de la malnutrition sont causées par des problèmes sanitaires et d’hygiène liés aux difficultés d’accès à l’eau.
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à l’indicateur développé par Malin Falkenmark en 1986, qui établit un niveau minimum de ressources en eau pour assurer une qualité de vie acceptable dans un pays moyennement développé dans une zone aride. En deçà de 1 700 m³ par an et par habitant (4 660 litres par jour), on diagnostique une situation de tensions potentielles entre ressources et besoins. En deçà de 1 000 m³ (2 740 litres par jour), on parle de pénurie chronique. En deçà de 500 m³ (1 370 litres par jour), on considère que la population fait face à une « pénurie absolue » d’eau.
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 – Les conséquences de l’inaction (Chap. 5), 2012, pour une perspective globale de ces questions.
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub, Margaret Kruk, Chandrika Bahadur, Michael Faye et Gordon McCord, Ending Africa’s poverty trap, Brookings Papers on Economic Activity, 2004, p. 117-240.
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in : International Journal of Water Resources Development, Vol 22 (2), 2006, p. 227-240.
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste complète des conflits de l’eau à travers l’histoire. http://www.worldwater.org/chronology.html
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec pour résultat un écart énorme d’accès à l’eau pour les deux populations : selon Amnesty International, les prélèvements d’eau quotidiens palestiniens sont de 70 litres, contre 300 litres en Israël.
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour appréhender les conflits transfrontaliers sur l’eau », in : Lex Electronica, Vol 12, n° 2, automne 2007. http://www.lex-electronica.org/articles/v12-2/sohnle.pdf. Consultable sur http://www.lex-electronica.org/docs/articles_22.pdf.
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies.
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir Seckler (2003) et FAO (2008, p. 36-38).
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030 Water Resources Group (2009, p. 19).
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une voie d’avenir ? », in : Revista de Geografia et Ordenamenta do Territorio, n° 1 (juin), 2012, p. 237-262.
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water, agriculture, food security and poverty, FAO Water Reports, 2010. Consultable sur http://www.fao.org/nr/water/docs/FAO_recycling_society_web.pdf.
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008, p. 38-41).
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green water paradigm : Breaking new ground for water resources planning and management”, in Journal of Water Resources Planning and Management, Mai-Juin 2006, p. 129-132.
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27).
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on water, 22 mai 2010, p. 8-9).
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits individuels pour les usages domestiques ou agricoles. Il est de fait impossible de comptabiliser les prélèvements d’eau dans ces conditions.
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau : Enjeux et conflits, Nouveaux Mondes, CRES Ed, 2003, pour une perspective d’ensemble.
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring costs : Do we really know how to talk about improved water management ?, 2008.
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour d’horizon fascinant de ces situations de gestion locale de ressources communes, qui lui a valu le Prix Nobel d’économie en 2009.
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific Institute, 2011, p. 79).
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the international expert meeting on virtual water trade, IHE Delft, 2003, et Allan John A., Virtual Water : Tackling the threat to our planet’s most precious resource, I.B. Tauris, 2011, pour une perspective globale.
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole (qui sert au dessalement de l’eau) pour irriguer des champs de blé qui pourrait être importé à moindre frais de l’extérieur. Voir OCDE (2012, chap. 5).
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water resources management in the Nile Basin : The economic value of cooperation”, in Water Policy (7), 2005, p. 227-252.
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water interaction : Reconsidering conflict and cooperation”, in International Environmental Agreements, 2008 (8), p. 297-316.
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du Protocole de Kyoto qui permet d’échanger des réductions d’émissions contre des transferts de technologie entre pays riches et pays en développement.
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive management of water facing climate and global change”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 49-62.
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources management and water efficiency plans by 2005 : Why, what and how ?, Global Water Partnership, 2004.
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From premise to practice : A critical assessment of integrated water resources management and adaptative management approaches in the water sector”, in Ecology and Society, 13 (2) : 29, 2008, pour une synthèse.
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et Heidi Wittmer, “Capturing the complexity of water uses and water users within a multi-agent framework”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 129-148, pour une application au cas du Chili.
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et Rachel Reyes, The new economy of water – The risks and benefits of globalization and privatization of fresh water, Pacific Institute, 2002, pour une analyse des risques et bénéfices de la privatisation des services de l’eau.
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010.
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et Everisto Mapedza, Community-based water law and water resource management reform in developing countries : rationale, contents and key messages, CAB Inbternational, 2007.
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water Partnership Program Report, 2012.
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development : Framing a political sociology of water resources management », in : Water Alternatives, 1 (2008), p. 7-23.
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert, David Tabara et Tharsi Taillieu, “Social Learning and Water Resources Management”, in Ecology and Society, 12 (2) : 5, 2007. http://www.ecologyandsociety.org/vol12/iss2/art5/.

Gestion de l’eau : enjeu majeur du développement durable

Gestion de l’eau : enjeu majeur du développement durable

par Laurent Baechler
Dans L’Europe en Formation 2012/3 (n° 365), pages 3 à 21


Parmi les ressources qui contribuent au développement des activités humaines, l’eau présente plusieurs caractéristiques qui la distinguent de toutes les autres : elle est indispensable à la vie ; elle est omniprésente (elle compose 65 % du corps humain, et recouvre 70 % de la surface de la Terre) ; elle est disponible en quantités strictement fixes, dictées par les lois de conservation et le cycle de l’eau. Le fait qu’elle soit indispensable à la vie sur terre en fait une ressource convoitée plus qu’aucune autre : sa rareté maintient des populations entières dans des trappes à pauvreté, et alimente des conflits politiques qui peuvent aller éventuellement jusqu’au conflit armé.

Elle est omniprésente, mais la quantité utile pour les activités humaines est répartie de manière extrêmement inégale. Sur les quelque 1 300 millions de km³ d’eau qu’abrite la planète, 97,2 % sont constitués des eaux salées inutilisables pour les activités humaines ; des 2,8 % restant, 2,15 % sont « piégés » dans les glaces polaires ; reste 0,65 %, dont 0,62 % sous forme souterraine. Le cycle de l’eau assure un niveau de précipitation terrestre d’environ 113 000 km³ par an, dont il faut soustraire 72 000 km³ d’évaporation pour obtenir le flux net disponible ; du total restant, 32 900 km³ sont considérés comme géographiquement accessibles, mais il faut également tenir compte du moment auquel ont lieu ces précipitations. La plupart sont concentrées sur des périodes de temps réduites et donnent lieu à des inondations ; restent 9 000 km³ effectivement accessibles ; si l’on ajoute les eaux de précipitation retenues en barrages, on compte finalement 12 500 km³ d’eau douce disponibles chaque année pour les usages humains, ce qui représente plus de 5 000 litres par personne et par jour au plan mondial, les plus gros utilisateurs (les Américains) n’en prélevant « que » 1 800 litres quotidiennement. Ces chiffres pourraient donner l’impression que l’eau est surabondante, mais sa répartition inégale au plan international ou intra-national en fait une ressource inaccessible pour une grande partie de la population mondiale : 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce (le Brésil, la Colombie, la Russie, l’Inde, le Canada, les États-Unis, l’Indonésie, le Congo et la Chine), alors que l’on trouve dans certains pays considérés comme abondants en eau des régions dévastées par le manque d’eau (en Inde par exemple).

5La troisième caractéristique de l’eau, la disponibilité en quantités fixes à l’échelle planétaire, oblige à considérer la notion d’offre d’eau comme une réalité géophysique autant qu’économique. La réalité géophysique est dictée par les lois de conservation qui font que la ressource ne peut être détruite ni créée, et que son renouvellement « infini » est assuré par le cycle de l’eau. À cela, il faut ajouter que l’eau peut se conserver sous des formes évolutives, et que ces dernières peuvent modifier l’accessibilité à l’eau. De ce point de vue, le changement climatique jouera très probablement un rôle décisif (et négatif) dans la disponibilité future en eau, dans la mesure où le cycle de l’eau est un système parmi les plus sensibles au phénomène, avec des impacts sur l’accessibilité à l’eau douce, la qualité de l’eau disponible et le potentiel destructeur de l’eau par le biais de la multiplication des épisodes climatiques extrêmes [1]
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B.…. La réalité économique est que l’offre d’eau ne peut réagir aux signaux de marché comme c’est le cas pour toutes les autres ressources primaires : l’ajustement de l’offre d’eau ne peut se faire qu’à la marge, par un moindre gaspillage et une meilleure utilisation de la ressource disponible (augmentation de la productivité de l’utilisation d’eau). Il existe cependant une exception à cette « loi » économique dictée par des contraintes géophysiques : le dessalement de l’eau, qui permettrait effectivement d’augmenter la disponibilité d’eau douce presque indéfiniment (et qui jouerait en quelque sorte le même rôle que le développement des énergies renouvelables dans un autre domaine).

6Si l’offre d’eau peut être considérée à bien des égards comme fixe, c’est du côté de la demande que l’on trouve les principales explications de la raréfaction de la ressource. Celle-ci a évolué au cours des dernières décennies sous l’impact principalement de la croissance démographique et de l’augmentation des niveaux de vie. La croissance démographique a été autorisée par – et a dans le même temps entraîné – une forte augmentation des surfaces irriguées pour les activités agricoles : celles-ci ont été multipliées par deux en 60 ans, alors que la quantité d’eau utilisée par les activités agricoles a été multipliée par trois. Par ailleurs, de plus en plus de consommateurs sont devenus de plus en plus gourmands en eau, dans les pays riches bien entendu, mais de plus en plus dans les pays émergents avec le développement des classes moyennes : avec près de deux milliards de personnes sur le point d’accéder au statut de classe moyenne, la consommation d’eau ne peut qu’augmenter, même pour une population stagnante, du fait du changement de régime alimentaire. Il faut en effet quatre fois plus d’eau pour produire un kilo de bœuf en comparaison d’un kilo de poulet, et cinq fois plus d’eau pour produire un verre de jus d’orange par rapport à une tasse de thé.

7L’agriculture est encore de loin le secteur le plus demandeur en eau, puisqu’il contribue pour 70 % des prélèvements et 93 % de la consommation globale [2]
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les…, essentiellement dans les pays en développement où l’agriculture demeure une activité majeure. Elle est de ce point de vue le secteur le plus problématique pour la gestion des ressources en eau : la demande croissante dans le secteur agricole est de moins en moins satisfaite par l’usage des eaux de pluie et de surface, mais de plus en plus par des prélèvements souterrains, qui mènent souvent à l’épuisement de la ressource [3]
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques,….

8Mais avec l’augmentation des niveaux de vie un peu partout dans le monde, les deux autres catégories de prélèvements, pour l’industrie et les activités domestiques, voient leur part augmenter. Elles ne comptent respectivement que pour 22 % et 8 % des prélèvements globaux, mais leur augmentation a été deux fois plus rapide que pour l’agriculture au cours de la deuxième moitié du xxe siècle.

9Le bilan de ces évolutions est que les prélèvements en eau ont augmenté deux fois plus vite que la population mondiale au cours du xxe siècle. Et étant donné les tendances de croissance économique et d’amélioration de la productivité de l’utilisation de l’eau à l’échelle globale, on prévoit que l’écart entre l’offre et la demande sera de 40 % d’ici 2030 [4]
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our…. Il n’existe pas de courbe de Kuznets pour l’accessibilité aux ressources en eau [5]
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains…, mais au contraire une empreinte écologique en la matière très étroitement liée au niveau de développement [6]
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of….

