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Relance du programme nucléaire: Hypothéquée par les contradictions du pouvoir et la question financière

 Relance du programme nucléaire: Hypothéquée par les contradictions du pouvoir et la question financière

 

Face à l’embargo russe sur le gaz, l’entreprise doit retrouver son excellence perdue pour construire les nouveaux réacteurs EPR, estime dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».

 

On souhaite bien du courage – sinon du plaisir – au futur directeur général d’Electricité de France (EDF), qui sera sans doute Luc Rémont. Le responsable des activités internationales de Schneider Electric devrait prendre les rênes d’un groupe stratégique dont l’Etat actionnaire à 84 % va reprendre le contrôle total pour lancer la construction de six à quatorze réacteurs EPR. Du courage, oui, car il lui faudra composer avec une tutelle exigeant de lui, entre autres défis, d’exécuter ce programme nucléaire en évitant la ruineuse dérive du calendrier et des coûts constatée à Flamanville (Manche). Et sans regimber, comme son prédécesseur Jean-Bernard Lévy, pour ne pas s’exposer aux foudres jupitériennes d’Emmanuel Macron.

Le nouveau patron l’apprendra vite, s’il ne le sait déjà : EDF n’est pas une entreprise comme les autres. Quelle autre société publique cotée en Bourse le gouvernement aurait-il pu priver de 10 milliards d’euros de résultat d’exploitation pour fiancer le plafonnement à 4 % de la hausse des factures d’électricité des Français, alors qu’elle supporte une dette nette de 43 milliards d’euros et prévoit des dizaines de milliards d’investissements dans un proche avenir ?

M. Lévy a dû s’exécuter. Non sans adresser à l’Etat un recours gracieux pour qu’il revienne sur sa décision ; puis, faute de réponse, de saisir le Conseil d’Etat et réclamer 8,3 milliards d’indemnisation. Sans plus de succès. Sa récente passe d’armes avec M. Macron instruira le nouveau PDG. Un dirigeant d’entreprise publique, c’est comme un ministre, « ça ferme sa gueule ou ça démissionne », selon la formule de Jean-Pierre Chevènement.

Le gouvernement ayant décidé d’avancer son départ de six mois, M. Lévy s’est lâché, fin août, imputant notamment l’arrêt de 30 réacteurs sur 56 au projet de l’Etat de fermer douze « tranches », après les deux de Fessenheim. « On n’a pas embauché des gens pour en construire douze, on en a embauchés pour en fermer douze », a-t-il déploré.

« Absolument inacceptable », a cinglé M. Macron, persuadé d’avoir « redonné de la visibilité à la filière » dès 2018 en repoussant l’arrêt progressif de 2025 à 2035, puis en supprimant cette date butoir. L’exploitation et la maintenance sont du ressort d’EDF, et leur défaillance est à mettre au débit du patron sortant.

Mais la visibilité – et donc la planification de nouvelles centrales nécessaires à une industrie du temps long – est de la responsabilité de l’Etat. Et au plus haut niveau, tant les enjeux de financement, de sécurité d’approvisionnement et de sûreté des réacteurs sont lourds. L’annonce des nouveaux EPR s’est fait attendre jusqu’en février 2022, à la veille du scrutin présidentiel.

Nucléaire–Les énormes contradictions de Macron

Nucléaire–Les  énormes contradictions de Macron

 

 

Face aux critiques du patron d’EDF concernant la politique nucléaire de la France, Macron tente vainement de se défendre. Et pour cela,  il impute la responsabilité du manque d’électricité ( la France importe actuellement d’Allemagne de l’énergie produite par des centrales à charbon !) à EDF. Il y a sans doute des responsabilités propres à l’entreprise nationale concernant autant l’entretien du parc actuel que le maintien de compétence pour le développement des nouvelles centrales.

De ce point de vue,  il y a sans doute nécessité de secouer sérieusement le management. Il faut cependant souligner pour la défense d’EDF que la France depuis Macron et Hollande se sont complètement trompés sur le plan énergétique. Pour son premier mandat Macron avait en effet confirmé la fermeture de Fessenheim mais aussi celle prévue de 14 réacteuNucléairers. Changement total de stratégie avec la crise puisque Macron ne parle plus du tout de fermeture des réacteurs et prévoit de construire six EPR, puis huit plus tard.

La semaine dernière, le patron d’EDF avait remis en cause la stratégie du gouvernement et pointé du doigt les erreurs en matière de nucléaire. Invité à s’exprimer lors des Rencontres des Entrepreneurs de France du Medef, Jean-Bernard Lévy avait regretté le « manque de bras ». « On n’a pas assez d’équipes formées… Un soudeur, un tuyauteur, il faut deux-trois ans pour le former », avait-il expliqué, avant de se montrer offensif devant la ministre de la transition énergétique, Agnès Panier-Runacher.

Il avait alors indiqué que sa stratégie avait été basée sur la loi réduisant la part du nucléaire dans le mix électrique à 50 %. « Pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Parce que l’on nous a dit que le parc nucléaire va décliner, « préparez-vous à fermer des centrales ». On a déjà fermé les deux premières. Ce sont d’ailleurs les textes en vigueur au moment où l’on se parle. On nous a dit : « Préparez-vous à fermer les douze suivantes ». Nous, avec la filière, nous n’avons pas embauché de gens pour construire douze centrales, nous avons embauché pour en fermer douze », avait-il poursuivi, alors que 32 réacteurs sont actuellement à l’arrêt et qu’EDF affiche une disponibilité de son parc historiquement faible, aggravant la crise énergétique qui frappe le vieux Continent.

 

La France empêtrée dans ses contradictions : le coup de gueule de Nicolas Dufourcq (Bpifrance)

La France empêtrée dans ses contradictions : le coup de gueule de Nicolas Dufourcq (Bpifrance)

 

-« La France macère » : c’est, en résumé, le sens du véritable « coup de gueule » que Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, la banque publique d’investissement, décide de partager en exclusivité pour La Tribune. Coup de gueule contre cette France gagnée par la « paresse de l’histoire », une France que le « sens du tragique », la « culture de la responsabilité » et la « sagesse » ont fui. Une France « envahie de certitudes », inconsciente de la valeur et du coût du filet social qui la protège, une France qui confie aux extrêmes du spectre politique le soin de panser ses angoisses. Une France – et donc des Français – « déconnectée du réel », trop gâtée, une France fragilisée par le virus anticapitaliste et punie par l’entrave bureaucratique qui décourage d’entreprendre et d’innover. Le directeur général de Bpifrance livre la radiographie d’une France qu’il voudrait obsédée par « plus » : « plus d’entreprises, plus d’emplois privés, plus d’entrepreneurs, plus d’heures travaillées, plus de risques. En un mot plus d’économie », condition d’un nouveau « contrat de civilisation ». Accomplir bien davantage ses devoirs que consommer aveuglément ses droits : voilà à quoi l’auteur exhorte, faisant écho à son essai La désindustrialisation de la France (Odile Jacob, 2022) dans lequel sont décortiquées au prisme de l’histoire les causes économiques, sociales, sociétales, politiques et culturelles de l’effondrement industriel de la France.

 

Une interview particulièrement intéressante sur les facteurs explicatifs  de la désindustrialisation en France. Par contre , l’auteur épargne relativement l’État et le pouvoir politique par rapport à ces choix stratégiques ( sauf en matière de couverture sociale). NDLR

 

 

LA TRIBUNE- Votre ouvrage révèle combien l’histoire de l’industrialisation (et, en l’occurrence, sa décrépitude) offre une grille de lecture singulière de l’histoire économique, sociale, politique, éducationnelle, territoriale et bien sûr sociétale de la France. Dans tous ces domaines, la « santé de la France » est-elle aussi moribonde que celle de son industrie ?

NICOLAS DUFOURCQ- Ce livre est une histoire intellectuelle de la France, dans son rapport à l’économie, dans les années 1995-2010. Les générations qui ont été à la manœuvre à l’époque ne sont pas celles des Trente Glorieuses mais plutôt celles de mai 68 et des années Giscard. Elles considèrent les victoires des décennies cinquante et soixante comme des acquis définitifs. Elles sont les premières d’après-guerre à perdre d’une certaine manière le sens du tragique. Or, à perdre ce sens du tragique, à quoi s’expose-t-on ? A estimer, par exemple, que le libre échange ne provoquera jamais de victimes, que l’État-providence est une rente et ne fera jamais faillite, que l’implosion de l’URSS est une spécificité à laquelle aucun autre grand pays ne succombera jamais, etc. Alors on fait sienne une paresse de l’histoire, par la faute de laquelle on se repose sur des certitudes et une confiance aveugle. « La France est riche, ce n’est pas grave, on va y arriver », réagit-on à chaque épreuve. Et alors d’engager la société sur la voie de risques inconsidérés. Voilà les dangers vers lesquels emportent les générations qui n’ont pas eu à pleurer quand Dien Bien Phu est tombé, si je puis dire.

La psyché de la société française porterait donc une part de responsabilité.  Dans votre récit, la désindustrialisation apparaît comme la conséquence d’une non-volonté de voir le côté potentiellement sombre de la mondialisation, d’en reconnaître l’inéluctabilité puis de s’y adapter avec les moyens massifs qui s’imposaient. Il existerait un biais historique et culturel, politique et entrepreneurial, spécifique à la France. Ainsi, le désamour des Français pour leur industrie serait, dans ce domaine également, un symptôme de leur psyché…

J’en suis convaincu. Un entrepreneur que je questionnais sur l’origine et les causes précises ayant conduit à ce marasme, m’a répondu « la sagesse ». Plus précisément le délitement de la sagesse, cette sagesse inhérente aux enseignements de la guerre et qui décline au fur et à mesure qu’on s’éloigne de cette dernière. Or, la mondialisation était une vraie guerre, et sa concomitance avec la monnaie unique supposait un aggiornamento complet du mode de gestion des équilibres de la société française. On ne pouvait plus dévaluer et on ouvrait les frontières en même temps. Cette sagesse peu à peu perdue, la société française se laisse entraîner dans des situations périlleuses, extraordinairement coûteuses pour la collectivité, pour ses enfants et ses petits-enfants, où l’Etat compense par l’endettement le déficit de préparation aux chocs extérieurs. Bientôt, dominent des univers mentaux tout à fait imaginaires, l’illusion qu’une main invisible va surgir et réparer les dégâts, toujours. Or il ne suffit pas de s’échapper dans le monde virtuel et de recourir aux chimères pour espérer conjurer la réalité.

Tout le monde a ses empreintes digitales sur la désindustrialisation du pays », énoncez-vous. Tout le monde, et notamment les exécutifs successifs, responsables d’avoir rigidifié le droit du travail, fait flamber les cotisations patronales, rédigé la loi sur les 35 heures (« symbole que la France n’a rien compris à la mondialisation »), bref coupables d’une inflammation du coût du travail par la faute de laquelle la compétitivité de la France s’est désalignée de celle de l’Allemagne. Quelle part de responsabilité attribuez-vous également : aux partenaires sociaux, y compris patronaux – ont-ils compris trop mal ou trop tard ce qui gangrénait l’industrie ? -, et à la société française – plus précisément : le modèle social, très redistributeur, qu’elle réclame est-il incompatible avec l’exigence de compétitivité ?

Là aussi, l’analyse historique est riche d’enseignements. La création de la Sécurité sociale en 1945 accélère un mouvement qui avait démarré à la fin du XIXᵉ siècle, autour de l’économie caritative et du mutualisme, qui donnèrent naissance aux caisses de secours puis aux mutuelles et aux caisses d’épargne, notamment. Cette organisation sécrétait une éthique aigüe de la responsabilité. D’ailleurs, du Crédit Mutuel au Crédit Agricole, aucune de ces banques mutualistes n’a jamais connu de problème en France, pas plus que les mutuelles d’assurance. La Sécurité Sociale de 1945 contient cette valeur de « responsabilité pure », au nom de laquelle tout déficit est vécu comme un traumatisme. J’étais un jeune fonctionnaire en charge des finances de la Sécurité Sociale juste après la guerre du Golfe, à l’automne 1992. Le plus gros « trou » depuis 1945 se creuse alors sous nos yeux car la Sécurité sociale, essentiellement financée par les salaires, était plombée par la conjoncture. Les recettes reculent, les dépenses croissent, et au final un abîme de 23 milliards de francs de déficit se forme, qui conduira Pierre Bérégovoy, incarnation de cette sensibilité extrême à la préservation des équilibres, à refuser de recourir à l’endettement et à augmenter la CSG quelques mois avant les élections législatives. Il avait une culture de la responsabilité, encore appuyée par le monde syndical paritaire dans ces années, dont j’ai le sentiment qu’elle n’a jamais cessé de reculer, depuis les décisions prises par le gouvernement Balladur d’endetter la Sécurité Sociale puis par Jacques Chirac de ne pas revenir sur les 35 heures quand il était encore temps. Entre-temps, la Sécurité sociale a été étatisée et pourtant les administrations publiques en charge de sa régulation ont perdu en prestige et en qualité. Aujourd’hui je ne reconnais plus le ministère des affaires sociales que j’ai connu, celui de Philippe Séguin, de Simone Veil. On s’habitue au déficit comme on s’habitue à celui, abyssal du commerce extérieur. Pour autant, notre modèle social n’est pas en soi incompatible avec la compétitivité, pour peu qu’il soit équilibré ! Le Danemark, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, sont aussi généreux que nous et pourtant leur industrie est florissante. C’est la manière de gérer notre modèle social qui pose problème. On ne peut protéger autant que si l’on travaille plus. Et nos voisins travaillent plus que nous.

Et votre examen n’épargne pas le monde syndical…

Rappelons-nous des lois Auroux. Au début nécessaires et bien pensées, elles ont très vite cristallisé des positions syndicales dures, notamment dans les grandes filières industrielles dominées par la CGT et FO. Certains dans le livre disent qu’elles ont été dévoyées. Toute réforme d’ampleur sociétale exige d’être explicitée, accompagnée avec pédagogie. Celle-ci ne le fut pas et, en protégeant à l’excès les représentants du personnel, elle a provoqué un divorce entre patronat des PME/ETI et syndicats. Comment faire admettre à une ETI familiale d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires qu’elle doit salarier 55 employés protégés qui n’ont pas vu un atelier depuis des années ? Par ailleurs, oui, je reproche aux syndicats d’avoir lutté pied à pied pour éviter la baisse des charges sur les bas salaires et la réforme du code du travail, qui étaient les deux conditions législatives majeures d’un espoir de réindustrialisation. Cela nous a fait perdre 10 ans.

Au soir du second tour des législatives, lorsque vous avez vu le pôle LFI et son opposé RN surgir, vous êtes-vous dit : « Voilà un symptôme et une traduction supplémentaire de la désindustrialisation française » ?

