Archive pour le Tag 'colonisation'

Afrique : la nouvelle colonisation par la Chine

Afrique : la nouvelle colonisation par la Chine

L’AFRIQUE EN 2022. Pékin s’efforce de rallier le continent à sa cause en cultivant une élite africaine sinophile, par le biais de bourses d’études et des relations de parti à parti, estime, dans un entretien au « Monde », le sinologue Jean-Pierre Cabestan.

Pour rallier à leur cause l’élite africaine les Chinois utilisent nombre de procédés y compris la méthode « poche à poche »véritable cauchemar africain. Un seul exemple personnel : une petite fille que j’ai eue en tutelle aujourd’hui âgée d’une vingtaine d’années m’informe qu’elle ne peut pas réussir son examen d’entrée dans l’administration si elle ne donne pas la somme  de 1 200 000 CFA. Et pour un poste relativement modeste .NDLR 

Jean-Pierre Cabestan est sinologue, directeur de recherche au CNRS et chercheur associé à l’Asia Centre à Paris. Auteur d’une douzaine d’ouvrages sur la Chine, dont le plus récent est Demain la Chine : guerre ou paix ? (Gallimard, 2020), il s’est spécialisé depuis une dizaine d’années sur l’essor de la présence chinoise en Afrique.

Le dernier Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), qui s’est tenu à Dakar fin novembre, semble avoir marqué une inflexion de la relation sino-africaine avec un engagement financier plus prudent de la part de Pékin. Est-on passé à une nouvelle phase de la Chine-Afrique ?

Il y a beaucoup d’éléments de continuité avec les deux précédents sommets, notamment l’accent mis sur la coopération éducationnelle, culturelle et sécuritaire. Mais il est vrai qu’il y a un ajustement. Tout le monde a noté la réduction de l’enveloppe financière, liée à une prise de conscience de la question de la dette de plus en plus importante des pays africains à l’égard de la Chine. C’est une manière, pour Pékin, de réagir aux critiques formulées par les Africains et les membres du G-20 qui sont en train de rééchelonner les dettes des pays en développement. Mais cet ajustement s’inscrit également, d’une manière plus générale, dans la révision à la baisse des fonds alloués aux « routes de la soie ».

La colonisation glorifiée ….en 1931

 La colonisation glorifiée ….en 1931

Retransmis dans « La Dépêche coloniale » du 7 mai 1931, le discours de Paul Reynaud, ministre des colonies du gouvernement  de Pierre Laval célèbre la politique coloniale, notamment pour ses apports économiques, et l’exposition de Vincennes qui « doit servir à donner aux Français conscience de leur “empire” ».(Le Monde)

[« Le tour du monde en un jour » : tel est le slogan de l’Exposition coloniale qui s’ouvre, le 6 mai 1931, à la Porte Dorée, sous les auspices du président de la République, Gaston Doumergue, et du maréchal Lyautey, commissaire général de l’exposition. Malgré des soulèvements dans le Rif marocain (1925-26) ou en Indochine, l’empire colonial français est à son apogée. Et c’est bien cette puissance – notamment économique en pleine crise après le krack de 1929 – qu’entend promouvoir le gouvernement afin de « donner aux Français conscience de leur empire », ainsi que le souligne Paul Reynaud, ministre des colonies, dans son discours d’inauguration.

Si quelques voix s’élèvent à gauche pour fustiger les festivités qui dureront six mois, elles laissent surtout entendre les divisions entre les socialistes, tel Léon Blum, qui dans “Le Populaire” dénonce les violences commises, sans condamner ouvertement le colonialisme ; et le Parti communiste qui propose à Paris une contre-exposition intitulée « La Vérité sur les colonies ». Pour sa part, le groupe des surréalistes rédige un tract invitant à boycotter l’exposition située au bois de Vincennes. Son message ne sera guère suivi puisque 8 millions de visiteurs viendront s’instruire et baguenauder entre les villages indigènes, les échoppes artisanales et les temples asiatiques reconstitués, dont celui d’Angkor Vat.]

Monsieur le Président de la République, il y a un an à Alger, il y a six mois au Maroc, il y a trois semaines à Tunis, vous affirmiez une foi qui fut celle de votre vie tout entière. Et voici qu’aujourd’hui, c’est encore à la pensée et à l’œuvre coloniales que vous consacrez le dernier acte d’un septennat dont la fin se voile d’une mélancolie où s’expriment l’affection et le regret de l’opinion publique reconnaissante.

Vous venez, Monsieur le Président, de faire, en un quart d’heure, le tour du monde. Que d’images ont dû s’éveiller dans l’esprit de l’ancien colonial, de l’ancien ministre des colonies que vous êtes, à la vue de ces palais où voisinent la langoureuse Asie et la brillante Afrique et la dissolvante douceur des îles d’Océanie !

Le monde colonial vous remercie de cette nouvelle marque de sympathie pour son effort. Il sait qu’il gardera en vous un protecteur et un ami dont la haute autorité morale lui sera précieuse. [souligné dans le texte]

Nous tenons aujourd’hui, Messieurs, une assemblée plénière des peuples migrateurs.

Portugais, Génois, Espagnols, Hollandais, Français, Anglais, tous sont partis de la petite Europe : péninsule ciselée comme par une main d’artiste au bout du continent de l’Asie. La petite Europe d’il y a quatre siècles, si pauvre par rapport à celle d’aujourd’hui, mais où déjà s’était accumulé un tel capital de pensée, de science et de richesse ! C’est cette pensée, cette science, cette richesse qui ont lancé ses enfants aventureux sur les routes de la mer, lorsque la victoire des Turcs eut fermé la route de terre qui menait vers les trésors de l’Inde. Quelle rencontre, en route ! Un continent, et quel continent ! Celui où s’épanouit aujourd’hui le prodigieux rejet américain de la civilisation d’Europe ! La colonisation est le plus grand fait de l’histoire.

Politique- Afrique : la colonisation par la Chine ?

Politique- Afrique : la colonisation par la Chine ?

Au cours des vingt dernières années, les relations sino-africaines n’ont cessé de se renforcer. Mais, dernièrement, on constate une méfiance accrue des deux côtés. Par Thierry Vircoulon, Université de Paris (*) (La Tribune)

 

 

 

Popularisé par l’expression Chinafrique, le développement météorique de la présence chinoise en Afrique depuis vingt ans fait partie des nouvelles réalités géopolitiques.

La Chine est le premier partenaire commercial et le premier bâtisseur du continent, ainsi que le premier bailleur bilatéral de nombreux pays africains. Elle n’est en revanche qu’un modeste investisseur en Afrique et seulement son cinquième fournisseur d’armes… mais demain, peut-être, son premier fournisseur de vaccin anti-Covid.

Alors que quelques pays (Angola, Soudan, Zimbabwe, etc.) et quelques secteurs (hydrocarbures, minerais, etc.) lui ont servi de portes d’entrée économique au début du siècle, en 2021 les entreprises de la RPC sont présentes dans tous les domaines, de l’exploitation forestière à la banque en passant par l’énergie. Répandus du Sénégal au Lesotho, les intérêts chinois sont maintenant extrêmement diversifiés.

Cependant, au bout de vingt ans, la « success story » remarquable et remarquée de la Chine en Afrique a des conséquences qui posent problèmes.

Le risque de dépendance économique à l’égard de la Chine est mis en évidence par la question de la dette, qui est sur l’agenda international depuis l’Initiative pour la suspension du service de la dette publique bilatérale.

Déclenchée par la pandémie de Covid-19, la récession mondiale accentue les difficultés financières de certains pays africains, rendus déjà vulnérables par un endettement élevé. En 2021, à l’exception de la Grenade, tous les pays en situation de surendettement sont africains. Or la résolution de ce problème passe désormais obligatoirement par Pékin. En effet, entre 2000 et 2018, 50 pays africains sur 54 ont emprunté à la Chine sous des formes diverses. En 2018, la RPC détenait près de 21 % des encours de la dette publique externe du continent, une grande partie de ces prêts concernant des infrastructures dont la pertinence et le coût interrogent parfois (chemin de fer, ports, routes, centrales énergétiques, etc.).