10Parler de raréfaction de la ressource en eau de manière générale n’a pas grand sens : parmi les caractéristiques de l’eau et problématiques qui en découlent, une des plus significatives est le caractère local et temporel de sa disponibilité. Celle-ci est fonction de paramètres très contextuels, mélange de caractéristiques géophysiques, climatiques, démographiques et socio-économiques, qui contribuent à faire de l’eau une ressource extraordinairement mal répartie dans le monde et dont la gestion repose sur des paramètres essentiellement locaux : comme indiqué précédemment, 9 pays se partagent 60 % des ressources en eau douce, mais on compte parmi eux les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, qui doivent se partager 10 % de la ressource pour près d’un tiers de la population mondiale ; les pays à climat non tempéré souffrent de l’irrégularité des précipitations [7]
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 %… et de leur caractère souvent excessif ; les pays pauvres ou en développement dépendent beaucoup plus des activités agricoles que les autres [8]
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême,…, et l’agriculture est de loin le secteur le plus consommateur d’eau comme indiqué plus haut ; dans certaines zones, les difficultés viennent du manque de moyens d’exploitation rationnelle de la ressource disponible (seulement 4 % des surfaces cultivées sont irriguées en Afrique subsaharienne, malgré le fait que le continent bénéficie de larges quantités d’eau de surface et souterraine inexploitées) ; les problématiques de l’eau en zone urbaine sont très différentes de celles en zone rurale, ne serait-ce que pour des raisons de détérioration de la qualité de la ressource dans les zones densément peuplées ; etc.

11Enfin, le problème de l’accès à l’eau est plus qualitatif que quantitatif [9]
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le…. La pollution de l’eau est un problème clé de la gestion de la ressource. Celle-ci est souvent défectueuse par défaut de systèmes de collecte et de purification/évacuation des eaux usées ou d’infrastructures de stockage d’eau propre à la consommation. Les conséquences sont malheureusement bien connues : manque d’hygiène basique entraînant son cortège de surmortalité infantile, morbidité et malnutrition [10]
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des…. Les difficultés d’accès à l’eau propre (qui concernent près d’un être humain sur deux) sont la première cause de mortalité dans le monde, avec un triste bilan de près de 3,6 millions de personnes par an. Les gestes les plus simples, comme se laver les mains pour éviter la transmission de maladies infectieuses, deviennent ainsi des enjeux majeurs de développement. Le problème se pose avec une acuité particulière dans les zones urbaines en rapide expansion dans les pays en développement, où les infrastructures ne peuvent pas suivre l’explosion des besoins. Une des conséquences est que les pays émergents sont parmi les principaux consommateurs d’eau en bouteille après les États-Unis (le Mexique, la Chine, le Brésil et l’Indonésie faisant partie des dix premiers consommateurs), alors qu’il s’agit de la forme d’accès à l’eau potable la plus chère.

12Mais le problème de la qualité de l’eau est l’affaire de tous, en considérant schématiquement que le développement économique s’est fait sur la base de la détérioration de la qualité de l’eau dans les pays riches (essentiellement par pollution des sols du fait de l’énorme augmentation de la productivité agricole autorisée par l’usage des engrais et pesticides), ou que le sous-développement aggrave ces problèmes de détérioration par manque de moyens d’y faire face.

Un problème de gestion de ressource
13Si l’on combine l’ensemble des paramètres déterminant les conditions d’articulation entre l’offre et la demande d’eau, on parvient finalement à la conclusion que le problème de l’accès à l’eau est essentiellement un problème de développement. La population mondiale augmente encore surtout dans les pays en développement, puisant dans un stock d’eau au mieux constant, la plupart du temps dans des régions déjà mal dotées en eau pour des raisons climatiques et géologiques. La quantité d’eau accessible n’est pas le seul enjeu, puisque la mauvaise qualité de l’eau pose des problèmes au moins aussi graves. Ces éléments font que les situations de pénurie les plus sérieuses se trouvent dans les zones arides, fortement peuplées… et pauvres, c’est-à-dire incapables de fournir les efforts d’investissement indispensables pour assurer la disponibilité d’une eau propre. En conséquence de quoi les situations dites de stress hydrique se trouvent essentiellement dans les pays en développement ou émergents situés dans les zones tropicales et équatoriales [11]
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à…. La situation ne devrait pas s’améliorer, puisqu’il est prévu que la proportion de personnes vivant dans des pays en pénurie d’eau, qui était de 8 % au début du xxie siècle, passe à 45 % en 2050 [12]
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à….

14En déduire que les difficultés d’accès à l’eau sont la cause même du sous-développement est une autre affaire, de même qu’établir un lien causal entre climat, géologie et sous-développement. C’est ce que propose la thèse de la trappe à pauvreté, selon laquelle les pays en développement voient leurs capacités de décollage économique bloquées par des facteurs objectifs et repérables tels que le manque d’épargne, le caractère endémique des maladies tropicales, la faiblesse des infrastructures collectives, les difficultés d’accès à l’eau… qui finissent par créer un cercle vicieux de sous-développement dont il est impossible de sortir par ses propres moyens [13]
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub,…. Il est certain que l’eau est la clé de la sécurité alimentaire et de la réduction de la pauvreté, dans la mesure où près de 80 % des situations d’urgence alimentaire sont créées par des épisodes de sécheresse ou d’inondation, autrement dit de manque ou d’excès d’eau, et que le continent africain est le plus touché en la matière. Il est également évident que les facteurs climatiques jouent un rôle décisif dans ces événements. Mais ces facteurs doivent davantage être considérés comme des circonstances aggravant des situations de sous-développement qui accompagnent souvent les problèmes d’accès à l’eau, plutôt que comme des causes ultimes de sous-développement. La relation entre les ressources en eau et la mobilisation des eaux d’une part, le développement socio-économique et le niveau de vie d’autre part, n’est ni simple ni à sens unique. Elle est biunivoque et interactive. Le développement socio-économique facilite et permet la maîtrise et la mobilisation des eaux ; il crée les moyens de satisfaire les besoins en eau qu’il engendre, y compris par les recours aux palliatifs à la raréfaction des disponibilités, autant, sinon plus, que les utilisations d’eau contribuent au développement. En somme, la rareté des ressources en eau n’est un facteur limitant du développement que conjointement avec d’autres causes du sous-développement. Il ne s’agit pas d’en déduire que les situations de stress hydrique sont à relativiser, mais que ces situations sont associées à des difficultés multiples de faire face à la pénurie d’eau, et que ces difficultés sont souvent intimement liées au sous-développement. La conclusion positive que l’on peut tirer de ce constat est que la problématique de l’accès à l’eau est essentiellement une problématique de gestion de ressource rare, et qu’il n’y a pas de fatalité en la matière. On peut illustrer schématiquement cette problématique par le cas du Népal, pays riche en eau, mais l’un des moins bien classés dans les indicateurs mondiaux de performance d’accès à l’eau potable ou d’exploitation du potentiel hydrologique [14]
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.. Ou a contrario par le cas de Singapour, pays en stress hydrique élevé dont l’essentiel des ressources en eau est importé de Malaisie, et qui a mis au point une stratégie efficace de rationnement de la ressource [15]
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in :….

15On peut faire le même constat à propos de ce qu’il est convenu d’appeler les conflits de l’eau, autrement dit les situations de conflits politiques internationaux ou intra-nationaux (entre l’Arizona et le Colorado en 1935 par exemple) suscitées par les difficultés d’accès à l’eau. La liste des types de conflit dans ce domaine est longue : ils peuvent venir de tensions concernant directement l’accès aux ressources en eau, de l’utilisation de l’eau ou des systèmes hydrologiques comme arme de guerre, de l’utilisation de l’eau comme moyen de pression politique, etc. Il en est de même de la liste des conflits eux-mêmes répertoriés historiquement [16]
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste…. Mais de même que les difficultés d’accès à l’eau ne devraient pas être retenues comme causes ultimes du sous-développement, elles ne doivent pas être considérées comme facteurs déclencheurs de conflits politiques. Ceux-ci trouvent leurs origines ailleurs, et peuvent être alimentés par des considérations en rapport avec l’accès à l’eau. Pour le dire autrement, on trouve des situations de conflits sur les ressources en eau dans toutes les régions du monde, et l’on constate que ces conflits débouchent sur la violence dans les cas où la gestion pacifique des tensions n’est pas encore envisageable. La conclusion qu’il faut en tirer n’est pas que les pays risquent d’entrer en conflit armé pour l’accès à l’eau, mais que l’accès à l’eau risque d’entrer en considération dans les situations de conflits violents. Israéliens et Palestiniens ont toutes les raisons d’être en conflit pour l’accès à l’eau dans leur région marquée par un stress hydrique élevé [17]
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec…, les pays européens ont mis au point un arsenal juridique complexe pour gérer pacifiquement les situations de conflit dans ce domaine [18]
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour….
16La conclusion qu’il faut tirer de ces constats est qu’en toutes circonstances, les problèmes de développement ou de conflits suscités par les difficultés d’accès à l’eau sont des problèmes de gestion de ressource rare davantage que de disponibilité de la ressource. Ces problèmes prennent des formes diverses selon les situations en question : il peut s’agir de manque d’investissement en infrastructures pour améliorer l’accès à l’eau, de manque de coopération dans la gestion transfrontalière des ressources en eau, de gaspillages dans les utilisations diverses de la ressource… Toutes ces situations exigent que soient identifiées clairement les causes des difficultés d’accès à l’eau, afin de pouvoir concevoir les solutions appropriées à chaque cas.

Quelles solutions ?
17Assez étrangement, il a fallu attendre la conférence internationale sur l’eau de Dublin en 1992 pour que l’eau soit reconnue comme un bien économique par la communauté internationale. Il tombe pourtant sous le sens que, de même que n’importe quelle autre ressource rare, l’eau doit faire l’objet d’une gestion rationnelle à même de rendre compatibles les offres et les demandes de la ressource. L’explication de cet anachronisme réside probablement dans le fait qu’étant une ressource indispensable à la vie, on pense d’abord à l’eau comme un droit dont aucun être humain ne devrait être privé. Et de fait, la communauté internationale reconnaît également l’accès à l’eau comme un droit de l’homme qu’il convient de protéger [19]
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de…. Cette exigence noble n’enlève rien à la caractéristique fondamentale de l’eau d’être un bien économique comme un autre, mais permet de centrer la problématique sur les usages de l’eau les plus essentiels, et en fait vitaux (une infime partie de l’usage global de l’eau à l’échelle planétaire). Ce qui doit nous amener à toujours considérer l’exigence de solidarité dans les solutions imaginées pour résoudre les difficultés d’accès à l’eau, surtout lorsque les plus pauvres et les plus faibles sont concernés. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, on constate en effet que les riches s’en sortent souvent mieux que les pauvres lorsqu’il est question d’accéder à une ressource rare.