J’ai pensé qu’au cœur de la société française domine une amertume, en macération depuis une trentaine d’années, qui pour partie, vient de cette désindustrialisation. Mais pas seulement. Nos rapports à l’identité, à l’histoire, à nos défaites stratégiques, y compris dans le domaine du numérique, la situation des quartiers dits sensibles dans le contexte des pressions migratoires, la crise des grands services publics de l’école et de l’hôpital donnant une impression de paupérisation de la France, etc., tout ceci écrase la réalité de la progression constante et importante des protections apportées par l’Etat à nos concitoyens, financée par la dette. Il se crée au contraire des points de cristallisation d’angoisse collective qui sont autant de lieux de fermentation d’idées extrêmes. Il n’est pas étonnant que les partis contestataires triomphent dans ces parties de l’Hexagone qui sont le plus exposées à ces angoisses.

De fil en aiguille, quantité de Français se sont de facto déconnectés du réel. Or le réel, comme l’exprimait Lacan, c’est ce qui « dit non », « c’est quand on se cogne ». C’est le réel qui nous dit qu’on ne pourra plus continuer pendant un certain temps à rajouter de nouvelles couches de protection, pourtant au cœur des programmes vers lesquels vont beaucoup d’électeurs. C’est l’oubli du réel qui fait que la France est un havre dont les habitants se croient en enfer. L’histoire de la progression des protections sociales est révélatrice. Celles dont les jeunes Français bénéficient aujourd’hui n’ont jamais été aussi copieuses et bien plus élevées que celles de leurs parents au même âge. Au début des années 1990 dominait le ticket modérateur, il n’y avait pas de mutuelle universelle étudiante, il n’existait pas de couverture d’Etat en cas de pensions alimentaires non versées, les montures de lunettes n’étaient pas remboursées, le RMI était strictement cantonné, il n’y avait pas de prime d’activité, les prestations comme l’allocation adulte handicapé n’étaient pas déconjugalisées, jamais la crise du covid-19 n’aurait été prise en charge de manière aussi généreuse, etc. Je ne dis pas qu’il faut revenir sur ces conquêtes, mais juste être clair : pour financer tout cela, il faut plus d’activité économique. C’est l’activité économique qui finance l’Etat-providence. Donc plus d’entrepreneurs, plus de valeur créée par le secteur privé et plus de travail. Je n’ai pas vu cela dans les programmes extrêmes.

Une partie de la jeunesse se dit en quête de sens, aspire à la cohérence entre ses valeurs personnelles et l’objet ou le comportement de l’entreprise, réclame de mieux équilibrer ses sphères professionnelle et intime. Ce qui n’est pas sans constituer un immense défi de recrutement, de management et de fidélisation au sein des entreprises. Le contexte que vous dénoncez a-t-il favorisé l’émergence de cet état d’esprit ?

La « grande démission » montre que le rapport de force s’est largement inversé. Plus personne n’arrive à recruter. La pression sur les entreprises pour qu’elles fassent un saut quantique dans la manière de motiver les gens est là, énorme. Prenons-le comme une bonne nouvelle. La grande démission, c’est la preuve des grandes espérances de notre jeunesse. La quête de sens est bonne, je la considère comme en résonance avec une éthique de liberté entrepreneuriale, à condition toutefois qu’elle soit productive et ne pèse pas sur la collectivité par un taux d’emploi trop faible. A la fin, il faut bosser !

Jugez-vous les Français coupables d’« ingratitude » ?

Je n’emploierais pas forcément ce mot, car il est culpabilisant et ça n’est pas le sujet.

De cécité, alors ?

Disons plutôt de manque de culture sur le mode de fonctionnement de notre modèle social. Un État providence, tel qu’il régit notre vie quotidienne, c’est très complexe. L’articulation des instances politiques, institutionnelles, administratives, syndicales et privées qui la font fonctionner nécessiterait d’être racontée et expliquée simplement aux Français pour qu’ils prennent conscience de sa formidable richesse… mais aussi de ses vulnérabilités. Si chacun comprenait comment fonctionnent l’assurance maladie, les allocations familiales ou le régime de retraite, cela aiderait beaucoup à adopter des prises de positions réalistes, responsables. Et sages. Ainsi, par exemple, admettre de manière très factuelle que la croissance de l’espérance de vie n’est ni cohérente ni compatible avec un abaissement de l’âge de la retraite, sauf à créer beaucoup plus de richesses, ce que nous ne faisons pas.

La France alors victime de son « inculture économique » chronique ?

A commencer par la compréhension que c’est bien l’entreprise qui finance l’État-providence et que la société ne se résume pas à un face-à-face entre les « riches » et l’Etat. Entre les deux, il y a plusieurs millions de petites entreprises et de salariés qui sont la masse fiscale sur laquelle on prélève pour financer les prestations. Mais le problème est plus profond. Il y a me semble-t-il une incompréhension sur le fondement même de notre civilisation de la protection universelle. Ce fondement, c’est l’équilibre. Selon cette règle, nous n’avons pas le droit d’endetter les caisses de la protection sociale et de demander à nos enfants et petits-enfants de financer les prestations dont nous bénéficions aujourd’hui. La dette finance l’investissement, pas les prestations. Elle finance l’invention d’un médicament, mais pas son remboursement quand je le consomme. Sinon c’est ma petite fille qui me paie mon Solupred. C’est immoral. Jusqu’où ira l’accumulation des déficits de la Sécurité sociale, donc de l’État-providence ? Notre civilisation est enfermée dans une spirale : elle produit une demande de protection infinie. Ces protections sont toujours légitimes et ce qui est acquis ne pourra pas être réduit.  Alors que faire ? Il faut, j’y reviens, plus d’entreprises, plus d’emplois privés, plus d’entrepreneurs et plus d’heures travaillées. En un mot plus d’économie. Ce récit est bien sûr celui de la Bpifrance. Il consiste même à dire ceci, qui est essentiel : Français, plus on vous protège, plus vous êtes normalement en position de prendre des risques. Donc prenez-les ! L’Etat-providence a besoin que vous preniez vos risques. On peut appeler ça un « contrat de civilisation », ou un nouveau contrat social. Mettons-nous en déséquilibre en proportion des protections que nous recevons. J’y crois personnellement, et cela suppose un récit élogieux sur le risque, sur le progrès, et une héroïsation médiatique des audacieux qui doit être renforcée, à due proportion de la demande proliférante de protections additionnelles.

Vous êtes laudateur à l’égard des industriels et des entrepreneurs. Vous les présentez victimes des injonctions de l’Etat et plus généralement de la société, déplorez que la réalité de leur combat a été pendant longtemps injustement négligée. Aujourd’hui, leur cause est mieux considérée, et d’ailleurs les PME figurent dans le trio de tête des institutions en lesquelles les Français manifestent le plus de « confiance ». Cela étant, les sacraliser, c’est oublier qu’une entreprise entrepreneuriale est un collectif. C’est aussi négliger une réalité : tout entrepreneur n’est pas un « modèle » – les errements en matière de compétences, de comportement, de gouvernance, l’attestent. Le fait d’être entrepreneur ne suffit pas pour revendiquer d’être vertueux. On peut citer nombre de grands et petits entrepreneurs dont l’objet entrepreneurial ou la manière d’entreprendre sont loin d’être éthiques. Enfin, il n’est pas adéquat de fantasmer, comme d’aucuns s’y emploient, une « société des entrepreneurs » ; tout le monde n’est pas prédisposé, éduqué et armé pour être entrepreneur et le risque serait même de dévaloriser ceux qui ne le sont pas.

C’est vrai, il faut être vigilant et n’essentialiser personne. Il existe mille manières d’être entrepreneur. Il y a des entrepreneurs rogues comme il y a des salariés abusifs. Ni plus ni moins. Pourquoi parler plus des uns que des autres ? Humain, trop humain, nous vivons avec cela. Cela étant, dans les années dont je parle, beaucoup d’entrepreneurs n’avaient pas compris que la culture d’autorité descendante, celle qu’ils retrouvaient en Europe de l’Est ou en Asie, n’était plus adaptée à la France.  Ils se sont depuis largement adaptés.

Par ailleurs, je ne clame pas que tout le monde doit être entrepreneur. Et bien sûr il existe moultes entraves à la mobilité (géographique, professionnelle, etc.) et à la prise de risque entrepreneuriale, en premier lieu les blocages anthropologiques, sociaux, familiaux et mentaux. En revanche, chacun peut et doit être entrepreneur de sa vie. Chacun peut et doit « naviguer sa vie ». Il faut être agile, réactif, audacieux. Bâbord, tribord, tourner quand ça ralentit, aller chercher le vent. Et en cela, l’Etat qui nous protège est un formidable allié. Il couvre ou désamorce nombre de risques que nous pouvons prendre : la santé est gratuite, l’éducation est gratuite, l’université est gratuite, les allocations d’aide sont multiples, les transports subventionnés, la couverture chômage est conséquente, une retraite minimum est assurée, le compte personnel de formations vous suit où que votre vie vous emmène, etc. Les conditions sont réunies pour que nous rendions à l’Etat ce qu’il nous accorde. On pourrait même parler d’écologie de l’Etat-providence, car il est un bien commun à protéger, comme la nature. N’abusons pas de lui.

Quelles sont les particularismes de l’entrepreneur ?

Il a à la fois une grande part d’imaginaire et les pieds sur terre, il est animé par ce « grain de folie » qui le convainc de prendre des risques, et il possède une propriété fondamentale pour accomplir des choses dans sa vie, que j’appelle l’autohypnose – « je vais le faire, je vais y arriver, il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas moi ». Bref, la confiance en soi. Pour autant il est en permanence confronté au réel, il est même un professionnel du réel. Il a un tableau Excel dans la tête, pour lui l’argent magique n’existe pas. Ce rapport au réel, quantité de bénéficiaires de protections l’ont perdu.

Quelle est, justement, votre définition de l’éthique entrepreneuriale ?

Cette éthique est variable et propre à chaque individu. Disons que l’entrepreneur est singulier et libertaire. Comme l’artiste. Il a de grandes capacités de résilience, qui l’arment pour défier les échecs et rebondir. Il a décidé très tôt de ne pas être « un employé ». De quiconque. Par son accomplissement personnel, il veut tenter d’affirmer sa différence, faire sa vie à sa manière, et communiquer ses propres valeurs à ses employés. Il veut progresser dans la société et autant que possible se placer un peu au-dessus des autres, uniquement par les vertus de l’effort solitaire. C’est sa fierté. Alors on peut comprendre qu’il vive mal qu’on lui retire (par les taxes ou le mépris) ce qui a composé sa spécificité, sa richesse. Il veut s’élever dans le monde par la liberté, et n’admettra jamais qu’on le lui reproche.

Vous-même, vous rêvez-vous encore entrepreneur, comme ceux que vous accompagnez aux manettes de Bpifrance ?

J’ai réglé la question très jeune. Entre 20 et 30 ans, j’ai créé cinq entreprises. Toutes sauf une, la dernière, ont connu l’échec. Apprentissage de terrain, immenses souvenirs, culture du rebond. Je sais donc de quoi je parle !

En miroir de votre examen critique de la situation industrielle, psychique, sociale et sociétale de la France, faites-vous le constat que la valeur travail est en danger ?

Je n’emploie pas cette notion de « valeur travail ». Les gens ultra-motivés ne travaillent pas, ils s’accomplissent. On peut s’accomplir comme astrophysicien ou comme charcutier. Soit on est investi du sentiment que la vie est courte et on s’incarne pleinement voire passionnément dans un métier sans compter ses heures, soit on se considère être un « passager de la vie » qui n’a de relation au travail qu’utilitaire afin de maximiser ses plaisirs pendant ce transit éphémère qu’est notre passage sur terre. Ces « passagers de la vie » font le choix d’une trajectoire professionnelle où l’on initie peu, commande peu, s’investit peu, rayonne peu, risque peu, obéit et subit beaucoup. Ce choix de vie doit être respecté, après tout. Les gens ont plus ou moins d’énergie, et plus ou moins d’aptitude à aller chercher leur chance. En revanche, il ne faut pas chercher de boucs-émissaires quand on est en déficit de sens dans sa vie. Les carcans pour « naviguer sa vie » étaient nombreux dans les années soixante, mais aujourd’hui où sont-ils ? Où sont les entraves pour entreprendre et risquer librement ? Dans le « contrat social » de l’État providence, on ne peut pas concomitamment refuser de participer au système et en exploiter les bienfaits.

… ce qui nécessite toutefois un préalable : distinguer l’assistance de l’assistanat, reconnaître la réalité de l’(invisible) injustice de l’égalité des chances à la naissance, et admettre que deux personnes nourries d’une même volonté ne sont pas équitablement armées pour accomplir leur devoir de citoyen.

Il y a inégalité des chances à la naissance, y compris à l’intérieur d’une famille. L’un va réussir, l’autre non. A tous les niveaux de la société. Mais je réfute l’idée que l’ascenseur social français est bloqué. Les études récentes de l’Insee le montrent. Les parcours républicains sont innombrables. Posez-vous la question de l’origine sociale des patrons du CAC40 et vous verrez la proportion importante de ceux qui viennent de très loin.

Les dogmes de la compétitivité et de la croissance sont naturellement très présents dans votre essai et sont omniprésents lorsqu’on raisonne économie. Mais ne souffre-t-on pas d’économisme, et d’un biais laissant supposer qu’il n’existe aucune possibilité de penser autrement l’économie et la société ? Sommes-nous pour toujours ligotés à ce dogme – qui est l’une des causes principales de la dévastation écologique mais aussi participe au chaos civilisationnel ?

Le monde est en train de changer radicalement et avec lui l’ensemble des paradigmes le déterminant. Le thème de notre grand événement cette année – la 8e édition du Bpifrance Inno Génération – est « la métamorphose », donc je ne nie pas qu’il faille s’engager sur un sentier radical de transformation. Pour autant, j’en veux à ceux qui nient les conséquences de ce qu’ils proposent, c’est-à-dire des couches nouvelles de protection qui ont un coût collectif. Celui d’un déficit et d’une dette publics abyssaux. Or l’argent magique n’existe pas, et la civilisation du quoi qu’il en coûte a ses limites ! Celle, d’abord, de faire payer notre protection aux enfants et petits-enfants. Chaque jeune qui a voté pour des formations politiques promettant la retraite à 60 ans doit connaître la vérité : pendant toute sa vie il va payer pour cette généreuse retraite de ceux qui partent aujourd’hui, mais lui n’y aura pas droit.  Sur la croissance, elle n’est pas un dogme, mais la conséquence fatale des demandes de protection de la société française. Les prophètes de la décroissance doivent dire la vérité : il faudra « dé-protéger ». Qui y est prêt ? Le chaos civilisationnel, il serait là, pour le coup, certain.

Emmanuel Macron a donc selon vous raison d’insister sur la réforme du système de retraite ?

Evidemment

Quand bien même le contexte social pourrait être durablement éruptif et dégrader plus encore la conjoncture économique et la situation des entreprises ?

