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Crises : l’innovation la clé du succès des entreprises

Crises : l’innovation la clé du succès des entreprises

Pour surmonter les différentes crises qui pèsent sur l’environnement économique pas de meilleur solution que d’innovation pour la réussite des entreprises par Marine Boudot, directrice des ventes France, Stripe.,( La Tribune)

inflation galopante, guerre en Ukraine, tensions avec la Chine, chaînes d’approvisionnement chahutées et récession probablement engagée : les défis économiques ne manquent pas pour les entreprises du monde entier. Confrontées à ces perturbations, elles se doivent d’être prudentes pour maximiser leur efficacité. Se concentrer uniquement sur la réduction des coûts est souvent nécessaire à court terme mais peut nuire sur le long terme, surtout si elle ralentit la capacité d’innovation.

L’examen des précédentes crises peut être instructif. Lors de l’éclatement de la bulle Internet, au début des années 2000, le Nasdaq a chuté de 78 % et de nombreuses startups ont fait faillite. Cependant, certaines des entreprises technologiques iconiques de notre époque n’ont pas seulement survécu, elles ont prospéré à l’issue de ces épreuves. Ainsi, le chiffre d’affaires d’Amazon a presque doublé entre le premier trimestre 2000 et le quatrième trimestre 2001. La récession a été un moment décisif pour l’entreprise qui a débuté dans les années 1990 en tant que libraire en ligne. À la fin de l’année 2000, six mois après le début de la crise, elle a lancé Amazon Marketplace, permettant ainsi aux vendeurs tiers d’accéder à son site web. Amazon a dû engager de lourds investissements, entraînant le doute des investisseurs et une baisse importante de son cours de bourse à court terme. Pourtant, l’entreprise a été récompensée par un succès exponentiel à la sortie de la crise.

Si l’histoire d’Amazon est impressionnante, d’autres entreprises ont préféré des actions défensives face à un environnement difficile et en ont payé le prix. Autrefois leader mondial incontesté des téléphones mobiles, Nokia a dû gérer une nouvelle menace en 2007 lorsque Apple a lancé l’iPhone à la veille de la crise financière de 2008. Au lieu d’investir dans le développement d’un nouveau système d’exploitation plus innovant, la direction de Nokia a opté pour l’option moins onéreuse : lancer de nouveaux appareils basés sur son système existant pour répondre aux demandes du marché à court terme. Une stratégie qui a contribué, entre autres, au déclin brutal de l’entreprise.

Depuis 20 ans, beaucoup de choses ont changé dans l’univers de la technologie. La prolifération des interfaces de programmation d’application (API) et des outils SaaS (Software as a Service, ou services applicatifs par abonnement) a considérablement réduit la charge opérationnelle des entreprises. Les grands projets stratégiques peuvent maintenant être conduits avec de faibles coûts fixes sur le long terme. La mise en place d’une place de marché, par exemple, ne nécessite plus des mois, voire des années, de développement de logiciels, car elle peut être réalisée directement en connectant des services via des APIs.

Pourtant, l’interaction des logiciels actuels peut devenir complexe. En période de ralentissement économique, toute entreprise devrait passer en revue son infrastructure technologique et ses fournisseurs SaaS pour identifier les domaines dans lesquels elle pourrait réduire ses coûts, tout en maintenant sa vélocité et sa capacité d’adaptation.
Le calcul du coût total de possession (TCO) peut donner une image claire des coûts réels d’un investissement et des conséquences à long terme du choix d’un fournisseur plutôt qu’un autre. Dans le domaine des paiements, les coûts immédiats de mise en œuvre et de configuration d’un logiciel ne donnent pas une vue d’ensemble complète, pas plus que les coûts des transactions en cours. Ainsi, le coût de la mobilisation des développeurs pour intégrer ou maintenir des outils non stratégiques plutôt que de conduire des projets innovants doit être pris en compte. De même, il convient d’évaluer la flexibilité d’un outil ou d’une solution si le contexte ou les priorités évoluent. Outre le calcul du coût total de possession, une analyse de l’impact économique total (TEI) peut également être utile. Elle considère les coûts comme des investissements et examine leur rendement potentiel.

Des entreprises centenaires comme le constructeur automobile Ford ou la société de transport maritime Maersk ont dû gérer de nombreuses crises économiques, y compris la Grande Dépression du siècle dernier. À maintes reprises, rester innovant fut pour elles le seul moyen de sortir d’un ralentissement du bon côté de l’histoire : Ford a inventé la chaîne de montage en 1914 et plus d’un siècle plus tard, la société compte parmi les premiers constructeurs automobiles à penser de manière holistique à l’expérience de paiement numérique de leurs clients au sein ou en dehors de l’habitacle. Maersk, qui a évolué avec le secteur du transport maritime, a traversé de multiples crises au cours du siècle dernier. Elle propose aujourd’hui une plateforme logistique entièrement numérique à ses clients. Pendant longtemps, les entreprises traditionnelles ont essayé de tirer les leçons du succès des entreprises technologiques et de les utiliser pour s’adapter elles-mêmes au monde numérique. Dans le climat économique actuel, il serait peut-être bon d’inverser ce transfert de connaissances pour une fois: les jeunes entreprises technologiques peuvent apprendre beaucoup de leurs aînés en matière d’adaptabilité, d’innovation et de résilience.

Crises : une Europe plus pragmatique et plus forte ?

Crises : une Europe plus pragmatique et plus forte ? 

 

Pour protéger les citoyens de la hausse des prix du gaz et de l’électricité, l’Europe sera bien plus efficace si les Vingt-Sept agissent ensemble et de façon coordonnée. Cette prise de conscience qui s’opère montre que l’UE sait faire preuve, quand il le faut, d’une capacité d’adaptation spectaculaire estime un papier du Monde.

Une prospective peut-être un peu optimiste concernant la future régulation de l’énergie qui restera sans doute encore soumise à la régulation par le marché. Même en cas d’évolution significative on voit mal le lien avec la droitisation constatée dans plusieurs pays. Une droitisation  qui vient surtout des  dérives de l’immigration et non pas des questions énergétiques NDLR

 

Cela ne va pas sans frictions ni remises en cause, mais l’Union européenne (UE) parvient depuis plus de six mois à maintenir une surprenante unité face au plus grand défi géopolitique de son histoire : le retour de la guerre entre Etats à ses portes. Cette résistance, qui dément la thèse d’un affaiblissement occidental, n’était sans doute pas anticipée par Vladimir Poutine. Elle constitue un autre revers de taille pour le maître du Kremlin, qui s’ajoute aux déboires de son armée en Ukraine comme au renforcement de l’Alliance atlantique.

Cette unité a pour moteur principal la capacité des Européens à s’adapter à une nouvelle donne internationale. Il s’agit un défi considérable, pour des institutions dont la rigidité n’a pas peu contribué à leur diabolisation par les populismes qui travaillent les Etats membres.

La volonté de transformation dans l’urgence se heurte aujourd’hui à une nouvelle épreuve, avec la crise énergétique que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a précipitée. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a tracé le cap d’une Europe protectrice, en matière d’énergie dans son discours sur l’état de l’Union prononcé le 14 septembre. Elle a en effet pour ambition de protéger les citoyens européens devant la flambée des prix du gaz et de l’électricité.

Pour y parvenir, la Commission se dit prête à réformer en profondeur des mécanismes de marché qui ont montré leurs limites, voire leurs dysfonctionnements, avec notamment un système de fixation des prix aberrant. L’enjeu est double. A court terme, il faut reprendre le contrôle du marché. A long terme, il s’agit de consolider une souveraineté énergétique trop longtemps négligée. Une notion préside désormais à la poursuite de ces deux ambitions : la solidarité.

Qu’il s’agisse du stockage du gaz, des efforts de sobriété, du plafonnement des prix de l’électricité et du gaz, des prélèvements sur les superprofits des énergéticiens ou du développement d’un futur marché de l’hydrogène, une prise de conscience est en train de s’opérer : l’Europe sera bien plus efficace si les Vingt-Sept agissent ensemble et de façon coordonnée.

Le contenu de ces propositions doit maintenant être finalisé avant de pouvoir recueillir l’assentiment des Etats membres, qui pourraient se prononcer d’ici à la fin du mois de septembre. Mais qu’en aussi peu de temps un tel aggiornamento énergétique soit prêt à être appliqué démontre que l’UE sait faire preuve, quand il le faut, d’une capacité d’adaptation spectaculaire.

Un sursaut s’était déjà manifesté lors de la pandémie de Covid-19. L’UE n’avait pas hésité à rompre avec ses dogmes en mutualisant les dettes engendrées par le plan de relance européen adopté au sortir de la crise sanitaire. Les avocats d’une efficacité renforcée, au besoin en rompant avec le carcan de l’unanimité des Etats membres, se font également entendre, qu’il s’agisse d’Olaf Scholz ou d’Emmanuel Macron, en dépit de l’affaiblissement du moteur franco-allemand provoqué par l’invasion par la Russie de l’Ukraine.

Cette Europe pragmatique et protectrice se veut également une réponse à la montée des forces politiques qui menacent de remettre en cause le projet européen au nom d’un nationalisme étriqué, particulièrement inadapté à l’amplitude des bouleversements en cours. Il s’agit d’une course contre la montre, à la veille des élections prévues en Italie, en Lettonie et en Bulgarie, qui interviennent après celles tenues en France et en Suède, toutes marquées par une poussée nationale populiste.

Les crises imposent de moderniser le budget de l’Union européenne

Les crises imposent de  moderniser le budget de l’Union européenne 

 

A quelques jours du discours annuel d’Ursula von der Leyen sur l’état de l’Union, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola,  appelle, dans une tribune au « Monde », la Commission à se montrer à la hauteur des défis croissants qui se présentent à elle.

 

L’histoire de l’Europe s’est construite au fil des crises. A chaque moment de vérité de son histoire contemporaine, nous avons réagi en coopérant plus étroitement. Par cette doctrine, nous avons su résister au plus fort de la tourmente. Et nous avons permis à nos institutions de répondre aux préoccupations des citoyens en changeant concrètement leurs vies. La doctrine européenne favorise systématiquement la coopération et non les rivalités. Elle a permis de créer de la prospérité, d’établir des démocraties solides et d’instaurer une protection robuste des libertés individuelles. Ces dernières années, nous avons déjà été éprouvés par l’effondrement du secteur bancaire, la crise des dettes souveraines, les pressions migratoires, ainsi que par une pandémie mondiale d’une ampleur inédite. Toutes ces crises nous ont rapprochés au sein de l’Europe et nous en sommes sortis renforcés.

Mais cette unité est de nouveau mise à rude épreuve par une véritable tempête où se mêlent la guerre à nos portes, une inflation sans précédent, la hausse des prix de l’électricité et de l’énergie, une catastrophe climatique responsable de l’assèchement de nos rivières et de l’embrasement de nos forêts, l’insécurité alimentaire et l’émergence rapide d’une crise du coût de la vie.

Une fois de plus, l’Europe doit réagir. Une fois de plus, nous devons travailler ensemble. Et une fois de plus, le Parlement européen sera au rendez-vous de ses responsabilités.