18Concilier exigence de solidarité et rationalité dans la gestion de la ressource en eau n’a aucune raison de soulever des problèmes insurmontables : il faut, lorsque les circonstances l’ordonnent, consacrer à la redistribution vers les plus nécessiteux une partie des ressources préservées grâce à une bonne gestion. Encore faut-il que celle-ci soit bien établie.
La gestion par l’offre
19Les pistes en la matière sont nombreuses, et il ne peut en être autrement pour un problème aussi complexe que la gestion de l’eau. Pour clarifier les choses, il faut commencer par distinguer la gestion de l’offre et celle de la demande. L’offre d’eau étant globalement fixe comme nous l’avons précisé précédemment, l’approche par l’offre ne peut reposer que sur l’amélioration de l’accès aux quantités d’eau disponibles [20]
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir…. Les possibilités techniques sont les suivantes : augmentation de l’accès aux ressources en eau conventionnelles, par augmentation des capacités de stockage des flux (barrages et systèmes locaux de stockage des eaux de pluie pour l’essentiel) ou meilleure gestion des stocks disponibles (principalement les eaux souterraines et aquifères ayant fait l’objet d’une surexploitation grandissante au cours des dernières décennies) ; meilleur recyclage de la ressource de manière à optimiser son utilisation et éviter les gaspillages ; contrôle de la pollution des eaux pour augmenter les quantités disponibles pour les usages humains et réduire les coûts de traitement ; transferts de ressources entre bassins fluviaux ; dessalement de l’eau de mer.

20L’application de ces techniques n’a bien entendu de sens qu’à l’échelle où se posent les problèmes, autrement dit au plan local pour ce qui concerne la gestion de l’eau. Le potentiel technique des solutions est intimement lié aux circonstances locales de l’utilisation de la ressource, de sorte qu’il faut une étude de terrain pour pouvoir dire quoi que ce soit dans un contexte particulier [21]
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030…. Il se dégage néanmoins des tendances générales à ce sujet. Le dessalement de l’eau de mer est par exemple une solution pour le moment trop coûteuse dans de nombreux contextes (malgré une division du coût par quatre au cours des deux dernières décennies), mais la technique commence progressivement à se répandre au-delà des pays pour lesquels les considérations financières et écologiques n’ont jamais vraiment compté pour adopter cette solution, essentiellement les pays du golfe investissant leur énorme rente pétrolière dans des usines de dessalement. La technique est donc désormais répandue notamment en Australie, en Californie ou en Espagne, mais reste limitée à des zones riches exposées à un stress hydrique élevé [22]
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une…. Ce n’est qu’à long terme que l’on peut espérer son développement à une échelle plus importante, peut-être associée aux panneaux solaires pour apporter l’énergie nécessaire à son application.

21De même, le transport de l’eau pour rééquilibrer l’offre aux échelons locaux n’est pas une solution réaliste au plan global : les coûts de transport sont trop élevés, surtout pour les bénéficiaires potentiels qui se situeraient dans des pays en développement. Un marché mondial de l’eau comparable à celui du pétrole n’est donc pas pour demain. Il est par contre envisageable d’acheminer l’eau par des infrastructures adaptées, solution pratiquée d’ailleurs depuis des millénaires, mais réaliste à des échelles réduites uniquement, et donc pas en mesure de résoudre tous les problèmes d’inégalité d’accès à l’eau, surtout si l’on considère le coût des infrastructures. Une technique qui fait son chemin, principalement dans les pays en développement, est le recyclage de l’eau, qui consiste par exemple à utiliser les eaux rejetées par les activités urbaines pour alimenter en aval les activités agricoles [23]
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water,….

22Cette gestion intégrée de l’eau présente de nombreux avantages : elle permet de fournir de l’eau régulièrement aux agriculteurs et de moins faire dépendre leurs activités des aléas climatiques ; elle contribue à créer de l’activité et de l’emploi urbain ; elle permet de réduire en aval le niveau de pollution de l’eau rejetée par les villes. Mais cette technique implique que les activités agricoles se situent en périphérie des zones urbaines, et sa mise en œuvre repose sur une capacité de planification urbaine et une appropriation par les populations locales qui exigent un long processus d’apprentissage.

La gestion par la demande
23Les possibilités d’amélioration de la gestion de l’eau par la demande reposent sur un principe global : orienter l’eau vers une utilisation optimale, ce qui sur un plan strictement théorique devrait conduire à égaliser la valeur d’une unité marginale d’eau pour tous les utilisateurs potentiels [24]
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework…. Égaliser les valeurs marginales de toutes les utilisations potentielles de l’eau est bien évidemment un objectif parfaitement utopique, mais le principe qui en découle et selon lequel il faut encourager les acteurs concernés à faire l’usage le plus « productif » possible de la ressource lorsqu’elle se raréfie procède du simple bon sens. Il existe principalement deux moyens d’y parvenir : inciter les utilisateurs à faire un usage plus efficace de l’eau ; encourager des transferts de la ressource des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés.

24Un usage plus efficace de l’eau consiste en gros à augmenter la productivité de l’utilisation de la ressource, autrement dit à augmenter la capacité de création de richesse pour une quantité d’eau utilisée. Cela peut se faire en limitant les pertes subies par fuite et percolation lors de l’acheminement de l’eau par des réseaux urbains, ou en réduisant les gaspillages dus à une utilisation inappropriée de la ressource dans des processus agricoles ou industriels. La piste la plus prometteuse en la matière semble être la hausse de la productivité agricole par une meilleure utilisation de l’eau grâce au changement de techniques d’irrigation, à la minimisation du phénomène d’évapotranspiration qui accompagne la croissance des végétaux, et à la création de variétés plus résistantes au manque d’eau [25]
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green…. C’est dans les pays en développement dépendants davantage des activités agricoles et où les techniques agricoles sont les moins productives que le potentiel d’amélioration est le plus élevé. Les techniques d’irrigation en particulier peuvent faire une différence énorme en matière de rendements : l’emploi de l’irrigation double les rendements agricoles les plus élevés par rapport à l’utilisation des eaux de pluie ; après l’échec des projets d’irrigation à grande échelle dans les pays en développement, l’accent est désormais mis sur les technologies simples à l’échelle locale, plus faciles à approprier et moins chères [26]
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27)..

25L’agriculture est une activité essentielle, surtout dans les pays en développement, mais elle ne génère pas les utilisations des ressources en eau les plus lucratives : l’industrie crée en moyenne 70 fois plus de valeur par litre d’eau que l’agriculture. Cela explique qu’elle constitue l’essentiel des prélèvements d’eau dans les pays riches. Une autre caractéristique est que l’eau pour l’industrie constitue véritablement un coût de production, dans la mesure où les industriels paient généralement l’eau qu’ils utilisent, à la différence des agriculteurs qui bénéficient d’une ressource gratuite. Le résultat logique est que les incitations à améliorer la productivité des utilisations de l’eau sont beaucoup plus fortes dans l’industrie que dans l’agriculture, et de fait cette productivité a fortement augmenté dans les pays industrialisés au cours des dernières décennies, et son amélioration fait partie des stratégies de nombreuses entreprises privées [27]
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on….

26La réallocation des ressources en eau des usages les moins bénéfiques vers ceux dont les « rendements » sont plus élevés repose sur un arsenal d’instruments de marché et d’approches réglementaires. Le principe général est qu’une fois les usages essentiels de l’eau pour les besoins de subsistance couverts, il convient d’orienter la ressource vers les usages les plus « productifs ». C’est habituellement le système de prix qui joue ce rôle dans les économies de marché. Mais l’eau est bien souvent une ressource sans prix, accessible librement et prélevée sans avoir d’idée précise des quantités effectivement utilisées [28]
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits…. On estime que globalement l’eau est tarifée à hauteur de 10 à 50 % des coûts d’exploitation et de maintenance des systèmes de distribution, et cela représente à nouveau 10 à 50 % de la valeur de l’eau en termes de productivité agricole. Le résultat est qu’il faudrait multiplier le prix de l’eau par un facteur compris dans une fourchette de 4 à 100 selon le contexte pour équilibrer l’offre et la demande d’eau, une mesure politiquement suicidaire. La « vérité des prix » est difficile à mettre en œuvre dans ce domaine pour d’autres raisons [29]
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau :… : une eau tarifée deviendrait inaccessible pour les plus pauvres qui sont en général les plus nécessiteux ; le prix de l’eau aurait du mal à refléter les coûts environnementaux et la valeur d’existence de la ressource (ce que les économistes appellent des externalités que le marché ne peut pas prendre en compte) ; la multiplicité des usages de l’eau fait qu’un prix aurait du mal à refléter correctement les coûts de ces usages. Finalement, si la tarification de l’eau est de manière générale souhaitable pour éviter la surexploitation de la ressource, elle est pratiquement difficile à mettre en œuvre et n’est pas toujours le moyen le mieux approprié pour faire face aux problèmes d’allocation efficace de la ressource [30]
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring….

27Le fait que l’eau soit dans bien des cas accessible librement révèle une autre source de dysfonctionnement générant l’épuisement de la ressource : l’absence de droits de propriété ou d’usage clairement identifiés. C’est à nouveau dans le domaine agricole et pour les usages domestiques que le problème se pose avec le plus d’acuité. Les solutions résident dans la définition et la répartition de droits d’usage clairement établis, à l’échelle d’exploitation de la ressource, avec la participation active des populations locales concernées au premier chef [31]
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour…. Dans des contextes où les institutions concernées ont atteint un degré de maturité suffisant, il est même envisageable de voir émerger un marché de droits négociables, où les offres et les demandes s‘articulent de manière à orienter ces droits vers les usages de l’eau les plus productifs. Les exemples les plus significatifs se trouvent dans l’ouest des États-Unis et en Australie, où le « Murray-Darling basin system » a déjà permis de traverser des périodes de sécheresse sans perturber significativement la production agricole [32]
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific….

28Réorienter la ressource en eau vers des usages plus « productifs » peut passer par des dispositifs plus originaux. Une approche récente et prometteuse, introduite au début des années 90, est l’échange international d’« eau virtuelle », entendue comme la quantité d’eau incorporée implicitement dans les processus de production et de distribution des produits consommés partout dans le monde [33]
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the…. On peut voir l’idée comme une extension du fameux principe des avantages comparatifs identifié il y a près de deux siècles par David Ricardo : l’eau doit s’échanger internationalement par l’intermédiaire des biens qu’elle contribue à produire, et de manière à ce que les ressources en eau puissent aller vers les usages dans le monde qui la valorisent le plus. La mise en œuvre du principe repose avant toute chose sur l’identification des empreintes en eau (version alternative du principe d’empreinte écologique) des produits concernés, de manière à pouvoir dégager le potentiel d’échange international qu’ils génèrent, mais surtout sur la capacité des marchés et des acteurs à reconnaître le principe comme opératoire, ce qui est loin d’être acquis. Une limite parmi d’autres est que les États sont très réticents à faire intervenir le jeu des avantages comparatifs dans l’allocation des produits agricoles, l’autonomie alimentaire restant un objectif stratégique clé.

29N’oublions pas pour terminer le potentiel de mesures simples comme la réduction des subventions à l’utilisation de l’eau qui, avec la tarification de la ressource dans certains cas, permettraient de réduire facilement les gaspillages [34]
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole….

