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L’Ukraine et les effets pervers de la démondialisation

Les effets pervers de la démondialisation

La perspective d’une crise alimentaire provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine, après deux ans de pandémie de Covid-19, pourrait plonger le monde dans une vague protectionniste, s’inquiète dans sa chronique Gilles Paris, éditorialiste au « Monde ».

 

Il est devenu banal de déplorer que « le monde d’après » volontariste et optimiste évoqué pendant la pandémie de Covid-19 ressemble à s’y méprendre au « monde d’avant ». A l’aune de la catastrophe provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine, on ne peut que constater que ce ne sera sans doute pas le cas : il risque d’être bien pire. En témoigne la bombe à retardement que constitue le blocus russe interdisant l’exportation de céréales ukrainiennes. Ces dernières sont vitales pour de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Leur immobilisation génère en outre des tensions sur les cours mondiaux, sans parler de celles sur les engrais provoquées par la guerre.

Depuis des semaines désormais, les cris d’alarme résonnent dans le vide. Le président russe, Vladimir Poutine, esquive et professe une bonne volonté que dément sa détermination à faire la guerre, coûte que coûte. Au point que, pour l’historien Timothy Snyder, l’auteur du livre Terres de sang (Gallimard, 2012) consacré aux crimes de masse perpétrés par l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne en Europe orientale, le doute n’est pas permis : « Vladimir Poutine se prépare à affamer une grande partie du monde en développement, prochaine étape de sa guerre en Europe », écrit-il, en redoutant un bégaiement de l’histoire en matière de recours à l’arme alimentaire et à la famine comme levier d’anéantissement et de coercition.

Face à une telle menace, les risques de sauve-qui-peut généralisés ne sont pas négligeables. La décision de l’Inde de stopper mi-mai les exportations de blé a été analysée comme telle, même si les autorités indiennes l’ont relativisée en indiquant que leur pays n’avait jamais été considéré, à juste titre, comme un grand exportateur de cette céréale compte tenu du poids de sa population, qui absorbe la quasi-totalité de la production nationale. Leur décision a été justifiée par les aléas climatiques, une vague de chaleur exceptionnelle, qui va peser sur les rendements.

Un mois plus tôt, l’Indonésie avait créé une première alerte en interdisant l’exportation d’huile de palme, en arguant cette fois-ci de pénuries intérieures susceptibles d’entraîner des tensions sociales. Ces exportations ont repris au cours du mois de mai. Depuis, l’Inde a également décidé de restreindre ses exportations de sucre dont elle est la deuxième exportatrice mondiale. La Malaisie a pris la même mesure à propos des exportations de poulets, au grand dam de ses voisins.

Cette série de décisions dans le domaine de l’alimentation alimente le spectre d’un mécanisme destructeur qui ne serait pas sans évoquer la vague de repliements protectionnistes enclenchée par la crise économique de 1929. Au lieu d’en limiter les effets, elle les avait au contraire décuplés.

Démondialisation : un coût immense (Sébastien Jean)

Démondialisation : un coût immense (Sébastien Jean)

 

Sébastien Jean, directeur du centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) Sébastien Jean, revient sur les enjeux de la mondialisation dans uen interview à la Tribune

Dans le cadre de la mondialisation, nous avons pu constater quelques métamorphoses importantes avec la montée en puissance des mesures protectionnistes notamment et un repli des puissances occidentales. Pourtant, vous dites que la démondialisation n’aura pas lieu. Comment expliquez-vous cela sur le plan économique et commercial ?

SÉBASTIEN JEAN - On constate une transformation profonde de la mondialisation depuis la crise financière de 2008-2009. Le commerce a ralenti, le rythme des interactions financières a baissé. Mais ce n’est pas un retour en arrière. C’est plutôt la fin d’une phase qui correspondait à une intensification des relations économiques internationales aussi bien sur le plan commercial que financier. On a assisté à une croissance très rapide des flux financiers internationaux, du commerce international, de l’investissement direct international. À l’échelle historique, c’était d’une ampleur hors-norme.

