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Des enjeux éthiques majeurs de l’intelligence artificielle

Des enjeux éthiques majeurs  de l’intelligence artificielle

 

Alors que les promesses de transformation des entreprises, par le développement de l’IA, sont immenses, les trois chercheurs traitent, dans une tribune au « Monde », des enjeux majeurs liés à l’explicabilité des systèmes algorithmiques.

 

Tribune.

 

Au cœur de la nouvelle révolution industrielle et sociétale, les questions éthiques relatives à l’intelligence artificielle (IA) et à ses applications se posent avec acuité.

Actuellement, le débat le plus récurrent et le plus vif est celui des biais, réels ou supposés, que l’IA peut reproduire, ou engendrer. Ces biais, qu’ils soient de genre, relatifs aux origines, aux convictions religieuses ou aux opinions politiques, sont d’autant plus scrutés qu’ils font écho à des préoccupations politiques d’une actualité brûlante.

En parallèle des interrogations sur les biais, ou plutôt englobant ces questions, un autre enjeu éthique de l’IA se profile : celui de l’explicabilité des systèmes algorithmiques. La capacité des organisations à constamment expliquer les systèmes qu’elles conçoivent et utilisent pourrait vite devenir un enjeu politique majeur.

En effet, il peut être difficile de reconstituer le chemin qui conduit aux solutions proposées par des systèmes comprenant des algorithmes apprenants, notamment du deep learning tels que les réseaux de neurones. Or, c’est précisément cette famille d’IA, plutôt « boîte noire », qui connaît un succès important dans des tâches comme la reconnaissance d’image et de texte, utilisée dans les véhicules autonomes, les chatbots, les diagnostics médicaux…

Si, sur le papier, ex ante, leur fonctionnement est plus ou moins appréhendé, la complexité des multiples correspondances qui se forment durant l’apprentissage échappe à la rationalité limitée des humains, fussent-ils spécialistes. Comprendre pourquoi telle décision a été prise dans tel cas devient vite une gageure, encore plus en présence de plusieurs systèmes d’IA imbriqués les uns dans les autres. En témoignent les incertitudes persistantes sur les causes définitives de récents accidents de voitures autonomes, malgré les multiples travaux d’investigation sur le sujet.

Il faut donc expliquer pour d’une part, comprendre dans le but d’améliorer l’algorithme, parfaire sa robustesse et prévoir ses failles et, d’autre part, pour rendre compte aux multiples parties prenantes, externes (régulateurs, utilisateurs, partenaires) ou internes à l’organisation (managers, chefs de projet).

Pour répondre à ce défi, un nouveau champ a émergé : l’eXplainable Artificial Intelligence (XAI) qui propose des outils d’explication. Cependant, malgré les réponses qu’il apporte, des questions majeures persistent.

La première est l’identification du périmètre d’explication à retenir : les outils d’XAI permettent de comprendre certains fonctionnements, mais en occultent d’autres estimés non prioritaires.

« L’intelligence artificielle pour réduire l’empreinte environnementale ?

« L’intelligence artificielle  pour réduire l’empreinte environnementale  ?

Michaël Trabbia est responsable de l’innovation d’Orange. Passé par le cabinet du Ministre délégué à l’Industrie, diplômé de Polytechnique et Telecom ParisTech, il est persuadé que la pédagogie et le débat sont les meilleurs moyens de convaincre les réfractaires au progrès technique. À condition de s’assurer que l’éthique est bien respectée dans les technologies sensibles comme l’intelligence artificielle. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

L’innovation est une notion parfois difficile à cerner. Quelle est votre définition ?

Michaël Trabbia Pour moi, il s’agit d’apporter un service nouveau qui va permettre de simplifier ou d’enrichir la vie des utilisateurs. Ce type de services est très présent dans l’industrie du numérique. Dans un monde menacé par le dérèglement climatique, l’industrie du numérique peut-elle s’affranchir d’une réflexion sur son empreinte carbone ? Chez Orange, nous plaidons pour une innovation à impact positif, pour l’usager comme pour la société. Le bitcoin est un bon exemple. II y a un vrai sujet sur la consommation énergétique de cette technologie (estimée à 115 TWh, soit plus que les Pays-Bas, ndlr). C’est un point que l’on ne peut ignorer. L’innovation doit être bénéfique pour l’utilisateur, mais dans le cadre d’une démarche soutenable.

Quels sont les exemples de technologies qui peuvent aider à lutter contre les émissions de GES (gaz à effet de serre) ?

M.T. Le numérique, en nous permettant de communiquer à distance, a permis de limiter les déplacements. Nous sommes passés de la lettre manuscrite au téléphone, puis au courriel et maintenant aux outils de communication collaborative. Nous avons vu en cette période de Covid que le numérique nous a donné la possibilité de continuer à travailler en étant confinés. Si nous sommes capables d’ajouter un ou deux jours de travail à distance pour la moitié des salariés dans le monde, nous aurons un impact énorme dans la limitation des émissions de CO2. Autre exemple : le bâtiment. Avec les objets connectés, il est possible de faire baisser de 20 % à 30 % la consommation d’énergie. L’optimisation de la logistique avec de l’IA est un autre élément important de cette baisse des émissions de GES.

société-Quelle place de l’homme face à l’intelligence artificielle ? (Eric Salobir)

Place de l’homme face à l’intelligence artificielle ?  (Eric Salobir)

(Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

Eric Salobir est président de Human Technology Foundation

Depuis quelques années, les observateurs remarquent une défiance accrue de la société civile vis-à-vis du progrès ; une certaine crainte même envers la science et les nouvelles technologies. Comment expliquer que nous en sommes arrivés là ?

Éric Salobir Ce dont on a peur, c’est de la nouveauté quand elle est disruptive, c’est-à-dire quand elle n’est pas incrémentale et que l’on voit doucement s’améliorer les choses. Or nous sommes en train de vivre un point de bascule. Depuis 20 ans, avec l’arrivée du numérique, de l’Internet et maintenant de l’intelligence artificielle, nous faisons face à ce qui est de l’ordre d’une révolution. Selon le World Economic Forum, cette phase de notre histoire s’apparente à une quatrième révolution industrielle. Selon moi, il s’agit avant tout d’une révolution épistémologique, j’entends par là que ce qui a profondément changé c’est notre rapport à la connaissance et notre rapport au monde. Cette révolution nous fait perdre et gagner des choses tout à la fois. Or, comme bien souvent, on voit vite ce que l’on perd mais pas tout de suite ce que l’on gagne. Nous sommes à une pliure de l’histoire. Tout se passe de l’autre côté du versant qui n’est pas forcément vu par tous. C’est ce voile qui est facteur d’inquiétude pour beaucoup de gens. Cela dit, je me souviens d’une très belle conversation que j’ai eue avec Michel Serres quelques mois avant son décès ; il était beaucoup plus optimiste que moi qui le suis pourtant déjà ! Il m’a rappelé que Socrate était contre l’utilisation de l’écriture car ce dernier était convaincu que la pensée allait être accessible à tout le monde y compris à des gens à qui elle n’était pas destinée et à qui elle ne serait pas expliquée. Pour Socrate, la pensée naît de la rencontre, du dialogue ; à partir du moment où l’on ne peut pas poser de questions, on ne peut pas débattre et donc il n’y a pas de pensée. Aujourd’hui on sait comment l’écriture a contribué au progrès de l’humanité et il est impensable de la remettre en question. Cela a été également le cas avec l’invention des caractères mobiles d’imprimerie qui ont permis de généraliser l’utilisation de l’écrit longtemps réservé aux plus riches. La crainte d’alors était que les textes soient transformés… c’étaient les fake news de l’époque. Mais encore une fois, on s’en est très bien sortis. Le monde s’est transformé. Michel Serres me faisait d’ailleurs remarquer qu’avec la génération de l’écrit, l’homme a beaucoup perdu de ses capacités de mémoire. Les civilisations de l’oral sont des civilisations de la mémoire, qui connaissaient par cœur des récits entiers. Il y avait d’ailleurs une formule latine qui était assez péjorative : « Doctus cum libro », que l’on peut traduire par « est savant quand il a ses livres ». Maintenant c’est « Doctus cum Google ». Tout le monde est savant dès qu’il a accès à des bases de données. Mais ce n’est plus péjoratif.

Surgit peut-être une nouvelle crainte : celle de voir l’humanité régresser intellectuellement, voire même de perdre en intelligence. À force d’être assisté par les outils numériques, l’homme aurait-il tendance à ne plus faire d’effort ? À trop utiliser le GPS par exemple, ne perd-il pas le sens de la lecture d’une carte ? Pour autant cette vision ne suggère-t-elle pas que le côté obscur de ce que l’on perd sans considérer ce que le numérique peut offrir culturellement parlant par exemple ?

É.S. La réponse est double. C’est-à-dire que d’un côté effectivement on perd des choses, il a été prouvé que les personnes utilisant tout le temps le GPS perdent le sens de l’orientation. Donc se repèrent moins bien dans l’espace en trois dimensions. Cela change notre appréhension du monde, c’est vrai. Mais, en même temps, une certaine forme de polychronie est apparue dans notre vie sociale. Nous explorons aujourd’hui des formes d’intelligence collaboratives qui n’existaient pas il y a 50 ans. On est plus multitâches, on travaille plus facilement en réseau, on crée de l’intelligence ensemble.

En revanche, je ne suis pas du tout naïf sur le fait que certains mésusages ou usages abusifs en termes de quantité de certaines technologies, de certains médias, finissent par induire des déséquilibres. Quand le patron d’une grande plateforme de streaming dit « mon concurrent principal c’est le sommeil », c’est extrêmement inquiétant car c’est la santé des personnes qui est en danger. Cela dit, on n’a pas attendu le numérique pour cela. Le président d’une grande chaîne de télévision française affirmait il y a quelques années « vendre du temps de cerveau disponible ». Finalement, le numérique n’est venu qu’à la suite d’un fonctionnement qui existait déjà. Ce que j’observe en revanche, c’est l’accroissement de nouvelles formes de fractures numériques.

C’est-à-dire ?

É.S. Les premières fractures se sont placées entre ceux qui n’avaient pas d’ordinateur ou ne savaient pas s’en servir, ceux qui étaient dans les zones blanches, et les autres. Maintenant la fracture se situe entre ceux qui sont capables de soulever le voile et de comprendre ce qui se passe derrière. C’est là le nouvel enjeu : faire en sorte qu’il n’y ait pas qu’une minorité de gens qui connaissent le fonctionnement des outils digitaux à l’instar des réseaux sociaux. Avoir conscience que les photos de comptes d’influenceurs sont souvent retouchées et donc ne reflètent pas la réalité ; apprendre à recouper l’information, à vérifier les sources. Car pour une immense majorité, l’influence du numérique peut conduire à la déprime et à la manipulation. Est-ce vraiment cela le progrès ? Non, je ne pense pas.

Justement, comment définiriez-vous le progrès ?

É.S. Je suis persuadé que le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Célèbre allocution d’Aristote reprise comme slogan d’une compagnie de chemin de fer en son temps ! Mais je pense que c’est extrêmement vrai. Cela s’est confirmé notamment avec la pandémie. Il n’y a pas si longtemps, certains mouvements dits transhumanistes encourageaient l’investissement technologique dans l’amélioration significative de la vie d’une petite quantité de gens.

Certains se targuaient même de prendre des pilules à 1 000 dollars en espérant que cela allait rallonger leur vie. Depuis la pandémie, il est clair qu’en termes de santé, ce qui compte de manière essentielle c’est qu’il y ait des lits d’urgence pour tout le monde à l’hôpital quand il y a une épidémie. Cette situation a recentré le débat. En termes d’investissement, on est passé de chercher la pilule qui rendrait les milliardaires immortels à chercher un vaccin qui sauverait toute la planète. C’est un recentrage positif.

Cela dit, la crainte envers les vaccins n’a pas tardé à ressurgir, et cela de manière violente.

É.S. C’est vrai. Cette crainte est l’aboutissement d’une tendance que nous avions vue éclore il y a déjà quelques années. Nous avons d’ailleurs organisé un colloque il y a deux ans dont le but était de recréer la confiance dans les technologies, alors même que les gens de la Silicon Valley apparaissaient encore en couverture des magazines. Nous sentions pourtant qu’une certaine défiance était en train de naître. La vraie question c’est contre quoi et contre qui se tourne cette défiance ? Plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord, on confond parfois science et progrès et malheureusement la crise pandémique aura sans doute fait tomber le dernier bastion de la parole qui existait : celui de la parole scientifique. Cela faisait longtemps que le public mettait en doute la parole des politiques, la parole des médias, même la parole des sphères économiques, mais pas la parole scientifique. C’était une parole qui était restée pure. Et ce bastion est tombé lorsqu’on a demandé à des scientifiques de se positionner sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas encore l’information. Est-ce la faute des médias qui les ont poussés à le faire ? Est-ce la faute des scientifiques qui ont cédé à cela ? Et puis, est arrivé le moment où l’on a demandé à tout le monde de parler de tout. Or, en dehors de sa discipline, un expert manque terriblement de discipline justement. Cela a contribué à l’émergence du mouvement antivax, dans lequel beaucoup ne croient plus les scientifiques. La parole des scientifiques semble abîmée.

Il y a là un transfert d’inquiétude. Prenons l’exemple des technologies numériques. Beaucoup accusent les algorithmes des pires maux, comme s’ils étaient capables de penser et d’agir. Mais c’est ce que l’homme fait des algorithmes qui est à remettre en cause, et plus largement la manière dont il utilise toutes ces nouvelles technologies. La défiance ne serait-elle pas à replacer vis-à-vis de l’humain tout simplement ?

É.S. La défiance vis-à-vis des scientifiques c’est une défiance vis-à-vis de l’humain. Et la difficulté avec l’algorithmique notamment c’est justement de savoir ce que l’on fait avec les algorithmes. Je me souviens d’une plateforme de recrutement en ligne qui avait mis en place un algorithme pour sélectionner les CV ; les dirigeants ne voulaient pas que ce soit basé sur un critère de genre mais en même temps il fallait bien mettre des critères et parmi eux il y avait la rapidité de réponse ; or il se trouve que les hommes réagissent souvent beaucoup plus vite que les femmes quand ils reçoivent une annonce car ils y voient une opportunité immédiate et beaucoup d’entre eux se sentent tout à fait confiants pour répondre. Alors qu’une femme va s’interroger sur ses compétences, se demander si le poste est bien pour elle et donc elle ne va pas répondre tout de suite. De fait, ce critère-là a induit indirectement un biais de genre. Heureusement la plateforme s’en est aperçue et ils ont mis en place un algorithme qui vérifie que la sélection comporte un pourcentage de femmes qui correspond à celui du marché. Cet exemple prouve que l’on n’a pas toujours toutes les clés et qu’à partir du moment où l’algorithme est apprenant il y a un risque de biais.

En tout état de cause, ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est que ce sont les humains qui sont en jeu. Dans le cadre d’un recrutement, d’une entrée à l’université, dans le cadre d’un crédit pour acheter une maison, c’est notre vie qui est en jeu et c’est là qu’il faut avoir une prudence particulière. Face à cela, mon but n’est pas de rassurer les gens mais de les aider pour qu’ensemble on éclaire le chemin. Les aider à voir les vrais dangers afin de déboulonner les fausses peurs qui, par essence sont mauvaises conseillères. Ces peurs risquent de freiner certaines populations dans l’adoption des technologiques alors que d’autres ne vont pas se freiner ; ce qui, de fait, va accroître la fracture que j’évoquais. Et l’une des difficultés que l’on voit c’est que cette fracture numérique existe aussi sur le marché du travail. Prenons l’exemple des livreurs, une application leur indique le chemin à utiliser et ils n’ont pas le droit d’en dévier. Au fond, ils travaillent pour une IA. Certaines plateformes de livraison en ligne calculent aussi les temps de pauses, la rapidité des gestes et n’hésitent pas à désigner ceux qui ne sont pas très performants. Et parfois même les remercier.

On est face à l’émergence d’un prolétariat numérique. Il y a ceux qui sont enchaînés à la machine et ceux qui sont remplacés par la machine. Aujourd’hui, il existe des algorithmes qui sont capables d’établir la base de contrats ou de vérifier des comptes. Or avant de devenir expert, que l’on soit comptable ou avocat, il faut passer par la case junior. Si l’algorithme fait le travail à la place d’un débutant, comment allons-nous former des experts chevronnés ? Il faut donc reconnaître que nous avons quelques défis à relever. Notre société va devoir s’adapter et il faut s’assurer que la façon dont elle s’adapte ne met pas en danger l’humain.

Comment faire pour redonner confiance au progrès ? Quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

É.S. Human Technology Foundation, que je préside, est née de la rencontre d’un certain nombre de gens qui venaient du secteur privé technologique qui se sont aperçus que les lieux de dialogue fécond étaient quand même assez rares. Et qu’il fallait pouvoir se parler loin de la fureur, des micros, se parler calmement, penser, élaborer des solutions. Je n’ai été qu’un catalyseur de ce réseau, autour des autorités de l’Église catholique, des grandes entreprises mais aussi des start-ups, des universitaires, d’un certain nombre de représentants des régulateurs et de la société civile. Au départ, notre but était de dialoguer. Nous considérions que chacun avait un bout du puzzle, une vision propre. Et si nous voulions une vision à 360° il fallait s’asseoir autour d’une table. Dépassant le cadre d’une éthique conséquentialiste, largement répandue outre-Atlantique, nous tentons une approche plurielle, notamment fondée sur une éthique kantienne : la question n’est pas de savoir si vous ne faites de mal à personne mais de savoir si le principe de votre action est bon. Est-ce que je souhaite que tout le monde fasse ainsi ? Ne pas être néfaste ne suffit plus. Il faut un impact positif. Mais, paradoxalement, on l’atteint mieux en se focalisant non sur les conséquences mais sur les principes. C’est ce questionnement qui bouscule les choses, et qui plaît dans la Silicon Valley. Ce sont l’intention et la raison d’être qui sont questionnées. D’où l’émergence des entreprises à mission. Tout le travail qui a été fait en France avec la Loi Pacte va dans ce sens. Puis, nous nous sommes rendu compte que se parler entre nous n’allait pas suffire. Et qu’il fallait faire des études un peu plus approfondies. Nous avons alors travaillé sur la gouvernance des technologies en situation de crise. En ce moment, nous travaillons sur l’investissement responsable dans la technologie : nous souhaitons donner des métriques pour les investisseurs, des indicateurs extra-financiers pour les aider à vérifier que leurs investissements dans la technologie ont bien un impact positif.

Je suis ainsi partisan de l’autorégulation, car comme le dit l’un de nos partenaires de la Silicon Valley « les bad guys trouveront toujours un moyen de contourner la règle ». Pourtant, je suis aussi persuadé qu’il faut baliser le terrain pour éviter les débordements. Nous voulons donc également accompagner les acteurs des politiques publiques. Ils ont un rôle-clé.

Si la régulation ne suffit pas, que faut-il faire ? Avez-vous mis au point des méthodes spécifiques pour aider à redonner confiance dans le progrès ?

É.S. Il est nécessaire de mettre en place au sein des entreprises une culture de l’éthique, des bonnes pratiques. C’est déterminant. Et pour cela, nous avons créé un certain nombre d’outils. Nous avons par exemple élaboré une méthode d’évaluation éthique des technologies qui permet de vérifier l’impact d’un projet développé par une entreprise. Elle est très utile quand on aborde des technologies sensibles comme celle de la reconnaissance faciale. Cette méthode permet aux entreprises qui veulent bien faire, et il y en a un certain nombre, d’avoir les moyens de vérifier qu’elles font bien. Car l’éthique, en réalité, c’est assez complexe. Si je vous demande : « La reconnaissance faciale c’est bien ou pas bien ? » La question n’a pas de sens : l’identification des terroristes à la volée dans un aéroport, par le scan de tous les visages, n’a rien à voir avec le système d’authentification qui déverrouille votre téléphone. Ce sont deux approches très différentes. Notre méthode aide l’entreprise à se positionner au carrefour entre la technologie, le marché (le public cible qui peut être plus ou moins vulnérable) et le produit ; et l’aider à voir si ce qu’elle fait correspond bien à ses valeurs. Nous avons testé cette méthode au sein du groupe La Poste, qui a élaboré une charte éthique de l’IA et souhaite vérifier que ses projets technologiques sont en accord avec les valeurs exprimées dans ce document. La préoccupation forte était ici de s’assurer de l’adéquation entre les actions et les affirmations. Je trouve cela très sain. C’est une très belle démarche de prendre le temps de réfléchir aux principes que l’on veut appliquer. Et de se doter d’outils pour vérifier que cela ne reste pas lettre morte accrochée à un mur comme une espèce de mantra auquel on se réfère de temps en temps.

En tant qu’homme d’Église, pourquoi avoir choisi de travailler avec les entreprises ?

