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Nécessité d’ être moderne en économie ?

Nécessité d’ être moderne en économie ?

 

 

 « Il faut être absolument moderne ». Le vers enragé de Rimbaud n’en finit pas de déchainer les passions, en économie aussi. (*) Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.( la Tribune extrait)

 

« Les actes manqués ne manquent pas en économie. Toutes ces tentatives échouées, louables ou détestables, faute d’avoir su convaincre ou vaincre l’adversité. Ces échecs ont pu faire le terreau d’une certaine dictature de l’Histoire économique, clouant au pilori l’idée vaincue pour ne retenir que le dogme. Et puis, il y a la tentation du bien, en économie aussi. Quand l’idéologie du moment épouse son époque mieux qu’une autre, rasant tout sur son passage pour ne proposer qu’une voix suprême et sourde. Dictature de l’Histoire et tentation du bien sont bien les deux mamelles d’une certaine idée du progrès, même en économie, nous enjouant à être absolument moderne pour reprendre Rimbaud dans sa Saison en enfer.

Être absolument moderne en économie, pourquoi pas, mais comment faire ? Il existerait deux façons de faire, l’une conjoncturelle dite de moyen terme, et l’autre structurelle dite de long terme.

L’approche conjoncturelle de l’être absolument moderne

L’approche conjoncturelle consiste dans un premier temps à accuser le gouvernant d’errance diagnostique, une forme d’hébétude ou d’agitation tragi-comique face à la crise. Le gouvernant est alors mis en demeure de reconnaitre sa faute : incompétence, aveuglement, etc. tout y passe. Passé la repentance, le gouvernant doit alors se désinhiber, pour mieux imaginer, et finalement oser. Il osa donc, et osa sans complexe : ainsi naquit le concept de monnaie – dette, ce « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette monnaie – dette » joué par la Banque Centrale et l’Etat. D’après des sources sûres, il parait que ce petit jeu permit quand même de sauver le monde quelques fois : 2008 (crise des subprimes), 2011 (crise de la dette souveraine), 2020 (crise Covid). Certes, on oublia d’inventer une fin au jeu, si bien que les quantités de monnaie – dette battent des records.

Cette tentation d’être absolument moderne a-t-elle offert une réponse convaincante aux crises conjoncturelles ? Soyons factuels : au moins ces engagements semblent avoir permis d’éviter le pire. Mais quand même, la survie économique laisse un goût amer. Nous n’avons jamais dépensé autant pour si peu de résultats. En langage économique, on a inventé de jolis termes pour décrire ce manque d’efficacité des politiques.

Prenons le cas de la politique budgétaire : lorsqu’un gouvernement dépense autant pour si peu de résultats, on explique cela par un multiplicateur faible ; le gouverné prend ce que le gouvernant lui donne, mais en garde une grande partie dans sa poche.

Prenons le cas de la politique monétaire : lorsqu’une Banque Centrale crée autant de monnaie pour si peu de dépenses, on dit que c’est parce que le taux d’intérêt neutre est faible ; le consommateur est plus exigeant pour accepter de sacrifier de l’épargne contre de la consommation. Nous voilà éclairés ! la faible efficacité de nos politiques économiques s’expliquerait par la faiblesse du multiplicateur et du taux neutre… mais eux pourquoi sont-ils si faibles ?

L’approche structurelle de l’être absolument moderne

Ainsi donc, être absolument moderne ne semble pas nous avoir permis de répondre efficacement aux crises conjoncturelles. Mais peut être l’injonction nous a-t-elle au moins permis d’éviter une errance structurelle ?  Peut-être a-t-elle imprimé à nos sentiers de croissance des chemins vertueux ? Osons l’expression : peut-être avons-nous été les témoins d’une forme de progrès économique… En général, c’est là que les choses se gâtent et que les gens se fâchent. En effet, le progrès économique ne veut pas dire la même chose selon le courant de pensée auquel on adhère.

Les néo-classiques insisteront sur la taille du gâteau, les néo-keynésiens s’attarderont sur la manière dont est distribuée le gâteau. Dans les deux cas, on s’intéresse au progrès technique, ce moteur tombé du ciel (croissance exogène de Robert Solow) ou auto-entretenu (croissance endogène de Paul Romer) de la croissance potentielle. Ce progrès qu’il faut chérir, devra être séparé de sa gangue (concurrence déloyale, barrière à l’entrée, course aux brevets, institutions mal ficelées), pour produire tous ses bienfaits sur la taille du gâteau et la juste répartition des parts. Voilà pour le monde parfait, et sa version angélique d’une destruction créatrice contemporaine.

 

Naïvement, on imaginera alors que l’aire du tout digital, la consécration du couple Machine Learning – Big data dans notre quotidien, a déroulé le tapis rouge à un sentier de croissance 2.0. Peut être, mais ce n’est pas ce qui est relevé. Selon les mesures standards de la croissance économique potentielle, de la productivité du travail, et du progrès technique, le doute n’est guère permis : la bête économique occidentale n’a plus la niaque, depuis près de 40 ans maintenant, tout va moins vite. Le vieillissement de la population y est pour beaucoup, mais pas que. La faute incomberait aussi à une contribution de plus en plus faible du progrès technique.

Plusieurs explications sont alors données que nous résumerons en deux camps : la productivité est en fait plus élevée mais nous la mesurons mal (Philippe Aghion) ; la productivité est bien faible car nous avons déjà saisi les grappes les plus faciles de la connaissance (Robert Gordon). Mais, en fait le mal pourrait être plus profond. Nous assisterions à la disparition des chercheurs qui cherchent, et la consécration des chercheurs qui trouvent.

Or, la fraude est patente, le chercheur n’est jamais assuré de trouver quelque chose. Tant pis, trop long pour l’absolument moderne qui ne veut rien savoir, et impose sa grille de lecture et son mode de financement au chercheur. Résultat ? « Une baisse du nombre de vraies découvertes scientifiques, masquée par l’importance de progrès techniques mettant pour la plupart en œuvre des percées conceptuelles intervenues dans la période historique précédente »Alain Supiot citant le travail des mathématiciens Stuart et David Geman, lui-même nous ayant déjà sensibilisé sur le sujet dans son pamphlet contre l’hégémonie d’une mesure institutionnalisée : « la Gouvernance par les nombres ». Davantage d’innovation, oui ; davantage de découvertes, non.

L’Angelus Novus économique

Ainsi donc, l’injonction Rimbaldienne il faut absolument être moderne appliquée à l’économie semble friable, poreuse, critiquable donc. Cette sale manie du progrès n’est pas nouvelle, elle avait déjà été remarquée en philosophie, morale, politique, etc. A ce jour, il n’existe pas de meilleure mise en garde que l’Angelus Novus de Klee revisité par Walter Benjamin : « il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées… Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruine devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est la tempête. »




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