Les conflits de l’eau
30Comme indiqué précédemment, les conflits de l’eau peuvent être perçus comme des situations de concurrence sur l’allocation de la ressource qui ne peuvent être gérées pacifiquement pour des raisons politiques dont les origines ne sont pas nécessairement en rapport avec le problème de l’eau lui-même. Ces conflits apparaissent généralement à l’occasion de l’exploitation des ressources de bassins fluviaux ou d’aquifères transfrontaliers. Quoi qu’il en soit, ces situations exigent une forme de coopération internationale ou interrégionale pour éviter les conflits violents. Cette coopération est par définition difficile à obtenir, car les situations s’apparentent généralement à des jeux à somme nulle (lorsqu’un pays exploite en amont le potentiel hydroélectrique d’un fleuve au détriment d’un autre pays en aval), ou à des cas de tragédie des communs (lorsqu’il s’agit d’exploiter un aquifère transfrontalier) où les incitations à coopérer sont faibles. On compte cependant un certain nombre de succès relatifs en la matière, comme dans les cas du Nil ou du Mékong. Tout l’enjeu des négociations dans ces situations conflictuelles repose sur les moyens d’augmenter et de partager les bénéfices de l’exploitation de la ressource. Dans certains cas, il est possible de démontrer qu’une gestion appropriée des ressources concernées permet de générer des gains que peuvent se partager les partenaires potentiels d’un accord international [35]
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water…. Dans bien d’autres cas, conflit et coopération sont intimement mêlés et rendent la situation plus difficilement gérable [36]
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water….

Quels acteurs ?
31La complexité du problème de l’eau vient de ce que la disponibilité de la ressource est déterminée par des processus naturels globaux, alors que les utilisations qui en sont faites résultent d’une multitude de comportements locaux non coordonnés. Les politiques de l’eau doivent donc relever le défi d’articuler cette nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de la ressource avec la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace. Une problématique bien différente de celle que l’on trouve par exemple dans le cas climatique, où les émissions de gaz à effet de serre ont les mêmes impacts environnementaux d’où qu’elles viennent, ce qui permet de concevoir des politiques à l’échelle globale en tirant parti notamment des différences de coûts de réduction des émissions entre pays ou acteurs individuels [37]
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du….

32En conséquence de la nécessité d’envisager une conception globale de la gestion de l’eau, de plus en plus d’experts se prononcent pour une vision à l’échelle des systèmes hydrologiques naturels (bassins fluviaux, aquifères…) pour respecter les équilibres globaux de la ressource et éviter les incompatibilités entre interventions ponctuelles. Par ailleurs, on préconise de plus en plus que les modes d’intervention permettent une adaptation aux changements de paramètres des situations locales, qui peuvent être dus par exemple au changement climatique comme évoqué précédemment [38]
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive…. En conséquence de la nécessité d’impliquer les acteurs concernés à l’échelle la plus efficace, la priorité est de tenir compte des interactions entre systèmes écologiques et économiques, ainsi qu’entre les différentes parties prenantes, de manière à optimiser la valeur économique et sociale de l’eau [39]
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources…. Les maîtres mots en la matière sont gestion adaptative (Adaptative Management), simulation multi-agents et gestion intégrée des ressources en eau (Integrated Water Resources Management) [40]
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From…. Tous ces principes participent du même objectif d’identifier les problèmes d’action collective associés à la gestion de l’eau en rapport avec les caractéristiques techniques de disponibilité de la ressource [41]
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et….

33Comment passer des principes à la mise en œuvre ? Tout dépend du contexte, des acteurs impliqués et du problème à résoudre. Le cas par cas s’impose en la matière. Dans l’espace urbain où l’accès à l’eau dépend principalement d’infrastructures d’adduction et d’épuration de la ressource, la priorité est souvent à la construction et à l’entretien de ces infrastructures. Les besoins financiers en la matière sont énormes : ils sont estimés à 22 600 milliards de dollars entre 2005 et 2030 dans le monde entier. L’aide internationale aux pays en difficulté est primordiale pour couvrir ces besoins. Mais on ne peut imaginer se passer du rôle des acteurs privés pour accomplir une tâche aussi titanesque. Cela peut se concevoir dans le cadre de partenariats public-privé qui connaissent un regain d’intérêt depuis deux décennies, ou dans le cadre de la privatisation d’infrastructures, ce qui permet d’alléger les budgets publics. Le rôle des compagnies privées de l’eau est très controversé, voire combattu, mais il peut être utile sous certaines réserves, et doit en tout état de cause faire l’objet de contrôles de manière à éviter les impacts sociaux et environnementaux les plus indésirables [42]
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et….

34Dans l’espace rural où le problème est principalement l’exploitation de l’eau pour des usages agricoles ou domestiques, l’implication des acteurs locaux est essentielle, d’autant que ce sont eux qui détiennent les connaissances relatives aux techniques les plus efficaces pour gérer la ressource. On sait mieux depuis les travaux d’Elinor Ostrom [43]
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010. à quel point réduire la problématique de gestion des ressources communes à une opposition entre approche par les mécanismes de marché et approche par la régulation publique est simpliste et éloigné de bien des réalités. Dans le domaine de l’eau, il convient d’étudier les solutions locales imaginées par les populations concernées pour gérer les problèmes d’accès à la ressource, qu’il s’agisse de solutions institutionnelles ou techniques, de manière à s’inspirer des expériences réussies dans d’autres contextes comparables [44]
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et…. C’est la voie de plus en plus empruntée par les organisations internationales de développement et les organisations non gouvernementales afin d’améliorer l’articulation entre les comportements locaux et les interventions de la puissance publique pour la gestion de l’eau.
35Dans bien des cas cependant les moyens financiers et techniques ainsi que l’expertise manquent aux populations locales, évidemment surtout dans les pays en développement. La coopération internationale est alors cruciale pour amorcer le processus de développement [45]
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water…. Dans cette perspective, le développement de l’accès à l’eau propre figure en bonne place dans les objectifs du millénaire pour le développement de la Banque Mondiale. Mais l’aide internationale sans l’appropriation des politiques mises en œuvre par les autorités locales ne sert pas à grand-chose. Le problème ne se pose d’ailleurs pas que dans le cadre de l’aide aux pays en développement, mais de manière générale pour les politiques de l’eau partout dans le monde : la problématique de l’eau souffre cruellement d’un manque d’attractivité pour les politiciens et autres décideurs : elle nécessite une approche à long terme, peu compatible avec le rythme des cycles électoraux ; elle intéresse peu les électeurs qui ne perçoivent pas les problèmes de l’eau ou bénéficient d’un accès à l’eau subventionné ; les résultats des mesures adoptées ne se voient pas (des infrastructures enfouies, des systèmes d’irrigation en zone rurale…), et leur bénéfice politique est donc maigre en regard des coûts qui sont eux gigantesques. La problématique de l’eau est éminemment politique [46]
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development :… et sociale, bien davantage que technique, et cela implique des processus longs d’apprentissage et d’appropriation des bonnes pratiques [47]
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert,….

Conclusion
36Il ne fait pas de doute que parmi les nombreux défis du développement durable, l’accès à l’eau figure parmi les plus cruciaux, tant la ressource est vitale. La dimension environnementale du défi est évidente : il s’agit de préserver une ressource menacée non pas tant d’épuisement que de détérioration de sa qualité, et ce dans la perspective de pouvoir en garantir l’accès à une population mondiale amenée à augmenter pendant encore plusieurs décennies. La dimension économique ne l’est pas moins : l’accès à l’eau est un paramètre clé du développement, et donc encore trop souvent un obstacle majeur en la matière, évidemment surtout dans les pays pauvres dont la croissance repose encore beaucoup sur les activités agricoles fortement consommatrices d’eau. La dimension sociale enfin ne doit pas être sous-estimée : l’accès à l’eau donne lieu à des inégalités de toutes sortes, entre pays ayant la maîtrise de la ressource et ceux en étant privés, entre régions abondantes en eau et régions arides, entre riches et pauvres selon les moyens de payer l’accès à la ressource, entre femmes et hommes selon les modalités sociétales de gestion de la ressource localement…

37Les solutions pour faire face à ces nombreux défis sont nécessairement multiples, et doivent être coordonnées de manière à tenir compte des logiques naturelles de reproduction de la ressource. Elles doivent être adaptées au contexte local, exigent de combiner des principes pas toujours faciles à appliquer (vérité des prix, droits d’usage, gestion communautaire), nécessitent la participation de toutes les parties prenantes (populations locales, puissance publique, entreprise…), et ne doivent jamais perdre de vue que les politiques de l’eau doivent articuler autant que faire se peut gestion efficace de la ressource et solidarité envers les plus nécessiteux.

