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Œufs contaminés et modèle d’élevage industriel : dramatique ! (Antoine Andremont)

Œufs contaminés et modèle d’élevage industriel : dramatique ! (Antoine Andremont)

Le professeur Antoine Andremont, chef du laboratoire de bactériologie de l’hôpital Bichat à Paris, tire la sonnette d’alarme dans une interview à la Tribune sur les dérives de l’agroalimentaire. Auteur d’un ouvrage sur la question de l’antibiorésistance*, il estime que l’affaire du fipronil amène à repenser un système qui bombarde les animaux d’antibiotiques et favorise ainsi l’apparition de bactéries de plus en plus dangereuses. Le spécialiste souligne d’ailleurs que ces bactéries pourraient être « dramatiques » pour l’homme. « Nous ne parvenons plus à contrôler certaines infections bactériologiques », alarme-t-il notamment.

Que pensez-vous de la sécurité sanitaire de notre système agroalimentaire?
Ce système est fragile. Si ce scandale avait concerné une bactérie plus pathogène, avec nos modes de distribution à grande échelle, nous aurions pu nous retrouver face à un scénario beaucoup plus grave. Nous devons nous interroger sur les méthodes des grands groupes agroalimentaires. Même si le risque zéro n’existe pas, il n’est pas normal qu’un acte malveillant, comme c’est apparemment le cas dans l’affaire du fipronil, ébranle à lui seul le système. Il faut un débat national sur l’élevage intensif.

Sur la transparence et les moyens de contrôle sanitaire?
Pas seulement ! Car cette affaire est symptomatique de l’état de l’agroalimentaire pour une autre raison, qui mérite qu’on élargisse la focale. Le fipronil, qui est un insecticide, a été utilisé pour lutter contre le pou rouge dans les poulaillers de poules pondeuses. La présence de ce parasite, courante dans les élevages où la densité élevée d’animaux favorise sa propagation, est un vecteur de maladie et de virus, comme la peste aviaire. Pour lutter contre ces infections, les gros producteurs ont également recours aux antibiotiques de manière quasi systématique. Aujourd’hui, dans certains élevages, on injecte même des doses d’antibiotiques in ovo, c’est-à-dire dès l’œuf, en prévention de maladies qui se développent dans ces batteries. Mais, du coup, ces animaux développent des bactéries de plus en plus résistantes pour lesquelles nous n’avons plus d’antibiotiques efficaces.

Avec quel impact pour l’homme?
Les conséquences peuvent être ­dramatiques. Ces « superbactéries » se propagent dans la chaîne alimentaire et finissent par nous atteindre. Aujourd’hui, chez les personnes très vulnérables, des patients sous chimiothérapie ou en attente de greffe d’organe, par exemple, nous ne parvenons plus à contrôler certaines infections bactériologiques. A terme, c’est toute la médecine moderne qui risque d’être touchée.

Vous semblez nous parler du prochain scandale sanitaire à venir…
En réalité, il est déjà là, même si l’opinion publique n’en a pas conscience. Une étude, publiée en 2013 par quatre laboratoires**, montre que 1.500 décès par infection bactérienne pourraient être imputés à la surconsommation d’antibiotiques dans la filière aviaire européenne. Si, à court terme, les industriels sont capables de garantir une sécurité alimentaire excellente, à long terme, les risques sont catastrophiques si rien ne change. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui, je cite, « l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale ».

 

Une meilleure sécurité alimentaire passe-t-elle par la fin du modèle d’élevage intensif?
Pas nécessairement. Les circuits courts permettent de garantir une meilleure qualité gustative aux consommateurs, mais les enjeux sanitaires n’y sont pas différents de ceux dans l’industrie. Paradoxalement, les Pays-Bas, d’où est parti le scandale du fipronil, comptent parmi les meilleurs élèves européens en matière de réduction des antibiotiques et de traçabilité des produits! Ce n’est pas pour rien que cet insecticide, présenté frauduleusement comme un traitement naturel, implique initialement une entreprise néerlandaise : la demande d’alternatives biologiques y est plus élevée que dans le reste de l’Europe. Avec comme conséquence certaines dérives… Mais, jusqu’à ce scandale, les Pays-Bas avaient diminué de plus de moitié leur part d’antibiotiques, tout en préservant un modèle industriel satisfaisant sur le plan économique. Simplement, ils ont augmenté les normes hygiéniques dans les élevages, mis fin aux injections systématiques, verbalisé les producteurs ­récalcitrants…