É.S. En fait, ce ne serait pas respectueux de travailler sur les nouvelles technologies sans dialoguer avec leurs développeurs. J’ai énormément de respect pour les dirigeants d’entreprises qui sont systématiquement stigmatisés quand quelque chose ne va pas mais à qui on ne dira pas forcément merci s’ils développent des process qui fonctionnent bien. Or, c’est un rôle difficile en ce moment. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’avoir quelques bonnes intentions et de les afficher. Maintenant beaucoup d’entreprises approfondissent leurs projets pour vérifier que tout ce qui est fait, corresponde bien à ce qui est dit ; et ça c’est extrêmement compliqué. J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui innovent et tous ceux qui entreprennent et je pense qu’il faut s’asseoir à leurs côtés pour les aider à prendre la bonne direction. Parfois il faut les éclairer, les pousser du coude et leur dire quand cela pose problème, parfois il faut juste les aider à éclairer le chemin et à trouver des solutions.

Quand le changement de prisme se formalise, ne peut-on pas considérer cela aussi comme une innovation ?

É.S. On fait preuve d’innovation chaque fois que l’on déplace l’angle de vue et là, effectivement, le fait de penser autrement y contribue. Ce qui est une forme d’innovation c’est de penser aussi des nouveaux cadres, je prêche en ce sens. Ce n’est pas seulement d’inventer de nouvelles techniques : il existe aussi une innovation sociale. Par exemple, mettre en place un nouveau cadre pour la valorisation de la donnée en Europe c’est une forme d’innovation sociétale et technologique. Et là où l’innovation devient un progrès c’est effectivement au moment où l’innovation a un impact positif sur le plus grand nombre. C’est un point extrêmement important pour nous. Au sein de la Human Technology Foundation, nous défendons la technologie au service de l’humain. Mais l’humain, cela veut dire « tous les humains » !

Votre confiance en l’humain semble d’ailleurs inébranlable. Pour autant, l’air du temps est particulièrement anxiogène. Avez-vous un regard positif sur l’avenir ? Comment voyez-vous le monde en 2050 ?

É.S. Nous sommes dans une situation de recomposition du monde aussi bien économique que sociétale, avec des nouvelles lignes de fractures, même au niveau militaire où l’on voit l’émergence de nouvelles guerres froides, donc effectivement cette situation est assez anxiogène. Par ailleurs, sur un certain nombre de sujets, nous arrivons à la fin d’un cycle. Je pense que notre démocratie connaît des difficultés. Il existe peut-être un peu le fantasme d’une démocratie directe, où l’on gouvernerait directement par la rue, où l’on se rassemblerait sur les réseaux. Le danger c’est que les fins de cycle passent souvent par des ruptures qui sont plus ou moins violentes. Ce qui m’inquiète c’est qu’elles sont souvent violentes pour les mêmes. Ceux qui sont exposés, qui sont vulnérables.

Les crises que nous traversons et que nous allons traverser – la crise pandémique en est une, la crise climatique sera beaucoup plus importante – vont surtout marquer les plus vulnérables : ceux qui ont le moins de prise sur l’évolution du monde risquent d’en pâtir le plus. La violence de certaines de ces ruptures est inquiétante, on l’a vu avec des contestations très fortes, comme celles des antivax. On voit, en France, un groupe quasiment à l’affût d’une bonne raison de descendre dans la rue. C’est inquiétant.

Ce n’est pas très optimiste…

É.S. Oui, à court terme. Mais, à long terme, je partage la vision de Michel Serres que j’évoquais. L’humain s’est toujours tiré par le haut de toutes les révolutions épistémologiques. Je vous citais les caractères d’imprimerie mais chaque fois qu’une invention a bouleversé le quotidien, la résilience et l’inventivité de l’humain ont toujours pris le dessus. J’ai une grande confiance dans l’humain pour sa capacité à trouver des nouveaux modèles et nouveaux équilibres à moyen et long terme.

Plutôt que de croire au progrès - d’ailleurs peut-on croire au progrès ? On a la foi dans une religion, mais peut-on l’avoir dans le progrès, dans la science ? - aujourd’hui l’enjeu n’est-il pas de retrouver la foi en l’être humain ?

É.S. Un certain nombre de scientifiques vous diront que la foi dans la science existe car lorsque vous êtes scientifique, vous êtes obligé de croire ce que vous disent vos confrères. Car tout le monde ne refait pas toutes les démonstrations. Et d’une discipline à l’autre, les scientifiques s’appuient aussi sur des choses qui ont été découvertes par d’autres dans des domaines qu’ils ne sont pas du tout capables de comprendre. En effet, la foi est liée à la confiance. Et à un moment, il faut avoir confiance. Or, aujourd’hui, la parole scientifique est mise à mal, donc la foi dans la science est mise à mal également. En revanche, l’humain ne se départit pas d’une forme de pensée magique, chamanique presque. Et je pense que cette pensée-là, on l’a quand même beaucoup investie dans des moyens technologiques, c’est un peu le principe du totem.

C’est-à-dire ?

É.S. Je pense aux enceintes connectées. Elles sont un peu à l’image des dieux Lares que l’on plaçait dans l’atrium pour protéger le foyer, dans la Rome antique. Aujourd’hui, elles sont dans la cuisine ou dans le salon, ce sont des petits objets qui sont censés eux aussi protéger le foyer sauf que les dieux Lares étaient des statuettes, et qu’il fallait vraiment y croire. Les auteurs de psaumes se moquaient ainsi des faux dieux : « Ils ont une bouche mais ne parlent pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas ». Mais si vous dites « Alexa, Siri ou Google, commande-moi une pizza », ils le font. Ces enceintes sont connectées au système d’alarme, aux téléphones des enfants et vous envoient un bip pour vous rassurer quand ils rentrent le soir, elles sont connectées au système de chauffage et le baissent si vous oubliez de le couper en partant. Finalement, oui, elles prennent soin du foyer. Et elles fonctionnent un peu sur le principe des dieux car elles sont aussi une porte ouverte sur la connaissance et sur l’extérieur. Quand vous leur posez une question et qu’elles vous répondent, ne peut-on pas les comparer à la voix de la Pythie ?

Tout cela est de l’ordre du totem. On les admire, les vénère, on ne sait pas bien comment elles fonctionnent et on attend d’elles une forme de protection. Le problème c’est que le totem par définition, c’est l’aliénation. Vous remettez une partie de vous-même, de votre liberté. Vous l’aurez compris, je n’en veux pas à la technologie, en revanche je m’inquiète pour l’humain. J’ai foi en Dieu et confiance dans l’humain. En tant que chrétien, je le dirais conçu à l’image de Dieu créateur ; que l’on soit inventif ce n’est pas un hasard. En même temps, j’ai bien conscience aussi que le vivant ne survit que par économie d’énergie. Le danger est donc que notre esprit cède petit à petit à cette forme de paresse qui consiste à laisser la machine choisir pour lui. L’humain assisté ne risque-t-il pas d’être un peu moins humain ? Je suis profondément persuadé que les technologies sont des productions de la société aux deux sens du génitif, c’est-à-dire que d’un côté nous les produisons, collectivement, ce sont des technologies qui ressemblent à nos sociétés, et d’un autre côté, à mesure qu’on les utilise elles nous façonnent, elles nous transforment. À un moment, est-ce que cette production fait de nous des gens plus humains, ça nous humanise ou ça nous déshumanise ? Nous sommes arrivés à une ligne de fracture, à nous de choisir la bonne direction. Il faut peut-être réinventer la façon dont on est humain à l’âge de l’intelligence artificielle.

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Éric Salobir est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley aux Éditions Buchet-Chastel, 2020.

Place de l’homme face à l’intelligence artificielle ? (Eric Salobir)

Place de l’homme face à l’intelligence artificielle ?  (Eric Salobir)

(Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

Eric Salobir est président de Human Technology Foundation

Depuis quelques années, les observateurs remarquent une défiance accrue de la société civile vis-à-vis du progrès ; une certaine crainte même envers la science et les nouvelles technologies. Comment expliquer que nous en sommes arrivés là ?

Éric Salobir Ce dont on a peur, c’est de la nouveauté quand elle est disruptive, c’est-à-dire quand elle n’est pas incrémentale et que l’on voit doucement s’améliorer les choses. Or nous sommes en train de vivre un point de bascule. Depuis 20 ans, avec l’arrivée du numérique, de l’Internet et maintenant de l’intelligence artificielle, nous faisons face à ce qui est de l’ordre d’une révolution. Selon le World Economic Forum, cette phase de notre histoire s’apparente à une quatrième révolution industrielle. Selon moi, il s’agit avant tout d’une révolution épistémologique, j’entends par là que ce qui a profondément changé c’est notre rapport à la connaissance et notre rapport au monde. Cette révolution nous fait perdre et gagner des choses tout à la fois. Or, comme bien souvent, on voit vite ce que l’on perd mais pas tout de suite ce que l’on gagne. Nous sommes à une pliure de l’histoire. Tout se passe de l’autre côté du versant qui n’est pas forcément vu par tous. C’est ce voile qui est facteur d’inquiétude pour beaucoup de gens. Cela dit, je me souviens d’une très belle conversation que j’ai eue avec Michel Serres quelques mois avant son décès ; il était beaucoup plus optimiste que moi qui le suis pourtant déjà ! Il m’a rappelé que Socrate était contre l’utilisation de l’écriture car ce dernier était convaincu que la pensée allait être accessible à tout le monde y compris à des gens à qui elle n’était pas destinée et à qui elle ne serait pas expliquée. Pour Socrate, la pensée naît de la rencontre, du dialogue ; à partir du moment où l’on ne peut pas poser de questions, on ne peut pas débattre et donc il n’y a pas de pensée. Aujourd’hui on sait comment l’écriture a contribué au progrès de l’humanité et il est impensable de la remettre en question. Cela a été également le cas avec l’invention des caractères mobiles d’imprimerie qui ont permis de généraliser l’utilisation de l’écrit longtemps réservé aux plus riches. La crainte d’alors était que les textes soient transformés… c’étaient les fake news de l’époque. Mais encore une fois, on s’en est très bien sortis. Le monde s’est transformé. Michel Serres me faisait d’ailleurs remarquer qu’avec la génération de l’écrit, l’homme a beaucoup perdu de ses capacités de mémoire. Les civilisations de l’oral sont des civilisations de la mémoire, qui connaissaient par cœur des récits entiers. Il y avait d’ailleurs une formule latine qui était assez péjorative : « Doctus cum libro », que l’on peut traduire par « est savant quand il a ses livres ». Maintenant c’est « Doctus cum Google ». Tout le monde est savant dès qu’il a accès à des bases de données. Mais ce n’est plus péjoratif.

Surgit peut-être une nouvelle crainte : celle de voir l’humanité régresser intellectuellement, voire même de perdre en intelligence. À force d’être assisté par les outils numériques, l’homme aurait-il tendance à ne plus faire d’effort ? À trop utiliser le GPS par exemple, ne perd-il pas le sens de la lecture d’une carte ? Pour autant cette vision ne suggère-t-elle pas que le côté obscur de ce que l’on perd sans considérer ce que le numérique peut offrir culturellement parlant par exemple ?

É.S. La réponse est double. C’est-à-dire que d’un côté effectivement on perd des choses, il a été prouvé que les personnes utilisant tout le temps le GPS perdent le sens de l’orientation. Donc se repèrent moins bien dans l’espace en trois dimensions. Cela change notre appréhension du monde, c’est vrai. Mais, en même temps, une certaine forme de polychronie est apparue dans notre vie sociale. Nous explorons aujourd’hui des formes d’intelligence collaboratives qui n’existaient pas il y a 50 ans. On est plus multitâches, on travaille plus facilement en réseau, on crée de l’intelligence ensemble.

En revanche, je ne suis pas du tout naïf sur le fait que certains mésusages ou usages abusifs en termes de quantité de certaines technologies, de certains médias, finissent par induire des déséquilibres. Quand le patron d’une grande plateforme de streaming dit « mon concurrent principal c’est le sommeil », c’est extrêmement inquiétant car c’est la santé des personnes qui est en danger. Cela dit, on n’a pas attendu le numérique pour cela. Le président d’une grande chaîne de télévision française affirmait il y a quelques années « vendre du temps de cerveau disponible ». Finalement, le numérique n’est venu qu’à la suite d’un fonctionnement qui existait déjà. Ce que j’observe en revanche, c’est l’accroissement de nouvelles formes de fractures numériques.

C’est-à-dire ?

É.S. Les premières fractures se sont placées entre ceux qui n’avaient pas d’ordinateur ou ne savaient pas s’en servir, ceux qui étaient dans les zones blanches, et les autres. Maintenant la fracture se situe entre ceux qui sont capables de soulever le voile et de comprendre ce qui se passe derrière. C’est là le nouvel enjeu : faire en sorte qu’il n’y ait pas qu’une minorité de gens qui connaissent le fonctionnement des outils digitaux à l’instar des réseaux sociaux. Avoir conscience que les photos de comptes d’influenceurs sont souvent retouchées et donc ne reflètent pas la réalité ; apprendre à recouper l’information, à vérifier les sources. Car pour une immense majorité, l’influence du numérique peut conduire à la déprime et à la manipulation. Est-ce vraiment cela le progrès ? Non, je ne pense pas.

Justement, comment définiriez-vous le progrès ?

É.S. Je suis persuadé que le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Célèbre allocution d’Aristote reprise comme slogan d’une compagnie de chemin de fer en son temps ! Mais je pense que c’est extrêmement vrai. Cela s’est confirmé notamment avec la pandémie. Il n’y a pas si longtemps, certains mouvements dits transhumanistes encourageaient l’investissement technologique dans l’amélioration significative de la vie d’une petite quantité de gens.

Certains se targuaient même de prendre des pilules à 1 000 dollars en espérant que cela allait rallonger leur vie. Depuis la pandémie, il est clair qu’en termes de santé, ce qui compte de manière essentielle c’est qu’il y ait des lits d’urgence pour tout le monde à l’hôpital quand il y a une épidémie. Cette situation a recentré le débat. En termes d’investissement, on est passé de chercher la pilule qui rendrait les milliardaires immortels à chercher un vaccin qui sauverait toute la planète. C’est un recentrage positif.

Cela dit, la crainte envers les vaccins n’a pas tardé à ressurgir, et cela de manière violente.

É.S. C’est vrai. Cette crainte est l’aboutissement d’une tendance que nous avions vue éclore il y a déjà quelques années. Nous avons d’ailleurs organisé un colloque il y a deux ans dont le but était de recréer la confiance dans les technologies, alors même que les gens de la Silicon Valley apparaissaient encore en couverture des magazines. Nous sentions pourtant qu’une certaine défiance était en train de naître. La vraie question c’est contre quoi et contre qui se tourne cette défiance ? Plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord, on confond parfois science et progrès et malheureusement la crise pandémique aura sans doute fait tomber le dernier bastion de la parole qui existait : celui de la parole scientifique. Cela faisait longtemps que le public mettait en doute la parole des politiques, la parole des médias, même la parole des sphères économiques, mais pas la parole scientifique. C’était une parole qui était restée pure. Et ce bastion est tombé lorsqu’on a demandé à des scientifiques de se positionner sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas encore l’information. Est-ce la faute des médias qui les ont poussés à le faire ? Est-ce la faute des scientifiques qui ont cédé à cela ? Et puis, est arrivé le moment où l’on a demandé à tout le monde de parler de tout. Or, en dehors de sa discipline, un expert manque terriblement de discipline justement. Cela a contribué à l’émergence du mouvement antivax, dans lequel beaucoup ne croient plus les scientifiques. La parole des scientifiques semble abîmée.

Il y a là un transfert d’inquiétude. Prenons l’exemple des technologies numériques. Beaucoup accusent les algorithmes des pires maux, comme s’ils étaient capables de penser et d’agir. Mais c’est ce que l’homme fait des algorithmes qui est à remettre en cause, et plus largement la manière dont il utilise toutes ces nouvelles technologies. La défiance ne serait-elle pas à replacer vis-à-vis de l’humain tout simplement ?

É.S. La défiance vis-à-vis des scientifiques c’est une défiance vis-à-vis de l’humain. Et la difficulté avec l’algorithmique notamment c’est justement de savoir ce que l’on fait avec les algorithmes. Je me souviens d’une plateforme de recrutement en ligne qui avait mis en place un algorithme pour sélectionner les CV ; les dirigeants ne voulaient pas que ce soit basé sur un critère de genre mais en même temps il fallait bien mettre des critères et parmi eux il y avait la rapidité de réponse ; or il se trouve que les hommes réagissent souvent beaucoup plus vite que les femmes quand ils reçoivent une annonce car ils y voient une opportunité immédiate et beaucoup d’entre eux se sentent tout à fait confiants pour répondre. Alors qu’une femme va s’interroger sur ses compétences, se demander si le poste est bien pour elle et donc elle ne va pas répondre tout de suite. De fait, ce critère-là a induit indirectement un biais de genre. Heureusement la plateforme s’en est aperçue et ils ont mis en place un algorithme qui vérifie que la sélection comporte un pourcentage de femmes qui correspond à celui du marché. Cet exemple prouve que l’on n’a pas toujours toutes les clés et qu’à partir du moment où l’algorithme est apprenant il y a un risque de biais.

En tout état de cause, ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est que ce sont les humains qui sont en jeu. Dans le cadre d’un recrutement, d’une entrée à l’université, dans le cadre d’un crédit pour acheter une maison, c’est notre vie qui est en jeu et c’est là qu’il faut avoir une prudence particulière. Face à cela, mon but n’est pas de rassurer les gens mais de les aider pour qu’ensemble on éclaire le chemin. Les aider à voir les vrais dangers afin de déboulonner les fausses peurs qui, par essence sont mauvaises conseillères. Ces peurs risquent de freiner certaines populations dans l’adoption des technologiques alors que d’autres ne vont pas se freiner ; ce qui, de fait, va accroître la fracture que j’évoquais. Et l’une des difficultés que l’on voit c’est que cette fracture numérique existe aussi sur le marché du travail. Prenons l’exemple des livreurs, une application leur indique le chemin à utiliser et ils n’ont pas le droit d’en dévier. Au fond, ils travaillent pour une IA. Certaines plateformes de livraison en ligne calculent aussi les temps de pauses, la rapidité des gestes et n’hésitent pas à désigner ceux qui ne sont pas très performants. Et parfois même les remercier.

On est face à l’émergence d’un prolétariat numérique. Il y a ceux qui sont enchaînés à la machine et ceux qui sont remplacés par la machine. Aujourd’hui, il existe des algorithmes qui sont capables d’établir la base de contrats ou de vérifier des comptes. Or avant de devenir expert, que l’on soit comptable ou avocat, il faut passer par la case junior. Si l’algorithme fait le travail à la place d’un débutant, comment allons-nous former des experts chevronnés ? Il faut donc reconnaître que nous avons quelques défis à relever. Notre société va devoir s’adapter et il faut s’assurer que la façon dont elle s’adapte ne met pas en danger l’humain.

Comment faire pour redonner confiance au progrès ? Quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

É.S. Human Technology Foundation, que je préside, est née de la rencontre d’un certain nombre de gens qui venaient du secteur privé technologique qui se sont aperçus que les lieux de dialogue fécond étaient quand même assez rares. Et qu’il fallait pouvoir se parler loin de la fureur, des micros, se parler calmement, penser, élaborer des solutions. Je n’ai été qu’un catalyseur de ce réseau, autour des autorités de l’Église catholique, des grandes entreprises mais aussi des start-ups, des universitaires, d’un certain nombre de représentants des régulateurs et de la société civile. Au départ, notre but était de dialoguer. Nous considérions que chacun avait un bout du puzzle, une vision propre. Et si nous voulions une vision à 360° il fallait s’asseoir autour d’une table. Dépassant le cadre d’une éthique conséquentialiste, largement répandue outre-Atlantique, nous tentons une approche plurielle, notamment fondée sur une éthique kantienne : la question n’est pas de savoir si vous ne faites de mal à personne mais de savoir si le principe de votre action est bon. Est-ce que je souhaite que tout le monde fasse ainsi ? Ne pas être néfaste ne suffit plus. Il faut un impact positif. Mais, paradoxalement, on l’atteint mieux en se focalisant non sur les conséquences mais sur les principes. C’est ce questionnement qui bouscule les choses, et qui plaît dans la Silicon Valley. Ce sont l’intention et la raison d’être qui sont questionnées. D’où l’émergence des entreprises à mission. Tout le travail qui a été fait en France avec la Loi Pacte va dans ce sens. Puis, nous nous sommes rendu compte que se parler entre nous n’allait pas suffire. Et qu’il fallait faire des études un peu plus approfondies. Nous avons alors travaillé sur la gouvernance des technologies en situation de crise. En ce moment, nous travaillons sur l’investissement responsable dans la technologie : nous souhaitons donner des métriques pour les investisseurs, des indicateurs extra-financiers pour les aider à vérifier que leurs investissements dans la technologie ont bien un impact positif.