Notes
[1]
Voir Kundzewicz Z. W., L. J. Mata, N. W. Arnell, P. Döll, B. Jimenez, K. Miller, T. Oki, Z. Sen et I. Shiklomanov, “The implications of projected climate change for fresh water resources and their management”, in Hydrological Sciences Journal, 53 : 1, 2008, p. 3-10 ; ainsi que FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008.
[2]
Les prélèvements correspondent aux quantités d’eau que les activités humaines détournent du cycle de l’eau pour les différentes utilisations qui en sont faites ; la consommation est la différence entre les prélèvements et ce qui est restitué au cycle de l’eau. Autrement dit la consommation mesure la partie de la ressource qui n’est plus disponible pour des usages ultérieurs.
[3]
Et dans des cas extrêmes à des situations catastrophiques, comme l’affaissement de la ville de Mexico par épuisement de la nappe souterraine qui alimente la ville.
[4]
Voir le rapport du 2030 Water Resources Group, Charting our water future – Economic fameworks to inform decision-making, 2009. p. 11-13.
[5]
La courbe de Kuznets en U inversé implique que certains problèmes environnementaux trouvent leur solution au-delà d’un certain niveau de développement, par accumulation de moyens d’y faire face et augmentation des préoccupations environnementales de populations plus riches. La courbe est avérée pour des problèmes tels que la pollution atmosphérique en milieu urbain.
[6]
Voir Hoekstra A. Y. et A. K. Chapagain, “Water footprints of nations : Water use by people as a function of their consumption pattern”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 35-48.
[7]
Les prélèvements pour les activités agricoles représentent 3 % du total en GB contre 41 % pour les États-Unis.
[8]
95 % de la population active au Bhoutan pour le cas extrême, au-delà de 75 % dans la majeure partie des cas, contre moins de 5 % typiquement dans un pays riche.
[9]
C’est même pour certains auteurs le paramètre dominant pour le développement à long terme. Voir Simonovic Slobodan P., “World water dynamics : global modeling of water resources”, in Journal of Environmental Management, 2002 (00), p. 1-19.
[10]
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la moitié des conséquences de la malnutrition sont causées par des problèmes sanitaires et d’hygiène liés aux difficultés d’accès à l’eau.
[11]
Les situations de stress hydrique sont définies en référence à l’indicateur développé par Malin Falkenmark en 1986, qui établit un niveau minimum de ressources en eau pour assurer une qualité de vie acceptable dans un pays moyennement développé dans une zone aride. En deçà de 1 700 m³ par an et par habitant (4 660 litres par jour), on diagnostique une situation de tensions potentielles entre ressources et besoins. En deçà de 1 000 m³ (2 740 litres par jour), on parle de pénurie chronique. En deçà de 500 m³ (1 370 litres par jour), on considère que la population fait face à une « pénurie absolue » d’eau.
[12]
Voir OCDE, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 – Les conséquences de l’inaction (Chap. 5), 2012, pour une perspective globale de ces questions.
[13]
Voir Sachs Jeffrey D., John W. McArthur, Guido Schmidt-Traub, Margaret Kruk, Chandrika Bahadur, Michael Faye et Gordon McCord, Ending Africa’s poverty trap, Brookings Papers on Economic Activity, 2004, p. 117-240.
[14]
Voir http://go.worldbank.org/4IZG6P9JI0.
[15]
Voir Tortajada Cecilia, “Water management in Singapore”, in : International Journal of Water Resources Development, Vol 22 (2), 2006, p. 227-240.
[16]
Voir le site du Pacific Institute in California pour une liste complète des conflits de l’eau à travers l’histoire. http://www.worldwater.org/chronology.html
[17]
Et Israël exerce une pression impitoyable en la matière, avec pour résultat un écart énorme d’accès à l’eau pour les deux populations : selon Amnesty International, les prélèvements d’eau quotidiens palestiniens sont de 70 litres, contre 300 litres en Israël.
[18]
Voir Sohnle Jochen, « Le dispositif juridique de l’Europe pour appréhender les conflits transfrontaliers sur l’eau », in : Lex Electronica, Vol 12, n° 2, automne 2007. http://www.lex-electronica.org/articles/v12-2/sohnle.pdf. Consultable sur http://www.lex-electronica.org/docs/articles_22.pdf.
[19]
Officiellement depuis le 28 juillet 2010 par une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies.
[20]
Pour un panorama complet des solutions envisageables, voir Seckler (2003) et FAO (2008, p. 36-38).
[21]
Pour une application de ce principe au cas de l’Inde, voir 2030 Water Resources Group (2009, p. 19).
[22]
Voir Salomon J., « Le dessalement de l’eau de mer est-il une voie d’avenir ? », in : Revista de Geografia et Ordenamenta do Territorio, n° 1 (juin), 2012, p. 237-262.
[23]
Voir FAO, Water at a glance : The relationship between water, agriculture, food security and poverty, FAO Water Reports, 2010. Consultable sur http://www.fao.org/nr/water/docs/FAO_recycling_society_web.pdf.
[24]
Voir FAO FAO, Coping with water scarcity : An action framework for agriculture and food security, FAO Water Reports, 2008, p. 38-41).
[25]
Voir Falkenmark M. et J. Rockström, “The new blue and green water paradigm : Breaking new ground for water resources planning and management”, in Journal of Water Resources Planning and Management, Mai-Juin 2006, p. 129-132.
[26]
Voir Sachs et al. (2004, p. 26-27).
[27]
Voir The Economist, For want of a drink – À special report on water, 22 mai 2010, p. 8-9).
[28]
On compte en Inde 20 millions d’utilisateurs de puits individuels pour les usages domestiques ou agricoles. Il est de fait impossible de comptabiliser les prélèvements d’eau dans ces conditions.
[29]
Voir Baechler Laurent, « Le prix de l’eau », in : L’eau : Enjeux et conflits, Nouveaux Mondes, CRES Ed, 2003, pour une perspective d’ensemble.
[30]
Voir Perry Chris, Pricing savings, valuing losses and measuring costs : Do we really know how to talk about improved water management ?, 2008.
[31]
Ostrom (2010 pour la traduction française) propose un tour d’horizon fascinant de ces situations de gestion locale de ressources communes, qui lui a valu le Prix Nobel d’économie en 2009.
[32]
Voir Gleick Peter H., The World’s Water (vol 7), Pacific Institute, 2011, p. 79).
[33]
Voir Hoekstra A. Y., Virtual water trade : Proceedings of the international expert meeting on virtual water trade, IHE Delft, 2003, et Allan John A., Virtual Water : Tackling the threat to our planet’s most precious resource, I.B. Tauris, 2011, pour une perspective globale.
[34]
L’Arabie saoudite utilise ses ressources en eau et en pétrole (qui sert au dessalement de l’eau) pour irriguer des champs de blé qui pourrait être importé à moindre frais de l’extérieur. Voir OCDE (2012, chap. 5).
[35]
Voir Whittington Dale, Xun Wu et Claudia Sadoff, “Water resources management in the Nile Basin : The economic value of cooperation”, in Water Policy (7), 2005, p. 227-252.
[36]
Voir Zeitoun Mark et Naho Mirumachi, “Transboundary water interaction : Reconsidering conflict and cooperation”, in International Environmental Agreements, 2008 (8), p. 297-316.
[37]
Ce que fait par exemple le mécanisme de développement propre du Protocole de Kyoto qui permet d’échanger des réductions d’émissions contre des transferts de technologie entre pays riches et pays en développement.
[38]
Voir Pahl-Wostl Claudia, “Transitions towards adaptive management of water facing climate and global change”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 49-62.
[39]
Voir Jonch-Clausen Torkil, Integrated water resources management and water efficiency plans by 2005 : Why, what and how ?, Global Water Partnership, 2004.
[40]
Voir Medema Wietske, B. S. McIntosh et P. J. Jeffrey, “From premise to practice : A critical assessment of integrated water resources management and adaptative management approaches in the water sector”, in Ecology and Society, 13 (2) : 29, 2008, pour une synthèse.
[41]
Voir Berger Thomas, Regina Birner, José Diaz, Nancy McCarthy et Heidi Wittmer, “Capturing the complexity of water uses and water users within a multi-agent framework”, in Water Resources Management, 2007 (21), p. 129-148, pour une application au cas du Chili.
[42]
Voir Gleick Peter H., Gary Wolff, Elizabeth L. Chalecki et Rachel Reyes, The new economy of water – The risks and benefits of globalization and privatization of fresh water, Pacific Institute, 2002, pour une analyse des risques et bénéfices de la privatisation des services de l’eau.
[43]
Elinor Ostrom, op. cit., 2010.
[44]
Voir Van Koppen Barbara, Mark Giordano, John Butterworth et Everisto Mapedza, Community-based water law and water resource management reform in developing countries : rationale, contents and key messages, CAB Inbternational, 2007.
[45]
Voir Banque mondiale, Strengthen, Secure, Sustain, Water Partnership Program Report, 2012.
[46]
Voir Mollinga Peter P., « Water, politics and development : Framing a political sociology of water resources management », in : Water Alternatives, 1 (2008), p. 7-23.
[47]
Voir Pahl-Wostl Claudia, Marc Craps, Art Dewulf, Erik Mostert, David Tabara et Tharsi Taillieu, “Social Learning and Water Resources Management”, in Ecology and Society, 12 (2) : 5, 2007. http://www.ecologyandsociety.org/vol12/iss2/art5/.

TECH-ChatGPT : enjeu technologique et sociétal ?

-TECH-ChatGPT : enjeu technologique et sociétal ?

par Thierry Poibeau , CNRS  École Normale Supérieure (ENS) dans The conversation 

La sortie de ChatGPT le 30 novembre dernier a marqué une nouvelle étape dans le développement des technologies de traitement des langues. C’est en tout cas la première fois qu’un système d’IA, directement issu de la recherche, suscite un tel engouement : de nombreux articles sont parus dans la presse spécialisée mais aussi générale. ChatGPT (ou OpenAI, la société qui développe ChatGPT, ou les deux) sont régulièrement en top tendance sur Twitter aujourd’hui encore.

Pourquoi un tel écho ? Les capacités de ChatGPT marquent-elles un tournant par rapport aux précédentes technologies capables de générer des textes ?

Clairement, ChatGPT a permis un saut qualitatif : il est capable de répondre, de manière souvent pertinente, à presque n’importe quelle requête en langage naturel. GPT2, puis GPT3 – les précédents modèles de langage mis au point par OpenAI – étaient déjà très forts pour générer du texte à partir de quelques mots ou phrases donnés en amorce (ce que l’on appelle le « prompt ») : on parlait souvent de « perroquets » (stochastic parrots), comme l’a proposé Emily Bender, et de nombreux autres chercheurs critiques de ces techniques. En effet, on pouvait dire que ces systèmes produisaient du texte à partir de bouts de phrases tirées des immenses corpus à leur disposition… même s’il faut nuancer cette image du perroquet : les systèmes ne répètent pas des extraits mot à mot, mais produisent en général un texte original en reprenant, paraphrasant, combinant des éléments vus dans des corpus variés.

ChatGPT reprend ces caractéristiques, mais la partie « chat » (dialogue) y ajoute une dimension tout à fait différente, et en apparence souvent bluffante.

Le système ne produit plus juste un paragraphe à partir d’une phrase donnée en entrée. Il est maintenant capable de répondre correctement à des questions simples comme à des questions complexes, il peut fournir des éléments de raisonnement, s’exprimer dans différentes langues, analyser ou produire du code informatique, entre autres.

Par exemple, si on lui demande si deux personnages ont pu se rencontrer, le système est capable de déterminer les dates correspondant à leur existence, comparer ces dates et en déduire une réponse. Ceci est trivial pour un humain, mais aucun système ne pouvait jusque-là répondre de manière aussi précise à ce type de question sans être hautement spécialisé. Au-delà du langage, ChatGPT peut aussi fournir des éléments de raisonnements mathématiques (mais il se trompe souvent) et analyser du code informatique notamment.

De ce point de vue, ChatGPT a une longueur d’avance sur ses concurrents.
Concernant le fonctionnement du système, difficile d’en dire plus, car OpenAI, malgré son nom, développe des systèmes fermés. C’est-à-dire que le code informatique (code source) utilisé n’est pas disponible et que les recherches liées à ChatGPT restent pour l’instant en grande partie un secret industriel – même si, évidemment, d’autres équipes travaillent sur des systèmes similaires, aussi à base d’apprentissage profond. On a donc une idée de ce qui est utilisé par OpenAI.

D’autres entreprises ont gardé un modèle plus ouvert, par exemple Meta avec les travaux menés à FAIR, en général ouverts et publiés dans les principales conférences du domaine. Mais, plus généralement, on constate de plus en plus une fermeture des recherches. Par exemple, alors qu’Apple a toujours eu un modèle de développement privé et très secret, Deepmind avait un modèle ouvert et l’est sans doute un peu moins, maintenant que l’entreprise est sous le contrôle de Google.

Le système ChatGPT lui-même pourrait devenir commercial : OpenAI est financé par Microsoft qui pourrait décider de fermer l’accès au système un jour prochain, si c’est son intérêt.

En attendant, OpenAI bénéficie de l’énorme publicité que lui apporte son outil, et aussi de toutes les interactions des utilisateurs avec lui. Si un utilisateur signale qu’une réponse n’est pas bonne, ou demande à l’outil de reformuler sa réponse en tenant compte d’un élément en plus, c’est autant d’information que le système emmagasine et pourra réutiliser pour affiner sa réponse la prochaine fois, sur la requête posée ou sur une requête similaire. En testant ChatGPT, on travaille gratuitement pour OpenAI !

