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Société- La domination des économistes sur le monde de l’expertise

Société- La domination des économistes sur le monde de l’expertise

 

Deux chercheurs ont étudié les carrières et travaux des économistes français entre 1935 et 1945. Ils observent que les prémices de la domination de l’économie sur les sciences humaines et sur l’expertise proposée à l’Etat sont déjà présents sous Vichy, rapporte dans sa chronique Antoine Reverchon.

Un article intéressant qui montre la domination progressive des économistes sur le monde de l’expertise. Une domination peut-être provisoire pourrait être remplacée par celle des sociologues ou des écologues demain; pas forcément avec bénéfice. En effet, la complexité caractérise désormais nos sociétés qui doivent articuler les compétences des différentes disciplines pour comprendre les révolutions systémiques en cours. NDLR

 

Chronique.

 

Si les économistes allemands et italiens se sont beaucoup intéressés au rôle de leurs prédécesseurs pendant les « années noires », leurs collègues français sont restés pudiquement à l’écart du sujet. Les faits et les politiques économiques, sous le régime du maréchal Pétain, ont été étudiés, mais pas les économistes eux-mêmes : leurs écrits, leurs recherches, leur carrière…

D’où l’intérêt des travaux de deux jeunes chercheurs, Nicolas Brisset et Raphaël Fèvre (Groupe de recherche en droit, économie, gestion, Gredeg, université de Côte-d’Azur), publiés en 2021 dans History of Political Economy (no 53-4, Duke University Press), la Revue d’histoire de la pensée économique (no 11, Classiques Garnier) et Politix (no 133, De Boeck Supérieur) et présentés le 7 avril au cercle d’épistémologie économique de l’université Paris-I.

Dans le récit des économistes français, au-delà des « pères fondateurs » du XIXe siècle, leur discipline ne prend réellement son essor académique et intellectuel qu’à partir des années 1950, sous l’égide des prestigieux noms de Gérard Debreu et Maurice Allais (respectivement Prix Nobel 1983 et 1988), Edmond Malinvaud (Collège de France, Insee) et François Perroux (chaire Analyse des faits économiques et sociaux au Collège de France de 1955 à 1974). Les deux chercheurs observent pourtant que le « programme intellectuel » d’institutionnalisation de l’économie comme science humaine dominante et comme source d’expertise, pour la conduite des politiques publiques, connaît déjà ses prémices sous Vichy.

 

Avant-guerre, les économistes débattent des moyens de s’affranchir des facultés de droit, dont leur enseignement n’est alors qu’une branche. Cela passe par la création d’instituts et de cercles de réflexion, souvent financés par le privé (Fondation Rockefeller). Aussi, lorsque Vichy crée, en novembre 1941, la Fondation pour l’étude des problèmes humains, dirigée par Alexis Carrel, Prix Nobel de médecine en 1912 et théoricien de l’eugénisme, nombre d’économistes voient là l’occasion de jouer un rôle dans ce projet de fusionner, en une seule « science de l’homme », psychologie, sociologie, biologie, démographie, économie, etc.

En son sein, le Centre d’échange de théorie économique (CETE) organise des séminaires, traduit les auteurs étrangers – essentiellement anglo-saxons, dont Keynes, Hayek, Hicks, Kaldor –, et publie les tout premiers manuels d’économie pour les étudiants. Y participent de jeunes économistes (Maurice Allais, Pierre Uri, Robert Marjolin), des professeurs installés (Jean Marchal, Henri Guitton), voire déjà célèbres (François Divisia, Gaëtan Pirou, Charles Rist). Ces noms seront pour la plupart plutôt associés, après guerre, à la mise en place des politiques de planification menées par Jean Monnet. Le directeur du CETE est Henri Denis, devenu après guerre un militant communiste célébré comme introducteur du marxisme à la Sorbonne…

La mainmise des économistes sur la société

La mainmise des économistes sur la société

 

Deux chercheurs ont étudié les carrières et travaux des économistes français entre 1935 et 1945. Ils observent que les prémices de la domination de l’économie sur les sciences humaines et sur l’expertise proposée à l’Etat sont déjà présents sous Vichy, rapporte dans sa chronique Antoine Reverchon.

Un article intéressant qui montre la domination progressive des économistes sur le monde de l’expertise. Une domination peut-être provisoire pourrait être remplacée par celle des politistes, sociologues ou des écologues demain; pas forcément avec bénéfice. En effet, la complexité caractérise désormais nos sociétés qui doivent articuler les compétences des différentes disciplines pour comprendre les révolutions systémiques en cours. NDLR

 

Chronique.

 

Si les économistes allemands et italiens se sont beaucoup intéressés au rôle de leurs prédécesseurs pendant les « années noires », leurs collègues français sont restés pudiquement à l’écart du sujet. Les faits et les politiques économiques, sous le régime du maréchal Pétain, ont été étudiés, mais pas les économistes eux-mêmes : leurs écrits, leurs recherches, leur carrière…

D’où l’intérêt des travaux de deux jeunes chercheurs, Nicolas Brisset et Raphaël Fèvre (Groupe de recherche en droit, économie, gestion, Gredeg, université de Côte-d’Azur), publiés en 2021 dans History of Political Economy (no 53-4, Duke University Press), la Revue d’histoire de la pensée économique (no 11, Classiques Garnier) et Politix (no 133, De Boeck Supérieur) et présentés le 7 avril au cercle d’épistémologie économique de l’université Paris-I.

Dans le récit des économistes français, au-delà des « pères fondateurs » du XIXe siècle, leur discipline ne prend réellement son essor académique et intellectuel qu’à partir des années 1950, sous l’égide des prestigieux noms de Gérard Debreu et Maurice Allais (respectivement Prix Nobel 1983 et 1988), Edmond Malinvaud (Collège de France, Insee) et François Perroux (chaire Analyse des faits économiques et sociaux au Collège de France de 1955 à 1974). Les deux chercheurs observent pourtant que le « programme intellectuel » d’institutionnalisation de l’économie comme science humaine dominante et comme source d’expertise, pour la conduite des politiques publiques, connaît déjà ses prémices sous Vichy.

 

Avant-guerre, les économistes débattent des moyens de s’affranchir des facultés de droit, dont leur enseignement n’est alors qu’une branche. Cela passe par la création d’instituts et de cercles de réflexion, souvent financés par le privé (Fondation Rockefeller). Aussi, lorsque Vichy crée, en novembre 1941, la Fondation pour l’étude des problèmes humains, dirigée par Alexis Carrel, Prix Nobel de médecine en 1912 et théoricien de l’eugénisme, nombre d’économistes voient là l’occasion de jouer un rôle dans ce projet de fusionner, en une seule « science de l’homme », psychologie, sociologie, biologie, démographie, économie, etc.

