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Réindustrialisation en cours d’après le ministre Roland Lescure

Réindustrialisation en cours d’après le ministre Roland Lescure

« industrie verte », le ministre de l’Industrie, Roland Lescure, détaille dans une longue interview accordée La Tribune la stratégie de réindustrialisation du gouvernement après plus de quatre décennies de délocalisations. Financement, rôle crucial d’EDF, accès au foncier, taxe carbone, pénurie de main-d’œuvre, discussions avec Tesla, sécurisation des matières premières, rôle des startups, Roland Lescure n’esquive aucun sujet dans une interview à la Tribune .

La loi industrie verte a été adoptée au Sénat la semaine dernière et passera à l’Assemblée le 20 juillet. Quand on voit l’ampleur de la désindustrialisation au cours des 40 dernières années et les multiples obstacles à franchir, à commencer par les freins culturels, votre projet de loi peut-il vraiment permettre de réussir le pari de la réindustrialisation ?

ROLAND LESCURE- Oui, j’en suis convaincu. Et pas seulement en raison du projet de loi. Cette ambition fait partie d’un dispositif politique plus large qui connaît déjà des succès puisqu’aujourd’hui en France, il y a plus d’usines qui ouvrent que d’usines qui ferment. Sur le quinquennat précédent, le solde net s’est élevé à 300 nouvelles usines et sur les deux dernières années à 200. Cela a permis de créer plus de 90 000 emplois en six ans. La réindustrialisation a donc commencé et commence à porter ses fruits. Pour autant, il faut désormais changer d’échelle. Nous sommes entrés dans un virage de la réindustrialisation et, pour en sortir, il faut accélérer, changer de braquet en agissant sur tous les fronts, car les défis sont nombreux : le financement, je rappelle que nous ne disposons pas comme d’autres pays de fonds de pension, le foncier, la formation, la transformation des mentalités, car nous devons être capables de démontrer que l’industrie permet de réconcilier économie et écologie. L’industrie c’est 20% du problème écologique, mais 100% des solutions. Le défi majeur est culturel.


Dans ce « Yalta industriel vert » qui s’organise, comment se place l’Europe ?

L’Europe a l’avantage compétitif d’être le plus grand marché du monde. C’est un intérêt pour développer la production. Les investisseurs internationaux cherchent des portes d’entrée. Et la France est plutôt privilégiée, c’est une des portes d’entrée favorite. L’Europe est le continent le plus décarboné du monde, le seul qui tient ses objectifs en la matière. C’est un avantage compétitif. Tout le monde fixe l’objectif de décarbonation 2050, mais on ne sait pas comment les Chinois et les Américains vont le faire. Nous nous sommes engagés à faire la moitié du chemin d’ici à 2030. Un citoyen européen émet aujourd’hui moins de carbone qu’un Américain ou un Chinois. La France est parmi les meilleurs de la classe et émet encore moins qu’un Autrichien ou un Allemand. Enfin, l’Europe a changé de logiciel sur les aides d’État. Elle a réalisé que financer la décarbonation nécessitait de l’argent public, car à court terme ce n’est pas rentable. Nous avons des plans de financements : les grands projets européens, les moyens de France relance et France 2030, l’acceptation des crédits d’impôt … Même si on est parfois un peu plus lent et un peu plus lourd que les États-Unis, on y arrive.

Le gouvernement accorde une baisse d’impôts de production de 9 milliards d’euros, comptez-vous aller plus loin pour améliorer la compétitivité de la France ?

Nous allons terminer la suppression de la CVAE. Il reste encore plus de 4 milliards qui seront votés dans le cadre du prochain Projet de Loi des Finances (PLF). Les grands industriels internationaux nous disent qu’aujourd’hui, le gouvernement a fait le « boulot » en matière de financement, avec la fiscalité ou les aides du plan d’investissement France 2030 (54 milliards d’euros). Les aides font la différence entre les grandes zones. Il y a notamment une guerre mondiale des subventions entre l’Asie, l’Amérique et l’Europe. Mais, une fois que les industriels ont choisi leur zone géographique, au sein de l’Europe, la différence ne se fait pas sur les aides qui restent surveillées par Bruxelles, mais sur d’autres critères.