Néanmoins, l’endettement des pays africains envers la Chine est variable. Celle-ci est le premier bailleur bilatéral de certains d’entre eux tels que la Zambie (elle détient 29 % de sa dette extérieure), l’Éthiopie (32 %), l’Angola (39 %), le Congo-Brazzaville (43 %) et Djibouti (70 %). Pour ces pays, le salut dépend de Pékin. Dès 2020, ils se sont tournés vers le gouvernement chinois pour demander un moratoire, voire une annulation d’une part de leur dette. Ainsi l’Angola, dont la dette chinoise atteint environ 20 milliards, et le Kenya ont obtenu un moratoire – de trois ans pour le premier et de six mois pour le second.

Toutefois, ces moratoires ne sont qu’une solution temporaire et ces pays ont besoin de restructurer leur dette pour faire face à une crise économique durable.

Là encore, leur dépendance à l’égard de la politique chinoise est totale. Si la Chine a approuvé l’Initiative pour la suspension du service de la dette publique bilatérale, elle reste réticente à l’idée de rejoindre autrement qu’en observateur le Club de Paris, qui est le forum des créanciers souverains définissant les règles générales de gestion et de restructuration de la dette. Or y adhérer implique pour la Chine, d’une part, de soumettre la gestion de sa dette bilatérale à des règles multilatérales et, d’autre part, d’instiller de la transparence dans ses prêts, dont les conditions sont généralement opaques.

La querelle sur la définition du périmètre des banques chinoises publiques et privées est largement une diversion par rapport à cette question beaucoup plus stratégique. En effet, beaucoup suspectent des dettes cachées et des conditions financières défavorables. Si l’opacité des prêteurs chinois a généralement bénéficié aux gouvernements emprunteurs, elle risque maintenant de se retourner contre eux.

La double migration

L’un des paradoxes de la Chinafrique est la double migration. Pendant les vingt dernières années, non seulement des millions de Chinois ont découvert la route de l’Afrique, mais les Africains ont aussi découvert la route de la Chine. Mais comme les autres relations sino-africaines, cette double migration est asymétrique : plusieurs millions de Chinois résideraient actuellement en Afrique (entre 300 et 500 000 rien qu’en Afrique du Sud) tandis que seulement entre 300 et 400 000 Africains vivraient en Chine. Si des immigrés chinois sont présents dans tous les pays africains, en revanche les Africains sont très majoritairement concentrés en Chine dans la ville de Guanghzou (Canton) et, plus particulièrement, dans le quartier de Xiaobei.

Migrants chinois et africains ont la même motivation : tirer profit de l’intense commerce qui s’est développé entre leurs deux mondes. S’il y a de plus en plus d’étudiants africains en Chine, la majorité de cette communauté est constituée de commerçants-migrants. Depuis vingt ans, se forment progressivement des communautés d’immigrés dans les deux sens qui font partie de ces nouvelles guildes de marchands créées par la mondialisation. Des « Chinatowns » se créent dans les capitales africaines tandis que Guanghzou a son « Little Africa ».

Ces communautés marchandes transcontinentales se structurent et s’organisent pour défendre leurs intérêts. Elles créent leurs associations, leurs chambres de commerce et nouent des relations avec les pouvoirs locaux. Elles s’efforcent, par exemple, de se policer elles-mêmes afin d’éviter l’intervention des autorités locales.

Cependant, le développement de ces nouvelles guildes qui sont les passerelles du capitalisme globalisé n’est pas exempt de problèmes : concurrence économique, immigration irrégulière, insécurité et racisme réciproque. L’équilibre entre concurrence et complémentarité économiques est délicat à trouver. Les commerçants africains qui s’approvisionnaient en Chine sont maintenant concurrencés sur leur marché par leurs homologues chinois installés en Afrique, qui ont un accès direct aux usines chinoises. Par ailleurs, cette concurrence ne se limite pas à l’économie formelle. En effet, à l’inverse d’autres diasporas d’affaires sur le continent (Libanais, Indiens, etc.), les migrants chinois investissent aussi la partie la plus pauvre et la plus pourvoyeuse d’emplois de l’économie africaine : le secteur informel. Par exemple, l’artisanat minier africain, qui est massivement informel, est de plus en plus concurrencé par de modestes entreprises minières chinoises qui pratiquent l’exploitation semi-mécanisée.

 

De ce fait, la concurrence commerciale donne parfois lieu à des violences, voire des émeutes localisées, et un sentiment antichinois se développe dans les milieux populaires. Des gouvernements ont même dû adopter des réglementations interdisant certains secteurs d’activités aux étrangers. Les réussites individuelles de Chinois en Afrique sont scrutées avec suspicion et il est mal venu de franchir certaines limites. Si le dynamisme des Chinois d’Afrique est toléré dans l’économie, il ne l’est pas en politique, comme l’a montré le tollé public causé par l’entrée d’une Sud-Africaine d’origine chinoise au Parlement en janvier dernier.

En écho, les Africains en Chine sont aussi parfois perçus avec suspicion. Après une période de politique d’immigration « business friendly », en 2013 le gouvernement chinois a durci sa législation sur les résidents étrangers. Par ailleurs, en avril 2020, la lutte contre la pandémie de Covid-19 et la forte anxiété sociale consécutive ont conduit à une vague brutale de discrimination contre les Africains à Guangzhou et révélé le racisme anti-africain latent, mais constamment nié par les autorités chinoises. En effet, les incidents de Guangzhou, qui ont eu un large écho dans les opinions publiques africaines, s’inscrivent dans un climat de racisme ancien qui a trouvé son porte-voix avec les réseaux sociaux. En définitive, sur fond de stéréotypes racistes dans les perceptions sino-africaines, la question de la sécurité de ces communautés-passerelles entre les deux continents se pose de manière de plus en plus pressante.

Le développement d’une économie prédatrice transcontinentale

Le développement d’échanges illicites est la face cachée de l’essor du commerce sino-africain.

Les produits illicites (drogues, espèces protégées, contrefaçons, etc.) et les produits licites commercialisés de manière illicite (bois, minerais, etc.) circulent dans le sillage des échanges légaux entre la Chine et l’Afrique. Dans la première catégorie, ces dernières années les espèces protégées ont fait la une : la demande du marché chinois a conduit à une hausse des prix et donc du braconnage qui met en danger certaines espèces (le cours de l’ivoire brut en Chine avait atteint 1 900 euros le kilo à la mi-2014). La question du commerce de l’ivoire étant devenue une controverse internationale, les autorités chinoises ont fini par l’interdire en 2018. Mais au-delà des éléphants et des rhinocéros, il y a bien d’autres espèces moins emblématiques chassées en Afrique pour le marché chinois, comme les ânes ou les pangolins.

Si les espèces protégées sont exportées d’Afrique vers la Chine, les contrefaçons prennent la route inverse : l’Afrique constitue actuellement l’un des principaux marchés d’écoulement des contrefaçons chinoises, notamment de médicaments.

Les produits licites commercialisés de manière illicite proviennent des secteurs extractifs comme la pêche, l’exploitation pétrolière et minière et la foresterie. En effet, certains de ces secteurs font l’objet de standards internationaux tandis que d’autres peuvent avoir des impacts dangereux sur les populations et l’environnement. En l’absence de contrôles sérieux par les États africains, certaines entreprises chinoises développent des pratiques prédatrices. Ce faisant, elles incarnent le capitalisme sauvage globalisé.

Vers un rééquilibrage des relations sino-africaines ?

La prise de conscience du risque de dépendance économique à travers le problème de la dette, des défis de la double migration (le racisme, le rejet de l’autre) et du développement d’une économie prédatrice dans l’ombre des échanges légaux suscite des interrogations tant du côté chinois que du côté africain.

Après la lune de miel, les relations de la Chine avec des gouvernements africains tiédissent. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à annuler de grands contrats (Tanzanie, Sierra Leone, Gabon, etc.) tandis que l’image de la Chine dans l’opinion publique africaine pâlit doucement. Selon l’Afrobarometer, en 2020 59 % des sondés estimaient que l’influence de la Chine dans leur pays était positive, contre 63 % en 2015.