Je suis ainsi partisan de l’autorégulation, car comme le dit l’un de nos partenaires de la Silicon Valley « les bad guys trouveront toujours un moyen de contourner la règle ». Pourtant, je suis aussi persuadé qu’il faut baliser le terrain pour éviter les débordements. Nous voulons donc également accompagner les acteurs des politiques publiques. Ils ont un rôle-clé.

Si la régulation ne suffit pas, que faut-il faire ? Avez-vous mis au point des méthodes spécifiques pour aider à redonner confiance dans le progrès ?

É.S. Il est nécessaire de mettre en place au sein des entreprises une culture de l’éthique, des bonnes pratiques. C’est déterminant. Et pour cela, nous avons créé un certain nombre d’outils. Nous avons par exemple élaboré une méthode d’évaluation éthique des technologies qui permet de vérifier l’impact d’un projet développé par une entreprise. Elle est très utile quand on aborde des technologies sensibles comme celle de la reconnaissance faciale. Cette méthode permet aux entreprises qui veulent bien faire, et il y en a un certain nombre, d’avoir les moyens de vérifier qu’elles font bien. Car l’éthique, en réalité, c’est assez complexe. Si je vous demande : « La reconnaissance faciale c’est bien ou pas bien ? » La question n’a pas de sens : l’identification des terroristes à la volée dans un aéroport, par le scan de tous les visages, n’a rien à voir avec le système d’authentification qui déverrouille votre téléphone. Ce sont deux approches très différentes. Notre méthode aide l’entreprise à se positionner au carrefour entre la technologie, le marché (le public cible qui peut être plus ou moins vulnérable) et le produit ; et l’aider à voir si ce qu’elle fait correspond bien à ses valeurs. Nous avons testé cette méthode au sein du groupe La Poste, qui a élaboré une charte éthique de l’IA et souhaite vérifier que ses projets technologiques sont en accord avec les valeurs exprimées dans ce document. La préoccupation forte était ici de s’assurer de l’adéquation entre les actions et les affirmations. Je trouve cela très sain. C’est une très belle démarche de prendre le temps de réfléchir aux principes que l’on veut appliquer. Et de se doter d’outils pour vérifier que cela ne reste pas lettre morte accrochée à un mur comme une espèce de mantra auquel on se réfère de temps en temps.

En tant qu’homme d’Église, pourquoi avoir choisi de travailler avec les entreprises ?

É.S. En fait, ce ne serait pas respectueux de travailler sur les nouvelles technologies sans dialoguer avec leurs développeurs. J’ai énormément de respect pour les dirigeants d’entreprises qui sont systématiquement stigmatisés quand quelque chose ne va pas mais à qui on ne dira pas forcément merci s’ils développent des process qui fonctionnent bien. Or, c’est un rôle difficile en ce moment. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’avoir quelques bonnes intentions et de les afficher. Maintenant beaucoup d’entreprises approfondissent leurs projets pour vérifier que tout ce qui est fait, corresponde bien à ce qui est dit ; et ça c’est extrêmement compliqué. J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui innovent et tous ceux qui entreprennent et je pense qu’il faut s’asseoir à leurs côtés pour les aider à prendre la bonne direction. Parfois il faut les éclairer, les pousser du coude et leur dire quand cela pose problème, parfois il faut juste les aider à éclairer le chemin et à trouver des solutions.

Quand le changement de prisme se formalise, ne peut-on pas considérer cela aussi comme une innovation ?

É.S. On fait preuve d’innovation chaque fois que l’on déplace l’angle de vue et là, effectivement, le fait de penser autrement y contribue. Ce qui est une forme d’innovation c’est de penser aussi des nouveaux cadres, je prêche en ce sens. Ce n’est pas seulement d’inventer de nouvelles techniques : il existe aussi une innovation sociale. Par exemple, mettre en place un nouveau cadre pour la valorisation de la donnée en Europe c’est une forme d’innovation sociétale et technologique. Et là où l’innovation devient un progrès c’est effectivement au moment où l’innovation a un impact positif sur le plus grand nombre. C’est un point extrêmement important pour nous. Au sein de la Human Technology Foundation, nous défendons la technologie au service de l’humain. Mais l’humain, cela veut dire « tous les humains » !

Votre confiance en l’humain semble d’ailleurs inébranlable. Pour autant, l’air du temps est particulièrement anxiogène. Avez-vous un regard positif sur l’avenir ? Comment voyez-vous le monde en 2050 ?

É.S. Nous sommes dans une situation de recomposition du monde aussi bien économique que sociétale, avec des nouvelles lignes de fractures, même au niveau militaire où l’on voit l’émergence de nouvelles guerres froides, donc effectivement cette situation est assez anxiogène. Par ailleurs, sur un certain nombre de sujets, nous arrivons à la fin d’un cycle. Je pense que notre démocratie connaît des difficultés. Il existe peut-être un peu le fantasme d’une démocratie directe, où l’on gouvernerait directement par la rue, où l’on se rassemblerait sur les réseaux. Le danger c’est que les fins de cycle passent souvent par des ruptures qui sont plus ou moins violentes. Ce qui m’inquiète c’est qu’elles sont souvent violentes pour les mêmes. Ceux qui sont exposés, qui sont vulnérables.

Les crises que nous traversons et que nous allons traverser – la crise pandémique en est une, la crise climatique sera beaucoup plus importante – vont surtout marquer les plus vulnérables : ceux qui ont le moins de prise sur l’évolution du monde risquent d’en pâtir le plus. La violence de certaines de ces ruptures est inquiétante, on l’a vu avec des contestations très fortes, comme celles des antivax. On voit, en France, un groupe quasiment à l’affût d’une bonne raison de descendre dans la rue. C’est inquiétant.

Ce n’est pas très optimiste…

É.S. Oui, à court terme. Mais, à long terme, je partage la vision de Michel Serres que j’évoquais. L’humain s’est toujours tiré par le haut de toutes les révolutions épistémologiques. Je vous citais les caractères d’imprimerie mais chaque fois qu’une invention a bouleversé le quotidien, la résilience et l’inventivité de l’humain ont toujours pris le dessus. J’ai une grande confiance dans l’humain pour sa capacité à trouver des nouveaux modèles et nouveaux équilibres à moyen et long terme.

Plutôt que de croire au progrès - d’ailleurs peut-on croire au progrès ? On a la foi dans une religion, mais peut-on l’avoir dans le progrès, dans la science ? - aujourd’hui l’enjeu n’est-il pas de retrouver la foi en l’être humain ?

É.S. Un certain nombre de scientifiques vous diront que la foi dans la science existe car lorsque vous êtes scientifique, vous êtes obligé de croire ce que vous disent vos confrères. Car tout le monde ne refait pas toutes les démonstrations. Et d’une discipline à l’autre, les scientifiques s’appuient aussi sur des choses qui ont été découvertes par d’autres dans des domaines qu’ils ne sont pas du tout capables de comprendre. En effet, la foi est liée à la confiance. Et à un moment, il faut avoir confiance. Or, aujourd’hui, la parole scientifique est mise à mal, donc la foi dans la science est mise à mal également. En revanche, l’humain ne se départit pas d’une forme de pensée magique, chamanique presque. Et je pense que cette pensée-là, on l’a quand même beaucoup investie dans des moyens technologiques, c’est un peu le principe du totem.

C’est-à-dire ?

É.S. Je pense aux enceintes connectées. Elles sont un peu à l’image des dieux Lares que l’on plaçait dans l’atrium pour protéger le foyer, dans la Rome antique. Aujourd’hui, elles sont dans la cuisine ou dans le salon, ce sont des petits objets qui sont censés eux aussi protéger le foyer sauf que les dieux Lares étaient des statuettes, et qu’il fallait vraiment y croire. Les auteurs de psaumes se moquaient ainsi des faux dieux : « Ils ont une bouche mais ne parlent pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas ». Mais si vous dites « Alexa, Siri ou Google, commande-moi une pizza », ils le font. Ces enceintes sont connectées au système d’alarme, aux téléphones des enfants et vous envoient un bip pour vous rassurer quand ils rentrent le soir, elles sont connectées au système de chauffage et le baissent si vous oubliez de le couper en partant. Finalement, oui, elles prennent soin du foyer. Et elles fonctionnent un peu sur le principe des dieux car elles sont aussi une porte ouverte sur la connaissance et sur l’extérieur. Quand vous leur posez une question et qu’elles vous répondent, ne peut-on pas les comparer à la voix de la Pythie ?

Tout cela est de l’ordre du totem. On les admire, les vénère, on ne sait pas bien comment elles fonctionnent et on attend d’elles une forme de protection. Le problème c’est que le totem par définition, c’est l’aliénation. Vous remettez une partie de vous-même, de votre liberté. Vous l’aurez compris, je n’en veux pas à la technologie, en revanche je m’inquiète pour l’humain. J’ai foi en Dieu et confiance dans l’humain. En tant que chrétien, je le dirais conçu à l’image de Dieu créateur ; que l’on soit inventif ce n’est pas un hasard. En même temps, j’ai bien conscience aussi que le vivant ne survit que par économie d’énergie. Le danger est donc que notre esprit cède petit à petit à cette forme de paresse qui consiste à laisser la machine choisir pour lui. L’humain assisté ne risque-t-il pas d’être un peu moins humain ? Je suis profondément persuadé que les technologies sont des productions de la société aux deux sens du génitif, c’est-à-dire que d’un côté nous les produisons, collectivement, ce sont des technologies qui ressemblent à nos sociétés, et d’un autre côté, à mesure qu’on les utilise elles nous façonnent, elles nous transforment. À un moment, est-ce que cette production fait de nous des gens plus humains, ça nous humanise ou ça nous déshumanise ? Nous sommes arrivés à une ligne de fracture, à nous de choisir la bonne direction. Il faut peut-être réinventer la façon dont on est humain à l’âge de l’intelligence artificielle.

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Éric Salobir est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley aux Éditions Buchet-Chastel, 2020.

 

Quelle place de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

Quelle  place  de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

(Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

Eric Salobir est président de Human Technology Foundation

Depuis quelques années, les observateurs remarquent une défiance accrue de la société civile vis-à-vis du progrès ; une certaine crainte même envers la science et les nouvelles technologies. Comment expliquer que nous en sommes arrivés là ?

Éric Salobir Ce dont on a peur, c’est de la nouveauté quand elle est disruptive, c’est-à-dire quand elle n’est pas incrémentale et que l’on voit doucement s’améliorer les choses. Or nous sommes en train de vivre un point de bascule. Depuis 20 ans, avec l’arrivée du numérique, de l’Internet et maintenant de l’intelligence artificielle, nous faisons face à ce qui est de l’ordre d’une révolution. Selon le World Economic Forum, cette phase de notre histoire s’apparente à une quatrième révolution industrielle. Selon moi, il s’agit avant tout d’une révolution épistémologique, j’entends par là que ce qui a profondément changé c’est notre rapport à la connaissance et notre rapport au monde. Cette révolution nous fait perdre et gagner des choses tout à la fois. Or, comme bien souvent, on voit vite ce que l’on perd mais pas tout de suite ce que l’on gagne. Nous sommes à une pliure de l’histoire. Tout se passe de l’autre côté du versant qui n’est pas forcément vu par tous. C’est ce voile qui est facteur d’inquiétude pour beaucoup de gens. Cela dit, je me souviens d’une très belle conversation que j’ai eue avec Michel Serres quelques mois avant son décès ; il était beaucoup plus optimiste que moi qui le suis pourtant déjà ! Il m’a rappelé que Socrate était contre l’utilisation de l’écriture car ce dernier était convaincu que la pensée allait être accessible à tout le monde y compris à des gens à qui elle n’était pas destinée et à qui elle ne serait pas expliquée. Pour Socrate, la pensée naît de la rencontre, du dialogue ; à partir du moment où l’on ne peut pas poser de questions, on ne peut pas débattre et donc il n’y a pas de pensée. Aujourd’hui on sait comment l’écriture a contribué au progrès de l’humanité et il est impensable de la remettre en question. Cela a été également le cas avec l’invention des caractères mobiles d’imprimerie qui ont permis de généraliser l’utilisation de l’écrit longtemps réservé aux plus riches. La crainte d’alors était que les textes soient transformés… c’étaient les fake news de l’époque. Mais encore une fois, on s’en est très bien sortis. Le monde s’est transformé. Michel Serres me faisait d’ailleurs remarquer qu’avec la génération de l’écrit, l’homme a beaucoup perdu de ses capacités de mémoire. Les civilisations de l’oral sont des civilisations de la mémoire, qui connaissaient par cœur des récits entiers. Il y avait d’ailleurs une formule latine qui était assez péjorative : « Doctus cum libro », que l’on peut traduire par « est savant quand il a ses livres ». Maintenant c’est « Doctus cum Google ». Tout le monde est savant dès qu’il a accès à des bases de données. Mais ce n’est plus péjoratif.

Surgit peut-être une nouvelle crainte : celle de voir l’humanité régresser intellectuellement, voire même de perdre en intelligence. À force d’être assisté par les outils numériques, l’homme aurait-il tendance à ne plus faire d’effort ? À trop utiliser le GPS par exemple, ne perd-il pas le sens de la lecture d’une carte ? Pour autant cette vision ne suggère-t-elle pas que le côté obscur de ce que l’on perd sans considérer ce que le numérique peut offrir culturellement parlant par exemple ?

É.S. La réponse est double. C’est-à-dire que d’un côté effectivement on perd des choses, il a été prouvé que les personnes utilisant tout le temps le GPS perdent le sens de l’orientation. Donc se repèrent moins bien dans l’espace en trois dimensions. Cela change notre appréhension du monde, c’est vrai. Mais, en même temps, une certaine forme de polychronie est apparue dans notre vie sociale. Nous explorons aujourd’hui des formes d’intelligence collaboratives qui n’existaient pas il y a 50 ans. On est plus multitâches, on travaille plus facilement en réseau, on crée de l’intelligence ensemble.

En revanche, je ne suis pas du tout naïf sur le fait que certains mésusages ou usages abusifs en termes de quantité de certaines technologies, de certains médias, finissent par induire des déséquilibres. Quand le patron d’une grande plateforme de streaming dit « mon concurrent principal c’est le sommeil », c’est extrêmement inquiétant car c’est la santé des personnes qui est en danger. Cela dit, on n’a pas attendu le numérique pour cela. Le président d’une grande chaîne de télévision française affirmait il y a quelques années « vendre du temps de cerveau disponible ». Finalement, le numérique n’est venu qu’à la suite d’un fonctionnement qui existait déjà. Ce que j’observe en revanche, c’est l’accroissement de nouvelles formes de fractures numériques.

C’est-à-dire ?

É.S. Les premières fractures se sont placées entre ceux qui n’avaient pas d’ordinateur ou ne savaient pas s’en servir, ceux qui étaient dans les zones blanches, et les autres. Maintenant la fracture se situe entre ceux qui sont capables de soulever le voile et de comprendre ce qui se passe derrière. C’est là le nouvel enjeu : faire en sorte qu’il n’y ait pas qu’une minorité de gens qui connaissent le fonctionnement des outils digitaux à l’instar des réseaux sociaux. Avoir conscience que les photos de comptes d’influenceurs sont souvent retouchées et donc ne reflètent pas la réalité ; apprendre à recouper l’information, à vérifier les sources. Car pour une immense majorité, l’influence du numérique peut conduire à la déprime et à la manipulation. Est-ce vraiment cela le progrès ? Non, je ne pense pas.

Justement, comment définiriez-vous le progrès ?

É.S. Je suis persuadé que le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Célèbre allocution d’Aristote reprise comme slogan d’une compagnie de chemin de fer en son temps ! Mais je pense que c’est extrêmement vrai. Cela s’est confirmé notamment avec la pandémie. Il n’y a pas si longtemps, certains mouvements dits transhumanistes encourageaient l’investissement technologique dans l’amélioration significative de la vie d’une petite quantité de gens.

Certains se targuaient même de prendre des pilules à 1 000 dollars en espérant que cela allait rallonger leur vie. Depuis la pandémie, il est clair qu’en termes de santé, ce qui compte de manière essentielle c’est qu’il y ait des lits d’urgence pour tout le monde à l’hôpital quand il y a une épidémie. Cette situation a recentré le débat. En termes d’investissement, on est passé de chercher la pilule qui rendrait les milliardaires immortels à chercher un vaccin qui sauverait toute la planète. C’est un recentrage positif.

Cela dit, la crainte envers les vaccins n’a pas tardé à ressurgir, et cela de manière violente.

É.S. C’est vrai. Cette crainte est l’aboutissement d’une tendance que nous avions vue éclore il y a déjà quelques années. Nous avons d’ailleurs organisé un colloque il y a deux ans dont le but était de recréer la confiance dans les technologies, alors même que les gens de la Silicon Valley apparaissaient encore en couverture des magazines. Nous sentions pourtant qu’une certaine défiance était en train de naître. La vraie question c’est contre quoi et contre qui se tourne cette défiance ? Plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord, on confond parfois science et progrès et malheureusement la crise pandémique aura sans doute fait tomber le dernier bastion de la parole qui existait : celui de la parole scientifique. Cela faisait longtemps que le public mettait en doute la parole des politiques, la parole des médias, même la parole des sphères économiques, mais pas la parole scientifique. C’était une parole qui était restée pure. Et ce bastion est tombé lorsqu’on a demandé à des scientifiques de se positionner sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas encore l’information. Est-ce la faute des médias qui les ont poussés à le faire ? Est-ce la faute des scientifiques qui ont cédé à cela ? Et puis, est arrivé le moment où l’on a demandé à tout le monde de parler de tout. Or, en dehors de sa discipline, un expert manque terriblement de discipline justement. Cela a contribué à l’émergence du mouvement antivax, dans lequel beaucoup ne croient plus les scientifiques. La parole des scientifiques semble abîmée.

Il y a là un transfert d’inquiétude. Prenons l’exemple des technologies numériques. Beaucoup accusent les algorithmes des pires maux, comme s’ils étaient capables de penser et d’agir. Mais c’est ce que l’homme fait des algorithmes qui est à remettre en cause, et plus largement la manière dont il utilise toutes ces nouvelles technologies. La défiance ne serait-elle pas à replacer vis-à-vis de l’humain tout simplement ?

É.S. La défiance vis-à-vis des scientifiques c’est une défiance vis-à-vis de l’humain. Et la difficulté avec l’algorithmique notamment c’est justement de savoir ce que l’on fait avec les algorithmes. Je me souviens d’une plateforme de recrutement en ligne qui avait mis en place un algorithme pour sélectionner les CV ; les dirigeants ne voulaient pas que ce soit basé sur un critère de genre mais en même temps il fallait bien mettre des critères et parmi eux il y avait la rapidité de réponse ; or il se trouve que les hommes réagissent souvent beaucoup plus vite que les femmes quand ils reçoivent une annonce car ils y voient une opportunité immédiate et beaucoup d’entre eux se sentent tout à fait confiants pour répondre. Alors qu’une femme va s’interroger sur ses compétences, se demander si le poste est bien pour elle et donc elle ne va pas répondre tout de suite. De fait, ce critère-là a induit indirectement un biais de genre. Heureusement la plateforme s’en est aperçue et ils ont mis en place un algorithme qui vérifie que la sélection comporte un pourcentage de femmes qui correspond à celui du marché. Cet exemple prouve que l’on n’a pas toujours toutes les clés et qu’à partir du moment où l’algorithme est apprenant il y a un risque de biais.

En tout état de cause, ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est que ce sont les humains qui sont en jeu. Dans le cadre d’un recrutement, d’une entrée à l’université, dans le cadre d’un crédit pour acheter une maison, c’est notre vie qui est en jeu et c’est là qu’il faut avoir une prudence particulière. Face à cela, mon but n’est pas de rassurer les gens mais de les aider pour qu’ensemble on éclaire le chemin. Les aider à voir les vrais dangers afin de déboulonner les fausses peurs qui, par essence sont mauvaises conseillères. Ces peurs risquent de freiner certaines populations dans l’adoption des technologiques alors que d’autres ne vont pas se freiner ; ce qui, de fait, va accroître la fracture que j’évoquais. Et l’une des difficultés que l’on voit c’est que cette fracture numérique existe aussi sur le marché du travail. Prenons l’exemple des livreurs, une application leur indique le chemin à utiliser et ils n’ont pas le droit d’en dévier. Au fond, ils travaillent pour une IA. Certaines plateformes de livraison en ligne calculent aussi les temps de pauses, la rapidité des gestes et n’hésitent pas à désigner ceux qui ne sont pas très performants. Et parfois même les remercier.