Pour en revenir au système lui-même, la partie dialogue est donc ce qui fait la force et la particularité de ChatGPT (par rapport à GPT3 par exemple). Il ne s’agit plus d’un « simple » modèle de langage capable de générer du texte « au kilomètre », mais d’un véritable système de dialogue. Celui-ci a probablement bénéficié de millions ou de milliards d’exemples évalués par des humains, et la phase actuelle – où des centaines de milliers d’utilisateurs « jouent » quasi gratuitement avec le système – permet encore de l’améliorer en continu, puisque toutes les interactions sont évidemment enregistrées et exploitées pour cela.

Il est aujourd’hui assez simple d’accéder à des corpus de milliards de mots pour mettre au point un modèle de langage de type « GPT », au moins pour les langues bien répandues sur Internet.

Mais les données ayant permis la mise au point de ChatGPT (dialogues, interactions avec des humains) ne sont, elles, pas publiques, et c’est ce qui donne un avantage important pour OpenAI face à la concurrence.

Par exemple, Google dispose de données différentes, mais sans doute aussi exploitables pour ce type de systèmes – d’autant que Google a développé depuis plusieurs années un graphe de connaissances qui pourrait permettre de générer des réponses avec une meilleure fiabilité que ChatGPT. Notamment, l’analyse des enchaînements de requêtes issus du moteur de recherche de Google pourrait fournir des informations précieuses pour guider l’interaction avec l’utilisateur… Mais, en attendant, c’est OpenAI qui dispose de ChatGPT, et non Google : OpenAi a l’avantage.

De fait, même s’il est possible de contourner les limites de ChatGPT, le système refuse d’expliquer comment créer une bombe, de produire des contes érotiques ou de donner ses sentiments (ChatGPT répond fréquemment qu’elle est une machine, qu’elle n’a pas de sentiments ni de personnalité). OpenAI a visiblement soigné sa communication. La société a aussi mis un soin extrême à « blinder » le système, à lui permettre de déjouer la plupart des pièges qui peuvent ruiner en quelques heures ce type d’application, comme cela arrive fréquemment pour des systèmes ouverts au grand public.

On peut par exemple citer Meta, qui en novembre dernier a dû retirer son système appelé « Galactica » deux jours après l’avoir mis en ligne. Galactica avait été entraîné sur le domaine scientifique et pensé pour offrir des services aux chercheurs. Il a d’abord été présenté comme pouvant écrire des articles scientifiques automatiquement à partir d’un prompt… avant que la société ne précise qu’il ne s’agissait évidemment que d’une aide à la rédaction. Mais cette stratégie de communication malheureuse a déclenché une polémique qui a obligé Meta à débrancher rapidement Galactica.

À l’inverse, ChatGPT est toujours en ligne, et suscite toujours autant de passion auprès d’un large public. Des questions demeurent cependant : quel impact aura ChatGPT ? Quelles applications en seront dérivées ? Et quel modèle économique la compagnie OpenAI (et Microsoft, son principal investisseur) vise-t-elle ?

Biodiversité , enjeu de vie sur terre

Biodiversité , enjeu de vie sur terre

Alors que va s’ouvrir la plus grande conférence sur la biodiversité depuis plus de dix ans, le monde a perdu près de 70 % de sa population d’animaux sauvages depuis 1970. Ce que nous pourrons préserver du reste dépendra donc de la COP 15. La conférence des Nations Unies sur la biodiversité qui se tiendra à Montréal pourrait faire pour la biodiversité ce que l’Accord de Paris a fait pour le climat en 2015, en l’inscrivant résolument à l’ordre du jour des entreprises, des décideurs et des investisseurs. par Par Jenn-Hui Tan (Directeur Monde de l’Investissement Durable de Fidelity International) dans l’Opinion

L’expression sur toutes les lèvres est « nature positive » : l’idée que la véritable valeur économique de la nature doit être prise en compte et que le monde doit aller au-delà de la simple limitation des dommages.

L’un des objectifs de Montréal est ainsi de convenir d’un ensemble de règles et de normes qui encouragent l’allocation de capital en faveur des entreprises et des initiatives qui sont favorables pour la nature, permettant ainsi de contribuer à l’objectif ambitieux d’inverser l’érosion de la biodiversité d’ici 2030 et de restaurer les écosystèmes naturels d’ici 2050.
Défi plus difficile que le réchauffement climatique

C’est plus facile à dire qu’à faire. La mesure de l’étendue de la biodiversité, qui désigne la variété et l’abondance de la vie sur Terre, est un défi encore plus difficile à relever que celui du changement climatique. Les outils d’évaluation disponibles sont également moins développés que dans d’autres domaines du développement durable.
Par exemple, les investisseurs qui souhaitent comparer l’impact climatique de différents projets ou portefeuilles peuvent utiliser une mesure désormais largement adoptée, appelée équivalent CO2, pour évaluer les émissions de différents gaz à effet de serre en utilisant la même échelle.

Il n’existe pas de mesure de référence similaire pour la biodiversité. Si les émissions dans l’atmosphère contribuent au changement climatique quel que soit l’endroit où elles sont produites, les effets des interactions entre l’homme et la nature sont très différents d’un endroit à l’autre. Ce qui est dévastateur dans un endroit peut avoir un impact minime dans un autre.
Que fait le plus de bien à la nature ?
Chaque écosystème possède une combinaison unique de sols, de minéraux, d’eau, de conditions climatiques et d’autres facteurs qui rendent difficile l’élaboration de mesures pouvant être appliquées à grande échelle.

Néanmoins, une norme mondiale de déclaration des impacts sur la biodiversité basée sur plusieurs paramètres complémentaires est possible et constituerait une amélioration considérable des pratiques actuelles. Aujourd’hui, une entreprise peut indiquer le nombre d’hectares de terres qu’elle protège, tandis qu’une autre entreprise du même secteur indique le nombre d’espèces d’arbres qu’elle plante. Il n’est pas facile de déterminer qui fait le plus de bien à la nature.

Obliger des entreprises similaires à partager les mêmes informations, de sorte que les impacts et les effets d’un investissement sur la nature puissent être directement comparés à ceux d’un autre, constituerait un pas important vers le déblocage des financements nécessaires pour faire face à la menace que représente l’érosion de biodiversité.
Risques énormes liés à l’inaction

Il en va de même pour l’alignement des normes au niveau international et, dans la mesure du possible, de l’intégration des nouvelles règles aux normes climatiques existantes afin de réduire les coûts et les frictions. Après tout, il s’agit de la même planète.

Ignorer le problème parce qu’il est complexe n’est pas une option. L’inaction comporte des risques énormes, pour la nature elle-même, mais aussi pour les entreprises et les portefeuilles d’investissement. Il y a les risques physiques – de nombreuses entreprises dépendent de processus naturels, comme la pollinisation des cultures pour l’agriculture.
Soit nous changeons notre mode de vie pour préserver le capital naturel, soit nous l’épuisons et nous devrons de toute façon changer notre mode de vie.
Il y a les risques de transition – les entreprises qui ne se préparent pas pourraient se retrouver du mauvais côté de la nouvelle réglementation visant à mettre fin à la déforestation ou à protéger la nature. Enfin, il existe des risques liés à la réputation et aux litiges pour les entreprises reconnues coupables d’avoir causé des dommages.
La moitié du PIB mondial dépend de la nature En vertu de la législation française, les institutions financières doivent désormais divulguer leurs risques et leurs impacts liés à la biodiversité, parallèlement aux informations similaires sur le climat.

Sur la scène internationale, la Taskforce for Nature-related Financial Disclosures (TNFD), qui s’inspire de la Taskforce for Climate-related Financial Disclosures (TCFD), doit être finalisée en 2023. La déclaration TCFD est déjà obligatoire pour certaines activités au Royaume-Uni et en Suisse et devrait être étendue aux juridictions du monde entier. Il devrait en être de même pour la directive TNFD à terme.

Environ la moitié du PIB mondial dépend modérément ou fortement de la nature, selon le Forum économique mondial. Soit nous changeons notre mode de vie pour préserver le capital naturel, soit nous l’épuisons et nous devrons de toute façon changer notre mode de vie. Donner aux investisseurs des outils comme les bonnes données dont ils ont besoin pour agir sur la biodiversité est une étape importante. Ce travail commence maintenant à Montréal.

Partage de l’eau: une enjeu public

Société-Partage de l’eau: une enjeu public

Les ultras cherchent souvent un prétexte pour agresser les forces de l’ordre et détruire mais l’État doit apporter la plus grande attention à la question de l’eau, argumente Paul Melun,
essayiste et président de «Souverains demain !» dans le Figaro à l’occasion des manifestations contre les bassines de Sainte Soline dans les Deux-Sèvres.

Ce samedi 29 octobre, à Sainte-Soline dans le sud des Deux-Sèvres, un cortège de manifestants s’est rassemblé pour dénoncer un projet de réserves d’eau pour l’irrigation. À l’appel du collectif «Bassines Non Merci», des milliers de personnes se sont réunies en dépit de l’interdiction de la manifestation par le préfet. Les opposants au projet de construction de 16 réserves d’eau pour les agriculteurs ont fait route vers la bassine afin de pénétrer dans le chantier.

les «méga bassines» d’eau menacent-elles l’environnement ?
.
Comme souvent, les militants écologistes qui constituent la «ZAD» ne sont pas des habitants du territoire, pour la majorité d’entre eux. Un jour à Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport, un autre à Sivens contre la construction d’un barrage, la plupart de ces activistes pratiquent un militantisme nomade et transitent d’un combat à l’autre tout au long de l’année.
Souvent rejoints par des leaders politiques Verts ou d’extrême gauche à la recherche de popularité, les zadistes huent les plus modérés (Yannick Jadot en a fait les frais en Deux-Sèvres) et encensent les plus radicaux. Leurs combats écologistes sont souvent le paravent de luttes intersectionnelles radicales, dont le but est l’effondrement d’un pays, la France, qu’ils jugent conservateur et réactionnaire.

Si ces militants ne représentent souvent qu’une part infime de la population française, il n’en demeure pas moins que les sujets dont ils s’emparent ne sont pas débattus démocratiquement. La construction de bassines, tout comme le déploiement des éoliennes, ne donne en général lieu à aucune concertation avec les habitants des territoires ruraux, pourtant concernés au premier chef par ces projets. La démocratie locale est régulièrement bafouée par l’État et par les investisseurs privés.
Le projet de bassines de Sainte-Soline interpelle par son envergure : 14 hectares de bassin, 16 hectares d’emprise et 750.000 m3 d’eau. Sur les 300 exploitations agricoles que compte ce territoire, 220 sont engagées dans ce projet collectif, rapporte la Coop de l’eau sur son site.

Si notre pays veut assurer sa souveraineté alimentaire dans les crises, il doit se doter d’une agriculture performante, en mesure de nourrir l’ensemble de la population.

Certains arguments en faveur des bassines sont recevables. Les agriculteurs du département subissent les sécheresses et veulent légitimement pouvoir irriguer leurs sols, et ainsi éviter une baisse abyssale de leurs rendements. Si notre pays veut assurer sa souveraineté alimentaire dans les crises, il doit se doter d’une agriculture performante, en mesure de nourrir l’ensemble de la population. Nos agriculteurs aiment leur terre et alimentent le pays, et certains militants écologistes ont tort de l’oublier.