En son sein, le Centre d’échange de théorie économique (CETE) organise des séminaires, traduit les auteurs étrangers – essentiellement anglo-saxons, dont Keynes, Hayek, Hicks, Kaldor –, et publie les tout premiers manuels d’économie pour les étudiants. Y participent de jeunes économistes (Maurice Allais, Pierre Uri, Robert Marjolin), des professeurs installés (Jean Marchal, Henri Guitton), voire déjà célèbres (François Divisia, Gaëtan Pirou, Charles Rist). Ces noms seront pour la plupart plutôt associés, après guerre, à la mise en place des politiques de planification menées par Jean Monnet. Le directeur du CETE est Henri Denis, devenu après guerre un militant communiste célébré comme introducteur du marxisme à la Sorbonne…

La domination des économistes sur le monde de l’expertise

La domination des économistes sur le monde de l’expertise

 

Deux chercheurs ont étudié les carrières et travaux des économistes français entre 1935 et 1945. Ils observent que les prémices de la domination de l’économie sur les sciences humaines et sur l’expertise proposée à l’Etat sont déjà présents sous Vichy, rapporte dans sa chronique Antoine Reverchon.

Un article intéressant qui montre la domination progressive des économistes sur le monde de l’expertise. Une domination peut-être provisoire pourrait être remplacée par celle des sociologues ou des écologues demain; pas forcément avec bénéfice. En effet, la complexité caractérise désormais nos sociétés qui doivent articuler les compétences des différentes disciplines pour comprendre les révolutions systémiques en cours. NDLR

 

Chronique.

 

Si les économistes allemands et italiens se sont beaucoup intéressés au rôle de leurs prédécesseurs pendant les « années noires », leurs collègues français sont restés pudiquement à l’écart du sujet. Les faits et les politiques économiques, sous le régime du maréchal Pétain, ont été étudiés, mais pas les économistes eux-mêmes : leurs écrits, leurs recherches, leur carrière…

D’où l’intérêt des travaux de deux jeunes chercheurs, Nicolas Brisset et Raphaël Fèvre (Groupe de recherche en droit, économie, gestion, Gredeg, université de Côte-d’Azur), publiés en 2021 dans History of Political Economy (no 53-4, Duke University Press), la Revue d’histoire de la pensée économique (no 11, Classiques Garnier) et Politix (no 133, De Boeck Supérieur) et présentés le 7 avril au cercle d’épistémologie économique de l’université Paris-I.

Dans le récit des économistes français, au-delà des « pères fondateurs » du XIXe siècle, leur discipline ne prend réellement son essor académique et intellectuel qu’à partir des années 1950, sous l’égide des prestigieux noms de Gérard Debreu et Maurice Allais (respectivement Prix Nobel 1983 et 1988), Edmond Malinvaud (Collège de France, Insee) et François Perroux (chaire Analyse des faits économiques et sociaux au Collège de France de 1955 à 1974). Les deux chercheurs observent pourtant que le « programme intellectuel » d’institutionnalisation de l’économie comme science humaine dominante et comme source d’expertise, pour la conduite des politiques publiques, connaît déjà ses prémices sous Vichy.

 

Avant-guerre, les économistes débattent des moyens de s’affranchir des facultés de droit, dont leur enseignement n’est alors qu’une branche. Cela passe par la création d’instituts et de cercles de réflexion, souvent financés par le privé (Fondation Rockefeller). Aussi, lorsque Vichy crée, en novembre 1941, la Fondation pour l’étude des problèmes humains, dirigée par Alexis Carrel, Prix Nobel de médecine en 1912 et théoricien de l’eugénisme, nombre d’économistes voient là l’occasion de jouer un rôle dans ce projet de fusionner, en une seule « science de l’homme », psychologie, sociologie, biologie, démographie, économie, etc.

En son sein, le Centre d’échange de théorie économique (CETE) organise des séminaires, traduit les auteurs étrangers – essentiellement anglo-saxons, dont Keynes, Hayek, Hicks, Kaldor –, et publie les tout premiers manuels d’économie pour les étudiants. Y participent de jeunes économistes (Maurice Allais, Pierre Uri, Robert Marjolin), des professeurs installés (Jean Marchal, Henri Guitton), voire déjà célèbres (François Divisia, Gaëtan Pirou, Charles Rist). Ces noms seront pour la plupart plutôt associés, après guerre, à la mise en place des politiques de planification menées par Jean Monnet. Le directeur du CETE est Henri Denis, devenu après guerre un militant communiste célébré comme introducteur du marxisme à la Sorbonne…

Économistes : Des comptables ou des scientifiques ?

 Économistes : Des comptables ou des scientifiques ?

 

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste affirme  Robert Boyer, qui fait figure de référence scientifique en France  ;voir article qui  fait une analyse sans concession des insuffisances scientifiques des économistes, de leur manque de culture et de leur manque de vision.

 

 

Le problème sans doute de départ, c’est que l’idéologie dominante imprègne la grande majorité des économistes à peu près tous convaincus des vertus du capitalisme, de l’économie de marché et d’une démocratie ratatinée.

Concernant les vertus du capitalisme, ils n’ont pas de peine à démontrer l’impuissance et les gabegies  d’un État de technocrates peu formés à la gestion et aux réalités socio-économiques.

L’économie de marché et sans doute le principe de régulation entre l’offre et la demande qui est le moins contesté dans le monde y compris en Chine. Le problème, c’est que l’économie de marché ne serait être une doctrine pour la régulation de toutes les activités humaines. Elle est sans doute la plus efficace, en tout cas la moins critiquable des modes de régulation, pour les activités ne relevant pas des responsabilités régaliennes qui mettent en cause l’intérêt général.

Enfin la plupart des économistes montrent leur faveur pour une gestion élitiste tant en matière politique qu’économique voire sociale.

D’une certaine manière, compte tenu de leur formation aussi de leur rapport avec les sphères du pouvoir, les économistes se comportent davantage en comptable, en notaire qu’en visionnaire.

Pour preuve , l’activité de recherche prospective a été longtemps contestée comme discipline scientifique.

Pour se rassurer par rapport à leur formation et à leurs convictions, la plupart des économistes se contentent en fait d’enregistrer les faits quantifiables. Un peu comme le ferait un comptable. L’exercice est sans doute incontournable mais sa faiblesse réside dans le fait que tout ne peut être quantifié et ne peut rendre compte d’une réalité plus large et plus complexe. Et pour le plus long terme, ils se contentent de prolonger les tendances.

La plupart des économistes analysent -surtout par prudence -le passé pour ne pas s’aventurer sur le terrain dangereux de l’avenir.

En plus comme  il se bornent a  enregistrer des faits incontestables mais factuels qui ne sont guère éclairants sur le futur  ( les statistiques sont toujours en retard) .

Enfin et surtout beaucoup de ses économistes se sont spécialisés dans des disciplines particulières qui s’isolent plus en plus et ne prennent pas en compte l’organisation de plus en plus complexe et systémique de notre économie et plus largement de notre société.

Du coup,  les avis des économistes ne sont pas toujours très éclairants loin s’en faut et la discipline mériterait un élargissement des formations, des compétences et des champs d’intérêts articulant mieux les problématiques économiques, technologiques, sociales et environnementales.

Société- Les Économistes : Des comptables, des notaires ou des scientifiques ?

Société- Les Économistes : Des comptables, des notaires ou des scientifiques ?

 

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste affirme  Robert Boyer, qui fait figure de référence scientifique en France  ( voir article deRobert Boyer ); Robert Boyer fait une analyse sans concession des insuffisances scientifiques des économistes, de leur manque de culture et de leur manque de vision.