On est face à l’émergence d’un prolétariat numérique. Il y a ceux qui sont enchaînés à la machine et ceux qui sont remplacés par la machine. Aujourd’hui, il existe des algorithmes qui sont capables d’établir la base de contrats ou de vérifier des comptes. Or avant de devenir expert, que l’on soit comptable ou avocat, il faut passer par la case junior. Si l’algorithme fait le travail à la place d’un débutant, comment allons-nous former des experts chevronnés ? Il faut donc reconnaître que nous avons quelques défis à relever. Notre société va devoir s’adapter et il faut s’assurer que la façon dont elle s’adapte ne met pas en danger l’humain.

Comment faire pour redonner confiance au progrès ? Quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

É.S. Human Technology Foundation, que je préside, est née de la rencontre d’un certain nombre de gens qui venaient du secteur privé technologique qui se sont aperçus que les lieux de dialogue fécond étaient quand même assez rares. Et qu’il fallait pouvoir se parler loin de la fureur, des micros, se parler calmement, penser, élaborer des solutions. Je n’ai été qu’un catalyseur de ce réseau, autour des autorités de l’Église catholique, des grandes entreprises mais aussi des start-ups, des universitaires, d’un certain nombre de représentants des régulateurs et de la société civile. Au départ, notre but était de dialoguer. Nous considérions que chacun avait un bout du puzzle, une vision propre. Et si nous voulions une vision à 360° il fallait s’asseoir autour d’une table. Dépassant le cadre d’une éthique conséquentialiste, largement répandue outre-Atlantique, nous tentons une approche plurielle, notamment fondée sur une éthique kantienne : la question n’est pas de savoir si vous ne faites de mal à personne mais de savoir si le principe de votre action est bon. Est-ce que je souhaite que tout le monde fasse ainsi ? Ne pas être néfaste ne suffit plus. Il faut un impact positif. Mais, paradoxalement, on l’atteint mieux en se focalisant non sur les conséquences mais sur les principes. C’est ce questionnement qui bouscule les choses, et qui plaît dans la Silicon Valley. Ce sont l’intention et la raison d’être qui sont questionnées. D’où l’émergence des entreprises à mission. Tout le travail qui a été fait en France avec la Loi Pacte va dans ce sens. Puis, nous nous sommes rendu compte que se parler entre nous n’allait pas suffire. Et qu’il fallait faire des études un peu plus approfondies. Nous avons alors travaillé sur la gouvernance des technologies en situation de crise. En ce moment, nous travaillons sur l’investissement responsable dans la technologie : nous souhaitons donner des métriques pour les investisseurs, des indicateurs extra-financiers pour les aider à vérifier que leurs investissements dans la technologie ont bien un impact positif.

Je suis ainsi partisan de l’autorégulation, car comme le dit l’un de nos partenaires de la Silicon Valley « les bad guys trouveront toujours un moyen de contourner la règle ». Pourtant, je suis aussi persuadé qu’il faut baliser le terrain pour éviter les débordements. Nous voulons donc également accompagner les acteurs des politiques publiques. Ils ont un rôle-clé.

Si la régulation ne suffit pas, que faut-il faire ? Avez-vous mis au point des méthodes spécifiques pour aider à redonner confiance dans le progrès ?

É.S. Il est nécessaire de mettre en place au sein des entreprises une culture de l’éthique, des bonnes pratiques. C’est déterminant. Et pour cela, nous avons créé un certain nombre d’outils. Nous avons par exemple élaboré une méthode d’évaluation éthique des technologies qui permet de vérifier l’impact d’un projet développé par une entreprise. Elle est très utile quand on aborde des technologies sensibles comme celle de la reconnaissance faciale. Cette méthode permet aux entreprises qui veulent bien faire, et il y en a un certain nombre, d’avoir les moyens de vérifier qu’elles font bien. Car l’éthique, en réalité, c’est assez complexe. Si je vous demande : « La reconnaissance faciale c’est bien ou pas bien ? » La question n’a pas de sens : l’identification des terroristes à la volée dans un aéroport, par le scan de tous les visages, n’a rien à voir avec le système d’authentification qui déverrouille votre téléphone. Ce sont deux approches très différentes. Notre méthode aide l’entreprise à se positionner au carrefour entre la technologie, le marché (le public cible qui peut être plus ou moins vulnérable) et le produit ; et l’aider à voir si ce qu’elle fait correspond bien à ses valeurs. Nous avons testé cette méthode au sein du groupe La Poste, qui a élaboré une charte éthique de l’IA et souhaite vérifier que ses projets technologiques sont en accord avec les valeurs exprimées dans ce document. La préoccupation forte était ici de s’assurer de l’adéquation entre les actions et les affirmations. Je trouve cela très sain. C’est une très belle démarche de prendre le temps de réfléchir aux principes que l’on veut appliquer. Et de se doter d’outils pour vérifier que cela ne reste pas lettre morte accrochée à un mur comme une espèce de mantra auquel on se réfère de temps en temps.

En tant qu’homme d’Église, pourquoi avoir choisi de travailler avec les entreprises ?

É.S. En fait, ce ne serait pas respectueux de travailler sur les nouvelles technologies sans dialoguer avec leurs développeurs. J’ai énormément de respect pour les dirigeants d’entreprises qui sont systématiquement stigmatisés quand quelque chose ne va pas mais à qui on ne dira pas forcément merci s’ils développent des process qui fonctionnent bien. Or, c’est un rôle difficile en ce moment. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’avoir quelques bonnes intentions et de les afficher. Maintenant beaucoup d’entreprises approfondissent leurs projets pour vérifier que tout ce qui est fait, corresponde bien à ce qui est dit ; et ça c’est extrêmement compliqué. J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui innovent et tous ceux qui entreprennent et je pense qu’il faut s’asseoir à leurs côtés pour les aider à prendre la bonne direction. Parfois il faut les éclairer, les pousser du coude et leur dire quand cela pose problème, parfois il faut juste les aider à éclairer le chemin et à trouver des solutions.

Quand le changement de prisme se formalise, ne peut-on pas considérer cela aussi comme une innovation ?

É.S. On fait preuve d’innovation chaque fois que l’on déplace l’angle de vue et là, effectivement, le fait de penser autrement y contribue. Ce qui est une forme d’innovation c’est de penser aussi des nouveaux cadres, je prêche en ce sens. Ce n’est pas seulement d’inventer de nouvelles techniques : il existe aussi une innovation sociale. Par exemple, mettre en place un nouveau cadre pour la valorisation de la donnée en Europe c’est une forme d’innovation sociétale et technologique. Et là où l’innovation devient un progrès c’est effectivement au moment où l’innovation a un impact positif sur le plus grand nombre. C’est un point extrêmement important pour nous. Au sein de la Human Technology Foundation, nous défendons la technologie au service de l’humain. Mais l’humain, cela veut dire « tous les humains » !

Votre confiance en l’humain semble d’ailleurs inébranlable. Pour autant, l’air du temps est particulièrement anxiogène. Avez-vous un regard positif sur l’avenir ? Comment voyez-vous le monde en 2050 ?

É.S. Nous sommes dans une situation de recomposition du monde aussi bien économique que sociétale, avec des nouvelles lignes de fractures, même au niveau militaire où l’on voit l’émergence de nouvelles guerres froides, donc effectivement cette situation est assez anxiogène. Par ailleurs, sur un certain nombre de sujets, nous arrivons à la fin d’un cycle. Je pense que notre démocratie connaît des difficultés. Il existe peut-être un peu le fantasme d’une démocratie directe, où l’on gouvernerait directement par la rue, où l’on se rassemblerait sur les réseaux. Le danger c’est que les fins de cycle passent souvent par des ruptures qui sont plus ou moins violentes. Ce qui m’inquiète c’est qu’elles sont souvent violentes pour les mêmes. Ceux qui sont exposés, qui sont vulnérables.

Les crises que nous traversons et que nous allons traverser – la crise pandémique en est une, la crise climatique sera beaucoup plus importante – vont surtout marquer les plus vulnérables : ceux qui ont le moins de prise sur l’évolution du monde risquent d’en pâtir le plus. La violence de certaines de ces ruptures est inquiétante, on l’a vu avec des contestations très fortes, comme celles des antivax. On voit, en France, un groupe quasiment à l’affût d’une bonne raison de descendre dans la rue. C’est inquiétant.

Ce n’est pas très optimiste…

É.S. Oui, à court terme. Mais, à long terme, je partage la vision de Michel Serres que j’évoquais. L’humain s’est toujours tiré par le haut de toutes les révolutions épistémologiques. Je vous citais les caractères d’imprimerie mais chaque fois qu’une invention a bouleversé le quotidien, la résilience et l’inventivité de l’humain ont toujours pris le dessus. J’ai une grande confiance dans l’humain pour sa capacité à trouver des nouveaux modèles et nouveaux équilibres à moyen et long terme.

Plutôt que de croire au progrès - d’ailleurs peut-on croire au progrès ? On a la foi dans une religion, mais peut-on l’avoir dans le progrès, dans la science ? - aujourd’hui l’enjeu n’est-il pas de retrouver la foi en l’être humain ?

É.S. Un certain nombre de scientifiques vous diront que la foi dans la science existe car lorsque vous êtes scientifique, vous êtes obligé de croire ce que vous disent vos confrères. Car tout le monde ne refait pas toutes les démonstrations. Et d’une discipline à l’autre, les scientifiques s’appuient aussi sur des choses qui ont été découvertes par d’autres dans des domaines qu’ils ne sont pas du tout capables de comprendre. En effet, la foi est liée à la confiance. Et à un moment, il faut avoir confiance. Or, aujourd’hui, la parole scientifique est mise à mal, donc la foi dans la science est mise à mal également. En revanche, l’humain ne se départit pas d’une forme de pensée magique, chamanique presque. Et je pense que cette pensée-là, on l’a quand même beaucoup investie dans des moyens technologiques, c’est un peu le principe du totem.

C’est-à-dire ?

É.S. Je pense aux enceintes connectées. Elles sont un peu à l’image des dieux Lares que l’on plaçait dans l’atrium pour protéger le foyer, dans la Rome antique. Aujourd’hui, elles sont dans la cuisine ou dans le salon, ce sont des petits objets qui sont censés eux aussi protéger le foyer sauf que les dieux Lares étaient des statuettes, et qu’il fallait vraiment y croire. Les auteurs de psaumes se moquaient ainsi des faux dieux : « Ils ont une bouche mais ne parlent pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas ». Mais si vous dites « Alexa, Siri ou Google, commande-moi une pizza », ils le font. Ces enceintes sont connectées au système d’alarme, aux téléphones des enfants et vous envoient un bip pour vous rassurer quand ils rentrent le soir, elles sont connectées au système de chauffage et le baissent si vous oubliez de le couper en partant. Finalement, oui, elles prennent soin du foyer. Et elles fonctionnent un peu sur le principe des dieux car elles sont aussi une porte ouverte sur la connaissance et sur l’extérieur. Quand vous leur posez une question et qu’elles vous répondent, ne peut-on pas les comparer à la voix de la Pythie ?

Tout cela est de l’ordre du totem. On les admire, les vénère, on ne sait pas bien comment elles fonctionnent et on attend d’elles une forme de protection. Le problème c’est que le totem par définition, c’est l’aliénation. Vous remettez une partie de vous-même, de votre liberté. Vous l’aurez compris, je n’en veux pas à la technologie, en revanche je m’inquiète pour l’humain. J’ai foi en Dieu et confiance dans l’humain. En tant que chrétien, je le dirais conçu à l’image de Dieu créateur ; que l’on soit inventif ce n’est pas un hasard. En même temps, j’ai bien conscience aussi que le vivant ne survit que par économie d’énergie. Le danger est donc que notre esprit cède petit à petit à cette forme de paresse qui consiste à laisser la machine choisir pour lui. L’humain assisté ne risque-t-il pas d’être un peu moins humain ? Je suis profondément persuadé que les technologies sont des productions de la société aux deux sens du génitif, c’est-à-dire que d’un côté nous les produisons, collectivement, ce sont des technologies qui ressemblent à nos sociétés, et d’un autre côté, à mesure qu’on les utilise elles nous façonnent, elles nous transforment. À un moment, est-ce que cette production fait de nous des gens plus humains, ça nous humanise ou ça nous déshumanise ? Nous sommes arrivés à une ligne de fracture, à nous de choisir la bonne direction. Il faut peut-être réinventer la façon dont on est humain à l’âge de l’intelligence artificielle.

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Éric Salobir est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley aux Éditions Buchet-Chastel, 2020.

Science et humanité: la place de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

Science et humanité: la  place  de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

(Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

Eric Salobir est président de Human Technology Foundation

Depuis quelques années, les observateurs remarquent une défiance accrue de la société civile vis-à-vis du progrès ; une certaine crainte même envers la science et les nouvelles technologies. Comment expliquer que nous en sommes arrivés là ?

Éric Salobir Ce dont on a peur, c’est de la nouveauté quand elle est disruptive, c’est-à-dire quand elle n’est pas incrémentale et que l’on voit doucement s’améliorer les choses. Or nous sommes en train de vivre un point de bascule. Depuis 20 ans, avec l’arrivée du numérique, de l’Internet et maintenant de l’intelligence artificielle, nous faisons face à ce qui est de l’ordre d’une révolution. Selon le World Economic Forum, cette phase de notre histoire s’apparente à une quatrième révolution industrielle. Selon moi, il s’agit avant tout d’une révolution épistémologique, j’entends par là que ce qui a profondément changé c’est notre rapport à la connaissance et notre rapport au monde. Cette révolution nous fait perdre et gagner des choses tout à la fois. Or, comme bien souvent, on voit vite ce que l’on perd mais pas tout de suite ce que l’on gagne. Nous sommes à une pliure de l’histoire. Tout se passe de l’autre côté du versant qui n’est pas forcément vu par tous. C’est ce voile qui est facteur d’inquiétude pour beaucoup de gens. Cela dit, je me souviens d’une très belle conversation que j’ai eue avec Michel Serres quelques mois avant son décès ; il était beaucoup plus optimiste que moi qui le suis pourtant déjà ! Il m’a rappelé que Socrate était contre l’utilisation de l’écriture car ce dernier était convaincu que la pensée allait être accessible à tout le monde y compris à des gens à qui elle n’était pas destinée et à qui elle ne serait pas expliquée. Pour Socrate, la pensée naît de la rencontre, du dialogue ; à partir du moment où l’on ne peut pas poser de questions, on ne peut pas débattre et donc il n’y a pas de pensée. Aujourd’hui on sait comment l’écriture a contribué au progrès de l’humanité et il est impensable de la remettre en question. Cela a été également le cas avec l’invention des caractères mobiles d’imprimerie qui ont permis de généraliser l’utilisation de l’écrit longtemps réservé aux plus riches. La crainte d’alors était que les textes soient transformés… c’étaient les fake news de l’époque. Mais encore une fois, on s’en est très bien sortis. Le monde s’est transformé. Michel Serres me faisait d’ailleurs remarquer qu’avec la génération de l’écrit, l’homme a beaucoup perdu de ses capacités de mémoire. Les civilisations de l’oral sont des civilisations de la mémoire, qui connaissaient par cœur des récits entiers. Il y avait d’ailleurs une formule latine qui était assez péjorative : « Doctus cum libro », que l’on peut traduire par « est savant quand il a ses livres ». Maintenant c’est « Doctus cum Google ». Tout le monde est savant dès qu’il a accès à des bases de données. Mais ce n’est plus péjoratif.

Surgit peut-être une nouvelle crainte : celle de voir l’humanité régresser intellectuellement, voire même de perdre en intelligence. À force d’être assisté par les outils numériques, l’homme aurait-il tendance à ne plus faire d’effort ? À trop utiliser le GPS par exemple, ne perd-il pas le sens de la lecture d’une carte ? Pour autant cette vision ne suggère-t-elle pas que le côté obscur de ce que l’on perd sans considérer ce que le numérique peut offrir culturellement parlant par exemple ?

É.S. La réponse est double. C’est-à-dire que d’un côté effectivement on perd des choses, il a été prouvé que les personnes utilisant tout le temps le GPS perdent le sens de l’orientation. Donc se repèrent moins bien dans l’espace en trois dimensions. Cela change notre appréhension du monde, c’est vrai. Mais, en même temps, une certaine forme de polychronie est apparue dans notre vie sociale. Nous explorons aujourd’hui des formes d’intelligence collaboratives qui n’existaient pas il y a 50 ans. On est plus multitâches, on travaille plus facilement en réseau, on crée de l’intelligence ensemble.

En revanche, je ne suis pas du tout naïf sur le fait que certains mésusages ou usages abusifs en termes de quantité de certaines technologies, de certains médias, finissent par induire des déséquilibres. Quand le patron d’une grande plateforme de streaming dit « mon concurrent principal c’est le sommeil », c’est extrêmement inquiétant car c’est la santé des personnes qui est en danger. Cela dit, on n’a pas attendu le numérique pour cela. Le président d’une grande chaîne de télévision française affirmait il y a quelques années « vendre du temps de cerveau disponible ». Finalement, le numérique n’est venu qu’à la suite d’un fonctionnement qui existait déjà. Ce que j’observe en revanche, c’est l’accroissement de nouvelles formes de fractures numériques.

C’est-à-dire ?

É.S. Les premières fractures se sont placées entre ceux qui n’avaient pas d’ordinateur ou ne savaient pas s’en servir, ceux qui étaient dans les zones blanches, et les autres. Maintenant la fracture se situe entre ceux qui sont capables de soulever le voile et de comprendre ce qui se passe derrière. C’est là le nouvel enjeu : faire en sorte qu’il n’y ait pas qu’une minorité de gens qui connaissent le fonctionnement des outils digitaux à l’instar des réseaux sociaux. Avoir conscience que les photos de comptes d’influenceurs sont souvent retouchées et donc ne reflètent pas la réalité ; apprendre à recouper l’information, à vérifier les sources. Car pour une immense majorité, l’influence du numérique peut conduire à la déprime et à la manipulation. Est-ce vraiment cela le progrès ? Non, je ne pense pas.

Justement, comment définiriez-vous le progrès ?

É.S. Je suis persuadé que le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Célèbre allocution d’Aristote reprise comme slogan d’une compagnie de chemin de fer en son temps ! Mais je pense que c’est extrêmement vrai. Cela s’est confirmé notamment avec la pandémie. Il n’y a pas si longtemps, certains mouvements dits transhumanistes encourageaient l’investissement technologique dans l’amélioration significative de la vie d’une petite quantité de gens.

Certains se targuaient même de prendre des pilules à 1 000 dollars en espérant que cela allait rallonger leur vie. Depuis la pandémie, il est clair qu’en termes de santé, ce qui compte de manière essentielle c’est qu’il y ait des lits d’urgence pour tout le monde à l’hôpital quand il y a une épidémie. Cette situation a recentré le débat. En termes d’investissement, on est passé de chercher la pilule qui rendrait les milliardaires immortels à chercher un vaccin qui sauverait toute la planète. C’est un recentrage positif.

Cela dit, la crainte envers les vaccins n’a pas tardé à ressurgir, et cela de manière violente.

É.S. C’est vrai. Cette crainte est l’aboutissement d’une tendance que nous avions vue éclore il y a déjà quelques années. Nous avons d’ailleurs organisé un colloque il y a deux ans dont le but était de recréer la confiance dans les technologies, alors même que les gens de la Silicon Valley apparaissaient encore en couverture des magazines. Nous sentions pourtant qu’une certaine défiance était en train de naître. La vraie question c’est contre quoi et contre qui se tourne cette défiance ? Plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord, on confond parfois science et progrès et malheureusement la crise pandémique aura sans doute fait tomber le dernier bastion de la parole qui existait : celui de la parole scientifique. Cela faisait longtemps que le public mettait en doute la parole des politiques, la parole des médias, même la parole des sphères économiques, mais pas la parole scientifique. C’était une parole qui était restée pure. Et ce bastion est tombé lorsqu’on a demandé à des scientifiques de se positionner sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas encore l’information. Est-ce la faute des médias qui les ont poussés à le faire ? Est-ce la faute des scientifiques qui ont cédé à cela ? Et puis, est arrivé le moment où l’on a demandé à tout le monde de parler de tout. Or, en dehors de sa discipline, un expert manque terriblement de discipline justement. Cela a contribué à l’émergence du mouvement antivax, dans lequel beaucoup ne croient plus les scientifiques. La parole des scientifiques semble abîmée.

Il y a là un transfert d’inquiétude. Prenons l’exemple des technologies numériques. Beaucoup accusent les algorithmes des pires maux, comme s’ils étaient capables de penser et d’agir. Mais c’est ce que l’homme fait des algorithmes qui est à remettre en cause, et plus largement la manière dont il utilise toutes ces nouvelles technologies. La défiance ne serait-elle pas à replacer vis-à-vis de l’humain tout simplement ?