Il va être de plus en plus difficile de chauffer nos logements, d’approvisionner nos usines en énergie et de faire le plein de nos véhicules. Avec l’inflation, les prix s’envolent. Mais c’est précisément lorsque nous sommes soumis à la pression la plus forte que nous devons nous mobiliser et nous montrer plus déterminés que jamais. C’est alors que l’Europe des grandes idées et l’action doivent converger, avec rapidité, agilité et courage. L’Europe doit se montrer à la hauteur du défi. L’unité est la seule voie à suivre.

L’Europe doit s’engager davantage. Tel était, en mai 2022, l’appel lancé au Parlement européen par les citoyens lors de la conclusion de la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Le 14 septembre, la présidente de la Commission européenne présentera des propositions au cours de son discours annuel sur l’état de l’Union.

Le Parlement est convaincu que les questions essentielles soulevées par les citoyens doivent être au cœur de ces propositions.

Nous devons tout d’abord parvenir à une union globale en matière de sécurité et de défense, et améliorer impérativement nos équipements et infrastructures. L’invasion brutale, illégale et injustifiée de l’Ukraine nous a montré à quel point le monde a changé depuis février. Il convient de faire un meilleur usage de nos dépenses de défense et éviter les doubles emplois au sein d’une capacité de défense paneuropéenne, en partenariat et non en concurrence avec l’OTAN.

Pour une autre gestion des crises

Pour une autre gestion des crises

Il est urgent que les États anticipent et réorganisent la gestion des crises. Des crises qui vont se multiplier dans un proche avenir en raison de la montée des tensions internationales, provoquées en grande partie par le réchauffement climatique. Si les armées seront incontournables pour résoudre ces crises, elles devront être aidées par des forces civiles pour porter assistance aux populations et à l’environnement. Par le général (2S) Charles Beaudouin.( la Tribune)

« La pénurie d’eau vécue par deux milliards d’êtres humains vivant dans des pays déjà en déficit hydrique est de nature à générer instabilité politique, famine, problème sanitaires (choléra) et migrations induites » (général 2S Charles Beaudouin) (Crédits : DR)

Depuis quelques années, et particulièrement depuis deux ans avec l’accélération de l’Histoire (pandémie mondiale ; retour des tensions, des conflits interétatiques et de la remise en cause induite de la mondialisation ; de la prégnance des signes tangibles du réchauffement climatique, sans occulter également les crises préexistantes comme le terrorisme, la violence au sein des sociétés…), c’est toute la logique de la gestion des crises qui doit être repensée, si ce n’est réinventée.

 

La gestion des crises procède avant tout d’une économie. Avoir ou ne pas avoir les moyens de l’ambition : cela dépend des budgets nationaux, et particulièrement ceux des ministères concernés par les crises. Force est de constater que pour nombre d’États, s’agissant de la gestion des crises au sens large, l’effort réalisé au profit de la défense n’est pas forcément consenti de façon proportionnée pour d’autres ministères, en particulier pour les ministères de l’Intérieur et de la Santé.

C’est une faiblesse. Disposer de piliers capacitaires forts, dans une cohérence d’ensemble pilotée, est essentiel pour la simple raison que les crises revêtent un caractère multiforme encore peu ou mal pris en compte. Il va de l’efficacité des gouvernants de pouvoir traiter les effets de causes multiples simultanées. Il y va même de leur crédibilité tant l’information relative à la conduite des crises est observée, critiquée et relayée de manière exacerbée par les réseaux sociaux.

Aussi les logiques d’ambition stratégique, de livre blanc, de programmation militaire (loi pluriannuelle votée par le parlement), qui font enfin école au sein du ministère de l’Intérieur, doivent être appliquées à d’autres ministères appelés à déployer des moyens, tant les capacités, quelles qu’elles soient, reposent sur une action de longue haleine pour le moins quinquennale. Aucune vision ne vaut sans une déclinaison concrète assumée, planifiée, programmée. La volonté est une chose mais l’argent reste « le nerf de la guerre ».

Dans un ordre mondial renouvelé, caractérisé par le réchauffement climatique et les atteintes à l’environnement, par une désinhibition des dirigeants en matières de conflits, par une violence grandissante au sein des sociétés y compris occidentales, les éléments sont réunis pour une multiplication des contentieux graves intra et interétatiques. Ces contentieux sont des conséquences et non des causes, même s’ils induisent eux-mêmes d’autres effets.

Ces causes sont d’abord et avant tout, au-delà des gesticulations, des sujets très concrets, notamment de géopolitique et de « géoéconomie » (accès à la mer, ressources…). Si ce constat n’est pas nouveau, il est permis de penser que ces sujets prennent une acuité toute nouvelle, propre à ce siècle, par la double conjonction des effets d’une mondialisation à outrance (ayant généré de très fortes dépendances pour les matières premières et composants numériques), aujourd’hui mise à mal, des épuisements prévisibles de certaines ressources et du déséquilibre flagrant de répartition de nouvelles ressources et enfin du réchauffement climatique. D’autant que le réchauffement climatique va générer de façon inexorable une augmentation drastique d’ici à 2050 des catastrophes humanitaires et environnementales provoquant des flux migratoires induits. Sans oublier enfin la révolution numérique qui est particulièrement fragile, énergivore et écocide, et elle-même en grande dépendance. Pour autant, elle structure économies, vies privées et systèmes de sécurité et de défense.

Si on ne s’en tient qu’à l’eau, la pénurie vécue par deux milliards d’êtres humains vivant dans des pays déjà en déficit hydrique est de nature à générer instabilité politique, famine, problèmes sanitaires (choléra) et migrations induites. Autant de sujets qui seront causes de déstabilisation générale, pour le traitement desquels les outils de défense ne sont pas dimensionnés.

Lors d’un conflit armé, il conviendra dans la recherche de l’effet politique final recherché, de planifier à froid, préalablement, de manière ambitieuses, l’assistance aux populations (dans toutes ses dimensions) et la restauration de l’environnement, tant la guerre est écocide (surtout si dans la défaite l’un des belligérants pratique une politique de la « terre brûlée »). Il est tentant d’adapter l’outil militaire pour étendre ses capacités à ces domaines (concept de « green defence »). Ce serait une solution par trop limitative au regard de l’enjeu tout en étant consommatrice en budgets, moyens humains et matériels, au détriment du spectre de capacités des armées, déjà mis à mal par des trous capacitaires à résorber et une masse de combattants trop réduite. C’est une solution prêtant à confusion des genres.

Un tel défi réclame une autre ambition, qui pour une très grande part, ne relève pas de la sphère proprement militaire. Il y a là une force à inventer. En quelque sorte, une forme de réserve d’intervention civile constituée de praticiens dans les nombreux métiers de la « réparation » humaine et environnementale. Une force organisée, entraînée, ad hoc en fonction de la typologie des menaces et des destructions sur les populations et l’environnement, projetable immédiatement après l’action des forces armées. Peut-être même durant le conflit sur ses arrières parfois, avant même la phase de normalisation. Ce qui n’empêche nullement les armées d’intégrer d’abord dans leur réflexion et leur doctrine d’action, le réchauffement et les effets de la démondialisation, et ensuite de prévoir la gestion de ces capacités nouvelles au sein du commandement de théâtre et de savoir les interfacer avec les forces (assurer leur propre manœuvre dans le dispositif, leur protection…).

Forts de cette conscience que les catastrophes naturelles et industrielles, la dérégulation et les conflits nécessitent un accompagnement mieux pensé et bien plus conséquent sur le plan humanitaire et environnemental, le COGES et le GICAT ont inventé le concept HELPED (Humanitary Emergency Logistic and Eco Développement). Un concept qu’ils ont présenté en avant-première lors du salon Eurosatory 2022 un démonstrateur, qui propose une large combinaison de capacités à appliquer lors de catastrophes, aux populations et à l’environnement. Les moyens existent, ils justifient donc une ambition nouvelle.

La prise en compte du réchauffement climatique, des tensions tant au sein des sociétés que dans les échanges mondialisés et de leurs conséquences géopolitiques et géoéconomiques, imprime la nécessité de se doter de moyens d’une anticipation et d’une résolution politique durable des conflits à venir allant au-delà des sphères militaires et sécuritaires traditionnelles. Ce défi, propre à notre siècle, nécessite d’aligner des moyens bien plus larges que les seuls moyens coercitifs. C’est un devoir des gouvernements. C’est aussi une grande cause au profit des populations et de l’environnement, cause nationale et, plus encore, supranationale (européenne notamment), enthousiasmante et positive. Ces outils auront l’avantage d’être d’un usage fréquent, tant les catastrophes humanitaires d’origine naturelle, industrielle ou climatiques se multiplient et dont la fréquence va aller en s’accélérant.

Pour ce faire, dans une approche globale des crises et conflits à venir, il convient, tout en suscitant le développement d’un partenariat fort public-privé, que les ministères concernés fassent l’objet de nouvelles priorités, concertées, pilotées pour établir dans un grand plan le spectre des capacités de résilience et assurer leur montée en puissance. Le temps est déjà compté.

Par le général (2S) Charles Beaudouin

SONDAGE Macron et crise énergétique : pas la hauteur des enjeux

SONDAGE Macron et crise énergétique : pas la hauteur des enjeux -

 Seuls 35% des Français jugent Emmanuel Macron à la hauteur des enjeux écologiques actuels, selon un sondage Odoxa Backbone Consulting pour Le Figaro. Ils déplorent le manque d’investissement de la France dans le nucléaire.

 

Pour 54% des personnes interrogées, la première cause de cette vulnérabilité en matière d’énergie serait due avant tout au manque d’investissements de la France dans les centrales nucléaires (fermetures de centrales et manque d’investissement). Viennent ensuite le manque d’investissements de la France dans les énergies renouvelables (42%) et les conséquences de la guerre en Ukraine (40%). Seuls 26% des Français jugent que la vulnérabilité du pays est liée au fait que nous consommerions trop d’énergie.

Dans cette perception des causes de notre vulnérabilité, apparaît en filigrane le clivage droite-gauche. En effet, 69% des sympathisants de droite mettent au premier plan le manque d’investissements dans le nucléaire, contre seulement 38% de ceux de gauche. À l’inverse, c’est le trop faible effort envers les énergies renouvelables qui est jugé le principal responsable de la situation pour la gauche (53%), alors qu’il n’arrive qu’en troisième position à droite (32%).

Face aux solutions proposées, les Français sont volontaires. Ils sont majoritairement favorables à une baisse de 10% de la consommation d’électricité des entreprises pendant une période donnée (76%), mais opposés à l’arrêt complet de la production (69%) et à des coupures de courant (52%) en cas de forte tension sur le réseau. À titre individuel, les personnes interrogées sont prêtes à faire des efforts, qu’il s’agisse de réduire leur consommation d’énergie, d’éteindre leurs appareils plutôt que de les laisser en veille et de réduire la température de leur logement.

Mais dans la tempête, les Français ne font pas confiance à leur capitaine. Seuls 47% pensent qu’Emmanuel Macron pourra assurer l’approvisionnement en gaz et en électricité dans les mois à venir. 60% ne le croient pas capable de protéger leur pouvoir d’achat face à la hausse des prix de l’énergie, et à peine un sur trois (35%) le juge à la hauteur des enjeux écologiques actuels. «Le faible niveau de confiance générale en Emmanuel Macron se retrouve sur la question stratégique de son rôle pour nous protéger face à la crise énergétique dont nous ne connaissons pour l’instant que les prémices», souligne Céline Bracq, directrice générale d’Odoxa.