Le vrai sujet aujourd’hui, ce qui fait la différence, c’est le foncier et les délais des procédures pour pouvoir ouvrir une usine. Certes en termes de compétitivité, d’autres pays européens comme le Portugal ou de pays de l’Est bénéficient d’un coût du travail plus bas que le nôtre, mais avec sa capacité d’avoir une électricité bas carbone à coût raisonnable, sa position géographique et la qualité de sa main d’œuvre, la France dispose d’avantages compétitifs importants. Il faut notamment continuer à amplifier notre avantage en termes d’électricité, construire des EPR, du solaire et de l’éolien. Il nous faut de l’électricité à bas carbone à coût raisonnable pour nos industriels, notamment pour les 50 sites les plus émetteurs de CO2, pour leur permettre de se décarboner. Ils représentent 60% des émissions de gaz à effet de serre (GES) de l’industrie et veulent se décarboner. C’est essentiel pour leurs clients, leurs investisseurs, leurs salariés, sinon ils n’arriveront plus à recruter, à vendre, ni à investir. Ils nous disent que pour décarboner, ils ont besoin d’aide, parce qu’à court terme, ce n’est pas profitable.

Ces bas tarifs ne sont pas forcément compatibles avec la volonté d’EDF de vendre son électricité à un prix permettant de financer les investissements. EDF vient d’être nationalisée, doit-il dans votre esprit, fonctionner comme une régie ?

L’objectif est d’avoir une électricité à bas carbone à juste prix, c’est-à-dire un prix qui garantisse la compétitivité de l’économie et la capacité d’investissement d’EDF, avec le soutien de l’État. Mais, quel serait l’intérêt d’avoir un EDF rentable sans industrie et donc sans clients significatifs ? Il y a une voie pour le faire, notamment avec la réforme du marché européen de l’électricité. Dans ce débat européen, il faut rappeler que le nucléaire est l’un des atouts de la France. Il a été financé avec l’argent des Français dans les années 70 et 80. Il faut en faire bénéficier les Français. Et, outre le nucléaire, il y a une capacité de développement dans l’éolien, le solaire. EDF, c’est une entreprise que l’on va développer, mais qui a une responsabilité industrielle extrêmement forte, qu’elle doit assumer.

Pour autant l’écart des prix de l’électricité entre les États-Unis et l’Europe, déjà favorable aux États-Unis avant l’IRA, se creuse depuis. Ne craignez-vous pas que ce manque de compétitivité pousse à la fois certains industriels français à choisir les États-Unis et des industriels étrangers qui souhaitaient investir en France et choisir les États-Unis ?

C’est évidemment un point de vigilance important que nous avons avec Bruno Le Maire . La priorité c’est de livrer de l’électron compétitif. Nous réussirons ce chantier industriel de l’énergie, ou nous ne réussirons pas à réindustrialiser le pays. Mais n’ayons pas à rougir de nos atouts, en France et en Europe. L’Europe, c’est un marché de l’électricité unifié, un réseau électrique robuste, très bien entretenu en particulier en France. Quand vous êtes un industriel en France, vous savez pouvoir compter sur un approvisionnement électrique de qualité, sans coupure, même en période de crise comme l’hiver dernier. Ce n’est pas un hasard si nous avons réussi à coupler en urgence le réseau ukrainien l’année dernière, là où certaines régions aux États-Unis connaissent des black-out régulièrement. La France c’est aussi un plan : nous poussons les curseurs au maximum sur le nucléaire et les renouvelables. Grâce à ses efforts historiques, le prix ressenti de l’électricité payé par les industriels est parmi les plus compétitifs d’Europe, ça ne va pas changer. Moi, je crois dans les réalisations concrètes, et les acteurs ne s’y trompent pas. Si nous avons enregistré un record d’investissement à Choose France cette année, avec des industriels comme Prologium, Holosolis, qui seront de gros consommateurs d’électricité, s’engagent dans nos territoires, c’est que les conditions et les opportunités qu’ils trouvent chez nous valent bien celles des États-Unis. Dans ces preuves, je salue également le contrat signé par EDF et l’aluminerie Trimet lundi à Saint-Jean-de-Maurienne, premier contrat de long terme depuis longtemps qui est un très bon signal sur ce qu’on peut faire.

Faut-il prolonger l’ARENH (« Accès régulé à l’électricité nucléaire historique ») qui oblige EDF à vendre à ses concurrents à des prix avantageux ?

L’ARENH se terminera fin 2025. Nous devons préparer une alternative. Nous ne pouvons pas dire que nous arrêtons sans proposer autre chose, parce que ce dispositif a su jusqu’à maintenant protéger nos industriels.

Mais il pénalise EDF….

