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Société-Gafam et Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

Société-Gafam et  Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

 

 

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse dans l’Opinion les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

Le sociologue Gérald Bronner.

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

Gafam et Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

Gafam et  Apocalypse cognitive : une surinformation accélérée sans contenu

 

 

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse dans l’Opinion les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

Le sociologue Gérald Bronner.

Dans son essai Apocalypse cognitive, le sociologue Gérald Bronner analyse les dérives de la dérégulation du marché de l’information associée à la puissance des réseaux sociaux. Au point que nos cerveaux tournent souvent à plein régime mais, surtout, de plus en plus à vide…

Surinformation, puissance des réseaux sociaux, dérégulation du marché de l’information vont croissant. La question, expliquez-vous dans Apocalypse cognitive est de savoir qui, dans cette « lutte finale » pour capter notre attention, va l’emporter. C’est bien l’enjeu ?

Notre temps de « cerveau disponible » (qui reste après le sommeil, le travail, les loisirs, etc) n’a cessé d’augmenter. Il est huit fois supérieur à ce qu’il était en 1800 et cinq fois supérieur à 1900. Mais, aujourd’hui, il est en grande partie capté par les écrans, qui sont consultés, pour le téléphone, en moyenne 221 fois par jour, et qui occupent jusqu’à 6 h 40 de la vie quotidienne des ados. Un chercheur allemand a même montré que nous préférions nous priver de nourriture ou de relations sexuelles plutôt que de notre connexion Internet ! De plus, nous sommes happés par les notifications, les alertes.

Et presque prêts, comme des souris de laboratoire, à recevoir un choc électrique plutôt que de ne rien faire ?

Nous avons effectivement beaucoup de mal à supporter le vide, le silence, auxquels nous substituons la consultation frénétique d’un petit appareil. Plusieurs exemples illustrent ce symptôme. Dans les supermarchés, les chewing-gums et bonbons se vendent beaucoup moins bien parce qu’au lieu de regarder les présentoirs lorsqu’on attend à la caisse, nous avons l’œil sur notre écran. Même chose pour les affiches publicitaires sur les quais du métro : elles ne font plus recette. On leur préfère des panneaux si possible animés dans les couloirs. Et encore ! En Israël, ils en sont arrivés à mettre des signaux sur les trottoirs pour inciter les gens à relever la tête.

Résultat, ce que vous appelez une « cacophonie informationnelle » ?

Nous ne pouvons évidemment pas traiter cette masse d’informations. Les gate keepers (éditorialistes journalistes) jouent moins leur fonction de tri. Dans cette dérégulation du marché de l’information, nous choisissons nous-mêmes ce qui va retenir notre attention.

« La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot »

Et nous sommes « guidés » par des algorithmes qui orientent nos choix ?

Ils « éditorialisent » en effet l’information en fonction des traces numériques que nous laissons. Nous avons nos sujets de prédilection : les conflits, la peur, l’indignation morale, la sexualité, les informations egocentrées. Ils ont toujours existé, mais prennent aujourd’hui une place considérable. L’« apocalypse cognitive », c’est, au sens étymologique du mot, la révélation des obsessions de notre espèce. Nous sommes ainsi beaucoup plus attirés — les volumes de recherche sur Internet le prouvent — par la gifle reçue par Manuel Valls que par son action politique. Ou par les insultes des Gilets jaunes dont a été victime Alain Finkielkraut que par son œuvre. Ou encore par la bagarre à Orly entre Booba et Kaaris que par leur rap. Cette tendance est transculturelle. Ainsi, sur Weibo, le Twitter chinois, les informations les plus virales sont celles assorties de l’émoticône colère. On assiste à une indignation collective sur Twitter tous les deux jours.

Des algorithmes sont aussi conçus pour casser la routine apparente de nos existences. C’est le cas, soulignez-vous, du site de rencontres Tinder ?

Oui, encore une fois dans le but de retenir notre attention. Plutôt que de vous présenter des profils correspondant strictement à votre recherche — une femme de tel âge, dans telle catégorie socioprofessionnelle —, Tinder, qui a parfaitement intégré le fonctionnement de nos cerveaux, introduit une part d’aléatoire, de surprise, de contre-intuitif.

Le besoin de « validation sociale » est également très fort sur les réseaux sociaux. Cette soif de reconnaissance n’a-t-elle pas aussi toujours existé ?