Sans surprise, la perception d’Emmanuel Macron fluctue en fonction des orientations partisanes.. Seuls 24% des proches du Rassemblement national ont confiance en l’action du chef de l’État pour assurer l’approvisionnement en gaz et en électricité dans les prochains mois, mais ils sont majoritaires chez les sympathisants de La République en Marche (83%), des Républicains (53%) et des écologistes (52%).

(Cette enquête a été réalisée auprès d’un échantillon de 1004 Français représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, interrogés par internet du 31 août au 1er septembre 2022.)

Crises : les Français pessimistes

Crises : les Français pessimistes

 

Les Français partagent le pessimisme Macron quant à la multiplication des crises mais lui imputent souvent la responsabilité. 85 % des personnes interrogées estiment que contrairement au gouvernement l’inflation va durer et près de 60 % pensent qu’elle va s’installer. Un papier des Echos  rend compte de l’insatisfaction des Français.

Si Emmanuel Macron ne cache pas son pessimisme pour les mois qui viennent, il est en phase avec l’opinion. Mercredi dernier, à l’occasion du Conseil des ministres de rentrée, le président de la République n’a pas mâché ses mots, évoquant « la fin de l’abondance », « la fin de l’insouciance » et préparant les Français à des « efforts » et des « sacrifices » au cours des prochains mois.

Les Français avaient déjà le message en tête. Selon une étude coordonnée par le think tank Destin commun, ils ne cachent pas non plus leur pessimisme face au cocktail composé de la guerre en Ukraine et de ses conséquences (retour de la guerre, hausses des prix, craintes de pénurie d’énergie) et de l’accélération du dérèglement climatique, comme l’ont montré les incendies record de l’été.

La hausse des prix est particulièrement mise en avant. 85 % des personnes interrogées (selon l’étude menée par Yougov) se déclarent inquiètes de son impact, alors que 57 % évoquent des difficultés pour y faire face. Il y a aussi le sentiment que l’inflation va durer, puisque 41 % des personnes interrogées estiment « ne pas être sûres qu’elle se terminera un jour ».

« Il y a chez les Français un sentiment de ne pas voir le bout du tunnel, avec les crises qui s’enchaînent depuis le Covid », note Laurence de Nervaux, directrice de Destin Commun.

Sans surprise, les perspectives sur le climat social s’assombrissent. Deux personnes interrogées sur trois anticipent des grèves de grande ampleur dans les prochaines semaines, voire des troubles à l’ordre public à l’image du mouvement des « gilets jaunes » au cours de l’hiver 2018-2019. Ce mouvement continue d’exister dans les esprits des Français : 40 % se déclarent favorables à sa reprise.

« Si le soutien aux « gilets jaunes » a toujours été relativement important, il pourrait potentiellement bénéficier d’un renfort parmi de vastes catégories de la population dans le cadre d’une reprise du mouvement », écrit Destin commun.

Une des clés de cette tension sociale réside dans l’incompréhension des raisons de la hausse des prix, dont le déclin n’est pas attendu avant l’année prochaine , selon le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. Deux Français sur trois ont le sentiment de ne pas comprendre les raisons de la hausse des prix, dont un tiers qui estime ne pas les comprendre du tout. Cette incompréhension est une spécificité française par rapport à des pays comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, où l’inflation est beaucoup plus forte.

Les raisons de cette incompréhension sont multiples, entre une défiance à l’encontre de la classe politique, le manque de pédagogie du gouvernement ou encore le rôle des médias. Cette incompréhension est beaucoup plus forte chez ceux qui se déclarent en difficulté pour faire face à la hausse des prix.

Enfin, elle nourrit des thèses proches du complotisme, puisque près d’un Français sur deux (46 %) estime que l’augmentation des prix du pétrole et du gaz fait partie d’un plan du gouvernement pour forcer le pays à passer aux énergies renouvelables !

Si la guerre de la Russie en Ukraine arrive en tête des explications à cette hausse des prix, deux autres explications arrivent juste derrière : la politique du gouvernement et les entreprises de l’énergie. « Les Français désignent la Russie mais pointent aussi le gouvernement. C’est une lecture politique de la crise. Par principe, l’exécutif est responsable de tous les maux », ajoute Laurence de Nervaux. Ce sentiment est bien évidemment plus massivement partagé chez les électeurs de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon.

Société-Les crises dans l’histoire

Société-Les crises dans l’histoire

 

 

 

Aux yeux des contemporains, chaque époque présente des traits exceptionnels. Qu’en est-il en regard de l’Histoire ? Cette impression doit être relativisée par l’existence de cycles qui résultent d’une succession de crises, dont l’issue dépend de la capacité de résilience sociale. par André Yché dans la Tribune.  

 

La conception antique de la vie, inspirée par l’observation de la Nature et, fut-elle approximative, du cosmos, est fondamentalement cyclique. C’est évidemment le cas de l’existence individuelle : naissance, croissance, maturité, vieillesse et mort ; mais aussi de la vie sociale, avec le mythe de l’âge d’or et de l’éternel retour. Thucydide présente, à travers les épisodes de la guerre du Péloponnèse, une conception cyclique de l’Histoire. Aristote et surtout Platon pensent la politique à travers une succession invariable de régimes : anarchie, aristocratie, monarchie, tyrannie, démocratie… anarchie, etc. Il est clair que le panthéisme antique pèse considérablement sur les esprits, conduisant à la répétition intemporelle des actes sacrés, en réponse aux manifestations de la Nature.

Tout change avec le christianisme qui souligne et accentue l’héritage hébraïque de l’idée de progrès ; au Peuple élu, confronté à la disette et aux nuées de sauterelles, les prophètes font miroiter un avenir meilleur. Moïse le guide vers la Terre Promise à Abraham et, depuis, l’œuvre de Jean Chrysostome inspire durablement la théologie pastorale chrétienne.

Avec les Lumières, cette filiation traditionnelle est, sinon rompue, du moins intermédiée : l’idée de progrès découle, avec Descartes, du règne de la Raison. Ce n’est plus la théologie, mais l’anthropologie qui dessine une histoire linéaire et progressiste.

La Révolution française au XVIIIe siècle, couplée à la proclamation de l’Indépendance américaine, ont pour effet de promouvoir l’idéal républicain en tant qu’avenir indépassable de l’humanité, tandis que le scientisme d’Auguste Comte théorise la réalité pratique du progrès. Avec Pasteur, la biologie microbienne réalise une avancée comparable à celle opérée par Villermé en matière d’épidémiologie sociale, quelques décennies plus tôt. Bref, le progrès est tangible, au quotidien, et l’Histoire est devenue linéaire.

Bien sûr, il est un domaine dans lequel le cycle, non seulement perdure, mais s’impose au centre des réflexions savantes : c’est celui de l’économie, où alternent périodes d’extension et de crise. De Juglar à Kondratiev, de Tinbergen à Samuelson, les théories succèdent aux évènements. Sans remonter à la faillite de l’Union Générale en 1882 ni à celle de la banque Baring quelques années plus tard, c’est la Crise de 1929 qui illustre le caractère cyclique de l’économie et suscite les travaux de Keynes sur la régulation publique des marchés, radicalement contestés par Hayek, puis par les « Chicago Boys » de Milton Friedman. Et pourtant, force est de constater qu’à travers une série de « bulles spéculatives », les dispositifs de « lissage » démontrent une efficacité croissante que la crise majeure des « subprimes », à la fin de la première décennie de ce siècle, ne dément pas. En réalité, jusqu’à nos jours, l’impact de cette succession de cycles économiques, plus ou moins bien gérés, s’est trouvé amorti car leur enchaînement s’inscrivait dans un « trend haussier ». Avec le tassement progressif de la croissance en moyenne période, c’est l’existence même de ce « trend » qui est remise en cause et, par voie de conséquence, l’impact de la phase baissière du cycle qui s’en trouve réévalué.

Et pourtant, la foi dans le progrès, tout au long du XXe siècle, n’a cessé de régresser. Le phénomène le plus grave est moral : l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, entre peuples européens, la révélation des camps nazis, puis du goulag, les génocides biafrais, cambodgien et rwandais, de même que la pratique de la « purification ethnique » dans l’ex-Yougoslavie, au cœur de l’Europe, mettent à mal l’idée du progrès moral universel, tiré par le progrès technique, qui a produit le Zyclon B, et l’arme atomique. Aux marches de la Russie, le délabrement de l’Ex-empire soviétique produit les tensions et les conflits qui ont suivi la chute de tous les empires précédents : Ottoman, Austro-Hongrois…

C’est dans ce contexte que survient une crise sanitaire, inéluctablement suivie d’une crise économique qui ne peut qu’engendrer à court terme et peut-être au-delà, des reculs significatifs et durables dans divers domaines, et notamment celui de la croissance et du pouvoir d’achat.

Alors que l’ère du progrès linéaire est sur le point de se clore, celle des cycles revient sur le devant de la scène. Enfin, avec le retour du cycle, c’est aussi celui des panthéismes qui s’annonce, notamment à travers certains courants de l’écologie politique qui, à partir de constats scientifiquement peu contestables, érigent les conclusions d’une pensée radicale en autant d’« impératifs catégoriques ».

Le monde était entré dans le XXe siècle en 1914. C’est peut-être en ce moment que nous nous préparons à inaugurer véritablement le siècle suivant, à l’aube du troisième millénaire.

Crises

Un regard, même superficiel, porté sur la succession des crises majeures qui ont émaillé l’Histoire, incite à tirer quelques enseignements quant aux effets de moyen et long termes qu’elles ont engendrés et qui, pour certains d’entre eux, reflètent constance et continuité.

D’abord, viennent les crises épidémiques et alimentaires, les deux étroitement combinées sans que l’on sache bien analyser des liens de causalité, souvent réciproques et toujours complexes.

L’Empire romain est ébranlé, notamment, par la peste dite « antonine », qui sévit de 165 à 190 et qui assombrit le règne de Marc Aurèle, puis celui de Commode. Elle trouve son origine en Mésopotamie, non loin de la capitale perse, Ctésiphon, où manœuvrent les légions qui la propagent jusqu’au Norique, dans l’actuelle Autriche. Le bilan démographique laisse supposer une dépopulation de l’ordre de 10%, jusqu’à 15% dans les zones fortement urbanisées. Soixante ans plus tard, c’est la peste de Cyprien qui sévit et qui ravage l’Afrique du Nord et l’Europe, en commençant par la Sicile. Enfin, à partir de 540 et pendant plus de vingt-cinq ans, c’est la terrible peste de Justinien qui décime les armées byzantines en campagne en Italie et met un terme au grandiose projet de réunification de l’Empire romain. Le cours de l’Histoire mondiale s’en trouve changé.

Du fléau de Dieu frappant les Hommes, plusieurs effets résultent invariablement : les portes, partout, se referment ; les villes se claquemurent ; le commerce cesse tandis que les campagnes militaires s’interrompent. L’humanité se fragmente, la société se féodalise.

Simultanément, le pouvoir politique s’appesantit : les mesures administratives tombent, pour sanctionner la spéculation, réquisitionner les réserves de céréales, réglementer la consommation d’eau et de blé, interdire les exportations alimentaires, car la disette arrive avec l’épidémie. Enfin, l’emprise religieuse s’affirme sur toutes les classes sociales : les processions se multiplient et les bûchers flambent.