 

Le problème sans doute de départ, c’est que l’idéologie dominante imprègne la grande majorité des économistes à peu près tous convaincus des vertus du capitalisme, de l’économie de marché et d’une démocratie ratatinée.

Concernant les vertus du capitalisme, ils n’ont pas de peine à démontrer l’impuissance et les gabegies  d’un État de technocrates peu formés à la gestion et aux réalités socio-économiques.

L’économie de marché et sans doute le principe de régulation entre l’offre et la demande qui est le moins contesté dans le monde y compris en Chine. Le problème, c’est que l’économie de marché ne serait être une doctrine pour la régulation de toutes les activités humaines. Elle est sans doute la plus efficace, en tout cas la moins critiquable des modes de régulation, pour les activités ne relevant pas des responsabilités régaliennes qui mettent en cause l’intérêt général.

Enfin la plupart des économistes montrent leur faveur pour une gestion élitiste tant en matière politique qu’économique voire sociale.

D’une certaine manière, compte tenu de leur formation aussi de leur rapport avec les sphères du pouvoir, les économistes se comportent davantage en comptable, en notaire qu’en visionnaire.

Pour preuve , l’activité de recherche prospective a été longtemps contestée comme discipline scientifique.

Pour se rassurer par rapport à leur formation et à leurs convictions, la plupart des économistes se contentent en fait d’enregistrer les faits quantifiables. Un peu comme le ferait un comptable. L’exercice est sans doute incontournable mais sa faiblesse réside dans le fait que tout ne peut être quantifié et ne peut rendre compte d’une réalité plus large et plus complexe. Et pour le plus long terme, ils se contentent de prolonger les tendances.

La plupart des économistes analysent -surtout par prudence -le passé pour ne pas s’aventurer sur le terrain dangereux de l’avenir.

En plus comme  il se bornent a  enregistrer des faits incontestables mais factuels qui ne sont guère éclairants sur le futur  ( les statistiques sont toujours en retard) .

Enfin et surtout beaucoup de ses économistes se sont spécialisés dans des disciplines particulières qui s’isolent plus en plus et ne prennent pas en compte l’organisation de plus en plus complexe et systémique de notre économie et plus largement de notre société.

Du coup,  les avis des économistes ne sont pas toujours très éclairants loin s’en faut et la discipline mériterait un élargissement des formations, des compétences et des champs d’intérêts articulant mieux les problématiques économiques, technologiques, sociales et environnementales.

Économistes : Des comptables, des notaires ou des scientifiques ?

Économistes : Des comptables, des notaires ou des scientifiques ?

 

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste affirme  Robert Boyer, qui fait figure de référence scientifique en France  ( voir article).

 

Robert Boyer fait une analyse sans concession des insuffisances scientifiques des économistes, de leur manque de culture et de leur manque de vision

 

Le problème sans doute de départ, c’est que l’idéologie dominante imprègne la grande majorité des économistes à peu près tous convaincus des vertus du capitalisme, de l’économie de marché et d’une démocratie ratatinée.

Concernant les vertus du capitalisme, ils n’ont pas de peine à démontrer l’impuissance et les gabegies  d’un État de technocrates peu formés à la gestion et aux réalités socio-économiques.

L’économie de marché et sans doute le principe de régulation entre l’offre et la demande qui est le moins contesté dans le monde y compris en Chine. Le problème, c’est que l’économie de marché ne serait être une doctrine pour la régulation de toutes les activités humaines. Elle est sans doute la plus efficace, en tout cas la moins critiquable des modes de régulation, pour les activités ne relevant pas des responsabilités régaliennes qui mettent en cause l’intérêt général.

Enfin la plupart des économistes montrent leur faveur pour une gestion élitiste tant en matière politique qu’économique voire sociale.

D’une certaine manière, compte tenu de leur formation aussi de leur rapport avec les sphères du pouvoir, les économistes se comportent davantage en comptable, en notaire qu’en visionnaire.

Pour preuve , l’activité de recherche prospective a été longtemps contestée comme discipline scientifique.

Pour se rassurer par rapport à leur formation et à leurs convictions, la plupart des économistes se contentent en fait d’enregistrer les faits quantifiables. Un peu comme le ferait un comptable. L’exercice est sans doute incontournable mais sa faiblesse réside dans le fait que tout ne peut être quantifié et ne peut rendre compte d’une réalité plus large et plus complexe. Et pour le plus long terme, ils se contentent de prolonger les tendances.

La plupart des économistes analysent -surtout par prudence -le passé pour ne pas s’aventurer sur le terrain dangereux de l’avenir.

En plus comme  il se bornent a  enregistrer des faits incontestables mais factuels qui ne sont guère éclairants sur le futur  ( les statistiques sont toujours en retard) .

Enfin et surtout beaucoup de ses économistes se sont spécialisés dans des disciplines particulières qui s’isolent plus en plus et ne prennent pas en compte l’organisation de plus en plus complexe et systémique de notre économie et plus largement de notre société.

Du coup,  les avis des économistes ne sont pas toujours très éclairants loin s’en faut et la discipline mériterait un élargissement des formations, des compétences et des champs d’intérêts articulant mieux les problématiques économiques, technologiques, sociales et environnementales.

Sciences et société-Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

 

Sciences et société-Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver

Société- Le grave manque de culture et de vision des économistes ( Robert Boyer, économiste)

Société- Le grave manque de culture et de vision  des économistes  ( Robert Boyer, économiste)

 

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver

 

Le grave manque de culture et de vision des économistes ( Robert Boyer, économiste)

Le grave manque de culture et de vision  des économistes  ( Robert Boyer, économiste)

 

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver

 

Les économistes :un déficit cruel de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

Les économistes :un déficit cruel de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver

Les visions trop étroites des économistes ( Robert Boyer, économiste)

Les visions trop étroites des économistes ( Robert Boyer, économiste)

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver

Science et société:Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver.

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

Les économistes manquent cruellement de culture et de vision généraliste ( Robert Boyer, économiste)

L’économiste Robert Boyer pointe dans son dernier ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie » (Ed. La Sorbonne) les nombreuses failles de la science économique dominante à expliquer les grande crises économique et sanitaire récentes. Figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta, l’économiste Robert Boyer  plaide pour la création d’agora géante qui pourrait « être le terreau d’une bifurcation de la discipline économique, en particulier de sa réinsertion tant dans les sciences de la nature que dans celles de la société ».

Robert Boyer est une figure de l’école de la régulation en France avec l’économiste Michel Aglietta. Anciennement directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS, ce polytechnicien collabore à l’institut des Amériques et anime l’association Recherche et régulation. 

LA TRIBUNE- Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à ce sujet dans votre dernier ouvrage ?