Depuis la crise, cette intensification forte et soudaine des relations économiques internationales a été stoppée. Il s’agit d’une véritable rupture dans la mesure où, dans le même temps, le commerce a ralenti et les interactions financières internationales sont devenues moins intenses. La vision politique de la mondialisation a beaucoup changé. Il y a plus de scepticisme, de défiance, voire de méfiance par rapport à la mondialisation. Ce phénomène n’est plus vu seulement comme une source de croissance potentielle comme c’était le cas au début des années 2000. Il peut être perçu comme une source de tensions. Pour autant, je ne pense pas qu’il faille parler de démondialisation. On change de régime mais je ne pense pas que ni les structures de production et d’échange, ni même les niveaux d’interdépendance économique, vont revenir à ce qu’elles étaient avant le début des années 90. Le commerce a ralenti mais il continue de progresser peu ou prou au même rythme que la richesse au niveau mondial. Le taux d’ouverture du commerce mondial a régressé mais cette baisse reste relativement modérée. L’investissement direct à l’étranger augmente moins vite que précédemment mais son stock croît toujours en proportion du PIB mondial.

Du côté des relations financières internationales, certaines ont régressé mais c’est sur l’activité internationale des banques européennes. Les banques ont nettoyé leur bilan en supprimant une bonne partie de leurs engagements internationaux, particulièrement en Europe, mais il n’y a pas eu réellement de démondialisation financière. Dans le même temps, l’endettement international continue à augmenter, notamment l’endettement en dollars dans les pays émergents.

Pourtant, les États-Unis sont capables de déstabiliser grandement les relations internationales.

Je pense qu’il y aura des résistances très fortes à une démondialisation brutale, même si les États-Unis sont capables de désorganiser les relations internationales. On va rester avec un niveau d’interactions et d’interdépendance internationale relativement élevé même s’il peut baisser. Il y a des intérêts économiques trop importants et le progrès technique ne va pas revenir en arrière. Le développement des technologies de l’information et de la communication a énormément accru les possibilités de coordination existantes de transmission de l’information. Il y a beaucoup d’incertitudes liées aux tensions internationales et aux aspects géopolitiques qui menacent les relations économiques internationales. Il peut y avoir un affaiblissement de l’intensité de la relation. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de relations internationales plus tendues dans le cadre d’un monde multipolaire. La domination des États-Unis est clairement contestée notamment par la Chine. Au delà de duopole, il y a même une multipolarité. Cela va énormément compliquer la gestion des relations économiques internationales dans les années à venir.

Quels sont les principaux changements qui sont intervenus dans le cadre de la mondialisation récemment ?

La nouveauté cette année est la montée de tensions extrêmement fortes dans les relations économiques internationales. On en vient à se demander si le cadre dans lequel sont organisées nos relations économiques internationales n’est pas en train de craquer, voire de s’effondrer sous nos yeux. Cette situation crée énormément d’incertitudes. Le coût d’une démondialisation serait immense pour énormément d’acteurs. Aujourd’hui, on a une politique américaine qui déstabilise l’économie mondiale et les relations économiques internationales. Cela crée beaucoup d’incertitudes sur l’avenir mais de nombreux acteurs ont intérêt à préserver au moins une grande partie des relations économiques internationales et un cadre stable. D’ailleurs, on voit qu’il y a un certain nombre d’accords commerciaux qui continuent d’être signés. L’investissement international a ralenti mais il ne s’est pas arrêté. Tous ces éléments peuvent changer significativement la forme que prend la mondialisation. On pourrait par exemple aller vers une forme plus régionalisée du phénomène.

Le dollar pourrait-il conserver son rôle de monnaie de réserve mondiale ?

Le rôle du dollar pourrait être remis en cause à moyen terme. Est-ce que l’on va continuer à avoir une devise internationale qui soit un tel point de référence pour les transactions internationales ? Le caractère non-coopératif, imprévisible et incohérent de la politique américaine est en train de saper à grande vitesse le capital de confiance et le « soft power » qu’avaient accumulé les Américains. À terme, cela risque de créer les conditions d’un doute de plus en plus grand par rapport à l’opportunité de considérer le dollar comme la monnaie de réserve internationale. Or le système financier international a besoin d’une monnaie de réserve et, actuellement et pour de nombreuses années encore, aucune autre monnaie n’est capable de prendre le relais.