Les problèmes spécifiques de la Chinafrique qui émergent traduisent un besoin de régulation des relations multiformes entre ces deux partenaires. Jusqu’à présent, la gestion de ces problèmes a le plus souvent été unilatérale. À l’avenir, la Chine et les pays africains vont devoir mettre en place des mécanismes de coopération pour gérer ces problèmes, faute de quoi leur relation risque de se dégrader lentement mais sûrement.

_______

(*) Par Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université de Paris.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Afrique : la colonisation par la Chine ?

Afrique : la colonisation par la Chine ?

Au cours des vingt dernières années, les relations sino-africaines n’ont cessé de se renforcer. Mais, dernièrement, on constate une méfiance accrue des deux côtés. Par Thierry Vircoulon, Université de Paris (*) (La Tribune)

 

 

 

Popularisé par l’expression Chinafrique, le développement météorique de la présence chinoise en Afrique depuis vingt ans fait partie des nouvelles réalités géopolitiques.

La Chine est le premier partenaire commercial et le premier bâtisseur du continent, ainsi que le premier bailleur bilatéral de nombreux pays africains. Elle n’est en revanche qu’un modeste investisseur en Afrique et seulement son cinquième fournisseur d’armes… mais demain, peut-être, son premier fournisseur de vaccin anti-Covid.

Alors que quelques pays (Angola, Soudan, Zimbabwe, etc.) et quelques secteurs (hydrocarbures, minerais, etc.) lui ont servi de portes d’entrée économique au début du siècle, en 2021 les entreprises de la RPC sont présentes dans tous les domaines, de l’exploitation forestière à la banque en passant par l’énergie. Répandus du Sénégal au Lesotho, les intérêts chinois sont maintenant extrêmement diversifiés.

Cependant, au bout de vingt ans, la « success story » remarquable et remarquée de la Chine en Afrique a des conséquences qui posent problèmes.

Le risque de dépendance économique à l’égard de la Chine est mis en évidence par la question de la dette, qui est sur l’agenda international depuis l’Initiative pour la suspension du service de la dette publique bilatérale.

Déclenchée par la pandémie de Covid-19, la récession mondiale accentue les difficultés financières de certains pays africains, rendus déjà vulnérables par un endettement élevé. En 2021, à l’exception de la Grenade, tous les pays en situation de surendettement sont africains. Or la résolution de ce problème passe désormais obligatoirement par Pékin. En effet, entre 2000 et 2018, 50 pays africains sur 54 ont emprunté à la Chine sous des formes diverses. En 2018, la RPC détenait près de 21 % des encours de la dette publique externe du continent, une grande partie de ces prêts concernant des infrastructures dont la pertinence et le coût interrogent parfois (chemin de fer, ports, routes, centrales énergétiques, etc.).

Néanmoins, l’endettement des pays africains envers la Chine est variable. Celle-ci est le premier bailleur bilatéral de certains d’entre eux tels que la Zambie (elle détient 29 % de sa dette extérieure), l’Éthiopie (32 %), l’Angola (39 %), le Congo-Brazzaville (43 %) et Djibouti (70 %). Pour ces pays, le salut dépend de Pékin. Dès 2020, ils se sont tournés vers le gouvernement chinois pour demander un moratoire, voire une annulation d’une part de leur dette. Ainsi l’Angola, dont la dette chinoise atteint environ 20 milliards, et le Kenya ont obtenu un moratoire – de trois ans pour le premier et de six mois pour le second.

Toutefois, ces moratoires ne sont qu’une solution temporaire et ces pays ont besoin de restructurer leur dette pour faire face à une crise économique durable.

Là encore, leur dépendance à l’égard de la politique chinoise est totale. Si la Chine a approuvé l’Initiative pour la suspension du service de la dette publique bilatérale, elle reste réticente à l’idée de rejoindre autrement qu’en observateur le Club de Paris, qui est le forum des créanciers souverains définissant les règles générales de gestion et de restructuration de la dette. Or y adhérer implique pour la Chine, d’une part, de soumettre la gestion de sa dette bilatérale à des règles multilatérales et, d’autre part, d’instiller de la transparence dans ses prêts, dont les conditions sont généralement opaques.

La querelle sur la définition du périmètre des banques chinoises publiques et privées est largement une diversion par rapport à cette question beaucoup plus stratégique. En effet, beaucoup suspectent des dettes cachées et des conditions financières défavorables. Si l’opacité des prêteurs chinois a généralement bénéficié aux gouvernements emprunteurs, elle risque maintenant de se retourner contre eux.

La double migration

L’un des paradoxes de la Chinafrique est la double migration. Pendant les vingt dernières années, non seulement des millions de Chinois ont découvert la route de l’Afrique, mais les Africains ont aussi découvert la route de la Chine. Mais comme les autres relations sino-africaines, cette double migration est asymétrique : plusieurs millions de Chinois résideraient actuellement en Afrique (entre 300 et 500 000 rien qu’en Afrique du Sud) tandis que seulement entre 300 et 400 000 Africains vivraient en Chine. Si des immigrés chinois sont présents dans tous les pays africains, en revanche les Africains sont très majoritairement concentrés en Chine dans la ville de Guanghzou (Canton) et, plus particulièrement, dans le quartier de Xiaobei.

Migrants chinois et africains ont la même motivation : tirer profit de l’intense commerce qui s’est développé entre leurs deux mondes. S’il y a de plus en plus d’étudiants africains en Chine, la majorité de cette communauté est constituée de commerçants-migrants. Depuis vingt ans, se forment progressivement des communautés d’immigrés dans les deux sens qui font partie de ces nouvelles guildes de marchands créées par la mondialisation. Des « Chinatowns » se créent dans les capitales africaines tandis que Guanghzou a son « Little Africa ».

Ces communautés marchandes transcontinentales se structurent et s’organisent pour défendre leurs intérêts. Elles créent leurs associations, leurs chambres de commerce et nouent des relations avec les pouvoirs locaux. Elles s’efforcent, par exemple, de se policer elles-mêmes afin d’éviter l’intervention des autorités locales.

Cependant, le développement de ces nouvelles guildes qui sont les passerelles du capitalisme globalisé n’est pas exempt de problèmes : concurrence économique, immigration irrégulière, insécurité et racisme réciproque. L’équilibre entre concurrence et complémentarité économiques est délicat à trouver. Les commerçants africains qui s’approvisionnaient en Chine sont maintenant concurrencés sur leur marché par leurs homologues chinois installés en Afrique, qui ont un accès direct aux usines chinoises. Par ailleurs, cette concurrence ne se limite pas à l’économie formelle. En effet, à l’inverse d’autres diasporas d’affaires sur le continent (Libanais, Indiens, etc.), les migrants chinois investissent aussi la partie la plus pauvre et la plus pourvoyeuse d’emplois de l’économie africaine : le secteur informel. Par exemple, l’artisanat minier africain, qui est massivement informel, est de plus en plus concurrencé par de modestes entreprises minières chinoises qui pratiquent l’exploitation semi-mécanisée.

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De ce fait, la concurrence commerciale donne parfois lieu à des violences, voire des émeutes localisées, et un sentiment antichinois se développe dans les milieux populaires. Des gouvernements ont même dû adopter des réglementations interdisant certains secteurs d’activités aux étrangers. Les réussites individuelles de Chinois en Afrique sont scrutées avec suspicion et il est mal venu de franchir certaines limites. Si le dynamisme des Chinois d’Afrique est toléré dans l’économie, il ne l’est pas en politique, comme l’a montré le tollé public causé par l’entrée d’une Sud-Africaine d’origine chinoise au Parlement en janvier dernier.

En écho, les Africains en Chine sont aussi parfois perçus avec suspicion. Après une période de politique d’immigration « business friendly », en 2013 le gouvernement chinois a durci sa législation sur les résidents étrangers. Par ailleurs, en avril 2020, la lutte contre la pandémie de Covid-19 et la forte anxiété sociale consécutive ont conduit à une vague brutale de discrimination contre les Africains à Guangzhou et révélé le racisme anti-africain latent, mais constamment nié par les autorités chinoises. En effet, les incidents de Guangzhou, qui ont eu un large écho dans les opinions publiques africaines, s’inscrivent dans un climat de racisme ancien qui a trouvé son porte-voix avec les réseaux sociaux. En définitive, sur fond de stéréotypes racistes dans les perceptions sino-africaines, la question de la sécurité de ces communautés-passerelles entre les deux continents se pose de manière de plus en plus pressante.