ROBERT BOYER- J’ai commencé à travailler comme économiste en 1967. A cette époque, je pensais qu’une discipline économique était en voie de constitution et j’espérais y participer. Elle était rigoureuse et permettait d’éclairer de façon assez précise les choix de politique économique. Rétrospectivement le keynésianisme était en effet relativement adapté à la prise en compte des compromis sociaux de l’après Seconde guerre mondiale. Ce n’est plus le cas lorsqu’apparait en 1973 le phénomène de la stagflation, soit une forte inflation malgré la chute de l’activité économique. C’était l’indice de l’entrée dans une nouvelle époque du capitalisme, hypothèse fondatrice de la théorie de la régulation, que je n’ai cessé depuis lors de travailler. De son côté la majorité des économistes a interprété cet échec comme la conséquence directe de l’absence de bases microéconomiques de la théorie générale de Keynes.

S’est imposée l’idée qu’il fallait refonder la macroéconomie sur la microéconomie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, mais très vite plusieurs problèmes ont surgi tel le recours à la notion d’agent représentatif, d’anticipations rationnelles, d’équilibre structurellement stable, autant d’hypothèses intenables. Ce programme qui était au début scientifique a été utilisé, au fil du temps, comme justification des stratégies de déréglementation et de libéralisation. Pendant 30 ans, la macroéconomie s’est enfoncée dans l’exploration de prémices totalement faux. Les Etats-Unis étaient réduits à un ensemble de producteurs et de consommateurs, sans prise en compte aucune du rôle des banques, des marchés financiers, et de toutes les organisations et institutions encadrant l’activité économique.

J’ai vu avec étonnement la discipline évoluer et perdre beaucoup de sa pertinence. Pour cerner les raisons de cette dérive, je l’ai resituée par rapport à l’histoire des grands courants de la pensée. Au fil des décennies, j’ai accumulé suffisamment de matériaux pour montrer que la profession d’économiste a beaucoup changé. A grands traits elle est animée par de virtuoses techniciens qui rendent des services aux acteurs mais de moins en moins par de grands économistes dont la visée serait d’analyser les enjeux du monde contemporain. La crise de la macroéconomie est beaucoup plus profonde que l’on ne pense. Le livre soutient que ce sont les bases de la discipline qui sont en cause et non pas quelques erreurs mineures. La crise de 2008 a fait éclater au grand jour la crise de cette nouvelle macroéconomie classique.

Vous affirmez que l’institutionnalisation de la profession d’économiste a conduit à produire des spécialistes de la modélisation mais peu de chercheurs capables de conceptualiser les bases de la discipline. Que voulez-vous dire par là ?

R.B- Dans les années 30, les Etats-Unis comptaient quelques milliers d’économistes. Aujourd’hui, ce pays en recense des centaines de milliers. A l’époque, de grands économistes, de Joseph Schumpeter à Frederick von Hayek, dialoguaient entre eux dans la recherche d’explications à la crise de 1929. C’est l’éclatement du métier qui prévaut : certains sont économistes de banque, d’autres sont économètres, d’autres encore travaillent dans des think tank visant à influencer la politique des gouvernements. Le métier s’est considérablement diversifié en une myriade d’approches, de techniques appliquées aux différents secteurs de l’économie. On note aussi un éclatement des demandes à l’égard des économistes. Leur spécialisation est tellement poussée qu’elle débouche sur une anomie de la division du travail, telle que conceptualisée par le sociologue Emile Durkheim. Sur une même question – par exemple les marchés financiers sont-ils efficients ? – les diverses branches de la discipline livrent des réponses contradictoires.

La structuration du champ académique (hiérarchie des revues, modalités de recrutement des enseignants) crée un système formant essentiellement des techniciens affirmez-vous. Comment faire pour accorder plus de reconnaissance aux intellectuels en économie ?

R.B- On peut distinguer trois phases dans la structuration du champ académique. La première avait pour projet de fonder la discipline sur la théorie de l’équilibre général. Les chercheurs allaient pouvoir produire une formalisation d’une économie de marché justifiant l’image de la main invisible d’Adam Smith, à savoir la possibilité et l’optimalité d’une économie décentralisée où chacun ne poursuit que son intérêt. En fait les mathématiciens finissent par conclure que ce n’est le cas que sous des hypothèses très restrictives, non satisfaites dans les économies contemporaines du fait de l’existence du crédit, de rendements d’échelle, de pouvoir de monopole. Ainsi loin d’être un fait scientifique, la main invisible devient une croyance.

Une deuxième phase enregistre une succession de modélisations macroéconomiques qui entendent remplacer celles inspirées par Keynes. C’est d’abord la théorie monétariste de Milton Friedman qui s’impose comme explicative de l’inflation. Mais elle périclite lorsque se multiplient les innovations qui assurent la liquidité de nombreux actifs financiers, puis quand l’aisance monétaire ne débouche pas sur une accélération de l’inflation, mesurée par les prix à la consommation. Ce sont ensuite des modèles qui modernisent la théorie classique sous l’hypothèse d’auto-équilibration des marchés, transitoirement perturbés par des « chocs » réels ou monétaires. Les Banques Centrales usent de ces modèles mais ils montrent leurs limites lors de la crise de 2008.

Aussi dans une troisième étape, passe-t-on des grandes théories à l’économétrie et de l’économétrie à la « métrie », c’est-à-dire l’application des avancées des techniques statistiques à toutes les données disponibles, bien au-delà des phénomènes économiques.

D’un côté, avec les masses de données produites en temps réel par la finance, une nouvelle discipline, fondée sur les mathématiques financières, prend son essor, sans trop se préoccuper des conséquences macroéconomiques des nouveaux instruments qu’elle invente. Avec l’économie de l’information, apparaît ensuite le besoin d’analyser ces données grâce à l’intelligence artificielle.

De l’autre côté, les recherches en macroéconomie sont presque complètement désertées. Rares sont les jeunes et talentueux chercheurs qui osent se lancer dans un domaine aussi difficile. Or, les dernières crises ont fait apparaître le besoin d’une analyse des économies et des relations qu’elles entretiennent dans un système international en crise. Lorsque la crise financière de 2008 éclate, la macroéconomie se rappelle au bon souvenir des gouvernements et des économistes. L’irruption de la pandémie appelle des réponses, en matière de politique monétaire et budgétaire, soit des questions que la microéconomie ne peut traiter.

Vous évoquez notamment une crise de la macroéconomie. Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à affaiblir cette discipline ?

R.B- D’abord trop souvent le chercheur ne distingue pas entre vision, théorie, modèle, mécanisme, alors que ce sont des concepts bien différents. Une série de modèles, au demeurant fragiles dès qu’on les utilise pour prévoir, ne fondent pas une science car ce ne sont souvent que des éclairages partiels ou des aides à la décision. Ensuite chacun a tendance à se focaliser sur un mécanisme parmi beaucoup d’autres or le propre de la macroéconomie est de prendre en compte et d’articuler l’ensemble des mécanismes pertinents. Enfin, la clôture du champ de la macroéconomie sur lui-même lui interdit de reconnaître sa dépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Plus encore, son accent sur le court terme n’est guère favorable à la reconnaissance des enjeux que sont devenus l’écologie, les pandémies, l’inégalité tant domestique qu’internationale.

Il est sans doute illusoire d’attendre la venue d’un nouveau Keynes. De nos jours, la formation universitaire des économistes ne livre pas une formation suffisamment généraliste permettant de formuler des questions pertinentes et les éclairer. Keynes considérait que « l’économiste doit posséder une rare combinaison de dons…D’une certaine façon, il doit être mathématicien, historien, homme d’État, philosophe… Aucune partie de la nature de l’homme ou de ses institutions ne devrait être entièrement hors de sa considération. » Bref un grand intellectuel !