É.S. La défiance vis-à-vis des scientifiques c’est une défiance vis-à-vis de l’humain. Et la difficulté avec l’algorithmique notamment c’est justement de savoir ce que l’on fait avec les algorithmes. Je me souviens d’une plateforme de recrutement en ligne qui avait mis en place un algorithme pour sélectionner les CV ; les dirigeants ne voulaient pas que ce soit basé sur un critère de genre mais en même temps il fallait bien mettre des critères et parmi eux il y avait la rapidité de réponse ; or il se trouve que les hommes réagissent souvent beaucoup plus vite que les femmes quand ils reçoivent une annonce car ils y voient une opportunité immédiate et beaucoup d’entre eux se sentent tout à fait confiants pour répondre. Alors qu’une femme va s’interroger sur ses compétences, se demander si le poste est bien pour elle et donc elle ne va pas répondre tout de suite. De fait, ce critère-là a induit indirectement un biais de genre. Heureusement la plateforme s’en est aperçue et ils ont mis en place un algorithme qui vérifie que la sélection comporte un pourcentage de femmes qui correspond à celui du marché. Cet exemple prouve que l’on n’a pas toujours toutes les clés et qu’à partir du moment où l’algorithme est apprenant il y a un risque de biais.

En tout état de cause, ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est que ce sont les humains qui sont en jeu. Dans le cadre d’un recrutement, d’une entrée à l’université, dans le cadre d’un crédit pour acheter une maison, c’est notre vie qui est en jeu et c’est là qu’il faut avoir une prudence particulière. Face à cela, mon but n’est pas de rassurer les gens mais de les aider pour qu’ensemble on éclaire le chemin. Les aider à voir les vrais dangers afin de déboulonner les fausses peurs qui, par essence sont mauvaises conseillères. Ces peurs risquent de freiner certaines populations dans l’adoption des technologiques alors que d’autres ne vont pas se freiner ; ce qui, de fait, va accroître la fracture que j’évoquais. Et l’une des difficultés que l’on voit c’est que cette fracture numérique existe aussi sur le marché du travail. Prenons l’exemple des livreurs, une application leur indique le chemin à utiliser et ils n’ont pas le droit d’en dévier. Au fond, ils travaillent pour une IA. Certaines plateformes de livraison en ligne calculent aussi les temps de pauses, la rapidité des gestes et n’hésitent pas à désigner ceux qui ne sont pas très performants. Et parfois même les remercier.

On est face à l’émergence d’un prolétariat numérique. Il y a ceux qui sont enchaînés à la machine et ceux qui sont remplacés par la machine. Aujourd’hui, il existe des algorithmes qui sont capables d’établir la base de contrats ou de vérifier des comptes. Or avant de devenir expert, que l’on soit comptable ou avocat, il faut passer par la case junior. Si l’algorithme fait le travail à la place d’un débutant, comment allons-nous former des experts chevronnés ? Il faut donc reconnaître que nous avons quelques défis à relever. Notre société va devoir s’adapter et il faut s’assurer que la façon dont elle s’adapte ne met pas en danger l’humain.

Comment faire pour redonner confiance au progrès ? Quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

É.S. Human Technology Foundation, que je préside, est née de la rencontre d’un certain nombre de gens qui venaient du secteur privé technologique qui se sont aperçus que les lieux de dialogue fécond étaient quand même assez rares. Et qu’il fallait pouvoir se parler loin de la fureur, des micros, se parler calmement, penser, élaborer des solutions. Je n’ai été qu’un catalyseur de ce réseau, autour des autorités de l’Église catholique, des grandes entreprises mais aussi des start-ups, des universitaires, d’un certain nombre de représentants des régulateurs et de la société civile. Au départ, notre but était de dialoguer. Nous considérions que chacun avait un bout du puzzle, une vision propre. Et si nous voulions une vision à 360° il fallait s’asseoir autour d’une table. Dépassant le cadre d’une éthique conséquentialiste, largement répandue outre-Atlantique, nous tentons une approche plurielle, notamment fondée sur une éthique kantienne : la question n’est pas de savoir si vous ne faites de mal à personne mais de savoir si le principe de votre action est bon. Est-ce que je souhaite que tout le monde fasse ainsi ? Ne pas être néfaste ne suffit plus. Il faut un impact positif. Mais, paradoxalement, on l’atteint mieux en se focalisant non sur les conséquences mais sur les principes. C’est ce questionnement qui bouscule les choses, et qui plaît dans la Silicon Valley. Ce sont l’intention et la raison d’être qui sont questionnées. D’où l’émergence des entreprises à mission. Tout le travail qui a été fait en France avec la Loi Pacte va dans ce sens. Puis, nous nous sommes rendu compte que se parler entre nous n’allait pas suffire. Et qu’il fallait faire des études un peu plus approfondies. Nous avons alors travaillé sur la gouvernance des technologies en situation de crise. En ce moment, nous travaillons sur l’investissement responsable dans la technologie : nous souhaitons donner des métriques pour les investisseurs, des indicateurs extra-financiers pour les aider à vérifier que leurs investissements dans la technologie ont bien un impact positif.

Je suis ainsi partisan de l’autorégulation, car comme le dit l’un de nos partenaires de la Silicon Valley « les bad guys trouveront toujours un moyen de contourner la règle ». Pourtant, je suis aussi persuadé qu’il faut baliser le terrain pour éviter les débordements. Nous voulons donc également accompagner les acteurs des politiques publiques. Ils ont un rôle-clé.

Si la régulation ne suffit pas, que faut-il faire ? Avez-vous mis au point des méthodes spécifiques pour aider à redonner confiance dans le progrès ?

É.S. Il est nécessaire de mettre en place au sein des entreprises une culture de l’éthique, des bonnes pratiques. C’est déterminant. Et pour cela, nous avons créé un certain nombre d’outils. Nous avons par exemple élaboré une méthode d’évaluation éthique des technologies qui permet de vérifier l’impact d’un projet développé par une entreprise. Elle est très utile quand on aborde des technologies sensibles comme celle de la reconnaissance faciale. Cette méthode permet aux entreprises qui veulent bien faire, et il y en a un certain nombre, d’avoir les moyens de vérifier qu’elles font bien. Car l’éthique, en réalité, c’est assez complexe. Si je vous demande : « La reconnaissance faciale c’est bien ou pas bien ? » La question n’a pas de sens : l’identification des terroristes à la volée dans un aéroport, par le scan de tous les visages, n’a rien à voir avec le système d’authentification qui déverrouille votre téléphone. Ce sont deux approches très différentes. Notre méthode aide l’entreprise à se positionner au carrefour entre la technologie, le marché (le public cible qui peut être plus ou moins vulnérable) et le produit ; et l’aider à voir si ce qu’elle fait correspond bien à ses valeurs. Nous avons testé cette méthode au sein du groupe La Poste, qui a élaboré une charte éthique de l’IA et souhaite vérifier que ses projets technologiques sont en accord avec les valeurs exprimées dans ce document. La préoccupation forte était ici de s’assurer de l’adéquation entre les actions et les affirmations. Je trouve cela très sain. C’est une très belle démarche de prendre le temps de réfléchir aux principes que l’on veut appliquer. Et de se doter d’outils pour vérifier que cela ne reste pas lettre morte accrochée à un mur comme une espèce de mantra auquel on se réfère de temps en temps.

En tant qu’homme d’Église, pourquoi avoir choisi de travailler avec les entreprises ?

É.S. En fait, ce ne serait pas respectueux de travailler sur les nouvelles technologies sans dialoguer avec leurs développeurs. J’ai énormément de respect pour les dirigeants d’entreprises qui sont systématiquement stigmatisés quand quelque chose ne va pas mais à qui on ne dira pas forcément merci s’ils développent des process qui fonctionnent bien. Or, c’est un rôle difficile en ce moment. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’avoir quelques bonnes intentions et de les afficher. Maintenant beaucoup d’entreprises approfondissent leurs projets pour vérifier que tout ce qui est fait, corresponde bien à ce qui est dit ; et ça c’est extrêmement compliqué. J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui innovent et tous ceux qui entreprennent et je pense qu’il faut s’asseoir à leurs côtés pour les aider à prendre la bonne direction. Parfois il faut les éclairer, les pousser du coude et leur dire quand cela pose problème, parfois il faut juste les aider à éclairer le chemin et à trouver des solutions.

Quand le changement de prisme se formalise, ne peut-on pas considérer cela aussi comme une innovation ?

É.S. On fait preuve d’innovation chaque fois que l’on déplace l’angle de vue et là, effectivement, le fait de penser autrement y contribue. Ce qui est une forme d’innovation c’est de penser aussi des nouveaux cadres, je prêche en ce sens. Ce n’est pas seulement d’inventer de nouvelles techniques : il existe aussi une innovation sociale. Par exemple, mettre en place un nouveau cadre pour la valorisation de la donnée en Europe c’est une forme d’innovation sociétale et technologique. Et là où l’innovation devient un progrès c’est effectivement au moment où l’innovation a un impact positif sur le plus grand nombre. C’est un point extrêmement important pour nous. Au sein de la Human Technology Foundation, nous défendons la technologie au service de l’humain. Mais l’humain, cela veut dire « tous les humains » !

Votre confiance en l’humain semble d’ailleurs inébranlable. Pour autant, l’air du temps est particulièrement anxiogène. Avez-vous un regard positif sur l’avenir ? Comment voyez-vous le monde en 2050 ?

É.S. Nous sommes dans une situation de recomposition du monde aussi bien économique que sociétale, avec des nouvelles lignes de fractures, même au niveau militaire où l’on voit l’émergence de nouvelles guerres froides, donc effectivement cette situation est assez anxiogène. Par ailleurs, sur un certain nombre de sujets, nous arrivons à la fin d’un cycle. Je pense que notre démocratie connaît des difficultés. Il existe peut-être un peu le fantasme d’une démocratie directe, où l’on gouvernerait directement par la rue, où l’on se rassemblerait sur les réseaux. Le danger c’est que les fins de cycle passent souvent par des ruptures qui sont plus ou moins violentes. Ce qui m’inquiète c’est qu’elles sont souvent violentes pour les mêmes. Ceux qui sont exposés, qui sont vulnérables.

Les crises que nous traversons et que nous allons traverser – la crise pandémique en est une, la crise climatique sera beaucoup plus importante – vont surtout marquer les plus vulnérables : ceux qui ont le moins de prise sur l’évolution du monde risquent d’en pâtir le plus. La violence de certaines de ces ruptures est inquiétante, on l’a vu avec des contestations très fortes, comme celles des antivax. On voit, en France, un groupe quasiment à l’affût d’une bonne raison de descendre dans la rue. C’est inquiétant.

Ce n’est pas très optimiste…

É.S. Oui, à court terme. Mais, à long terme, je partage la vision de Michel Serres que j’évoquais. L’humain s’est toujours tiré par le haut de toutes les révolutions épistémologiques. Je vous citais les caractères d’imprimerie mais chaque fois qu’une invention a bouleversé le quotidien, la résilience et l’inventivité de l’humain ont toujours pris le dessus. J’ai une grande confiance dans l’humain pour sa capacité à trouver des nouveaux modèles et nouveaux équilibres à moyen et long terme.

Plutôt que de croire au progrès - d’ailleurs peut-on croire au progrès ? On a la foi dans une religion, mais peut-on l’avoir dans le progrès, dans la science ? - aujourd’hui l’enjeu n’est-il pas de retrouver la foi en l’être humain ?

É.S. Un certain nombre de scientifiques vous diront que la foi dans la science existe car lorsque vous êtes scientifique, vous êtes obligé de croire ce que vous disent vos confrères. Car tout le monde ne refait pas toutes les démonstrations. Et d’une discipline à l’autre, les scientifiques s’appuient aussi sur des choses qui ont été découvertes par d’autres dans des domaines qu’ils ne sont pas du tout capables de comprendre. En effet, la foi est liée à la confiance. Et à un moment, il faut avoir confiance. Or, aujourd’hui, la parole scientifique est mise à mal, donc la foi dans la science est mise à mal également. En revanche, l’humain ne se départit pas d’une forme de pensée magique, chamanique presque. Et je pense que cette pensée-là, on l’a quand même beaucoup investie dans des moyens technologiques, c’est un peu le principe du totem.

C’est-à-dire ?

É.S. Je pense aux enceintes connectées. Elles sont un peu à l’image des dieux Lares que l’on plaçait dans l’atrium pour protéger le foyer, dans la Rome antique. Aujourd’hui, elles sont dans la cuisine ou dans le salon, ce sont des petits objets qui sont censés eux aussi protéger le foyer sauf que les dieux Lares étaient des statuettes, et qu’il fallait vraiment y croire. Les auteurs de psaumes se moquaient ainsi des faux dieux : « Ils ont une bouche mais ne parlent pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas ». Mais si vous dites « Alexa, Siri ou Google, commande-moi une pizza », ils le font. Ces enceintes sont connectées au système d’alarme, aux téléphones des enfants et vous envoient un bip pour vous rassurer quand ils rentrent le soir, elles sont connectées au système de chauffage et le baissent si vous oubliez de le couper en partant. Finalement, oui, elles prennent soin du foyer. Et elles fonctionnent un peu sur le principe des dieux car elles sont aussi une porte ouverte sur la connaissance et sur l’extérieur. Quand vous leur posez une question et qu’elles vous répondent, ne peut-on pas les comparer à la voix de la Pythie ?

Tout cela est de l’ordre du totem. On les admire, les vénère, on ne sait pas bien comment elles fonctionnent et on attend d’elles une forme de protection. Le problème c’est que le totem par définition, c’est l’aliénation. Vous remettez une partie de vous-même, de votre liberté. Vous l’aurez compris, je n’en veux pas à la technologie, en revanche je m’inquiète pour l’humain. J’ai foi en Dieu et confiance dans l’humain. En tant que chrétien, je le dirais conçu à l’image de Dieu créateur ; que l’on soit inventif ce n’est pas un hasard. En même temps, j’ai bien conscience aussi que le vivant ne survit que par économie d’énergie. Le danger est donc que notre esprit cède petit à petit à cette forme de paresse qui consiste à laisser la machine choisir pour lui. L’humain assisté ne risque-t-il pas d’être un peu moins humain ? Je suis profondément persuadé que les technologies sont des productions de la société aux deux sens du génitif, c’est-à-dire que d’un côté nous les produisons, collectivement, ce sont des technologies qui ressemblent à nos sociétés, et d’un autre côté, à mesure qu’on les utilise elles nous façonnent, elles nous transforment. À un moment, est-ce que cette production fait de nous des gens plus humains, ça nous humanise ou ça nous déshumanise ? Nous sommes arrivés à une ligne de fracture, à nous de choisir la bonne direction. Il faut peut-être réinventer la façon dont on est humain à l’âge de l’intelligence artificielle.

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Éric Salobir est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley aux Éditions Buchet-Chastel, 2020.

Quelle place de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

Quelle place de l’homme face à l’intelligence artificielle (Eric Salobir)

(Cet article est issu de T La Revue de La Tribune – N°7 Décembre 2021)

 

Eric Salobir est président de Human Technology Foundation

Depuis quelques années, les observateurs remarquent une défiance accrue de la société civile vis-à-vis du progrès ; une certaine crainte même envers la science et les nouvelles technologies. Comment expliquer que nous en sommes arrivés là ?

Éric Salobir Ce dont on a peur, c’est de la nouveauté quand elle est disruptive, c’est-à-dire quand elle n’est pas incrémentale et que l’on voit doucement s’améliorer les choses. Or nous sommes en train de vivre un point de bascule. Depuis 20 ans, avec l’arrivée du numérique, de l’Internet et maintenant de l’intelligence artificielle, nous faisons face à ce qui est de l’ordre d’une révolution. Selon le World Economic Forum, cette phase de notre histoire s’apparente à une quatrième révolution industrielle. Selon moi, il s’agit avant tout d’une révolution épistémologique, j’entends par là que ce qui a profondément changé c’est notre rapport à la connaissance et notre rapport au monde. Cette révolution nous fait perdre et gagner des choses tout à la fois. Or, comme bien souvent, on voit vite ce que l’on perd mais pas tout de suite ce que l’on gagne. Nous sommes à une pliure de l’histoire. Tout se passe de l’autre côté du versant qui n’est pas forcément vu par tous. C’est ce voile qui est facteur d’inquiétude pour beaucoup de gens. Cela dit, je me souviens d’une très belle conversation que j’ai eue avec Michel Serres quelques mois avant son décès ; il était beaucoup plus optimiste que moi qui le suis pourtant déjà ! Il m’a rappelé que Socrate était contre l’utilisation de l’écriture car ce dernier était convaincu que la pensée allait être accessible à tout le monde y compris à des gens à qui elle n’était pas destinée et à qui elle ne serait pas expliquée. Pour Socrate, la pensée naît de la rencontre, du dialogue ; à partir du moment où l’on ne peut pas poser de questions, on ne peut pas débattre et donc il n’y a pas de pensée. Aujourd’hui on sait comment l’écriture a contribué au progrès de l’humanité et il est impensable de la remettre en question. Cela a été également le cas avec l’invention des caractères mobiles d’imprimerie qui ont permis de généraliser l’utilisation de l’écrit longtemps réservé aux plus riches. La crainte d’alors était que les textes soient transformés… c’étaient les fake news de l’époque. Mais encore une fois, on s’en est très bien sortis. Le monde s’est transformé. Michel Serres me faisait d’ailleurs remarquer qu’avec la génération de l’écrit, l’homme a beaucoup perdu de ses capacités de mémoire. Les civilisations de l’oral sont des civilisations de la mémoire, qui connaissaient par cœur des récits entiers. Il y avait d’ailleurs une formule latine qui était assez péjorative : « Doctus cum libro », que l’on peut traduire par « est savant quand il a ses livres ». Maintenant c’est « Doctus cum Google ». Tout le monde est savant dès qu’il a accès à des bases de données. Mais ce n’est plus péjoratif.

Surgit peut-être une nouvelle crainte : celle de voir l’humanité régresser intellectuellement, voire même de perdre en intelligence. À force d’être assisté par les outils numériques, l’homme aurait-il tendance à ne plus faire d’effort ? À trop utiliser le GPS par exemple, ne perd-il pas le sens de la lecture d’une carte ? Pour autant cette vision ne suggère-t-elle pas que le côté obscur de ce que l’on perd sans considérer ce que le numérique peut offrir culturellement parlant par exemple ?

É.S. La réponse est double. C’est-à-dire que d’un côté effectivement on perd des choses, il a été prouvé que les personnes utilisant tout le temps le GPS perdent le sens de l’orientation. Donc se repèrent moins bien dans l’espace en trois dimensions. Cela change notre appréhension du monde, c’est vrai. Mais, en même temps, une certaine forme de polychronie est apparue dans notre vie sociale. Nous explorons aujourd’hui des formes d’intelligence collaboratives qui n’existaient pas il y a 50 ans. On est plus multitâches, on travaille plus facilement en réseau, on crée de l’intelligence ensemble.

En revanche, je ne suis pas du tout naïf sur le fait que certains mésusages ou usages abusifs en termes de quantité de certaines technologies, de certains médias, finissent par induire des déséquilibres. Quand le patron d’une grande plateforme de streaming dit « mon concurrent principal c’est le sommeil », c’est extrêmement inquiétant car c’est la santé des personnes qui est en danger. Cela dit, on n’a pas attendu le numérique pour cela. Le président d’une grande chaîne de télévision française affirmait il y a quelques années « vendre du temps de cerveau disponible ». Finalement, le numérique n’est venu qu’à la suite d’un fonctionnement qui existait déjà. Ce que j’observe en revanche, c’est l’accroissement de nouvelles formes de fractures numériques.

C’est-à-dire ?

É.S. Les premières fractures se sont placées entre ceux qui n’avaient pas d’ordinateur ou ne savaient pas s’en servir, ceux qui étaient dans les zones blanches, et les autres. Maintenant la fracture se situe entre ceux qui sont capables de soulever le voile et de comprendre ce qui se passe derrière. C’est là le nouvel enjeu : faire en sorte qu’il n’y ait pas qu’une minorité de gens qui connaissent le fonctionnement des outils digitaux à l’instar des réseaux sociaux. Avoir conscience que les photos de comptes d’influenceurs sont souvent retouchées et donc ne reflètent pas la réalité ; apprendre à recouper l’information, à vérifier les sources. Car pour une immense majorité, l’influence du numérique peut conduire à la déprime et à la manipulation. Est-ce vraiment cela le progrès ? Non, je ne pense pas.

Justement, comment définiriez-vous le progrès ?

É.S. Je suis persuadé que le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Célèbre allocution d’Aristote reprise comme slogan d’une compagnie de chemin de fer en son temps ! Mais je pense que c’est extrêmement vrai. Cela s’est confirmé notamment avec la pandémie. Il n’y a pas si longtemps, certains mouvements dits transhumanistes encourageaient l’investissement technologique dans l’amélioration significative de la vie d’une petite quantité de gens.

Certains se targuaient même de prendre des pilules à 1 000 dollars en espérant que cela allait rallonger leur vie. Depuis la pandémie, il est clair qu’en termes de santé, ce qui compte de manière essentielle c’est qu’il y ait des lits d’urgence pour tout le monde à l’hôpital quand il y a une épidémie. Cette situation a recentré le débat. En termes d’investissement, on est passé de chercher la pilule qui rendrait les milliardaires immortels à chercher un vaccin qui sauverait toute la planète. C’est un recentrage positif.