Le développement d’une économie prédatrice transcontinentale

Le développement d’échanges illicites est la face cachée de l’essor du commerce sino-africain.

Les produits illicites (drogues, espèces protégées, contrefaçons, etc.) et les produits licites commercialisés de manière illicite (bois, minerais, etc.) circulent dans le sillage des échanges légaux entre la Chine et l’Afrique. Dans la première catégorie, ces dernières années les espèces protégées ont fait la une : la demande du marché chinois a conduit à une hausse des prix et donc du braconnage qui met en danger certaines espèces (le cours de l’ivoire brut en Chine avait atteint 1 900 euros le kilo à la mi-2014). La question du commerce de l’ivoire étant devenue une controverse internationale, les autorités chinoises ont fini par l’interdire en 2018. Mais au-delà des éléphants et des rhinocéros, il y a bien d’autres espèces moins emblématiques chassées en Afrique pour le marché chinois, comme les ânes ou les pangolins.

Si les espèces protégées sont exportées d’Afrique vers la Chine, les contrefaçons prennent la route inverse : l’Afrique constitue actuellement l’un des principaux marchés d’écoulement des contrefaçons chinoises, notamment de médicaments.

Les produits licites commercialisés de manière illicite proviennent des secteurs extractifs comme la pêche, l’exploitation pétrolière et minière et la foresterie. En effet, certains de ces secteurs font l’objet de standards internationaux tandis que d’autres peuvent avoir des impacts dangereux sur les populations et l’environnement. En l’absence de contrôles sérieux par les États africains, certaines entreprises chinoises développent des pratiques prédatrices. Ce faisant, elles incarnent le capitalisme sauvage globalisé.

Vers un rééquilibrage des relations sino-africaines ?

La prise de conscience du risque de dépendance économique à travers le problème de la dette, des défis de la double migration (le racisme, le rejet de l’autre) et du développement d’une économie prédatrice dans l’ombre des échanges légaux suscite des interrogations tant du côté chinois que du côté africain.

Après la lune de miel, les relations de la Chine avec des gouvernements africains tiédissent. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à annuler de grands contrats (Tanzanie, Sierra Leone, Gabon, etc.) tandis que l’image de la Chine dans l’opinion publique africaine pâlit doucement. Selon l’Afrobarometer, en 2020 59 % des sondés estimaient que l’influence de la Chine dans leur pays était positive, contre 63 % en 2015.

Les problèmes spécifiques de la Chinafrique qui émergent traduisent un besoin de régulation des relations multiformes entre ces deux partenaires. Jusqu’à présent, la gestion de ces problèmes a le plus souvent été unilatérale. À l’avenir, la Chine et les pays africains vont devoir mettre en place des mécanismes de coopération pour gérer ces problèmes, faute de quoi leur relation risque de se dégrader lentement mais sûrement.

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(*) Par Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université de Paris.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La journée commémorative de la colonisation contestée en Australie

La journée commémorative de la colonisation contestée en Australie

 

D’une certaine façon, il y a actuellement deux grands courants qui s’opposent par rapport à la colonisation. D’un côté il y a une espèce de névrose décoloniale  qui attribue tous les maux économiques, sociaux et démocratiques des pays colonisés à leur tuteur passé. D’un autre coté, ceux qui tout en condamnant la colonisation estime que la domination, l’exploitation et la soumission des peuples tiennent  à des raisons internes des pays colonisés depuis leur indépendance.

La «Journée de l’Australie», qui n’a été formellement déclarée comme un jour férié qu’en 1994, est au cœur de polémiques de plus en plus vives depuis quelques années. Présents en Australie depuis au moins 40.000 ans, les aborigènes, dont le nombre était estimé à un million lors de l’arrivée des colons en 1788, ne représentent plus que 3% des 25 millions d’Australiens. Ils sont donc aujourd’hui moins nombreux qu’au début de la colonisation. Les aborigènes restent de loin la population la plus défavorisée du pays avec en particulier des taux de pauvreté et d’incarcération plus élevés. Ils sont en outre en moins bonne santé que la population générale.

La droite continue de défendre bec et ongles le principe de la célébration du 26 janvier et des réussites de la colonisation dans tous les domaines

Roselyne Bachelot: «L’Afrique : une histoire antérieure à la colonisation»

Roselyne Bachelot: «L’Afrique : une histoire antérieure à la colonisation»

 

La ministre de la Culture, ex-ministre de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, estime dans l’opinion qu’« un travail de mémoire collective » est à mener des deux côtés de la Méditerranée

 

 

 

Emmanuel Macron avait annoncé en 2017 les « restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ». Où en est-on ?

Le projet de loi d’exception sur le retour de biens culturels au Sénégal et au Bénin est débattu au Parlement. L’Assemblée nationale comme le Sénat ont voté à l’unanimité pour le retour au Sénégal du sabre attribué au chef de guerre El Hadj Omar Tall et pour celui des 26 œuvres du Trésor de Béhanzin au Bénin. Il y a peu de textes votés à l’unanimité, encore moins sur un sujet aussi délicat ! J’ai aussi entendu les inquiétudes. Il ne s’agira pas d’un retour massif, ce sont des restitutions au cas par cas. Il faudra toujours voter une loi spécifique pour la restitution de chaque œuvre.

La Côte d’Ivoire, le Mali, le Tchad ont aussi demandé des œuvres. Comment éviter la multiplication des restitutions ?

Seule une loi permet de déroger à l’inaliénabilité et à l’incessibilité des collections nationales. Cette inaliénabilité a été réaffirmée. Les retours se font dans le cadre de relations interétatiques, avec un processus diplomatique, des travaux scientifiques, et seulement pour les œuvres qui ont une dimension hautement symbolique dans l’histoire d’un pays. Il n’y aura pas de fait du Prince ! Par exemple, ce que l’on appelle à tort la « couronne » de Madagascar, qui est en réalité un ornement du dais de la reine Ranavalona III, a été prêtée par le président de la République à la demande du président malgache. Ce n’est donc pas une restitution, pour laquelle, j’insiste, il faudrait une loi !

Rendre des biens qui appartiennent à la France, n’est-ce pas un acte de « repentance » ?

Nous sommes dans une démarche de coopération culturelle et historique. A travers ces objets, chacun voit une part de son histoire. Le sabre dit d’El Hadj Omar Tall a été ramené par le général Archinard qui avait participé à la conquête coloniale en Afrique de l’Ouest. Il est français depuis plus d’un siècle et sa lame avait même été forgée dans le Bas-Rhin ! Quant aux pièces du Trésor de Béhanzin, qui proviennent de pillages en 1892, elles ont été sauvées lorsque le roi du Dahomey avait mis le feu à son palais ; elles n’auraient probablement jamais été retrouvées… Voilà pourquoi ces œuvres sont au cœur d’un partenariat, d’une histoire commune entre Etats. Ces restitutions permettent aux populations africaines de revisiter leur propre histoire, qui remonte à bien avant la colonisation. L’Afrique est riche de dynasties et de civilisations anciennes de plusieurs siècles. L’accès à ce patrimoine permet de surmonter toute vision binaire.

A-t-on nous-mêmes dépassé cette vision binaire ?

C’est l’un des objectifs que nous poursuivons. Les Français ne doivent pas avoir dans leurs musées que du Renoir ou du Matisse. La culture a une vocation universaliste. Une œuvre a vocation à circuler, à être exposée au Palais d’Abomey au Bénin ou au Musée des civilisations noires de Dakar, comme au Musée de l’Armée ou au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Il ne faut surtout pas rétrécir la culture à une identité ethnique.

Vous avez dit vous retrouver dans la phrase d’Emmanuel Macron sur la colonisation. Pourquoi ?