Pourquoi les grands courants économiques dominants ont échoué à rendre compte des grandes crises du 20ème siècle et du 21ème siècle ?

R-B- Les macro-économistes ont pris beaucoup de retard par rapport aux considérables transformations du capitalisme. La plupart ont exclu de leurs modèles la possibilité même de crises. Par définition, l’économie perturbée par des chocs externes revient automatiquement vers l’équilibre de long terme. Or tel n’est pas le cas car la nature des processus économiques est beaucoup plus complexe et changeante dans le temps.

Dans un tel contexte d’incertitude sur les mécanismes à l’œuvre, chaque école de pensée tend à privilégier son interprétation. Ainsi les enjeux s’en trouvent simplifiés, ce qui polarise les conseils adressés aux gouvernements. On observe alors une inversion des relations entre le prince et le conseiller. En théorie, le conseiller estime qu’il est porteur de science et le prince pense qu’il trouve ainsi une justification « objective » de sa politique. En pratique, ce dernier va chercher dans les théories économiques en concurrence celles qui lui sont favorables. Par exemple, la nouvelle théorie monétaire américaine vient à point nommé réhabiliter la politique budgétaire face aux limites que rencontrent la Banque Centrale. Cette apparente révolution intellectuelle vient appuyer le fait que la dépense publique doit être à nouveau un outil puissant pour les Etats-Unis.

Pourtant, ils sont encore très écoutés par les élites et le pouvoir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

R.B- Se reproduit aujourd’hui un phénomène déjà observé à propos des instituts de prévision lors de la fin des trente glorieuses. Plus mauvaise était la qualité de leurs prévisions, plus ils se multipliaient car tour à tour ils avaient raison puis se trompaient. Aucun ne parvenait à percer la grande incertitude liée à un changement d’époque. De nos jours, la même configuration prévaut concernant l’expertise économique : le politique demande d’autant plus d’avis aux économistes qu’il doute de leur expertise ! Il en est de même concernant l’explosion des sondages d’opinion censés éclairer les élections. Comment devrait progresser la connaissance économique ? Par la reconnaissance des erreurs et leur correction, phénomène trop rare. Par ailleurs, il faut savoir avouer que l’on ne sait pas.

La pandémie pourrait-elle permettre de renouveler la vision des économistes dans les pays riches ?

R.B- Les pays riches étaient sûrs que la sophistication de leur système de santé et la vigueur de la recherche pharmaceutique et biologique allaient leur permettre d’éviter le retour des épidémies. Lorsque la Covid-19 est apparue à Wuhan, beaucoup de gouvernements des pays riches pensaient que ce virus allait concerner seulement les pays pauvres. En fait, beaucoup d’Etats ont découvert un bien commun passé jusque-là inaperçu : la sécurité sanitaire mondiale.

Les pays africains qui étaient supposés plus vulnérables ont résisté car leur population était beaucoup plus jeune et les responsables avaient appris des épidémies précédentes, telle Ebola. De même certains Etats asiatiques avaient conservé des stratégies de prévention pour affronter collectivement des nouvelles pandémies. Voilà qui devrait renouveler l’intérêt des économistes pour le rôle parfois déterminant du système de santé : au-delà du contrôle de la croissance des coûts s’impose la prise en considération de sa résilience face à l’imprévu. De même, une série de décisions de court terme peut déboucher sur une crise majeure, comme le montre la situation présente des hôpitaux.

 

Quel(s) rôle(s) les Etats ont-ils pu jouer depuis les dernières crises économiques et sanitaires ?

R.B- Après 2008 et la pandémie, l’Etat est redevenu le maître des horloges. Il socialise les anticipations, ce qui permet aux acteurs de se repérer face à une incertitude qui leur échappe. C’est à l’Etat de fixer le cap en matière de stratégie sanitaire. La pandémie a également rappelé que la monnaie est créée en fonction des besoins de la société. La Banque Centrale Européenne a pu refinancer sur le marché secondaire les dettes publiques associées au Covid-19 et non plus seulement des crédits privés.

Le déficit public est redevenu un outil essentiel pour passer les périodes difficiles. Certains voulaient interdire dans la constitution tout déficit public. On a redécouvert que la solidarité nationale s’exprime grâce à l’Etat. Les années Covid-19 resteront comme une grande césure dans l’histoire. Il est peu probable que l’on retourne vers un passé marqué par de nombreux problèmes structurels non résolus.

Quelles sont les leçons de la crise sanitaire en matière d’inégalités ?

R.B- Sur le plan des inégalités, la pandémie a rappelé qu’au sein des sociétés la privation de l’accès aux services publics, aux hôpitaux, aux médecins accentue les disparités entre les riches et les pauvres. Les plus précaires obligés de travailler habitent dans des zones bien moins desservies sur le plan médical. On redécouvre des inégalités dans le pronostic vital et l’espérance de vie. La pandémie a reformulé la question à partir de la capacité des personnes à mener une vie en bonne santé.

Le système de santé, miné par la volonté de réduire les coûts, a tenu grâce aux initiatives et au dévouement du personnel, situation qui n’est pas tenable à long terme. La médecine de ville et les hôpitaux publics et privés n’ont pas été réorganisés. En 2000, la France avait le meilleur système de santé d’après l’OMS. Il a dégringolé depuis et est devenu inégalitaire et inefficient.

Sur le plan international, la pandémie risque de laisser des traces durables dans nombre de pays pauvres. L’illettrisme dans les pays pauvres s’y est développé, ce qui augure mal des possibilités de développement humain et économique. Dans tous les pays, la pandémie a attisé les tensions sociales.

Les institutions internationales ont-elles joué leur rôle ces dernières années ?

R.B- L’organisation mondiale du commerce (OMC) est bloquée et le FMI n’apparaît qu’au moment des crises les plus graves, comme c’est encore le cas en Argentine. Sur le front international, font défaut les institutions nécessaires. Il faudrait créer une agence pour le climat qui soit aussi forte que le FMI ou la Banque mondiale à une certaine époque. Un institut international de la migration ne serait pas inutile car avec le changement climatique, les vagues migratoires pourraient être considérables.

Enfin, l’organisation mondiale de la santé (OMS) devrait avoir le pouvoir d’organiser la sécurité sanitaire mondiale mais aussi de piloter l’innovation médicale pour répondre par des dispositifs de prévention à des pandémies. Ce avec un budget conséquent et des moyens pour vacciner à l’échelle mondiale. Les institutions de Brettons Woods ont vieilli et de nouvelles peinent à émerger. La crise va durer en fonction de l’incapacité à engendrer ces institutions. Nous vivons donc une période charnière et historique mais lourde de risques.

Dans votre ouvrage, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, vous avez travaillé sur plusieurs scénarios de sortie de crise. Plus de deux années après le début de la pandémie, sur quel type de capitalisme cette crise pourrait-elle déboucher ?