La démographie vacille : entre un quart et un tiers de la population disparaît ; Constantinople perd la moitié de ses habitants ; l’exode urbain devant la diffusion de l’épidémie facilitée par la promiscuité s’accélère, parmi les classes aisées. C’est le grand médecin de ces sombres époques, Gallien, qui établit la seule médication appropriée : « Pars vite, marche droit et longtemps, ne reviens que le plus tard possible. »

Après la grande peste du XIVe siècle, qui s’étend sur plusieurs décennies, une constante apparaît : c’est toujours le commerce entre Orient et Occident, par « les routes de la soie », qui véhicule toutes les épidémies, via la mer Noire, l’Ethiopie, l’Arabie, les ports méditerranéens. La Provence, la vallée du Rhône sont les couloirs qui la conduisent en Europe, vers la mer du Nord et la Manche. « Le hussard sur le toit » de Jean Giono, porté à l’écran par Jean-Paul Rappeneau, illustre magnifiquement le tragique destin de ces contrées de propagation naturelle.

Enfin, vient la guerre de Trente Ans qui, épuisant les pays et les peuples, abandonne à tous les maux des populations affaiblies par les conflits et les calamités qui les accompagnent : la soldatesque, les sièges, les pillages. Comment ne pas distinguer alors les prémisses de la Grande Guerre, qui ouvre la voie à la « grippe espagnole », autre passager des « routes de la soie », qui quadruple l’impact démographique des combats et passe pourtant inaperçue dans des statistiques qui recouvrent indifféremment les conflits et leurs suites.

En termes d’organisation sociale, un impact prédomine : c’est l’alourdissement de la fiscalité qui pèse sur les classes moyennes, principales contributrices aux dépenses publiques, accélérées par les nécessités de l’action collective. C’est après la Grande Guerre que l’impôt sur le revenu s’intensifie et se généralise, alors que pour faire face aux besoins du ravitaillement, le premier cadre administratif régional, celui des « régions Clémentel », se met en place. Le second conflit mondial confirmera ce mouvement.

In fine, couplage du sanitaire et de l’alimentaire, fort ralentissement, fût-il provisoire, des échanges et retour des frontières, surcroît de réglementation durable, exode urbain, fiscalisation et centralisation accrues n’ont jamais été démenties. Pourquoi en irait-il différemment désormais et sous des formes modernes, pourquoi les conséquences de la crise mondiale échapperaient-elles à la règle intemporelle ? Quels enseignements tirer de cette suite d’évènements historiques ?

Dans le champ médiatique touchant à l’économie, la compétitivité s’est évanouie pour faire place à la résilience. De quoi s’agit-il ? De la capacité d’une société, d’une économie, à redémarrer, à « rebondir » à l’issue d’une grave crise. Comment illustrer, dans l’histoire contemporaine, cette faculté ?

En 1870, la guerre franco-prussienne, devenue franco-allemande par suite des maladresses de Napoléon III, très malade, se termine par une véritable catastrophe : capitulation de l’Empereur à Sedan en septembre 1870, de Bazaine à Metz en octobre de la même année ; en 1871, à l’issue de l’armistice qui signifie l’amputation des provinces de l’Est, plusieurs mois de guerre civile ensanglantent la capitale, l’armée des Versaillais écrasant la Commune sous le regard goguenard des Allemands. Au traité de Versailles, confirmé à Francfort, Bismarck impose des indemnités de guerre colossales, cinq milliards de francs – or, qui financeront le lancement de la sécurité sociale en Allemagne. La France, partiellement occupée, est à genoux.

Et pourtant, le relèvement est presque instantané : un premier emprunt de 2,5 millions de francs – or est souscrit plus de trois fois ; le second, émis à l’international pour le même montant, est souscrit quatorze fois. L’épargne étrangère afflue dans le pays. L’armée allemande évacue le territoire national, tandis que les lois militaires (Ney, etc.) réorganisent, à partir de 1882, les armées de la République en constituant les régions militaires. Conquêtes coloniales, expositions universelles se succèdent, tandis que les échanges internationaux atteignent, en 1913, un niveau qui ne sera égalé qu’en 1970.

Quel est le ressort de ce formidable rebond ? C’est la profonde modernisation du pays engagé, depuis 1850, par le Second Empire libéral, ouvert aux idées sociales et au Saint-Simonisme ; le secteur bancaire, l’industrie et l’exploitation minière, les chemins de fer se développent rapidement, tandis que les villes se transforment et les grands magasins apparaissent : c’est l’ère des Frères Pereire, de Ferdinand de Lesseps, de Boucicaut et de Prosper Enfantin.

Sur le plan international, Guillaume II contribue puissamment, par sa morgue, à sortir la France de son isolement ; déjà Bismarck avait fini par indisposer Albion…

Au cœur de cette résilience : la banque, les transports, la distribution et surtout l’urbanisme et le bâtiment. L’État a accompagné, rassuré… mais c’est l’économie qui a rebondi, en même temps que la société.

Toutes les leçons de l’Histoire et la liste des ingrédients de la résilience sont là : l’État doit gérer la crise, mais c’est aux entreprises d’assurer l’après-crise et à la société dans son ensemble de relever la tête, ce qu’elle fait volontiers : après la défaite, le recueillement, vient la libération… La Belle Epoque !

Toute la question réside dans l’identification des ressorts de ce nouveau rebond : l’abondance d’épargne, les grands projets d’infrastructures (enfin !), l’urbanisme. Le Crédit Foncier, acteur essentiel de la transformation de l’urbanisme de la France à partir de 1854 n’existe plus. Pour la modernisation du pays, il reste la Caisse des Dépôts et sa projection territoriale, la Banque des Territoires. Tout espoir n’est donc pas perdu.

Les crises dans l’histoire

Les crises dans l’histoire

 

 

 

Aux yeux des contemporains, chaque époque présente des traits exceptionnels. Qu’en est-il en regard de l’Histoire ? Cette impression doit être relativisée par l’existence de cycles qui résultent d’une succession de crises, dont l’issue dépend de la capacité de résilience sociale. par André Yché dans la Tribune.  

 

La conception antique de la vie, inspirée par l’observation de la Nature et, fut-elle approximative, du cosmos, est fondamentalement cyclique. C’est évidemment le cas de l’existence individuelle : naissance, croissance, maturité, vieillesse et mort ; mais aussi de la vie sociale, avec le mythe de l’âge d’or et de l’éternel retour. Thucydide présente, à travers les épisodes de la guerre du Péloponnèse, une conception cyclique de l’Histoire. Aristote et surtout Platon pensent la politique à travers une succession invariable de régimes : anarchie, aristocratie, monarchie, tyrannie, démocratie… anarchie, etc. Il est clair que le panthéisme antique pèse considérablement sur les esprits, conduisant à la répétition intemporelle des actes sacrés, en réponse aux manifestations de la Nature.

Tout change avec le christianisme qui souligne et accentue l’héritage hébraïque de l’idée de progrès ; au Peuple élu, confronté à la disette et aux nuées de sauterelles, les prophètes font miroiter un avenir meilleur. Moïse le guide vers la Terre Promise à Abraham et, depuis, l’œuvre de Jean Chrysostome inspire durablement la théologie pastorale chrétienne.

Avec les Lumières, cette filiation traditionnelle est, sinon rompue, du moins intermédiée : l’idée de progrès découle, avec Descartes, du règne de la Raison. Ce n’est plus la théologie, mais l’anthropologie qui dessine une histoire linéaire et progressiste.

La Révolution française au XVIIIe siècle, couplée à la proclamation de l’Indépendance américaine, ont pour effet de promouvoir l’idéal républicain en tant qu’avenir indépassable de l’humanité, tandis que le scientisme d’Auguste Comte théorise la réalité pratique du progrès. Avec Pasteur, la biologie microbienne réalise une avancée comparable à celle opérée par Villermé en matière d’épidémiologie sociale, quelques décennies plus tôt. Bref, le progrès est tangible, au quotidien, et l’Histoire est devenue linéaire.

Bien sûr, il est un domaine dans lequel le cycle, non seulement perdure, mais s’impose au centre des réflexions savantes : c’est celui de l’économie, où alternent périodes d’extension et de crise. De Juglar à Kondratiev, de Tinbergen à Samuelson, les théories succèdent aux évènements. Sans remonter à la faillite de l’Union Générale en 1882 ni à celle de la banque Baring quelques années plus tard, c’est la Crise de 1929 qui illustre le caractère cyclique de l’économie et suscite les travaux de Keynes sur la régulation publique des marchés, radicalement contestés par Hayek, puis par les « Chicago Boys » de Milton Friedman. Et pourtant, force est de constater qu’à travers une série de « bulles spéculatives », les dispositifs de « lissage » démontrent une efficacité croissante que la crise majeure des « subprimes », à la fin de la première décennie de ce siècle, ne dément pas. En réalité, jusqu’à nos jours, l’impact de cette succession de cycles économiques, plus ou moins bien gérés, s’est trouvé amorti car leur enchaînement s’inscrivait dans un « trend haussier ». Avec le tassement progressif de la croissance en moyenne période, c’est l’existence même de ce « trend » qui est remise en cause et, par voie de conséquence, l’impact de la phase baissière du cycle qui s’en trouve réévalué.

Et pourtant, la foi dans le progrès, tout au long du XXe siècle, n’a cessé de régresser. Le phénomène le plus grave est moral : l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, entre peuples européens, la révélation des camps nazis, puis du goulag, les génocides biafrais, cambodgien et rwandais, de même que la pratique de la « purification ethnique » dans l’ex-Yougoslavie, au cœur de l’Europe, mettent à mal l’idée du progrès moral universel, tiré par le progrès technique, qui a produit le Zyclon B, et l’arme atomique. Aux marches de la Russie, le délabrement de l’Ex-empire soviétique produit les tensions et les conflits qui ont suivi la chute de tous les empires précédents : Ottoman, Austro-Hongrois…

C’est dans ce contexte que survient une crise sanitaire, inéluctablement suivie d’une crise économique qui ne peut qu’engendrer à court terme et peut-être au-delà, des reculs significatifs et durables dans divers domaines, et notamment celui de la croissance et du pouvoir d’achat.

Alors que l’ère du progrès linéaire est sur le point de se clore, celle des cycles revient sur le devant de la scène. Enfin, avec le retour du cycle, c’est aussi celui des panthéismes qui s’annonce, notamment à travers certains courants de l’écologie politique qui, à partir de constats scientifiquement peu contestables, érigent les conclusions d’une pensée radicale en autant d’« impératifs catégoriques ».

Le monde était entré dans le XXe siècle en 1914. C’est peut-être en ce moment que nous nous préparons à inaugurer véritablement le siècle suivant, à l’aube du troisième millénaire.

Crises

Un regard, même superficiel, porté sur la succession des crises majeures qui ont émaillé l’Histoire, incite à tirer quelques enseignements quant aux effets de moyen et long termes qu’elles ont engendrés et qui, pour certains d’entre eux, reflètent constance et continuité.

D’abord, viennent les crises épidémiques et alimentaires, les deux étroitement combinées sans que l’on sache bien analyser des liens de causalité, souvent réciproques et toujours complexes.