Néanmoins l’eau est un bien commun fondamental, qui mérite d’être partagé avec équité, dans un souci de préservation environnementale. Seul l’État, garant de l’intérêt général, peut assurer cette mission. C’est donc au gouvernement et aux élus locaux, qu’il appartient de régir le captage et la distribution de l’eau, non aux acteurs privés. La «guerre de l’eau» fait rage partout dans le monde, et va s’accentuer dans les prochaines décennies. Ce constat doit conduire l’État à réagir rapidement pour déployer une transition de notre modèle agricole afin de préparer la nation aux immenses défis que posent les perturbations du cycle de l’eau, induites par le dérèglement climatique.

Dans le respect de la démocratie écologique (référendums locaux, consultation des élus locaux), l’État doit planifier une vaste transition des usages en matière d’eau et d’environnement. Le président Macron a annoncé un plan de reforestation qui va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin. Il est urgent de multiplier le nombre de prairies et de remettre en place des haies afin de garantir la biodiversité. Le modèle d’agriculture intensive, caractérisé par ses vastes plaines de monoculture doit progressivement évoluer vers un retour aux paysages de bocages, parsemés de cultures différentes et de bois. Les cultures trop gourmandes en eau, dans les zones sujettes aux sécheresses, devront être déplacées vers d’autres territoires où la pluviométrie est plus importante.
Ce chemin ne se fera ni sans le génie de nos agriculteurs, ni sans l’adhésion des populations rurales. Les zadistes n’offrent aucune solution alternative aux projets qu’ils dénoncent. Il faut donc que l’État se dote d’une véritable ambition politique, au service d’une planification de

Partage de l’eau: Enjeu public

Partage de l’eau: Enjeu public

Les ultras cherchent souvent un prétexte pour agresser les forces de l’ordre et détruire mais l’État doit apporter la plus grande attention à la question de l’eau, argumente Paul Melun,
essayiste et président de «Souverains demain !» dans le Figaro à l’occasion des manifestations contre les bassines de Sainte Soline dans les Deux-Sèvres.

Ce samedi 29 octobre, à Sainte-Soline dans le sud des Deux-Sèvres, un cortège de manifestants s’est rassemblé pour dénoncer un projet de réserves d’eau pour l’irrigation. À l’appel du collectif «Bassines Non Merci», des milliers de personnes se sont réunies en dépit de l’interdiction de la manifestation par le préfet. Les opposants au projet de construction de 16 réserves d’eau pour les agriculteurs ont fait route vers la bassine afin de pénétrer dans le chantier.

les «méga bassines» d’eau menacent-elles l’environnement ?
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Comme souvent, les militants écologistes qui constituent la «ZAD» ne sont pas des habitants du territoire, pour la majorité d’entre eux. Un jour à Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport, un autre à Sivens contre la construction d’un barrage, la plupart de ces activistes pratiquent un militantisme nomade et transitent d’un combat à l’autre tout au long de l’année.
Souvent rejoints par des leaders politiques Verts ou d’extrême gauche à la recherche de popularité, les zadistes huent les plus modérés (Yannick Jadot en a fait les frais en Deux-Sèvres) et encensent les plus radicaux. Leurs combats écologistes sont souvent le paravent de luttes intersectionnelles radicales, dont le but est l’effondrement d’un pays, la France, qu’ils jugent conservateur et réactionnaire.

Si ces militants ne représentent souvent qu’une part infime de la population française, il n’en demeure pas moins que les sujets dont ils s’emparent ne sont pas débattus démocratiquement. La construction de bassines, tout comme le déploiement des éoliennes, ne donne en général lieu à aucune concertation avec les habitants des territoires ruraux, pourtant concernés au premier chef par ces projets. La démocratie locale est régulièrement bafouée par l’État et par les investisseurs privés.
Le projet de bassines de Sainte-Soline interpelle par son envergure : 14 hectares de bassin, 16 hectares d’emprise et 750.000 m3 d’eau. Sur les 300 exploitations agricoles que compte ce territoire, 220 sont engagées dans ce projet collectif, rapporte la Coop de l’eau sur son site.

Si notre pays veut assurer sa souveraineté alimentaire dans les crises, il doit se doter d’une agriculture performante, en mesure de nourrir l’ensemble de la population.

Certains arguments en faveur des bassines sont recevables. Les agriculteurs du département subissent les sécheresses et veulent légitimement pouvoir irriguer leurs sols, et ainsi éviter une baisse abyssale de leurs rendements. Si notre pays veut assurer sa souveraineté alimentaire dans les crises, il doit se doter d’une agriculture performante, en mesure de nourrir l’ensemble de la population. Nos agriculteurs aiment leur terre et alimentent le pays, et certains militants écologistes ont tort de l’oublier.

Néanmoins l’eau est un bien commun fondamental, qui mérite d’être partagé avec équité, dans un souci de préservation environnementale. Seul l’État, garant de l’intérêt général, peut assurer cette mission. C’est donc au gouvernement et aux élus locaux, qu’il appartient de régir le captage et la distribution de l’eau, non aux acteurs privés. La «guerre de l’eau» fait rage partout dans le monde, et va s’accentuer dans les prochaines décennies. Ce constat doit conduire l’État à réagir rapidement pour déployer une transition de notre modèle agricole afin de préparer la nation aux immenses défis que posent les perturbations du cycle de l’eau, induites par le dérèglement climatique.

Dans le respect de la démocratie écologique (référendums locaux, consultation des élus locaux), l’État doit planifier une vaste transition des usages en matière d’eau et d’environnement. Le président Macron a annoncé un plan de reforestation qui va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin. Il est urgent de multiplier le nombre de prairies et de remettre en place des haies afin de garantir la biodiversité. Le modèle d’agriculture intensive, caractérisé par ses vastes plaines de monoculture doit progressivement évoluer vers un retour aux paysages de bocages, parsemés de cultures différentes et de bois. Les cultures trop gourmandes en eau, dans les zones sujettes aux sécheresses, devront être déplacées vers d’autres territoires où la pluviométrie est plus importante.
Ce chemin ne se fera ni sans le génie de nos agriculteurs, ni sans l’adhésion des populations rurales. Les zadistes n’offrent aucune solution alternative aux projets qu’ils dénoncent. Il faut donc que l’État se dote d’une véritable ambition politique, au service d’une planification de notre agriculture. Par la souveraineté populaire et par le génie agricole français, notre pays a toutes les clés pour une gestion de l’eau équitable, au service de l’intérêt de la nation.

Climat et enjeu de l’eau

Climat et enjeu de l’eau

 

 

A mesure que le réchauffement se renforcera, les conséquences sur les ressources hydriques d’un modèle agricole dopé aux intrants de synthèse deviendront de plus en plus sévères, prévient Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

 

Bien plus que tous les épisodes de sécheresse de l’histoire récente, l’été écoulé nous a contraint à reconnaître qu’il ne fallait pas plaisanter avec l’eau. L’eau, c’est une affaire sérieuse. Elle est nécessaire partout, tout le temps, pour tout le monde et, lorsqu’elle vient à manquer, il n’existe aucun miracle technologique capable de remplacer une bonne vieille pluie.

Avec le changement climatique en cours, ces réalités s’imposeront toujours plus durement à l’Europe et au reste du monde. Elles sont aggravées par un autre constat : l’eau qui nous restera sera de plus en plus contaminée par toutes les substances résultant de nos activités, et en particulier par les quelque 60 000 tonnes de chimie de synthèse dispersées chaque année dans les campagnes par le modèle agricole dominant.

Ces derniers jours, plusieurs enquêtes journalistiques ont attiré l’attention sur ce qui est longtemps demeuré un point aveugle de la surveillance des ressources. Jusqu’à présent, cette surveillance était focalisée sur la recherche des pesticides eux-mêmes, négligeant de s’intéresser à de nombreux sous-produits de leur dégradation, c’est-à-dire leurs « métabolites ». La refonte de la directive européenne sur l’eau potable, achevée en décembre 2020, est venue lever cette ambiguïté, au prix d’une prise de conscience douloureuse. Une commune sur quatre a été concernée en 2021 par des dépassements des normes de qualité de l’eau potable selon nos confrères de Franceinfo et du magazine « Complément d’enquête », soit environ un Français sur cinq, selon les données colligées par Le Monde. Et le pire est sans doute encore à venir, de nouvelles substances devant être prochainement incluses dans les plans de surveillance.

Les administrations et les collectivités se sont retrouvées prises de court par la situation tout au long de l’année passée, parfois confrontées à des excès marqués de certains métabolites pour lesquels les données de toxicité sont lacunaires ou inexistantes. En 2021, dans la panique réglementaire qui a suivi la découverte inattendue de ces substances dans les réseaux de distribution d’eau, on a vu les mêmes dépassements de normes de qualité, pour les mêmes produits, être considérés comme bénins dans certaines régions, et entraîner des interdictions de consommation dans d’autres.

L’eau est ainsi au cœur de deux crises : l’une climatique, l’autre chimique. Avec, comme principal opérateur synergique entre les deux, notre modèle d’agriculture productiviste, qui aggrave le réchauffement tout en puisant de manière excessive dans les ressources hydriques. Selon les chiffres du ministère de la transition écologique, l’agriculture tricolore engloutit près de la moitié de l’eau consommée chaque année en France – et près de 80 % au cours des trois mois d’été. La plus grande part de cette eau est utilisée par une petite fraction d’exploitants, pour produire des céréales qui seront exportées sur les marchés internationaux, principalement pour nourrir des animaux élevés dans des bâtiments.

Transition écologique : enjeu économique

Transition écologique : enjeu économique

La transition peut réussir à condition de réunir quatre préalables : taxer le pétrole, assurer l’efficacité énergétique, sortir du mythe du bien commun et repenser la filière nucléaire, estime, dans une tribune au « Monde », l’énergéticien Gilles David.

 

La situation est grave, et les perspectives sombres. Le temps est compté avant le point de non-retour et le chaos. C’est en tout cas ce que beaucoup affirment dès que le sujet de la transition énergétique est abordé.

Pourtant, être un entrepreneur lucide et investi dans les « cleantech » [technologies propres] donne une vision autre de la réalité. Le sérieux et la complexité des enjeux ne doivent pas empêcher un optimisme lucide. Car, loin d’une foi aveugle dans la technologie et la science, c’est l’histoire qui nous ramène à la mesure et la raison.

En effet, si la crise énergétique et existentielle que nous traversons est d’une intensité inédite, elle n’en est pas moins une nouvelle réplique des secousses récurrentes que connaît notre monde en matière d’énergie. Moulins à vent et à eau ont ainsi permis, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, à l’industrie européenne de produire farine, papier et… armes. A cette date, presque toutes les chutes d’eau en France sont équipées.

En Angleterre, ce sont les besoins croissants en énergie qui provoquèrent, aux XVIIe et XVIIIsiècles, une grave pénurie de bois et l’émergence du charbon, d’abord pour remplacer le bois dans les cheminées, les hauts-fourneaux et les fours à verre et ensuite pour remplacer les barrages, grâce à la machine à vapeur. C’est aussi la crise pétrolière de 1973 – et la forte hausse des tarifs du pétrole – qui a conduit le nucléaire à remplacer le pétrole dans notre pays. Le nucléaire n’aurait pas connu un tel développement sans cette crise.

