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Comment naissent et se développent les nouvelles technologies

  • Comment naissent et se développent les nouvelles technologies

 

    • Un article du Wall Street Journal (extrait)
    • Des recherches éécentes pourraient nous aider à comprendre à quel rythme les technologies existantes s’améliorent. S’ils s’avèrent efficaces, ces algorithmes de prédiction de l’innovation bénéficieront aux investisseurs, aux chefs d’entreprise et aux organes de planification des pouvoirs publics. L’objectif est de nous permettre de prendre des décisions plus éclairées quant aux domaines auxquels il est judicieux de consacrer des moyens financiers, du temps et de l’attention. Qu’il s’agisse de déterminer le contenu d’un portefeuille d’investissement ou de décider quelle voie il convient de suivre dans la recherche et développement (R&D) pour résoudre un problème urgent, ces systèmes peuvent être utiles, affirme Christopher Magee, professeur émérite d’ingénierie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), et l’un des auteurs d’un article à paraître sur le sujet.
    • « Lorsque j’étais chez Honda, nous cherchions la réponse à la question, “sur quoi allons-nous travailler ensuite ?” Pour beaucoup, la robotique et l’intelligence artificielle allaient changer le monde, mais nous n’avions pas de moyen de savoir si la robotique progressait effectivement aussi vite qu’on le pensait – et il s’est avéré que ce n’était pas le cas »
    • Le professeur Magee, qui a passé 35 ans chez Ford Motor à travailler dans des domaines comme la stratégie technologique, explique que l’une des raisons qui l’ont conduit à se lancer dans ces recherches est qu’il avait toujours eu le sentiment, en tentant avec d’autres analystes de prédire ce dans quoi une entreprise devrait investir, d’en être réduit à deviner. Il avait également l’impression que ces suppositions étaient fortement influencées par des partis pris personnels.
    • Ancien chercheur du MIT dans la conception et la gestion de systèmes, Anuraag Singh, qui a dirigé les recherches dans le cadre du projet sur l’innovation, a gardé le même type de frustration de son expérience en tant qu’ingénieur travaillant sur des avancées censées produire une rupture technologique pour la division de R&D de Honda.
    • « Lorsque j’étais chez Honda, nous cherchions la réponse à la question, “sur quoi allons-nous travailler ensuite ?”, raconte M. Singh. Pour beaucoup, la robotique et l’intelligence artificielle allaient changer le monde, mais nous n’avions pas de moyen de savoir si la robotique progressait effectivement aussi vite qu’on le pensait – et il s’est avéré que ce n’était pas le cas. »
    • Aujourd’hui, MM. Singh et Magee peuvent indiquer en une fraction de seconde à quel rythme progresse une technologie donnée. Et tout le monde peut en faire autant en tapant le nom de la technologie en question dans un moteur de recherche que les chercheurs ont créé sur le modèle de Google. Ainsi, la robotique s’améliore au rythme de 18,5 % par an, ce qui paraît rapide, mais le taux moyen d’amélioration de plus de 1 700 technologies étudiées par les chercheurs s’établit à 19 % par an.
    • L’explication sous-jacente de cette progression tient au fait que toutes les technologies, y compris les logiciels, sont régies en définitive par les lois de la physique, qui, sur le long terme, déterminent jusqu’à quel point et à quelle vitesse ces technologies peuvent évoluer.
    • Les pourcentages d’amélioration technologique reposent sur de nombreux facteurs, dont l’analyse des brevets. La base de données mise à disposition par les chercheurs regroupe plus de 97 % des brevets américains déposés entre 1976 et 2015. Ils ont fondé leurs travaux sur des décennies de recherches antérieures concernant la manière dont certains aspects des brevets peuvent permettre de prédire le rythme auquel une technologie progresse.
    • Il en ressort que le nombre de brevets auquel un domaine technologique spécifique donne lieu n’est que faiblement corrélé au rythme de progression de ce domaine. Un bien meilleur instrument de prédiction réside dans un indicateur mesurant à quel point une technologie brevetée s’inspire d’autres technologies apparemment sans lien avec elle. Il s’avère que l’innovation peut éclore n’importe où, et que les avancées majeures sont liées à l’interpénétration des technologies.
    • En s’appuyant sur ces observations ainsi que sur un ensemble de données empiriques, minutieusement recueillies, concernant les taux d’amélioration de 30 des technologies figurant dans leur base de données, les chercheurs ont développé un algorithme de prédiction capable de déterminer le rythme de progression de l’ensemble des technologies actuellement recensées par le Bureau américain des brevets et des marques et ayant donné lieu à au moins 100 brevets.
    • « Ils ont vraiment fait du bon travail, leurs recherches comblent un vide dans la littérature », estime J. Doyne Farmer, professeur de mathématiques à l’Université d’Oxford sans lien avec les recherches.
    • Les travaux de l’équipe du MIT montrent que « ce qui compte réellement, c’est la physique de ces technologies », ajoute-t-il.
    • « Il ne s’agit pas des compétences des dirigeants d’entreprise ou de la sagesse guidant les investissements des capitalistes. Il s’agit de miser sur le bon cheval, et de s’y tenir »
    • Ainsi, les chercheurs du MIT ont observé, en consultant la littérature sur les brevets, qu’un moteur essentiel de la réduction régulière des circuits de microprocesseurs était l’amélioration de la technologie du laser. Cette découverte répond d’une certaine manière à la question de savoir si la « Loi de Moore » constitue une prophétie autoréalisatrice énoncée par le cofondateur d’Intel, Gordon Moore, ou un phénomène qui se serait produit y compris en l’absence de sa fameuse prédiction, les lasers s’améliorant indépendamment de la production de microprocesseurs, note le professeur Magee.
    • Les travaux réalisés par l’équipe du professeur Farmer à Oxford étayent l’une des principales conclusions de ces recherches et d’études antérieures : lorsqu’on les considère sur le temps long, les technologies évoluent chacune à un rythme étonnamment régulier. Celui-ci est lié aux principes physiques sous-jacents à toute technologie, et n’est pas attribuable à un génie particulier ou à une avancée spécifique, comme nous pouvons avoir tendance à le penser avec les progrès technologiques.
    • « Il ne s’agit pas des compétences des dirigeants d’entreprise ou de la sagesse guidant les investissements des capitalistes, note M. Farmer. Il s’agit de miser sur le bon cheval, et de s’y tenir. »
    • Cette vision de l’innovation en tant que processus déterministe, quasiment mécanique, n’est probablement pas aussi romantique que les innombrables récits mettant en scène des inventeurs ou entrepreneurs héroïques, prenant des risques considérables pour nous faire bénéficier de progrès révolutionnaires, de l’ampoule à la fusée spatiale. C’est toutefois un moyen beaucoup plus fiable de parvenir aux résultats dont la plupart des gens ont besoin, et qu’ils attendent des investissements dans la technologie, avancent les chercheurs.
    • Bill Buxton, qui fait partie de l’équipe de recherche de Microsoft et a été l’un des créateurs de l’interface sur laquelle se fondent les écrans tactiles, a formulé en 2008 une théorie qui réunit dans un concept simple certaines des idées produites par ces recherches. Cette théorie, nommée par le chercheur le « long nez de l’innovation » (long nose of innovation), renvoie à un graphique illustrant le rythme d’amélioration, et souvent d’adoption, d’une technologie : une période de gains apparemment négligeables, suivie d’une croissance exponentielle.
    • « Ces travaux [du MIT] sont précieux parce qu’ils montrent que, si les éclairs de génie existent et que des modifications sont apportées progressivement, on ne fait généralement que s’appuyer sur quelque chose qui était là auparavant, observe M. Buxton. Si l’on abandonne l’idée du héros et que l’on examine le processus réel d’innovation, on s’aperçoit que celui-ci peut être appris, tout comme on peut apprendre à jouer du piano. »
    • Pour le professeur Magee, le principal mérite des travaux de son équipe est de permettre pour la première fois de poser la question du rythme d’amélioration d’une technologie, et d’obtenir une réponse, sans recourir à des anecdotes ou de grandes théories sur l’innovation.
    • C’est une bonne nouvelle si vous vous intéressez aux logiciels, ces derniers étant de loin la technologie progressant le plus vite parmi toutes celles analysées par l’équipe. C’est une mauvaise nouvelle en revanche si vous espérez une amélioration dans le domaine de l’épilation mécanique – le plus lent à progresser sur les 1 757 couverts par l’étude.
    • (Traduit à partir de la version originale en anglais par Anne Montanaro)
    • Traduit à partir de la version originale en anglais

« Procès Buzyn » : comment évaluer la responsabilité des ministres

« Procès Buzyn » : comment évaluer la responsabilité des ministres

  • Fabien Bottini, qualifié aux fonctions de Professeur des Universités en droit public, Université Le Havre Normandie pose la problématique juridique de jugement des ministres ( dans le JDD, extrait)

Une approche intéressante mais essentiellement juridique qui fait trop l’impasse sur la crise démocratique.NDLR

Les conséquences judiciaires de la crise sanitaire relancent une nouvelle fois le débat récurrent sur la responsabilité des membres du gouvernement.

Une responsabilité pénale ou simplement politique?

Ceux-ci doivent-ils être pénalement responsables des actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions ou bien leur responsabilité ne peut-elle être que politique? La sanction la plus adaptée aux manquements des devoirs de leur charge est-elle en d’autres termes la prison et/ou une peine d’amende ou la simple perte de leur mandat? Qui des parlementaires ou des simples justiciables et du juge pénal est dans tous les cas mieux à même d’engager leur responsabilité et de les juger? Faut-il traiter de façon différente les délits intentionnels (comme la corruption) et non intentionnels (comme la mise en danger de la vie d’autrui)?

Depuis la Révolution française ces questions n’ont de cesse de diviser élus, juristes et citoyens eux – mêmes, deux thèses s’affrontant en la matière.

La première est celle de la responsabilité exclusivement politique des membres du gouvernement surtout lorsqu’ils sont mis en cause ès qualité pour des infractions non intentionnelles, comme c’est souvent le cas dans les scandales sanitaires. L’impossibilité de tout prévoir, la complexité du monde moderne, la nécessité d’éviter une paralysie de la prise de décision publique sont autant d’arguments invoqués à l’appui de cette solution.

Mais ces arguments sont réversibles, notamment parce que l’inaction par crainte de poursuites pénales peut elle-même être pénalement répréhensible. Sans compter que les va-et-vient des politiques entre sphère publique et sphère privée a atteint une telle ampleur de nos jours, que la perte de la fonction ministérielle n’apparaît plus comme une véritable sanction : puisque les membres du gouvernement peuvent valoriser sur le marché le réseau d’influence qu’ils ont tissé pendant leur mandat en devenant avocats d’affaires ou en se livrant à une activité de conseil.

C’est la raison pour laquelle la thèse de la responsabilité exclusivement politique est contestée par celle d’une responsabilité également pénale. Nul n’étant au-dessus des lois en démocratie, il est nécessaire, disent ses partisans, que les membres du gouvernement, puissent également rendre compte des violations qu’ils commettent à la loi pénale. Car l’exemple doit venir d’en haut, comme l’enseigne la doctrine du gouvernement spéculaire – entendu comme un gouvernement miroir de la société – depuis le IXe siècle.

D’autant que les actes détachables de l’exercice de leurs fonctions, tels que des faits de corruption, de subornation de témoins ou d’abus de biens sociaux, sont déjà jugés selon les règles ordinaires.

La procédure pénale a en effet considérablement évolué au tournant des années 1980, sous l’influence de la Cour européenne des droits de l’Homme, pour garantir à tout prévenu, simple particulier ou décideur public, son droit à un procès équitable devant un tribunal indépendant et impartial du pouvoir politique et faire en sorte que la loi pénale soit la même pour tous, « soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse » comme le commande l’article 6 de la DDHC.

Qui pour engager la responsabilité des ministres?

Qui pour engager la responsabilité des ministres : les parlementaires et une juridiction d’exception ou les citoyens et le juge pénal?

Quelle que soit la thèse retenue, la question se pose en effet de la procédure à suivre et de la juridiction compétente pour les poursuivre et, éventuellement, les condamner à raison de faits commis dans l’exercice de leurs fonctions.

Doivent-ils être directement destitués dans le cas de la responsabilité politique par les citoyens eux-mêmes lorsqu’ils refusent de quitter la fonction, comme c’est le cas aux États-Unis où un pouvoir de « recall » (c’est-à-dire de révocation) leur est parfois reconnu? Ou bien faut-il laisser au parlement seul le soin de les renverser?

Cette solution existe en droit français où l’Assemblée nationale – et non le Sénat – a le pouvoir d’engager la responsabilité collective des membres du gouvernement en votant une motion de censure contre l’ensemble des ministres, en se transformant ainsi en une sorte de juridiction d’exception politique. Aucune n’a toutefois jamais aboutie ni même été déposée pour dénoncer la mise en cause pénale d’un ministre.

Ne faudrait-il pour cette raison pas aller plus loin et reconnaître aux chambres un pouvoir de révocation individuelle, de façon à destituer le seul ministre mis en cause ès qualité pour sa gestion des affaires? Certains le pensent et voient même dans l’absence de cette faculté la raison première de la pénalisation – entendue comme le recours au juge pénal – de la responsabilité ministérielle.

Mais une telle réforme suffirait-elle à renforcer la confiance des citoyens envers le fonctionnement des institutions? Sa mise en œuvre effective ne se heurterait-elle pas à la solidarité de fait qui existe en pratique entre la majorité et ses ministres, conduisant celle-ci à protéger ceux-là envers et contre tout, au nom de la maxime latine : hodie tibi, cras mihi (« aujourd’hui moi, demain toi »)? Rien n’est moins sûr. C’est pourquoi les partisans de leur responsabilité pénale préconisent de confier leur jugement au juge du même nom, pour qu’ils répondent de leurs actes devant lui comme n’importe quel justiciable.

La Cour de justice de la République fait l’unanimité contre elle

Créée dans le contexte de l’affaire du sang contaminé en 1993, la Cour de justice de la République peut être vue comme la tentative de trouver une solution de compromis entre les thèses politique et pénale.

À la thèse pénale, elle empreinte l’idée que le filtrage des plaintes visant les ministres, l’instruction des faits qui leur sont reprochés et leur jugement doivent être confiés à des instances où siègent des magistrats judiciaires expérimentés dont l’un préside la Cour.