Cela dit, la crainte envers les vaccins n’a pas tardé à ressurgir, et cela de manière violente.

É.S. C’est vrai. Cette crainte est l’aboutissement d’une tendance que nous avions vue éclore il y a déjà quelques années. Nous avons d’ailleurs organisé un colloque il y a deux ans dont le but était de recréer la confiance dans les technologies, alors même que les gens de la Silicon Valley apparaissaient encore en couverture des magazines. Nous sentions pourtant qu’une certaine défiance était en train de naître. La vraie question c’est contre quoi et contre qui se tourne cette défiance ? Plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord, on confond parfois science et progrès et malheureusement la crise pandémique aura sans doute fait tomber le dernier bastion de la parole qui existait : celui de la parole scientifique. Cela faisait longtemps que le public mettait en doute la parole des politiques, la parole des médias, même la parole des sphères économiques, mais pas la parole scientifique. C’était une parole qui était restée pure. Et ce bastion est tombé lorsqu’on a demandé à des scientifiques de se positionner sur des sujets sur lesquels ils n’avaient pas encore l’information. Est-ce la faute des médias qui les ont poussés à le faire ? Est-ce la faute des scientifiques qui ont cédé à cela ? Et puis, est arrivé le moment où l’on a demandé à tout le monde de parler de tout. Or, en dehors de sa discipline, un expert manque terriblement de discipline justement. Cela a contribué à l’émergence du mouvement antivax, dans lequel beaucoup ne croient plus les scientifiques. La parole des scientifiques semble abîmée.

Il y a là un transfert d’inquiétude. Prenons l’exemple des technologies numériques. Beaucoup accusent les algorithmes des pires maux, comme s’ils étaient capables de penser et d’agir. Mais c’est ce que l’homme fait des algorithmes qui est à remettre en cause, et plus largement la manière dont il utilise toutes ces nouvelles technologies. La défiance ne serait-elle pas à replacer vis-à-vis de l’humain tout simplement ?

É.S. La défiance vis-à-vis des scientifiques c’est une défiance vis-à-vis de l’humain. Et la difficulté avec l’algorithmique notamment c’est justement de savoir ce que l’on fait avec les algorithmes. Je me souviens d’une plateforme de recrutement en ligne qui avait mis en place un algorithme pour sélectionner les CV ; les dirigeants ne voulaient pas que ce soit basé sur un critère de genre mais en même temps il fallait bien mettre des critères et parmi eux il y avait la rapidité de réponse ; or il se trouve que les hommes réagissent souvent beaucoup plus vite que les femmes quand ils reçoivent une annonce car ils y voient une opportunité immédiate et beaucoup d’entre eux se sentent tout à fait confiants pour répondre. Alors qu’une femme va s’interroger sur ses compétences, se demander si le poste est bien pour elle et donc elle ne va pas répondre tout de suite. De fait, ce critère-là a induit indirectement un biais de genre. Heureusement la plateforme s’en est aperçue et ils ont mis en place un algorithme qui vérifie que la sélection comporte un pourcentage de femmes qui correspond à celui du marché. Cet exemple prouve que l’on n’a pas toujours toutes les clés et qu’à partir du moment où l’algorithme est apprenant il y a un risque de biais.

En tout état de cause, ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est que ce sont les humains qui sont en jeu. Dans le cadre d’un recrutement, d’une entrée à l’université, dans le cadre d’un crédit pour acheter une maison, c’est notre vie qui est en jeu et c’est là qu’il faut avoir une prudence particulière. Face à cela, mon but n’est pas de rassurer les gens mais de les aider pour qu’ensemble on éclaire le chemin. Les aider à voir les vrais dangers afin de déboulonner les fausses peurs qui, par essence sont mauvaises conseillères. Ces peurs risquent de freiner certaines populations dans l’adoption des technologiques alors que d’autres ne vont pas se freiner ; ce qui, de fait, va accroître la fracture que j’évoquais. Et l’une des difficultés que l’on voit c’est que cette fracture numérique existe aussi sur le marché du travail. Prenons l’exemple des livreurs, une application leur indique le chemin à utiliser et ils n’ont pas le droit d’en dévier. Au fond, ils travaillent pour une IA. Certaines plateformes de livraison en ligne calculent aussi les temps de pauses, la rapidité des gestes et n’hésitent pas à désigner ceux qui ne sont pas très performants. Et parfois même les remercier.

On est face à l’émergence d’un prolétariat numérique. Il y a ceux qui sont enchaînés à la machine et ceux qui sont remplacés par la machine. Aujourd’hui, il existe des algorithmes qui sont capables d’établir la base de contrats ou de vérifier des comptes. Or avant de devenir expert, que l’on soit comptable ou avocat, il faut passer par la case junior. Si l’algorithme fait le travail à la place d’un débutant, comment allons-nous former des experts chevronnés ? Il faut donc reconnaître que nous avons quelques défis à relever. Notre société va devoir s’adapter et il faut s’assurer que la façon dont elle s’adapte ne met pas en danger l’humain.

Comment faire pour redonner confiance au progrès ? Quelles actions avez-vous mises en œuvre ?

É.S. Human Technology Foundation, que je préside, est née de la rencontre d’un certain nombre de gens qui venaient du secteur privé technologique qui se sont aperçus que les lieux de dialogue fécond étaient quand même assez rares. Et qu’il fallait pouvoir se parler loin de la fureur, des micros, se parler calmement, penser, élaborer des solutions. Je n’ai été qu’un catalyseur de ce réseau, autour des autorités de l’Église catholique, des grandes entreprises mais aussi des start-ups, des universitaires, d’un certain nombre de représentants des régulateurs et de la société civile. Au départ, notre but était de dialoguer. Nous considérions que chacun avait un bout du puzzle, une vision propre. Et si nous voulions une vision à 360° il fallait s’asseoir autour d’une table. Dépassant le cadre d’une éthique conséquentialiste, largement répandue outre-Atlantique, nous tentons une approche plurielle, notamment fondée sur une éthique kantienne : la question n’est pas de savoir si vous ne faites de mal à personne mais de savoir si le principe de votre action est bon. Est-ce que je souhaite que tout le monde fasse ainsi ? Ne pas être néfaste ne suffit plus. Il faut un impact positif. Mais, paradoxalement, on l’atteint mieux en se focalisant non sur les conséquences mais sur les principes. C’est ce questionnement qui bouscule les choses, et qui plaît dans la Silicon Valley. Ce sont l’intention et la raison d’être qui sont questionnées. D’où l’émergence des entreprises à mission. Tout le travail qui a été fait en France avec la Loi Pacte va dans ce sens. Puis, nous nous sommes rendu compte que se parler entre nous n’allait pas suffire. Et qu’il fallait faire des études un peu plus approfondies. Nous avons alors travaillé sur la gouvernance des technologies en situation de crise. En ce moment, nous travaillons sur l’investissement responsable dans la technologie : nous souhaitons donner des métriques pour les investisseurs, des indicateurs extra-financiers pour les aider à vérifier que leurs investissements dans la technologie ont bien un impact positif.

Je suis ainsi partisan de l’autorégulation, car comme le dit l’un de nos partenaires de la Silicon Valley « les bad guys trouveront toujours un moyen de contourner la règle ». Pourtant, je suis aussi persuadé qu’il faut baliser le terrain pour éviter les débordements. Nous voulons donc également accompagner les acteurs des politiques publiques. Ils ont un rôle-clé.

Si la régulation ne suffit pas, que faut-il faire ? Avez-vous mis au point des méthodes spécifiques pour aider à redonner confiance dans le progrès ?

É.S. Il est nécessaire de mettre en place au sein des entreprises une culture de l’éthique, des bonnes pratiques. C’est déterminant. Et pour cela, nous avons créé un certain nombre d’outils. Nous avons par exemple élaboré une méthode d’évaluation éthique des technologies qui permet de vérifier l’impact d’un projet développé par une entreprise. Elle est très utile quand on aborde des technologies sensibles comme celle de la reconnaissance faciale. Cette méthode permet aux entreprises qui veulent bien faire, et il y en a un certain nombre, d’avoir les moyens de vérifier qu’elles font bien. Car l’éthique, en réalité, c’est assez complexe. Si je vous demande : « La reconnaissance faciale c’est bien ou pas bien ? » La question n’a pas de sens : l’identification des terroristes à la volée dans un aéroport, par le scan de tous les visages, n’a rien à voir avec le système d’authentification qui déverrouille votre téléphone. Ce sont deux approches très différentes. Notre méthode aide l’entreprise à se positionner au carrefour entre la technologie, le marché (le public cible qui peut être plus ou moins vulnérable) et le produit ; et l’aider à voir si ce qu’elle fait correspond bien à ses valeurs. Nous avons testé cette méthode au sein du groupe La Poste, qui a élaboré une charte éthique de l’IA et souhaite vérifier que ses projets technologiques sont en accord avec les valeurs exprimées dans ce document. La préoccupation forte était ici de s’assurer de l’adéquation entre les actions et les affirmations. Je trouve cela très sain. C’est une très belle démarche de prendre le temps de réfléchir aux principes que l’on veut appliquer. Et de se doter d’outils pour vérifier que cela ne reste pas lettre morte accrochée à un mur comme une espèce de mantra auquel on se réfère de temps en temps.

En tant qu’homme d’Église, pourquoi avoir choisi de travailler avec les entreprises ?

É.S. En fait, ce ne serait pas respectueux de travailler sur les nouvelles technologies sans dialoguer avec leurs développeurs. J’ai énormément de respect pour les dirigeants d’entreprises qui sont systématiquement stigmatisés quand quelque chose ne va pas mais à qui on ne dira pas forcément merci s’ils développent des process qui fonctionnent bien. Or, c’est un rôle difficile en ce moment. Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’avoir quelques bonnes intentions et de les afficher. Maintenant beaucoup d’entreprises approfondissent leurs projets pour vérifier que tout ce qui est fait, corresponde bien à ce qui est dit ; et ça c’est extrêmement compliqué. J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui innovent et tous ceux qui entreprennent et je pense qu’il faut s’asseoir à leurs côtés pour les aider à prendre la bonne direction. Parfois il faut les éclairer, les pousser du coude et leur dire quand cela pose problème, parfois il faut juste les aider à éclairer le chemin et à trouver des solutions.

Quand le changement de prisme se formalise, ne peut-on pas considérer cela aussi comme une innovation ?

É.S. On fait preuve d’innovation chaque fois que l’on déplace l’angle de vue et là, effectivement, le fait de penser autrement y contribue. Ce qui est une forme d’innovation c’est de penser aussi des nouveaux cadres, je prêche en ce sens. Ce n’est pas seulement d’inventer de nouvelles techniques : il existe aussi une innovation sociale. Par exemple, mettre en place un nouveau cadre pour la valorisation de la donnée en Europe c’est une forme d’innovation sociétale et technologique. Et là où l’innovation devient un progrès c’est effectivement au moment où l’innovation a un impact positif sur le plus grand nombre. C’est un point extrêmement important pour nous. Au sein de la Human Technology Foundation, nous défendons la technologie au service de l’humain. Mais l’humain, cela veut dire « tous les humains » !

Votre confiance en l’humain semble d’ailleurs inébranlable. Pour autant, l’air du temps est particulièrement anxiogène. Avez-vous un regard positif sur l’avenir ? Comment voyez-vous le monde en 2050 ?

É.S. Nous sommes dans une situation de recomposition du monde aussi bien économique que sociétale, avec des nouvelles lignes de fractures, même au niveau militaire où l’on voit l’émergence de nouvelles guerres froides, donc effectivement cette situation est assez anxiogène. Par ailleurs, sur un certain nombre de sujets, nous arrivons à la fin d’un cycle. Je pense que notre démocratie connaît des difficultés. Il existe peut-être un peu le fantasme d’une démocratie directe, où l’on gouvernerait directement par la rue, où l’on se rassemblerait sur les réseaux. Le danger c’est que les fins de cycle passent souvent par des ruptures qui sont plus ou moins violentes. Ce qui m’inquiète c’est qu’elles sont souvent violentes pour les mêmes. Ceux qui sont exposés, qui sont vulnérables.

Les crises que nous traversons et que nous allons traverser – la crise pandémique en est une, la crise climatique sera beaucoup plus importante – vont surtout marquer les plus vulnérables : ceux qui ont le moins de prise sur l’évolution du monde risquent d’en pâtir le plus. La violence de certaines de ces ruptures est inquiétante, on l’a vu avec des contestations très fortes, comme celles des antivax. On voit, en France, un groupe quasiment à l’affût d’une bonne raison de descendre dans la rue. C’est inquiétant.

Ce n’est pas très optimiste…

É.S. Oui, à court terme. Mais, à long terme, je partage la vision de Michel Serres que j’évoquais. L’humain s’est toujours tiré par le haut de toutes les révolutions épistémologiques. Je vous citais les caractères d’imprimerie mais chaque fois qu’une invention a bouleversé le quotidien, la résilience et l’inventivité de l’humain ont toujours pris le dessus. J’ai une grande confiance dans l’humain pour sa capacité à trouver des nouveaux modèles et nouveaux équilibres à moyen et long terme.

Plutôt que de croire au progrès - d’ailleurs peut-on croire au progrès ? On a la foi dans une religion, mais peut-on l’avoir dans le progrès, dans la science ? - aujourd’hui l’enjeu n’est-il pas de retrouver la foi en l’être humain ?

É.S. Un certain nombre de scientifiques vous diront que la foi dans la science existe car lorsque vous êtes scientifique, vous êtes obligé de croire ce que vous disent vos confrères. Car tout le monde ne refait pas toutes les démonstrations. Et d’une discipline à l’autre, les scientifiques s’appuient aussi sur des choses qui ont été découvertes par d’autres dans des domaines qu’ils ne sont pas du tout capables de comprendre. En effet, la foi est liée à la confiance. Et à un moment, il faut avoir confiance. Or, aujourd’hui, la parole scientifique est mise à mal, donc la foi dans la science est mise à mal également. En revanche, l’humain ne se départit pas d’une forme de pensée magique, chamanique presque. Et je pense que cette pensée-là, on l’a quand même beaucoup investie dans des moyens technologiques, c’est un peu le principe du totem.

C’est-à-dire ?

É.S. Je pense aux enceintes connectées. Elles sont un peu à l’image des dieux Lares que l’on plaçait dans l’atrium pour protéger le foyer, dans la Rome antique. Aujourd’hui, elles sont dans la cuisine ou dans le salon, ce sont des petits objets qui sont censés eux aussi protéger le foyer sauf que les dieux Lares étaient des statuettes, et qu’il fallait vraiment y croire. Les auteurs de psaumes se moquaient ainsi des faux dieux : « Ils ont une bouche mais ne parlent pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas ». Mais si vous dites « Alexa, Siri ou Google, commande-moi une pizza », ils le font. Ces enceintes sont connectées au système d’alarme, aux téléphones des enfants et vous envoient un bip pour vous rassurer quand ils rentrent le soir, elles sont connectées au système de chauffage et le baissent si vous oubliez de le couper en partant. Finalement, oui, elles prennent soin du foyer. Et elles fonctionnent un peu sur le principe des dieux car elles sont aussi une porte ouverte sur la connaissance et sur l’extérieur. Quand vous leur posez une question et qu’elles vous répondent, ne peut-on pas les comparer à la voix de la Pythie ?

Tout cela est de l’ordre du totem. On les admire, les vénère, on ne sait pas bien comment elles fonctionnent et on attend d’elles une forme de protection. Le problème c’est que le totem par définition, c’est l’aliénation. Vous remettez une partie de vous-même, de votre liberté. Vous l’aurez compris, je n’en veux pas à la technologie, en revanche je m’inquiète pour l’humain. J’ai foi en Dieu et confiance dans l’humain. En tant que chrétien, je le dirais conçu à l’image de Dieu créateur ; que l’on soit inventif ce n’est pas un hasard. En même temps, j’ai bien conscience aussi que le vivant ne survit que par économie d’énergie. Le danger est donc que notre esprit cède petit à petit à cette forme de paresse qui consiste à laisser la machine choisir pour lui. L’humain assisté ne risque-t-il pas d’être un peu moins humain ? Je suis profondément persuadé que les technologies sont des productions de la société aux deux sens du génitif, c’est-à-dire que d’un côté nous les produisons, collectivement, ce sont des technologies qui ressemblent à nos sociétés, et d’un autre côté, à mesure qu’on les utilise elles nous façonnent, elles nous transforment. À un moment, est-ce que cette production fait de nous des gens plus humains, ça nous humanise ou ça nous déshumanise ? Nous sommes arrivés à une ligne de fracture, à nous de choisir la bonne direction. Il faut peut-être réinventer la façon dont on est humain à l’âge de l’intelligence artificielle.

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Éric Salobir est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley aux Éditions Buchet-Chastel, 2020.

Environnement- JO Pékin 2022 : uniquement de la neige artificielle

Environnement- JO Pékin 2022 : uniquement de la neige artificielle

 

Décidément les JO d’hiver de Pékin en 2022 sont frappés de malédiction. Il y a évidemment toujours l’environnement démocratique particulièrement désastreux et les atteintes y compris violentes aux libertés individuelles et collectives.

Du coup plusieurs délégations seront absentes.

Il y a aussi un environnement sanitaire assez trouble puisqu’on ne connaît pas exactement où la Chine en est avec le variant omicron. On sait seulement que des villes entières ont été confinées.

Enfin sur le plan environnemental c’est purement catastrophique puisque la totalité de la neige qui recouvrira les pistes sera artificielle et va donc exiger une consommation d’énergie considérable .

À quelques jours de l’ouverture des JO, les montagnes restent donc désespérément brunes, et simplement zébrées par des lignes blanches, pistes où se dérouleront les épreuves durant la quinzaine. Et les chances de voir une pellicule immaculée recouvrir ces espaces mécanisées (inaugurés en 2019) sont quasiment nuls même si quelques chutes sont annoncées dimanche dans cette région enveloppée dans un froid glacial.

L’intelligence artificielle : Pour une utilisation sobre

L’intelligence artificielle : Pour une utilisation sobre

Loin de tous les fantasmes qu’elle charrie, Guy Mamou-Mani, coprésident d’Open, entreprise de services du numérique, plaide pour une utilisation sobre et responsable de l’intelligence artificielle, et plus largement des outils digitaux. ( la Tribune)

 

De quoi parle-t-on lorsque l’on parle d’intelligence artificielle ?

Guy Mamou-Mani : En préambule, il est nécessaire de revenir sur la révolution numérique que nous sommes en train de vivre. Tous les secteurs, toutes les entreprises, tous les métiers, tous les individus sont concernés par cette dernière. Elle va transformer en profondeur, d’une part la vie de chaque citoyen, et de l’autre le business model des organisations. Il faut donc se préparer à cette révolution numérique dont l’un des outils majeurs est l’intelligence artificielle (IA) qui draine énormément de fantasmes. A ce sujet, on peut schématiquement parler de deux niveaux. Il y a, tout d’abord, ce que je nomme l’IA réaliste, basée sur la connaissance de la data et qui va démontrer toute son utilité. Appliquée, par exemple, à la médecine, l’IA va pouvoir faire preuve d’une lisibilité 1 000 fois supérieure à celle de l’humain grâce à l’acquisition d’expérience basée sur la lecture d’un très grand nombre de radios. Non pour remplacer le radiologue, mais bien pour augmenter ses compétences. Et cela est vrai pour tous les métiers.

Qu’en est-il du second niveau ?

Guy Mamou-Mani : Il s’agit de l’IA forte. Elle consiste à imaginer que l’ordinateur va pouvoir devenir autonome et prendre des décisions par lui-même. Le fameux ordinateur HAL du film de Stanley Kubrick, 2001 l’Odyssée de l’Espace, en est une illustration possible. Pour ma part, je pense que cela relève de la science-fiction. Nous n’en sommes pas à ce niveau, et je ne sais pas si l’on y parviendra. Il ne sert donc à rien d’agiter certaines peurs. Aujourd’hui, l’IA qui nous concerne est celle de premier niveau. C’est à partir de celle-ci qu’il convient de raisonner.

L’IA, même de premier niveau, pose toutefois un certain nombre de questions d’ordre éthique. Comment justifier d’une décision prise par une IA ?

Guy Mamou-Mani : C’est effectivement un point crucial. Ma réponse est claire : dans aucun cas, on ne devra laisser l’IA prendre de décisions. C’est à l’homme, aux chefs d’entreprises, aux managers, de prendre une décision en fonction des éléments donnés par l’IA. Au cœur du sujet, se trouve la problématique suivante : l’homme va-t-il rester maître de la décision par rapport à la technologie ou va-t-il la subir ? C’est pourquoi, l’éducation et la formation vont jouer un rôle essentiel pour que nous restions maîtres de ces technologies, via une utilisation sobre responsable de la donnée, et plus largement du numérique. Chez Open, ces réflexions font partie du quotidien du groupe.