R.B- Nous avons échappé au scénario de la dystopie d’un repliement nationaliste général, qui serait intervenu avec une seconde victoire de Donald Trump. Joe Biden a provisoirement enrayé ce scénario. Cette crise a cependant révélé un très grand retard dans la coopération internationale. On enregistre certes quelques avancées sur la fiscalité des multinationales, ou encore l’initiative COVAX pour les vaccins. L’Europe a pour la première fois émis des titres de dette européens. Un pas a été franchi mais d’autres seront nécessaires. Prise entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un partenaire sans grand pouvoir géopolitique. Dans la crise de l’Ukraine, le multilatéralisme est loin de s’affirmer. L’économie mondiale est à nouveau proche de conflits ouverts impliquant les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

La crise de 2008 et la pandémie ont révélé beaucoup de structures cachées. La finance était aux yeux de beaucoup un facteur de stabilisation. Ce n’était pas le cas puisqu’elle peut durablement enrayer la croissance de certains pays, ce dont l’Argentine donne un cruel exemple. Le monde a-t-il raison de continuer la financiarisation ?

La mondialisation a été beaucoup critiquée ces dernières décennies. Dans quelle direction la globalisation pourrait-elle évoluer dans les prochaines années ?

R.B- La globalisation a certes permis à la Chine de se développer mais elle a induit beaucoup de problèmes qui ne sont pas résolus. La mondialisation a été heureuse pour quelques-uns et moins bonne pour beaucoup d’autres. La pandémie a redistribué la carte du monde, en accélérant le déplacement de son centre de gravité en direction de l’Asie. Partout les failles de la globalisation ont favorisé le retour du principe de souveraineté nationale qui est aussi une menace pour l’Union Européenne qui se trouve sans doute à la croisée des chemins.

Nous vivons une période charnière. Les Etats-Unis attendaient l’effondrement de la Chine, à l’image de celle de l’URSS. Or la Chine ne va pas rejoindre l’idéal occidental. Elle vient de signer le plus grand traité régional de libre-échange sur la planète. L’Europe ne peut plus affirmer qu’elle est la plus vaste zone de libre-échange. Taïwan, la Corée du Sud et d’autres pays du Sud ont réussi à bien mieux s’en sortir que d’autres pays. Le monde a changé mais l’Europe est à la traîne.

Quel regard portez-vous sur la polarisation à l’intérieur des sociétés ?

R.B- Dans beaucoup de pays, deux fractions de la société aux conceptions opposées s’affrontent sur toutes les questions : l’ouverture à l’international, l’immigration, l’organisation des services collectifs ou encore la fiscalité. Le Brexit est à ce titre emblématique car il a mis en exergue la profondeur de cette division. Les différents sondages et enquêtes ont montré que les ruraux, peu diplômés et âgés ont voté en faveur du Brexit. A l’inverse, les jeunes urbains diplômés ont voté pour l’Europe. Les gouvernements doivent faire face à de redoutables difficultés d’intermédiation car ils ne peuvent trouver une solution médiane tant les attentes sont contradictoires.

Auparavant, les Etats compensaient les perdants par des transferts monétaires. Comme cette solution traditionnelle est inopérante car le conflit porte sur les valeurs, les gouvernements sont tentés par l’autoritarisme. La démocratie représentative est en crise, ce qui appelle une refondation. Dans beaucoup de pays, la polarisation s’avère insurmontable. Ainsi Joe Biden s’est retrouvé coincé entre la gauche des démocrates et les trumpistes du parti républicain qui entendent gagner les élections de mi-mandat. Alors même que son expérience de négociateur est reconnue, les marges de manœuvre se sont vite rétrécies, car il y a peu de compromis possibles. La question de la reconstruction du lien social est posée et les solutions sont à trouver.

Les économistes sont dans un monde imaginaire

 Les économistes sont dans un monde  imaginaire 

 

L’économiste Gilles Rotillon s’étonne, dans une tribune au « Monde », du procès en surdité adressé par ses collègues aux politiques, qui ne suivraient pas leurs prescriptions théoriques.

Une réflexion rare qui contrarie un certain corporatisme et surtout met le doigt sur un aspect essentiel le décalage entre le monde des experts et les réalités socio- économiques de terrain. NDLR

Tribune. 

 

L’économie est aujourd’hui considérée d’abord comme un réseau de contraintes imposé à toutes les actions humaines, définissant le cadre où elles se déroulent. Le président des Etats-Unis Bill Clinton le résumait d’une formule lapidaire : « C’est l’économie, stupide ! », pour signifier à ses opposants qu’il ne fallait pas prendre ses désirs pour des réalités.

Par une formidable inversion, ce ne seraient donc plus les lois naturelles de la physique, de la chimie ou de la biologie qui borneraient la liberté des humains, mais celles de l’économie, qui, bien que n’étant que des constructions sociales évoluant historiquement, sont pour ainsi dire « naturalisées ».

La reconnaissance de ce rôle essentiel que joueraient les « lois de l’économie » conduit logiquement à se tourner vers les économistes qui ont fait profession de les étudier et de les comprendre. De fait, il existe dans tous les grands pays développés des « conseils économiques » censés aider les politiques à définir des politiques publiques « réalistes », c’est-à-dire prenant en compte ces fameuses « lois ».

Pourtant, certains économistes regrettent de ne pas être écoutés par les politiques et cherchent à comprendre les raisons d’une telle surdité. Parmi celles qui sont couramment avancées, on trouve la manière de raisonner des uns et des autres. A la rigueur formelle, basée sur l’abstraction et les données statistiques des économistes, s’opposerait le discours politique qui joue avec les faits (manière euphémisée de parler de mensonge), pour emporter l’adhésion d’une clientèle électorale.

Une autre explication, plus fondamentale et souvent répétée, serait l’adoption d’horizons de réflexion différents. Le long terme pour les économistes, qui est le temps logique pour l’aboutissement des ajustements de marchés après un choc politique initial, et le court terme politique des échéances électorales, qui empêche de prendre en compte les défis majeurs de l’avenir identifiés par les économistes (comme ils avaient si bien su le faire avant la crise de 2008…).

Une dernière explication serait le déficit de culture économique, dont par définition ne souffrent pas les économistes, ou encore la déréglementation du marché de l’information, qui met sur le même plan les idées qui relèvent du consensus scientifique et les élucubrations farfelues.

Pour bien faire comprendre à quel point la culture économique est nécessaire, on prend souvent l’exemple du chômage. Ceux qui n’ont jamais fait d’économie auraient une vision statique du monde qui leur ferait croire que l’emploi est un gâteau de taille fixe, ce qui justifierait la réduction du temps de travail pour réduire le chômage. A l’opposé, les économistes sûrs de leur savoir expliquent que nous sommes dans un système dynamique, les innovations engendrant de la croissance et donc de nouveaux emplois.

 

Les économistes indifférents à la crise climatique ?

Les économistes indifférents  à la crise climatique ?

 

Le dérèglement du climat, directement lié à l’activité économique, est un enjeu majeur d’aujourd’hui et de demain. Pourtant, il reste un sujet d’étude marginal pour les experts de la réflexion macroéconomique, explique, dans sa chronique, Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

 

« Climate is everything ». La couverture du dernier numéro de Time Magazine rappelle cette évidence : la lutte contre le réchauffement climatique est au centre de tout. Elle est même désormais au cœur des préoccupations des Etats-Unis, après quatre ans de déni sous Donald Trump. Le nouveau président américain, Joe Biden, qui a réuni, les 22 et 23 avril, 40 chefs d’Etat et de gouvernements lors d’un sommet virtuel, en a fait l’un des principaux enjeux de son mandat.