Mais à la thèse politique, on doit la présence de magistrats administratifs et financiers dans l’instance chargée de trier les plaintes – ceux-ci étant considéré plus à même de comprendre les contraintes du mandat ministériel – et une surreprésentation des parlementaires dans l’instance de jugement au détriment des magistrats professionnels (12 contre 3).

Or, à l’usage, l’institution n’a pas fait ses preuves, tant elle nourrit le soupçon de partialité envers le ministre poursuivi.

Qu’il soit du côté de la majorité ou de l’opposition, il est toujours facile de voir rétrospectivement dans le sens du verdict le résultat d’un complot, à tort ou à raison : qu’il lui soit trop clément et la majorité lui aura été favorable ; qu’il soit trop sévère et elle l’aura cloué au pilori.

Le poison du soupçon pèse donc sur la crédibilité de la Cour dont la décision est toujours jugée trop politique. Sous couvert de respecter les idéaux de la démocratie libérale, la justice d’exception qu’elle incarne les méconnaît pour cette raison : en ignorant que la démocratie postule en toutes circonstances le respect de la volonté générale ; et le libéralisme l’obligation de chacun d’assumer personnellement la responsabilité de ses actes dans le respect de son droit à un procès équitable – surtout lorsqu’il s’agit de faits pénalement répréhensibles.

Comment appliquer « la rigueur de la loi » soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ?

À la question de savoir comment faire pour que les ministres soient placés sous toute la « rigueur de la loi », « soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse », et que leur droit élémentaire à un procès équitable soit pleinement respecté, le rapport Jospin de 2012 et le projet de révision constitutionnelle du 9 mai 2018 s’accordent dans les grandes lignes sur une solution alternative. Celle-ci revient à confier leurs poursuites au juge pénal, sous réserve d’aménagements à la procédure suivie devant lui, pour tenir compte des spécificités du mandat ministériel.

Une telle évolution est facilitée par l’essor des procédés de déontologie qui permettent de prévenir les manquements au devoir de probité qui ont longtemps constitué la première cause de poursuites contre les élus. Dès lors en effet que de tels mécanismes existent, les risques de poursuites se trouvent considérablement atténués sur le terrain des infractions intentionnelles et les ministres redoutent moins d’être mis en cause pour de tels faits.

C’est sans doute pourquoi le rapport comme le projet de révision proposaient tous deux de confier l’instruction et le jugement des plaintes les visant à un collège de magistrats expérimentés. S’ils divergent sur les modalités concrètes de leur désignation, on pourrait imaginer de confier à un panel de trois magistrats siégeant d’ordinaire dans les Chambres de l’instruction des Cours d’appel l’instruction à charge ET à décharge des faits qui leur sont reprochés.

Il serait de même possible d’imaginer que l’affaire soit délocalisée loin de Paris, par exemple à Bordeaux, pour prévenir les tentatives de pression sur ces juges et ceux de la formation de jugement éventuellement saisie de l’affaire.

La tentation de soustraire les ministres à toute responsabilité pénale non intentionnelle

Mais un examen attentif du projet de révision de 2018 montre que l’idée d’une réforme achoppe toujours sur un point : celui de la responsabilité pénale des ministres pour des faits non intentionnels.

Le projet voulait en effet conditionner les poursuites de ceux coupables d’inaction au fait que

« Le choix de ne pas agir leur est directement et personnellement imputable. »(art. 13)

Ce qui serait concrètement revenu à dire, si la réforme était passée, que toutes les plaintes déposées contre les membres du gouvernement dans le contexte de la crise sanitaire auraient été déclarées irrecevables.

On imagine l’impact sur l’opinion publique du sentiment d’injustice que les victimes ou leurs familles n’auraient pas manqué d’éprouver alors même qu’une telle réforme paraît des plus inutiles : les conditions à réunir pour pouvoir retenir la condamnation d’un justiciable au titre des délits non intentionnels ont été réformées en 2000, de façon à trouver un point d’équilibre satisfaisant entre ce qui relève de la faute pénale et ce qui lui est étranger.

La relaxe d’un certain nombre d’exécutifs locaux poursuivis pour de tels faits le prouve. Remédier à la crise de la démocratie suppose que les gouvernants en prennent conscience, s’ils veulent véritablement substituer à la Cour de justice de la République un régime de responsabilité conforme à l’idéal républicain de bonne administration de la justice.

 

 

Fabien Bottini, Qualifié aux fonctions de Professeur des Universités en droit public, Université Le Havre NormandieCet article est republié à partir de The Conversation .

Comment se dépensent les milliards à Marseille ?

Comment se dépensent les milliards à Marseille ?

L’ancien ministre , François Lamy, estime sur Franceinfo que « c’est plus difficile à Marseille qu’ailleurs, parce que la façon de faire de la politique est « différente ». ( doux euphémisme !)

 Qu’est-ce que vous attendez des décisions du président de la République concernant Marseille ?

François Lamy : Ce que j’attends du plan du président de la République, c’est qu’il dégage des crédits pour le temps long et des crédits pour le temps court. La vraie question ce n’est pas uniquement de dégager des millions ou des milliards, c’est comment on les dépense. C’est plus difficile à Marseille qu’ailleurs, parce que la façon de faire de la politique est différente.

Si le président de la République veut que son plan aboutisse il va falloir réformer la forme de gouvernance de l’Etat de façon à ce que l’Etat soit davantage présent. Ça ne peut pas reposer que sur le préfet de région. Ce n’est pas forcément que la faute des Marseillais. On sait que les Premiers ministres, passent, les présidents aussi et que les politiques changent. Il ne suffit pas d’annoncer des milliards il faut avoir une forme d’organisation, entre l’Etat, la métropole, la ville et les bailleurs. Il faut des gens qui surveillent l’application de ce plan tel qu’il va être annoncé.

Est-ce le rôle du chef de l’Etat de venir à Marseille trois jours pour présenter ce plan ?

C’est bien que le président de la République vienne à Marseille car ça renforce la nature des annonces qui sont faites, mais ceux qui vont mettre en œuvre ce sont les ministres. On verra dans les mois qui viennent s’il y a un suivi réel. C’est vrai que la logique ç’aurait été que ce soit le Premier ministre qui vienne, mais on est en période électorale et je comprends que le président de la République marque un pas de plus vers une candidature.

Le chef de l’Etat annonce 150 millions d’euros pour la construction d’un nouvel hôtel de police et ces 200 policiers qui vont arriver. C’est important ?

C’est une annonce importante. Je connais très bien Marseille et j’y vis en partie. Ça ne suffira pas. Le vrai problème, c’est la situation des quartiers nord qui sont coupés de la ville. Il faut une réponse sur la question des transports, de l’emploi. Sur la sécurité, il y a le problème du trafic de drogue. Quand j’en parle avec des policiers, ils ont l’impression de vider la mer à coup de seaux. Je suis très dubitatif. Je pense qu’il faut qu’on change de méthodologie. Les forces de l ‘ordre quand elles interviennent dans ces quartiers, il faut qu’elles y restent. Samia Ghalli réclamait l’intervention de l’armée, je ne suis pas pour mais je suis pour l’intervention de la gendarmerie, parce qu’elle sait faire.

Afghanistan : comment ne pas confondre asile et flux migratoires ?

Afghanistan : comment ne pas confondre asile et flux migratoires ?

Jean-Marie Burguburu, président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, demande au gouvernement, dans une tribune au « Monde », de ne pas confondre droit d’asile et gestion des flux migratoire. Une tribune intéressante mais dans la pratique la distinction proposée sera bien difficile. (Extrait)

 

 

Tribune.

 

Dimanche 15 août, les talibans sont entrés dans Kaboul. Avec cette prise de pouvoir, ce sont des milliers d’Afghanes et d’Afghans qui craignent des persécutions ou dont la vie est menacée, notamment toutes celles et tous ceux qui se sont engagés pour la liberté, les droits de femmes, ou qui ont tout simplement eu une activité intellectuelle ou artistique jugée non conforme aux lois des talibans.

Depuis des années, et jusqu’à ces derniers jours encore, ces femmes et ces hommes se sont battus pour la liberté, se sont mobilisés pour faire progresser la démocratie dans leur pays et pour défendre les droits de l’homme. Ces personnes craignent aujourd’hui « avec raison d’être persécutées » par le nouveau pouvoir en place pour avoir défendu leurs opinions ou pour le simple fait d’être femme, artiste, fonctionnaire…

N’est-ce pas là l’exacte définition de ce qui justifie le statut de réfugié, tel que défini par l’article premier de la convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés ? En cette année de son 70e anniversaire, réclamer son respect effectif par les Etats signataires est plus urgent que jamais.

La protection du droit d’asile est également au cœur des valeurs de la France et contenue dans le bloc de constitutionnalité. « Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République », affirme le 4e alinéa du préambule de la Constitution de 1946. Le Conseil constitutionnel a consacré ce droit comme un « droit fondamental » et un « principe à valeur constitutionnelle ». Offrir protection et accueil aux Afghanes et aux Afghans menacés est notre devoir républicain.

Mais plus encore, pour la France qui se veut la patrie des droits de l’homme, depuis l’affirmation de la vocation universaliste de la déclaration de 1789, il convient d’être à la hauteur de ses responsabilités sans frilosité, à l’instar de nombreux pays qui s’engagent pour accueillir les réfugiés. Il faut en outre préciser que, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), figurerait parmi ces réfugiés une large majorité de femmes et d’enfants, ce qui implique d’adapter en conséquence les conditions d’accueil.

 

En prenant, au 1er janvier 2022, la présidence tournante de l’Union européenne, la France a l’occasion de coordonner et d’optimiser des initiatives jusqu’ici disparates et de devenir le fer de lance de la mise en œuvre en Europe d’un accueil protecteur, global et respectueux de la dignité humaine des réfugiés – qui, rappelons-le, n’ont pas décidé par convenance de quitter leur pays mais y sont contraints parce qu’ils sont en danger de mort. 

Comment combler le vide face à Macron ?

Comment combler le vide face à Macron ?

« Les oppositions devront proposer un projet qui ne tienne pas uniquement compte de la crise mais pense également le monde d’après », assure le sondeur Jean-Daniel Lévy.( L’opinion , extrait)

 

 

Quel est le jugement que portent aujourd’hui les Français sur la gestion de la crise sanitaire par Emmanuel Macron ?

C’est un jugement critique mais qui coexiste avec une forme d’appréciation qui peut se résumer à : « faute de mieux ». Deux sentiments se mêlent chez les Français : celui qu’il y a eu un retard à l’allumage à trois moments-clés de la crise (les masques, les tests, la vaccination) et celui qu’il n’y avait sans doute pas moyen de faire mieux. Les Français n’ont pas l’impression qu’une autre approche faite par LR, le RN, le PS ou encore La France insoumise aurait été plus efficace. D’ailleurs, ils n’en ont pas entendu. En ce qui concerne le pass sanitaire, avant la question de son efficacité pour lutter contre le virus, il ne faut pas oublier qu’un autre débat prédominait : celui du risque d’une fracture au sein de la société française entre non-vaccinés et vaccinés à qui on allait faire subir les mêmes restrictions qu’aux premiers. Le pass sanitaire a ainsi été perçu comme un instrument faisant la différence entre ceux ayant fait l’effort de se faire vacciner et ceux ne l’ayant pas fait. C’est pourquoi il a été bien accepté par les Français et qu’il le reste, et que les manifestations du samedi contre lui sont impopulaires. Le niveau de soutien aux anti-pass est comparable à la queue de comète des Gilets jaunes plutôt qu’au début.

Depuis un an et demi, cela a-t-il beaucoup évolué ?

Ce qui a beaucoup évolué, ce n’est pas tant le jugement des Français à l’égard des politiques qu’à l’égard des scientifiques. Au début de la pandémie, les Français souhaitaient que les premiers collent aux recommandations des seconds. Aujourd’hui, on note une demande d’indépendance du politique par rapport au scientifique. « Les scientifiques », en tant que tels, n’existent plus. Il n’y a plus le sentiment que la science exprime forcément la vérité. Les divisions de la communauté scientifique sont apparues au grand jour. Emmanuel Macron a su surfer sur ce phénomène. Il n’est plus «le premier épidémiologiste de France», selon la formule de Jean-Michel Blanquer, mais le premier responsable politique en charge de la gestion de la pandémie. D’un point de vue d’opinion, il ne prend plus seulement en compte la question de la santé mais l’équilibre de la société française. Et il est jugé à travers ce prisme.

«La santé n’annihile pas tous les autres sujets de préoccupation des Français: l’environnement, les questions économiques et sociales, la sécurité, l’immigration… n’ont pas disparu» 

« La crise sanitaire durera encore plusieurs mois », déclarait la semaine passée le chef de l’Etat. Quel impact cela peut-il avoir sur la présidentielle ?

Ce qu’on a vu ces derniers mois en Israël ou aux Etats-Unis, par exemple, a plutôt été le signe qu’il n’y avait pas de lien intime entre le jugement sur la gestion de la crise sanitaire et le comportement électoral. Il n’y a pas eu uniquement un regard sur la gestion de la pandémie qui s’est exprimé. Dans nos enquêtes, on peut constater que la santé n’annihile pas tous les autres sujets de préoccupation des Français : l’environnement, les questions économiques et sociales, la sécurité, l’immigration… n’ont pas disparu. Ces thèmes demeurent à peu près au même niveau qu’avant, la gestion de la pandémie venant se superposer en surplomb. C’est le même phénomène que pour la question du chômage ces dernières décennies : cette préoccupation n’anéantissait pas les autres sujets.

Qu’est-ce que cela change pour Emmanuel Macron ?

Il s’était positionné en 2017 comme le Président de la prise de risque, il ne peut plus être sur cette ligne. Il doit être désormais le Président de la réassurance. Les Français sont en effet en attente de re-sécurisation sur ce qui fait l’ADN de la société française : les services publics et notamment les services publics de santé.

Et qu’est-ce que cela peut changer pour les oppositions ?

Cela les oblige à proposer un projet qui ne tienne pas uniquement compte de la crise mais pense également le monde d’après. Il y aura une attente d’anticipation, comme au lendemain de la crise financière de 2008. Celle-ci avait été un premier coup de semonce ; le deuxième a été la pandémie. En quelque sorte, il en existe un troisième avec la prise de conscience, bien au-delà du rapport du Giec, du dérèglement climatique. Dans le débat présidentiel, la question de la dette et des déficits publics sera aussi moins présente qu’en 2017. Cela va laisser plus d’espace à des mesures qui ne s’inscriront pas nécessairement dans l’orthodoxie budgétaire, notamment venues des rangs de la gauche ou de l’extrême droite. Cela va laisser plus de marge de manœuvre en matière de propositions.