On reproche également à l’IA de reproduire les biais humains…

Guy Mamou-Mani : Les algorithmes qui forment la base de l’IA sont élaborés par l’homme. La possibilité existe donc que les biais que nous connaissons soient reproduits par l’IA. Pour passer cet écueil, il existe plusieurs types de réponses. Par exemple, pour lutter contre la misogynie, il faut encourager les femmes à investir le secteur informatique pour devenir des actrices de l’IA. Aujourd’hui, elles ne représentent que 10 à 15 % des personnes qui travaillent dans ce domaine. Il faut faire en sorte que cette proportion augmente pour créer une rupture. Par ailleurs, de la même manière que pour la biologie, il est très important de créer des comités d’éthique qui vont poser un certain nombre de règles. A nous de nous engager pour construire le futur et non pas le subir.

Guy Mamou-Mani est l’auteur de l’ouvrage « L’apocalypse numérique n’aura pas lieu » (Editions de l’Observatoire).

Pas d’intelligence artificielle sans dimension humaine (David Lacombled)

Pas d’intelligence artificielle sans dimension humaine (David Lacombled)

 

Dans un papier de l‘Opinion, David Lacombled observe que le concept d’intelligence artificielle ne saurait convaincre l’opinion si l’on ne fait pas le lien avec la dimension humaine qui doit demeurer. La vérité sans doute puisque si l’intelligence artificielle permet d’énormes gains de productivité dans un secteur donné, elle permet parallèlement en amont et en aval la création de nombre d’activités connexes.

Un seul exemple qui contredit la thèse de l’intérêt du tout  technologique : la suppression du support papier. En réalité, les flux d’informations sont majoritairement gérés désormais par voie numérique mais il y a autant et même davantage de papier au bout de la chaîne qui supporte les frais d’édition. Par ailleurs évidemment l’intelligence artificielle n’a  intérêt que si elle sert le progrès humain.

L’intelligence artificielle (IA) ne fera pas tout affirme David Lacombled. Promettre ou craindre le grand remplacement, ici des humains par la machine , ne peut que renforcer défiance et méfiance face à la technologie, en accentuant les divisions entre les individus. Les promesses mirifiques ouvrent la voie au désenchantement. La technique et l’économie doivent rester une science en veillant à ne pas revêtir des attributs de la fiction.

L’IA, un vocable polymorphe souvent préféré à celui plus effrayant encore d’automatisation, est par nature machinale, là où l’intelligence humaine est instinctive et créative. C’est à cela que l’on reconnaît des êtres capables de lier des éléments qui n’avaient de prime abord rien à voir entre eux. Pour preuve, les humains savent parfaitement se jouer de la machine et ne se privent pas de la contourner. Les militants anti-vaccins savent, par exemple, parfaitement passer sous les radars de modération et de détection automatique des réseaux sociaux, en faisant sans cesse évoluer leur langage. Ainsi, «(ovid Va((ine» (sic) ne sera pas détecté tant qu’il n’aura pas été saisi dans une base de données, vaste dictionnaire du Web… par un humain.

La régulation de l’intelligence artificielle par l’Unesco

La régulation de l’intelligence artificielle (par l’Unesco)

 

L’Unesco a annoncé jeudi 25 novembre avoir adopté un premier texte mondial sur l’éthique de l’intelligence artificielle. 

 

Dans son rapport du printemps 2019, un  groupe d’experts de haut niveau de la Commission européenne notait que : « Dès qu’un système d’IA a une incidence importante sur la vie des personnes, il devrait être possible d’exiger une explication appropriée du processus de décision. »

Absence de sens commun. Performants pour des tâches simples et répétitives, les systèmes d’IA n’ont en revanche aucune compréhension du monde qui les entoure, ou du contexte dans lequel ils opèrent. Cela entraîne, par exemple, des erreurs de traduction cocasses (pour s’en assurer, il suffit de tester la phrase « mon avocat est immangeable » sur Google Traduction).

Mais cela peut aussi engendrer de graves dérives : après les attentats de Londres en juin 2017, l’algorithme de tarification dynamique d’Uber avait commencé par doubler le tarif des courses dans la zone concernée pour répondre à l’afflux de demandes.

Une solution à cette absence de sens commun peut être de mettre des humains « dans la boucle » des décisions, mais ce n’est pas toujours possible. Une autre approche consiste à définir des seuils de confiance, au-delà desquels une validation de la décision deviendrait obligatoire.

Certification impossible. Pour certaines applications, notamment dans les systèmes critiques (transport aérien, par exemple), les logiciels sont aujourd’hui certifiés, c’est-à-dire que leur fiabilité est mesurée et garantie. L’informatique classique, basée sur des programmes et des règles, le permet. En revanche, ce n’est pas encore possible avec les outils d’intelligence artificielle, dont les résultats varient en fonction des données qui servent à les entraîner. Aujourd’hui, aucun pilote automatique d’avion ne repose sur des outils d’intelligence artificielle et on imagine mal que les voitures autonomes soient autorisées à grande échelle sans aucune certification.

Dans leur rapport de 2019, les experts de l’Union européenne appelaient de leurs voeux la mise en place de ces certifications, qui « appliqueraient des normes définies pour différents domaines d’application et techniques d’IA, dûment alignées sur les normes industrielles et sociétales des différents contextes. »

« Les technologies de l’IA peuvent rendre de grands services à l’humanité » et « tous les pays peuvent en bénéficier », mais  »elles soulèvent également des préoccupations éthiques de fond », souligne dès son préambule la recommandation de 28 pages, ratifiée par les 193 Etats-membres de l’Unesco.

Fruit d’un travail ayant démarré en 2018, la recommandation de l’Unesco met en avant des valeurs – « respect, protection et promotion des droits de l’homme », « diversité et inclusion », promotion de  »sociétés pacifiques » et de l’environnement – que les Etats-membres s’engagent à respecter.

Elle liste également des actions que les signataires devront réaliser, notamment la mise en place d’un outil législatif pour encadrer et surveiller les IA,  »assurer une sécurité totale pour les données personnelles et sensibles » ou encore éduquer les masses à leur sujet.

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

 

Dans un papier de l‘Opinion, David Lacombled observe que le concept d’intelligence artificielle ne saurait convaincre l’opinion si l’on ne fait pas le lien avec la dimension humaine qui doit demeurer. La vérité sans doute puisque si l’intelligence artificielle permet d’énormes gains de productivité dans un secteur donné, elle permet parallèlement en amont et en aval la création de nombre d’activités connexes.

Un seul exemple qui contredit la thèse de l’intérêt du tout  technologique : la suppression du support papier. En réalité, les flux d’informations sont majoritairement gérés désormais par voie numérique mais il y a autant et même davantage de papier au bout de la chaîne qui supporte les frais d’édition. Par ailleurs évidemment l’intelligence artificielle n’a  intérêt que si elle sert le progrès humain.

L’intelligence artificielle (IA) ne fera pas tout affirme David Lacombled. Promettre ou craindre le grand remplacement, ici des humains par la machine , ne peut que renforcer défiance et méfiance face à la technologie, en accentuant les divisions entre les individus. Les promesses mirifiques ouvrent la voie au désenchantement. La technique et l’économie doivent rester une science en veillant à ne pas revêtir des attributs de la fiction.

L’IA, un vocable polymorphe souvent préféré à celui plus effrayant encore d’automatisation, est par nature machinale, là où l’intelligence humaine est instinctive et créative. C’est à cela que l’on reconnaît des êtres capables de lier des éléments qui n’avaient de prime abord rien à voir entre eux. Pour preuve, les humains savent parfaitement se jouer de la machine et ne se privent pas de la contourner. Les militants anti-vaccins savent, par exemple, parfaitement passer sous les radars de modération et de détection automatique des réseaux sociaux, en faisant sans cesse évoluer leur langage. Ainsi, «(ovid Va((ine» (sic) ne sera pas détecté tant qu’il n’aura pas été saisi dans une base de données, vaste dictionnaire du Web… par un humain.

 

«Pas d’IA sans humain». (David Lacombled)

«Pas d’intelligence artificielle sans humain». (David Lacombled)

 

Dans un papier de l‘Opinion, David Lacombled observe que le concept d’intelligence artificielle ne saurait convaincre l’opinion si l’on ne fait pas le lien avec la dimension humaine qui doit demeurer. La vérité sans doute puisque si l’intelligence artificielle permet d’énormes gains de productivité dans un secteur donné, elle permet parallèlement en amont et en aval la création de nombre d’activités connexes.

Un seul exemple qui contredit la thèse de l’intérêt du tout  technologique : la suppression du support papier. En réalité, les flux d’informations sont majoritairement gérés désormais par voie numérique mais il y a autant et même davantage de papier au bout de la chaîne qui supporte les frais d’édition. Par ailleurs évidemment l’intelligence artificielle n’a  intérêt que si elle sert le progrès humain.

L’intelligence artificielle (IA) ne fera pas tout affirme David Lacombled. Promettre ou craindre le grand remplacement, ici des humains par la machine , ne peut que renforcer défiance et méfiance face à la technologie, en accentuant les divisions entre les individus. Les promesses mirifiques ouvrent la voie au désenchantement. La technique et l’économie doivent rester une science en veillant à ne pas revêtir des attributs de la fiction.

L’IA, un vocable polymorphe souvent préféré à celui plus effrayant encore d’automatisation, est par nature machinale, là où l’intelligence humaine est instinctive et créative. C’est à cela que l’on reconnaît des êtres capables de lier des éléments qui n’avaient de prime abord rien à voir entre eux. Pour preuve, les humains savent parfaitement se jouer de la machine et ne se privent pas de la contourner. Les militants anti-vaccins savent, par exemple, parfaitement passer sous les radars de modération et de détection automatique des réseaux sociaux, en faisant sans cesse évoluer leur langage. Ainsi, «(ovid Va((ine» (sic) ne sera pas détecté tant qu’il n’aura pas été saisi dans une base de données, vaste dictionnaire du Web… par un humain.

 

intelligence artificielle : une aide à l’expertise, pas un remplacement

intelligence artificielle : une aide à l’expertise, pas un remplacement

En s’appuyant sur le rapport de la très sérieuse agence américaine de standardisation (NIST), le professeur en gestion du risque Charles Cuvelliez et son homologue Emmanuel Michiels alertent, dans une tribune au « Monde », sur les biais transmis par et à l’intelligence artificielle, qui peuvent la conduire sur les sentiers de la pseudoscience.(extrait)

Tribune.

 

Le public a peur de l’intelligence artificielle (IA), car elle pourrait reproduire des discriminations du monde réel plus efficacement : on se souvient d’Amazon qui a tenté de filtrer les candidatures à l’embauche à l’aide de l’IA, pour ne se retrouver qu’avec des hommes blancs aux entretiens. Si l’IA est développée avec des données qui souffrent de tels biais, ce n’est pas étonnant qu’elle les reproduise en mieux !

Pourtant, si l’on « nettoie » les données qui servent à l’IA, il restera du chemin à parcourir. C’est la thèse du National Institute of Standards and Technology (NIST), l’agence américaine de standardisation, dans son rapport « A Proposal for Identifying and Managing Bias in Artificial Intelligence », soumis à consultation, dans le cadre du plan de Joe Biden qui vise à encourager un usage responsable et innovant de l’IA.

Le premier risque de biais est d’imaginer l’application d’IA en fonction des données qui existent déjà. Même si elles sont exemptes de biais, elles vont influencer la question à résoudre par l’IA. Il vaut mieux penser le problème à résoudre indépendamment, et tant pis s’il n’y a pas encore de données pour l’apprentissage, il faudra les créer. On ne procède pas autrement en science : on génère en laboratoire les mesures nécessaires à l’expérience qu’on a imaginée avant et pas l’inverse (et si ce n’est pas possible, comme pour les études sur le climat, on recourt aux simulations numériques).

Entre les données qu’on est capable de rassembler et celles du monde réel, il peut y avoir un fossé : c’est l’exemple des questionnaires en ligne que l’on juge vite représentatifs alors qu’ils font évidemment l’impasse de tous ceux qui ne répondent pas.

On pense qu’une application d’IA une fois déployée a subi une phase de test qui la valide. Or avec le Covid-19, selon le NIST, des applications d’IA ont été diffusées dans l’urgence en se disant que leur utilisation en production servirait aussi de test. Ces exemples montrent les biais introduits non par les données mais par un cycle de développement d’IA peu rigoureux.

En second lieu, l’IA souffre du biais du « solutionnisme » : elle va apporter des solutions à tout. Dans ce cas, on pêche par optimisme, on imagine sans limite le potentiel de l’IA. Impossible alors de faire intervenir la gestion des risques qui voudrait mettre des limites raisonnables à son utilisation. Ce sont des trouble-fêtes.

Des règles européennes pour l’intelligence artificielle ?

Des règles européennes pour l’intelligence artificielle ?

Le projet de la Commission européenne ouvre la voie à une nouvelle manière de penser et de pratiquer le droit communautaire, se réjouit, dans une tribune au « Monde », l’avocat Jean-Baptiste Siproudhis.

 

Tribune.

 

 La Commission européenne (CE) a publié le 21 avril 2021 un projet de règlement établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (IA). Ce projet inaugure une forme inédite de réglementation combinant droit, normes, éthique et « compliance » [mise en conformité]. Cette innovation, dont l’aboutissement peut prendre plusieurs années au rythme de la procédure habituelle, ouvre cependant la voie à une nouvelle manière de penser et de pratiquer le droit européen, à laquelle les juristes doivent d’ores et déjà se préparer.

Pour la Commission, l’intelligence artificielle est une famille de technologies en évolution rapide qui nécessite la mise en place de nouvelles formes de contrôle incluant un espace pour l’expérimentation continue. Ce contrôle doit permettre de prévenir les risques d’atteintes par l’IA aux droits fondamentaux de l’Union européenne (UE), tout en encourageant une innovation responsable. Le principal enjeu de cette nouvelle réglementation consiste à définir des règles d’encadrement de comportements et de produits d’IA qui ne sont pas encore envisagés à ce jour, ce qui rompt avec la logique séculaire consistant à légiférer sur le « connu ».

 

A cet effet, la Commission propose un nouvel ordonnancement juridique composé d’une part de la Charte des droits fondamentaux de l’UE et, d’autre part, de règlements spécifiques comme celui de l’IA, l’ensemble étant destiné à prévenir les violations possibles de certains de ces droits (droit à la dignité humaine, au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel, à la non-discrimination et à l’égalité entre les femmes et les hommes). Ce système de prévention prévu par la Commission européenne repose sur le contrôle de la mise en place de dispositifs de compliance par les entreprises selon des niveaux de « risques IA » identifiés (inacceptable, élevé, moyen, faible). Le règlement IA est donc une réglementation de compliance.

La Commission incite également les entreprises à anticiper ces risques dans la conception et le fonctionnement de leurs produits d’IA, en définissant en interne les « bons comportements » préventifs à travers des codes de conduite. En ce sens, le projet de règlement IA est une réglementation qui encourage l’éthique des affaires. Il prévoit aussi un système de certification des dispositifs de compliance IA des entreprises par des « organismes d’évaluation », avec un marquage « CE ». Pour obtenir cette certification, les entreprises devront mettre en place un système de « gestion de la qualité » que l’on retrouve à travers les normes de l’International Standard Organization (ISO) [qui édicte les normes techniques imposées aux entreprises]. Le règlement IA est donc une réglementation de norme.

Intelligence artificielle et épidémiologie : Une perspective pour la santé publique

 

Deux équipes projets du centre Inria Bordeaux Sud-Ouest ont mis au point un modèle permettant de prédire les conséquences des décisions en matière de santé publique face à une situation pandémique. (Crédits : Inria Bordeaux Sud-Ouest)

LA TRIBUNE – Comment avez-vous mis au point cette plateforme EpidemiOptim ?

MELANIE PRAGUE, chargée de recherche Inria au sein de l’équipe Sistm (1) - La première étape c’est une bonne estimation sur les données de la dynamique de l’épidémie. On a besoin d’un modèle à compartiments SEIR étendu (susceptible-exposé-infectieux-remis) pour la Covid-19. Nous avons d’abord intégré les paramètres de diffusion du virus grâce aux données d’hospitalisations en France, à partir de la base Si-vic (système d’information pour le suivi des victimes d’attentats et de situations sanitaires exceptionnelles). A partir de là, on cherche à reconstruire le modèle qui a abouti à ces données en estimant notamment quel est l’effet du confinement et des différentes stratégies d’intervention non-pharmaceutiques. Cela nous donne un modèle de travail qui nous permet ensuite de simuler toutes les trajectoires que l’on souhaite : que ce serait-il passé s’il n’y avait eu aucun confinement, des confinements plus longs ou tous les deux jours, toutes les deux semaines, etc. L’idée de ce modèle développé par l’équipe Sistm est d’évaluer et de prédire l’efficacité potentielle de tous ces scénarios possibles. S’y ajoute une dimension d’apprentissage par renforcement pour améliorer ces prédictions et tenter d’identifier la stratégie optimale par rapport aux objectifs définis. C’est le travail de l’équipe Flowers.

CLÉMENT MOULIN-FRIER, chargé de recherche Inria au sein de l’équipe Flowers (2) - Cette problématique d’apprentissage par renforcement revient à considérer un agent qui peut agir et percevoir dans un environnement précis. Par exemple, on observe comment un robot réagit en fonction des règles du jeu de Go : à chaque instant ce robot peut émettre une action, mesurer son effet sur l’environnement et recevoir ou pas une récompense. Pour le jeu de Go, l’enjeu est finalement relativement simple : si la partie est gagnée, il y a une récompense, si elle est perdue, il n’y en a pas. Mais le but de l’apprentissage par renforcement est, à partir de l’interaction entre l’agent et l’environnement, de savoir comment cet agent peut apprendre une stratégie d’actions cumulées de façon à obtenir une récompense sur le long terme. C’est cette notion de long terme qui est fondamentale parce qu’à force d’entraînement elle peut amener l’agent à prendre des décisions qui ne génèreront pas de récompense à court terme mais de façon à obtenir une meilleure récompense à long terme.


Comment est-ce que cette logique d’apprentissage se transpose dans votre modèle épidémiologique ?

MP - Nous avons pris un modèle à compartiments qui modélise des effets moyens dans une population donnée en fonction des paramètres de transmission du virus et nous avons fixé deux règles du jeu : réduire autant que possible le nombre de morts, d’une part, et la perte de PIB, qui traduit l’impact économique. Ces deux couts sont représentés par des fonctions des paramètres et des compartiments du modèle épidémiologique. L’objectif fixé au robot est en quelque sorte d’arriver à minimiser simultanément ces deux paramètres sur le long terme.

CMF - Cela implique beaucoup de variables telles que le nombre de personnes infectées ou hospitalisées, le taux de propagation, etc. Le modèle observe ces variables et émet une action - est-ce qu’on confine ou pas la semaine prochaine – qui va changer l’environnement puis, une semaine plus tard, le modèle va émettre à nouveau une action en fonction de l’évolution de ces variables et ainsi de suite. Le but de l’apprentissage par renforcement est, au fur et à mesure, d’affiner cette stratégie de façon à minimiser les deux coûts sanitaires et économiques, y compris en prenant des décisions qui peuvent paraître étonnantes à court terme mais qui sont pertinentes à long terme. D’où la complexité du système.

MF - Parallèlement à cela, on affine au fil du temps les données entrantes des paramètres épidémiologiques pour limiter les incertitudes parce que, depuis un an, on a beaucoup appris sur la diffusion du Covid-19.

Comment fonctionne concrètement ce renforcement ?

CMF - L’algorithme par renforcement a accès à ces données épidémiologiques et commence par essayer des actions aléatoires chaque semaine et regarde le résultat et la récompense associée. L’idée est de réitérer cela plusieurs fois, des milliers de fois, et en fonction de tous ces résultats, l’algorithme sera capable d’améliorer ses stratégies de façon à obtenir une meilleure récompense. L’enjeu étant, in fine, d’identifier la solution optimale. Sachant que chaque simulation ne prend que quelques secondes.

 

Dans quelle mesure cette plateforme permet-elle d’améliorer la prise de décision dans la vraie vie ?

MP - La vocation principale de la plateforme est de fournir un outil d’aide à la décision en matière de santé publique. Il comporte trois aspects : le modèle épidémiologique, le modèle d’apprentissage et les règles et objectif à définir. Dans la réalité, c’est ce 3e aspect qui intéresse les décideurs : faut-il plutôt préserver les vies humaines ou les coûts économiques ? Avec des choix très différents en fonction des pays. De notre côté, nous avons conçu le modèle pour qu’il soit le plus modulable possible et que chacun puisse fixer ses propres objectifs pour effectuer des simulations épidémiologiques en fonction de ces objectifs-là. Mais, aujourd’hui, ce modèle n’a pas été utilisé en conditions réelles par des décideurs politiques. Nous n’en sommes pas encore là ! L’objectif est d’abord de faciliter les collaborations entre les chercheurs en épidémiologie (modèles), les décideurs politiques (fonctions de coût, état des actions) et les spécialistes de l’optimisation (algorithme d’apprentissage).