L’Empire romain est ébranlé, notamment, par la peste dite « antonine », qui sévit de 165 à 190 et qui assombrit le règne de Marc Aurèle, puis celui de Commode. Elle trouve son origine en Mésopotamie, non loin de la capitale perse, Ctésiphon, où manœuvrent les légions qui la propagent jusqu’au Norique, dans l’actuelle Autriche. Le bilan démographique laisse supposer une dépopulation de l’ordre de 10%, jusqu’à 15% dans les zones fortement urbanisées. Soixante ans plus tard, c’est la peste de Cyprien qui sévit et qui ravage l’Afrique du Nord et l’Europe, en commençant par la Sicile. Enfin, à partir de 540 et pendant plus de vingt-cinq ans, c’est la terrible peste de Justinien qui décime les armées byzantines en campagne en Italie et met un terme au grandiose projet de réunification de l’Empire romain. Le cours de l’Histoire mondiale s’en trouve changé.

Du fléau de Dieu frappant les Hommes, plusieurs effets résultent invariablement : les portes, partout, se referment ; les villes se claquemurent ; le commerce cesse tandis que les campagnes militaires s’interrompent. L’humanité se fragmente, la société se féodalise.

Simultanément, le pouvoir politique s’appesantit : les mesures administratives tombent, pour sanctionner la spéculation, réquisitionner les réserves de céréales, réglementer la consommation d’eau et de blé, interdire les exportations alimentaires, car la disette arrive avec l’épidémie. Enfin, l’emprise religieuse s’affirme sur toutes les classes sociales : les processions se multiplient et les bûchers flambent.

La démographie vacille : entre un quart et un tiers de la population disparaît ; Constantinople perd la moitié de ses habitants ; l’exode urbain devant la diffusion de l’épidémie facilitée par la promiscuité s’accélère, parmi les classes aisées. C’est le grand médecin de ces sombres époques, Gallien, qui établit la seule médication appropriée : « Pars vite, marche droit et longtemps, ne reviens que le plus tard possible. »

Après la grande peste du XIVe siècle, qui s’étend sur plusieurs décennies, une constante apparaît : c’est toujours le commerce entre Orient et Occident, par « les routes de la soie », qui véhicule toutes les épidémies, via la mer Noire, l’Ethiopie, l’Arabie, les ports méditerranéens. La Provence, la vallée du Rhône sont les couloirs qui la conduisent en Europe, vers la mer du Nord et la Manche. « Le hussard sur le toit » de Jean Giono, porté à l’écran par Jean-Paul Rappeneau, illustre magnifiquement le tragique destin de ces contrées de propagation naturelle.

Enfin, vient la guerre de Trente Ans qui, épuisant les pays et les peuples, abandonne à tous les maux des populations affaiblies par les conflits et les calamités qui les accompagnent : la soldatesque, les sièges, les pillages. Comment ne pas distinguer alors les prémisses de la Grande Guerre, qui ouvre la voie à la « grippe espagnole », autre passager des « routes de la soie », qui quadruple l’impact démographique des combats et passe pourtant inaperçue dans des statistiques qui recouvrent indifféremment les conflits et leurs suites.

En termes d’organisation sociale, un impact prédomine : c’est l’alourdissement de la fiscalité qui pèse sur les classes moyennes, principales contributrices aux dépenses publiques, accélérées par les nécessités de l’action collective. C’est après la Grande Guerre que l’impôt sur le revenu s’intensifie et se généralise, alors que pour faire face aux besoins du ravitaillement, le premier cadre administratif régional, celui des « régions Clémentel », se met en place. Le second conflit mondial confirmera ce mouvement.

In fine, couplage du sanitaire et de l’alimentaire, fort ralentissement, fût-il provisoire, des échanges et retour des frontières, surcroît de réglementation durable, exode urbain, fiscalisation et centralisation accrues n’ont jamais été démenties. Pourquoi en irait-il différemment désormais et sous des formes modernes, pourquoi les conséquences de la crise mondiale échapperaient-elles à la règle intemporelle ? Quels enseignements tirer de cette suite d’évènements historiques ?

Dans le champ médiatique touchant à l’économie, la compétitivité s’est évanouie pour faire place à la résilience. De quoi s’agit-il ? De la capacité d’une société, d’une économie, à redémarrer, à « rebondir » à l’issue d’une grave crise. Comment illustrer, dans l’histoire contemporaine, cette faculté ?

En 1870, la guerre franco-prussienne, devenue franco-allemande par suite des maladresses de Napoléon III, très malade, se termine par une véritable catastrophe : capitulation de l’Empereur à Sedan en septembre 1870, de Bazaine à Metz en octobre de la même année ; en 1871, à l’issue de l’armistice qui signifie l’amputation des provinces de l’Est, plusieurs mois de guerre civile ensanglantent la capitale, l’armée des Versaillais écrasant la Commune sous le regard goguenard des Allemands. Au traité de Versailles, confirmé à Francfort, Bismarck impose des indemnités de guerre colossales, cinq milliards de francs – or, qui financeront le lancement de la sécurité sociale en Allemagne. La France, partiellement occupée, est à genoux.

Et pourtant, le relèvement est presque instantané : un premier emprunt de 2,5 millions de francs – or est souscrit plus de trois fois ; le second, émis à l’international pour le même montant, est souscrit quatorze fois. L’épargne étrangère afflue dans le pays. L’armée allemande évacue le territoire national, tandis que les lois militaires (Ney, etc.) réorganisent, à partir de 1882, les armées de la République en constituant les régions militaires. Conquêtes coloniales, expositions universelles se succèdent, tandis que les échanges internationaux atteignent, en 1913, un niveau qui ne sera égalé qu’en 1970.

Quel est le ressort de ce formidable rebond ? C’est la profonde modernisation du pays engagé, depuis 1850, par le Second Empire libéral, ouvert aux idées sociales et au Saint-Simonisme ; le secteur bancaire, l’industrie et l’exploitation minière, les chemins de fer se développent rapidement, tandis que les villes se transforment et les grands magasins apparaissent : c’est l’ère des Frères Pereire, de Ferdinand de Lesseps, de Boucicaut et de Prosper Enfantin.

Sur le plan international, Guillaume II contribue puissamment, par sa morgue, à sortir la France de son isolement ; déjà Bismarck avait fini par indisposer Albion…

Au cœur de cette résilience : la banque, les transports, la distribution et surtout l’urbanisme et le bâtiment. L’État a accompagné, rassuré… mais c’est l’économie qui a rebondi, en même temps que la société.

Toutes les leçons de l’Histoire et la liste des ingrédients de la résilience sont là : l’État doit gérer la crise, mais c’est aux entreprises d’assurer l’après-crise et à la société dans son ensemble de relever la tête, ce qu’elle fait volontiers : après la défaite, le recueillement, vient la libération… La Belle Epoque !

Toute la question réside dans l’identification des ressorts de ce nouveau rebond : l’abondance d’épargne, les grands projets d’infrastructures (enfin !), l’urbanisme. Le Crédit Foncier, acteur essentiel de la transformation de l’urbanisme de la France à partir de 1854 n’existe plus. Pour la modernisation du pays, il reste la Caisse des Dépôts et sa projection territoriale, la Banque des Territoires. Tout espoir n’est donc pas perdu.

Société-Les crises dans l’histoire

Les crises dans l’histoire

 

 

 

Aux yeux des contemporains, chaque époque présente des traits exceptionnels. Qu’en est-il en regard de l’Histoire ? Cette impression doit être relativisée par l’existence de cycles qui résultent d’une succession de crises, dont l’issue dépend de la capacité de résilience sociale. par André Yché dans la Tribune.  

 

La conception antique de la vie, inspirée par l’observation de la Nature et, fut-elle approximative, du cosmos, est fondamentalement cyclique. C’est évidemment le cas de l’existence individuelle : naissance, croissance, maturité, vieillesse et mort ; mais aussi de la vie sociale, avec le mythe de l’âge d’or et de l’éternel retour. Thucydide présente, à travers les épisodes de la guerre du Péloponnèse, une conception cyclique de l’Histoire. Aristote et surtout Platon pensent la politique à travers une succession invariable de régimes : anarchie, aristocratie, monarchie, tyrannie, démocratie… anarchie, etc. Il est clair que le panthéisme antique pèse considérablement sur les esprits, conduisant à la répétition intemporelle des actes sacrés, en réponse aux manifestations de la Nature.

Tout change avec le christianisme qui souligne et accentue l’héritage hébraïque de l’idée de progrès ; au Peuple élu, confronté à la disette et aux nuées de sauterelles, les prophètes font miroiter un avenir meilleur. Moïse le guide vers la Terre Promise à Abraham et, depuis, l’œuvre de Jean Chrysostome inspire durablement la théologie pastorale chrétienne.

Avec les Lumières, cette filiation traditionnelle est, sinon rompue, du moins intermédiée : l’idée de progrès découle, avec Descartes, du règne de la Raison. Ce n’est plus la théologie, mais l’anthropologie qui dessine une histoire linéaire et progressiste.

La Révolution française au XVIIIe siècle, couplée à la proclamation de l’Indépendance américaine, ont pour effet de promouvoir l’idéal républicain en tant qu’avenir indépassable de l’humanité, tandis que le scientisme d’Auguste Comte théorise la réalité pratique du progrès. Avec Pasteur, la biologie microbienne réalise une avancée comparable à celle opérée par Villermé en matière d’épidémiologie sociale, quelques décennies plus tôt. Bref, le progrès est tangible, au quotidien, et l’Histoire est devenue linéaire.

Bien sûr, il est un domaine dans lequel le cycle, non seulement perdure, mais s’impose au centre des réflexions savantes : c’est celui de l’économie, où alternent périodes d’extension et de crise. De Juglar à Kondratiev, de Tinbergen à Samuelson, les théories succèdent aux évènements. Sans remonter à la faillite de l’Union Générale en 1882 ni à celle de la banque Baring quelques années plus tard, c’est la Crise de 1929 qui illustre le caractère cyclique de l’économie et suscite les travaux de Keynes sur la régulation publique des marchés, radicalement contestés par Hayek, puis par les « Chicago Boys » de Milton Friedman. Et pourtant, force est de constater qu’à travers une série de « bulles spéculatives », les dispositifs de « lissage » démontrent une efficacité croissante que la crise majeure des « subprimes », à la fin de la première décennie de ce siècle, ne dément pas. En réalité, jusqu’à nos jours, l’impact de cette succession de cycles économiques, plus ou moins bien gérés, s’est trouvé amorti car leur enchaînement s’inscrivait dans un « trend haussier ». Avec le tassement progressif de la croissance en moyenne période, c’est l’existence même de ce « trend » qui est remise en cause et, par voie de conséquence, l’impact de la phase baissière du cycle qui s’en trouve réévalué.

Et pourtant, la foi dans le progrès, tout au long du XXe siècle, n’a cessé de régresser. Le phénomène le plus grave est moral : l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, entre peuples européens, la révélation des camps nazis, puis du goulag, les génocides biafrais, cambodgien et rwandais, de même que la pratique de la « purification ethnique » dans l’ex-Yougoslavie, au cœur de l’Europe, mettent à mal l’idée du progrès moral universel, tiré par le progrès technique, qui a produit le Zyclon B, et l’arme atomique. Aux marches de la Russie, le délabrement de l’Ex-empire soviétique produit les tensions et les conflits qui ont suivi la chute de tous les empires précédents : Ottoman, Austro-Hongrois…

C’est dans ce contexte que survient une crise sanitaire, inéluctablement suivie d’une crise économique qui ne peut qu’engendrer à court terme et peut-être au-delà, des reculs significatifs et durables dans divers domaines, et notamment celui de la croissance et du pouvoir d’achat.