Comment Nissan a organisé la chute de Carlos Ghosn victime d’un complot au Japon

Comment Nissan a organisé la chute de Carlos Ghosn victime d’un complot au Japon

A l’occasion du procès de l’ancien cadre de Nissan, Greg Kelly il a été révélé qu’un véritable complot a été organisé contre Carlos Ghon pour le débarquer. Un complot sans doute organisé avec la complicité du Japon qui souhaitait nationaliser l’entreprise. Dans l’opération complotiste ,  il a même été envisagé une mise «mise sous tutelle pour incapacité mentale». Pas. Un processus précis avec été prévu et il a été en grande partie réalisée avec l’arrestation de Carlos Ghosn lors de son arrivée un avion au Japon.

Comment les Chinois contournent les réglementations européennes

Comment  les Chinois contournent les réglementations européennes

 

Pékin subventionne les entreprises publiques qui rachètent leurs concurrents occidentaux ou construisent des usines à l’étranger

Un article du Wall Street Journal

 

Ces dix dernières années, Pékin a alloué plusieurs milliards de dollars à des filiales d’entreprises publiques chinoises pour qu’elles achètent des concurrents européens, comme le français Valdunes ici en photo, et construisent des usines à l’étranger.

 

Pendant des décennies, Valdunes a vendu (cher) des roues pour trains à grande vitesse et d’autres pièces détachées ferroviaires. La stratégie a changé quand, en 2014, un conglomérat public chinois a racheté l’entreprise du nord de la France.

Le nouveau propriétaire, Maanshan Iron & Steel Co., a cassé les prix pour tenter de s’imposer sur le marché.

« On nous a dit qu’il ne fallait rater aucune commande, c’était explicite, se souvient Jérôme Duchange, qui dirigeait alors Valdunes. Ils ont un appétit de conquête commerciale. »

La société française devait désormais servir les ambitions stratégiques du groupe chinois : obtenir le savoir-faire nécessaire pour fabriquer des roues pour trains à grande vitesse en Chine et accéder au très réglementé secteur du matériel ferroviaire. Pour ce faire, des banques chinoises lui ont accordé des crédits à des taux très intéressants et MA Steel lui a versé 150 millions d’euros.

Ces dix dernières années, Pékin a alloué plusieurs milliards de dollars à des filiales d’entreprises publiques chinoises pour qu’elles achètent des concurrents européens et construisent des usines à l’étranger. Aujourd’hui, des pneus aux équipements ferroviaires, en passant par la fibre de verre et l’acier, ces sites inondent les marchés mondiaux de produits bon marché.

« Les entreprises chinoises se développent, elles investissent partout, souligne Luisa Santos, directrice adjointe de BusinessEurope, la plus grande association patronale du Vieux continent. Cela signifie que les défauts que l’on constate sur le marché chinois s’exportent désormais sur les autres marchés. »

Cette semaine, marquant une nouvelle étape dans les mesures prises par Bruxelles pour contrer l’expansion internationale des entreprises chinoises, l’Union européenne a présenté un projet de règlement visant à contrôler les entreprises installées en Europe bénéficiant d’aides publiques non européennes.

Zhang Ming, ambassadeur chinois auprès des Vingt-sept, a déclaré que la position européenne inquiétait les investisseurs chinois et portait préjudice à l’ouverture dont l’Union a toujours fait preuve vis-à-vis des investissements étrangers. « Nous considérons souvent l’Union européenne comme notre professeur d’économie de marché, a-t-il souligné. Donc nous ne voulons pas que notre professeur et partenaire se montre hésitant vis-à-vis de ces principes. »

Les Etats-Unis, certaines nations européennes et d’autres pays à travers le monde subventionnent aussi leurs champions nationaux, souvent par des allègements fiscaux, des aides à l’export ou des financements pour la R&D. Mais ce qui différencie la Chine, c’est le poids démesuré des entreprises publiques dans son économie, ainsi que la volonté de l’Etat de soutenir leur expansion hors des frontières nationales.

Les responsables et dirigeants occidentaux affirment que le soutien financier de Pékin permet aux industriels chinois installés à l’étranger de travailler même avec des marges microscopiques (voire à perte), de grappiller des parts de marché et de servir les objectifs stratégiques du pouvoir. Selon eux, il s’agit d’un problème particulièrement délicat quand les industriels en question se trouvent sur un marché occidental

Pour Daniel Gros, économiste au Centre for European Policy Studies, un think tank bruxellois, ces différences ne devraient pas conduire Bruxelles à pénaliser la Chine. « Désolé, mais on ne peut pas exporter notre modèle, explique-t-il. Et on subventionne aussi beaucoup, le poids des aides publiques dans nos économies est très très important. »

Les Etats-Unis et l’Europe ont longtemps compté sur l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les droits de douane pour pénaliser la Chine et ses exportations qui, dopées aux subventions, crédits d’impôt et autres prêts bon marché, ont permis au pays de connaître une croissance fulgurante. Mais les règles de l’OMC n’ont pas été conçues pour sanctionner les aides qu’un pays verse à des industriels installés à l’étranger.

Résultat : les droits de douane imposés à ces usines chinoises hors de Chine sont souvent moins élevés que ceux qui frappent les usines locales. Parfois, elles y échappent complètement.

Les responsables et dirigeants occidentaux affirment que le soutien financier de Pékin permet aux industriels chinois installés à l’étranger de travailler même avec des marges microscopiques (voire à perte), de grappiller des parts de marché et de servir les objectifs stratégiques du pouvoir. Selon eux, il s’agit d’un problème particulièrement délicat quand les industriels en question se trouvent sur un marché occidental.

« La Chine se moque de faire des bénéfices parce que ce n’est pas une économie de marché, explique Michael Wessel, membre de la commission du Congrès américain chargée de suivre les relations sino-américaines pour les questions d’économie et de sécurité. En tant qu’économie de marché, il faut se demander si nous trouvons ça acceptable. »

La commission a recommandé au Congrès d’autoriser la Federal Trade Commission (FTC), le gendarme américain du commerce, à bloquer les acquisitions réalisées par des entreprises étrangères bénéficiant de subventions publiques, surtout si ces fonds sont utilisés pour la transaction. Elle estime également que les autorités américaines devraient avoir un droit de regard sur les projets de construction d’usines des entreprises chinoises aux Etats-Unis afin de vérifier qu’ils ne constituent pas une menace pour la sécurité nationale et économique.

De son côté, le règlement envisagé par Bruxelles autoriserait la Commission européenne à empêcher les acquisitions par une entreprise recevant des subventions étrangères ou à imposer des restrictions afin que ces opérations n’entraînent pas de distorsion du marché européen.

Les règles européennes limitent d’ores et déjà l’aide que les Etats membres peuvent verser au secteur privé. Pour les responsables européens, le nouveau règlement mettrait tout le monde sur un pied d’égalité : les groupes chinois présents en Europe n’auraient pas le droit de recevoir d’aide de Pékin puisque les groupes européens n’ont pas le droit d’en recevoir de leurs États respectifs.

Pour la Chine, si les Occidentaux se montrent aussi critiques vis-à-vis de ses pratiques, c’est avant tout pour entraver son développement économique. « Les grands pays occidentaux sont à l’origine de l’essentiel des règles qui régissent le commerce mondial, a déploré le mois dernier Hua Chunying, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. C’est dans leurs habitudes d’entretenir leur hégémonie. »

Pour continuer d’accéder au marché européen, Pékin a proposé de lever les restrictions qui pèsent sur les investissements des entreprises européennes en Chine, une mesure qui s’inscrit dans le cadre d’un accord préliminaire conclu en décembre avec l’UE. Bruxelles, elle, affirme qu’elle veut faire adopter le règlement sur les subventions étrangères indépendamment de l’accord d’investissement.

En février, Bruxelles a ouvert une enquête sur les subventions publiques chinoises versées pour la construction de l’une des plus grosses fonderies au monde dans une zone spéciale d’Indonésie

En janvier, les Etats-Unis ont imposé des droits de douane aux pneus produits en Thaïlande, en Corée du Sud et en Chine après que la Chine a décidé de produire dans ces pays pour échapper aux tarifs douaniers infligés aux pneus chinois. Les investissements chinois ont contribué à faire de la Thaïlande le premier exportateur mondial de pneus. Pour échapper aux mesures anti-dumping, les groupes chinois construisent aussi des usines de pneus en Algérie, en Serbie et dans d’autres pays.

L’an passé, l’UE a décidé d’imposer des droits de douane à la fibre de verre chinoise produite dans une zone industrielle chinoise en Egypte. Les enquêteurs européens ont découvert que les entreprises chinoises installées en Egypte avaient reçu des centaines de millions de dollars de prêts et de fonds versés directement par des banques publiques chinoises ou acheminés par les filiales égyptiennes des entreprises chinoises. Les maisons-mères chinoises ont contesté la décision devant la Cour de Justice de l’Union européenne.

En février, Bruxelles a ouvert une enquête sur les subventions publiques chinoises versées pour la construction de l’une des plus grosses fonderies au monde dans une zone spéciale d’Indonésie.

China Railway Rolling Stock Corp., géant public chinois du ferroviaire, a bâti deux usines aux Etats-Unis, ce qui lui a permis d’emporter l’adhésion des élus locaux et de participer aux appels d’offres (des règles exigeant qu’une partie des biens achetés par les organismes de transports en commun soient fabriqués sur le sol américain). CRRC a fait une proposition 20 % moins élevée que ses concurrents et remporté des contrats à Boston, Chicago, Los Angeles et Philadelphie, selon des documents du gouvernement américain.

En 2019, le Congrès a voté une loi interdisant l’utilisation des fonds fédéraux pour l’achat des wagons passagers ou de bus fabriqués par des entreprises chinoises. Mais, grâce à ses alliés (dont le démocrate Richard Neal, président de la commission des voies et moyens de la Chambre des représentants dont le district électoral du Massachusetts accueille une usine du groupe), CRRC a obtenu un délai qui lui permet de recevoir ces fonds pendant deux ans. L’élu a déclaré qu’il souhaitait prolonger ce délai de façon illimitée.

Marina Popovic, directrice juridique de la filiale de CRRC qui fabrique des équipements pour la ville de Chicago, explique que l’entreprise est bien décidée à rester sur le marché américain du transport ferroviaire de passagers.

En France, lorsque MA Steel a racheté Valdunes, l’entreprise connaissait des difficultés financières. Pour le groupe chinois, l’opération était l’occasion de se diversifier à l’étranger (Valdunes était un grand nom du secteur) et d’acquérir un savoir-faire dans la fabrication de roues pour les trains à grande vitesse.

Rebaptisée MG-Valdunes, l’entreprise a reçu le soutien de plusieurs banques publiques chinoises, dont Bank of China et China Construction Bank, révèlent des documents, qui lui ont prêté des fonds à des taux oscillant entre 1 % et 2 %.

Après avoir observé Valdunes pendant un an, MA Steel a ordonné aux dirigeants français de remplir le carnet de commandes sans s’intéresser aux prix de vente ni aux coûts de production, ont raconté d’anciens responsables.

Cette stratégie a fait exploser les pertes. Jérôme Duchange, l’ancien patron de Valdunes, raconte que les dirigeants de MA Steel lui ont affirmé que l’entreprise pourrait relever ses prix une fois des parts de marché gagnées. Il se souvient que l’un des responsables chinois avait un jour cité un proverbe chinois : « il n’y a pas de terre stérile, seulement des paysans qui ne travaillent pas suffisamment ».

Ni Valdunes ni MA Steel n’ont répondu aux demandes de commentaire.

C’est ainsi que Valdunes a commencé d’exporter des roues à bas prix vers l’Australie. L’arrivée massive de produits sortis de l’usine Valdunes et des sites de MA Steel en Chine a poussé le pays à imposer des droits de douane aux deux entreprises.

Cette même année, devant l’inexorable augmentation des pertes, le conseil de MA Steel a injecté 70 millions d’euros de plus au capital de la société française. « Valdunes est un pont qui permet au groupe d’avancer en Europe et sur d’autres marchés européens », avait alors déclaré MA Steel.

De fait, c’est Valdunes qui a permis à MA Steel de se frayer un chemin jusqu’aux appels d’offres des grands acheteurs européens de roues, dont l’allemand Deutsche Bahn. Les exportations chinoises de roues de train vers l’UE ont quasiment quadruplé depuis que Valdunes a été racheté par MA Steel.

Le groupe chinois a envoyé les ingénieurs français aider ses usines locales à fabriquer des roues, qui exigent une production beaucoup plus précise que celle des roues de trains de marchandises que MA Steel fabriquait déjà. L’immense réseau chinois de trains à grande vitesse fonctionne toujours avec des roues produites par des industriels européens.

Aujourd’hui, Deutsche Bahn teste les roues « made in China » de MA Steel. L’usine Valdunes, elle, est de plus en plus utilisée pour les finitions et l’emballage des roues fabriquées en Chine et destinées aux clients européens ou autres.

« Nous avions peur que, petit à petit, il n’y ait plus du tout de production en France, raconte Jérôme Duchange, qui a quitté Valdunes en 2019. Mais pour certains produits, on n’a pas pu résister. »

Fin 2019, MA Steel a été racheté par China Baowu, premier aciériste du pays détenu par le gouvernement central. MA Steel explique que, malgré ce changement d’actionnariat, l’objectif reste le même : une expansion mondiale grâce à Valdunes.

« L’administration Biden est très intéressée par le transport ferroviaire, a affirmé Ding Yi, président de MA Steel, lors de la présentation des résultats du groupe en mars, c’est un débouché important pour nous. »

Réindustrialiser, relocaliser , comment ?

Réindustrialiser, relocaliser , comment ? 

 Évoquer la « réindustrialisation » et la « relocalisation » exprime potentiellement un fantasme : celui du retour à un état antérieur. Mais est-ce même possible ? Et si oui, serait-ce souhaitable ? Par Alain Conrard, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI dans la Tribune  (*)​.

