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La fin du travail ? Toujours la même erreur historique (Nicolas Bouzou)

La fin du travail ? Toujours la même erreur historique (Nicolas Bouzou)

La fin du travail Nicolas Bouzou, économiste, auteur de  L’Innovation sauvera le monde   explique dans uen interview à BFM très concrètement comment la vague d’innovations actuelles va créer des emplois dans les années à venir.

 

BFM Business: Selon une étude de 2013 des chercheurs Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, 47% des emplois aux Etats-Unis seraient menacés par la robotisation. En 2016, l’OCDE a estimé que c’était 9% des emplois qui pourraient disparaître. Se dirige-t-on vers un monde où le travail va se raréfier?

Nicolas Bouzou: Non Je ne pense que la technologie remplace le travail humain, je pense même exactement l’inverse. Il faut analyser très précisément ce que disent les études. On y lit certes que certains emplois vont disparaître avec l’apparition de l’intelligence artificielle et de la robotisation notamment. Ce qui est vrai. Un exemple très concret: la voiture autonome. Il est évident que cette innovation a de quoi inquiéter les moniteurs d’auto-école, les ambulanciers, les chauffeurs de taxi ou les chauffeurs-routiers. Leur emploi est clairement menacé. Mais imaginer que cette révolution se traduira uniquement par des destructions d’emplois est une erreur que l’on fait depuis l’aube de l’humanité. Dans toute phase d’accélération d’innovations technologiques, les destructions sont toujours accompagnées de créations encore plus importantes. C’est ce qu’explique Joseph Schumpeter avec son concept de destruction créatrice. Dans l’Histoire, la création l’a toujours emporté.

Vous avez des exemples?

N.B.: Oui… Prenez la Renaissance par exemple qui a été une période de grande innovation avec l’apparition de la poudre à canon, des lunettes, de l’imprimerie… Cette dernière a détruit de nombreux emplois: des copieurs, des enlumineurs, des relieurs et j’en passe. Mais elle en a créé beaucoup et changé complètement les organisations. Outre les emplois classiques liés à la fabrication des imprimeries, elle a permis l’apparition de nouveaux métiers: fabricants d’encre, de caractères mobiles mais aussi libraires, documentalistes, bibliothécaires etc. Autant de métiers qui ne pouvaient pas exister auparavant. Si l’on fait maintenant le parallèle avec la voiture autonome: oui, elle va détruire des emplois mais elle va complètement repenser la mobilité. Les gisements seront énormes autour de la ville, de l’environnement, des pistes cyclables et de la mobilité en général. Des métiers et des activités vont apparaître avec cette transformation technologique. De tout temps, des métiers ont disparu et ont été remplacés par d’autres. Il suffit de se balader dans Paris et de voir le nom de certaines rues (rue de la coutellerie, rue des déchargeurs etc.) pour le constater. Peut-être que dans quelques années, nous aurons la rue des pharmaciens, la rue des taxis…

Certains économistes comme Robert Gordon, inventeur du concept de grande stagnation, estime que les innovations actuelles ne sont pas aussi fondamentales que celles d’hier et ne sont donc pas susceptibles de créer autant de croissance et de débouchés que jadis…

N.B.: Encore une fois nous manquons de vision historique. Gordon pense que les gains de productivité susceptibles de générer de la croissance sont moins importants qu’au XXème siècle qui a vu l’apparition de l’électricité, de la voiture, de l’avion etc. Mais ces innovations ont-elles du jour au lendemain permis de créer de grands cycles de croissance? Bien sûr que non. Il faut toujours un laps de temps important entre l’apparition d’une innovation et les gains de productivité qu’elle permet.

Pourquoi cela prend-il toujours du temps?

N.B.: Parce qu’une révolution met du temps à transformer les organisations. Prenons encore un exemple concret: le robot chirurgical qui permet d’alléger le travail du chirurgien. La technologie a déjà changé la médecine, les robots rendent la chirurgie plus précise, moins invasive. Mais aujourd’hui, dans la santé on recrute encore beaucoup d’infirmiers et d’infirmières car pour ces activités-là, rien ne remplace le contact humain. Par ailleurs, si vous voulez que l’achat d’un robot se transforme en gain de productivité et génère de la croissance, vous allez faire de plus en plus de chirurgie ambulatoire, c’est-à-dire que les gens vont rentrer chez eux plus vite. Mais il va falloir transformer l’hôpital qui est un lieu d’hébergement en un lieu où l’on pratique de la médecine mais où l’on ne séjourne pas. On pourra ainsi procéder à plus d’opérations chirurgicales et réaliser des gains de productivité colossaux. Et s’il y a besoin d’hébergement, des hôtels pourront nouer des partenariats avec l’hôpital en question par exemple. Bref ça nécessite d’immenses transformations en termes d’organisation. Entre « Schumpeter dans l’innovation » et « Schumpeter dans l’organisation », il peut se passer 5, 10 ou 20 ans.

