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Abstention : le désengagement démocratique

Abstention : le désengagement démocratique

 

Editorial du « Monde ». 

 

Repoussé de quelques mois pour cause de pandémie, le premier tour des élections régionales qui s’est tenu dimanche 20 juin fera date, en raison du niveau record de l’abstention ; 66,73 % des électeurs inscrits ont choisi de bouder les urnes, soit une masse de 31 millions d’électeurs qui ont décidé de faire un pas de côté plutôt que d’honorer le déconfinement électoral que tous les partis avaient légitimement appelé de leurs vœux.

Cette grève des urnes est grave. Elle a pour premier effet de fausser la lecture des résultats apparemment limpides du scrutin, qu’il s’agisse du net recul du Rassemblement national, de la progression de la droite, de la résistance de la gauche ou de la piètre performance du parti présidentiel. Quelle valeur régionale et a fortiori nationale leur accorder, alors que plus de deux Français sur trois se sont mis en retrait ? Ce désengagement démocratique est d’autant plus préoccupant qu’il prolonge, en l’amplifiant, un cycle qui s’est ouvert depuis quelques années déjà et qui va de pair avec la montée de la violence et des invectives dans le débat public : plus les élus sont mal élus et moins les citoyens sont incités à respecter leur parole et à valider leur action. L’abstention est une fabrique à contestation.


Les partis politiques, dans leur ensemble, ont pris la mesure du défi. Chacun s’en est ému dimanche soir. Les uns ont parlé de « désastre civique », d’autres ont évoqué une « forme de schisme entre la classe politique et les Françaises et les Français », mais, si la crise démocratique est avérée, le plus difficile est de comprendre ce qu’il s’est passé dans la tête des abstentionnistes.

Scrutin régional à enjeu local

Ont-ils voulu sanctionner la faiblesse de l’offre politique ? Mais, aux élections régionales qui se déroulent à la proportionnelle, toutes les tendances sont représentées, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Les électeurs n’ont que l’embarras du choix. Veulent-ils protester contre le fait d’avoir le sentiment que leur voix ne compte pas ? Mais les présidents de région ont des bilans jugés majoritairement positifs dans des domaines – transport, formation professionnelle, aide aux entreprises – qui ont des répercussions concrètes sur la vie de leurs administrés. On ne peut, en réalité, exclure l’hypothèse d’une certaine insouciance citoyenne en partie liée à la conjoncture : après des mois de semi-confinement, beaucoup d’électeurs, notamment parmi les plus jeunes, ont préféré aller prendre l’air, boudant une élection qui a été strictement perçue pour ce qu’elle est : un scrutin régional à enjeu local.


A supposer que cela ne soit que cela, la riposte apparaît assez évidente : il faut une vigoureuse campagne civique, doublée de réelles initiatives, pour simplifier les modalités du vote. Le couplage des élections régionales avec le scrutin départemental a contribué à embrouiller l’électeur et à opacifier l’offre. Il faut y renoncer. Et, puisque le fait de se rendre dans un bureau de vote devient de moins en moins évident, pourquoi ne pas encourager le vote par Internet ? Jusqu’à présent, le ministère de l’intérieur s’y est refusé en invoquant le risque de fraude. Mais, à force de ne rien essayer, le danger est grand de laisser l’abstention s’enkyster au point d’être considérée comme un invariant, le symptôme d’un désenchantement civique contre lequel les élus, de plus en plus mal élus, auraient été incapables de lutter.




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