Comme l’a dit Emmanuel Macron, nous devons reconnaître que la colonisation est un crime, une barbarie, et que nous y avons pris notre part. Il y a un travail de mémoire collective que nous devons mener sur notre passé, qui n’est pas propre à la France. La colonisation a été le fait de tous les peuples. Tous les peuples ont colonisé d’autres peuples, hélas, et tous ont pratiqué l’esclavage, dans la Rome antique, dans les royaumes africains ou dans les civilisations d’Amérique centrale. Le travail de mémoire ne signifie pas mémoire sélective.

« Le commerce de la rengaine de la colonisation (Fatou Diome, ecrivain)

Le commerce de la  rengaine de la colonisation (Fatou Diome, ecrivain)

L’écrivaine franco-sénégalaise s’exprime dans un entretien au Monde , Fatou Diome s’exprime sans filtre sur son enfance aux marges, l’immigration, le féminisme, ou la pensée « décoloniale » qui a le don de l’irriter…

D’où vient votre nom, Diome ?

Fatou Diome Au Saloum, région située sur la côte sud du Sénégal, les Diome sont des Sérères-Niominkas, des Guelwaar. Il est dit que ce peuple était viscéralement attaché à sa liberté.

Pourtant, écrivez-vous dans Le Ventre de l’Atlantique, votre nom suscitait la gêne à Niodior, votre village natal…

Oui, car je suis née hors mariage d’un amour d’adolescents. A cette époque, j’étais la seule de l’île à porter ce nom car mon père est d’un autre village. Enfant, je ne comprenais pas pourquoi la simple prononciation de mon nom suscitait le mépris. J’ai compris plus tard que ce sentiment de gêne diffuse que je ressentais autour de moi venait du fait que j’étais supposée être « l’enfant du péché ».

Cette ostracisation était d’autant plus injuste que l’idée « d’enfant illégitime » n’existait pas chez les Sérères animistes jusqu’au milieu du XIXsiècle et la domination des religions monothéistes. Jusque-là, au contraire, avoir un enfant des fiancés avant le mariage était le meilleur moyen de s’assurer que le prétendant était fertile. C’était même une tradition dans l’aristocratie sérère notamment, où la lignée était matrilinéaire. « Domou Djitlé », qui signifie « enfant illégitime », est une expression wolof, qui n’existe pas en sérère.

Comment enfant affrontiez-vous cette marginalisation ?

En renonçant à ceux qui me calomniaient. Cette indépendance m’est venue des conseils de mon grand-père maternel, un marin qui, dans l’Atlantique, devait sans cesse trouver des solutions. Je l’accompagnais souvent en mer. Quand le vent soufflait trop fort et que je pleurais, il me lançait : « Tu crois que tes pleurs vont nous ramener plus vite au village ? Allez, rame ! » C’est une leçon que j’ai retenue : les jérémiades ne sauvent de rien.

A quel moment vous êtes-vous réappropriée votre nom ?

A l’école. L’instituteur, qui était lui-même marginalisé car étranger, m’a expliqué le sens du diome : la dignité. C’était énorme ! La « bâtarde du village » était donc la seule à s’appeler dignité ! (Rires)

Et puis un jour, j’ai rencontré mon père. C’était un homme adorable, un sculptural champion de lutte ! Ma mère avait eu de la chance d’aimer cet athlète magnifique ! Porter son nom est une fierté. Je suis le fruit d’un amour absolu, un amour souverain qui n’a demandé nulle permission aux faux dévots.

Etre une enfant illégitime, c’était aussi risquer de ne pas survivre à la naissance…

Oui et je dois la vie sauve à ma grand-mère maternelle, qui m’a accueillie au monde, dans tous les sens du terme. C’est elle qui a fait la sage-femme. Elle aurait pu m’étouffer à la naissance comme le voulait la tradition, mais elle a décidé de me laisser vivre et de m’élever. Elle me disait souvent que je n’étais pas illégitime mais légitimement vivante, comme tout enfant.

Cette jeune grand-mère vous a allaitée. Quelle fut votre relation avec elle ?

Très forte. Elle était et restera ma mamie-maman. Jusqu’à sa mort, je l’appelais Maman. Enfant, je dormais avec elle. Plus tard, j’insistais pour faire la sieste avec elle lors de mes visites. Comme un bébé, je gardais une main sur sa poitrine. Ma grand-mère, j’en suis convaincue, était la meilleure mère possible pour moi. Pardon pour l’autre dame…

Votre mère…

Oui. Avec elle, j’avais étrangement une relation de grande sœur. Et plus tard, je l’ai prise sous mon aile car j’étais plus combative et plus indépendante qu’elle. J’ai choisi ma vie, elle non. Et c’est pour cette raison que j’ai dit dans Le Ventre de l’Atlantique que « j’écris, pour dire et faire tout ce que ma mère n’a pas osé dire et faire ». Elle a par exemple subi la polygamie, une maladie que je n’attraperai jamais.

Qu’aviez-vous à dire quand vous avez commencé à écrire à 13 ans ?

Ecrire était une nécessité. Il me fallait comprendre pourquoi, par exemple, telle tante me câline devant mes grands-parents puis me traite de « bâtarde » en leur absence. L’écriture s’est imposée à l’âge de 13 ans, lorsque j’ai quitté le village pour poursuivre mes études en ville. Pour combler ma solitude, je noircissais des cahiers. Une fois, j’ai même réécrit Une si longue lettre de Mariama Bâ. Dans ma version vitaminée, les femmes n’étaient plus victimes de leur sort, mais bien plus combatives. J’aime celles qui dansent avec leur destin, sans renoncer à lui imposer leur tempo.

Vous épousez ensuite un Alsacien et vous vous installez à Strasbourg. En France, vous découvrez une autre forme de violence, le racisme. Comment y avez-vous survécu ?

En m’appropriant ce que je suis. J’ai appris à aimer ma peau telle qu’elle est : la couleur de l’épiderme n’est ni une tare ni une compétence. Je sais qui je suis. Donc les attaques des idiots racistes ne me blessent plus.

Etre une auteure reconnue, cela protège-t-il du racisme ?

Reconnue ? Non, car la réussite aussi peut déchaîner la haine. On tente parfois de m’humilier. C’est par exemple ce policier des frontières suspicieux qui me fait rater mon vol car il trouve douteux les nombreux tampons sur mon passeport, pourtant parfaitement en règle. Ou ce journaliste parisien qui me demande si j’écris seule mes livres vus leur structure qu’il trouve trop complexe pour une personne qui n’a pas le français comme langue maternelle. Ou encore cette femme qui, dans un hôtel, me demande de lui apporter une plus grande serviette et un Perrier… Le délit de faciès reste la croix des personnes non caucasiennes.

La France que vous découvrez à votre arrivée est alors bien éloignée de celle de vos auteurs préférés, Yourcenar, Montesquieu, Voltaire…

Cette France brillante, je l’ai bien trouvée mais on n’arrête pas de la trahir ! Il faut toujours s’y référer, la rappeler aux mémoires courtes. Cette France, elle est bien là. Seulement, les sectaires font plus de bruit. Il est temps que les beaux esprits reprennent la main !

Qui la trahit, cette France ?

Ceux qui lui font raconter le contraire de ce qu’elle a voulu défendre. Pour bien aimer la France, il faut se rappeler qu’elle a fait l’esclavage et la colonisation, mais qu’elle a aussi été capable de faire la révolution française, de mettre les droits de l’homme à l’honneur et de les disperser à travers le monde. Aimer la France, c’est lui rappeler son idéal humaniste. Quand elle n’agit pas pour les migrants et les exploite éhontément, je le dis. Quand des Africains se dédouanent sur elle et que des dirigeants pillent leur propre peuple, je le dis aussi. Mon cœur restera toujours attaché à la France, et ce même si cela m’est reproché par certains Africains revanchards.

Vous vivez en France depuis 1994. Les statistiques officielles démontrent la persistance de discriminations en matière de logement ou de travail contre notamment des Français d’origine africaine dans les quartiers populaires. Que dites-vous à ces jeunes Noirs ?

Qu’ils prennent leur place ! Vous savez, au Sénégal, un jeune né en province aura moins de chance de réussir que celui issu d’une famille aisée de la capitale. La différence, c’est qu’en France, cette inégalité se trouve aggravée par la couleur. Ici, être noir est une épreuve et cela vous condamne à l’excellence. Alors, courage et persévérance, même en réclamant plus de justice.