Alors que l’ère du progrès linéaire est sur le point de se clore, celle des cycles revient sur le devant de la scène. Enfin, avec le retour du cycle, c’est aussi celui des panthéismes qui s’annonce, notamment à travers certains courants de l’écologie politique qui, à partir de constats scientifiquement peu contestables, érigent les conclusions d’une pensée radicale en autant d’« impératifs catégoriques ».

Le monde était entré dans le XXe siècle en 1914. C’est peut-être en ce moment que nous nous préparons à inaugurer véritablement le siècle suivant, à l’aube du troisième millénaire.

Crises

Un regard, même superficiel, porté sur la succession des crises majeures qui ont émaillé l’Histoire, incite à tirer quelques enseignements quant aux effets de moyen et long termes qu’elles ont engendrés et qui, pour certains d’entre eux, reflètent constance et continuité.

D’abord, viennent les crises épidémiques et alimentaires, les deux étroitement combinées sans que l’on sache bien analyser des liens de causalité, souvent réciproques et toujours complexes.

L’Empire romain est ébranlé, notamment, par la peste dite « antonine », qui sévit de 165 à 190 et qui assombrit le règne de Marc Aurèle, puis celui de Commode. Elle trouve son origine en Mésopotamie, non loin de la capitale perse, Ctésiphon, où manœuvrent les légions qui la propagent jusqu’au Norique, dans l’actuelle Autriche. Le bilan démographique laisse supposer une dépopulation de l’ordre de 10%, jusqu’à 15% dans les zones fortement urbanisées. Soixante ans plus tard, c’est la peste de Cyprien qui sévit et qui ravage l’Afrique du Nord et l’Europe, en commençant par la Sicile. Enfin, à partir de 540 et pendant plus de vingt-cinq ans, c’est la terrible peste de Justinien qui décime les armées byzantines en campagne en Italie et met un terme au grandiose projet de réunification de l’Empire romain. Le cours de l’Histoire mondiale s’en trouve changé.

Du fléau de Dieu frappant les Hommes, plusieurs effets résultent invariablement : les portes, partout, se referment ; les villes se claquemurent ; le commerce cesse tandis que les campagnes militaires s’interrompent. L’humanité se fragmente, la société se féodalise.

Simultanément, le pouvoir politique s’appesantit : les mesures administratives tombent, pour sanctionner la spéculation, réquisitionner les réserves de céréales, réglementer la consommation d’eau et de blé, interdire les exportations alimentaires, car la disette arrive avec l’épidémie. Enfin, l’emprise religieuse s’affirme sur toutes les classes sociales : les processions se multiplient et les bûchers flambent.

La démographie vacille : entre un quart et un tiers de la population disparaît ; Constantinople perd la moitié de ses habitants ; l’exode urbain devant la diffusion de l’épidémie facilitée par la promiscuité s’accélère, parmi les classes aisées. C’est le grand médecin de ces sombres époques, Gallien, qui établit la seule médication appropriée : « Pars vite, marche droit et longtemps, ne reviens que le plus tard possible. »

Après la grande peste du XIVe siècle, qui s’étend sur plusieurs décennies, une constante apparaît : c’est toujours le commerce entre Orient et Occident, par « les routes de la soie », qui véhicule toutes les épidémies, via la mer Noire, l’Ethiopie, l’Arabie, les ports méditerranéens. La Provence, la vallée du Rhône sont les couloirs qui la conduisent en Europe, vers la mer du Nord et la Manche. « Le hussard sur le toit » de Jean Giono, porté à l’écran par Jean-Paul Rappeneau, illustre magnifiquement le tragique destin de ces contrées de propagation naturelle.

Enfin, vient la guerre de Trente Ans qui, épuisant les pays et les peuples, abandonne à tous les maux des populations affaiblies par les conflits et les calamités qui les accompagnent : la soldatesque, les sièges, les pillages. Comment ne pas distinguer alors les prémisses de la Grande Guerre, qui ouvre la voie à la « grippe espagnole », autre passager des « routes de la soie », qui quadruple l’impact démographique des combats et passe pourtant inaperçue dans des statistiques qui recouvrent indifféremment les conflits et leurs suites.

En termes d’organisation sociale, un impact prédomine : c’est l’alourdissement de la fiscalité qui pèse sur les classes moyennes, principales contributrices aux dépenses publiques, accélérées par les nécessités de l’action collective. C’est après la Grande Guerre que l’impôt sur le revenu s’intensifie et se généralise, alors que pour faire face aux besoins du ravitaillement, le premier cadre administratif régional, celui des « régions Clémentel », se met en place. Le second conflit mondial confirmera ce mouvement.

In fine, couplage du sanitaire et de l’alimentaire, fort ralentissement, fût-il provisoire, des échanges et retour des frontières, surcroît de réglementation durable, exode urbain, fiscalisation et centralisation accrues n’ont jamais été démenties. Pourquoi en irait-il différemment désormais et sous des formes modernes, pourquoi les conséquences de la crise mondiale échapperaient-elles à la règle intemporelle ? Quels enseignements tirer de cette suite d’évènements historiques ?

Dans le champ médiatique touchant à l’économie, la compétitivité s’est évanouie pour faire place à la résilience. De quoi s’agit-il ? De la capacité d’une société, d’une économie, à redémarrer, à « rebondir » à l’issue d’une grave crise. Comment illustrer, dans l’histoire contemporaine, cette faculté ?

En 1870, la guerre franco-prussienne, devenue franco-allemande par suite des maladresses de Napoléon III, très malade, se termine par une véritable catastrophe : capitulation de l’Empereur à Sedan en septembre 1870, de Bazaine à Metz en octobre de la même année ; en 1871, à l’issue de l’armistice qui signifie l’amputation des provinces de l’Est, plusieurs mois de guerre civile ensanglantent la capitale, l’armée des Versaillais écrasant la Commune sous le regard goguenard des Allemands. Au traité de Versailles, confirmé à Francfort, Bismarck impose des indemnités de guerre colossales, cinq milliards de francs – or, qui financeront le lancement de la sécurité sociale en Allemagne. La France, partiellement occupée, est à genoux.

Et pourtant, le relèvement est presque instantané : un premier emprunt de 2,5 millions de francs – or est souscrit plus de trois fois ; le second, émis à l’international pour le même montant, est souscrit quatorze fois. L’épargne étrangère afflue dans le pays. L’armée allemande évacue le territoire national, tandis que les lois militaires (Ney, etc.) réorganisent, à partir de 1882, les armées de la République en constituant les régions militaires. Conquêtes coloniales, expositions universelles se succèdent, tandis que les échanges internationaux atteignent, en 1913, un niveau qui ne sera égalé qu’en 1970.

Quel est le ressort de ce formidable rebond ? C’est la profonde modernisation du pays engagé, depuis 1850, par le Second Empire libéral, ouvert aux idées sociales et au Saint-Simonisme ; le secteur bancaire, l’industrie et l’exploitation minière, les chemins de fer se développent rapidement, tandis que les villes se transforment et les grands magasins apparaissent : c’est l’ère des Frères Pereire, de Ferdinand de Lesseps, de Boucicaut et de Prosper Enfantin.

Sur le plan international, Guillaume II contribue puissamment, par sa morgue, à sortir la France de son isolement ; déjà Bismarck avait fini par indisposer Albion…

Au cœur de cette résilience : la banque, les transports, la distribution et surtout l’urbanisme et le bâtiment. L’État a accompagné, rassuré… mais c’est l’économie qui a rebondi, en même temps que la société.

Toutes les leçons de l’Histoire et la liste des ingrédients de la résilience sont là : l’État doit gérer la crise, mais c’est aux entreprises d’assurer l’après-crise et à la société dans son ensemble de relever la tête, ce qu’elle fait volontiers : après la défaite, le recueillement, vient la libération… La Belle Epoque !

Toute la question réside dans l’identification des ressorts de ce nouveau rebond : l’abondance d’épargne, les grands projets d’infrastructures (enfin !), l’urbanisme. Le Crédit Foncier, acteur essentiel de la transformation de l’urbanisme de la France à partir de 1854 n’existe plus. Pour la modernisation du pays, il reste la Caisse des Dépôts et sa projection territoriale, la Banque des Territoires. Tout espoir n’est donc pas perdu.

André Yché

L’OMC, pour quoi faire face aux crises ?

L’OMC, pour quoi faire face aux crises ? 

 

 

L’Organisation mondiale du commerce, réunie du 12 au 17 juin, paralysée par le retour des souverainetés économiques, tente de trouver une nouvelle légitimité dans la résolution des crises sanitaire, alimentaire et environnementale, observe Julien Bouissou, dans Le Monde.

 

Une tribune pas vraiment convaincante à propos d’une mutation de l’organisation mondiale du commerce d’une part devant l’ampleur des crises , d’autre part devant la multiplication des accords commerciaux entre pays ou groupe de pays .Par ailleurs voit mal l’OMC, championne de la mondialisation neo-libérale, passer à un rôle de régulateur prenant en compte la transition énergétique et la régulation des ressources alimentaires. NDLR

 

L’Organisation mondiale du commerce (OMC) se cherche une nouvelle identité qui ne se résume pas à éliminer les barrières douanières ou à régler les litiges commerciaux entre pays. La douzième conférence ministérielle, qui s’est achevée à Genève vendredi 17 juin, a été l’occasion pour l’OMC de conclure quelques accords dans les domaines de la pêche ou des brevets. Mais cette réunion a surtout été le moment de se montrer indispensable dans la résolution des crises qui secouent la planète, de la protection de la biodiversité à la sécurité alimentaire.

Dans son long discours de clôture, la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, n’a pas prononcé une seule fois les mots « droits de douane », n’a rien dit sur les perturbations des chaînes d’approvisionnement ou sur la flambée des prix du transport maritime. En revanche, elle a assuré que l’OMC pouvait traiter des questions relatives aux « biens communs », avant de se féliciter d’avoir signé « un accord axé sur la durabilité environnementale », puis de conclure que le commerce « faisait partie de la solution de notre temps ».

De fait, la réponse à la crise alimentaire se trouve en partie dans le commerce, en maintenant par exemple l’approvisionnement en blé dans les pays importateurs, malgré la guerre en Ukraine et le blocus de la mer Noire, ou en dissuadant les Etats d’imposer des restrictions à leurs exportations. Grâce à un accord qui vient d’être signé à Genève, le Programme alimentaire mondial (PAM) sera exonéré de ces restrictions et pourra acheter des matières premières agricoles dans tous les pays.

Si, comme le redoutent les experts, les pandémies mondiales seront plus fréquentes, l’OMC a aussi un rôle à jouer dans la facilitation des échanges de matériel médical. L’institution de Genève a négocié un accord, certes fragile et limité, mais qui pourrait servir de modèle lors des prochaines pandémies. Il autorise des pays en développement à fabriquer des vaccins contre le Covid-19, sans l’autorisation des titulaires des brevets, et pour une période limitée de cinq ans.

Enfin, l’OMC a voulu montrer qu’elle pouvait participer à la protection de la biodiversité en éliminant les subventions destinées aux pêcheurs qui surexploitent certaines populations de poissons. L’accord trouvé à Genève se limite toutefois aux espèces déjà menacées.