L’ARENH est une manière de faire bénéficier l’économie française d’investissements passés faits par les Français. Le parc nucléaire appartient certes à EDF, mais c’est la France qui a investi de manière extrêmement ambitieuse pendant des décennies. Il est normal que cet investissement bénéficie à l’ensemble des consommateurs français. Nous sommes engagés auprès de l’Europe à trouver une alternative à l’ARENH d’ici à deux ans. Nous sommes dans une cause nationale. La révolution industrielle et l’industrie verte sont des opportunités exceptionnelles de prospérité dans les territoires, une opportunité politique… C’est une arme de restauration de l’espoir dans les territoires éloignés. Nous devons tous être derrière ce projet. Y compris les forces politiques dont j’attends qu’elles soient plutôt consensuelles autour du projet de loi.

Le coût de la décarbonation de l’industrie est estimé à 50 milliards d’euros d’ici à 2050, dont 30 pour les 50 sites les plus polluants. Quel serait le montant d’une enveloppe globale de subventions pour atteindre vos objectifs de réindustrialisation ?

C’est la beauté de la planification écologique. Depuis un an, nous travaillons à un vrai équilibre emploi-ressource de la décarbonation. Chaque secteur (industrie, logement, transports) présente son plan et ses besoins. Il y a les 54 milliards d’euros de France 2030 qui commencent à livrer, 9 milliards pour les projets de décarbonation, autant pour l’hydrogène. Nous avons déjà des enveloppes estimées qui permettent de lancer la machine. En novembre, le Président avait dit qu’il avait prévu 5 milliards pour la décarbonation des 50 sites, mais qu’il était prêt à doubler la mise si nous accélérions et que les industriels s’engageaient dans la démarche. C’est ce que nous sommes en train de finaliser pour pouvoir lui présenter des plans qui divisent par deux les émissions de l’industrie d’ici 2030 et permettent d’être carbone neutre en 2050. Pour cela, il faudra des moyens même si la priorité est de lancer les projets. Il faudra financer ces projets, en partie grâce au plan industrie verte qui orientera l’épargne des Français vers les investissements verts. Le fameux produit d’épargne climat pour les jeunes, c’est 1 milliard d’euros, avec l’assurance vie, ce sera 3 à 4 milliards …

Y aura-t-il des garanties climatiques à ces aides ?

Oui, nous suivrons de près les engagements de décarbonation pris par les industriels et il y aura des clauses de remboursement si les objectifs ne sont pas atteints.

Concernant le plan d’épargne climat pour les jeunes, pensez-vous que les Français suivront ?

Oui, parce que cela a deux avantages. Ce Plan avenir climat est exempté de charges et d’impôt et on peut l’ouvrir dès la naissance, avec des perspectives de rendement intéressant. J’imagine bien des grands-parents à la naissance de leurs petits enfants se dire je vais y mettre quelques centaines, voire des milliers d’euros. C’est l’occasion d’investir différemment dans l’économie verte. Il faut que les banques jouent le jeu pour financer l’industrie verte. Elles sont prêtes à le faire. Il faut aussi que les assureurs jouent le jeu. Ils ont des clients et des actionnaires. Et nous avons des discussions positives avec eux.

Vous l’avez souligné, le foncier est crucial dans la réindustrialisation. Il se heurte à l’objectif de « zéro artificialisation nette des sols » (ZAN) en 2050 fixé par la loi Climat de 2021, qui vise à réduire par deux d’ici à 2031, la consommation d’espaces naturels et agricoles puis d’atteindre d’ici à 2050, un solde net dans lequel les hectares « bétonnés » devront être compensés par la « renaturation » d’une surface équivalente. Faut-il sortir l’industrie du ZAN ?

L’industrie représente 5% du stock foncier. Et si on réindustrialise, 8% des flux. L’industrie ne devrait pas être un sujet de contentieux trop fort et nous disposons d’espaces très nombreux avec nos friches industrielles. Dans le nouveau foncier à déployer, l’essentiel se situe au niveau des infrastructures comme le canal Seine nord, ou le logement. Nous proposons d’exempter les grands projets industriels d’intérêt national et ceux liés à l’industrie verte du zéro artificialisation nette.

Le Sénat a modifié votre projet de loi qui visait à donner au préfet le pouvoir d’accorder les permis de construire, en ajoutant la nécessité d’avoir un avis conforme aux élus locaux concernés. Cela risque-t-il de freiner et de complexifier le processus d’attribution ?

