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Pour une dissuasion nucléaire européenne ?

Pour une  dissuasion nucléaire européenne ?

 

 

Natalia Pouzyreff, députée LREM des Yvelines et membre de la commission de la défense nationale et des forces armées militent en faveur d’une dissuasion nucléaire européenne. Le seul problème c’est que c’est eux position et surtout françaises et que l’Allemagne notamment préfère et de loin le parapluie de l’OTAN et des États-Unis.

Interview dans la Tribune

Le contexte stratégique s’est particulièrement dégradé ces dernières années, avec la persistance de la prolifération nucléaire, que ce soit en Corée ou en Iran, ainsi que par des ruptures de concept avec l’arrivée de nouveaux systèmes, potentiellement équipés de charges duales, à l’instar de ceux développés par la Russie. Actuellement, le caractère de la menace nucléaire est de nature à déstabiliser l’équilibre mondial et la sécurité jusqu’aux frontières de l’Europe.

Dans ce contexte, la dissuasion doit être maintenue et sa crédibilité renforcée ; l’administration américaine est en passe de renouveler son budget pour sa dissuasion nucléaire, et le Royaume-Uni a fait plusieurs déclarations au sujet d’une augmentation du plafond de son stock d’ogives nucléaires. Pour la France, les forces nucléaires restent l’ultime garant de sa souveraineté, elles n’ont pas vocation à la frappe en premier mais assurent une capacité de riposte en cas d’agression nucléaire. La crédibilité de la dissuasion nucléaire française réside dans la continuité de la doctrine et la permanence de la posture.

Ainsi, l’arme nucléaire est une arme politique, aux mains du chef de l’État, qui s’inscrit en pleine cohérence à travers le discours politique sur la souveraineté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette « arme politique » repose également sur des institutions solides et un consentement national. À ce titre, le budget alloué à la modernisation de la dissuasion nucléaire est voté chaque année au Parlement (1).

L’efficience opérationnelle de notre système de dissuasion s’affirme lors d’exercices qui ont lieu tous les dix-huit mois pour la composante nucléaire aéroportée. La composante navale se distingue quant à elle par la permanence à la mer, grâce aux quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, qui patrouillent successivement.

Pour autant, la France parvient à concilier la crédibilité de sa force nucléaire avec son engagement en faveur de la maîtrise des armements telle que figurant dans les intentions du TNP (2) en matière de réduction des arsenaux. En effet, la France a mis en œuvre l’arrêt de la production de matières fissiles ainsi que le démantèlement des activités correspondantes et applique donc, un principe de stricte suffisance.

En Europe, la France, comme le Royaume-Uni, assument une posture souveraine et unilatérale en contribuant à la défense de l’Europe. Il est clair que les intérêts vitaux de notre nation revêtent une dimension européenne, au moment où la Grèce se retrouve à portée de missiles balistiques iraniens et où nous restons attachés au processus de réassurance sur le flan Est.

Toutefois, la pierre angulaire de la défense collective de l’Europe reste bel et bien l’OTAN, à travers l’alliance nucléaire en responsabilité partagée avec les 21 États de l’Union européenne qui en sont membres. Ces États sont donc, eux aussi, parties prenantes en matière de dissuasion.

Cependant on peut s’interroger sur le caractère plus ou moins assumé selon les États de cette contribution au sein de l’alliance. En ce sens, les pays de l’Union doivent véritablement se poser la question du rôle de la dissuasion nucléaire en Europe. Pour cela, il faut que s’amorce une véritable réflexion entre Européens et que puisse se développer une culture stratégique commune. C’est le sens de la proposition du 7 février 2020 faite par le président Macron, en vue de renforcer la dimension européenne de la dissuasion.

De même, il est essentiel que l’unité entre pays européens s’exprime en matière de maîtrise des armements. En effet le TNP associé au système de vérification de l’AIEA (3), sont les seuls à garantir un certain équilibre dans la posture stratégique des P5 (4). Au contraire du TIAN (5), qui prend le risque de l’asymétrie et ne propose aucun système de contrôle.