Qualifiant le réchauffement climatique de « crise existentielle de notre époque », Joe Biden a martelé lors de ce sommet que les signes de la dégradation et les conclusions scientifiques à son sujet « sont indéniables », et que « le coût de l’inaction ne cesse d’augmenter ». Dès lors, on ne peut qu’être frappé par la faiblesse de la contribution de la science économique sur le sujet.

En septembre 2019, deux éminents professeurs d’économie, l’un à l’université de Warwick, Andrew Oswald, l’autre à la London School of economics, Nicholas Stern, faisaient un constat ahurissant : sur les 77 000 articles publiés par les revues académiques les plus réputées en économie, seuls 57 concernaient le thème du changement climatique, soit une proportion de 0,074 %. Une mention spéciale était accordée à l’une des plus prestigieuses, le Quarterly Journal of Economics, qui n’en avait pas publié un seul à cette date. A croire que le climat est, selon l’expression américaine, l’« éléphant dans la pièce », le sujet aussi gênant qu’incontournable mais que personne ne veut aborder frontalement.

Panurgisme

Il est étrange de constater que le dérèglement du climat, essentiellement alimenté par les émissions de CO2, et donc directement liées à l’activité économique, ne soit pas davantage au cœur de la réflexion macroéconomique. Rien ne justifie cet impensé. L’augmentation des températures, la disparition des espèces, la multiplication des catastrophes naturelles auront des impacts gigantesques sur la stabilité de l’économie mondiale. Ne pas les intégrer dans la réflexion macroéconomique, revient à travailler dans un univers parallèle, qui sera de moins en moins utile à la prise de décision politique et à celle des dirigeants d’entreprise.

« Il y a une disproportion évidente entre l’énormité des enjeux du changement climatique, sa dimension systémique et l’intensité de la recherche académique », reconnaît Céline Guivarch, économiste au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement et membre du Haut conseil pour le climat. Selon elle, l’arrivée d’une nouvelle génération de chercheurs contribue à renverser la tendance. Mais la visibilité de cette bascule peine encore à se concrétiser.

Economie- Dette publique : les économistes dans le potage

Economie- Dette publique : les économistes dans le potage

Il convient vraiment de prêter une oreille attentive aux économistes dont les avis sont aussi divers et variés que ceux de leurs collègues des autres sciences molles pour déceler des perspectives possibles de la politique monétaire et de ses conséquences économiques et sociales.Bien sûr il y a des radicaux comme ceux qui proposent sous simplement de ne pas rembourser la dette. Une solution qui résout tous les problèmes ! D’autres tout aussi radicaux, par ailleurs très libéraux, qui proposent la dette perpétuelle assurant une rente au secteur bancaire. ( Une vraie martingale pour les rentiers).

 

S’il  y a dette il y a nécessairement des prêteurs. Et il faudra expliquer à ces prêteurs qu’on a passé un coup d’éponge sur leurs investissements financiers. Évidemment pour l’avenir il ne faudra guère compter sur eux pour répondre à nos futurs emprunts pourtant nécessaires et même incontournables pas seulement pour les investissements mais aussi pour le fonctionnement de l’État. C’est comme si en même temps on proposai  de ne plus verser les salaires des fonctionnaires !

 

D’autres évidemment se rangent des hypothèses plus vraisemblables. Il paraît évident qu’on ne pourra rembourser la dette Covid  en une seule année. D’où le renoncement à des impôts exceptionnels qui ne seraient qu’une goutte d’eau à moins évidemment de doubler d’un coup les prélèvements obligatoires et de tuer définitivement l’économie.

 

La dette sera forcément amortie sur une longue période. La dette covid mais d’une façon plus générale la dette structurelle. La dette représentait  fin 2019 environ 100 % du PIB, elle va atteindre 120 % du PIB soit autour de 500 milliards supplémentaires. D’autres utopistes estiment que cette situation ne présente aucun caractère de gravité puisque la banque centrale rachète les dettes d’État et fournit des liquidités aux banques à des taux proches de zéro qui permettent  aux états d’emprunter à nouveau. Et de minimiser les risques puisque l’inflation est contenue précisément grâce à la BCE qui accorde des généreuses liquidités à des taux faibles voire zéro.

 

Le seul problème c’est de savoir jusqu’à quand ? En effet le système financier court des risques d’éclatement quand la masse monétaire dépasse et de très loin la richesse supposée représentée. Du coup mécaniquement,  l’inflation se met en marche sous l’effet de l’éclatement de bulles et-ou tout simplement sous l’effet du renchérissement des matières premières et des matières transformées. Sans doute ce qui va se produire d’une manière ou d’une autre sitôt que la balance penchera un peu plus en faveur de l’offre. Pour l’instant la demande est trop insuffisante pour générer une vraie reprise qui pèserait sur l’inflation.

On peut imaginer que des plans de remboursement étalé dans le temps permettront d’amortir la dette covid  mais aussi les autres mais il sera difficile d’éviter une remontée significative de l’inflation voire même des risques de bouleversements du système financier qui repose surtout aujourd’hui sur du papier dont une partie n’a pas de réelle valeur. Pour l’instant , les économistes de tous poils sont très discrets d’une part parce qu’il n’est pas évident de discerner les évolutions monétaires et économiques possibles, d’autre part parce qu’il ne faut pas désespérer les investisseurs et Billancourt quant à la reprise possible de l’économie.

 

Dette publique : les économistes dans le potage

Dette publique : les économistes dans le potage

Il convient vraiment de prêter une oreille attentive aux économistes dont les avis sont aussi divers et variés que ceux de leurs collègues des autres sciences molles pour déceler des perspectives possibles de la politique monétaire et de ses conséquences économiques et sociales.

Bien sûr il y a des radicaux comme ceux qui proposent sous simplement de ne pas rembourser la dette. Une solution qui résout tous les problèmes ! D’autres tout aussi radicaux, par ailleurs très libéraux, qui proposent la dette perpétuelle assurant une rente au secteur bancaire. ( Une vraie martingale pour les rentiers).

 

S’il  y a dette il y a nécessairement des prêteurs. Et il faudra expliquer à ces prêteurs qu’on a passé un coup d’éponge sur leurs investissements financiers. Évidemment pour l’avenir il ne faudra guère compter sur eux pour répondre à nos futurs emprunts pourtant nécessaires et même incontournables pas seulement pour les investissements mais aussi pour le fonctionnement de l’État. C’est comme si en même temps on proposai  de ne plus verser les salaires des fonctionnaires !

 

D’autres évidemment se rangent des hypothèses plus vraisemblables. Il paraît évident qu’on ne pourra rembourser la dette Covid  en une seule année. D’où le renoncement à des impôts exceptionnels qui ne seraient qu’une goutte d’eau à moins évidemment de doubler d’un coup les prélèvements obligatoires et de tuer définitivement l’économie.