À la fin du mois de mars dernier, une image a fait le tour du monde : celle d’un tuyau soudain fermé par une vanne dans un schéma d’installation de plomberie. Sauf que le tuyau était le canal de Suez – l’une des voies commerciales les plus empruntées de la planète -, et la soupape, un porte-container de 400 mètres de long et de 220.000 tonnes à la dérive : l’Ever-Given. L’image satellitaire était frappante : elle rendait manifeste la fragilité liée à la globalisation. Tout d’un coup, on réalisait avec stupeur que 12% du commerce maritime mondial pouvait être interrompu en quelques minutes par un simple clapet qui se ferme. Tel un caillot géant obturant une artère essentielle du commerce international, le colosse échoué a fait courir à tout l’appareil circulatoire des marchandises un risque majeur de thrombose. En ces temps de pandémie, on a réalisé que le système économique lui aussi était susceptible de tomber gravement malade ; que pandémie et pénurie pouvaient aller de pair.

La pandémie de Covid a mis en lumière certaines faiblesses et travers des modèles industriels liés à la mondialisation. Le système de dépendances vis-à-vis de fournisseurs lointains dans des chaînes de fabrication et d’acheminement complexes occasionne la perte de pans entiers de souveraineté et de compétitivité, un dumping social, ainsi que la destruction parfois irrémédiable du tissu industriel local.

Pour desserrer ces dépendances, trouver des remèdes ou restaurer des équilibres, on parle beaucoup de « réindustrialiser » et de « relocaliser ». S’ils ne sont pas synonymes, ces deux termes sont pourtant intimement liés : comment réindustrialiser sans relocaliser, comment refabriquer du tissu industriel sans implanter localement des usines ou des ateliers dans des zones que la globalisation a méthodiquement désertées ? Dans cinq domaines jugés stratégiques (santé, électronique, agroalimentaire, télécoms et intrants pour l’industrie), le gouvernement français tente de favoriser une relocalisation de la production.

« RE » ? Une nouvelle cartographie mentale

Tout se joue dans le sens du « RE », présent dans ces deux mots. Le sens immédiat du préfixe suggère l’idée d’un simple retour en arrière, ou encore de la répétition à l’identique d’une action permettant de repasser par les mêmes points. Évoquer la « réindustrialisation » et la « relocalisation » exprime potentiellement un fantasme : celui du retour à un état antérieur. Mais est-ce même possible ? Et si oui, serait-ce souhaitable ? Y’a-t-il un sens à ces mots qui ne soit pas réactif, passéiste, nostalgique, mensonger, ou même tout simplement impossible ? La reproduction à l’identique qui semble évoquée par le « re » est illusoire, à la fois pratiquement et logiquement : refaire est toujours faire autrement, car entre ce que l’on a fait et ce que l’on refait, on a changé, évolué, le monde autour de nous s’est modifié.

Quel que soit notre spleen face à cette idée, le passé est perdu. Réindustrialiser comme relocaliser ne peuvent en aucun cas se produire par le rétablissement des gloires d’antan. Réindustrialiser consiste en fait à industrialiser selon de nouveaux modes : celui d’un « RE » tourné en direction du futur plutôt que vers le passé - un « RE » du re-déploiement. Il s’agit d’une nouvelle industrialisation dans laquelle transformation numérique et innovation sont clés. Et relocaliser passe par une nouvelle articulation entre local et global (l’innovation peut-être aussi dans les formes sociales, pourquoi la cantonner à la seule technologie ?). Comment concilier ce qui semble s’opposer : rentabilité et production locale ? Il faut ici aussi soutenir la pensée d’une rentabilité « élargie », pas seulement financière, mais aussi sociale, sociétale et écologique. La conclusion qui s’impose est que ce programme, s’il a un sens, ne peut que signifier penser et agir autrement.

Ainsi, si la Covid a été un accélérateur de relocalisation, il est aussi un accélérateur de changement. Au milieu d’une multitude de désastres, la pandémie a au moins une dimension positive : elle nous oblige à reconsidérer nos erreurs, nos impasses, nos égarements. Elle nous force à aller de l’avant, c’est-à-dire à tenter d’inventer un futur où l’on aurait envie de vivre et de travailler. Bref, elle nous contraint à innover.

La crise nous pousse à produire une nouvelle cartographie mentale, notamment sur cette question de la relocalisation où s’impose l’évidence des multiples bénéfices sociaux et écologiques des circuits courts. La rupture exigée par les solutions à trouver à cette crise, à la fois globale et multiforme, est totale. La nécessité de réindustrialiser et de relocaliser redistribue la question des frontières : frontières géographiques, bien sûr (où doit-on produire les biens de consommation ?), mais aussi frontières politiques (comment réinscrire sa souveraineté et créer de la valeur sur son territoire ?). Il s’agit aussi de déplacer les frontières de la réalité en reprenant en main notre destin économique grâce notamment à l’innovation. Cette nouvelle cartographie mentale consiste à « changer de logiciel » pour penser autrement, selon un modèle échappant aux réquisits de la mondialisation.

C’est même une révocation partielle de ce modèle économique dominant dont il est question. Cette révocation est rendue possible par les changements appelés par la crise mondiale, et surtout par le retour en force (et en grâce) du politique qui l’accompagne un peu partout dans le monde.

Le grand retour du politique :  une innovation majeure

Tout pouvoir nécessite un contre-pouvoir. De ce point de vue, faire aveuglément confiance à la seule économie pour diriger la marche du monde n’était peut-être pas une bonne idée sur le long terme. Alors, le politique se re-positionne comme moyen de réguler certains errements de l’économie – même s’il ne faut pas être naïf, et qu’à la fin, comme toujours, « it’s the economy, stupid » pour reprendre la phrase célèbre de James Carville, stratège de Bill Clinton, lors de sa campagne présidentielle en 1992.

Par un puissant mouvement de balancier, on assiste actuellement à un grand retour du politique après 40 années de libéralisme et de désengagement de l’État qui ont suivi la révolution conservatrice ayant mené Ronald Reagan au pouvoir en 1981 aux États-Unis.

Jusqu’à présent, on a subi les effets macro-économiques de la globalisation, avec une prévalence écrasante de l’économie dans les prises de décision qui a très largement restreint la latitude des options politiques. Or, la frontière idéologiquement placée pour limiter le rôle de l’État aux fonctions régaliennes et au maintien de l’ordre est en train de céder. Sous les effets conjugués de la crise environnementale, de la crise sociale et de la crise sanitaire (ces trois crises n’étant vraisemblablement que des facettes de la même réalité), quelque chose se grippe sous nos yeux dans cette machine jusqu’alors parfaitement huilée, et, comme s’il sortait d’un long sommeil, l’État doit intervenir, en urgence et avec autorité.

Inspiré par les exemples du New Deal ou de la Great Society de ses prédécesseurs Roosevelt et Johnson, le 46e président américain ouvre grandes les vannes des financements fédéraux (n’oublions pas que le 2e prénom de Joe Biden est « Robinette »). Avec son gouvernement, il injecte des milliers de milliards de dollars dans l’économie, avec notamment un ambitieux programme de grands travaux sur les infrastructures – terme entendu au sens large : routes, généralisation des accès à l’Internet de haut débit, prise en charge des personnes âgées et handicapées, équipements et réseaux nécessaires à la transition vers les énergies renouvelables, etc.

Aux États-Unis, comme dans de nombreux pays, l’innovation et la transformation digitale sont amenées à jouer un rôle central dans ces processus de redéfinition et de redéploiement de l’activité.

Innover repose sur l’idée d’en finir avec des habitudes ou des méthodes au profit de moyens plus performants. L’innovation est généralement le résultat d’un regard neuf qui apporte des solutions en matière de technologie. Ici, la disruption réside dans un champ technologique différent de celui où on la situe d’habitude : celle des technologies de gouvernement. Longtemps ringardisée par l’application sans nuances des théories monétaristes et libre-échangistes de l’école de Chicago (Milton Friedman) ayant inspiré la plupart des politiques économiques libérales à partir des années 80, la puissance publique s’est réaffirmée un peu partout dans le monde depuis l’année dernière comme l’ultime rempart pour contenir la pandémie, et contrer ses effets délétères. Le recours aux technologies de la décision spécifiques à la puissance publique en matière économique est alors à comprendre comme une innovation majeure.

Bien sûr, on ne peut pas attendre individuellement tout du politique. En aucun cas, l’attente et la revendication passives ne peuvent remplacer l’action. Il faut que chacun tente, dans la mesure du possible, de prendre son destin en mains. Par ailleurs, d’un point de vue collectif, il faut souscrire à l’idée que choisir, c’est arbitrer. Donc, renoncer à certaines choses pour en permettre d’autres. Par exemple, il est plus que jamais nécessaire aujourd’hui de s’engager tous ensemble dans des réformes indispensables pour donner plus de flexibilité.

Quoi qu’il en soit, cette décision de replacer l’État à l’initiative de l’action en le dotant de moyens considérables apparaît comme un sursaut salvateur. Il est à saluer comme un cadre de pensée et d’action innovant et moderne. L’une de ses principales qualités est qu’il est porteur d’optimisme et de confiance, deux notions essentielles pour la bonne marche de la société en général, et de l’économie en particulier.

Sur le principe, ce retour du politique a tout pour être l’une des solutions à la crise. Pourquoi ? Parce que le champ politique est, malgré tous les défauts dont on peut l’accuser et tous les soupçons dont il est l’objet, une expression de la volonté populaire, c’est-à-dire du plus grand nombre. Il tient compte de l’intérêt général plus que tout autre champ d’action dans le cadre des sociétés humaines. Et une politique de commandes publiques a montré plus d’une fois dans l’histoire sa capacité à rétablir la santé de l’économie, signe manifeste de la santé de la société. De ce point de vue, seule la volonté politique est susceptible de favoriser les conditions pour qu’une réindustrialisation et une relocalisation, concrètes sur le plan social et réalistes sur le plan économique, puissent avoir lieu en France et en Europe.

Encore faut-il que cette volonté soit présente là où c’est nécessaire ou utile, et pertinente dans ses modalités d’application.

Alors, innovons politiquement !

Les ETI au coeur du mouvement

Il devient aujourd’hui parfaitement clair que le rétablissement de la souveraineté passe par le fait de (re)donner aux territoires et aux régions les moyens de leur action et de leur autonomie. En effet, ceux-ci ont un rôle irremplaçable dans le développement et le maintien de l’activité économique. Et ceci passe par une reconsidération de la fonction essentielle remplie par tout l’écosystème, et notamment par les Entreprises de Taille Intermédiaires (ETI) dans le maillage des territoires. En effet, 68% des sièges sociaux se trouvent hors d’Ile-de-France, et 75% des sites de production sont situés dans des villes moyennes ou en zone rurale. En tant que premier employeur en France, (335.000 emplois créés entre 2009 et 2015), les ETI soutiennent une fonction de lien social. En créant des emplois, elles maintiennent l’activité et la vie dans les territoires.

Ainsi, au-delà de leur stricte fonction économique, les ETI assurent une partie de la paix sociale, celle qui va avec l’emploi et les conditions de vie décentes qu’il permet. Elles sont ainsi un élément central de stabilité politique. En cette période de forte inflammabilité sociale, les ETI forment une sorte d’extincteur de crise.

Relancer le pays, c’est relancer l’industrie. Or, avec leurs 3,3 millions de salariés qui représentent 38% des emplois de l’industrie manufacturière, les ETI forment le cœur vivant de l’industrie partout dans les territoires. En effet, une ETI sur trois est industrielle. Les ETI constituent une armée de reconquête de tout premier ordre pour notre souveraineté économique, dans les domaines sanitaire, alimentaire ou industriel.

Alors, si l’on veut réindustrialiser et relocaliser, on peut s’appuyer sur le maillage territorial composé par cette multitude d’ETI qui forment le tissu économique et industriel de notre pays, aux côtés des autres actifs constitués aussi par les PMI et grands groupes industriels. Il faut articuler les différents acteurs pour des solutions robustes et durables, celles de l’économie réelle.

Nous avons toutes les forces pour cela.

Nous avons toutes les bonnes volontés pour cela.

Nous avons tout le savoir-faire, les capacités d’innovation et les moyens industriels pour cela.

Ne blâmons personne si nous ne réussissons pas : notre réussite ne dépend que de nous.

____

(*) Alain Conrard, auteur de l’ouvrage Osons ! Un autre regard sur l’innovation, un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI)​

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Réindustrialiser, relocaliser , comment ?

Réindustrialiser, relocaliser , comment ? 

 Évoquer la « réindustrialisation » et la « relocalisation » exprime potentiellement un fantasme : celui du retour à un état antérieur. Mais est-ce même possible ? Et si oui, serait-ce souhaitable ? Par Alain Conrard, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI dans la Tribune  (*)​.

À la fin du mois de mars dernier, une image a fait le tour du monde : celle d’un tuyau soudain fermé par une vanne dans un schéma d’installation de plomberie. Sauf que le tuyau était le canal de Suez – l’une des voies commerciales les plus empruntées de la planète -, et la soupape, un porte-container de 400 mètres de long et de 220.000 tonnes à la dérive : l’Ever-Given. L’image satellitaire était frappante : elle rendait manifeste la fragilité liée à la globalisation. Tout d’un coup, on réalisait avec stupeur que 12% du commerce maritime mondial pouvait être interrompu en quelques minutes par un simple clapet qui se ferme. Tel un caillot géant obturant une artère essentielle du commerce international, le colosse échoué a fait courir à tout l’appareil circulatoire des marchandises un risque majeur de thrombose. En ces temps de pandémie, on a réalisé que le système économique lui aussi était susceptible de tomber gravement malade ; que pandémie et pénurie pouvaient aller de pair.

La pandémie de Covid a mis en lumière certaines faiblesses et travers des modèles industriels liés à la mondialisation. Le système de dépendances vis-à-vis de fournisseurs lointains dans des chaînes de fabrication et d’acheminement complexes occasionne la perte de pans entiers de souveraineté et de compétitivité, un dumping social, ainsi que la destruction parfois irrémédiable du tissu industriel local.

Pour desserrer ces dépendances, trouver des remèdes ou restaurer des équilibres, on parle beaucoup de « réindustrialiser » et de « relocaliser ». S’ils ne sont pas synonymes, ces deux termes sont pourtant intimement liés : comment réindustrialiser sans relocaliser, comment refabriquer du tissu industriel sans implanter localement des usines ou des ateliers dans des zones que la globalisation a méthodiquement désertées ? Dans cinq domaines jugés stratégiques (santé, électronique, agroalimentaire, télécoms et intrants pour l’industrie), le gouvernement français tente de favoriser une relocalisation de la production.