Ensuite, l’entente entre États membres est d’autant plus nécessaire dans le contexte actuel post FNI (6), qui connait une résurgence de l’utilisation de système d’armes à portée intermédiaire aux frontières mêmes de l’UE. De fait, il serait opportun que les pays membres de l’UE s’intéressent et s’emparent du sujet. Une discussion commune entre l’UE et l’OTAN doit être engagée. Nous le devons à nos concitoyens car il s’agit avant tout de la sécurité des européens. C’est à ce titre également que les parlementaires peuvent s’impliquer davantage en contribuant au débat public.

 

Pour conclure, l’Europe à travers ses États membres doit formuler sa posture en matière de dissuasion, tout en renforçant le pilier européen de l’OTAN et le lien transatlantiqueC’est uniquement à cette condition que notre sécurité collective gagnera en crédibilité et que nos nations assumeront ensemble leur communauté de destin.

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(1) La loi de programmation militaire pluriannuelle planifie 25 milliards d’euros pour la dissuasion nucléaire sur la période 2019-2023.

(2) Traité de Non-Prolifération

(3) Agence Internationale de l’Énergie Atomique

(4) Les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies

(5) Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires

(6) Le traité de 1987 sur les forces nucléaires à portée intermédiaire visait à abandonner le recours à des missiles balistiques et de croisière conventionnels ayant une portée de 500 à 5.500 kilomètres.

Dissuasion nucléaire: contestation de son manque de crédibilité

Dissuasion nucléaire: contestation de son manque de crédibilité

 

Deux spécialistes de la stratégie et des armes nucléaires, François Géré et Philippe Wodka-Gallien réagissent à leur tour aux propos des deux chercheurs remettant en cause la crédibilité de la force de frappe française à ses débuts ( dans l’Opinion)

Le 13 février 1960, le premier engin nucléaire français « Gerboise bleue » explose avec succès dans le désert saharien du Tanezrouft.

Sous le titre « Pendant longtemps, la dissuasion nucléaire française n’a pas été crédible », l’Opinion a publié le 23 février un entretien avec deux chercheurs. Ce texte provoque de nombreuses et vives réactions dans les milieux spécialisés. Soucieux d’ouvrir le débat, après une première réponse de deux historiens réputés Maurice Vaïsse et Dominique Mongin, nous publions celle, très polémique, de deux spécialistes de la dissuasion française, François Géré et Philippe Wodka-Gallien.

A propos d’un article récent de Pélopidas and C°, remercions les auteurs d’avoir fouillé dans les poubelles de l’histoire pour exhumer les arguments tendancieux et ineptes qui ont marqué les débuts de la construction de la stratégie de dissuasion nucléaire française en les reprenant à leur compte. Saluons une démarche qui démontre une ignorance du principe même de cette stratégie en accumulant les erreurs involontaires ou délibérées et les affirmations infondées. Il y en a tant qu’il serait fastidieux de les reprendre toutes. Par souci de brièveté, nous n’accorderons d’attention qu’aux falsifications les plus grossières.

Il est faux d’affirmer que la doctrine s’est bornée à suivre l’avancée des capacités techniques. Les fondements de la stratégie nucléaire ont été énoncés dès le début des années 1950 par le colonel Ailleret (responsable des essais atomiques du Sahara, devenu ensuite chef d’état-major des Armées). En janvier 1955, il publie dans Défense Nationale — la revue fait référence en matière de travaux académiques — un article intitulé « L’arme atomique : facteur de paix » où il explique : « Si villes, richesses, populations doivent de toute manière être détruites, la guerre n’a plus aucun sens. » Ses articles et conférences ont fait l’objet d’une synthèse, « Essai général de stratégie », rédigée en 1959, avant son entrée en fonction où figurent les principes d’utilisation par la France de l’arme nucléaire.