De toute façon, l’imaginaire collectif devra « atterrir » quoiqu’on pense. En général l’histoire n’est pas écrite mais celle-là l’est. Cet inéluctable atterrissage, il faut simplement le souhaiter le moins violent possible. Il le sera d’autant moins que l’économie, grâce aux entrepreneurs, grâce à l’action de l’Etat aussi, grâce à l’action des Français, sera florissante.

L’industrie (énergies fossiles, voiture, plastique, etc.) est communément associée à la dévastation écologique. Dans votre essai, peu est consacré, d’une part à l’enjeu écologique qu’exige l’état du climat et de l’environnement, mais aussi à cette RSE à laquelle une part exponentielle de la population conditionne désormais son engagement professionnel. Faut-il considérer la RSE (ses règles, ses injonctions, son image) comme un obstacle à la réindustrialisation ?

Non, au contraire. Nous soutenons la réindustrialisation de la France à partir d’usines nativement décarbonées. Effectivement, dans mon livre je n’évoque pas l’impact RSE puisque la question climatique n’exerce aucun rôle dans l’histoire de la désindustrialisation, et c’est un livre sur le passé. En revanche, lorsque je traite les anciennes méthodes de management et de commandement, d’un autoritarisme militaire devenu anachronique, je n’élude pas le sujet. La RSE est un impératif cardinal.

Revenons à cette jeunesse. Au sein d’AgroParisTech, de HEC, de Polytechnique, et ailleurs, des étudiants fustigent l’industrie coupable d’anéantir climat et environnement. Plus encore, ils blâment l’organisation contemporaine du capitalisme, du libéralisme et de la finance mondialisés, qui selon eux sert de support à cette prise de pouvoir irréversible de l’industrie fossoyeur. Que leur répondez-vous ? Notamment à ceux qui estiment que frugalité et sobriété ne sont pas les ennemis du Progrès ?

Suis-je anticapitaliste ? Pas du tout. J’ai été numéro deux du cabinet de conseil Capgemini, présent dans quarante pays et instrument de puissance pour la France. Le capitalisme inclut une dimension de « force vitale » fondamentale, dont nous continuons d’avoir besoin. Avec du capital, on féconde une activité, et on part en conquête de terres inconnues. A mes yeux, il n’y a pas de modèle alternatif. Dès lors, même si je comprends leurs angoisses et les partage, je m’oppose à ces jeunes diplômés militants d’un modèle radicalement alternatif, qui ne boucle pas avec les demandes collectives légitimes de la société. La décroissance ne permettrait pas de financer les protections qu’ils consomment déjà aujourd’hui et qu’ils consommeront plus encore lorsqu’ils seront vieux. En revanche, la frugalité ne fait pas débat. Elle est indispensable à chaque instant, à chaque minute. Elle fait partie de l’équation du progrès.  En ce sens, je suis convaincu que plus d’économie ne veut pas dire plus d’émissions de carbone et d’atteintes à l’environnement. Une voie, dont il ne faut pas rater l’embranchement, se dessine aujourd’hui qui permettra de concilier croissance de l’activité, respect de l’environnement et adaptation au changement climatique. Et d’une certaine manière, le sentiment de révolte qui anime la jeune génération est fécond : il est l’énergie de l’adaptation de notre appareil productif et de notre société à ce nouvel état du monde.

Vous regrettez, à raison, la lutte des classes dans les entreprises. Mais est-elle illégitime lorsque l’amplitude des rémunérations (hors accumulation de patrimoine et actions) peut dépasser un rapport de 1 à 300 ? Lorsque la gouvernance, le dialogue social, le management déresponsabilisent ou réduisent l’individu à trop peu ?

En effet, l’ambiance de lutte des classes a été terrible dans les PME et ETI industrielles dans la période que je couvre dans le livre. Les PME avaient peur des syndicats, disons-le. Tous les témoignages le disent : le patron était toujours le vilain. On venait d’un monde paternaliste qui, s’effondrant, a laissé le patron de PME complètement vidé de son aura et jugé coupable des conséquences d’une mondialisation non préparée et non accompagnée.

Sur les rémunérations, on est dans un sujet irrationnel.  Prenons l’exemple de Bpifrance. Nous faisons la démonstration que nous pouvons être aussi performants qu’une banque privée pratiquant des échelles de rémunération plus élevées. Nos ratios de profitabilité sont identiques à ceux des acteurs du marché alors que nous menons une mission d’intérêt ­général. Nous ­recrutons exclusivement dans le privé.  Bien sûr certains de nos cadres franchissent à nouveau la porte du privé lorsqu’ils nous quittent, après des années d’engagement et d’expertise chez nous. Pourquoi sont-ils restés entre-temps ? Pour la culture, l’impact, la mission, les valeurs, le sentiment d’être utile. La question de la rémunération et des excès du capitalisme financier trouve son antidote, en fait, dans une certaine manière de gérer son entreprise. Et de donner à chaque salarié un sens à la responsabilité qu’on lui confie, avec la bonne dose de liberté. Un salarié ultra motivé ne part habituellement pas que pour une augmentation de salaire. Le distinguo est également valable pour les banques mutualistes versus les établissements cotés et/ou anglo-saxons : elles rémunèrent moins bien, mais le niveau de performance individuel et collectif n’est pourtant pas inférieur. Et que dire du monde de l’industrie ? Des PME ou des ETI familiales pilotées par des entrepreneurs beaucoup moins payés que dans les grands groupes performent très bien. Inversement, les salariés de Stellantis reprochent-ils sa rémunération à son CEO, sur laquelle je me suis abstenu en conseil ? Non, car ils le respectent. L’équation argent-motivation est parfois obscure. La raison d’être d’une entreprise et les conditions d’accomplissement personnel et professionnel ne peuvent pas être réduites à l’envergure de la fiche de paye.

Un groupe comme Bpifrance a-t-il pour objet de participer, à son niveau, au rétablissement d’un capitalisme responsable – si tant est que les deux items ne forment pas un oxymore ?

Absolument. De notre vocation à notre fonctionnement en passant par les critères d’affectation de nos crédits, de nos investissements, de notre accompagnement, nous essayons d’honorer cette exigence.

Dans votre analyse, l’Etat apparaît être davantage un ennemi des entreprises qu’un facilitateur. Pourtant, vous êtes bien placé pour savoir que sur une planète à ce point dérégulée, anarchique – que sont devenues les instances de gouvernance internationale ? -, la régulation par les Etats est déterminante. Quel est, à vos yeux, le « juste » rôle de l’Etat en matière économique ?

Dans l’industrie, la dérégulation a consisté à ouvrir les frontières. Ça n’a pas du tout empêché l’Etat de continuer de faire tomber en pluie des couches nouvelles d’exigences et de contrôle préalable entravant de facto la PME industrielle, plus que ce n’était le cas dans le reste de l’Europe et surtout pas en Europe de l’Est. C’est cela que je dénonce, car le jeu était biaisé. Pour le reste, le capitalisme n’est pas destructeur par nature, mais comme toute liberté, il doit être encadré. Le rôle de l’Etat est donc majeur. Il l’est d’autant plus maintenant que s’engage la décarbonation de l’ensemble de notre appareil productif.

L’une des faiblesses des entreprises françaises réside, constatez-vous, dans leur soumission aux logiques anglo-saxonnes (via leurs banques, leurs consultants, leurs actionnaires), favorables aux fabless, aux délocalisations, à la maximisation des marges, et aux fameux LBO. Autre sujet primordial sur lequel le tropisme anglo-saxon produit des effets désastreux : les territoires, puisque l’industrie est dans les territoires alors que ce tropisme ne considère que les grandes capitales. Ces territoires auxquels Bpifrance est très attaché sont les victimes du diktat jacobin et ont fait l’objet d’un mépris, d’un abandon dont là encore le Rassemblement national se nourrit largement. Peut-on se sortir de cette quasi-tutelle – Bain, les Big Four, Mckinsey… continuent de dominer, y compris la culture des écoles de commerce qui forment les futurs managers ?

Au temps de Tony Blair en Grande-Bretagne et de Bill Clinton aux Etats-Unis, la domination idéologique anglo-saxonne dans les milieux d’affaires français était plus qu’hégémonique : elle était totale. Ce moment est révolu. Certes, les grands acteurs anglo-saxons de la finance, de la banque, de la stratégie se sont durablement implantés et sont puissants. Ils occupent des parts de marché très importantes et recrutent une bonne part de nos élites. Des acteurs français considérables comme Capgemini (275 000 salariés) ont aussi grandi et leur disputent le marché avec détermination, sans parler de nouvelles pépites émergentes, comme SIA créé par Matthieu Courtecuisse. Nous avons des leaders français à capacité de projection mondiale.  Tout est un combat et ces combats sont livrés.

Par ailleurs, par rapport aux années 1995-2010, la France commence à tirer profit de sa décentralisation. Le pays a profondément changé et l’image ultra jacobine n’est plus le reflet de la réalité. Les métropoles de province sont rutilantes, les Régions sont des institutions puissantes et on peut dire aujourd’hui que les écosystèmes locaux ne laisseraient plus faire ce qui s’est passé au début des années 2000. Au total, il me semble que la France est aujourd’hui mieux protégée de la radicalité des influences anglo-saxonnes, qui de surcroît sont en recul du fait même de leur échec aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, deux pays aujourd’hui obnubilés par la réindustrialisation.

Qu’attendez-vous concrètement du nouveau mandat présidentiel, du gouvernement, également de cette assemblée législative d’une bigarrure inédite, au profit de la réindustrialisation de la France ?

Le sujet central pour construire une usine tient aux délais d’autorisation. Ces délais, entravés par les recours, l’obligation de dépollution des friches et les conditions de délivrance de permis de construire, peuvent aujourd’hui s’étendre sur plusieurs années. Il est impératif de les réduire drastiquement, car cette situation est incompatible avec le vœu de revitalisation industrielle. Et cela vaut tout autant pour les futures centrales nucléaires. Si quantité de délais administratifs ne sont pas abaissés, la possibilité de voir fonctionner rapidement sur notre sol le blanc manteau de nouvelles usines décarbonées dont on a parlé, est illusoire. Plus généralement, l’entreprise est otage d’un excès de bureaucratie. Pas seulement en France, mais particulièrement chez nous. A force de stigmatiser le capitalisme, on l’a cuirassé d’entraves administratives et on l’a rendu plus lent. Or sa vertu, c’est son énergie cinétique, sa capacité à « déplacer des montagnes ». Or il va falloir déplacer des montagnes pour réindustrialiser, décarboner et changer le mix énergétique de notre pays. Le capitalisme ne peut pas être empoisonné par la maladie de la bureaucratie au moment où on demande aux acteurs de changer le monde. Il serait aujourd’hui impossible de construire la tour Eiffel en quelques années et elle ne pourrait pas être aussi belle. Tout chef d’entreprise peut faire la démonstration que sa liberté d’entreprendre, d’innover, de bâtir, inhibée par une multitude de normes est plus faible que celle d’« hier ». Nombreux vous disent : cette usine, cet hôtel, je ne pourrais plus les refaire aujourd’hui. Si la vitalité entrepreneuriale est asphyxiée, comment va-t-on trouver les solutions aux immenses défis énergétiques, alimentaires, climatiques, de santé, de mobilité, etc. qui concernent l’avenir de notre société ? Songez qu’il faut 18 mois pour avoir le permis de construire d’une usine de batterie dans le nord de la France dans laquelle l’Etat a pourtant décidé d’investir 700 M€ d’argent du contribuable… Qu’il faut plus de dix ans pour faire monter un parc éolien offshore en France… L’Etat fait beaucoup pour les entrepreneurs, mais s’il y a un point d’amélioration, c’est celui-ci : le rapport au temps. Avec sur le terrain une administration qui accompagne le business plutôt qu’une administration gendarme. Pour dresser un parallèle, l’évolution de la posture de l’administration fiscale dans sa relation avec les particuliers au cours des 10 dernières années montre d’ailleurs qu’une telle transformation est possible. Cela demande que le cap soit tenu avec constance.

Le 3 octobre à Lyon, dans le cadre du forum de débats Une époque formidable (La Tribune), vous débattrez avec le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger. Sujet : le travail. Un banquier et un leader syndical peuvent-ils s’entendre sur une même philosophie du travail ?

Je pense que oui…

… même si sur nombre de points développés dans cet entretien (35 heures, retraite, financement de la protection sociale) la discorde apparaît frontale ?

Absolument. Je critique les 35 heures pour la manière dont elles ont été imposées aux PME, au pire moment de la bataille de la mondialisation et la direction éthique qu’elles ont alors donnée aux Français sur la question de la centralité de la vie professionnelle dans leur existence, alors que la guerre faisait rage à l’extérieur. Pour le reste, je crois qu’on peut travailler plus en France, oui. Le décrochage en PIB par tête de la France par rapport à l’Allemagne et par rapport aux Etats-Unis est directement lié au nombre d’heures travaillées sur une vie professionnelle, notamment en début et en fin de vie. Travailler plus tôt, travailler plus longtemps, travailler plus tout court sont des priorités me semble-t-il. Est-ce si dramatique ? D’ailleurs, mon ami Laurent travaille-t-il 35 heures par semaine ? Je ne crois pas. Simplement parce qu’il est passionné par son métier, investi dans une cause qui a du sens. Donne-t-on du sens au travail lorsque celui-ci doit être limité à 35 heures ? L’ébéniste concentré sur la réparation de son meuble, le joaillier qui achève le sertissage d’un bijou, le chercheur immergé dans son innovation, vont-ils vouloir interrompre leur tâche ou comptabiliser des heures supplémentaires ? Les cadres ou employés qui décident de créer leur entreprise n’ont-ils pas parfaitement intégré le fait qu’ils devront travailler 70 heures par semaine ? Et ça ne leur pose pas de problème. Car travailler beaucoup est tout sauf un problème quand on aime ce que l’on fait. La question du temps de travail se pose essentiellement pour les métiers pénibles, et tout particulièrement pour tous ceux qui engendrent des troubles physiques, musculo-squelettiques. Elle n’est pas un impératif de civilisation commun à toutes les couches de la société française. Il en va de même pour la retraite, bien sûr.

Je vais plus loin : il me semble que la France n’est pas au niveau de son potentiel. Notre pays peut faire des miracles, et sous nos yeux il macère. Trop de Français ne sont juste pas motivés par ce qu’ils font et la grande démission le montre. Remotivons la France et instantanément elle voudra d’elle-même travailler plus. La France n’est pas nativement asthénique. Simplement, beaucoup de concitoyens ne voient pas d’intérêt à ce qu’ils font ou à ce qu’on leur propose. D’entendre ces jeunes diplômés recommander de recourir au retrait existentiel et à l’ennui pour espérer réparer la planète, me rend donc dubitatif. L’ennui n’est pas la solution, il est le problème. A l’Etat et aux entrepreneurs de proposer aux Français des aventures exaltantes, elles existent. La réindustrialisation des territoires en est une.

Les contradictions de la fin de  » l’abondance »

Les contradictions de la fin de  » l’abondance »

 

Si « la fin de l’abondance » proclamée par Emmanuel Macron témoigne d’une prise de conscience, la sociologue Dominique Méda pointe dans le Monde les contradictions de l’exécutif sur le sujet.