CMF - Après avoir fait ce travail de modélisation transdisciplinaire, on constate très clairement que le problème est par nature multi-objectifs. C’est-à-dire qu’il y a plusieurs coûts que l’on va chercher à optimiser et qu’ils sont, en général, contradictoires : si on minimise le coût sanitaire, on augmenter le coût économique et vice-versa. Et si on ajoute à ça, par exemple, des coûts sociaux ou psychologiques, ç’est encore plus complexe ! Donc, au final, si on ne poursuit qu’un seul de ces objectifs, la stratégie est relativement simple. Mais si on cherche à combiner plusieurs objectifs, c’est là que c’est à la fois difficile et passionnant à analyser. Et ce qui est aussi apparu clairement c’est que les solutions optimales identifiées par le modèle sont très différentes selon le ou les objectifs recherchés. Finalement, nous en tant que chercheurs, on n’a pas forcément grand-chose à dire sur où est-ce qu’il faudrait placer les différents curseurs. Mais on cherche à permettre aux décideurs politiques de pouvoir simuler en quelques secondes les conséquences prédites de tel ou tel choix. Avec les limites et les précautions inhérentes à un modèle mathématique qui comporte évidemment des incertitudes. Mais si ça permet de proposer une visualisation des conséquences, c’est déjà utile.

Sur ce point, comment avez-vous sélectionné les données qui nourrissent votre modèle ?

MP - Au niveau des variables de coûts, le nombre de décès est très vite arrivé comme la donnée la plus factuelle et évaluable sur une année. Ce qui est beaucoup moins évident pour, par exemple, le taux de saturation des services de réanimation qui dépend d’autres paramètres conjoncturels. Sur le plan économique, on a travaillé avec des économistes pour établir un critère fiable. On aurait évidemment pu faire des choix différents et aussi intégrer plus de fonctions de coûts mais cela n’aurait pas nécessairement entraîné des stratégies fondamentalement différentes.

CMF - D’autant que l’enjeu de ce modèle est aussi son accessibilité en permettant à des gens qui ne sont ni informaticiens, ni épidémiologistes de l’utiliser. Par ailleurs, le choix de ces données entrantes et des objectifs à atteindre relève aussi des décisions politiques.

Après la publication d’un article scientifique, quelle sera la suite des évènements pour cette plateforme?

MP - L’objectif va être d’appliquer la méthodologie développée avec EpidemiOptim à d’autres questions. Ça pourra concerner la stratégie de vaccination, par exemple, l’optimisation de l’allocation des doses vaccinales dans l’hypothèse d’une 3e dose dû à la la perte d’immunité. L’enjeu sera alors de mesurer et de prédire quelles classes d’âge revacciner, à quel rythme, en cherchant toujours à minimiser le nombre de morts et les coûts économiques tout en prenant en compte un nombre de doses contraint. L’idée est donc d’utiliser les mêmes outils pour répondre à des questions différentes !

(1) Flowers est une équipe-projet Inria, commune avec l’université de Bordeaux et Ensta ParisTech
(2) Sistm est une équipe-projet Inria, commune avec l’université de Bordeaux et l’Inserm

Société–La viande artificielle cultivée chimiquement !

 

 Société–La viande artificielle cultivée chimiquement  !

Nathalie Rolland, spécialiste de l’agriculture cellulaire, dénonce, dans une tribune au « Monde », l’adoption par l’Assemblée nationale, d’un amendement « anti-écologique »( ! ) glissé in extremis dans la loi Climat et résilience.Nathalie Rolland dénonce l’arrêt de cet innovation écologique fondamentale !

 

Tribune.

 

Le 18 mars 2021, une commission spéciale de l’Assemblée nationale se penchait sur les repas végétariens dans la restauration collective. Parmi les quelques amendements adoptés ce jour-là, un sujet assez inattendu a été mis sur la table : la viande cultivée à partir de cellules. Vendredi 16 avril, l’assemblée nationale a adopté en séance publique ce nouvel article 59 bis de la loi climat, interdisant la viande cultivée, un produit qui n’est même pas encore commercialisé, et dont la mise sur le marché dépend du droit européen, dans les cantines. Les discussions sur cette loi ont paradoxalement offert à quelques députés l’opportunité de s’en prendre avec succès à l’une des innovations écologiques les plus prometteuses.

Ce procédé novateur, qui consiste à reproduire en cuve la multiplication cellulaire se déroulant d’habitude dans le corps des animaux, nécessiterait moins de ressources naturelles que la production de viande conventionnelle. Ainsi, outre un bilan carbone qui pourrait être très avantageux dans un pays comme le nôtre où la production d’électricité est peu carbonée, le point fort de la viande cultivée réside surtout dans la très faible quantité de terres nécessaires (près de 20 fois moins que la viande conventionnelle).

 

Son développement permettrait donc de rendre à la nature de nombreux territoires, avec un bénéfice très positif sur la biodiversité, et de stocker des quantités non négligeables de carbone à travers la reforestation. Mais alors que les start-up françaises ne prévoient sa mise sur le marché que dans quelques années, la viande cultivée se voit déjà privée de cantine.

A la suite du vote de cet amendement, les administrateurs des différents établissements publics de restauration pourraient avoir l’interdiction de proposer à leurs usagers des plats à base de viande cultivée. Comment cet amendement liberticide et anti-écologique s’est-il immiscé dans la loi « climat » ?

Le texte invoque tout d’abord la défense des intérêts économiques de « nos éleveurs locaux, qui font déjà face à une concurrence importante et qui méritent d’être soutenus ». Nos éleveurs n’ont pas attendu le développement de la viande cultivée pour faire face à une concurrence internationale, et la viande de culture propose une voie complémentaire à l’élevage pour compléter l’offre en produits animaux dont la consommation mondiale est en train de fortement augmenter.

 

En outre, la législation n’a pas vocation à fausser la concurrence en empêchant les produits innovants de concurrencer les secteurs bien implantés, fussent-ils aussi influents que celui de l’élevage industriel. Les jeunes et encore fragiles entreprises françaises travaillant sur la viande de culture attendent plutôt un soutien à l’innovation dont elles auraient bien besoin pour affronter les précurseurs hollandais, américains et israéliens.

Intelligence artificielle: La question de la responsabilité

Intelligence artificielle: La question de la responsabilité

Un article particulièrement intéressant de Patrice Cailleba dans l’Opinion

Au-delà de son acronyme même, l’IA constitue clairement une dyade au sens d’Edgar Morin, à savoir une dialogique où les termes sont « complémentaires, concurrents et antagonistes ». Il n’y a pas de solution à cette dialogique qui puisse dépasser et supprimer ce qui n’est pas toujours une contradiction. Il s’agit plutôt d’une unité complexe entre deux logiques concurrentes et antagonistes.

Concrètement, l’unité complexe de l’IA se retrouve et se prolonge au travers de dialectiques qui peuvent être comprises sous forme de trois interrogations. Dans son essai sur l’Essence du politique en 1965, Julien Freund les avait identifiés sans savoir qu’elles s’appliqueraient un jour à l’IA. Il s’agit respectivement de la dialectique du commandement et de l’obéissance (qui commande ou obéit : la machine ou l’individu ?) ; de la dialectique du privé et du public (quelles données doivent conserver un caractère privé ?) ; et de la dialectique de l’ami et de l’ennemi (qui, dans l’IA, est le vrai responsable : le concepteur, l’utilisateur, le fournisseur d’IA ou la machine elle-même ?). Répondre à ces questions revient à examiner certaines réalités propres à l’IA.

Les acteurs concernés par les trois dialectiques recoupent une myriade d’individus. Le problème de cette multiplicité d’acteurs n’empêche pas de considérer les responsabilités de chacun lorsqu’ils ont contribué à un évènement indésirable : c’est l’essence même des systèmes juridiques. Néanmoins, il convient d’en discuter régulièrement et de clarifier à la fois les attentes de la société civile à leurs égards et les marges de manœuvre de ces mêmes acteurs.

Ensuite, le fonctionnement même de l’IA, c’est-à-dire la manière dont les résultats sont obtenus, peut être opaque, a fortiori lorsque les technologies employées sont évolutives (voir le machine learning et le deep learning). Il est alors rendu difficile de rendre responsable quiconque d’un résultat lorsque nul ne peut expliquer comment ce dernier a été obtenu (biais humain ou autonomie de l’IA ?). Il ne peut exister dès lors un « vide de responsabilité » qui ferait des développeurs – ou de leurs programmes en tant que tels – les seuls responsables. A quand le procès d’un algorithme comme on faisait au Moyen-Âge le procès de certains animaux ?

Dimension spatio-temporelle. Enfin, la dimension spatio-temporelle de l’impact de l’IA ébranle l’idée même d’une responsabilité unique et individuelle. En effet, nulle autre technologie ne peut à ce point s’étendre aussi rapidement sur l’ensemble de la planète. De plus, l’interaction des systèmes algorithmiques rend possible deux écueils.

D’un côté, chaque individu ne peut, ni ne veut, assumer qu’une petite part de responsabilité en tant que partie prenante dans l’IA, à savoir comme créateur, développeur et/ou utilisateur. De l’autre côté, l’inclination naturelle à chercher des boucs émissaires questionne l’arrêt possible d’une IA. En même temps, se pose la question du rapport coût/bénéfice de chaque innovation dans les sociétés occidentales qui ont de plus en plus de mal à accepter l’idée même de risque (voir les polémiques sur les vaccins).

Il faut penser la relation homme-machine que permet l’IA au travers de la responsabilité donnée, voire imposée, à l’individu

Si répondre aux questions posées par l’IA est délicat, la raison en est que les dialectiques qui les sous-tendent sont complémentaires. Aucune réponse proposée à ces questions ne peut faire l’économie des deux autres. Toutefois, elles ne sont pas d’égale importance dans la mesure où l’une subordonne les deux autres. La question de la responsabilité est effectivement première tant la responsabilité de l’individu ne peut, ni ne doit s’effacer au « profit » de la machine ou au détriment des individus.

Il faut donc penser la relation homme-machine que permet l’IA au travers de la responsabilité donnée, voire imposée, à l’individu. Ceci est d’autant plus nécessaire et pertinent que les études menées depuis vingt ans montrent que l’intégration homme-machine réduit non seulement les biais humains mais aussi les biais homme-machine. Ainsi l’intégration entre automatisation et augmentation permise par l’IA doit-elle absolument conserver, à défaut de renforcer, la dimension de la responsabilité humaine. Encore faut-il examiner de près ce que cette responsabilité a de particulier au sein de l’IA.

Les utilisateurs (personnes privées et/ou institutions publiques) de l’IA s’accordent sur l’idée que les personnes qui développent et déploient des systèmes d’IA doivent assumer les conséquences indésirables de leurs actes, tout autant qu’elles tirent profit de leurs services. Inversement, les concepteurs et les déployeurs de l’IA pensent de même en ce qui concerne les utilisateurs qui cèdent leurs données pour en bénéficier ultérieurement : ils sont le produit qu’ils utilisent et en sont donc directement responsables.

Parce que ces considérations sont aussi légitimes les unes que les autres, elles doivent être examinées ensemble. Ainsi la notion de responsabilité au sein de l’IA doit-elle remplir, tout à la fois, les conditions suivantes. La première condition est que la personne qui prête ses données doit confirmer qu’elle se défait temporairement de sa responsabilité qu’elle pourra reprendre le cas échéant. La deuxième condition renvoie à la propre responsabilité de l’organisation qui crée les algorithmes en cas d’effet indésirable. Dans ce cas, elle s’engage à corriger le programme. La troisième condition a trait à l’organisation qui déploie l’IA et exploite les données qu’elle en tire : cette dernière doit assumer sa responsabilité dans leur bonne utilisation vis-à-vis des autres parties prenantes, mais aussi vis-à-vis de concurrents potentiels qui auront tôt fait de la délégitimer afin de la remplacer.

 

Intelligence artificielle: qui sera responsable ?

Intelligence artificielle: qui sera responsable ? 

Un article particulièrement intéressant de Patrice Cailleba dans l’opinion

 

Au-delà de son acronyme même, l’IA constitue clairement une dyade au sens d’Edgar Morin, à savoir une dialogique où les termes sont « complémentaires, concurrents et antagonistes ». Il n’y a pas de solution à cette dialogique qui puisse dépasser et supprimer ce qui n’est pas toujours une contradiction. Il s’agit plutôt d’une unité complexe entre deux logiques concurrentes et antagonistes.

Concrètement, l’unité complexe de l’IA se retrouve et se prolonge au travers de dialectiques qui peuvent être comprises sous forme de trois interrogations. Dans son essai sur l’Essence du politique en 1965, Julien Freund les avait identifiés sans savoir qu’elles s’appliqueraient un jour à l’IA. Il s’agit respectivement de la dialectique du commandement et de l’obéissance (qui commande ou obéit : la machine ou l’individu ?) ; de la dialectique du privé et du public (quelles données doivent conserver un caractère privé ?) ; et de la dialectique de l’ami et de l’ennemi (qui, dans l’IA, est le vrai responsable : le concepteur, l’utilisateur, le fournisseur d’IA ou la machine elle-même ?). Répondre à ces questions revient à examiner certaines réalités propres à l’IA.

Les acteurs concernés par les trois dialectiques recoupent une myriade d’individus. Le problème de cette multiplicité d’acteurs n’empêche pas de considérer les responsabilités de chacun lorsqu’ils ont contribué à un évènement indésirable : c’est l’essence même des systèmes juridiques. Néanmoins, il convient d’en discuter régulièrement et de clarifier à la fois les attentes de la société civile à leurs égards et les marges de manœuvre de ces mêmes acteurs.

Ensuite, le fonctionnement même de l’IA, c’est-à-dire la manière dont les résultats sont obtenus, peut être opaque, a fortiori lorsque les technologies employées sont évolutives (voir le machine learning et le deep learning). Il est alors rendu difficile de rendre responsable quiconque d’un résultat lorsque nul ne peut expliquer comment ce dernier a été obtenu (biais humain ou autonomie de l’IA ?). Il ne peut exister dès lors un « vide de responsabilité » qui ferait des développeurs – ou de leurs programmes en tant que tels – les seuls responsables. A quand le procès d’un algorithme comme on faisait au Moyen-Âge le procès de certains animaux ?

Dimension spatio-temporelle. Enfin, la dimension spatio-temporelle de l’impact de l’IA ébranle l’idée même d’une responsabilité unique et individuelle. En effet, nulle autre technologie ne peut à ce point s’étendre aussi rapidement sur l’ensemble de la planète. De plus, l’interaction des systèmes algorithmiques rend possible deux écueils.

D’un côté, chaque individu ne peut, ni ne veut, assumer qu’une petite part de responsabilité en tant que partie prenante dans l’IA, à savoir comme créateur, développeur et/ou utilisateur. De l’autre côté, l’inclination naturelle à chercher des boucs émissaires questionne l’arrêt possible d’une IA. En même temps, se pose la question du rapport coût/bénéfice de chaque innovation dans les sociétés occidentales qui ont de plus en plus de mal à accepter l’idée même de risque (voir les polémiques sur les vaccins).

Il faut penser la relation homme-machine que permet l’IA au travers de la responsabilité donnée, voire imposée, à l’individu

Si répondre aux questions posées par l’IA est délicat, la raison en est que les dialectiques qui les sous-tendent sont complémentaires. Aucune réponse proposée à ces questions ne peut faire l’économie des deux autres. Toutefois, elles ne sont pas d’égale importance dans la mesure où l’une subordonne les deux autres. La question de la responsabilité est effectivement première tant la responsabilité de l’individu ne peut, ni ne doit s’effacer au « profit » de la machine ou au détriment des individus.

Il faut donc penser la relation homme-machine que permet l’IA au travers de la responsabilité donnée, voire imposée, à l’individu. Ceci est d’autant plus nécessaire et pertinent que les études menées depuis vingt ans montrent que l’intégration homme-machine réduit non seulement les biais humains mais aussi les biais homme-machine. Ainsi l’intégration entre automatisation et augmentation permise par l’IA doit-elle absolument conserver, à défaut de renforcer, la dimension de la responsabilité humaine. Encore faut-il examiner de près ce que cette responsabilité a de particulier au sein de l’IA.

Les utilisateurs (personnes privées et/ou institutions publiques) de l’IA s’accordent sur l’idée que les personnes qui développent et déploient des systèmes d’IA doivent assumer les conséquences indésirables de leurs actes, tout autant qu’elles tirent profit de leurs services. Inversement, les concepteurs et les déployeurs de l’IA pensent de même en ce qui concerne les utilisateurs qui cèdent leurs données pour en bénéficier ultérieurement : ils sont le produit qu’ils utilisent et en sont donc directement responsables.

Parce que ces considérations sont aussi légitimes les unes que les autres, elles doivent être examinées ensemble. Ainsi la notion de responsabilité au sein de l’IA doit-elle remplir, tout à la fois, les conditions suivantes. La première condition est que la personne qui prête ses données doit confirmer qu’elle se défait temporairement de sa responsabilité qu’elle pourra reprendre le cas échéant. La deuxième condition renvoie à la propre responsabilité de l’organisation qui crée les algorithmes en cas d’effet indésirable. Dans ce cas, elle s’engage à corriger le programme. La troisième condition a trait à l’organisation qui déploie l’IA et exploite les données qu’elle en tire : cette dernière doit assumer sa responsabilité dans leur bonne utilisation vis-à-vis des autres parties prenantes, mais aussi vis-à-vis de concurrents potentiels qui auront tôt fait de la délégitimer afin de la remplacer.

 

La viande artificielle cultivée !

 La viande artificielle cultivée !

Nathalie Rolland, spécialiste de l’agriculture cellulaire, dénonce, dans une tribune au « Monde », l’adoption par l’Assemblée nationale, d’un amendement « anti-écologique »( ! ) glissé in extremis dans la loi Climat et résilience.Nathalie Rolland dénonce l’arrêt de cet innovation écologique fondamentale !

 

Tribune.

 

Le 18 mars 2021, une commission spéciale de l’Assemblée nationale se penchait sur les repas végétariens dans la restauration collective. Parmi les quelques amendements adoptés ce jour-là, un sujet assez inattendu a été mis sur la table : la viande cultivée à partir de cellules. Vendredi 16 avril, l’assemblée nationale a adopté en séance publique ce nouvel article 59 bis de la loi climat, interdisant la viande cultivée, un produit qui n’est même pas encore commercialisé, et dont la mise sur le marché dépend du droit européen, dans les cantines. Les discussions sur cette loi ont paradoxalement offert à quelques députés l’opportunité de s’en prendre avec succès à l’une des innovations écologiques les plus prometteuses.

Ce procédé novateur, qui consiste à reproduire en cuve la multiplication cellulaire se déroulant d’habitude dans le corps des animaux, nécessiterait moins de ressources naturelles que la production de viande conventionnelle. Ainsi, outre un bilan carbone qui pourrait être très avantageux dans un pays comme le nôtre où la production d’électricité est peu carbonée, le point fort de la viande cultivée réside surtout dans la très faible quantité de terres nécessaires (près de 20 fois moins que la viande conventionnelle).

 

Son développement permettrait donc de rendre à la nature de nombreux territoires, avec un bénéfice très positif sur la biodiversité, et de stocker des quantités non négligeables de carbone à travers la reforestation. Mais alors que les start-up françaises ne prévoient sa mise sur le marché que dans quelques années, la viande cultivée se voit déjà privée de cantine.

A la suite du vote de cet amendement, les administrateurs des différents établissements publics de restauration pourraient avoir l’interdiction de proposer à leurs usagers des plats à base de viande cultivée. Comment cet amendement liberticide et anti-écologique s’est-il immiscé dans la loi « climat » ?

Le texte invoque tout d’abord la défense des intérêts économiques de « nos éleveurs locaux, qui font déjà face à une concurrence importante et qui méritent d’être soutenus ». Nos éleveurs n’ont pas attendu le développement de la viande cultivée pour faire face à une concurrence internationale, et la viande de culture propose une voie complémentaire à l’élevage pour compléter l’offre en produits animaux dont la consommation mondiale est en train de fortement augmenter.

 

En outre, la législation n’a pas vocation à fausser la concurrence en empêchant les produits innovants de concurrencer les secteurs bien implantés, fussent-ils aussi influents que celui de l’élevage industriel. Les jeunes et encore fragiles entreprises françaises travaillant sur la viande de culture attendent plutôt un soutien à l’innovation dont elles auraient bien besoin pour affronter les précurseurs hollandais, américains et israéliens.

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