Comment se sont passées les précédentes transformations dans l’Histoire?

N.B.: Toujours très mal. Les frictions sont fortes dans une société qui se transforme et il y a toujours des tentations de repli réactionnaire et une montée des nationalismes. Les exemples sont nombreux comme avec les 30 tyrans au Vème avant J-C à Athènes, une dictature née en réaction notamment à l’apparition du grand commerce au Pirée. Ou encore celle de Savonarole, une sorte de « Daesh » chrétien, dans la Florence du XVème siècle qui était la pourtant la cité la plus riche d’Europe. Plus proche de nous, nous avons les luddites en Angleterre et les canuts en France qui brisaient les machines. Un contexte de grande tension qui a conduit notamment à l’assassinat du président de l’époque, le républicain modéré Sadi Carnot.

Que faire pour accompagner ceux dont le travail va disparaître demain?

N.B.: Il faut dès aujourd’hui cibler les secteurs et les professions concernés. Il faut aller voir les chauffeurs et leur dire: ton job est menacé, voyons ensemble où vont se créer de nouveaux emplois. C’est le rôle des branches professionnelles qui doivent effectuer ce travail. Et après il faut énormément investir dans la formation professionnelle pour permettre aux personnes concernées de se former à de nouvelles activités. A défaut, on court à la catastrophe.

La France subit un taux de chômage élevé depuis des décennies, est-ce lié à la machine?

N.B.: Pas du tout. Le taux de chômage en France est structurel. Il est aussi lié à la nature du contrat de travail, au coût du travail pour les professions faiblement qualifiées, à la formation professionnelle défaillante mais pas à la technologie. D’ailleurs, de nombreux pays sont au plein emploi aujourd’hui et ils ont confrontés aux mêmes enjeux que nous en termes de transformations technologiques.

Mais n’est-ce pas au prix d’importantes inégalités?

N.B.: Je me réfère souvent à la théorie de la justice de John Rawls: ce qui est injuste ce n’est pas l’inégalité en soi, c’est que les pauvres restent pauvres. Aujourd’hui s’il y a des inégalités c’est parce que la technologie crée des métiers très qualifiés -ingénieurs chez Google- et des métiers pas du tout qualifiés -serveurs dans un restaurant ou tous les métiers autour du « care », comme disent les Américains c’est-à-dire l’accompagnement des personnes âgées par exemple. Il y a des petits jobs c’est vrai, mais il ne faut pas les bloquer et au contraire permettre à ceux qui les exercent de pouvoir faire autre chose. Etre chauffeur Uber c’est bien si l’on peut monter dans l’échelle sociale. Et pour cela il faut de la flexibilité sur le marché du travail et une formation efficace. C’est ce que fait un pays comme l’Allemagne, par exemple.

Que pensez-vous du revenu universel et des débats de cette campagne présidentielle?

N.B.: Je suis violemment contre le revenu universel évidemment. Il ne faut pas entrer dans une logique de déconnexion travail/revenu où l’on imaginerait que 10% de la population prospérerait au travail pendant que 90% toucherait un revenu universel. Ça valide la thèse de la raréfaction du travail qui est fausse. Tant qu’il existera une différence entre la machine et l’humain (et cette différence existe bien), les deux seront des facteurs de production complémentaires et non substituables. La disparition du travail nécessiterait de subventionner les individus. La mutation du travail nous oblige à anticiper, à former et à flexibiliser. Et toutes ces questions ne sont évidemment pas bien abordées pour le moment dans cette campagne présidentielle, or c’est l’enjeu majeur des années à venir.