Le nouveau contexte international oblige l’OMC à changer de raison d’être. Depuis sa création, en janvier 1995, les échanges commerciaux ont doublé de volume et les tarifs douaniers ont baissé en moyenne de 9 %. Cette période d’hypermondialisation, qui a duré jusqu’à la crise financière de 2008 et 2009, s’est traduite par une hausse des échanges, mais aussi par de nombreuses délocalisations et des destructions d’emplois dans les pays riches. Les entreprises multinationales ont tiré avantage d’une main-d’œuvre à bas coût des pays en développement, en tissant des chaînes de valeur complexes – et fragiles – à travers le monde.

Les crises dans l’histoire

Les crises dans l’histoire

 

 

 

Aux yeux des contemporains, chaque époque présente des traits exceptionnels. Qu’en est-il en regard de l’Histoire ? Cette impression doit être relativisée par l’existence de cycles qui résultent d’une succession de crises, dont l’issue dépend de la capacité de résilience sociale. par André Yché dans la Tribune.  

 

La conception antique de la vie, inspirée par l’observation de la Nature et, fut-elle approximative, du cosmos, est fondamentalement cyclique. C’est évidemment le cas de l’existence individuelle : naissance, croissance, maturité, vieillesse et mort ; mais aussi de la vie sociale, avec le mythe de l’âge d’or et de l’éternel retour. Thucydide présente, à travers les épisodes de la guerre du Péloponnèse, une conception cyclique de l’Histoire. Aristote et surtout Platon pensent la politique à travers une succession invariable de régimes : anarchie, aristocratie, monarchie, tyrannie, démocratie… anarchie, etc. Il est clair que le panthéisme antique pèse considérablement sur les esprits, conduisant à la répétition intemporelle des actes sacrés, en réponse aux manifestations de la Nature.

Tout change avec le christianisme qui souligne et accentue l’héritage hébraïque de l’idée de progrès ; au Peuple élu, confronté à la disette et aux nuées de sauterelles, les prophètes font miroiter un avenir meilleur. Moïse le guide vers la Terre Promise à Abraham et, depuis, l’œuvre de Jean Chrysostome inspire durablement la théologie pastorale chrétienne.

Avec les Lumières, cette filiation traditionnelle est, sinon rompue, du moins intermédiée : l’idée de progrès découle, avec Descartes, du règne de la Raison. Ce n’est plus la théologie, mais l’anthropologie qui dessine une histoire linéaire et progressiste.

La Révolution française au XVIIIe siècle, couplée à la proclamation de l’Indépendance américaine, ont pour effet de promouvoir l’idéal républicain en tant qu’avenir indépassable de l’humanité, tandis que le scientisme d’Auguste Comte théorise la réalité pratique du progrès. Avec Pasteur, la biologie microbienne réalise une avancée comparable à celle opérée par Villermé en matière d’épidémiologie sociale, quelques décennies plus tôt. Bref, le progrès est tangible, au quotidien, et l’Histoire est devenue linéaire.

Bien sûr, il est un domaine dans lequel le cycle, non seulement perdure, mais s’impose au centre des réflexions savantes : c’est celui de l’économie, où alternent périodes d’extension et de crise. De Juglar à Kondratiev, de Tinbergen à Samuelson, les théories succèdent aux évènements. Sans remonter à la faillite de l’Union Générale en 1882 ni à celle de la banque Baring quelques années plus tard, c’est la Crise de 1929 qui illustre le caractère cyclique de l’économie et suscite les travaux de Keynes sur la régulation publique des marchés, radicalement contestés par Hayek, puis par les « Chicago Boys » de Milton Friedman. Et pourtant, force est de constater qu’à travers une série de « bulles spéculatives », les dispositifs de « lissage » démontrent une efficacité croissante que la crise majeure des « subprimes », à la fin de la première décennie de ce siècle, ne dément pas. En réalité, jusqu’à nos jours, l’impact de cette succession de cycles économiques, plus ou moins bien gérés, s’est trouvé amorti car leur enchaînement s’inscrivait dans un « trend haussier ». Avec le tassement progressif de la croissance en moyenne période, c’est l’existence même de ce « trend » qui est remise en cause et, par voie de conséquence, l’impact de la phase baissière du cycle qui s’en trouve réévalué.

Et pourtant, la foi dans le progrès, tout au long du XXe siècle, n’a cessé de régresser. Le phénomène le plus grave est moral : l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, entre peuples européens, la révélation des camps nazis, puis du goulag, les génocides biafrais, cambodgien et rwandais, de même que la pratique de la « purification ethnique » dans l’ex-Yougoslavie, au cœur de l’Europe, mettent à mal l’idée du progrès moral universel, tiré par le progrès technique, qui a produit le Zyclon B, et l’arme atomique. Aux marches de la Russie, le délabrement de l’Ex-empire soviétique produit les tensions et les conflits qui ont suivi la chute de tous les empires précédents : Ottoman, Austro-Hongrois…

C’est dans ce contexte que survient une crise sanitaire, inéluctablement suivie d’une crise économique qui ne peut qu’engendrer à court terme et peut-être au-delà, des reculs significatifs et durables dans divers domaines, et notamment celui de la croissance et du pouvoir d’achat.

Alors que l’ère du progrès linéaire est sur le point de se clore, celle des cycles revient sur le devant de la scène. Enfin, avec le retour du cycle, c’est aussi celui des panthéismes qui s’annonce, notamment à travers certains courants de l’écologie politique qui, à partir de constats scientifiquement peu contestables, érigent les conclusions d’une pensée radicale en autant d’« impératifs catégoriques ».

Le monde était entré dans le XXe siècle en 1914. C’est peut-être en ce moment que nous nous préparons à inaugurer véritablement le siècle suivant, à l’aube du troisième millénaire.

Crises

Un regard, même superficiel, porté sur la succession des crises majeures qui ont émaillé l’Histoire, incite à tirer quelques enseignements quant aux effets de moyen et long termes qu’elles ont engendrés et qui, pour certains d’entre eux, reflètent constance et continuité.

D’abord, viennent les crises épidémiques et alimentaires, les deux étroitement combinées sans que l’on sache bien analyser des liens de causalité, souvent réciproques et toujours complexes.

L’Empire romain est ébranlé, notamment, par la peste dite « antonine », qui sévit de 165 à 190 et qui assombrit le règne de Marc Aurèle, puis celui de Commode. Elle trouve son origine en Mésopotamie, non loin de la capitale perse, Ctésiphon, où manœuvrent les légions qui la propagent jusqu’au Norique, dans l’actuelle Autriche. Le bilan démographique laisse supposer une dépopulation de l’ordre de 10%, jusqu’à 15% dans les zones fortement urbanisées. Soixante ans plus tard, c’est la peste de Cyprien qui sévit et qui ravage l’Afrique du Nord et l’Europe, en commençant par la Sicile. Enfin, à partir de 540 et pendant plus de vingt-cinq ans, c’est la terrible peste de Justinien qui décime les armées byzantines en campagne en Italie et met un terme au grandiose projet de réunification de l’Empire romain. Le cours de l’Histoire mondiale s’en trouve changé.

Du fléau de Dieu frappant les Hommes, plusieurs effets résultent invariablement : les portes, partout, se referment ; les villes se claquemurent ; le commerce cesse tandis que les campagnes militaires s’interrompent. L’humanité se fragmente, la société se féodalise.

Simultanément, le pouvoir politique s’appesantit : les mesures administratives tombent, pour sanctionner la spéculation, réquisitionner les réserves de céréales, réglementer la consommation d’eau et de blé, interdire les exportations alimentaires, car la disette arrive avec l’épidémie. Enfin, l’emprise religieuse s’affirme sur toutes les classes sociales : les processions se multiplient et les bûchers flambent.

La démographie vacille : entre un quart et un tiers de la population disparaît ; Constantinople perd la moitié de ses habitants ; l’exode urbain devant la diffusion de l’épidémie facilitée par la promiscuité s’accélère, parmi les classes aisées. C’est le grand médecin de ces sombres époques, Gallien, qui établit la seule médication appropriée : « Pars vite, marche droit et longtemps, ne reviens que le plus tard possible. »

Après la grande peste du XIVe siècle, qui s’étend sur plusieurs décennies, une constante apparaît : c’est toujours le commerce entre Orient et Occident, par « les routes de la soie », qui véhicule toutes les épidémies, via la mer Noire, l’Ethiopie, l’Arabie, les ports méditerranéens. La Provence, la vallée du Rhône sont les couloirs qui la conduisent en Europe, vers la mer du Nord et la Manche. « Le hussard sur le toit » de Jean Giono, porté à l’écran par Jean-Paul Rappeneau, illustre magnifiquement le tragique destin de ces contrées de propagation naturelle.

Enfin, vient la guerre de Trente Ans qui, épuisant les pays et les peuples, abandonne à tous les maux des populations affaiblies par les conflits et les calamités qui les accompagnent : la soldatesque, les sièges, les pillages. Comment ne pas distinguer alors les prémisses de la Grande Guerre, qui ouvre la voie à la « grippe espagnole », autre passager des « routes de la soie », qui quadruple l’impact démographique des combats et passe pourtant inaperçue dans des statistiques qui recouvrent indifféremment les conflits et leurs suites.

En termes d’organisation sociale, un impact prédomine : c’est l’alourdissement de la fiscalité qui pèse sur les classes moyennes, principales contributrices aux dépenses publiques, accélérées par les nécessités de l’action collective. C’est après la Grande Guerre que l’impôt sur le revenu s’intensifie et se généralise, alors que pour faire face aux besoins du ravitaillement, le premier cadre administratif régional, celui des « régions Clémentel », se met en place. Le second conflit mondial confirmera ce mouvement.

In fine, couplage du sanitaire et de l’alimentaire, fort ralentissement, fût-il provisoire, des échanges et retour des frontières, surcroît de réglementation durable, exode urbain, fiscalisation et centralisation accrues n’ont jamais été démenties. Pourquoi en irait-il différemment désormais et sous des formes modernes, pourquoi les conséquences de la crise mondiale échapperaient-elles à la règle intemporelle ? Quels enseignements tirer de cette suite d’évènements historiques ?

Dans le champ médiatique touchant à l’économie, la compétitivité s’est évanouie pour faire place à la résilience. De quoi s’agit-il ? De la capacité d’une société, d’une économie, à redémarrer, à « rebondir » à l’issue d’une grave crise. Comment illustrer, dans l’histoire contemporaine, cette faculté ?

En 1870, la guerre franco-prussienne, devenue franco-allemande par suite des maladresses de Napoléon III, très malade, se termine par une véritable catastrophe : capitulation de l’Empereur à Sedan en septembre 1870, de Bazaine à Metz en octobre de la même année ; en 1871, à l’issue de l’armistice qui signifie l’amputation des provinces de l’Est, plusieurs mois de guerre civile ensanglantent la capitale, l’armée des Versaillais écrasant la Commune sous le regard goguenard des Allemands. Au traité de Versailles, confirmé à Francfort, Bismarck impose des indemnités de guerre colossales, cinq milliards de francs – or, qui financeront le lancement de la sécurité sociale en Allemagne. La France, partiellement occupée, est à genoux.