Cette course à l’excellence peut être épuisante quand il faut en faire toujours plus…

Si c’est la seule solution pour s’en sortir, il faut le faire. Partout, la dignité a son prix. On se reposera plus tard, des millénaires de sommeil nous attendent.

Vous avez suivi une formation en lettres et philosophie à l’université de Strasbourg avec un intérêt particulier pour le XVIIIe siècle. Que pensez-vous des critiques portées par le courant de pensée « décoloniale » à l’égard de certains philosophes des Lumières ?

Peut-on éradiquer l’apport des philosophes des Lumières dans l’histoire humaine ? Qui veut renoncer aujourd’hui à L’Esprit des lois de Montesquieu ? Personne. Les Lumières ont puisé dans la Renaissance, qui s’est elle-même nourrie des textes d’Averroès, un Arabe, un Africain. C’est donc un faux débat ! Au XVIIIe siècle, la norme était plutôt raciste. Or Kant, Montesquieu ou Voltaire étaient ouverts sur le monde. Ils poussaient déjà l’utopie des droits de l’homme. On me cite souvent Le Nègre du Surinam pour démontrer un supposé racisme de Voltaire. Quel contresens ! Ce texte est une ironie caustique. Voltaire dit à ses concitoyens : « C’est au prix de l’exploitation du nègre que vous mangez du sucre ! »

Par ailleurs, chez tous les grands penseurs, il y a souvent des choses à jeter. Prenez l’exemple de Senghor. Sa plus grande erreur d’emphase et de poésie fut cette phrase : « L’émotion est nègre, la raison hellène. » Cheikh Anta Diop, bien qu’Africain, était un grand scientifique quand Einstein était doté d’une grande sensibilité. Cette citation est donc bête à mourir, mais devons-nous jeter Senghor aux orties ?

Lutter contre la colonisation des GAFA (Olivier Sichel)

Lutter contre la colonisation des  GAFA (Olivier Sichel)

Olivier Sichel, Digital New Deal Foundation., réitère ses idées pour lutter contre la colonisation des GAFA dans la Tribune.

 

 

La mise en cause de l’excès de puissance voire des dérives des Gafa s’accélère : avec le scandale Cambridge Analytica, qui oblige Facebook à s’excuser et à chercher des réponses sur le respect de la vie privée ; avec la taxation forfaitaire du chiffre d’affaire des géants du numérique par Bruxelles ; ou avec les enquêtes des autorités de la concurrence européenne sur Google. Sommes-nous à un tournant ?

OLIVIER SICHEL - Oui je l’espère et j’allais dire : enfin…! Il était plus que temps. J’ai créé la Fondation Digital New Deal il y a trois ans pour provoquer cette prise de conscience. Pour nous, le numérique a cessé de n’être qu’un secteur pour devenir une force de transformation de l’ensemble des activités humaines. Les effets d’échelle propres à l’économie numérique favorisant une logique de « winner takes all », ce mouvement s’est accompagné de l’émergence de grandes entreprises structurantes souvent regroupées sous le nom de plateformes, comme pour mieux souligner leur rôle universellement central dans le réaménagement de la chaîne de valeur de nombreux secteurs économique. Les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) pèsent à eux seuls en Bourse près de 3 000 milliards de dollars, ce qui en fait une puissance comparable à des États. Cette recomposition digitale a remis en cause les équilibres concurrentiels, économiques et géopolitiques mondiaux. Les États-Unis bénéficient d’une hégémonie certaine sur les acteurs de cette transformation, talonnés par les grandes zones d’émergence que sont l’Asie et l’Amérique du Sud. Avec seulement 2 % de la capitalisation mondiale des entreprises numériques, l’Europe se retrouve reléguée au rang de témoin de la révolution digitale, de simple réservoir de consommateurs producteurs passifs de données personnelles -, abandonnant son sort aux mains de plateformes extra-européennes de dimension mondiale. Si l’actuelle répartition des forces laisse craindre une féodalisation économique du Vieux Continent, elle soulève également d’autres questions auxquelles il est impératif de répondre si l’on ne veut pas déléguer l’élaboration de notre futur numérique aux seules plateformes dominantes.

C’est sur la base de ce constat que vous avez créé un think tank dédié à ces enjeux ?

La note fondatrice de la Fondation faisait déjà le constat que l’Europe était en retard et en voie de colonisation en matière de numérique. On avait analysé tous les grands pans de l’économie numérique pour montrer à quel point nous sommes complètement dépassés dans tous les sens du terme. L’Europe n’a pas su créer de grande plateforme mondiale comparable à Facebook ou LinkedIn, ni de « marketplace » comparable à Amazon, qui est un géant face aux acteurs locaux comme Priceminister. Google domine le search, avec 97 % de parts de marché en Europe dans les moteurs de recherche. Aux États-Unis, il y a encore une concurrence dans le search avec Microsoft et Yahoo mais ils ont cessé d’investir en Europe tant Google est devenu puissant. Enfin, il y a le duopole des systèmes d’exploitation des smartphones, Apple avec iOS et Google encore avec Android. Sur les éditeurs de logiciels, les seuls acteurs mondiaux en Europe sont SAP et Dassault Systèmes qui ne jouent pas dans la même catégorie qu’Oracle ou Microsoft. Sur les fabricants de terminaux, l’Europe a perdu la bataille alors que la norme GSM, qui veut dire Groupe spécial mobile, a été inventée par la France, à Lannion, dans les laboratoires du Cnet. Sagem a disparu en 2005 et Nokia a abandonné ce métier de fabricant de terminaux mobiles. Donc, sur la 4G et demain la 5G, nous sommes absents. Côté grands équipementiers, on avait Alcatel, Ericsson, Nokia, il ne reste plus que des acteurs affaiblis. Sur les semi-conducteurs, Qualcomm, Broadcom, Intel sont américains. En comparaison, nos acteurs sont encore beaucoup trop petits. À force de perdre toutes les batailles, nous avons perdu la guerre économique numérique.

Le constat est clair. Que faire alors ?

Face à la multiplicité des facettes de la révolution numérique, l’enjeu est donc simplement de s’en saisir, d’y participer et non de simplement la subir. Cela impose une analyse extensive des mécanismes de transformation à l’oeuvre afin d’élaborer des pistes de régulation concrètes et équilibrées, qui permettraient une évolution sereine sans pour autant brider l’innovation. Nous devons créer un Internet des Lumières, européen et humaniste. C’est la vocation de la Digital New Deal Foundation que d’éclairer de la manière la plus complète possible les évolutions à l’oeuvre au sein du phénomène de « digitalisation », dans l’acception la plus large du mot, et d’élaborer des pistes d’actions concrètes à destination des entreprises et des décideurs publics français et européens.

En imposant dans le débat public les travaux de la Fondation, nous voulons participer à l’élaboration d’une pensée française et européenne de la régulation digitale au service de la mise en place d’un cadre équilibré et durable. Face à la défaite de l’Europe, la Fondation a fait beaucoup de pédagogie auprès des politiques pour leur expliquer que le numérique était une industrie transverse. Ceux qui pensaient à l’époque que l’écrasante domination de la Silicon Valley n’était pas si grave, car nous avions d’autres secteurs d’excellence, comme la distribution, l’automobile et le luxe, ont fait preuve d’une myopie coupable. Car être dominant dans le numérique, et demain dans l’intelligence artificielle, c’est le Cheval de Troie pour réussir dans tous les secteurs. Deux événements sont venus accélérer cette prise de conscience : Uber, avec la disruption du secteur du transport de personnes, et Booking dans l’hôtellerie. Tout à coup, deux activités traditionnelles, qui se croyaient à l’abri, ont découvert deux plateformes qui sont venues manger leurs marges. C’est pour cela que Sébastien Bazin, PDG d’AccorHotels, a rejoint dès le début notre fondation.

Donc, quand nous disions voilà quelques années : « Attention, le numérique va tout structurer, si on n’est pas bon dans le numérique, on va perdre nos positions ailleurs », l’histoire nous a donné raison. Aujourd’hui, la prise conscience est là, l’évangélisation est faite, et nous avons soulevé progressivement le capot du numérique pour comprendre les enjeux spécifiques aux Gafa.