L’objectif est que ça soit simple et efficace. C’est pourquoi nous voulions que le préfet et donc l’État soit le point d’entrée. C’est clairement ce que nous demandent les investisseurs internationaux.

Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs d’activité, notamment l’industrie, comment trouver les bras nécessaires ?

Il y a des besoins énormes. Plus de 100.000 emplois dans le nucléaire. Compte tenu de la part de l’industrie dans l’emploi total, de notre perspective de réindustrialisation et des départs à la retraite, c’est au bas mot un million d’emplois industriels dont on aura besoin dans les 10 à 15 ans qui viennent. C’est énorme. Il faut accélérer, doubler, tripler les efforts. Là encore, la culture change. On a gagné le combat de l’apprentissage. Nous allons réformer le lycée professionnel. Quand je passe dans les usines sur les territoires, les gens ont envie que leurs jeunes se forment.

Au niveau de l’Éducation nationale, comment sensibiliser à l’industrie. Souvent c’est au moment de Parcoursup, mais les industriels disent que c’est trop tard. Qu’il faut le faire dès la fin de l’école primaire. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Il y a des visites d’usines. Des demi-journées découvertes pour faire entrer les jeunes dans l’usine et l’usine dans l’école. Mais, c’est encore un sujet culturel : trop d’industriels se méfient encore de l’école, et trop de directeurs d’école de l’industrie. Mais ça change. Sur la localisation des produits aussi. Pendant 20 ans on a dit qu’il valait mieux fabriquer nos iPhone et nos verres en Chine et en Inde plutôt qu’en France, ce n’est plus le cas. De plus en plus d’entreprises de textile se relocalisent en France : Petit Bateau, le Slip Français, le Coq Sportif qui va équiper l’équipe de France avec du made-in-France, l’Olympique de Marseille qui vend des maillots Puma faits à Marseille…

Au regard du coût du travail en France, la réindustrialisation est-elle compatible avec la volonté d’améliorer le pouvoir d’achat ?

C’est un défi énorme. Dans le textile, le made-in-France est un peu plus cher, mais il faut innover dans les processus de production pour faire baisser les prix. Mais les modes de consommation changent aussi. Il y a un sujet d’encadrement de la « fast fashion » et une réflexion à mener sur ce point, au moins sur l’étiquetage. Je suis effaré quand je vois des entreprises proposer des changements de collection tous les jours. Mais, changer de T-shirt ou de pantalon toutes les 3 semaines, est-ce une façon durable de consommer ? Les nouvelles générations font évoluer leur mode d’achat.

Les ouvertures d’usines suscitent souvent des oppositions en raison de leur impact environnemental. C’est le cas par exemple de celle de Crolles dans l’Isère, où STMicroelectronics va fabriquer des puces électroniques, en utilisant de l’eau. Comment jongler entre ces injonctions contradictoires ?

Il faut rester conscient de l’impact que va avoir l’usine de Crolles sur l’utilisation de l’eau. C’est pourquoi nous travaillons à un plan de recyclage des eaux. La réglementation est, par exemple, encore trop compliquée pour les industriels qui souhaitent réutiliser les eaux usées dans leur processus de production. Dans le plan industrie verte, il y a un volet pour la réutilisation des déchets. C’est essentiel, car aujourd’hui, par exemple, si vous recyclez une bouteille d’eau en plastique ailleurs que dans une usine qui fait des bouteilles d’eau, la procédure est très complexe…

Que comptez-vous faire face à la menace des recours qui planent pour tous les projets industriels ?

Les recours industriels ne sont pas les plus nombreux. Mais on a déjà dit au Sénat qu’on était prêt à regarder les recours abusifs. Ils sont soumis à des amendes qu’il faudrait peut-être durcir, tout comme il faudrait accélérer et simplifier les processus et les délais de traitement.

La réindustrialisation passe aussi par l’export. Dans le contexte de protectionnisme, n’y a-t-il pas un risque de représailles et de se couper des relations commerciales avec certains pays ?

Pour résorber notre déficit de la balance commerciale et repartir à la conquête du monde, il faut se réindustrialiser. Si on ne réindustrialise pas, la France va continuer à être bénéficiaire net dans les services et le tourisme et importer une bonne partie de ce que nous consommons du monde entier. Il faut être clair sur notre stratégie. Quand je vois de vrais relents protectionnistes, je m’inquiète. Parce que quand vous fermez une porte, elle se ferme dans les deux sens. Si vous empêchez des industriels internationaux de venir en France, vous risquez d’avoir des représailles. Entre le protectionnisme bête et méchant et la naïveté exagérée, il y a un juste milieu. Il faut une concurrence juste et équitable. Nous devons aussi être attentifs à la protection de l’environnement. On ne peut pas donner un bonus écologique à des véhicules électriques importés qui auraient été produits avec un impact carbone très négatif. Il ne s’agit pas d’interdire les importations ou d’empêcher les Français de choisir le véhicule qu’ils souhaitent, mais cela ne peut pas se faire avec une subvention du contribuable.