C’est un trait constant de l’humanité. Il est prouvé qu’un médaillé d’argent aux Jeux olympiques, qui regrette la médaille d’or, est plus malheureux qu’un médaillé de bronze, déjà content d’être sur le podium. Aujourd’hui, en s’évaluant sur Facebook ou Instagram, on ressort plus malheureux car les autres vont toujours avoir tendance à poster des images d’eux valorisantes, des situations heureuses. Le taux de frustration, collective comme individuelle, augmente donc.

Quelles sont les principales conséquences de cette dérégulation de l’information ?

La crédulité est très présente sur ce marché cacophonique de l’information, elle part avec un avantage concurrentiel. Le fait d’aller dans le sens de nos intuitions prédispose aux théories du complot. On l’a vu à Washington avec les événements du Capitole, la croyance que les élections étaient truquées, le conspirationnisme de la mouvance QAnon.

Est-ce la raison pour laquelle le discours de Joe Biden lors de son investiture était axé sur le besoin de vérité ?

Il a effectivement cherché à désolidariser les extrêmes du reste de la société américaine. Sinon, la réconciliation qu’il appelle de ses vœux ne peut pas fonctionner, on ne se réconcilie pas avec quelqu’un dont on pense qu’il appartient à des réseaux pédophiles ou sataniques.

Le fait que Donald Trump n’ait pas été réélu ne montre-t-il pas que les contre-vérités, le pouvoir exercé à coups de tweets ne l’emportent pas ?

Je dirais plutôt que Trump n’a pas suffisamment réussi à convaincre pour gagner les élections, mais a quand même emporté quelque 74 millions de voix. Il a déposé des récits qui ne disparaîtront pas avec lui. Certes, cette administration néopopuliste a peut-être été vaincue, mais si difficilement… Il n’est pas du tout impossible que les Etats-Unis traversent encore des moments de violence politique, voire de terrorisme. Mercredi encore, jour de l’investiture, des gens pensaient que le voile allait être levé sur l’imposture de Biden… Une partie d’entre eux ne reviendra pas de son voyage au pays de la radicalité.

« L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de “victime” est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente »

Face à cette quasi-manipulation de nos cerveaux, faut-il mettre en place des mécanismes de régulation ?

C’est un des plus gros chantiers du XXIe siècle, concevoir une ingénierie de cette régulation sans altérer nos libertés individuelles. On a vu la polémique sur l’interdiction du compte Twitter de Donald Trump et de 70 000 comptes plus ou moins liés à QAnon. Il est quand même préoccupant qu’une entreprise privée interagisse sur le bien commun de l’information. Une réflexion devrait être en cours sur l’insertion dans les algorithmes, de normes morales, relatives à la défense du vrai. Les Gafam, bien que s’en défendant, classent déjà l’information. Ils ont donc à se préoccuper de sa régulation, même s’ils prétendent que cela ne les regarde pas. Ce sont des entreprises richissimes qui ne se donnent pas les vrais moyens de l’exercer. Elles embauchent quelques milliers de personnes pour le faire, mais cela reste dérisoire par rapport au flux d’informations.

Et qu’en est-il de notre capacité individuelle de régulation ?

Elle est évidemment essentielle dans la mesure où nous sommes tous devenus des agents du marché de l’information. Cette régulation passe par le développement de l’esprit critique, de la tempérance, du temps accordé à l’analyse. Alors qu’aujourd’hui on se précipite pour partager ou « liker » parce qu’on est d’abord d’accord avec une information, parce que son titre nous plaît, sans se donner la peine d’aller plus loin. On s’enferme de plus en plus dans notre « chambre d’échos ».

Vous évoquez aussi le succès grandissant de la posture victimaire ?

L’indignation, la colère ou l’identité de victimes : tout est fait pour attirer l’attention des autres. Et le statut de « victime » est enviable dans un monde où l’intimidation est permanente. D’une certaine façon, ce statut vous protège.

Les excuses présentées par Le Monde après la publication du dessin de Xavier Gorce ont été très commentées. Le quotidien les a justifiées par le fait de ne pas vouloir choquer les victimes d’inceste ?

Il faudrait plus de quiétude. Le dessin peut-être jugé bon ou mauvais, peu importe, Le Monde a eu peur d’être dans le camp du Mal, de blesser la sensibilité d’une partie de son lectorat. A force, on crée une tétanie collective et de la colère constante.

La crise de la Covid-19 ne comporte-t-elle pas beaucoup d’ingrédients propices à « l’apocalypse cognitive » ?

La période sert effectivement d’accélérateur au phénomène que je décris. Le confinement a donné plus de temps de cerveau disponible, mais cette disponibilité a été en partie cambriolée par la logique du monde numérique. On a vu surgir tant de théories du complot, tant de rage…

 

 

 

 




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