En réalité, les avancées énergétiques se sont toujours faites pour des raisons d’abord économiques. La transition énergétique que nous appelons tous de nos vœux n’échappe pas à cette règle. Elle se fera si les conditions économiques d’un marché de la production d’énergie sans CO2 et l’efficacité énergétique sont réunies. Elle réussira si elle est technologique, libérale et régulée par des politiques visionnaires.

A l’échelle de l’homme, l’énergie disponible est illimitée. Entre le soleil, le vent, la géothermie, les combustibles fossiles ou le nucléaire, le problème n’est pas la raréfaction de l’énergie. Le problème est celui de son coût de production, de son stockage et de ses externalités. L’énergie n’est pas gratuite.

Elle coûte en capital et en main-d’œuvre. Pour produire de l’énergie, il convient donc de mobiliser du capital, de disposer de moyens humains ainsi que de conditions de marché permettant de vendre la production. La question est d’abord économique et non physique.

Environnement : la transition écologique est surtout un enjeu économique

Environnement : la transition écologique est surtout un enjeu économique

La transition peut réussir à condition de réunir quatre préalables : taxer le pétrole, assurer l’efficacité énergétique, sortir du mythe du bien commun et repenser la filière nucléaire, estime, dans une tribune au « Monde », l’énergéticien Gilles David.

 

La situation est grave, et les perspectives sombres. Le temps est compté avant le point de non-retour et le chaos. C’est en tout cas ce que beaucoup affirment dès que le sujet de la transition énergétique est abordé.

Pourtant, être un entrepreneur lucide et investi dans les « cleantech » [technologies propres] donne une vision autre de la réalité. Le sérieux et la complexité des enjeux ne doivent pas empêcher un optimisme lucide. Car, loin d’une foi aveugle dans la technologie et la science, c’est l’histoire qui nous ramène à la mesure et la raison.

En effet, si la crise énergétique et existentielle que nous traversons est d’une intensité inédite, elle n’en est pas moins une nouvelle réplique des secousses récurrentes que connaît notre monde en matière d’énergie. Moulins à vent et à eau ont ainsi permis, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, à l’industrie européenne de produire farine, papier et… armes. A cette date, presque toutes les chutes d’eau en France sont équipées.

En Angleterre, ce sont les besoins croissants en énergie qui provoquèrent, aux XVIIe et XVIIIsiècles, une grave pénurie de bois et l’émergence du charbon, d’abord pour remplacer le bois dans les cheminées, les hauts-fourneaux et les fours à verre et ensuite pour remplacer les barrages, grâce à la machine à vapeur. C’est aussi la crise pétrolière de 1973 – et la forte hausse des tarifs du pétrole – qui a conduit le nucléaire à remplacer le pétrole dans notre pays. Le nucléaire n’aurait pas connu un tel développement sans cette crise.

En réalité, les avancées énergétiques se sont toujours faites pour des raisons d’abord économiques. La transition énergétique que nous appelons tous de nos vœux n’échappe pas à cette règle. Elle se fera si les conditions économiques d’un marché de la production d’énergie sans CO2 et l’efficacité énergétique sont réunies. Elle réussira si elle est technologique, libérale et régulée par des politiques visionnaires.

A l’échelle de l’homme, l’énergie disponible est illimitée. Entre le soleil, le vent, la géothermie, les combustibles fossiles ou le nucléaire, le problème n’est pas la raréfaction de l’énergie. Le problème est celui de son coût de production, de son stockage et de ses externalités. L’énergie n’est pas gratuite.

Elle coûte en capital et en main-d’œuvre. Pour produire de l’énergie, il convient donc de mobiliser du capital, de disposer de moyens humains ainsi que de conditions de marché permettant de vendre la production. La question est d’abord économique et non physique.

Ukraine : Aussi un enjeu énergétique

 Ukraine : Aussi un enjeu énergétique

Alors que la guerre fait rage entre l’Ukraine et la Russie, les démocraties occidentales continuent de financer l’effusion de sang en maintenant leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Par Zion Lights, activiste écologiste, communicante scientifique britannique et ancienne porte-parole du mouvement Extinction­Rébellion.(la Tribune)

 

 

Emmanuel Macron, Olaf Scholz et Mario Draghi sont à Kiev ce jeudi pour rencontrer le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, les pays de l’Union européenne ont versé jusqu’à aujourd’hui plus de 61 milliards d’euros à la Russie pour l’achat de pétrole, de gaz naturel et de charbon, selon le décompte du site CREA. (Crédits : Reuters)

Nous savons depuis longtemps temps que les combustibles fossiles ne sont ni sûrs ni propres. On peut rajouter un nouveau reproche à la liste : au cours des seuls deux premiers mois de l’invasion russe en Ukraine, l’Allemagne a versé environ 8,3 milliards d’euros à la Russie pour sa facture énergétique, somme largement employée par Moscou pour acheter des armes. Dans le même temps, les pays de l’UE auraient payé un total de 39 milliards d’euros pour acheter de l’énergie russe, soit plus du double du montant de l’aide qu’ils ont accordée à l’Ukraine pour se défendre.

L’énergie n’est jamais neutre. Depuis des années, la Russie tente de réduire l’indépendance énergétique des nations européennes. Aussi, ce n’est pas une surprise lorsqu’un scientifique français a révélé que le géant pétrolier russe Gazprom avait financé des ONG environnementales qui prônent l’abandon du nucléaire.

Tinne Van der Straeten, membre du Parti vert, ministre belge de l’Energie et critique virulent du nucléaire, a pour sa part un temps travaillé pour le cabinet d’avocats du géant gazier russe Gazprom. Il a mis le pays sur la voie d’un mix énergétique 100 %, renouvelables, en omettant le fait qu’il restera dépendant des couteuses importations de gaz russe. L’ancien chancelier Gerhard Schroeder, qui est à l’origine de la politique allemande de sortie du nucléaire, a ensuite rejoint le conseil d’administration de Gazprom. Juste avant que le conflit n’éclate, M. Schroeder a accusé l’Ukraine, et son attitude « belliqueuse », d’être responsable des tensions régionales plutôt que la Russie.

De même, le lobby pétrolier a fait barrage au nucléaire pendant des années. L’American Petroleum Institute a été reconnu responsable du financement de groupes d’action climatique inventés de toutes pièces, appelés Citizens Against Nuclear Bailouts, dans 16 États américains en 2017. Ces derniers ont méticuleusement ciblé des groupes d’Américains avec des tracts, des appels téléphoniques et des publicités sur Facebook, les appelant à demander la fermeture des centrales nucléaires.

En France, la plupart des journalistes s’acharnent aujourd’hui contre la solution à ce dilemme énergétique : le nucléaire – rempart qui a protégé le pays de la flambée massive des prix de l’électricité. Et ce alors même que la France continue de payer les fluctuations énergétiques des pays européens plus dépendants des énergies fossiles.

Un argument que nous avons beaucoup entendu ces derniers temps est que l’énergie nucléaire est mauvaise pour l’environnement. C’est tout simplement faux. Non seulement l’énergie nucléaire a une très faible empreinte carbone, mais pour la même quantité d’électricité produite, par rapports aux autres sources d’énergie, le nucléaire a également l’impact le plus faible sur les écosystèmes sur tout un cycle de vie. Un résultat qui s’appuie sur l’indice comparatif de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe (CEE-ONU) qui intègre les impacts suivants sur les écosystèmes : écotoxicité terrestre, transformation des zones naturelles, écotoxicité marine, eutrophisation, écotoxicité en eau douce, occupation des terres agricoles et acidification terrestre.

Un autre mythe concerne la fermeture estivale des centrales nucléaires pour des raisons de sécurité. Cette idée a fait la « une » de la presse française ces derniers temps. Il est vrai que pendant les périodes prolongées de sécheresse ou de canicule, le niveau des rivières est généralement plus bas et leur température plus élevée. Les centrales nucléaires doivent donc prendre des mesures (par exemple, réduire la puissance de leurs réacteurs) afin de ne pas rejeter trop d’eau chaude qui pourrait avoir un impact sur l’environnement. Cette mesure est prise pour préserver la biodiversité des rivières.

Cette procédure est toutefois prévue et anticipée, si bien qu’elle ne pèse que très peu sur la production d’énergie. D’après le Réseau de transport d’électricité (RTE), les pertes de production nucléaire dues aux contraintes climatiques ne sont que de 0,37% en moyenne en France. Plus de 98% de l’eau utilisée pour la production nucléaire est restituée à l’environnement sans dégradation de sa qualité, et entre 2000 et 2017 en France, les pertes de production liées aux contraintes climatiques n’ont représenté que 0,18% en moyenne de la production d’électricité d’origine nucléaire.

L’indignation suscitée par ces problèmes mineurs et maitrisés est inexplicable. Des pays comme l’Allemagne, l’Italie et la Belgique, qui ont choisi d’arrêter progressivement leurs centrales nucléaires, sont devenus dépendants des importations russes en retour – et pénalisent en conséquence les prix de l’énergie en Europe ainsi que son indépendance géopolitique. S’ils n’avaient pas mis hors service leurs propres réacteurs, ils seraient beaucoup moins dépendants de la Russie pour les exportations de combustibles fossiles.

Malgré les appels répétés à la réouverture de ses centrales nucléaires, l’Allemagne a déclaré qu’il n’en serait rien. Non seulement le gouvernement actuel n’est pas pressé de se libérer de sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes, mais, malheureusement, il a récemment changé d’avis et s’oppose à l’inclusion de l’énergie nucléaire dans la taxonomie verte de l’UE – une position qui rendra la tâche plus difficile à tout autre pays européen décidant d’adopter un mix énergétique plus rationnel.

La Finlande – un pays qui ne sait que trop bien ce que signifie être voisin de l’ours russe – a lui choisi une approche beaucoup plus réaliste. Lors de sa conférence, le parti vert du pays (Vihreät De Gröna) s’est prononcé à une large majorité en faveur du nucléaire, qu’il qualifie sans hésiter d’« énergie durable ». Il appelle au développement de petits réacteurs modulaires (SMR) ainsi qu’à la prolongation des licences des réacteurs nucléaires existants. D’après les écologistes finlandais, le pays a besoin « d’un approvisionnement suffisant en énergie peu émettrice de CO2 et à l’empreinte environnementale minimale (…) pour construire un avenir durable ».

Ce cas n’est pas isolé. Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), a déclaré : « L’énergie nucléaire a un rôle intégral à jouer si nous voulons sérieusement relever le défi climatique… Nous devons multiplier par cinq le rythme des nouvelles constructions de centrales nucléaires. »

S’opposer aux solutions énergétiques propres en temps de guerre revient à se ranger du côté d’un dictateur. Si le changement climatique s’aggrave, il en sera de même pour les conflits mondiaux. Les gouvernements occidentaux doivent intensifier leurs programmes d’énergie nucléaire et les journalistes doivent cesser de diffuser des informations erronées sur cette source d’énergie vitale. Rappelons que l’inconvénient de parler trop vite, c’est qu’après avoir dit des bêtises, on se met dans l’embarras de devoir les penser.

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