« RE » ? Une nouvelle cartographie mentale

Tout se joue dans le sens du « RE », présent dans ces deux mots. Le sens immédiat du préfixe suggère l’idée d’un simple retour en arrière, ou encore de la répétition à l’identique d’une action permettant de repasser par les mêmes points. Évoquer la « réindustrialisation » et la « relocalisation » exprime potentiellement un fantasme : celui du retour à un état antérieur. Mais est-ce même possible ? Et si oui, serait-ce souhaitable ? Y’a-t-il un sens à ces mots qui ne soit pas réactif, passéiste, nostalgique, mensonger, ou même tout simplement impossible ? La reproduction à l’identique qui semble évoquée par le « re » est illusoire, à la fois pratiquement et logiquement : refaire est toujours faire autrement, car entre ce que l’on a fait et ce que l’on refait, on a changé, évolué, le monde autour de nous s’est modifié.

Quel que soit notre spleen face à cette idée, le passé est perdu. Réindustrialiser comme relocaliser ne peuvent en aucun cas se produire par le rétablissement des gloires d’antan. Réindustrialiser consiste en fait à industrialiser selon de nouveaux modes : celui d’un « RE » tourné en direction du futur plutôt que vers le passé - un « RE » du re-déploiement. Il s’agit d’une nouvelle industrialisation dans laquelle transformation numérique et innovation sont clés. Et relocaliser passe par une nouvelle articulation entre local et global (l’innovation peut-être aussi dans les formes sociales, pourquoi la cantonner à la seule technologie ?). Comment concilier ce qui semble s’opposer : rentabilité et production locale ? Il faut ici aussi soutenir la pensée d’une rentabilité « élargie », pas seulement financière, mais aussi sociale, sociétale et écologique. La conclusion qui s’impose est que ce programme, s’il a un sens, ne peut que signifier penser et agir autrement.

Ainsi, si la Covid a été un accélérateur de relocalisation, il est aussi un accélérateur de changement. Au milieu d’une multitude de désastres, la pandémie a au moins une dimension positive : elle nous oblige à reconsidérer nos erreurs, nos impasses, nos égarements. Elle nous force à aller de l’avant, c’est-à-dire à tenter d’inventer un futur où l’on aurait envie de vivre et de travailler. Bref, elle nous contraint à innover.

La crise nous pousse à produire une nouvelle cartographie mentale, notamment sur cette question de la relocalisation où s’impose l’évidence des multiples bénéfices sociaux et écologiques des circuits courts. La rupture exigée par les solutions à trouver à cette crise, à la fois globale et multiforme, est totale. La nécessité de réindustrialiser et de relocaliser redistribue la question des frontières : frontières géographiques, bien sûr (où doit-on produire les biens de consommation ?), mais aussi frontières politiques (comment réinscrire sa souveraineté et créer de la valeur sur son territoire ?). Il s’agit aussi de déplacer les frontières de la réalité en reprenant en main notre destin économique grâce notamment à l’innovation. Cette nouvelle cartographie mentale consiste à « changer de logiciel » pour penser autrement, selon un modèle échappant aux réquisits de la mondialisation.

C’est même une révocation partielle de ce modèle économique dominant dont il est question. Cette révocation est rendue possible par les changements appelés par la crise mondiale, et surtout par le retour en force (et en grâce) du politique qui l’accompagne un peu partout dans le monde.

Le grand retour du politique :  une innovation majeure

Tout pouvoir nécessite un contre-pouvoir. De ce point de vue, faire aveuglément confiance à la seule économie pour diriger la marche du monde n’était peut-être pas une bonne idée sur le long terme. Alors, le politique se re-positionne comme moyen de réguler certains errements de l’économie – même s’il ne faut pas être naïf, et qu’à la fin, comme toujours, « it’s the economy, stupid » pour reprendre la phrase célèbre de James Carville, stratège de Bill Clinton, lors de sa campagne présidentielle en 1992.

Par un puissant mouvement de balancier, on assiste actuellement à un grand retour du politique après 40 années de libéralisme et de désengagement de l’État qui ont suivi la révolution conservatrice ayant mené Ronald Reagan au pouvoir en 1981 aux États-Unis.

Jusqu’à présent, on a subi les effets macro-économiques de la globalisation, avec une prévalence écrasante de l’économie dans les prises de décision qui a très largement restreint la latitude des options politiques. Or, la frontière idéologiquement placée pour limiter le rôle de l’État aux fonctions régaliennes et au maintien de l’ordre est en train de céder. Sous les effets conjugués de la crise environnementale, de la crise sociale et de la crise sanitaire (ces trois crises n’étant vraisemblablement que des facettes de la même réalité), quelque chose se grippe sous nos yeux dans cette machine jusqu’alors parfaitement huilée, et, comme s’il sortait d’un long sommeil, l’État doit intervenir, en urgence et avec autorité.

Inspiré par les exemples du New Deal ou de la Great Society de ses prédécesseurs Roosevelt et Johnson, le 46e président américain ouvre grandes les vannes des financements fédéraux (n’oublions pas que le 2e prénom de Joe Biden est « Robinette »). Avec son gouvernement, il injecte des milliers de milliards de dollars dans l’économie, avec notamment un ambitieux programme de grands travaux sur les infrastructures – terme entendu au sens large : routes, généralisation des accès à l’Internet de haut débit, prise en charge des personnes âgées et handicapées, équipements et réseaux nécessaires à la transition vers les énergies renouvelables, etc.

Aux États-Unis, comme dans de nombreux pays, l’innovation et la transformation digitale sont amenées à jouer un rôle central dans ces processus de redéfinition et de redéploiement de l’activité.

Innover repose sur l’idée d’en finir avec des habitudes ou des méthodes au profit de moyens plus performants. L’innovation est généralement le résultat d’un regard neuf qui apporte des solutions en matière de technologie. Ici, la disruption réside dans un champ technologique différent de celui où on la situe d’habitude : celle des technologies de gouvernement. Longtemps ringardisée par l’application sans nuances des théories monétaristes et libre-échangistes de l’école de Chicago (Milton Friedman) ayant inspiré la plupart des politiques économiques libérales à partir des années 80, la puissance publique s’est réaffirmée un peu partout dans le monde depuis l’année dernière comme l’ultime rempart pour contenir la pandémie, et contrer ses effets délétères. Le recours aux technologies de la décision spécifiques à la puissance publique en matière économique est alors à comprendre comme une innovation majeure.

Bien sûr, on ne peut pas attendre individuellement tout du politique. En aucun cas, l’attente et la revendication passives ne peuvent remplacer l’action. Il faut que chacun tente, dans la mesure du possible, de prendre son destin en mains. Par ailleurs, d’un point de vue collectif, il faut souscrire à l’idée que choisir, c’est arbitrer. Donc, renoncer à certaines choses pour en permettre d’autres. Par exemple, il est plus que jamais nécessaire aujourd’hui de s’engager tous ensemble dans des réformes indispensables pour donner plus de flexibilité.

Quoi qu’il en soit, cette décision de replacer l’État à l’initiative de l’action en le dotant de moyens considérables apparaît comme un sursaut salvateur. Il est à saluer comme un cadre de pensée et d’action innovant et moderne. L’une de ses principales qualités est qu’il est porteur d’optimisme et de confiance, deux notions essentielles pour la bonne marche de la société en général, et de l’économie en particulier.

Sur le principe, ce retour du politique a tout pour être l’une des solutions à la crise. Pourquoi ? Parce que le champ politique est, malgré tous les défauts dont on peut l’accuser et tous les soupçons dont il est l’objet, une expression de la volonté populaire, c’est-à-dire du plus grand nombre. Il tient compte de l’intérêt général plus que tout autre champ d’action dans le cadre des sociétés humaines. Et une politique de commandes publiques a montré plus d’une fois dans l’histoire sa capacité à rétablir la santé de l’économie, signe manifeste de la santé de la société. De ce point de vue, seule la volonté politique est susceptible de favoriser les conditions pour qu’une réindustrialisation et une relocalisation, concrètes sur le plan social et réalistes sur le plan économique, puissent avoir lieu en France et en Europe.

Encore faut-il que cette volonté soit présente là où c’est nécessaire ou utile, et pertinente dans ses modalités d’application.

Alors, innovons politiquement !

Les ETI au coeur du mouvement

Il devient aujourd’hui parfaitement clair que le rétablissement de la souveraineté passe par le fait de (re)donner aux territoires et aux régions les moyens de leur action et de leur autonomie. En effet, ceux-ci ont un rôle irremplaçable dans le développement et le maintien de l’activité économique. Et ceci passe par une reconsidération de la fonction essentielle remplie par tout l’écosystème, et notamment par les Entreprises de Taille Intermédiaires (ETI) dans le maillage des territoires. En effet, 68% des sièges sociaux se trouvent hors d’Ile-de-France, et 75% des sites de production sont situés dans des villes moyennes ou en zone rurale. En tant que premier employeur en France, (335.000 emplois créés entre 2009 et 2015), les ETI soutiennent une fonction de lien social. En créant des emplois, elles maintiennent l’activité et la vie dans les territoires.

Ainsi, au-delà de leur stricte fonction économique, les ETI assurent une partie de la paix sociale, celle qui va avec l’emploi et les conditions de vie décentes qu’il permet. Elles sont ainsi un élément central de stabilité politique. En cette période de forte inflammabilité sociale, les ETI forment une sorte d’extincteur de crise.

Relancer le pays, c’est relancer l’industrie. Or, avec leurs 3,3 millions de salariés qui représentent 38% des emplois de l’industrie manufacturière, les ETI forment le cœur vivant de l’industrie partout dans les territoires. En effet, une ETI sur trois est industrielle. Les ETI constituent une armée de reconquête de tout premier ordre pour notre souveraineté économique, dans les domaines sanitaire, alimentaire ou industriel.

Alors, si l’on veut réindustrialiser et relocaliser, on peut s’appuyer sur le maillage territorial composé par cette multitude d’ETI qui forment le tissu économique et industriel de notre pays, aux côtés des autres actifs constitués aussi par les PMI et grands groupes industriels. Il faut articuler les différents acteurs pour des solutions robustes et durables, celles de l’économie réelle.

Nous avons toutes les forces pour cela.

Nous avons toutes les bonnes volontés pour cela.

Nous avons tout le savoir-faire, les capacités d’innovation et les moyens industriels pour cela.

Ne blâmons personne si nous ne réussissons pas : notre réussite ne dépend que de nous.

____

(*) Alain Conrard, auteur de l’ouvrage Osons ! Un autre regard sur l’innovation, un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI)​

Environnement France : comment piloter réellement l’action climatique ?

Environnement France : comment piloter réellement l’action climatique ?

En lien avec la loi Climat et résilience, le député MoDem Erwan Balanant et 45 autres parlementaires réclament, dans une tribune au « Monde », une évaluation systématique de l’impact climatique des politiques publiques. 

Tribune.

 

Face à l’urgence climatique, le Parlement a adopté plusieurs lois majeures pour permettre à la France de jouer pleinement son rôle dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, et de protéger nos concitoyens des conséquences du réchauffement climatique. En 2019, la loi Energie climat a déclaré l’urgence climatique et réaffirmé l’objectif de neutralité carbone en 2050. Notre pays s’inscrit dans un mouvement global, qui voit nombre de nations prendre conscience de l’enjeu vital de lutter contre les dérèglements climatiques et de sauvegarder notre diversité biologique.

A partir des accords de la COP21 à Paris, la France a connu des avancées significatives en matière de pilotage des politiques publiques au regard de leur impact environnemental, notamment avec la création, en 2019, du Haut Conseil pour le climat (HCC) et la mise en place, fin 2020, d’un nouvel outil d’analyse de l’impact environnemental du budget, le Budget vert. Il est aujourd’hui vital de poursuivre dans le sens d’une évaluation climatique plus efficace des politiques publiques.

 

La représentation nationale examine le projet de loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets, et ainsi prend le relais du formidable travail des 150 citoyens tirés au sort dans le cadre de la convention citoyenne pour le climat. Même si cette loi est une avancée pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés par la signature de l’accord de Paris en 2015, nombreuses sont les voix pour alerter sur la nécessité d’aller encore plus loin et sur le non-respect complet des objectifs. 

Nous avons affirmé que l’objectif de neutralité carbone devait être une boussole de nos politiques publiques. Pour tracer plus précisément ce cap, l’Union européenne a récemment décidé de rehausser son objectif pour 2030 à – 55 % par rapport au niveau d’émissions de 1990.

Dans son avis publié le 23 février sur le projet de loi Climat et résilience, le HCC a examiné le texte par rapport à l’objectif de neutralité carbone. Analysant également l’étude d’impact du projet de loi, le HCC a regretté que l’évaluation réalisée ne permette pas de véritablement estimer l’impact des mesures proposées sur la trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Déjà esquissé par le HCC dans ses précédents rapports de juin et décembre 2019, le constat d’une inaptitude de la France à piloter efficacement son action climatique apparaît aujourd’hui avéré. De plus, dès juin 2019, le HCC pointait les insuffisances de la France en matière de pilotage vers l’objectif de neutralité carbone.

Comment lutter contre l’intox ?

Comment lutter contre l’intox ?

 

L’enchevêtrement des récits scientifiques, médiatiques et politiques, accéléré par la pandémie, conduit à une confusion entre autorité et popularité. Dans cette cacophonie, il y a urgence à mettre en place une éducation aux médias, estime le professeur en sciences de l’information et de la communication Laurent Petit dans une tribune au « Monde ».

 

Tribune.

 Porter à la connaissance d’un public élargi des faits qui n’auraient naguère circulé qu’entre spécialistes n’est pas un phénomène nouveau. Que l’on songe à l’étude du professeur Gilles-Eric Séralini parue en 2012 sur la toxicité à long terme d’un herbicide très connu et d’un maïs génétiquement modifié sur des rats de laboratoire. Ou à l’affaire du traitement par l’hydroxychloroquine proposé par le professeur Raoult. Et dernièrement, à la controverse sur l’islamo-gauchisme.

Cette circulation entre les sphères scientifique, médiatique et politique, que la pandémie semble avoir accélérée, n’est pas un problème en soi, à ceci près que la réponse à la question « qui dit vrai ? » n’a pas le même sens dans ces différentes sphères.

Si nous ne sommes pas entrés collectivement dans une « ère de post-vérité » comme on l’entend trop souvent, nous sommes assurément dans une époque de « mal-information » qui résulte, plus que de son abondance en tant que telle, d’un enchevêtrement des récits répondant à des régimes de vérité différents.