 

Le 24 août, en ouverture du conseil des ministres et en guise de discours de rentrée, le président de la République annonçait solennellement « la fin de l’abondance ». La formule a déjà fait couler beaucoup d’encre, de nombreux commentateurs rappelant que des millions de nos concitoyens connaissaient depuis fort longtemps cette situation, voire n’en avaient jamais connu d’autre. Cette affirmation recèle néanmoins une forme de performativité : tout se passe comme si, par cette parole, le politique validait (enfin) les alertes des scientifiques et reconnaissait officiellement l’impérieuse nécessité d’un changement d’ère.

Nous savons désormais assez précisément comment il est possible d’atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre que nous nous sommes fixés. Il s’agit notamment de modifier nos productions et notre consommation dans le sens d’une plus grande sobriété, grâce à des changements de pratiques individuelles, mais surtout grâce à des transformations structurelles obtenues par des investissements massifs dans les énergies renouvelables, la rénovation thermique des bâtiments, les alternatives aux transports thermiques et l’agriculture, notamment. Mais pour le gouvernement, passer de la parole aux actes exigera de résoudre au moins quatre contradictions.

Il lui faudra d’abord être capable de mobiliser l’ensemble de la population en faveur d’une politique de sobriété, alors qu’il s’est jusqu’à maintenant refusé à user de la contrainte, en particulier à l’égard des plus aisés, au nom de sa croyance à la théorie du ruissellement. Cela suppose, d’une part, de faire comprendre aux 1 %, et plus encore aux 0,1 % les plus riches, qu’il leur revient de faire les plus gros efforts et, d’autre part, de rassurer les plus modestes, qui craignent d’être une nouvelle fois les dindons de la farce.

Sans cela, la « grande bascule » souhaitée par le président de la République pourrait bien se muer en une « grande transformation », semblable à celle décrite par Karl Polanyi dans l’ouvrage éponyme : dans les années 1930, des sociétés traumatisées par les excès du « marché autorégulateur » s’étaient jetées dans les bras de régimes autoritaires en croyant y trouver protection.

Maintenant qu’il est clair que la surconsommation des uns détruit la base de vie des autres, la lutte en faveur de la réduction des inégalités de revenus et de patrimoine apparaît comme une des principales politiques écologiques. Le déploiement de politiques publiques incitant au développement d’activités à l’empreinte écologique légère et contribuant à l’utilité sociale en est une autre. Ceci devrait conduire le gouvernement à prendre au sérieux la question des effectifs et des rémunérations du secteur public, un des avantages de celui-ci étant d’ailleurs de ne pas être soumis à l’obligation de produire plus pour fournir un profit.

Union des gauches : Toujours les mêmes contradictions

Union des gauches : Toujours les mêmes contradictions

Avec l’union des gauches sous la banderole de la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) assiste-t-on à une nouvelle étape dans la restructuration du paysage politique français ? Par Christophe Sente, Université Libre de Bruxelles (ULB)

 

En 2022, le printemps des gauches françaises a des allures de tempête. Si cette saison est difficile pour une partie de la classe politique, elle s’inscrit cependant à l’intérieur d’un cycle et la tempête n’a rien d’accidentel.

Les origines en sont connues. Vu la violence de l’orage, l’issue reste toutefois indéterminée et un naufrage toujours possible.

Alors que des coalitions se forment avant les législatives sans savoir ce que cela préfigure sur le long terme, quatre temps peuvent être distingués à l’intérieur de l’histoire de la gauche française au cours des cinquante dernières années.

 

Le premier temps fut celui de l’union de ses principales organisations politiques traditionnelles, socialiste, communiste et radicale. François Mitterrand et Georges Marchais mais aussi Robert Fabre, en furent les artisans en tant que signataires, en 1972, d’un « programme commun ». Les formations d’extrême gauche de même que la mouvance écologiste incarnée par René Dumont restaient exclues de cette association fragile qui permit à la descendance de la SFIO, Le Parti socialiste, de s’imposer sur ses partenaires comme parti à vocation présidentielle entre 1974 et 1995.

Le deuxième temps fut celui de la reconnaissance de l’irréductibilité du caractère pluriel de la gauche française. Les différentes composantes de celle-ci se rejoignent à la fin du siècle dernier a minima dans un attachement à des politiques redistributives et la recherche de la définition d’une qualité de vie en Europe que la seule liberté économique de produire et de consommer ne garantit pas.

La notion de « gauche plurielle » occupe alors une place centrale dans le vocabulaire de Lionel Jospin entre 1997 et 2002. Le gouvernement dont il est le Premier ministre, alors que Jacques Chirac a accédé à la présidence de la république en 1995, ne bénéficie pas au Parlement que du soutien des partis socialiste et communiste ainsi que des radicaux de gauche. Il peut également s’appuyer sur les écologistes et le « mouvement des citoyens » inspiré par Jean-Pierre Chevènement.

L’alliance des composantes de la « gauche plurielle » ne résiste pas en 2002 à la consolidation, patiemment réalisée par Jean-Marie Le Pen, de l’implantation du Front national dans la plupart des régions du pays. La séduction d’un discours nationaliste, devenu également social, l’emporte sur une rhétorique progressiste, traditionnelle et essoufflée.

Bâtie comme un cartel d’organisations politiques, la « gauche plurielle » néglige la construction d’une assise sociologique, c’est-à-dire les catégories sociales et professionnelles dont elle vise la représentation. Selon les termes du politologue Laurent Bouvet, elle tend à perdre le « sens du peuple ».

En outre, le Parti socialiste qui en demeurait le pôle principal échoue à convaincre que la méthode européenne est le seul choix politique réaliste pour réguler et dynamiser une économie de marché qui était minée par la stagflation avant la relance continentale favorisée par l’Acte unique en 1983 et le Traité de Maastricht en 1991.

Le néo gaullisme de Jacques Chirac auquel succède Nicolas Sarkozy en 2007 rassure en même temps qu’il peut paraître plus cohérent dans l’articulation qu’il propose entre libéralisme et européisme. Le mandat de François Hollande est un sursaut entre 2012 et 2017, mais il n’inverse pas une tendance. La gauche plurielle se délite et le PS se divise.

Le troisième temps de la valse des gauches est donc celui de la fracture. Entre 2017 et avril 2022, les gauches françaises ne sont plus définies par leur pluralité mais par une double rupture. D’une part, Jean-Luc Mélenchon a confirmé son ambition d’incarner une stratégie alternative à l’européisme social-démocrate en bâtissant, à partir d’un Front de Gauche, le mouvement dit de la France Insoumise qui deviendra celui de l’Union populaire.

D’autre part, le ministre de l’Économie de François Hollande a misé sur l’obsolescence du parti socialiste pour lancer une entreprise social-libérale qui comprend l’avenir du pays dans les termes d’une modernisation fondée sur des politiques de l’offre et d’une participation à une Union européenne renforcée. En 2017, la victoire d’Emmanuel Macron est totale. À gauche, le Parti socialiste et la France Insoumise totalisent moins de 10 % des sièges de l’Assemblée nationale dans laquelle aucun élu d’une liste écologiste n’est présent.

Les tractations lancées en avril 2022 laissent présager un quatrième temps, celui d’une composition. Reste à voir, au fil du second mandat d’Emmanuel Macron, s’il s’agira d’une recomposition ou d’une décomposition.

À la veille des élections législatives du mois de juin, les débats au sein d’une gauche nationale fragmentée sont le produit d’une histoire d’au moins cinquante ans et non d’accidents récents.

La faiblesse, en avril, du mouvement écologiste dans lequel Olivier Faure voyait l’avenir du Parti socialiste confirme à la fois la centralité conservée par les préoccupations matérielles des citoyens et le peu de crédibilité depuis les années 1970, hormis en Allemagne, des Verts pour assurer la transition énergétique. Ce déficit de crédibilité et de représentation à l’échelle nationale contraste avec le statut de force politique de premier plan dans plusieurs grandes villes depuis les élections municipales de 2020. Dans la nuit du 1er au 2 mai, EELV a pourtant misé sur une alliance avec la France Insoumise dans une « Nouvelle union populaire écologique et sociale » plutôt que sur une lente conquête nationale basée sur ses bilans municipaux et la stimulation d’une « économie sociale » post-capitaliste dans les territoires.

Ensuite, les débats internes du PS rendent compte de la permanence d’un attachement à la contestation du bien-fondé du projet européen jalonné par les traités de Rome, Paris et Lisbonne. D’essence jacobine et notamment défendue par Jean-Luc Mélenchon avant qu’il ne quitte le parti, ses tenants prétendent pouvoir négocier d’autres traités que ceux qui ont été conclus.

Enfin, une partie des orientations de la République en Marche reproduit les contenus du « socialisme de l’offre », dont il existe des variantes germaniques, anglo-saxonnes et scandinaves qui avaient déjà séduit une partie de l’électorat du PS en 2017. La question ouverte est de savoir dans quelle mesure Emmanuel Macron réussira en juin à conserver cet électorat, voire à l’étendre dans l’hypothèse d’une fédération de gauches par Jean-Luc Mélenchon. Le ralliement au Président de la République de Jean-Pierre Chevènement est un indice. Le choix des électeurs est toutefois plus incertain que celui des leaders. Et cette incertitude concerne notamment la proportion dans laquelle Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon réussiront respectivement à canaliser le mécontentement social. Car, de l’opposition à l’extension aux couples homosexuels du droit au mariage aux manifestations des « gilets jaunes », ce mécontentement frappe par son caractère pluriel.

Quoi qu’il en soit, les élections législatives de juin 2022 ne seront qu’une étape dans la restructuration du paysage politique français et européen.

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Par Christophe Sente, Chercheur en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Europe et gauche : Les contradictions de la désobéissance

Europe et gauche : Les contradictions de la désobéissance 

 

La désobéissance préconisé par la gauche des insoumis constitue un slogan d’opposition et non une posture de parti de gouvernement. Soulignant la contradiction du discours de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) qui prône la « désobéissance » aux règles européennes tout en respectant l’Etat de droit, Thomas Destailleur, chercheur spécialisé en droit de l’Union européenne, souligne dans une tribune au « Monde » le glissement dangereux que cela produirait sur le terrain du droit.

 

Annoncé par certains comme les prémisses d’une union historique de la gauche, l’accord LFI-EELV pour les prochaines élections législatives a fait l’objet d’un communiqué de presse remarqué et très discuté le 2 mai. Le sujet de l’Europe y occupe une place prépondérante puisque pratiquement 40 % du communiqué a pour objet de dresser l’inventaire des positions communes aux deux formations politiques.

Si le communiqué commun rappelle que « pays fondateur de l’Union européenne, la France ne peut avoir pour politique ni la sortie de l’Union, ni sa désagrégation, ni la fin de la monnaie unique », c’est immédiatement pour clamer qu’il faut être « prêts à désobéir à certaines règles européennes », aux premiers rangs desquelles « le pacte de stabilité et de croissance, le droit de la concurrence, les orientations productivistes et néolibérales de la politique agricole commune ».

Et le communiqué de conclure que cette désobéissance « ne peut se faire que dans le respect de l’Etat de droit (tel que défini aux articles 2 et 7 du traité sur l’Union européenne) ». Suivi depuis par le communiqué LFI-PCF puis LFI-PS, le terme de « désobéissance » y revient à chaque reprise et constitue l’un des marqueurs de la Nouvelle Union populaire écologiste et sociale (Nupes) qu’une récente tribune de Manon Aubry a entendu préciser.

Les références aux articles 2 et 7 du traité sur l’Union européenne (ci-après TUE) et l’Etat de droit présentent une lecture discutable des règles européennes. Que prévoient ces deux articles ? L’article 2 TUE liste plusieurs valeurs communes à l’Union européenne parmi lesquelles figurent la dignité humaine, les droits des minorités ou encore l’Etat de droit, tandis que l’article 7 TUE prévoit une procédure d’alerte et de sanction pour un Etat membre ne respectant pas ces valeurs (les procédures qui n’ont jusqu’à présent rien donné contre la Pologne et la Hongrie).

La Cour de justice de l’UE a rappelé dans deux arrêts du 16 février que l’Etat de droit renvoie à l’existence d’un droit sûr et prévisible, une soumission de toute personne – puissance publique comprise – au droit existant et la présence d’un recours effectif devant les juridictions compétentes pour en vérifier la bonne application.

 

Or, la désobéissance ne donne aucune stabilité au droit, implique une méconnaissance des engagements et obligations juridiques auxquels la France a souscrits et une émancipation face aux procédés juridictionnels existants. En d’autres termes, prôner la désobéissance aux règles européennes tout en respectant l’Etat de droit, c’est en réalité dire exactement l’inverse.

Ukraine : les contradictions Etats africains

Ukraine : les contradictions Etats africains 

 

Daouda Thiam , lecteur du « Monde » regrette dans une tribune qu’alors que « les pays africains sans exception n’hésitent pas à clamer devant la face du monde et de manière bruyante leur souveraineté », un grand nombre d’entre eux aient refusé de condamner le non-respect de ce même principe par la Russie dans le cadre du conflit ukrainien.

 

Lors de la dernière session des Nations Unies sur la guerre menée par la Russie en Ukraine à laquelle les pays africains étaient appelés à voter, j’ai été – en tant qu’Africain – choqué de voir que nos Etats ont adopté des positions différentes les unes des autres, notamment ceux qui ont soutenu la Russie et ceux qui n’ont pas voulu s’exprimer.

Aussi un constat est à faire : tous les pays africains sans exception n’hésitent pas à clamer devant la face du monde et de manière bruyante leur souveraineté chaque fois qu’ils ont des divergences d’opinions portant sur leurs intérêts soit avec l’ancienne puissance coloniale soit avec un tout autre pays, alors que le conflit en Ukraine met en exergue le principe de souveraineté qui, là, n’a pas été respecté par la Russie.

De cette attitude controversée des Africains, devrait-on comprendre que nous avons oublié notre histoire alors que nous pourfendons chaque fois que l’occasion nous est donnée les affres de l’esclavage et de la colonisation ? L’occasion a été donnée aux Africains en tant qu’entités souveraines de rentrer dans l’histoire en étant attachés à des valeurs humaines, à savoir le respect de la dignité humaine, le droit inaliénable de disposer de soi-même et le respect de l’intégrité territoriale.

Les Africains se sont piètrement illustrés devant une situation en Ukraine qui a l’allure d’une troisième guerre mondiale, sur laquelle les Africains ont un avis cette fois à donner ! Honte à nous ! Lors de la deuxième guerre mondiale, notre avis n’était pas demandé, nous étions de simples sujets qu’on a pris et jetés dans les combats pour servir de chair à canon. Aujourd’hui nous avons à donner notre opinion, mais – hélas – les Africains, une fois de plus, ne sont pas entrés dans l’histoire. Bien au contraire : nous allons à reculons, car nous ne pouvons pas distinguer le bien du mal, la guerre.