«L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète» Nicolas Bouzou

 «L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète» Nicolas Bouzou

L’essayiste Nicolas Bouzou livre sa réflexion sur la vague de nationalisme et de protectionnisme qui risque d’envahir la planète (dans le Figaro)


« L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète. Ce n’est pas surprenant car toutes les périodes de destruction-créatrice mondialisée (l’Antiquité, la Renaissance, le 19ème siècle…) se sont accompagnées d’une montée du nationalisme politique et du fondamentalisme religieux qui, de ce point de vue, ont une racine commune. Evidemment, ce sont les perdants de la destruction-créatrice au premier rang desquels ceux qui ont perdu leur emploi sur l’autel de la mondialisation et de l’automatisation des usines qui sont les plus sensibles à ces discours. Ceci-dit, ce facteur économique n’est pas le seul à expliquer la victoire de Trump. Aux Etats-Unis, depuis 2010, l’innovation, la baisse des coûts énergétiques et les relocalisations ont permis la re-création de plus de 800 000 emplois dans l’industrie. L’économie américaine est quasiment au plein-emploi (moins de 5% de la population active est au chômage depuis cet été). Le taux de pauvreté y est élevé (17% de la population vit avec moins de 50% du revenu médian) mais est resté stable ces dernières années. L’économiste Jonathan Rothwell a même pu démontrer grâce à des données Gallup que les sympathisants de Trump étaient certes moins éduqués que la moyenne de la population américaine, mais percevaient des revenus plutôt confortables et n’étaient pas plus exposés au chômage et à l’immigration que les autres. Un sondage publié par le New York Times vient de montrer que ce qui distingue l’électorat de Trump de celui de Clinton, c’est surtout sa crainte de l’avenir des Etats-Unis qui déclenche un repli identitaire. Quand l’économie est bouleversée technologiquement (c’est la destruction-créatrice) et géographiquement (c’est la mondialisation) comme aujourd’hui, les repères se brouillent surtout si le camp des libéraux et des démocrates est incapable d’expliquer ce qui advient. Politiquement, profitant de la vacuité programmatique et idéologique du Parti Démocrate, Trump a répondu à cette demande de protection avec une grande efficacité politique, en remettant au goût du jour la xénophobie, le protectionnisme commercial et le keynésianisme. L’aspect keynésien des propositions de Trump n’est pas le plus problématique. Trump a beaucoup insisté pendant sa campagne, à juste titre, sur la vétusté des infrastructures américaines, notamment dans le transport, et sur la nécessité de ré-investir pour les rénover. Dans le même temps, il a proposé une baisse de l’impôt sur les bénéfices des entreprises et sur certains ménages, ce qui n’est pas idiot non plus. Davantage de dépenses publiques et moins de recettes fiscales: cette relance à la Trump donnera un coup de tonus à la croissance américaine, au prix d’un endettement public supplémentaire. On peut discuter des heures pour savoir s’il est bien raisonnable d’augmenter une dette publique qui représente déjà 100% du PIB mais la politique économique américaine de relance budgétaire, notamment menée par Ronald Reagan dans les années 1980, a plutôt bien fonctionné dans le passé. Le problème central pour l’économie américaine mais aussi pour l’économie mondiale réside en réalité dans cette obsession protectionniste, partagée par l’extrême-droite française comme par la gauche radicale dont on ne cessera de répéter que leurs programmes économiques sont proches et donc leur électoral fongible (on attend avec impatience de savoir quelle proportion d’électeurs de Bernie Sanders a voté pour Trump). Pour d’évidentes raisons de fond que connaît n’importe quel étudiant à peu près intelligent de première année d’économie, le protectionnisme se traduit systématiquement par des rétorsions qui en font un jeu toujours perdant-perdant, là où le libre-échange est la condition sine qua non du développement économique. En outre, il est difficile de comprendre comment Trump va isoler commercialement les Etats-Unis du reste du monde. En effet, l’appartenance à l’OMC ou les accords commerciaux bilatéraux (cela vaut aussi pour les accords portant sur le climat) sont des sortes de contrats qu’il n’est pas dans la tradition de la géopolitique internationale de dénouer rapidement, sauf évidemment si l’on considère qu’un contrat ne vaut rien et qu’on peut le déchirer d’un simple mouvement de colère. Les premiers mois de la Présidence Trump nous permettront donc de savoir si le nouveau Président américain s’assoie sur la coopération internationale ou s’il met de l’eau de son vin: autoritaire et dangereux d’un côté, menteur de l’autre. Quoi qu’il en soit, c’est l’économie mondiale qui sortira rétrécie de ce triste épisode électoral sauf si l’Europe est à la hauteur de l’histoire. On pourrait rêver que, à l’image du Canada, elle s’ouvre encore davantage pour accueillir tous ceux qui, du Royaume-Uni aux Etats-Unis, souhaitent rejoindre un continent libéral et progressiste.

 

 




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