Face à la guerre commerciale qui s’annonce, quelle pourrait être la stratégie de l’Europe ?

Trump est en train de remettre de la politique et de la géopolitique dans les relations économiques internationales. Or, l’Europe est une construction basée sur des règles qui forment un cadre pour les États membres. De ce fait, l’Europe n’a pas intérêt à ce que les règles soient abandonnées ou bafouées au profit d’un rapport de force politique. Je pense que la stratégie de l’Europe doit être d’abord de préserver un ordre multilatéral fondé sur des règles. Le défi de l’Europe est que l’on est face à une Amérique agressive, très difficile à gérer parce que leurs demandes sont imprévisibles et souvent incohérentes. Dans le même temps, l’Europe a un défi extraordinaire à relever avec la Chine qui a acquis une puissance financière et technologique de premier plan et qui a un fonctionnement qui est difficilement compatible avec une concurrence loyale dans le cadre du système actuel. L’urgence est de renégocier des règles pour s’assurer que l’on peut avoir une concurrence internationale loyale.

Quel rôle peut jouer l’économie numérique dans ces transformations ?

L’économie numérique joue un rôle très important en termes de progrès technique et de stratégie y compris pour la défense et le renseignement. Par ailleurs, c’est un domaine dans lequel les coûts fixes sont très élevés et les coûts marginaux très faibles. Il peut y avoir une influence très grande de la taille des entreprises et des subventions allouées. Il y a un défi extraordinaire pour l’Europe à réussir à trouver sa place face aux géants chinois et américains. Pour faire sa place, l’Europe doit imposer le respect de ces principes. En particulier, le principe du respect de la confidentialité des données personnelles et d’une politique de la concurrence pour éviter d’être la victime d’abus de position dominante.

Outre la montée des mesures protectionnistes, quels sont les autres principaux risques qui pèsent sur l’économie mondiale selon vous ?

L’une des menaces les plus importantes est le retournement brutal du cycle économique aux États-Unis, en particulier dans un contexte d’endettement en dollars au niveau international qui pourrait avoir des conséquences graves. Le climat des affaires dans de nombreux pays pourrait être affecté par les tensions commerciales. Si jamais ces tensions prenaient de l’ampleur, une surprise d’inflation pourrait être déstabilisante.

 » Ceux qui vendent la démondialisation mentent »(Le Maire)

  » Ceux qui vendent la démondialisation mentent »(Le Maire)

.  »Tous ceux qui font le tour des usines en vendant la démondialisation ou la nationalisation, mentent aux ouvriers français, et mentent aux salariés français », a assuré le nouveau ministre de l’Économie lors d’un déplacement sur le site du groupe verrier Arc, dans le Pas-de-Calais.  « Il faut dire la vérité, dire ce que nous pouvons faire, ce que nous ne pouvons pas faire, c’est comme ça qu’on construit la confiance et qu’on peut avancer », a ajouté le ministre, appelant à « ne pas vendre des illusions ». Plusieurs responsables politiques ont fait le déplacement ces dernières semaines sur les sites d’entreprises en difficulté, comme Marine Le Pen, venue durant l’entre-deux tours de la présidentielle sur le site de l’usine Whirlpool d’Amiens, ou Jean-Luc Mélenchon, qui a rencontré mardi les salariés de l’équipementier automobile GM&S Industry, menacé de liquidation. « Deux coups de téléphone » de l’exécutif pourraient « régler instantanément » le sort de GM&S, et ainsi « de tout un territoire, toute une région », a ainsi déclaré le leader de la France insoumise, candidat pour les élections législatives à Marseille. « On doit se battre pour le patrimoine industriel français (…) Il y a d’autres endroits en France où ça reste très difficile pour l’industrie, mais on va se retrousser les manches et on va se battre », a assuré de son côté Bruno Le Maire, tout en mettant en garde contre des attentes démesurées. « L’État n’est pas là pour faire des miracles. Le rôle de l’Etat, c’est de soutenir toutes les initiatives qui sont prises par les entrepreneurs industriels, pour les aider à trouver des financements, pour les aider à trouver des solutions qui leur permettent de se développer, pour leur simplifier la vie », a-t-il jugé.




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