Le président en exercice de l’Union africaine, dont le pays n’a pas souhaité donner une position sur l’invasion russe en Ukraine, s’insurge actuellement contre la flambée des prix de certaines matières sur le marché international, qui a naturellement une incidence sur les économies des pays africains qui importent notamment des denrées céréalières et des produits manufacturés des pays développés… Cette guerre pourrait être arrêtée si tous les pays faisaient bloc contre M. Poutine.

Daouda Thiam, Abidjan (Côte-d’Ivoire)

Présidentielles- «Les contradictions de Zemmour».

Présidentielles- «Les  contradictions de  Zemmour».

Par Laurent Fary dans l’Opinion 

«En convoquant jusqu’à la caricature l’Appel du 18 juin, Eric Zemmour sera-t-il parvenu à capter l’autorité du général de Gaulle ?»

 

Eric Zemmour est candidat à l’élection présidentielle. L’objet audiovisuel qu’il a publié sur les réseaux sociaux pour officialiser ce dont plus personne ne doutait ne révèle aucune surprise sur le fond. Les fidèles du polémiste y retrouveront tous ses thèmes de prédilection, de l’immigration au déclin de la France en passant par la menace islamiste et le « grand remplacement ».

La forme, en revanche, interroge. Qu’un candidat « se réfère à » ou « se réclame de » est classique ; mais qu’il mime – au sens théâtral du terme – la personnalité censée l’inspirer est inédit. En convoquant jusqu’à la caricature l’Appel du 18 juin, sera-t-il parvenu à capter l’autorité du général de Gaulle ? A coup sûr, en tout cas, il aura pris le risque – première contradiction – de réduire ce moment à un simple exercice de com’ déclinant en version vidéo les sujets, les raisonnements et les thèses répétés à l’envi depuis de nombreuses années.

. Etonnant, dans ces conditions, que le même puisse regretter sur TF1 de n’avoir pas été interrogé sur son « projet politique ». Comme si le néo-candidat critiquait déjà son propre mode opératoire…

Invité du 20 Heures, Eric Zemmour a également assuré que ce n’était plus « le journaliste, l’écrivain » qui s’exprimait, mais bel et bien l’aspirant à la fonction suprême. Pourquoi, dans ces conditions, parsemer sa vidéo d’images issues du « tour de France » de promotion de… son livre ? En communication, on parle « d’incongruence ». En politique, c’est une contradiction, la seconde, puisque le candidat n’a d’autres ressources, pour asseoir sa légitimité, que d’appeler à la rescousse l’auteur à succès.

Reste une troisième contradiction. La moins visible mais la plus intéressante, puisqu’elle renvoie à la seule promesse innovante de cette vidéo. Eric Zemmour y dénonce en voix off ces juges qui « substituent leur férule juridique au gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». A l’image, le marteau du magistrat frappe le pupitre au moment du verdict. Ce symbole généralement positif – la justice qui s’accomplit – devient ici emblématique de ce qui frustre. Dès 2018, Eric Zemmour le proclamait : « Toute action politique doit être sous la surveillance du juge. Donc, ça rend impossible l’action politique ». A la fin de cette même vidéo, l’orateur conclut par un vibrant « Vive la République et surtout, vive la France ». Formule étonnante par laquelle la République devient optionnelle…

 L’Etat de droit condamné, la République relativisée, au cœur d’un film totalement singulier dans sa conception. Un nouveau registre annonciateur d’un nouveau régime ? Pour le coup, on aurait aimé que la question lui fût posée, tant la communication fonctionne ici par petites touches « suggestives », contrastant avec le style de celui qui revendique un discours toujours direct.

 

Laurent Fary est conseiller en communication politique, directeur du département des affaires publiques de l’agence Epoka.

Tourmente et contradictions de la politique d’immigration

Tourmente et contradictions de la politique d’immigration

 

La journaliste Capucine Graby évoque dans l’Opinion  la tourmente et les contradictions de l’immigration dans un livre  Survivant (Marabout, collection Epoque épique, 182 pages, 17,90 €).

 

Interview

Ce livre est à la fois le récit de la naissance d’une amitié entre deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et celui de la mort du « rêve de France » d’un jeune réfugié… 

Oui, Touma n’a jamais envisagé d’aller ailleurs qu’en France, pays qui n’a pourtant aucune histoire commune avec le Soudan. Peut-être juste le hasard d’un professeur qui lui a parlé de Napoléon et de De Gaulle ! Il imagine un royaume merveilleux et arrive dans un pays où, certes, on lui tend la main (il bénéficie d’une assistante sociale, d’une allocation mensuelle de 200 euros, d’une place en foyer, de la CMU, de cours de français…) mais où, pourtant, on ne l’intègre pas. C’est cela qui est pernicieux. Il ne se passe jamais rien pour lui, il va de rendez-vous en rendez-vous administratifs sans que son dossier n’avance. Je le scande dans le livre : il attend, il attend, il attend. Il attend depuis quatre ans et demi maintenant, sans échéance et sans cap, rien d’autre que la peur d’être arrêté et la honte de sa situation. Comment se projeter dans un travail, un avenir ? Touma est englué dans un ennui qui le rend à moitié fou. Au point que, lorsqu’il reçoit enfin l’hiver dernier la protection de l’Ofpra — première étape vers un titre de réfugié — il va quand même jouer sa vie à s’accrocher sous des camions à Calais pour tenter de passer en Angleterre, sans doute parce qu’il pense retrouver une dignité dans ce pays, après tant d’humiliations en France. Il a échoué dans cette tentative, est revenu en région parisienne et depuis, de nouveau, rien.

Pourquoi insistez-vous d’emblée sur le fait que Touma est bel et bien un demandeur d’asile, c’est-à-dire une personne que la France s’enorgueillit d’accueillir ?

Parce que mon propos n’est pas de dire qu’il faut accepter sans discussion tous les migrants. Je comprends très bien qu’on ne le veuille pas, qu’on ne le puisse pas. Mais que la France arrête de casser ceux à qui elle fait une promesse ! Touma a fui une zone de guerre, les Monts Nuba, une région surnommée « la Vallée des bombes » où deux millions de personnes sont otages d’un gouvernement et de rebelles en conflit autour de réserves de pétrole. Sa grand-mère a été tuée, d’innombrables jeunes de son âge aussi. Il a dit adieu à son pays, sa famille. Mais laisser venir des hommes comme lui pour les cantonner ensuite aux marges d’« une société qui lui échappe et qui le fuit », comme je l’écris, c’est de l’incohérence absolue — un manque de courage de nos dirigeants pour appliquer une politique migratoire claire. Ou peut-être une tactique pour les pousser à repartir ? Un proche m’a soufflé un jour cette hypothèse, je ne peux pas la croire… Tout cela ne date pas du président Macron, mais quel est son bilan là-dessus ?

Que serait le courage politique sur cette question ?

Nous essayons de tenir l’image de « pays des droits de l’homme » que les étrangers ont de nous en ne disant vraiment non à personne. Au final, le système est débordé (à chaque rendez-vous à la préfecture de Paris, des centaines de mètres de queue et des heures d’attente). Non seulement nous n’arrivons pas à absorber ce flux mais en plus, cela nous coûte cher : j’évalue à 50 000 euros le coût des diverses formes de soutien reçues par Touma depuis son arrivée, sans compter le prix de l’escorte et du billet d’avion pour l’« éloigner » en Italie, alors que les policiers savaient très bien qu’il serait revenu en France trois jours plus tard. On pourrait réorganiser totalement le traitement des dossiers au lieu de procrastiner, notamment avec l’aide du numérique. Et si on ne peut plus offrir l’asile à des personnes comme lui, qu’on leur dise avant de leur créer ces épreuves ! Pourquoi ne pas publier des tribunes dans les médias de leurs pays pour les prévenir de ce qui les attend avant qu’ils ne s’exilent ?

« La plupart des convocations à la préfecture ne débouchent que sur une nouvelle convocation. Les migrants n’en comprennent pas le sens, je n’en comprends pas le sens, et je crois que, souvent, les fonctionnaires n’en comprennent pas le sens non plus »

Une grande partie du problème s’explique par la fameuse « procédure de Dublin » entre pays européens ?

On en connaît souvent le principe — il faut déposer sa demande d’asile dans le premier pays européen où l’on a mis le pied —, mais pas forcément cette subtilité : si vous parvenez à rester dix-huit mois dans un autre pays de l’Union européenne, vous pouvez alors y soumettre votre dossier. C’est absurde : on vous donne un espoir… à condition de vivre clandestinement un an et demi dans le pays où vous souhaitez vous installer, alors que vous êtes présent légalement en Europe en tant que demandeur d’asile. C’est déjà incompréhensible pour nous, comme quelqu’un qui descend des montagnes du Soudan peut-il le concevoir ? C’est en tout cas ce qui se passe pour Touma, débarqué en Italie où a accosté le bateau humanitaire qui l’a sauvé mais qui veut vivre en France depuis le début.

Vous exprimez votre colère à l’encontre d’une fonctionnaire de la préfecture — « un automate », dites-vous. Les agents n’instaurent-ils pas une distance avec les migrants pour supporter la situation ?

La plupart des convocations à la préfecture ne débouchent que sur une nouvelle convocation. Les migrants n’en comprennent pas le sens, je n’en comprends pas le sens, et je crois que, souvent, les fonctionnaires n’en comprennent pas le sens non plus. Ils sont sans doute aussi touchés que n’importe qui par leurs interlocuteurs, sauf qu’ils font leur job. Donc bien sûr, ils se « blindent », mais faut-il être froid au point de ne plus être capable d’un sourire ?

Autre absurdité, l’interdiction de travailler faite aux demandeurs d’asile…

… qui fait que Touma se retrouve à travailler sur des chantiers au noir, de 8 heures à 20 heures, sept jours sur sept, pour 40 euros par jour, sans équipement de protection. Et qu’il ne se plaint de rien. Je reste sidérée de voir qu’un être humain peut tenir aussi longtemps ainsi. Il y parvient avec son mental, son rapport au temps, à la vie et à la mort, totalement différents des nôtres, nous Occidentaux.

Vous écrivez qu’il faut être « courageux » pour partir de chez soi. Vous êtes bien consciente que cela scandalisera certains, pour qui les étrangers viennent en France profiter d’un système social généreux ?

Au moment où Touma quitte son village, je ne crois pas que ce soit du courage : il répond à une pulsion, il est en mode survie. Le courage, il en faut après, pour traverser le Sahara, survivre en Libye, monter à bord d’un Zodiac surchargé pour traverser la Méditerranée… et affronter ce qu’il affronte en France. Que des migrants veuillent « vivre au crochet » de la France, cela existe sans doute, mais qu’on en fasse une généralité me révulse : Touma ignore tout des aides sociales françaises quand il part de chez lui — et aujourd’hui encore ! Il ne m’a jamais demandé d’argent ni de nourriture, au contraire, c’est lui qui a des attentions pour mes enfants lorsqu’il passe un moment à la maison… Cela étant, j’en ai conscience et je l’écris, j’ai eu beaucoup de chance. Touma est la gentillesse même, il n’a jamais volé pour vivre, je n’ai jamais eu à le remettre dans le droit chemin. S’il avait des papiers, il s’intégrerait parfaitement et aurait énormément à nous apporter. L’ironie est que son extrême droiture devient une faiblesse. Pas question pour lui de déroger à la moindre convocation, y compris quand une responsable humanitaire le prévient que c’est pour le renvoyer en Italie et lui conseille de ne pas s’y rendre…

Économie : les contradictions du consommateur

Économie : les contradictions du consommateur

 

Dominique Schelcher, PDG de Système U, Patrick Artus, économiste, Jean Valfort, restaurateur et fondateur de Panorama Group, et Guénaëlle Gault, directrice de L’ObSoCo (L’Observatoire société et consommation), étaient les invités du Club de l’économie du Monde , jeudi 20 mai.

 

« La guerre n’est pas terminée »

Jean Valfort : Nos restaurants à Paris n’ont pas ouvert. Juillet et août ne sont pas les meilleurs mois et il n’y a rien de pire pour un restaurant que d’ouvrir, d’investir et d’avoir à refermer derrière. La guerre n’est pas terminée et nous n’avons aucune visibilité sur septembre-octobre, quand la météo va se rafraîchir. Combien de temps encore nous faudra-t-il pour nous débarrasser complètement d’une pandémie qui nous empêche de travailler ?

« Malgré un surcoût, de l’ordre de 10 à 15 % pour les fruits et légumes made in France, nous n’en avons jamais vendu autant » Dominique Schelcher, PDG de Système U

Dominique Schelcher : Tant que cette crise ne sera pas derrière nous, il y aura des incertitudes sur le rebond économique. Nous avons actuellement des cas de contamination parmi notre personnel dans des régions jusque-là épargnées. Et quand on regarde, c’est souvent dû à un relâchement dans les mesures de précaution.

Guénaëlle Gault : Selon nos enquêtes, moins d’un Français sur dix pense que, dans six mois, la crise sera finie. Un quart pense même que, dans trois ans, nous y serons toujours. Quand on demande aux Français ce qu’ils feraient s’ils avaient un mois de salaire en plus, ils mettent en priorité l’épargne, puis le remboursement des dettes, le logement et les vacances. Devant tous les autres biens de consommation. Et si on leur donne un an de salaire en plus, la hiérarchie serait exactement la même, avec l’épargne et la dette en tête.


« Vivre et travailler autrement »

D. S. : Les Français se sont plus que jamais focalisés sur les produits locaux. Cela les rassure. Ils font travailler l’économie locale, peut-être qu’un cousin y travaille, et l’impact environnemental du transport est réduit. Nous avons connu des croissances à deux chiffres. Les clients ont joué le jeu. Malgré un surcoût, de l’ordre de 10 à 15 % pour les fruits et légumes made in France, nous n’en avons jamais vendu autant. Signe encourageant du retour à la vie normale, de l’envie de se faire plaisir, les ventes de champagne, qui s’étaient effondrées lors du premier confinement, progressent actuellement de 100 %.

G. G. : Les gens aspirent à vivre, travailler et consommer autrement. Les Français ont bien conscience que le suréquipement, l’hyperconsommation, qui étaient la promesse de bonheur au XXe siècle, peuvent mettre en danger leur santé et l’environnement. Cette préoccupation est devenue massive. On revisite sa vie au prisme de l’essentiel. Mais les contraintes, notamment financières, sont fortes, et il faut les accompagner dans ces changements, sinon cela se transforme en frustration.

Les contradictions de l’écologie et du pouvoir d’achat

Les contradictions de l’écologie et du pouvoir d’achat

 

Vincent Charlet, délégué général de La Fabrique de l’industrie, observe dans une tribune au « Monde » que les critiques sur les insuffisances de la loi Climat et résilience oublient que les « efforts » demandés ponctionneront plus les portefeuilles des consommateurs que les entreprises

Tribune.