A la question « Y a-t-il des vérités établies ? », Nathalie, professeure de philosophie dans le film L’Avenir (2016), de Mia Hansen-Løve, interprétée par Isabelle Huppert, répond à ses étudiants qu’il en existe évidemment et qu’elles le sont par le temps. La dimension temporelle est essentielle certes, mais il manque dans ce dialogue les réponses à au moins deux questions : « par qui ? » et « comment ? ».

Pas de vérité éternelle

Introduire de la contingence dans l’établissement des vérités ne revient pas à les relativiser irrévocablement mais à affirmer qu’est vrai ce qui est considéré comme tel par une majorité d’acteurs d’une sphère donnée.

Cette assertion est valable y compris dans la sphère scientifique dans laquelle il n’y a pas de vérité éternelle mais établie sur un temps long par les pairs et selon des méthodes propres à chaque discipline. Tous les scientifiques le savent parfaitement, mais le « grand public » le découvre avec effarement.

A tout mettre sur le même plan, l’enchevêtrement des récits qui en résulte aboutit le plus souvent à une cacophonie, dont l’échappatoire peut sembler résider dans la recherche d’un indice de popularité, comme nous ont habitué à le faire les géants du Web – Google en premier lieu – pour qui un clic équivaut à un vote.

Dans ce régime où l’autorité et la popularité se confondent, un récit est plus vrai qu’un autre s’il est plus populaire qu’un autre. Quand on ne sait plus où est la vérité, alors pourquoi ne pas choisir le récit le plus facile à comprendre, le plus facile à répandre, le plus conforme à ses préjugés, celui qui demande le moins d’efforts, qui ne nécessite pas de remise en cause de ses schémas préconçus, quand il n’alimente pas une tentation nihiliste, voire complotiste ?

France : comment piloter réellement l’action climatique ?

France : comment piloter réellement l’action climatique ?

En lien avec la loi Climat et résilience, le député MoDem Erwan Balanant et 45 autres parlementaires réclament, dans une tribune au « Monde », une évaluation systématique de l’impact climatique des politiques publiques.

Tribune.

 

Face à l’urgence climatique, le Parlement a adopté plusieurs lois majeures pour permettre à la France de jouer pleinement son rôle dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, et de protéger nos concitoyens des conséquences du réchauffement climatique. En 2019, la loi Energie climat a déclaré l’urgence climatique et réaffirmé l’objectif de neutralité carbone en 2050. Notre pays s’inscrit dans un mouvement global, qui voit nombre de nations prendre conscience de l’enjeu vital de lutter contre les dérèglements climatiques et de sauvegarder notre diversité biologique.

A partir des accords de la COP21 à Paris, la France a connu des avancées significatives en matière de pilotage des politiques publiques au regard de leur impact environnemental, notamment avec la création, en 2019, du Haut Conseil pour le climat (HCC) et la mise en place, fin 2020, d’un nouvel outil d’analyse de l’impact environnemental du budget, le Budget vert. Il est aujourd’hui vital de poursuivre dans le sens d’une évaluation climatique plus efficace des politiques publiques.

 

La représentation nationale examine le projet de loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets, et ainsi prend le relais du formidable travail des 150 citoyens tirés au sort dans le cadre de la convention citoyenne pour le climat. Même si cette loi est une avancée pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés par la signature de l’accord de Paris en 2015, nombreuses sont les voix pour alerter sur la nécessité d’aller encore plus loin et sur le non-respect complet des objectifs. 

Nous avons affirmé que l’objectif de neutralité carbone devait être une boussole de nos politiques publiques. Pour tracer plus précisément ce cap, l’Union européenne a récemment décidé de rehausser son objectif pour 2030 à – 55 % par rapport au niveau d’émissions de 1990.

Dans son avis publié le 23 février sur le projet de loi Climat et résilience, le HCC a examiné le texte par rapport à l’objectif de neutralité carbone. Analysant également l’étude d’impact du projet de loi, le HCC a regretté que l’évaluation réalisée ne permette pas de véritablement estimer l’impact des mesures proposées sur la trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Déjà esquissé par le HCC dans ses précédents rapports de juin et décembre 2019, le constat d’une inaptitude de la France à piloter efficacement son action climatique apparaît aujourd’hui avéré. De plus, dès juin 2019, le HCC pointait les insuffisances de la France en matière de pilotage vers l’objectif de neutralité carbone.

 

Comment faire face à l’agressivité de la Chine et de la Russie

Comment faire face à l’agressivité de la Chine et de la Russie

Quelle stratégie l’UE, peu habituée aux retours de bâton, va-t-elle suivre pour faire face à l’agressivité de Pékin, en plus de celle de Moscou, s’interroge Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.

Chronique.

 

L’Europe est au pied du mur et, si la position est inconfortable pour tout le monde, elle l’est particulièrement pour les Vingt-Sept, peu rompus aux épreuves de force. Il s’agit, après tout, d’un groupe que son haut représentant pour la politique extérieure, Josep Borrell, supplie régulièrement de se mettre à « apprendre le langage de la puissance ». Et visiblement, l’apprentissage prend du temps.

Non pas que l’Union européenne (UE) ne sache pas manier les sanctions : au contraire, elle en use volontiers, à l’égard de la Russie, de la Biélorussie ou encore récemment des militaires putschistes de la Birmanie, et maintenant de la Chine.

Mais elle n’est pas habituée au retour de bâton en pleine figure. A la limite, elle sait s’accommoder de la pratique du tit for tat qui est l’usage avec Moscou. Œil pour œil, dent pour dent, trois diplomates expulsés d’un côté, trois diplomates de l’autre – avec les Russes, on sait à quoi s’attendre.

Bruxelles découvre qu’avec les Chinois c’est autre chose. Eux ne font pas dans l’équivalence, mais dans la surenchère. L’UE déclare persona non grata quatre responsables chinois du Xinjiang impliqués dans la répression massive des musulmans ouïgours, et une institution locale, le bureau de la sécurité publique. Pékin riposte en doublant, voire en triplant la mise : ce sera dix Européens sanctionnés et quatre institutions.

Un chercheur d’une fondation française critique avec insistance le régime chinois sur Twitter ? L’ambassade de Chine passe aux insultes et puise dans la richesse du vocabulaire français, puis dans la zoologie, pour le traiter de « petite frappe » et de « hyène folle ».

Le chef de la diplomatie française convoque l’ambassadeur de Chine pendant les heures de bureau pour lui rappeler les règles diplomatiques ? Non seulement le diplomate chinois prétend avoir des problèmes d’agenda pour reporter le rendez-vous, mais l’ambassadeur de l’UE à Pékin est convoqué, lui, en pleine nuit.

« L’Europe n’est pas un paillasson », pas plus que la France, a affirmé Clément Beaune, secrétaire d’Etat aux affaires européennes, mardi 23 mars, sur Franceinfo. « Le Parlement et les institutions de l’UE ne se laisseront pas intimider », a juré le président du Parlement européen, David Sassoli. L’indignation est bienvenue ; maintenant, il va falloir le prouver.

Et c’est là que les choses se compliquent pour l’UE. Car, pas plus tard que le 30 décembre 2020, l’UE, alors présidée par l’Allemagne, brandissait comme un trophée diplomatique la conclusion avec Pékin d’un accord global sur les investissements, visant à ouvrir un peu plus le marché chinois aux entreprises européennes.

Patrick Artus: « Comment augmenter les salaires »

Patrick Artus: « Comment augmenter les salaires »

 

Par Patrick Artus chef économiste de Natixis.

 

 

La question des bas salaires a été posée avec force avec la crise de la Covid-19. Pendant cette crise, de nombreuses professions mal payées ont joué un rôle central, social, sanitaire ou économique. Depuis, la pression de l’opinion et des politiques est très forte pour une revalorisation des salaires de ces professions. Mais comment faire pour éviter les effets négatifs d’une telle hausse sur l’emploi et l’investissement ? Il faut d’abord distinguer les salariés du secteur public (santé en particulier) et ceux du secteur privé. Dans le secteur public, il est difficile de se référer à la productivité pour juger du niveau des rémunérations. Le salaire d’une infirmière, par exemple, ne peut pas être défini à partir d’une mesure objective de sa productivité ; il doit refléter l’appréciation de son rôle social, que l’Etat doit rémunérer convenablement.

Dans le secteur privé, au contraire, la logique de rentabilité des entreprises est essentielle. A la différence d’une grande majorité des pays de l’OCDE, en France, les bas salaires ont progressé, en termes réels, un peu plus vite que la productivité. Ceci est cohérent avec le fait que le salaire minimum français est élevé (62 % du salaire médian, 35 % à 50 % dans la plupart des pays de l’OCDE). Une hausse des bas salaires (via celle du salaire minimum) aurait un effet négatif fort sur l’emploi peu qualifié en France. Ce ne serait pas le cas dans les pays où le salaire minimum est faible par rapport au salaire médian, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon, et l’Allemagne jusqu’en 2015 et la mise en place du salaire minimum.

Augmenter les bas salaires en évitant les effets négatifs sur l’emploi peu qualifié ? Cette hausse pourrait prendre la forme d’une augmentation des salaires minima dans les branches concernées

Prime d’activité. Comment procéder en France ? Nous voyons trois pistes. La première consiste simplement à accroître la prime d’activité. Ce complément de revenu versé par l’Etat aux personnes ayant un emploi et un salaire inférieur à un seuil (1,5 smic pour une personne seule) coûte 10 milliards d’euros ; il est facile de l’augmenter, cela n’accroît pas le coût du travail, mais les difficultés sont de deux ordres : le coût pour les finances publiques ; le fait que pour un travailleur, une allocation publique n’apporte pas la même satisfaction qu’une hausse du salaire procurée par son travail.

La deuxième piste est celle des exonérations de charges sociales. Comme elles ont disparu au niveau du smic, l’idée est de passer à un taux de cotisations sociales négatif sur les bas salaires : l’Etat verserait de l’argent aux entreprises qui emploient des salariés peu qualifiés. Il faudrait un accord entre l’Etat et les entreprises pour répartir ces sommes entre l’augmentation des bas salaires et celle des profits. Cette politique serait coûteuse et elle a l’inconvénient de faire reposer les hausses de salaires sur l’effort de l’Etat et non sur celui des employeurs.

Avec la troisième piste, on changerait complètement de logique. Il s’agit d’augmenter les bas salaires en évitant les effets négatifs sur l’emploi peu qualifié. Cette hausse pourrait prendre la forme d’une augmentation des salaires minima dans les branches concernées. Il faudrait qu’elle s’accompagne d’une revalorisation des prix de vente des entreprises. Si toutes les entreprises d’une branche sont contraintes d’augmenter les bas salaires, on évite que certaines d’entre elles contournent cette hausse et en profitent pour maintenir leurs prix, gagnant ainsi des parts de marché. Il faut bien mesurer les conséquences de cette option : des hausses de prix dans la distribution, la sécurité, le nettoyage, les déchets, etc. Elles supposent que les consommateurs acceptent de payer plus cher un certain nombre de biens et services. Un même consentement est nécessaire pour les entreprises donneuses d’ordre qui achètent des services auprès de leurs sous-traitants (nettoyage, sécurité, transport…). Ce qui implique une baisse de leurs marges bénéficiaires.

En acceptant cette redistribution, la collectivité exprimerait sa solidarité au profit des salariés aux revenus les plus faibles. Faute de quoi, il ne resterait qu’à soutenir les bas salaires par de l’argent public.

Patrick Artus est chef économiste de Natixis et coauteur, avec Olivier Pastré, de L’économie post-Covid (Fayard, 128 pages, 14 euros). Il a aussi écrit 40 ans d’austérité salariale – comment en sortir? (Editions Odile Jacob, 170 pages, 20,90 euros)

Comment lutter contre la corruption en Afrique

Comment lutter contre la corruption en Afrique

 

Ibrahim Mayaki, ancien premier ministre du Niger, coprésident du Groupe de haut niveau sur la responsabilité, la transparence et l’intégrité financières internationales

Ibrahim Mayaki, coprésident du Groupe de haut niveau sur la responsabilité, la transparence et l’intégrité financières internationales (FACTI) de l’ONU, demande, dans une tribune au « Monde », une mobilisation des Etats contre les abus fiscaux, la corruption et le blanchiment d’argent, pour récupérer les milliards de dollars nécessaires à la lutte contre la pandémie.

Tribune

 

Depuis plus d’un an maintenant, le monde est confronté à une crise sanitaire d’une ampleur sans précèdent qui a d’ores et déjà conduit à un recul historique du développement humain avec un accroissement aigu des inégalités et une augmentation inquiétante (de l’ordre de 7 %) des indicateurs d’extrême pauvreté.

Dans le même temps, nous sommes confrontés à une potentielle catastrophe environnementale dont les conséquences sont chaque jour un peu plus visibles, et à une pénurie des investissements qui seraient pourtant nécessaires à la gestion de l’ensemble de ces défis.

Si tous les pays sont confrontés à la même tempête, ils ne sont cependant pas dans le même bateau. Aussi, en raison de la lourdeur de la dette et de la diminution de l’aide publique au développement, il y a fort à parier que les pays les plus pauvres paieront le prix le plus élevé des conséquences du Covid-19.

Plus que jamais, le manque à gagner que représentent pour les revenus des Etats les abus fiscaux, la corruption et le blanchiment d’argent, doit être sévèrement combattu.

 

Il y a près de cinq ans déjà, le groupe de travail de haut niveau de l’Union africaine sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique, présidé par Thabo Mbeki, concluait que plus de 50 milliards de dollars américains (environ 42 milliards d’euros) étaient perdus chaque année en Afrique à cause de ces flux illicites. 

Bien avant le Covid-19, on recensait en effet déjà de nombreux cas de corruption globale ainsi que des comportements scandaleux d’évasion fiscale. Les nombreuses révélations d’abus fiscaux dans les « Panama Papers », « Paradise Papers » et OpenLux ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres.

Le monde a besoin d’un engagement renouvelé en faveur de l’intégrité financière afin de soutenir les objectifs du développement durable, partout et pour tous. C’est précisément l’appel lancé aux Etats par le Groupe de haut niveau sur la responsabilité, la transparence et l’intégrité financières internationales (FACTI) qui vient de publier le rapport « L’intégrité financière pour un développement durable ».

Notre idée est simple : en recouvrant juste une fraction des milliards actuellement dilapidés, les gouvernements pourraient investir dans l’éducation, renforcer leur système de santé, développer l’économie verte, promouvoir les droits de l’homme et des sociétés inclusives.

 

Cela nécessitera évidemment des systèmes de gouvernance nationaux également transparents. 