Le gouvernement prépare un bonus écologique pour le secteur automobile qui tiendra compte du bilan carbone du véhicule. Comment mesurer celui des voitures chinoises ?

Je ne veux stigmatiser aucun pays. Ce n’est pas le sens de notre politique. Nous sommes en train de définir précisément les critères pour évaluer la performance environnementale des véhicules électriques, en lien avec l’ADEME. Ce travail sera aussi mené pour tous les véhicules ! Tous les constructeurs devront prouver la bonne performance environnementale de leurs véhicules s’ils veulent que leurs clients bénéficient du bonus écologique… Il faut arrêter la naïveté, sans fermer les portes.

Allez- vous décliner cette mesure à d’autres secteurs ?

La politique d’achat public doit changer. Nous allons sécuriser les acheteurs qui souhaitent intégrer la composante environnementale dans l’achat public. Aujourd’hui c’est déjà prévu par la loi, mais les acheteurs publics sont insécurisés, ils craignent d’être taxés de favoritisme.

La taxe carbone aux frontières européenne fait débat au motif notamment qu’elle s’accompagne de la fin progressive des quotas de CO2 gratuits dont disposent certains industriels, lesquels craignent de devenir moins compétitifs ?

Tout le monde hurle en prétendant qu’il y aurait un effet boomerang. Mais c’est une très bonne idée, nous avons remporté le principe, il va falloir continuer à discuter pour en élargir le champ.

Peut-on revenir sur le rythme de fin des quotas gratuits ?

La fin des quotas gratuits est le sens de l’histoire, mais il y a peut-être une discussion à avoir autour des délais. Il faut s’assurer que le calendrier d’extinction (entre 2026 et 2034, Ndlr) est compatible avec l’ensemble. Les achats publics, la taxation aux frontières, les normes et la régulation. Il faut tout prendre en compte. Dans les batteries, on met en place des normes de recyclage minimum. À terme, elles devront avoir 40% de matériaux de base recyclés. C’est bon pour l’environnement, c’est aussi un avantage compétitif en Europe, qui recycle mieux les matériaux nobles des batteries que partout ailleurs dans le monde.

Faudrait-il taxer les importations des entreprises françaises qui ont délocalisé ?

Il n’y a pas de raison que les entreprises françaises qui produisent à l’étranger, typiquement Renault, soient défavorisées par rapport aux entreprises étrangères qui produisent à l’étranger. La vraie question est d’inciter des entreprises françaises à relocaliser leurs productions. Je suis plutôt favorable à la simplification des procédures, aux crédits d’impôt, aux subventions, aux achats publics. Cet arsenal va nous aider.

Que proposez-vous à Tesla pour qu’il s’installe en France ?

À Tesla, comme à tout grand projet industriel étranger, nous sommes en capacité de proposer du foncier, et parfois des emprises foncières très grandes, bien reliées aux infrastructures de transport, une énergie décarbonée abondante et à prix raisonnable et une main-d’œuvre qualifiée. J’ajouterais à cela, que dans le cas d’entreprises de l’automobile, nous avons désormais un écosystème dynamique en France, avec des entreprises qui fabriquent et recyclent les batteries, des constructeurs automobiles et des fournisseurs de nombreux composants, qu’il s’agisse du véhicule thermique ou du véhicule électrique. Tout cela intéresse les industriels du secteur, qui cherchent à se rapprocher de leurs clients et fournisseurs pour réduire les coûts logistiques et optimiser leurs produits. Enfin, le projet de loi sur l’industrie verte va nous permettre de réduire de moitié le temps nécessaire pour obtenir les autorisations pour l’implantation des sites industriels (de 17 mois à 9 mois).

Ne craignez-vous pas de mettre en danger les constructeurs français ?

Je préfère que des véhicules étrangers soient faits en France et bénéficient d’un bonus à l’achat plutôt que des véhicules français faits au bout du monde. D’ailleurs, je considère que Toyota est un constructeur français puisqu’il dispose d’une usine à proximité de Valenciennes, et crée de la richesse sur notre territoire. Le patriotisme cocardier m’insupporte.