 

Trois dirigeants d’entreprises mondialisées et directement concernées par la réduction des émissions de CO2 commentaient récemment, pour la Fabrique de l’industrie, les injonctions de la société civile sur la loi Climat et résilience. Pour Philippe Darmayan (ArcelorMittal France) : « Nous suivons une feuille de route – la stratégie nationale bas carbone – sans admettre qu’elle n’est qu’une liste d’objectifs technologiques pour l’instant hors d’atteinte. »

 

Plus optimiste, Pierre-André de Chalendar (Saint-Gobain) affirmait : « Il suffit que le prix du carbone atteigne 200 € la tonne pour viabiliser toutes les technologies dont nous avons besoin pour décarboner l’industrie. » Et Louis Gallois (PSA, devenu Stellantis) de tempérer : « Quand la réglementation les y contraint, les industries s’adaptent et décarbonent. Mais cela a, à court terme, un coût et il faut savoir qui le paie : l’emploi, le consommateur ou l’Etat à travers les aides ? » 

 

Trois témoignages dignes de foi, trois manières de décrire l’histoire qui se joue jusqu’à fin mars à l’Assemblée nationale. On a lu beaucoup de critiques sur le projet de loi Climat et résilience. Intellectuels, politiques et corps constitués (Haut conseil pour le climat – HCC, Conseil économique social et environnemental – CESE, Conseil national de la transition écologique – CNTE…) lui ont vertement reproché de manquer d’ambition, de ne pas être à la hauteur des efforts nécessaires. 

Mais une loi ne fait pas d’efforts : elle les impose aux justiciables. La nuance n’est pas mince. Quelles qu’aient été les intentions du gouvernement quand il a traduit les conclusions de la convention citoyenne en projet de loi, personne ne peut nier que nombre d’entre elles auront des répercussions directes sur le pouvoir d’achat des ménages (remplacement des véhicules, nourriture bio et locale à la cantine, etc.), alors même que l’exécutif est encore pétrifié par le souvenir de la révolte des « gilets jaunes ».

Un exemple pour s’en convaincre : le sujet de la taxe carbone aux frontières. Voilà un projet que l’on évoque depuis longtemps pour lutter contre le dumping environnemental. Mettre d’accord les 27 États membres, entre eux puis avec l’Organisation mondiale du commerce, n’a rien d’évident. Mais la Commission y étant résolue, tout le monde y travaille.

 

La France aurait pu faciliter la négociation en s’alignant dès le début sur la proposition d’une taxe carbone à la consommation, sur le principe de la TVA, qui avait la faveur de l’Allemagne et de l’OMC. Elle a préféré explorer d’autres voies, non pas sous la pression des industriels – qui sont en désaccord, comme chacun peut le vérifier dans les résultats publics de la consultation – mais dans la crainte d’embraser les ronds-points une deuxième fois. Dans cette bataille, la réaction du consommateur est plus que redoutée. 

Elon Musk et ses contradictions écolos avec le Bitcoin

Elon Musk et ses contradictions écolos avec le Bitcoin

Il y a des contradictions assez fondamentales chez le patron de Tesla qui se veut l’un des patrons les plus écolos de la planète mais qui dans le même temps fait une publicité éhontée concernant le bit coin qui consomme pourtant une énergie considérable.

L’autre aspect des contradictions du patron de Tesla , c’est d’afficher les achats considérables de bitcoins de son entreprise ( 1,5 milliards) aux fins de peser sur la valorisation de la crypto monnaie.

La monnaie numérique est créée lorsque des ordinateurs de grande puissance sont en concurrence avec d’autres machines pour résoudre des énigmes mathématiques complexes, un processus énergivore qui repose actuellement souvent sur les combustibles fossiles, en particulier le charbon, le plus sale de tous.

Aux taux actuels, ce «minage» de bitcoins dévore annuellement environ la même quantité d’énergie que les Pays-Bas en 2019, selon les dernières données disponibles de l’Université de Cambridge et de l’Agence internationale de l’énergie.

Selon une étude de 2019 de la revue scientifique Joule, la production de Bitcoin générerait entre 22 et 22,9 millions de tonnes métriques d’émissions de dioxyde de carbone par an, ou entre les niveaux produits par la Jordanie et le Sri Lanka.

L’inclusion historique de la cryptomonnaie dans le portefeuille d’investissement de Tesla pourrait compliquer l’éthique zéro émission de l’entreprise, selon certains investisseurs, à un moment où les considérations ESG – environnementales, sociales et de gouvernance – sont devenues un facteur majeur pour les investisseurs mondiaux.

«Nous sommes bien sûr très préoccupés par le niveau des émissions de dioxyde de carbone générées par l’extraction de bitcoins», a déclaré Ben Dear, PDG d’Osmosis Investment Management, un investisseur durable gérant environ 2,2 milliards de dollars d’actifs détenant des actions Tesla dans plusieurs portefeuilles.

 

Pourtant, à court terme, la divulgation par Tesla de son investissement en bitcoins, effectuée dans un dépôt de titres, pourrait indirectement servir à exacerber les coûts environnementaux de l’exploitation minière.

D’autres entreprises suivront probablement son exemple en achetant dans la devise, selon les investisseurs et les experts du secteur. Une demande accrue et des prix plus élevés poussent davantage de mineurs à se battre pour résoudre des énigmes dans les meilleurs délais pour gagner des pièces, en utilisant des ordinateurs de plus en plus puissants qui nécessitent plus d’énergie.

«Ce (bitcoin) n’est pas un investissement durable et il est difficile de le rendre durable avec le type de système sur lequel il est construit», a déclaré Sanna Setterwall, consultante chez South Pole.

«Je pense toujours que les grands joueurs s’abstiendront de Bitcoin pour ces raisons particulières – l’une étant un angle climatique très négatif, étant donné la façon dont il est exploité, et deux, les problèmes de conformité et d’éthique qui y sont liés», a déclaré Sasja Beslik, responsable du développement durable des affaires à la Banque J. Safra Sarasin à Zurich.

Certains acteurs de l’industrie et universitaires avertissent que la domination des mineurs chinois et le manque de motivation pour échanger des combustibles fossiles bon marché contre des énergies renouvelables plus coûteuses signifient qu’il existe peu de solutions rapides au problème des émissions.

Les mineurs chinois représentent environ 70% de la production de bitcoins, selon les données du Center for Alternative Finance de l’Université de Cambridge. Ils ont tendance à utiliser des énergies renouvelables – principalement de l’hydroélectricité – pendant les mois d’été pluvieux, mais des combustibles fossiles – principalement du charbon – pour le reste de l’année.

« L’objectif de chaque mineur est de réaliser un profit, donc ils ne se soucient pas du type d’énergie qu’ils utilisent, si elle est générée par l’hydroélectricité, le vent, le solaire ou la combustion du charbon », a déclaré Jack Liao, PDG de la société minière chinoise LightningAsic, ajoutant que les incitations gouvernementales incitant les mineurs à favoriser les énergies renouvelables pourraient aider.

D’autres sont moins optimistes que des changements importants se profilent à l’horizon.

«La production d’énergies renouvelables est extrêmement volatile, elle n’est pas idéale comme forme d’énergie cohérente», a déclaré Alex De Vries, le fondateur de la plateforme de recherche Digiconomist.

«Le problème est que les mineurs qui dureront le plus longtemps seront ceux qui utiliseront des combustibles fossiles bon marché, simplement parce que c’est la source la moins chère et la plus stable.»

Vaccination MACRON: nouvelles contradictions

Vaccination MACRON: nouvelles contradictions

Deux contradictions principales sont apparues lors de l’intervention mardi de Macron sur TF1. D’abord il promet que tous les Français pourront être vaccinés d’ici la fin de  l’été et dans le même temps il réduit le calendrier ne prévoyant plus que 8 millions de vaccinations d’ici fin mars.

 

Et comme pour s’expliquer par avance, il déclare

« ce n’est pas la campagne de vaccination qui permettra de répondre à la pression sur les hôpitaux et les réanimations ». 

Le raisonnement n’est pas faux; toutefois, le chef de l’État se trouve en nouveau en contradiction sur sa décision de non confinement. Il constate en effet la dégradation de la situation qui s’appuie sur effectivement des chiffres objectifs. Pour autant, le président choisit l’immobilisme pendant une période qui pourrait durer 8 à 15 jours. En effet les chiffres étant têtus, il  faudra bien d’une manière ou d’une autre décider d’un reconfirment pour tenter de faire face à l’évolution exponentielle de la pandémie.

En réalité, les éléments sur lesquels se fonde la non décision de Macon ne sont pas sanitaires mais plutôt politiques. Le président craint surtout des réactions négatives dans l’opinion publique avec la perspective d’un reconfinement  qui de toute façon sera incontournable d’ici  la fin du mois de février.

En attendant d’une certaine façon, le président renvoie la responsabilité aux Français eux-mêmes. « J’ai confiance dans notre capacité à nous mobiliser. Nous avons une part de la réponse dans nos mains, dans notre responsabilité individuelle et collective », a répété le chef de l’État, avant d’appeler les Français à « lui faire confiance ».

« J’essayerai de prendre à chaque étape les décisions les plus adaptées pour tenir ensemble tous ces objectifs pour notre pays », a-t-il conclu. Sans doute pour préparer aussi l’opinion un nouveau revirement dans les semaines qui viennent.

Covid : Macon victime de son activisme et de ses contradictions

Covid : Macon victime de son activisme et de ses contradictions

 

 

 

Il est clair que personne n’est vraiment à l’abri d’une contamination par le Coronavirus. Cependant,  les mesures de précaution permettent de limiter les risques. Or Macron comme d’habitude est victime de son activisme en voulant à la fois assumer son rôle de chef de l’État, de chef du gouvernement et de chef de la majorité.

 

Il n’y a pas une journée sans que le chef de l’État ne fasse une sortie publique et contacte évidemment des personnes éventuellement positives au virus. On le voit même à la télévision sans masque, touchant ses interlocuteurs et leur serrant même la main.

 

 Bref Macon comme dans beaucoup d’autres domaines est en contradiction entre son action et son comportement. Théoriquement,  il se veut particulièrement rigoureux pour les Français en imposant des mesures parfois à la limite des atteintes à la liberté ; par contre, lui ne se prive pas de multiplier les occasions de contacts dans le cadre de rencontres dont beaucoup ne ce justifient pas eu égard à la fonction de président de la république. C’est activisme est maladif politiquement et traduit une certaine nervosité du président; au plan sanitaire,  cet  activisme est dangereux.

 

Les contradictions du « en même temps »

Les contradictions du « en même temps »

Maxime Sbaihi, Maxime Sbaihi est directeur général du think tank GénérationLibre, prend l’exemple de l’écologie et de la décentralisation pour démontrer les contradictions du en même temps dans l’opinion.

 

 «

Le « en même » temps présidentiel suscite certaines moqueries mais est une touche de nuance bienvenue dans un pays trop habitué à penser noir ou blanc alors que la réalité est d’une grise complexité. Encore faut-il que la parole et les actes soient cohérents. Sur l’écologie et la décentralisation, la communication et l’action du gouvernement divergent au point de se fourvoyer dans d’aberrantes contradictions. Cela nuit à la compréhension et surtout à l’efficacité de l’action publique.

Prenons l’écologie. Le gouvernement proclame partout qu’il prend très au sérieux le défi du réchauffement climatique mais s’obstine par ailleurs à fermer des centrales nucléaires. Ce choix, ou plutôt ce non-choix puisqu’il perpétue une décision très politique et peu scientifique du précédent quinquennat, prive notre pays de la source d’énergie la moins émettrice de carbone, en plus de mettre à mal son indépendance énergétique.

Dans le dos des discours verdoyants, l’exécutif a également décidé d’inclure des véhicules à moteur thermique dans les nouvelles primes à la conversion mises en place dans le plan d’urgence pour aider le secteur automobile. De l’autre côté du Rhin, le gouvernement a esquivé l’incohérence écologique en décidant, envers et contre le puissant lobby automobile, de cibler ces mêmes aides uniquement sur les véhicules électriques. Vouloir réduire nos émissions de carbone et, en même temps, tourner le dos au nucléaire et subventionner l’achat de véhicules polluants ? Un grand écart avec claquage assuré.

Mendicité. Autre exemple : la décentralisation, sur toutes les lèvres mais nulle part ailleurs. « Tout ne peut pas être décidé si souvent à Paris », déclarait solennellement le président de la République dans son allocution du 14 juin. Le terrain assiste pourtant à une recentralisation rampante. La suppression, partielle, du boulet économique que sont les impôts de production est salutaire mais prive les collectivités locales d’un des rares leviers budgétaires qui leur reste. La promesse faite par le Premier ministre de compenser les recettes en dotations va réduire d’autant plus la peau de chagrin qu’est leur autonomie fiscale. Le rapport malsain de mendicité permanente entre les collectivités et Paris sera renforcé.

Le virus semble aussi être une bonne excuse pour que la capitale court-circuite les pouvoirs locaux. A Marseille, Toulouse ou encore Strasbourg, le port du masque obligatoire a été décrété unilatéralement par les préfets. Les représentants de l’Etat central ont imposé une restriction ciblée sans se concerter avec les représentants locaux du peuple. Ces derniers s’en sont bruyamment émus, tous bords confondus. Proclamer que le pouvoir doit être mieux réparti sur le territoire et, en même temps, snober les élus locaux et rapatrier davantage de fiscalité à Paris ? La décentralisation peut se retourner dans sa tombe.

Le « en même temps » tourne ici en rond et finit par se mordre la queue. L’écologie et la décentralisation sont des enjeux d’avenir trop importants pour être piégés dans une telle contradiction débouchant sur des décisions erratiques. C’est dans cet écart entre les paroles et les actes que s’engouffrent les populismes et que se cultive la méfiance croissante de nos concitoyens, et de nos élus locaux, envers Paris. En même temps, face à une telle incohérence, comment leur en vouloir ?

Maxime Sbaihi est directeur général du think tank GénérationLibre.

Urgence climatique : les contradictions du citoyen

Urgence climatique : les contradictions du citoyen

Le politologue Brice Teinturier constate, dans une tribune au « Monde », que les citoyens n’ont pas encore mis totalement en accord leurs comportements individuels avec leurs convictions écologiques.

 

Tribune. Vu de loin, il peut sembler paradoxal que les Français n’aient pas adopté plus de comportements vertueux en matière de protection de l’environnement, alors que cette préoccupation fait maintenant partie des trois ou quatre sujets qu’ils jugent majeurs, ce qui n’était absolument pas le cas il y a quelques années.

Vu de près, le paradoxe s’éclaire.

Tout d’abord, la prise de conscience des enjeux environnementaux et climatiques n’est, malgré tout, pas sans effet sur les comportements : les enquêtes montrent bien que ceux que l’on peut qualifier de vertueux ont incontestablement progressé chez les citoyens et consommateurs français, que ce soit dans l’alimentation, le tri des déchets, la gestion de l’eau, etc. La question est donc celle de l’ampleur du changement, non sa réalité.