Comment contraindre les entreprises à lutter contre le dérèglement climatique

Comment contraindre les entreprises à lutter contre le dérèglement climatique

Les juristes de l’association Notre affaire à tous, à l’origine du procès « L’affaire du siècle » contre l’Etat pour inaction climatique, expliquent quels sont leurs leviers pour contraindre les entreprises à lutter contre le dérèglement climatique.(le  Monde)

Laure Barbé et Paul Mougeolle sont juristes dans l’association Notre affaire à tous. La première coordonne le groupe de travail Multinationales et le second est en charge du dossier Total.

Notre affaire à tous a remporté le procès « L’affaire du siècle » contre l’Etat pour inaction climatique. Cette première peut-elle ouvrir la voie à des contentieux à l’égard des entreprises ?

Cette victoire a confirmé que le juge était en mesure de contrôler la trajectoire des gaz à effet de serre de l’Etat, non seulement dans l’adéquation des objectifs, mais aussi dans les mesures mises en œuvre. Nous espérons que la justice adoptera une approche similaire avec les entreprises. Cette décision pourrait également avoir des effets indirects : si l’Etat est enjoint à rehausser sa politique climatique, peut-être décidera-t-il d’adopter des réglementations plus ambitieuses à l’égard des entreprises.

Votre association a déjà intenté un procès à Total sur sa stratégie climatique. Où en est-il ?

A ce stade, la procédure est ralentie par des questions sur la compétence des tribunaux. Néanmoins, nous avons gagné en première instance, ce qui nous laisse bon espoir de voir le dossier évoluer sur le fond. A notre sens, Total n’est pas assez ambitieux dans l’évolution de son business model vers les renouvelables. Il vise la neutralité carbone, ce qui constitue un progrès, mais cet objectif ne s’applique qu’à l’Europe. Dans le reste du monde, le groupe prévoit au contraire d’accroître sa production d’hydrocarbures ces dix prochaines années, ce qui pourrait s’avérer fatal à l’atteinte des objectifs de l’accord de Paris.

Le Groupe Casino est également ciblé. Pourquoi ?

Encore une fois, nous visons l’incohérence entre les annonces et les actes. Le fondement juridique de ce procès est le même que pour Total, même si l’étendue des allégations contre Casino ne porte pas sur l’ensemble de la stratégie climatique mais sur une filière précise. L’enquête de l’ONG Envol vert a démontré que des produits carnés vendus par Casino étaient issus de la déforestation en Amérique du Sud. Et surtout, que les mécanismes de vigilance mis en place par le groupe à l’égard de ses filiales étaient insuffisants.

Comment réformer le Conseil économique, social et environnemental

Comment réformer le Conseil économique, social et environnemental 

Le  think tank Synopia, dirigé par Alexandre Malafaye, et les membres de l’Observatoire citoyen du renouveau démocratique ont publié un rapport pour répondre à cette question( L’Opinion en publie des extraits.)

« Selon la Constitution, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) est la troisième chambre de la République française. Pourtant, les Français la connaissent peu ou mal. Le débat qui existe depuis des décennies autour de sa suppression est donc alimenté par l’impression d’inutilité qui découle de cette méconnaissance.

Créé en 1925 par simple décret, puis confirmé dans la Constitution de la Ve République par le Général de Gaulle, le CESE était à l’origine conçu pour prendre le pouls de la France des corporations et autres corps intermédiaires. Ainsi, il est un lieu dans lequel les antagonismes se côtoient et dialoguent, et où les postures idéologiques et politiques sont reléguées au second plan. Et ce n’est pas rien ! Néanmoins, aujourd’hui, ce rôle de facilitateur du débat entre les corps intermédiaires ne suffit plus à légitimer son existence.

La représentativité de l’institution est mise à mal. Les corps intermédiaires qui lui délèguent le principal de ses 233 membres sont de moins en moins reconnus. Une réforme du CESE doit prendre en compte la perte de confiance des Français dans leurs représentants, et surtout, le désir de participation directe à la vie publique d’une part croissante de nos concitoyens.

La nécessité d’adapter la représentativité du CESE a été prise en compte par le président de la République lorsqu’il affirme vouloir en faire « la chambre du futur, où circuleront toutes les forces vives de la nation ». Des forces vives qui ne se limitent plus, et depuis longtemps déjà, aux seuls corps intermédiaires représentés au CESE.

La dynamique impulsée par le chef de l’Etat et le président du CESE a pour but de transformer en profondeur l’institution et d’en faire vraiment la troisième chambre de la République. Cette transformation doit s’articuler autour de six grands principes : « Finir l’institution », revoir la représentativité de ses membres, y introduire la parole citoyenne, promouvoir une pédagogie démocratique, devenir la chambre du futur et, enfin, établir un lien fonctionnel entre le CESE et les CESER (conseils régionaux).

 

Cinq objectifs ont été identifiés comme essentiels pour que le CESE recouvre toute sa légitimité et sa valeur ajoutée au sein du système institutionnel :

1- le CESE doit devenir l’un des grands organisateurs de la participation citoyenne au débat public ;

2-il doit être la Chambre de respiration, d’oxygénation du pouvoir ;

3-il doit contribuer au débat public en lui apportant l’objectivité qui peut parfois lui faire défaut ;

4-il doit intégrer les enjeux non seulement contemporains, mais aussi futurs et globaux, de manière à devenir une véritable chambre du futur ;

5-enfin, l’organisation même du CESE doit pouvoir s’adapter, mais aussi induire et encourager les innovations démocratiques de notre société.

« Finir l’institution »

De quoi s’agit-il ? Dans les faits, la Constitution ne place pas le CESE sur un pied d’égalité avec les deux autres assemblées. Il semble pourtant indispensable de corriger ce défaut si l’objectif réel est bien de faire du CESE la troisième chambre de la République, et non une assemblée de deuxième catégorie dont les avis peuvent être négligés. Auquel cas, il vaudrait mieux supprimer le CESE plutôt que de rester dans cette entre-deux qui ne profite guère à personne.

Ainsi, lorsque le CESE rend un avis, aucun texte ne détermine l’usage qui doit en être fait par les pouvoirs publics. Il s’ensuit que les nombreux rapports produits chaque année finissent sur une étagère, ou bien qu’ils influencent les politiques publiques sans que la paternité des réformes ne soit reconnue au CESE. Dans les deux cas, c’est le problème de la visibilité, et in fine de la légitimité qui est posé.

Compte tenu de son mode de représentation qui ne repose pas sur le suffrage, le rôle consultatif du CESE ne doit pas être remis en question. En revanche, il convient de systématiser sa consultation par les pouvoirs publics et par les deux assemblées dans le processus législatif.

[…]

Le CESE souffre de vieillissement : ses missions ne sont plus aussi pertinentes qu’elles pouvaient l’être en 1945 lorsqu’elles ont été définies par la Constitution. Parmi les grandes transformations attendues, celle qui vise à faire du CESE un carrefour des consultations citoyennes est essentielle.

Par ailleurs, les récents débats qui ont agité la société (et qui l’agiteront encore !) ont montré la nécessité de créer un espace organisé pour travailler sur les questions de société et répondre aux préoccupations des Français. Aujourd’hui, le débat public, trop souvent inscrit dans le temps court, est davantage porté par l’émotion et l’irrationnel.

Le CESE pourrait être le lieu d’objectivation et d’explicitation de problématiques complexes, clivantes et chargées d’affects.

Pour remplir cette nouvelle mission, le CESE pourrait se doter de deux outils nouveaux : les assemblées consultatives citoyennes et les pétitions citoyennes.

Les assemblées consultatives citoyennes (ACC) constituent un des moyens utilisés pour permettre la médiation citoyenne, c’est-à-dire la résolution de désaccords, ou de simples controverses, sur des sujets relevant de son domaine de compétence, dans les cas où les modes traditionnels d’exercice du pouvoir de l’État ne sont pas parvenus à trancher ces différends, et à apporter une réponse que chacun pourrait juger comme légitime, et donc satisfaisante.

En pratique, une ACC réunit des personnes issues de la société civile autour de conseillers du CESE : ensemble, les membres de l’ACC ainsi constituée sont confrontés à une problématique donnée et doivent trouver les moyens d’y répondre. En ce sens, elles sont assez similaires des jurys citoyens. Mais au lieu de rendre un jugement, elles rendent un avis consultatif.

C’est une technique déjà éprouvée dans plusieurs pays, notamment l’Irlande, le Canada ou encore la Nouvelle Zélande. Cependant, l’organisation des ACC nécessite un cadre réglementé et un mode de fonctionnement clair et le plus simplifié possible.

Le CESE doit devenir l’instance centralisatrice des pétitions citoyennes, sur le modèle de ce qui se fait en Grande Bretagne, avec la création d’une plateforme dédiée

Aujourd’hui, le CESE possède quatre moyens de se saisir d’une problématique : les autosaisines ; les saisines gouvernementales ; les saisines parlementaires ; les pétitions citoyennes. Nous proposons d’approfondir le dernier, celui des pétitions citoyennes. En effet, depuis la réforme de 2008, le CESE peut être saisi par voie de pétition citoyenne si celle-ci atteint un seuil de 500 000 signatures papiers. Dans le même temps et de sa propre initiative, le CESE a mis en place un système de veille des pétitions citoyennes ; il peut décider de se saisir du thème d’une pétition qui rentre dans son champ de compétences.

La floraison de pétitions citoyennes, sur tous les supports et pour tous les sujets, témoigne du désir croissant de participation des Français à la vie publique. Mais ce désir, s’il est bien sûr légitime, nécessite d’être canalisé et encadré. C’est pourquoi nous proposons de faire du CESE l’instance centralisatrice des pétitions citoyennes, sur le modèle de ce qui se fait en Grande Bretagne, avec la création d’une plateforme dédiée.

À Londres, une commission spécialisée du Parlement de Westminster reçoit et vérifie la recevabilité des pétitions – et des pétitionnaires – selon certains standards. Par exemple, sont rejetées les pétitions dont le sujet : ne relève pas de la responsabilité du Gouvernement ou du Parlement ; est déjà en train d’être traité par le gouvernement ou le Parlement ; est purement personnel ; contrevient à la loi ; concerne un jugement définitivement prononcé ; touche une affaire en cours devant les tribunaux. [...]

Lorsque la pétition franchit le seuil des 10 000 signatures, le gouvernement est tenu d’y apporter une réponse, et à partir de 100 000 signatures, le sujet évoqué par la pétition est débattu au Parlement.

Ce modèle est particulièrement intéressant et devrait servir à inspirer la création d’un système de pétitions citoyennes organisées, géré par le CESE. En effet, face à l’essor des pétitions citoyennes, et pour contrôler l’impact de ce qui ressemble parfois à des « poussées de fièvre virale », il serait judicieux d’inscrire ces processus de mobilisation citoyenne, dans un cadre institutionnel.

« Comment réussir la transition écologique »

« Comment réussir la transition écologique »

 «  La politique n’est pas qu’une affaire de plomberie, c’est aussi une affaire de poésie  », clame la députée du Nord, Valérie Petit, qui appelle dans le journal l’opinion à convoquer les sentiments des Français pour réussir la transition écologique.

 

 

 

Chronique dans le Monde

 

Ce n’est ni une preuve scientifique, ni un discours politique qui ont fait de moi une écologiste convaincue, c’est une émotion, celle que nous ressentons face au spectacle grandiose et vibrant de la nature. Celle que narrent les astronautes qui ont contemplé la planète bleue depuis l’espace, celle que nous éprouvons sous un ciel étoilé, face à l’océan, dans les profondeurs de la forêt ou dans le regard d’un animal aimé. Une émotion presque magique, pour ne pas dire mystique, qui nous fait nous sentir tout petits mais connectés à quelque chose d’immense. Elle nous procure joie, gratitude, mais aussi le sens de nous-même et de notre responsabilité dans le « miracle » du vivant, ce « grand tout » que forment ensemble l’humain et la nature.

Adolescente née dans une cité bétonnée, je rêvais de fuir dans la forêt : quand enfin, j’emménageais près d’un petit bois, j’y passais des heures, seule ou avec mes camarades, dans une petite cabane faite de branchages. Le bruissement des arbres, le chant des oiseaux, le frémissement du vivant tout autour, me procuraient un sentiment d’émerveillement, presqu’une transcendance. J’en ressortais invariablement avec un sentiment de liberté et de plénitude personnelle, en même temps que de responsabilité immense vis-à-vis de ce cadeau qu’est, non pas seulement la nature, mais notre connexion avec elle.

De la forêt noire de Baden-Baden à la forêt magique de Paimpont, des châtaigniers majestueux de Virginie aux pins sacrés du mont Hua shan : depuis cette époque, je n’ai cessé de répondre à l’appel de la forêt, de la wilderness (nature sauvage) comme l’appellent les Américains. Plus tard, pour soutenir mon engagement politique et garder la trace de cette émotion, j’ai fait tatouer sur mon avant-bras, le symbole d’Artémis, déesse du monde sauvage, assorti de cette citation de l’écologiste libertaire H. D. Thoreau : « Toutes les bonnes choses sont libres et sauvages ».

« Pour changer sa manière de vivre, il faut bien plus que de bonnes raisons, il faut de bonnes émotions. Le cœur a des raisons que la raison politique ne peut plus ignorer, au risque d’échouer. »

Car l’émotion, dont l’étymologie signifie « se mettre en mouvement », est un puissant moteur de l’action. Cette émotion aussi puissante que singulière, que nous éprouvons au contact de la nature, les chercheurs l’appellent awe (la révérence). Les travaux récents de la psychologie positive montrent qu’elle n’est pas seulement source de bien-être physique et de joie : elle donne également du sens à nos vies et contribue à notre épanouissement individuel. Plus étonnant, elle nous pousse également à des comportements plus altruistes et plus responsables, notamment à l’endroit de l’environnement et du vivant.

« Libre et sauvage ». Dès lors, l’awe apparaît comme la réponse émotionnelle à cette question politique décisive : « Pourquoi, alors même que nous avons tous conscience de l’urgence climatique, ne sommes-nous pas capables collectivement d’accepter de changer nos modes de vie ? » Tout simplement, parce que les émotions négatives ou la contrainte imposée de l’extérieur ne suffisent pas pour lever les freins au changement comme le peut une émotion forte et positive qui meut chacun de l’intérieur.