Et pourtant, le relèvement est presque instantané : un premier emprunt de 2,5 millions de francs – or est souscrit plus de trois fois ; le second, émis à l’international pour le même montant, est souscrit quatorze fois. L’épargne étrangère afflue dans le pays. L’armée allemande évacue le territoire national, tandis que les lois militaires (Ney, etc.) réorganisent, à partir de 1882, les armées de la République en constituant les régions militaires. Conquêtes coloniales, expositions universelles se succèdent, tandis que les échanges internationaux atteignent, en 1913, un niveau qui ne sera égalé qu’en 1970.

Quel est le ressort de ce formidable rebond ? C’est la profonde modernisation du pays engagé, depuis 1850, par le Second Empire libéral, ouvert aux idées sociales et au Saint-Simonisme ; le secteur bancaire, l’industrie et l’exploitation minière, les chemins de fer se développent rapidement, tandis que les villes se transforment et les grands magasins apparaissent : c’est l’ère des Frères Pereire, de Ferdinand de Lesseps, de Boucicaut et de Prosper Enfantin.

Sur le plan international, Guillaume II contribue puissamment, par sa morgue, à sortir la France de son isolement ; déjà Bismarck avait fini par indisposer Albion…

Au cœur de cette résilience : la banque, les transports, la distribution et surtout l’urbanisme et le bâtiment. L’État a accompagné, rassuré… mais c’est l’économie qui a rebondi, en même temps que la société.

Toutes les leçons de l’Histoire et la liste des ingrédients de la résilience sont là : l’État doit gérer la crise, mais c’est aux entreprises d’assurer l’après-crise et à la société dans son ensemble de relever la tête, ce qu’elle fait volontiers : après la défaite, le recueillement, vient la libération… La Belle Epoque !

Toute la question réside dans l’identification des ressorts de ce nouveau rebond : l’abondance d’épargne, les grands projets d’infrastructures (enfin !), l’urbanisme. Le Crédit Foncier, acteur essentiel de la transformation de l’urbanisme de la France à partir de 1854 n’existe plus. Pour la modernisation du pays, il reste la Caisse des Dépôts et sa projection territoriale, la Banque des Territoires. Tout espoir n’est donc pas perdu.

André Yché

Crises mondiales: risque de contagion ?

Crises mondiales: risque de contagion   ?

 

L’hyper globalisation nous rend irrémédiablement dépendants les uns des autres, et ce à l’échelon universel  estime  Michel Santi, économiste  (dans la Tribune)  (*)

 

Tant et si bien que des sanctions punitives dirigées contre un pays de taille moyenne affectent désormais les chaînes de production à l’autre bout de la planète pour se retourner in fine contre ceux qui les décrètent.

La campagne de Russie se déroule à l’évidence au plus mal pour cette nation. Si ce n’est que la Russie est toujours puissante -non pas tant de son arme nucléaire – que de la dépendance d’elle de la part du reste du monde. Une cinquantaine de pays disséminés à travers le globe consomment ainsi le blé russe et ukrainien, dont certains de manière critique comme l’Egypte ou la Turquie qui importent près de 65% de leurs besoins de ces deux belligérants. On a donc bien compris aujourd’hui que la Russie, que l’Ukraine mais également que la Biélorussie sont essentielles pour notre approvisionnement alimentaire et que des perturbations durables auront à l’évidence des conséquences désastreuses. Une famine mondiale n’est pas exclue car le pire effet des sanctions contre la Russie n’est même encore perçu – sur nous et par nous.

En effet, la pénurie de fertilisants est la menace suprême qui pèse dans un contexte général où ces sanctions commencent à peine à affecter les chaînes d’approvisionnent. Pour la toute première fois dans l’Histoire moderne, c’est la totalité des fermiers et producteurs autour du monde qui commencent à durement ressentir, au niveau de leurs récoltes menacées de dévastation, la pénurie naissante des fertilisants d’origine chimique dont les prix sont déjà en augmentation de 75% sur une année. Les exploitations de café au Costa Rica, de soja au Brésil, de pommes de terre au Pérou sont en passe d’être décimées de l’ordre des 30 à 50% en l’absence de ces fertilisants. C’est l’ensemble du continent africain qui est sur le point de subir des récoltes de riz et de maïs en chute de près de 40% également, et le monde entier des augmentations de prix sans précédent sur toute une série de denrées allant des produits laitiers à la viande. Et ne nous y trompons pas, car cette insécurité et ce stress alimentaires – ainsi que le choc hyper inflationniste qui les accompagne – sont là pour durer, et ce même si la guerre en Ukraine s’arrêtait aujourd’hui comme par enchantement.

C’est en effet pas moins de 3 milliards 300 millions d’individus qui sont dépendants – pour se nourrir – de fertilisants d’origine chimique. C’est donc l’Humanité qui risque fort de sombrer dans ce qui menace d’être la pire famine de l’Histoire du monde. Est-il nécessaire de décrire les effets à court terme d’une telle malnutrition qui se déclineront en mouvements sociaux violents lesquels dégénèreront en émeutes et en morts ? Il faut renvoyer dos à dos ces économistes prétendant que l’implosion de l’économie russe n’aura qu’un impact provisoire sur nos existences sous prétexte que son PIB atteint à peine celui de la Hollande et de la Belgique réunies. Ces calculs et prévisions fallacieux ne tenant compte que de la taille d’une économie en valeur absolue rappellent ceux qui avaient sous-estimé les ravages de la chute de Lehman Brothers qui n’était en soi pas un établissement très important. Ces experts – de ce passé et de ce jour – négligent les effets dominos de la faillite de banques, et à plus forte raison de la chute de nations, dans un environnement de globalisation et d’interdépendance intenses.

Après une pandémie dont certains pays ne sont pas encore sortis et qui aura traumatisé notre génération, il est peut-être temps de nous rendre compte que la solution optimale au problème russo-ukrainien n’est pas de ce monde, qu’une guerre n’est jamais totalement gagnée, que l’émotion au niveau géopolitique est rarement bonne conseillère, qu’il est enfin temps de ramener tout ce monde à la raison.
______

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d’Art Trading & Finance.
Il vient de publier « Fauteuil 37 » préfacé par Edgar Morin. Il est également l’auteur d’un nouvel ouvrage : « Le testament d’un économiste désabusé ».
Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Société-La France face aux crises : surtout une urgence de réflexion

Société-La France face aux crises : surtout une urgence de réflexion

 

 

Face aux différentes crises et à leur ampleur, la France semble se complaire dans une sorte d’état second qui lui permet de s’affranchir des réalités. D’une certaine manière, l’environnement électoral a en grande partie annihilé les capacités d’analyse et des compréhensions des principaux enjeux actuels.

De ce point de vue , sitôt les élections législatives passées, le retour aux réalités risque d’être brutal. Le danger est- comme souvent- que le pouvoir acculé risque agir dans la précipitation autant que dans l’incohérence ajoutant des contradictions à celles qu’il convient déjà  de résoudre.

 

Pour prétendre surmonter  les différentes crises qui nous affectent en particulier la hausse de l’inflation, la baisse de la croissance, la crise du système sanitaire, la décomposition de l’État et la crise démocratique, il ne suffira pas de solliciter les vieilles recettes d’antan où l’opium des idéologies obsolètes;  L’urgence est surtout d’abord à la réflexion, à l’échange , à la compréhension enfin à la délibération pour trouver des compromis. Et non pas au schématisme et à  l’affrontement stérile.

 

Malheureusement la plupart des grands médias, confrontés à la détérioration de leur modèle économique font peu de place aux réflexions de fond pour sacrifier au spectaculaire, à l’immédiat et à l’accessoire.

 

L’urgence serait pourtant de solliciter les forces intellectuelles et d’expertise pour contribuer à sortir le pays de sa léthargie et de son simplisme quand ce n’est pas de son populisme.

Ces forces existent encore faudrait-il ne pas les étouffer et leur donner l’occasion d’exister notamment médiatiquement y compris et peut-être surtout quand elles expriment  des points de vue, des sensibilités des approches différentes. C’est précisément cette différence qui caractérise une démocratie et son caractère progressiste à condition évidemment d’accepter le débat et de rechercher la délibération et le compromis.

La France face aux crises : surtout une urgence de réflexion

La France face aux crises : surtout une urgence de réflexion

 

 

Face aux différentes crises et à leur ampleur, la France semble se complaire dans une sorte d’état second qui lui permet de s’affranchir des réalités. D’une certaine manière, l’environnement électoral a en grande partie annihilé les capacités d’analyse et des compréhensions des principaux enjeux actuels.

De ce point de vue , sitôt les élections législatives passées, le retour aux réalités risque d’être brutal. Le danger est- comme souvent- que le pouvoir acculé risque agir dans la précipitation autant que dans l’incohérence ajoutant des contradictions à celles qu’il convient déjà  de résoudre.

 

Pour prétendre surmonter  les différentes crises qui nous affectent en particulier la hausse de l’inflation, la baisse de la croissance, la crise du système sanitaire, la décomposition de l’État et la crise démocratique, il ne suffira pas de solliciter les vieilles recettes d’antan où l’opium des idéologies obsolètes;  L’urgence est surtout d’abord à la réflexion, à l’échange , à la compréhension enfin à la délibération pour trouver des compromis. Et non pas au schématisme et à  l’affrontement stérile.

 

Malheureusement la plupart des grands médias, confrontés à la détérioration de leur modèle économique font peu de place aux réflexions de fond pour sacrifier au spectaculaire, à l’immédiat et à l’accessoire.

 

L’urgence serait pourtant de solliciter les forces intellectuelles et d’expertise pour contribuer à sortir le pays de sa léthargie et de son simplisme quand ce n’est pas de son populisme.

Ces forces existent encore faudrait-il ne pas les étouffer et leur donner l’occasion d’exister notamment médiatiquement y compris et peut-être surtout quand elles expriment  des points de vue, des sensibilités des approches différentes. C’est précisément cette différence qui caractérise une démocratie et son caractère progressiste à condition évidemment d’accepter le débat et de rechercher la délibération et le compromis.

Crises: Pessimisme à Davos

Lors du sommet de Davos, politiques et experts se sont montrés assez pessimistes par rapport aux crises en cours.

 « Nous avons au moins quatre crises, qui sont imbriquées. Nous avons une inflation élevée (…) nous avons une crise énergétique (…) nous avons la précarité alimentaire et nous avons une crise climatique. Et nous ne pouvons pas résoudre les problèmes si nous nous concentrons sur une seule de ces crises », a dit le vice-chancelier allemand Robert Habeck. « Mais si aucun de ces problèmes n’est résolu, j’ai vraiment peur que nous allions tout droit vers une récession mondiale avec des conséquences énormes (…) sur la stabilité mondiale », a ajouté Robert Habeck, également ministre de l’Economie et du Climat.

Le Fonds monétaire international (FMI) a abaissé le mois dernier pour la deuxième fois de l’année ses prévisions de croissance de l’économie mondiale, en citant la guerre en Ukraine et en qualifiant l’inflation de « danger clair et bien présent » pour de nombreux pays. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a déclaré le 23 mai à Davos que la guerre, le resserrement des conditions financières et les chocs de prix, en particulier sur les produits alimentaires, avaient encore, depuis, clairement « assombri » les perspectives. Priée de dire si elle s’attendait à une récession, elle a toutefois répondu : « Non, pas à ce stade. Cela ne signifie pas que cela soit hors de question. »

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