Quatre grands freins à un véritable basculement des comportements subsistent néanmoins.

Vouloir, ou le poids des habitudes. Changer de comportement a un coût – psychologique, organisationnel, économique –, a fortiori quand il s’agit de s’imposer des contraintes supplémentaires là où le confort et la facilité peuvent prévaloir. Il ne faut pas non plus négliger l’incivisme d’une partie de la population, qui continue à jeter sans vergogne mégots ou plastiques dans la nature, à prendre la voiture ou l’avion pour de petits déplacements et ne se préoccupe absolument pas du reste de la population.

On touche là une tendance profonde, l’hyper-individualisme, qui concerne 17 % environ de la population, ceux qui, dans nos enquêtes, déclarent : « Dans la vie, ce qui compte, c’est moi d’abord, les autres viennent toujours après. » Le premier obstacle à l’orientation massive des comportements en faveur de l’environnement est donc la tension entre l’individu et le collectif, le consommateur et le citoyen. Le premier veut des cerises en hiver et des mandarines en été. Le second est sensible aux conséquences : aberration écologique, impact énergétique, destruction des ressources, etc.

Savoir, ou l’intensité de la menace perçue. Certes, la dégradation de l’environnement, le changement climatique, la pollution inquiètent de plus en plus. Mais les études montrent aussi que ces questions restent très abstraites pour une grande partie de la population. En revanche, plus la menace est visible, comme le réchauffement climatique ou la multiplication des épisodes de pollution, plus ce savoir abstrait s’enrichit d’une expérience directe du sujet. C’est bien ce qui s’est produit ces dernières années, mais le chemin de la connaissance est encore long à parcourir et peut conduire à une forme de relativisation de la menace – ce qui est différent de la contestation de sa réalité –, nuisant au basculement des comportements.

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Relance du ferroviaire: les contradictions

Relance du ferroviaire: les contradictions

Un article très intéressant d’Emmanuelle Ducros de l’Opinion qui évoque des éléments de la problématique du développement du ferroviaire;  un propos qui peut évidemment être discuté mais qui relève les contradictions des pouvoirs publics vis-à-vis d’un mode en difficulté récurrente.

 

 

Le Premier ministre Jean Castex a annoncé, le 27 juillet, les bases d’un plan de redynamisation du fret ferroviaire en France, dont les contours seront détaillés avec le plan de relance économique présenté à la rentrée. Pour les marchandises comme pour les voyageurs, le train est vu comme une solution à nombre de questions posées par la transition écologique. Mais entre intérêts contradictoires et paradoxes, il va falloir faire des choix pour remettre le train au centre de nos déplacements et de nos besoins…

Les 30 000 km de voies ferrées en France sont-elles celles qui conduiront la France vers son avenir ? Elles font en tout cas, l’objet de toutes les attentions dans le cadre du futur plan de relance de l’économie, actuellement en travail. Le 27 juillet, tout un aréopage ministériel s’est déplacé sur le chantier d’un site de transport combiné à Bonneuil-sur-Marne, avec Jean-Pierre Farandou, le patron de la SNCF, comme guide : le Premier ministre Jean Castex, Barbara Pompili (Transition écologique) et Jean-Baptiste Djebbari (Transports), Emmanuelle Wargon (Logement).

C’est assez simple. Dans la France de l’après-Covid et de la Transition écologique, la réponse à la plupart des questions est : le train. Pour verdir le fret des marchandises, en remplacement du transport routier, émetteur de Co2. Pour les transports domestiques de voyageurs entre les grandes villes et Paris, l’avion ayant mauvaise presse. Pour les transports du quotidien : les utilisateurs de voitures sont découragés d’entrer dans les villes et on comprend mal, vu des agglomérations bien dotées en transports en commun, que les ruraux soient toujours aussi dépendants de leur auto. Beaucoup de bonnes idées pour un pays de tradition ferroviaire comme la France.

Paradoxes. Dans les faits, le grand puzzle ferroviaire a du mal à se construire de façon cohérente. Ses différentes pièces entrent en confrontation les unes avec les autres : le fret ne se développe pas parce que la priorité a été donnée aux voyageurs et au transport routier (dont Geodis, filiale de la… SNCF). Les trains du quotidien et le réseau sont mal en point parce qu’on a financé pendant 30 ans de dispendieuses lignes de TGV mais qui sont aujourd’hui un élément de compétitivité. Les grands projets sont rejetés en bloc, même les plus nécessaires. Et puis, les protagonistes politiques des choix ferroviaires que sont l’Etat et les régions n’ont pas toujours des intérêts convergents. Sans compter que la crise laisse l’acteur central de ce jeu sur le flanc.

La SNCF, dont les dettes avaient été apurées à hauteur de 35 milliards d’euros par l’Etat lors de la réforme ferroviaire et qui était censée retrouver les moyens de recommencer à financer la remise à niveau de ses infrastructures chancelantes n’a plus de marge de manœuvre. Son chiffre d’affaires a été amputé de plus de 3,7 milliards par la crise sanitaire. Elle comptabilise un déficit net de 2,4 milliards d’euros. Menacée à nouveau de surendettement, elle devra, selon le ministre délégué aux Transports Jean-Baptiste Djebarri, être aidée « à hauteur de plusieurs milliards d’euros », via « la recapitalisation du groupe ou la reprise d’une part complémentaire de la dette ».

Peut-on résoudre ces casse-tête ? En sept lignes de train emblématiques, toutes prioritaires sur le papier, l’Opinion vous propose un voyage qui sillonnera parmi les paradoxes, les contradictions, les équations insolubles du rail français. En voiture !

Lyon Marseille – Symbole d’une relance du fret qui ne s’est jamais donné les moyens

La promesse. Le Premier ministre Jean Castex a présenté le 27 juillet «  une première étape dans le plan de reconquête ferroviaire » du fret. Gratuité des péages en 2020 et ouverture de deux «  autoroutes ferroviaires  ». L’Etat espère réduire de 20 000 le nombre de poids lourds sur les routes en 2021 pour économiser 425 000 tonnes de CO2. Le fret était aussi un des axes de développement identifiés par le patron de la SNCF Jean-Pierre Farandou.

 

La réalité. Deux plans de relance du fret (en 2000 et 2009) sont restés lettre morte. Les tonnages transportés n’ont cessé de baisser depuis les années soixante-dix. «  En France, la part modale du fret ferroviaire est de 9 %, c’est 18 % en moyenne ailleurs en Europe, compte Franck Tuffereau, coordinateur de l’Alliance 4F qui représente le secteur. Pas surprenant. Les investissements ferroviaires ont été concentrés sur le TGV, au détriment du reste du réseau, qui s’est détérioré, qui est saturé comme dans la vallée du Rhône (Lyon Marseille), les contournements de Lille, Lyon ou Paris, où on doit souvent circuler la nuit, ce qui ennuie les riverains. Il est devenu peu fiable. Or, pour la logistique, fiabilité et ponctualité sont primordiales.  »

Pour Jacques Gounon, président de Getlink (ex-Eurotunnel) et de Fer de France, «  si on veut redévelopper notre fret, ce qui est nécessaire n’est pas spectaculaire, donc peu motivant pour les annonces politiques. Il faut sanctuariser l’accès aux sillons. Les trains de marchandise sont en concurrence avec les trains de voyageurs. Jamais prioritaires, ils épongent les retards. Cela décourage les volontés. Je n’accuse pas la SNCF… Elle a une forte pression des régions, autorités organisatrices de transports, pour favoriser le transport des voyageurs, qu’elles subventionnent. Mais l’Etat stratège ne joue pas son rôle pour donner les priorités.  » Sans compter que le fret ferroviaire, en l’absence de taxe carbone frappant les transporteurs routiers, est rarement compétitif face au fret.

Paris-Briançon – Symbole de ces trains de nuits qui sont des gouffres financiers

La promesse. «  On va redévelopper les trains de nuit, a affirmé Emmanuel Macron, le 14 juillet. Parce que ça permet de faire des économies et de réduire nos émissions de CO2.  »

 

La réalité. Les trains de nuits ont été lentement mais sûrement étouffés par l’Etat, qui gère ces lignes Intercités. Après leur apogée, dans les années 1980, il ne reste que deux lignes de nuit exploitées par la SNCF : Paris- Briançon et une autre entre Paris et le Sud-Ouest. «  Ce sont des gouffres financiers. Pour un euro de chiffre d’affaires, deux euros de charges, note Arnaud Aymé, spécialiste des transports chez Sia Partners. Hors des vacances et week-ends, ce sont des coûts immobiles  ». Faut-il les relancer ? «  On peut sans doute ramener des clients, qui les ont fuies en partie à cause de la concurrence des lignes aériennes low cost, avec un effort de marketing et de service, note Arnaud Aymé. Mais cela ne suffira pas. Il faut, d’une part, trouver un moyen de plus les affréter, en les ouvrant comme des charters pour des entreprises, par exemple. Et les prolonger vers des destinations plus lointaines pour saturer le matériel et lisser les coûts.  » A moins que l’Etat ne considère que c’est un service public et les traite comme tel, en s’engageant à compenser auprès de la SNCF leur déficit chronique. Mais cela ne ferait que déplacer le problème.

Lyon-Turin -Symbole d’une incroyable hypocrisie écologiste

La promesse. Près de 3 millions de camions traversent les Alpes chaque année. Un cauchemar pour les vallées asphyxiées. La solution : transférer une partie du trafic routier vers le rail. La ligne Lyon-Turin et son tunnel le permettraient.

 

La réalité. Entre la France et l’Italie, depuis près de 20 ans, la construction du fameux tunnel Lyon-Turin accumule les retards. Ce tunnel de base, en train d’être creusé au pied de la montagne, sur 57 km, rend furieux les écologistes qui, de part et d’autres des Alpes, ont tout fait pour l’empêcher. «  Il faut arrêter la LGV  » a asséné Grégory Doucet, nouveau maire EELV de Lyon le 1er juillet, dans les colonnes de la Stampa.

Hypocrisie ! Outre le fait que les écologistes y étaient d’abord favorables, leurs arguments anti-tunnel, développés depuis 2012, au nom des «  projets inutiles  » laissent songeur. «  Ils prétendent que le projet n’a pas commencé. C’est faux, 20 % est déjà creusé. Ils mettent en avant les surcoûts… causés par la bataille sans relâche. C’est vrai que c’est un projet coûteux (8,6 milliards) mais il est financé, à 50 % par l’Europe, 35 % par l’Italie et 25 % par la France. Il faut envisager le bénéfice environnemental qui en découlera  », plaide Stéphane Guggino, délégué général du comité pour la Transalpine Lyon-Turin. Mais surtout, les opposants développent l’idée que le tunnel existant, en altitude, est suffisant s’il est rénové. «  Une fable. Il date de 1871, n’a qu’un tube, pas de galeries de sécurité, et il est saturé à une cinquantaine de trains par jour. En admettant qu’on puisse en creuser un deuxième, on ne rabotera pas la pente qu’il faut pour l’atteindre, à 1 300 mètres d’altitude. Il faut deux ou trois locomotives pour tirer les wagons. C’est une aberration énergétique  ». Loin de toute rationalité, le Lyon Turin, qui revient à compléter tout un réseau de traversée de l’Europe sur les rails en émettant moins de CO2, est devenu un totem, comme Notre-Dame-des-Landes. Pendant ce temps, au nom d’une lutte pseudo-écolo, les camions continuent à polluer les Alpes.

RER B – Symbole d’une mobilité urbaine mal entretenue

La promesse. Désengorger Paris, polluée, de la voiture. Mais seulement 34 % des parisiens disposant d’une voiture, ce sont surtout les banlieusards qui travaillent à Paris qui vont devoir prendre les transports en commun.

 

La réalité. Pour beaucoup de Franciliens, les transports en commun sont un gymkhana quotidien. Le trafic Transilien représente 40 % des circulations du réseau national et 70 % des voyageurs transportés. Les lignes A et B du RER, les plus fréquentées d’Europe (respectivement 1,4 et 1 million de voyageurs par jour), sont réputées pour les incidents quotidiens. Les Franciliens y perdent des heures par millions, mais la fréquentation croît de 3 % par année… La SNCF, qui doit effectivement jongler avec les circulations pour faire des travaux, se défend : «  des efforts considérables sont réalisés pour améliorer la régularité, la qualité de service et le confort des voyageurs  ». Dans un environnement urbain dense, les constructions récentes de nouvelles lignes sont compliquées, prennent du retard et, comme la plupart des projets du grand Paris, explosent les budgets.

«  Une course contre la montre permanente. On paie, par la difficulté de tous les travaux sur des lignes saturées, les déficits de 30 ans de mauvais entretien, puisque l’argent a été concentré ailleurs, sur le TGV  », soupire-t-on chez Ile-de-France Mobilités. Les «  trains du quotidien  » vont-ils redevenir prioritaires? Ils ne sont pas les seuls à avoir besoin d’argent… Et pour ce qui concerne l’Ile-de-France, les caisses sont vides. Après l’épidémie, qui a asséché les financements des transports, la région appelle l’Etat au secours. Il lui manque 2,6 milliards pour 2020.

Clermont-Paris. Symbole des relégués de la centralisation française

La promesse. «  L’avion ne doit plus être un moyen de faire en une heure des voyages [domestiques] qui pourraient être faits à moindre coût de CO2 par train en deux heures », explique Bruno le Maire. L’âge d’or du train pour voyager en France est de retour.

 

La réalité. Clermont-Paris en train ? Un cauchemar. Le train Intercités met, officiellement, 3h29. Dans les faits, 12 à 15 % des trains sont en retard, en moyenne de 30 minutes. Sans compter la ligne inconfortable, mal couverte par le réseau 4G, qui nécessiterait des travaux lourds. Terrible pour les milieux économiques locaux – la ville compte, avec Michelin, un des deux seuls sièges du CAC40 en région. Impossible de faire l’aller-retour avec la capitale dans la journée, hasardeux de compter sur le train pour attraper un avion. «  Cette ligne est une des victimes de la centralisation ferroviaire française, de la saturation des sorties de la capitale  », commente Patrick Jeantet, ancien patron du réseau SNCF. Aussi, la décision d’Air France, pour raison économique, de supprimer la desserte aérienne Clermont-Orly pour ne maintenir que les départs de Roissy a-t-elle suscité une grande colère. La compagnie a dû y renoncer.

La ligne Clermont-Paris incarne une question : peut-on, dans un pays ultra-centralisé comme le nôtre, compter sur le seul train pour relier les villes à Paris et notamment à ses aéroports ? Une idée certainement très bonne vu de la capitale, où tout est à portée de main. Mais épouvantable pour les villes concernées, dont les voyageurs et les milieux économiques se verront rajouter aléas et correspondances dès qu’ils voudront en sortir. Une façon d’acter la fracture territoriale plutôt que de la réparer.