Pour changer sa manière de vivre, il faut bien plus que de bonnes raisons, il faut de bonnes émotions. Le cœur a des raisons que la raison politique ne peut plus ignorer, au risque d’échouer. Si nous voulons que chaque citoyen, soit un acteur actif, libre et responsable de la transition écologique, nous devons aussi réensauvager les cœurs.

Osons dès lors un discours à contre-courant de l’époque, si prompt à craindre les émotions presque autant que la liberté de les exprimer : pour embarquer librement les Français dans la transition écologique, et faire de celle-ci une aventure personnelle aussi bien qu’une réussite collective, nous devrions aussi susciter une adhésion « libre et sauvage » à l’écologie, faire de celle-ci une émotion politique positive fondée sur la reconnexion avec la nature et le sauvage au quotidien.

Hausse des ambitions de l’Accord de Paris, loi Climat, Green Deal européen, One Planet Summit, COP15 sur la biodiversité, COP26 sur le climat : l’année 2021 sera la chance, enfin donnée, à une transformation écologique de notre économie et de notre société. Nous ne convaincrons pas les Français avec un discours politique nourrit uniquement de technique et de science. Car, comme le soulignent les scientifiques de l’émotion, il faut du plaisir, du sens et de la liberté pour persévérer. Et pour cela nous avons besoin d’émotions fortes et positives.

Il se trouve que la nature, qui n’en finit plus d’être généreuse avec l’homme, est aussi pourvoyeuse de ressources émotionnelles. Car la nature et la planète ne gisent pas mortes à nos pieds. Le vivant n’a pas dit son dernier mot. Nous ne devons pas « réparer la planète » comme des mécaniciens dépourvus d’âmes. Nous devons, avec force d’émotion, nous « unir au vivant » et coopérer pour organiser la résilience, localement et globalement.

Le travail entamé par l’Union internationale pour la conservation de la nature sur le développement des solutions basées sur la nature est exemplaire de ce nouveau paradigme : la biodiversité n’est pas un trésor perdu qu’il faut protéger, c’est un allié, avec qui il nous faut travailler en confiance et en intelligence pour notre bénéfice mutuel.

«Gandhi disait, à propos du changement, que l’on commence par se changer soi, puis autour de vous les gens changent et à la fin c’est le monde qui est transformé. Cessons donc, d’infantiliser les Français, et de leur dire quoi faire pour cocher la bonne case de l’écologie»

Il ne s’agit pas de dire à chacun de retourner vivre dans les bois ! Il ne s’agit pas non plus de tenir un discours romantique déconnecté du réel. Il s’agit d’abord de reconnaître, la place de l’émotion et du sens, dans l’engagement des individus au quotidien ; de faire de l’écologie une émotion politique nationale, positive, et qui résonne chez chacun.

Empreinte émotionnelle. Il s’agit ensuite de faire de cette émotion et de la reconnexion quotidienne à la nature, une grande cause nationale et un objectif pour tous les acteurs publics pourvoyeurs d’expériences et d’engagements au quotidien. La psychologue de l’environnement Lisa Garnier propose ainsi de permettre à chacun de nous de devenir un « pisteur » de la nature sauvage au quotidien. Et ce, afin de multiplier la force de ce lien émotionnel qui, en même temps qu’il nous lie à la nature, nous relie à nous-mêmes et aux autres.

Il s’agit enfin, de rappeler que cette émotion ne peut donner son plein potentiel de mise en mouvement que si elle s’accompagne de liberté individuelle : liberté de ressentir, liberté de s’exprimer, liberté d’imaginer, liberté de s’associer et liberté pour chacun de fabriquer sa propre transition. Gandhi disait, à propos du changement, que l’on commence par se changer soi, puis autour de vous les gens changent et à la fin c’est le monde qui est transformé. Cessons donc d’infantiliser les Français et de leur dire quoi faire pour cocher la bonne case de l’écologie. Donnons plutôt la capacité et la liberté de cultiver son jardin.

Ainsi, si le Président veut réussir le tournant écologique en s’appuyant sur les citoyens, son seul rôle, à présent, devrait être de narrer le récit de l’aventure à venir, et de faire de l’écologie et de la nature une grande émotion politique. Car c’est aussi de l’empreinte émotionnelle que nous saurons imprimer dans le cœur des Français que dépendra l’avenir de notre empreinte carbone ! La politique n’est pas qu’une affaire de plomberie, c’est aussi une affaire de poésie.

Valérie Petit est députée (Agir) du Nord.

« Comment réguler les Gafa ? (Joëlle Toledano, économiste)

« Comment réguler les Gafa ? (Joëlle Toledano, économiste)

 

 

Dans son dernier ouvrage, l’économiste Joëlle Toledano, professeur émérite à l’université Paris-Dauphine, prône un « changement d’approche » de la régulation européenne, pour « enfin faire respecter l’état de droit » aux géants du Net américains. Entretien dans la Tribune.

 

- Votre dernier livre décortique comment les Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr] ont tissé leur toile jusqu’à étouffer la concurrence dans leurs secteurs respectifs. Pendant des années, ils ont échappé aux filets des régulateurs, notamment en Europe, qui est devenue une colonie numérique des Etats-Unis. Pourquoi la régulation ne fonctionne-t-elle pas avec eux ?

JOËLLE TOLEDANO - Mon livre dresse effectivement un constat d’échec de la régulation jusqu’à présent, qui n’agit qu’a posteriori une fois les dérives identifiées. Contrairement aux autres plateformes numériques, chacun de ces empires a réussi à sa façon à étendre ses activités de façon à créer de puissants écosystèmes qui sont devenus des places fortes. Les pratiques abusives de chacun des quatre Gafa sont largement connues et documentées, sans même parler de leur expertise pour l’optimisation fiscale, de l’impact d’Amazon sur le commerce et les emplois, ou encore des énormes défis démocratiques posés par les contenus haineux et les fake news sur les réseaux sociaux.

Je pense que le problème des régulateurs du XXè siècle est qu’ils arrivent toujours un peu après la bataille, à moins que les Gafa, qui sont des entreprises visionnaires, aient toujours un temps d’avance sur tout le monde. Pourquoi les autorités de la concurrence ont-elles autorisé Facebook à acquérir Instagram et WhatsApp, ce qui a offert à Mark Zuckerberg un quasi-monopole sur les réseaux sociaux ? Parce que les règles que devaient appliquer les autorités de concurrence pour évaluer et éventuellement refuser de telles acquisitions étaient beaucoup trop strictes. Nos outils de régulation sont inadaptés car ils n’empêchent pas ces acteurs non seulement de façonner des empires économiques et financiers d’une puissance inédite, mais aussi d’abuser de leurs positions et d’étouffer la concurrence.

L’enseignement que j’en tire est que pour réguler efficacement les Gafa, il faut monter en compétence et se donner les moyens de comprendre comment ils fonctionnent. Pour cela, il faut d’abord aller au cœur de leur modèle économique, c’est-à-dire inspecter sous le capot des algorithmes, s’attaquer à l’opacité qui entoure les relations économiques à l’intérieur des écosystèmes, et comprendre la façon dont s’effectue le partage de la valeur dans la publicité ou sur les places de marché. Ensuite, il faut identifier et interdire un certain nombre de pratiques qui nuisent à la concurrence. Enfin, il faut, entreprise par entreprise, prendre des mesures pour rendre possible à nouveau la concurrence.

Le constat que je dresse est donc sévère mais je ne suis pas fataliste pour autant. Je pense que réguler les Gafa est possible, mais seulement si on s’en donne les moyens intellectuels et politiques. Par contre, cela nécessite de changer profondément d’approche, et de se retrousser sérieusement les manches.

«Comment rembourser la dette : par l’impôt ou l’inflation ? »

 «Comment rembourser la  dette : par l’impôt ou l’inflation ? »

 

 

« qui va rembourser les énormes dettes découlant de la crise ? Comme souvent face à cet enjeu central, le gouvernement vient de mettre en place une commission. C’est la question à laquelle s’efforce de répondre aussi -timidement par rapport à l’inflation- – l’ancienne Ancienne associée-gérante de la banque Rothschild, Anne-Laure Kiechel dans un interview de l’Opinion ; elle a conseillé le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras dans le cadre du suivi du plan d’aide financière à la Grèce. Elle a lancé sa structure indépendante Global Sovereign Advisory, qui compte une vingtaine de mandats de différents gouvernements, et la première chaire en Europe consacrée à la dette souveraine, à Sciences Po.

Que pensez-vous du résultat du dernier Conseil européen?

 

Le Fonds de relance européen a fait l’objet d’un consensus dans son principe lors du dernier Conseil européen. Il n’exclut pas a priori les propositions italienne et espagnole portant respectivement sur l’émission de coronabonds ou d’une dette perpétuelle et s’ajoutera aux 540 millions d’euros déjà mobilisés via le Mécanisme européen de stabilité, la Banque européenne d’investissement et la Commission. Les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE ont ainsi chargé, jeudi dernier, la Commission européenne d’analyser avec précision les besoins afin de proposer dès que possible des modalités techniques pour ce fonds (montant, financement, répartition) permettant une relance commune à la hauteur des enjeux de la crise. Si le plan atteint les 1 000 à 1 500 milliards, la Commission ou un autre véhicule devront lever de la dette sans se limiter au seul budget européen et selon des modalités qui ne sont pas encore arrêtées.

La proposition de la France de mélanger aux prêts des subventions pour les régions les plus touchées, notamment dans les pays du sud, doit également encore faire son chemin. La proposition espagnole de dette perpétuelle pour financer un fonds de relance de 1 500 milliards a également été remarquée.

 

Voyez-vous l’Italie comme une bombe à retardement politique et économique pour l’UE?

L’Italie fait nation durant cette crise. La cote de confiance des Italiens en leur gouvernement a ainsi gagné plus de 15 points. En revanche, l’Italie a le sentiment d’être délaissée par ses partenaires européens, et les excuses de la présidente de la Commission européenne n’y ont rien changé. Dans un contexte de très faible croissance l’an dernier (0,2 %), la dette italienne, qui est déjà de plus de 134 % du PIB et qui atteindra très vite cette année 156 points de PIB, est un sujet croissant d’inquiétude. Certes, la BCE rachètera massivement cette dette, au moins jusqu’à la fin de l’année. Mais pour l’avenir, le Fonds de relance européen devra aider à assurer la soutenabilité de l’économie italienne et à répondre à cette attente forte de solidarité.

«Si chaque pays est confronté à des situations particulières car chaque économie est différente, on distingue une séquence commune de réponse à la crise»

Quels conseils donnez-vous actuellement aux pays qui sont vos clients?

Nous travaillons actuellement avec une vingtaine de pays sur tous les continents. Leur première priorité est évidemment sanitaire. Pour le reste, si chaque pays est confronté à des situations particulières car chaque économie est différente, on distingue une séquence commune de trois phases de réponse à la crise.

Tout d’abord, une phase de liquidité, c’est-à-dire de soutien direct aux acteurs économiques pour qu’ils ne disparaissent pas, ainsi qu’aux ménages pour préserver leurs revenus. Cette phase implique parfois des mesures de contrôles des prix, des soutiens massifs aux entreprises comme dans le secteur aérien en France, voire des plans de nationalisations. Le recours au chômage partiel et les prêts garantis par l’État sont évidemment emblématiques de cette phase, tout comme le revenu universel qui va être lancé en Espagne ou la « monnaie hélicoptère ​» utilisée aux États-Unis.

Ensuite, une phase de solvabilité qui s’attachera à assurer ou à rétablir la soutenabilité des dettes – donc une phase de transition. Les mesures d’urgence seront progressivement à adapter tandis que les entreprises reprendront leur activité. L’Etat devra les accompagner avec un filet de sécurité pour limiter, autant que faire se peut, les licenciements dont certains seront malheureusement inévitables. L’Etat devra accompagner les citoyens dans cette situation précaire en travaillant à amorcer le troisième temps, créateur d’emplois, le plus rapidement possible.

Enfin, le temps de la reprise viendra. Ce sera aussi celui des choix qui seront à arrêter en fonction de la société que nous voulons. Quelles activités relancer et quelles chaînes de valeur relocaliser pour assurer plus d’autonomie stratégique dans un monde toujours plus incertain ? Faudra-t-il développer de nouveaux métiers, par exemple dans le domaine du soutien aux personnes âgées à domicile ou du numérique ​?

Les instruments de dettes et les entités qui les émettront devront être adaptés aux différentes étapes, de même que les plans de relance qui devront être cohérents pour créer durablement plus d’emplois.

«Le temps de la reprise viendra. Ce sera celui des choix à arrêter en fonction de la société que nous voulons. Quelles activités relancer, quelles chaînes de valeur relocaliser?»

Qui va payer les dettes demain?

La question de la dette mondiale mérite une mise en perspective. La dette était déjà difficilement soutenable avant la crise. Début 2020, elle dépassait 320 % du PIB mondial, soit 257 000 milliards de dollars, ce qui représente 50 % de plus qu’en 2008 en raison de taux d’intérêt anormalement bas. Or, les premières mesures budgétaires adoptées par les Etats dans le monde viennent d’ajouter, en seulement quelques semaines, 8 000 milliards de dollars à ce niveau déjà élevé de dette mondiale.

 

(Après un record à 322% du produit intérieur brut (PIB) fin 2019, la dette mondiale devrait atteindre 277 000 milliards de dollars fin 2020, soit 365% du PIB, selon l’Institute of International Finance (IIF) NDLR)

 

Dans ce contexte, l’accord trouvé par le G20   ne peut être que salué car le remboursement de cette dette ne doit pas passer avant les mesures d’urgence dans les pays en développement. Il prévoit une suspension des échéances de dette pour les pays à bas revenus jusqu’à la fin de l’année et a marqué une avancée historique puisqu’il concerne le Club de Paris comme la Chine, les autorités gouvernementales comme les créanciers privés. Cependant, ses modalités pratiques demandent encore à être clarifiées et nous accompagnons en ce moment de nombreux Etats afin qu’ils puissent bénéficier de ces mesures pour consacrer plus de moyens à leur lutte contre la pandémie.

Il faudra aussi, le moment venu, d’une manière ou d’une autre, se poser la question de l’opportunité de l’effacement d’une partie de ces dettes qui seront devenues, après la crise, probablement dans au moins une quarantaine de pays émergents ou en développement, insoutenables.

Est-ce que dans les autres pays, on remboursera par l’inflation, par l’impôt ? Sur quels agents cela pèsera-t-il ? Il faudra décider du partage de ce fardeau et ne pas le faire derrière des portes closes.

 

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