Le général de Gaulle s’est tenu constamment informé des évolutions de l’arme nucléaire. Fin 1956, après Suez, il avait reçu le colonel Gallois. La synthèse de ses réflexions a été exprimée en décembre 1959, dans le discours dit « de la Rotonde Gabriel », à l’Ecole militaire, qui donne les raisons et présente sans ambiguïté les grandes lignes de la stratégie de dissuasion nucléaire.

 

« Se prétendant novateurs, les auteurs ne font que reprendre l’ouvrage polémique de Raymond Aron “Le grand débat” »

Lavage de cerveau. Se prétendant novateurs, les auteurs ne font que reprendre l’ouvrage polémique de Raymond Aron Le grand débat, 1963, dirigé contre Gallois — qu’il avait pourtant encensé dans la préface de son livre de 1960 Stratégie de l’âge atomique. A la suite d’un séjour aux Etats-Unis où il avait complaisamment subi un lavage de cerveau par les « crânes d’œuf » entourant McNamara, Aron a repris l’argumentaire de ce dernier qualifiant la petite force nucléaire française « d’inefficace, inutile et dangereuse ». L’approche d’Aron était d’autant plus étrange qu’à cette date, il ne pouvait ignorer les objectifs capacitaires fixés par la loi de programmation militaire de 1960.

Sur le plan technique, il est faux de prétendre que les Mirages IV ne pouvaient accomplir leur mission. En dépit d’une défense aérienne, même très performante, l’interception à 100 % n’existe pas. S’agissant de bombes conventionnelles, le phénomène est évidemment gênant mais tolérable ; avec des armes nucléaires, le fait que quelques avions puissent passer relève du risque exorbitant. Quel dirigeant rationnel prendrait le risque de la guerre nucléaire devant la probabilité que quelques appareils puissent passer ? Mach 2 est encore l’atout maître du Mirage IV pour percer. Aucun adversaire ne saurait faire le pari de stopper la totalité d’un raid de saturation, qui bénéfice en outre d’avions d’escorte.

S’attaquer à la crédibilité revient à saper les fondements de la politique française, fondée sur l’autonomie de décision. La crédibilité repose sur une capacité de riposte garantie vers des cibles démographiques de haute valeur, donc un petit nombre. Dès l’entrée en service du Mirage IV en octobre 1964, première composante de la force de frappe, la crédibilité repose sur deux éléments : le vecteur et la charge. La loi de programmation militaire de 1960 prévoit de constituer en dix ans un parc diversifié de vecteurs pour, peu ou prou, traverser les défenses adverses. L’objectif capacitaire prévoit plus de 60 bombardiers Mirage IV (50 au titre d’un premier contrat, puis 16, le tout livré en cinq ans !), les missiles du Plateau d’Albion (ce sera 18, mai 1968 ayant eu raison du budget), et cinq sous-marins lanceurs d’engins dotés chacun de 16 missiles (un à deux sont en mer).

 

Dès 1965, le potentiel balistique est démontré avec la mise en orbite réussie d’Astérix, le premier satellite français. La fusée Diamant sert à la mise au point des missiles de la force de frappe. L’engin est 100 % « made in Normandie ». La démarche est ab initio. La nouvelle Direction de l’armement lance le projet de SNLE sans passer par l’étape intermédiaire du sous-marin d’attaque, à l’inverse des Soviétiques, des Américains et des Britanniques. Un seul M1 ou M2, équivaut à 40 Hiroshima, une mégatonne avec le M20.

« A Washington, McNamara, secrétaire d’Etat, s’oppose à la constitution de forces nucléaires indépendantes au sein de l’Alliance. Pourtant, il doit s’incliner devant John Kennedy qui accepte de nous fournir des avions de ravitaillement »

« Bombinette ». Parlons « charges ». C’est la vocation des essais nucléaires. Le premier, le 13 février 1960, dans le désert algérien, dégage 40 kilotonnes, trois fois l’arme qui a ravagé Hiroshima. En juillet 1966, l’essai Tamouré voit un Mirage IV larguer une bombe opérationnelle, validant ainsi le combiné Mirage IV-bombe AN21, une « bombinette » qui produit 50 kilotonnes. L’opération est renouvelée avec un Mirage III en 1973 puis un Jaguar en 1974. Le premier essai thermonucléaire, en août 1968, donne 2,6 mégatonnes.