Au-delà de l’économie, c’est la souveraineté des États qui est également remise en cause par des entreprises aux services immatériels, utopiques au sens littéral du terme, contestant le contrôle régalien classique dans des domaines aussi essentiels que la fiscalité, la sécurité ou encore la création monétaire. Même le droit positif est contesté : le droit d’auteur, le droit de la propriété intellectuelle et le droit des médias se découvrent subitement inadaptés à la réalité des usages alors que doivent émerger de nouveaux concepts juridiques comme la neutralité du Net ou le droit à l’oubli.

Outre l’économie et le droit, la conception même que nous nous faisons de nos vies est à portée de disruption. La seule réponse, c’est l’éthique pour revisiter le concept de vie privée ou faire face à l’alliance du numérique et des biotechnologies, dont les prémices laissent augurer des changements encore plus profonds.

Vous plaidez pour un new deal que nous devons conclure avec ces acteurs… Que peut-il être ?

Nous avons commencé par porter le fer sur les abus de position dominante. Que font les Gafa ? Partant d’une position dominante dans un domaine, par exemple le search chez Google, ils en profitent pour évincer les acteurs du marché dans d’autres secteurs. Je l’ai bien vu quand je présidais LeGuide. com, un comparateur de prix qui s’est fait évincer du marché par Google. Et là, nous avons travaillé pour convaincre la Commission européenne. Au départ, sous la période Almunia/Barroso, elle était incroyablement sceptique et ne comprenait pas ce nouveau modèle économique. Heureusement, la nouvelle commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, a pris le dossier en main et Google a été condamné à une amende de 2,5 milliards d’euros, la plus élevée jamais prononcée à l’encontre d’une entreprise par la Commission. Le deuxième sujet qui émerge est fiscal. Nous avons fait un gros travail l’an dernier sur cette question après que Google a gagné son procès contre le fisc français. On s’est aperçu que la loi était mal faite et permettait une évasion fiscale massive. Bruno Le Maire s’est emparé du dossier et a réussi à fédérer les acteurs européens pour rétablir une fiscalité, certes imparfaite mais qui est un vrai tournant conceptuel. Dans une économie qui se digitalise à travers des plateformes délocalisées et qui excellent dans l’optimisation qui semblent se jouer des frontières, c’est toute la matière fiscale qui risque de s’évaporer des États. In fine, c’est une question de justice et de concurrence loyale car cela donne un avantage indu aux plateformes qui s’affranchissent de l’impôt, pendant que les entreprises locales à qui elles font concurrence restent taxées. Le troisième sujet de ce new deal, illustré par l’affaire Facebook, c’est la question des données personnelles. Là encore, la Fondation a publié une note sur les données personnelles, rédigée par une juriste, Judith Rochfeld, qui a inspiré la loi Le Maire. Là encore, il y a des sujets à revoir. Par exemple, avec le droit à l’oubli, Google est devenu le dépositaire de toutes les turpitudes, de l’enfer du Web et a le monopole du pouvoir de retirer ou non une information si on le lui demande. Ou encore le droit d’auteur ou de propriété intellectuel, qui est bafoué. C’est le combat du groupe de presse Axel Springer qui a investi avec la Caisse des dépôts dans Qwant, le moteur de recherche alternatif français, face à Google News, ou celui de la Sacem face à YouTube.

Le RGPD, le règlement européen visant à protéger les données, et la nouvelle fiscalité européenne, c’est le début d’une contre-offensive ?

Oui, mais la question est de savoir si cela va être assez efficace. Sur certains sujets, c’est trop tard. Prenons la fiscalité. Selon le cabinet Audit Analytics, le montant des actifs offshore détenus par les entreprises américaines s’élevait à 2 400 milliards de dollars en 2015, dont 500 milliards provenant de seulement cinq grandes entreprises du numérique : Apple (230 milliards), Microsoft (113 milliards), Cisco (62 milliards), Google (49 milliards) et Oracle (52 milliards). Hélas, Donald Trump a déjà imposé ce qui ressemble à un véritable hold-up sur les impôts européens des Gafa. Avec sa réforme fiscale, le président américain leur a permis de rapatrier leurs bénéfices aux États-Unis avec un taux négocié au rabais. Donc, l’évasion fiscale des Gafa, dont l’essentiel vient d’Europe, est déjà repartie. Il ne nous en restera que des miettes. D’ailleurs, le projet de taxation européenne ne rapportera selon les estimations de la Commission que 5 à 6 milliards d’euros par an. La fiscalité, c’est un sujet de souveraineté. Il n’y a que les États qui peuvent lever l’impôt. La bonne nouvelle, c’est que les ministres des Finances européens et la Commission ont pris la mesure de l’enjeu. Bruno Le Maire a su fédérer tous les grands pays, en particulier l’Allemagne et Italie, et la pression est forte sur les pays membres qui permettent encore cette évasion, le Luxembourg, les Pays-Bas et surtout l’Irlande. La Commission a attaqué Dublin devant la justice européenne pour que le pays récupère auprès d’Apple les 13 milliards d’euros d’arriérés d’impôts que l’Irlande n’a toujours pas réclamé. Cela commence à cogner fort.

C’est un tournant politique. Certes, la taxation de 3 % du chiffre d’affaires est techniquement assez fruste. Pour nous, comme le proposait la note de la Fondation intitulée « Fiscalité réelle pour un monde virtuel », nous pensons que la bonne méthode est de créer un statut fiscal d’établissement stable virtuel. Il faut arrêter avec cette fiction qui conduit Google à affirmer qu’il n’a aucune activité commerciale en France, car son montage juridique est d’une grossièreté absolue, de même pour les autres géants du numérique. C’est un peu compliqué car toucher à la notion d’« établissement stable », c’est quelque chose que l’on n’a pas traité en droit fiscal depuis Maurice Lauré, créateur de la TVA dans les années 1950. Il faut avoir le courage d’adapter notre législation afin de pouvoir appréhender les caractéristiques d’une nouvelle économie aux transactions protéiformes.

On entre dans une phase de régulation ?

Oui, et, là encore, je dis : enfin ! Après plus de vingt ans de tétanisation des États face à l’innovation, où on est restés passifs pour favoriser l’explosion des nouvelles technologies, ce laisser-faire est devenu une paresse intellectuelle. Aujourd’hui, on est face aux entreprises les plus riches du monde possédées par les gens les plus riches du monde. On est dans le moment « Standard Oil », comme au temps du monopole Rockefeller dans le pétrole aux États-Unis. La régulation, l’Europe sait faire : elle a bien su réguler les vieux monopoles publics, l’électricité, le transport ferroviaire, en séparant la production et la distribution. Réguler Google, dissocier le moteur de recherche des services fournis, c’est, bien sûr, plus compliqué. Dissocier la régie publicitaire du réseau social chez Facebook, aussi. Comprendre les systèmes d’exploitation des smartphones aussi. Le dernier à l’avoir fait, c’est Mario Monti avec les décisions sur Microsoft en 2004 [497,2 millions d’euros d’amendes et exigence de distribuer Windows sans le lecteur multimédia Media Player, Ndlr]. Donc c’est dur, mais c’est possible. Dans une autre note de notre fondation, « Réguler le numérique », écrite par une ancienne juriste de l’Arcep, Joëlle Toledano, nous esquissons des pistes. Il faut démonter le moteur de l’économie des plateformes, regarder sous le capot, en analysant leurs chaînes de valeur pour comprendre comment cela fonctionne et pourquoi cela crée des monopoles. Les économistes de la concurrence y travaillent avec des juristes.

Y a-t-il un danger pour la démocratie ? Mark Zuckerberg a été convoqué au Congrès américain pour s’expliquer sur l’affaire Cambridge Analytica…

L’affaire Facebook, c’est une interpellation politique. Il va y avoir une demande de l’opinion pour une vraie régulation. Oui, il y a danger. Ce n’est pas forcément du machiavélisme de leur part, mais cela ressemble davantage à un dégât collatéral de leur stratégie commerciale et de leur puissance et de l’absence de volonté politique de régulation. Facebook est dans une injonction paradoxale. On leur dit : « Il se passe des choses sur votre plateforme que vous ne contrôlez pas. » Eux souhaitent continuer de se développer et essaient de corriger les bugs que l’on découvre. Et ils deviennent les régulateurs de leur propre business parce que, en face, il n’y a personne pour le faire, pas d’interlocuteur.