Tours-Chateaudun – Symbole des dispendieuses petites lignes désertes

La promesse. En réponse au conflit des Gilets Jaunes, qui a mis en lumière la dépendance à la voiture dans la France rurale, les élus régionaux veulent mettre l’accent sur le train. Et sur des lignes comme Tours-Chateaudun, qui accueille moins de six trains par jour.

 

La réalité. La France est couverte de lignes ferroviaires de «  desserte fine du territoire  » coûteuses… Dont un grand nombre ne servent à rien, ou presque, et sont boudées par les voyageurs. Selon le rapport Spinetta de 2018, «  sur un tiers du réseau, le trafic moyen n’est que de 13 trains par jour ; le remplissage des trains y est extrêmement faible. Un tiers seulement accueille plus de 50 voyageurs.

«  C’est un scandale économique, constate Patrick Jeantet, l’ancien président de SNCF Réseau, de dépenser de l’argent devenu rare à les entretenir pour si peu de résultat. Il ne faut pas rêver : cela ne changera pas. La clientèle potentielle n’existe pas, dans des régions de petites agglomérations à l’habitat émietté ». Mais ce sont des symboles pour les régions, autorités organisatrices de transport, qui se font taper sur les doigts lorsqu’elles ferment, même si les usagers se comptent sur les doigts d’une main… Faut-il s’accrocher à ces tortillards au nom de l’intérêt électoral ? « Non, tranche Patrick Jeantet. Mais cela ne veut pas dire renoncer au transport public. Des navettes électriques, plus régulières, par exemple, mais adaptées au faible nombre de voyageurs, seraient sans doute plus attractives et rendraient plus de services à la collectivité  ». Pragmatique oui… Mais mal vu. La fermeture d’une ligne de train reste un symbole de relégation dans les zones rurales.

Paris-Toulouse – Symbole des absurdités du tout-TGV

La promesse. Elle date des années 80. Une France moderne, quadrillée de lignes à grande vitesse et de trains à la pointe de la technologie.

 

La réalité. La France dispose de 2 700 km de LGV, un atout pour sa compétitivité. Mais leur déploiement, avec le recul, a un coût lourd. D’abord, le fait que toutes les lignes convergent vers Paris, sans transversales, ce qui donne un schéma déséquilibré et malcommode. Cela ne sera pas corrigé avant longtemps, la fin du «  tout TGV  » n’ayant été actée que très récemment.

Le TGV, et c’est la deuxième critique qu’on peut lui adresser, a siphonné les crédits qui auraient été nécessaires à la remise à niveau d’un réseau qui a, en moyenne, 30 ans d’âge. Enfin, il est le symbole d’une entreprise d’Etat, la SNCF, qui a été pendant des décennies un jouet politique au service des baronnies. Résultat ? Des gares TGV dans des endroits improbables, comme la «  gare des betteraves  », (Haute-Picardie de son vrai nom), au milieu des champs, ou à mi-chemin entre deux agglomérations comme Metz et Nancy, parce qu’aucun édile local ne voulait céder à un autre «  sa  »  gare TGV.

Symbole ultime de ces absurdités : «  Pour aller dans certaines villes situées au-delà des lignes TGV, comme Brest, Nice ou Saint-Etienne, le TGV est utilisé à faible vitesse sur des voies classiques pour faire plaisir aux élus locaux. C’est le cas de Toulouse, atteint à faible vitesse mais en TGV depuis Bordeaux. Absurde… On ne les rentabilise pas ainsi. Il faudrait soit prolonger les lignes – mais avec quel argent ? – soit faire rouler des trains classiques – ce qui fait hurler les élus locaux », explique Arnaud Aymé. En a-t-on fini avec ces errements ? L’Etat mettant de nouveau la main à la poche pour renflouer la SNCF, la prise d’indépendance de l’entreprise vis-à-vis du politique et de ses lubies n’est sans doute pas pour demain.

Marchés financiers : une sévère correction à venir avec les contradictions de la cote

Marchés financiers : une sévère correction à venir avec les contradictions de la cote

 

 

C’est un ancien du FMI qui le dit il y a quelque chose qui ne fonctionne pas par la cohérence entre les réalités économiques et les évolutions des cotations Il est clair qu’on constate une nette contradiction entre la remontée des cours boursiers et la dégradation économique et sociale. Même si les perspectives économiques ne paraissent pas aussi noires que dans les scénarios les plus pessimistes ,il n’empêche que la croissance en 2020 subira une chute importante qui ne sera même pas compensée par celle de 2021. D’où un décalage incompréhensible entre ces deux tendances. Peut-être certains hypothèquent-t-ils sur les énormes gains de productivité qui pourraient être fait grâce aux plans de licenciement qui compenseraient alors plus que largement la baisse de la demande. Le problème c’est que les croissances internationaux sont surtout alimentées par la demande intérieure. Pourtant la baisse attendue du pouvoir d’achat moyen risque de porter atteinte au niveau global  de la demande, donc au niveau de l’activité et des rentabilités en attendre. «Au milieu de la tragédie humaine et de la récession économique causées par la pandémie, la récente augmentation de l’appétit pour le risque sur les marchés financiers a retenu l’attention des analystes», résument dans un blog Tobias Adrian, conseiller financier du FMI, et Fabio Natalucci, responsable du GFSR. Ils s’inquiètent du fait que les investisseurs semblent parier sur une aide «solide et durable des Banques centrales qui soutiendra une reprise rapide, même si les données économiques indiquent une récession plus profonde que prévu». Le FMI a prévenu mercredi que la récession mondiale en 2020 serait plus sévère qu’estimé en avril (-4,9%) et il observe une reprise plus lente que prévu au début du troisième trimestre.

«Cette divergence fait naître le spectre d’une nouvelle correction des prix des actifs à risque si l’attitude des investisseurs changeait, menaçant la reprise», ajoutent-ils. C’est à la mi-mars qu’à Wall Street l’indice vedette, le Dow Jones, est entré en «bear market», c’est à dire une tendance à la baisse, perdant plus de 30% par rapport à son dernier record. Mais à partir de fin mars/début avril, les indices ont entamé une nette remontée. La hausse est depuis presque ininterrompue en dépit de petits creux mi-avril, mi-mai et début juin.

Le soutien «sans précédent» et «non conventionnel» des autorités qui ont déployé liquidités, prêts et taux d’intérêt bas, «a sans aucun doute amorti l’impact de la pandémie sur l’économie mondiale et atténué le danger immédiat pour le système financier mondial», selon le GFSR. Mais la dette des entreprises, qui était déjà élevée avant la pandémie, après une décennie de taux d’intérêt bas, a maintenant atteint des «niveaux historiquement élevés» et la dette des ménages augmente également, ce qui pourrait créer des problèmes si les emprunteurs ne sont pas en mesure de rembourser dans un contexte de lente reprise, relève le rapport.

Si l’aide des gouvernements et des banques centrales était incontournable pour éviter des vagues encore plus grandes de licenciements et de faillites, la facilité d’obtention des crédits, pourrait entraîner des «effets pervers», mettent-ils en garde.

Chine–Hong Kong, les contradictions de l’Europe

Chine–Hong Kong, les contradictions de l’Europe

  • Philippe Le Corre chercheur à la Harvard Kennedy School, évoque les contradictions de leur vis-à-vis de la Chine : Hong Kong

 

  tribune

 « Hongkong pourrait bien devenir un sujet explosif dans les relations entre la Chine et l’Occident. A Pékin, l’Assemblée nationale populaire (ANP) vient de voter sa nouvelle loi sur la sécurité nationale à Hongkong qui permettra aux autorités –une fois la loi promulguée- d’interpeller toute personne soupçonnée de ‘sédition, sécession, collusion avec des forces étrangères ou terrorisme’.

Une appellation qui ressemble fortement au texte de l’article 23 de la mini-constitution de Hongkong, lequel n’a jamais été approuvé par le conseil législatif du territoire. Cette loi est une conséquence directe des manifestations massives prodémocratie qui se sont tenues dans le territoire depuis un an, défiant directement le pouvoir du président Xi Jinping. Le choix de cette période pour cette loi n’est pas dû au hasard : la Chine profite de la crise internationale liée au Covid-19 pour reprendre la main sur Hongkong, l’ancienne colonie britannique rétrocédée en 1997 et qui bénéficiait en principe d’un régime spécial pendant cinquante ans : ‘un pays, deux systèmes’.

 

En réalité, les libertés, garanties par ce régime, ne cessent de s’y éroder sous la férule de Pékin qui craint une contamination à d’autres régions chinoises. Une fois la loi promulguée, les autorités auront tout le loisir d’interdire des manifestations (comme celle qui commémore annuellement le massacre de Tiananmen de 1989, le 4 juin), de censurer des publications, et de porter atteinte au système judiciaire autonome. En clair, ce sera la fin de cette autonomie, vingt-trois ans après sa mise en place.

 

La loi sur la sécurité nationale est la réponse brutale d’un parti communiste chinois qui ne craint plus d’en découdre avec ses adversaires, à l’intérieur comme à l’extérieur. Dans l’opinion publique chinoise, Xi pense par ailleurs bénéficier d’une large adhésion contre le mouvement démocratique de Hongkong, qui possède encore des chances de réaliser un bon score lors des élections au conseil législatif en septembre.

 

Mais qu’en sera-t-il du retentissement international de cette mesure draconienne? La médiatisation du mouvement avait certes diminué depuis quelques mois, pandémie oblige, mais Hongkong continue à occuper une place particulière dans l’imaginaire occidental. Jusqu’à la fin des années 1990, ce territoire cosmopolite était aussi la septième puissance commerciale du monde et la deuxième place financière d’Asie. Nombre de multinationales y établirent leurs sièges régionaux – beaucoup y sont encore. Les entreprises américaines, par exemple, y emploient plus de 100.000 personnes. Aujourd’hui, la communauté d’affaire s’interroge. Comme en 1997, lors de la rétrocession, certains pensent à partir.

 

La clé se trouve dans la dimension internationale de Hongkong. Et c’est là que le bât blesse. Côté américain, Donald Trump avait sonné la charge en novembre dernier en ratifiant le Hongkong Human Rights and Democracy Act, voté unanimement par le Congrès et ayant le pouvoir de sanctionner commercialement Hongkong en cas de violations des droits de l’homme. Ce que le président américain, en campagne électorale, menace désormais de faire, alors que Nancy Pelosi, la présidente (démocrate) de la Chambre des Représentants, appelle l’Administration à une action conjointe avec le Congrès qui pourrait inclure ‘des restrictions de visa et des sanctions économiques’.

Côté européen, en revanche, c’est le double langage. Le haut représentant pour la politique extérieure Josep Borrel a eu beau rappeler vendredi les ‘graves préoccupations’ de Bruxelles, il a également déclaré que ‘les sanctions n’étaient pas la solution’. La France renvoie aux déclarations de l’UE, cependant que l’Allemagne entretient un concert d’ambiguïté afin de ne pas entraver l’organisation de la réunion ’27+1′ entre les chefs d’Etats et de gouvernement européens et chinois qui doit se tenir à Leipzig sous la présidence d’Angela Merkel en septembre. La vérité est que cette dernière tente d’arracher un accord de la Chine sur les investissements bilatéraux et espère rester l’interlocuteur privilégié de Xi Jinping. Les intérêts économiques de l’Allemagne priment, voilà tout.

Le spectacle d’une Europe divisée entre ceux qui ne veulent rien faire en ménageant l’avenir et ceux qui agissent seuls au lieu de s’allier à d’autres nations est désolant, alors que les Etats-Unis, le Canada et l’Australie, se sont associées pour défendre un traité international qui a présidé au statut actuel de Hongkong : la Déclaration conjointe sino-britannique de 1984. La seule lueur d’espoir semble venir du Royaume-Uni, l’ancienne puissance coloniale qui propose de conférer un passeport britannique à 300.000 Hongkongais détenteurs de l’étrange statut de ‘citoyens britanniques d’outremer’. C’est un nombre encore insuffisant, mais le geste honore le gouvernement de Londres.

Pour l’Europe, et pour la France, la seule démarche utile serait de rejoindre une coalition de pays démocratiques afin de préserver le statut de Hongkong. Comment comprendre un tel désengagement alors que 80.000 Européens vivent dans le territoire, et que des milliers d’entreprises y travaillent depuis des décennies?  Alors que le Covid-19 continue ses assauts, l’Europe doit préserver ses idéaux et faire respecter le droit international, y compris à la Chine, qui revendique un statut de super-puissance, les devoirs en moins. »

« Etat-providence » : les contradictions de Macron

 « Etat-providence » : les contradictions de Macron

 

Jean-Claude Barbier, sociologue au Centre d’économie de la Sorbonne /Université Paris-1-Panthéon-Sorbonne souligne dans le Monde les contradictions de macro entre les réformes conduites jusque-là et son éloge maintenant de la protection sociale par l’État.

« A la fin de son discours du 12 mars, cherchant à alerter la nation sur la conduite à tenir devant l’invasion du virus, le président de la République a eu quelques phrases d’éloge pour ce qu’il a appelé « l’Etat-providence » : « Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, (pour) notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe (…). Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. »

Ces mots ont sonné agréablement aux oreilles de la majorité de ses auditeurs. Certains ont pu même être surpris, qui avaient gardé en tête l’expression du même président se plaignant de dépenser, au nom de ce même Etat, un « pognon de dingue » dans les minima sociaux. L’expression avait choqué, notamment nos concitoyens les plus pauvres. Ont été aussi étonnés ceux et celles qui ont vu leurs allocations-logement baisser régulièrement depuis 2017…

Dans leur langage courant, les Français n’emploient pas le terme d’« Etat-providence », mais plutôt celui de « protection sociale » ou de « Sécurité sociale ». Ils savent très bien que ces protections ne viennent pas que de l’Etat, mais, chez nous, en majorité des assurances sociales, des associations, des mutuelles, etc. Et ils savent tout autant qu’il n’y a pas la moindre « providence » là-dedans.

Les Français chérissent d’ailleurs de plus en plus cette institution (« Des Français moins inquiets et davantage demandeurs d’intervention publique », Baromètre d’opinion DREES 2017, ministère des affaires sociales, mars 2018). Près d’un quart d’entre eux pensent que le niveau du financement de la protection sociale est insuffisant. C’est la proportion la plus élevée depuis 2011.

En concluant son discours, le président ne fait, au fond, que s’aligner sur le fort soutien des Français à l’universalité des prestations sociales, en particulier l’assurance-maladie : 67 % considèrent que tout le monde – cotisants comme non-cotisants – devrait en bénéficier. Ce n’est pas comme aux Etats-Unis, où les soins dépendent des revenus et du privé, pas des assurances sociales.

C’est aussi la Sécurité sociale que les citoyens et résidents en France ont constamment défendue dans les enquêtes à propos de la réforme des retraites, et dans leurs manifestations. S’ils étaient en majorité favorables à la disparition des régimes spéciaux, ils défendaient en même temps un système de retraites généreux et manifestaient leurs craintes quant aux conséquences de la réforme, temporairement suspendue par les mesures consécutives à l’invasion du coronavirus. »

 

 

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