La relation avec les alliés a toute sa place dans notre récit nucléaire. Le général de Gaulle s’appuie sur l’atome pour s’affirmer vis-à-vis de Londres et de Washington. Coopérer entre alliés : rien de plus normal. A Washington, McNamara, secrétaire d’Etat, s’oppose à la constitution de forces nucléaires indépendantes au sein de l’Alliance. Pourtant, il doit s’incliner devant John Kennedy qui accepte de nous fournir des avions de ravitaillement d’autant que cette demande reçoit le soutien du général Curtis Le May. La solution alternative aurait fait appel à des Caravelle modifiées en citernes volantes. L’aide des alliés est bienvenue en apportant gain de temps et gain d’argent.

Il est faux et ridicule de reprendre la thèse, sans lendemains, du « détonateur », selon laquelle la force française n’aurait eu pour fin que de pousser les Etats-Unis à une frappe nucléaire contre l’Union soviétique.

Il est faux de mentionner qu’un chiffre a été retenu pour déterminer les pertes de l’URSS. On s’est contenté de mentionner des « dommages intolérables », parfois d’un équivalent à la « valeur France », mais sans jamais fixer de seuil.

« La raison de cette entreprise négationniste se révèle en fin de parcours : remettre en question les programmes de modernisation de l’armement nucléaire français. Nommons cela la stratégie du castor : “Ronger les racines pour faire tomber l’arbre” »

Domaine du virtuel. Mis à part Gallois, les auteurs ignorent (ou veulent ignorer) les théoriciens de la stratégie de dissuasion nucléaire : Ailleret, Beaufre et Poirier. Ceci explique une incompréhension totale des particularités, uniques, de ce mode dissuasif. Beaufre remarquait « la compréhension générale du phénomène est faussée chaque fois que l’on envisage un problème nucléaire sous l’angle de son déclenchement et non sous celui de la dissuasion — ce qui est juste l’inverse. » On ne saurait confondre, ajoute Beaufre, « la menace de déclenchement avec le déclenchement effectif. » (Dissuasion et Stratégie, 1964).

Cette distinction fondamentale se retrouve dans les écrits de Lucien Poirier auteur du « modèle de stratégie nucléaire concevable pour la France » (1966) fondant le concept de « dissuasion du faible au fort », validé par le ministre des Armées, Pierre Messmer et approuvé par de Gaulle. Poirier explique que la dissuasion nucléaire opère dans le domaine du virtuel. L’arme nucléaire constitue une menace pour le candidat agresseur éventuel qui se voit dans l’obligation de l’intégrer en amont dans son calcul du gain escompté au regard des pertes probables. Si la dissuasion venait à échouer, cela n’entraînerait nullement de manière automatique une riposte nucléaire. Les responsables auraient à déterminer le choix d’une nouvelle stratégie soit de manière autonome, soit en concertation avec leurs alliés.

Il est faux d’affirmer que la notion de « tous azimuts » a figuré dans la doctrine française. L’article du général Ailleret dans la « Revue de Défense nationale », en décembre 1967 était conçu par de Gaulle comme un « ballon d’essai » qui fut rapidement abandonné.

La raison de cette entreprise négationniste se révèle en fin de parcours : remettre en question les programmes de modernisation de l’armement nucléaire français. Nommons cela la stratégie du castor : « Ronger les racines pour faire tomber l’arbre. » Mais ce n’est pas par des artifices aussi grossiers que l’on y parviendra.

François Géré est président du Cercle Lucien Poirier et de l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas), auteur du livre «  La pensée stratégique française contemporaine » (Economica).

Philippe Wodka-Gallien est membre de l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas) et auteur du livre «  La dissuasion nucléaire française en action – Dictionnaire d’un récit national  » (Ed. Decoopman).




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