En Chine, cela se passe différemment parce que, là-bas, il y a un interlocuteur plus puissant que les Gafa : c’est le gouvernement chinois. Et sa façon de régler les problèmes est radicale. La Chine a bloqué la venue des Gafa et a su en profiter pour développer ses propres plateformes, qui d’ailleurs maintenant viennent à leur tour en Europe. En Chine, l’acteur dominant dans le search, ce n’est pas Google mais Baidu ; dans l’e-commerce, c’est Alibaba ; dans les réseaux sociaux, c’est Tencent ; et dans les smartphones, c’est Xiaomi. Les BATX, c’est l’équivalent chinois des Gafa, un écosystème complet du numérique, en affinité avec l’identité culturelle du pays. Le problème européen, c’est que nous sommes une colonie américaine et que les BATX chinois commencent à arriver, sans vraie alternative de cette puissance.

Cela veut dire que vous pensez que l’Europe devrait s’inspirer de ce qu’a fait la Chine, faire du protectionnisme numérique, démanteler Google ?

Si vous voulez remettre de la concurrence, il n’y a qu’une seule façon, c’est de démanteler les monopoles. Depuis la Standard Oil, on le sait. L’ouverture de la concurrence, je l’ai vécu chez Orange : on a eu Free et cela a changé le marché. Aujourd’hui, on pourrait déjà imposer de la concurrence dans les services apportés par Google en dehors du search. C’était la proposition d’Andreas Schwab, député européen allemand, vice-président du PPE [Parti populaire européen], qui a déposé il y a trois ans avec l’Espagnol Ramon Tremosa une résolution au Parlement européen, votée à une écrasante majorité, sur la séparation de Google en deux : d’un côté, le moteur de recherche, de l’autre, les services. Certes, cela est resté symbolique, mais c’était un signal fort sur la méthode et l’approche possible : maintenant, il faut passer à la mise en oeuvre… Le vrai problème, c’est qu’il n’y a pas d’alternatives à Facebook ou Google car il n’y a pas d’Europe unifiée sur le numérique… Vous avez raison : la régulation, finalement, c’est presque le plus facile. C’est du juridique. Mais il faut aussi être capable de proposer des plateformes alternatives. Et là, c’est certain, on se heurte à la fragmentation du marché européen, avec en clair 28 marchés différents. L’Europe ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Elle a été incapable d’engendrer ne serait-ce qu’un seul géant du numérique. Il faut lancer le débat : pourquoi on a su faire l’Europe dans l’agriculture ou dans l’aéronautique avec Airbus, et pas dans le numérique ? Il y a une prise de conscience, émergente, dans la classe politique et chez les citoyens. Parler de protectionnisme numérique européen est peut-être un peu fort, mais dans le contexte mondial actuel, on pourrait au minimum commencer à s’organiser en Europe pour défendre nos propres intérêts.

L’intelligence artificielle, la blockchain, la protection des données personnelles, ce sont de nouvelles opportunités à saisir pour l’Europe ?

Malheureusement, sur l’intelligence artificielle, c’est déjà largement perdu, car c’est une affaire de données. Plus vous avez de données, plus vous avez la possibilité de développer des algorithmes intelligents. Qui sont les grands possesseurs de données ? Les Gafa. Donc, à mon sens il faut viser un coup plus loin : l’ordinateur quantique, c’est la révolution de 2030. Autres sujets, les biotechs, la santé, où l’Europe est plutôt bien armée. Sur l’IA [intelligence artificielle], on va encore ramer derrière les Américains et les Chinois. Si l’Europe veut reprendre la main, ce n’est pas dans la continuité de l’Internet d’aujourd’hui, qui sera dans la prolongement des rapports de force actuels, mais en visant le saut générationnel d’après, les technologies des années 2030. Il y a aussi la question du Web décentralisé qui nous intéresse vivement, c’est d’ailleurs l’objet de notre nouvelle publication, « L’âge du Web décentralisé », signée par Clément Jeanneau. Seul hic, sur la blockchain, je vois bien la technologie, mais, pour l’instant, moins les applicatifs. J’ai l’impression que c’est une solution qui cherche encore un peu son problème. Mais il y a un énorme potentiel.

Congo: la Chine poursuit la colonisation de l’Afrique

Congo: la Chine poursuit la colonisation de l’Afrique

La France s’occupe de politique et démocratie en Afrique et pendant ce temps là la Chine fait du commerce ; La colonisation du continent  par les chinois est largement entamée avec le pillage de ressources, elle est  facilitée par la corruption de responsables africains. Les Chinois se désintéressent de la politique, de la démocratie ou du développement, ils font du.  commerce, le plus souvent en n’employant aucun africain sur place mais avec des « condamnés chinois ». Les ambassades françaises elles délaissent l’aspect économique » le commerce, c’est sale » pour nos diplomates modèle 1900 modifié 1930.  Une colonisation rampante qui laisse indifférente la communauté internationale. Les responsables congolais et chinois ont, en présence de Denis Sassou Nguesso et Xi Jinping, conclu onze accords de plusieurs millions d’euros dans les secteurs de la coopération, l’économie, la communication, les infrastructures et de la banque, d’après un document officiel reçu à l’AFP.  Ces accords s’ajoutent à ceux déjà en cours, comme le financement de plus de 500 km de route entre Brazzaville et Pointe-Noire (capitale économique) et la construction de nouveaux quartiers.  En fin d’après-midi, Xi Jinping, s’est adressé au parlement congolais.   »Nous avons la mission historique de réaliser le développement national et le bonheur de nos peuples », a-t-il dit devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en congrès.   »A l’avenir le développement de la Chine sera une opportunité sans précédent pour l’Afrique; de même que le développement de l’Afrique le sera pour mon pays », a-t-il ajouté dans un discours souvent interrompu pas des applaudissements.   »Les récentes évolutions de la situation internationale nous ont non seulement apporté des opportunités de développement mais aussi posé de sérieux défis: la recherche de la paix », a poursuivi Xi Jinping, qui doit inaugurer un hôpital et une bibliothèque samedi avant son retour à Pékin. Revenu au pouvoir par les armes en 1997 après avoir été à la tête de l’Etat de 1978 à 1992, Denis Sassou Nguesso, qui aura 70 ans cette année, a été élu en 2002 et réélu en 2009 pour un deuxième septennat.  Officiellement, la France – dont l’aide a atteint plus de 24 millions d’euros en 2011 – reste le premier partenaire économique et financier du Congo: les exportations françaises ont atteint 590 millions d’euros en 2012 et la plus grande partie du pétrole est extraite par le groupe français Total.  Mais ces dernières années, la Chine, devenue première consommatrice du bois congolais, a renforcé son partenariat avec le Congo. Elle a entre autres construit un hôpital dans le sud de la capitale et étendu l’aéroport de Pointe-Noire, épicentre de l’activité pétrolière qui rapporte 5 milliards d’euros par an au pays mais où 70% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.  Elle a aussi bâti le très moderne aéroport Maya Maya ainsi que le barrage d’Imboulou, à 260 kilomètres au nord de Brazzaville, le plus grand du pays.  Auparavant, en Afrique du Sud, le président chinois avait participé au sommet des grands pays émergents dits Brics – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – et s’était rendu en Tanzanie. Lors de ces étapes, il avait souligné son attachement aux relations sino-africaines.  La Chine est devenue depuis 2009 le premier partenaire commercial de l’Afrique. M. Xi a assuré que les relations Chine-Afrique « allaient s’intensifier » sous sa présidence et rappelé que leurs échanges commerciaux avaient déjà bondi jusqu’à atteindre 200 milliards de dollars l’an dernier.   »La Chine va continuer à étendre ses investissements et poursuivre sa coopération avec l’Afrique, conformément à son engagement de fournir 20 milliards de dollars de crédits aux pays africains entre 2013 et 2015″, avait annoncé M. Xi, investi mi-mars président de la République populaire de Chine.




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