 

La dette sera forcément amortie sur une longue période. La dette covid mais d’une façon plus générale la dette structurelle. La dette représentait  fin 2019 environ 100 % du PIB, elle va atteindre 120 % du PIB soit autour de 500 milliards supplémentaires. D’autres utopistes estiment que cette situation ne présente aucun caractère de gravité puisque la banque centrale rachète les dettes d’État et fournit des liquidités aux banques à des taux proches de zéro qui permettent  aux états d’emprunter à nouveau. Et de minimiser les risques puisque l’inflation est contenue précisément grâce à la BCE qui accorde des généreuses liquidités à des taux faibles voire zéro.

 

Le seul problème c’est de savoir jusqu’à quand ? En effet le système financier court des risques d’éclatement quand la masse monétaire dépasse et de très loin la richesse supposée représentée. Du coup mécaniquement,  l’inflation se met en marche sous l’effet de l’éclatement de bulles et-ou tout simplement sous l’effet du renchérissement des matières premières et des matières transformées. Sans doute ce qui va se produire d’une manière ou d’une autre sitôt que la balance penchera un peu plus en faveur de l’offre. Pour l’instant la demande est trop insuffisante pour générer une vraie reprise qui pèserait sur l’inflation.

On peut imaginer que des plans de remboursement étalé dans le temps permettront d’amortir la dette covid  mais aussi les autres mais il sera difficile d’éviter une remontée significative de l’inflation voire même des risques de bouleversements du système financier qui repose surtout aujourd’hui sur du papier dont une partie n’a pas de réelle valeur. Pour l’instant , les économistes de tous poils sont très discrets d’une part parce qu’il n’est pas évident de discerner les évolutions monétaires et économiques possibles, d’autre part parce qu’il ne faut pas désespérer les investisseurs et Billancourt quant à la reprise possible de l’économie.

 

Économie–La dette divise économistes et idéologues

Économie–La dette divise économistes et idéologues

Le pays est engagée dans un débat assez surréaliste quant à la nécessité ou pas de rembourser la dette sanitaire et même la totalité de la dette.

 

C’est oublier un peu vite que la France qui serait privée d’emprunt pour faire tourner l’état tomberait immédiatement en faillite. En effet une majorité de la dette est détenue par l’étranger. On voit mal les investisseurs étrangers consentir à prêter à nouveau la France sans être assuré d’être remboursés.

 

Dans tous les cas d’une manière ou d’une autre,  cette dette  devra être remboursée. Les extrémistes de gauche et ceux  qui restent du parti socialiste proposent la solution idiote et populiste de ne plus rien rembourser. Une proposition idéologique qui méconnaît totalement les mécanismes du système financier.

 

Ceux-là  même qui proposent cette solution, souvent fonctionnaires ou assimilés, perdraient immédiatement leur source de revenus. La dette était de 100 % du PIB  à 120 % 2019. En gro,s elle se montra à 2700 milliards fins 2020. Schématiquement, la dette sanitaire par ailleurs difficile à évaluer serait de l’ordre de 500 milliards. Il est clair qu’on ne peut amortir cette dette avec l’impôt en quelques années. Le plus vraisemblable, c’est de cantonner au moins la dette dans une structure spécifique pour l’amortir progressivement avec une recette affectée.

 

Une autre solution serait un dérèglement brutal système financier avec une forte inflation, une hausse des taux d’intérêt et de fait  une dévalorisation de la monnaie. Un processus longtemps appliqué par la France avant l’euro mais qui fait payer le consommateur et l’épargnant. Les experts s’étendent peu sur le sujet pour l’instant car l’hypothèse la plus sérieuse pour l’instant est une crise du système financier.

La dette divise économistes et idéologues

La dette divise économistes et idéologues

la France est engagée dans un débat assez surréaliste quant à la nécessité ou pas de rembourser la dette sanitaire et même la totalité de la dette.

 

C’est oublier un peu vite que la France qui serait privée d’emprunt pour faire tourner l’état tomberait immédiatement en faillite. En effet une majorité de la dette est détenue par l’étranger. On voit mal les investisseurs étrangers consentir à prêter à nouveau la France sans être assuré d’être remboursés.

 

Dans tous les cas d’une manière ou d’une autre,  cette dette  devra être remboursée. Les extrémistes de gauche et ceux  qui restent du parti socialiste proposent la solution idiote et populiste de ne plus rien rembourser. Une proposition idéologique qui méconnaît totalement les mécanismes du système financier.

 

Ceux-là  même qui proposent cette solution, souvent fonctionnaires ou assimilés, perdraient immédiatement leur source de revenus. La dette était de 100 % du PIB  à 120 % 2019. En gro,s elle se montra à 2700 milliards fins 2020. Schématiquement, la dette sanitaire par ailleurs difficile à évaluer serait de l’ordre de 500 milliards. Il est clair qu’on ne peut amortir cette dette avec l’impôt en quelques années. Le plus vraisemblable, c’est de cantonner au moins la dette dans une structure spécifique pour l’amortir progressivement avec une recette affectée.

 

Une autre solution serait un dérèglement brutal système financier avec une forte inflation, une hausse des taux d’intérêt et de fait  une dévalorisation de la monnaie. Un processus longtemps appliqué par la France avant l’euro mais qui fait payer le consommateur et l’épargnant. Les experts s’étendent peu sur le sujet pour l’instant car l’hypothèse la plus sérieuse pour l’instant est une crise du système financier.

Choc économique Covid: les économistes dans le potage

Choc économique Covid: les économistes dans le potage

 

 

Les économistes sont particulièrement discrets sur les perspectives de sortie de crise tant sur les conditions que sur le calendrier. Pour une vraie reprise de la croissance,  certains un peu optimistes parlent de 2021, d’autres de 2022  2023 ou 2025.

 

Très peu évoquent les conditions d’amortissement de l’énorme masse de liquidités déversées par les banques centrales pour soutenir les entreprises et le budget des Etats. À telle enseigne par exemple qu’en France devant les interrogations, on a mis en place une commission baroque de quelques experts chargés d’imaginer comment gérer la nouvelle énorme dette.

 

Le plus souvent, certains économistes qui se veulent optimistes déclarent qu’il n’y a aucun danger de reprise de l’inflation puisque les banques centrales continueront de maintenir les taux de prêt à zéro ou presque. Pourtant toutes les crises démontrent qu’en cas de distorsion majeure entre la monnaie et la richesse réelle, tout finit par être régulé par l’inflation qui ampute le pouvoir d’achat de tous les consommateurs. Il y a alors une sorte de dévaluation de fait de la monnaie. La vertu de la planche à billets a forcément des limites surtout en France où nous importons bien plus que nous exportons.

 

L’autre risque c’est une explosion du système financier en raison de la fragilisation de certaines banques qui vont avoir à gérer une masse d’actifs pourris. En effet, nombre d’entreprises -voire même d’Étatw- ne pourront faire face à leurs obligations pour rembourser leurs dettes. On risque d’ailleurs d’assister à des phénomènes de restructuration important dans le domaine bancaire avec la disparition et où l’absorption d’établissements fragilisés. Sans parler d’éclatement d’autres bulles financières.

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