Après la filière de batteries, comment faire pour développer d’autres filières ex nihilo comme les éoliennes ou les pompes à chaleur ?

La dynamique est lancée : on assemble des éoliennes en mer à Saint-Nazaire. Il y a des briques qui commencent à émerger. On va faire des microprocesseurs à Crolles. Dans certaines filières, nous devons accélérer et les structurer davantage. Mais on y travaille : on a réuni les industriels des énergies renouvelables, photovoltaïques et éoliens. Un plan de formation, de montée en gamme pour s’assurer qu’on aura les talents, est à l’étude. Il faut que nous travaillions sur les pompes à chaleur. C’est l’une de mes priorités. Le crédit d’impôt va aider. Cela fait partie des secteurs qui vont être appuyés.

Comment sécuriser les matières premières ?

C’est l’ un des autres nerfs de la guerre. Il est hors de question de remplacer une dépendance aux hydrocarbures, par une autre. Nous avons nommé un délégué interministériel aux matériaux rares, Benjamin Gallezot, pour piloter la stratégie. Il faut tout d’abord s’assurer qu’on ait accès à l’ensemble de la chaîne de valeur. Puis, pour les matériaux de base, voir si l’on peut en produire et en extraire en Europe et en France. Nous avons du lithium. En Alsace, Eramet va produire du lithium dans des usines de géothermie qui tournent bien. On peut en extraire chez nous, mais en extraire ailleurs aussi à condition de s’assurer que, d’un point de vue géopolitique, l’endroit est pertinent. Et que d’un point de vue du financement, on est capable de le faire. Et que du point de vue des clients, on est capable de prendre des commandes et les intégrer. Nous allons lancer un fonds d’investissement dans les matériaux de base, avec le gestionnaire, Infravia. L’État mettra 500 millions d’euros. L’objectif : avoir 2 milliards à terme. Ce fond public/privé de 2 milliards va développer des projets en France et ailleurs. Avec des partenaires qui sont des clients, Stellantis, Renault et d’autres, … prêts à faire des contrats d’off tech, d’approvisionnement assuré. Une bonne manière de ne pas dépendre de l’étranger pour les matériaux de base, c’est aussi de recycler, ce qu’on a déjà. Dans les directives européennes concernant les batteries, il y a un objectif de recyclage de 40% des matériaux. Il faut voir si on peut le faire dans d’autres secteurs.

Quel est le rôle des startups dans la réindustrialisation ?

Le vrai sujet des startups industrielles, qui font partie des priorités de France 2030, c’est l’accès au capital. Nous n’avons pas de fonds de pension, et elles ont besoin de capital. BPI fait sa part du boulot, France 2030 aussi, mais j’appelle les investisseurs qui ont de l’argent à investir dans les usines directement. Ce sont les family office et les institutionnels, comme les assurances vie.

Les investisseurs sont-ils trop frileux ?

En France, il y a un problème de culture d’investissement. Il faut que tous les investisseurs allongent leur horizon. Je salue la BPI, l’acteur public par excellence qui n’existait pas il y a 10 ans, et qui s’est imposé comme un acteur prêt à investir aux conditions de marché, avec un horizon plus long que la moyenne. Mais, tout le monde doit s’aligner là-dessus. Il faut changer les métriques. L’État fait sa part. On subventionne, on fait des crédits d’impôt. La France est le pays qui prête le plus et investit le moins. J’appelle vraiment tous les investisseurs à faire une petite refondation culturelle dans les processus. On parle beaucoup d’investissement socialement responsable (ISR) ou de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), c’est ça l’investissement social, c’est la capacité à allonger l’horizon.

Et les investisseurs étrangers ?

Ils font des fonds à impact, ils investissent dans les infrastructures. Le monde entier réalise que la transition écologique est une opportunité industrielle et financière sans équivalent. Ce qui manquait, c’est le financement public pour les rendre rentables des projets moins rentables à court terme. L’Europe le fait, les États-Unis le font. Je dis aux banquiers français… Allez-y. Ils doivent mieux prendre en compte les investissements véritablement socialement responsables. Ce ne sont pas des labels, des ratings, c’est un état d’esprit. Ne faisons pas les mêmes erreurs que par le passé. On a des chercheurs, des avantages technologiques, on a des entreprises françaises exceptionnelles.
Fanny Guinochet et Fabrice Gliszczynski
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