La France est-elle à la traîne?
Elle s’est lancée dans la réduction de la consommation d’antibiotiques, mais ne fait pas aussi bien. Globalement, elle fait mieux que ses voisins du Sud, mais reste loin derrière ceux du Nord. Le scandale du fipronil ne doit pas nous aveugler : le principal défi qui nous attend, c’est de réussir à réduire la part d’antibiotiques dans l’élevage. C’est une course contre la montre face aux bactéries. Nous sommes déjà à un seuil limite.

Retraites : beaucoup trop de régimes différents (Antoine Bozio)

Retraites : beaucoup trop de régimes différents (Antoine Bozio)

Dans une interview à la Tribune Antoine Bozio, 39 ans, professeur à la Paris School of Economics et directeur de l’Institut des politiques publiques, analyse les efforts d’économies que  veut réaliser le gouvernement.

Le gouvernement vient d’annoncer un effort d’économies de 13 milliards d’euros pour les collectivités locales d’ici à 2022. Est-ce leur demander beaucoup?

Antoine Bozio:  »Si on prend du recul on voit que sur les dernières 20 années on a eu une très forte hausse des dépenses publiques et que l’essentiel de ces hausses ne vient pas de l’État mais de la Sécurité sociale et des collectivités locales. Dans cette optique je ne trouve pas cette idée aberrante. Si on veut considérer l’efficacité de la dépense publique et la réduire de plusieurs points de PIB, on ne pourra pas mettre à contribution uniquement l’État. Et sur l’ensemble du quinquennat, l’effort de 13 milliards ou 0,6 point de PIB est assez proportionnel à la baisse globale de la dépense publique visée (de trois points du PIB, NDLR). L’ordre de grandeur de l’effort demandé n’est donc pas spécialement grand. »

Il y a-t-il des sources d’économies évidentes pour ces collectivités?

 

« Non. On ne les connaît pas très bien parce que ce sont des choses assez peu étudiées. L’ensemble des suivis d’évaluation des politiques publiques est concentré au niveau national. Du coup on s’est retrouvé à avoir une part plus importante des dépenses publiques au niveau des collectivités locales sans avoir consacré autant d’efforts à leur évaluation et à leur suivi. Nous n’avons ainsi pas une vision claire sur ces dépenses locales et nous avons du mal à identifier les sous-jacents de leur augmentation. »

Pensez-vous que l’exonération de la taxe d’habitation les prive d’un levier important?

« De fait, les marges de manœuvre qui existaient pour jouer sur la taxe d’habitation étaient quand même très faibles pour les collectivités. On ne peut pas dire qu’il y ait une énorme perte de souveraineté en matière locale avec ce retrait-là. Je ne suis pas tellement choqué par cela. Et d’un point de vue économique, il est faux de penser qu’il va y avoir des pertes d’efficacité. En revanche, quand vous avez 10 milliards d’euros de baisses de prélèvements à faire, il faut se demander quelle mesure est la plus efficace. Et pour le coup je ne suis pas sûr que l’exonération de la taxe d’habitation créée beaucoup d’effet sur l’activité et l’emploi. Si j’avais à baisser la fiscalité c’est plutôt sur les taxes sur la production et les cotisations sociales employeur que j’agirais. C’est là où il y a plus d’efficacité générale. »

Est-ce que la réforme du capital voulue par l’exécutif (transformation de l’ISF, prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital) peut avoir des impacts importants ?

« C’est une grande question qui est assez peu consensuelle. Mon point de vue est qu’on part d’une situation où il y a eu un important micmac fiscal lors du quinquennat précédent sur la taxation du capital.  Ainsi, essayer de redonner de la clarté et de la transparence à ce système avec un taux forfaitaire, je ne suis pas contre. Mais il paraît risqué de le faire en même temps que la baisse de l’ISF. À la fin, les seuls gains de cette réforme seront pour les 1% les plus riches et le gouvernement risque de ne pas être capable de justifier cette mesure économiquement. Car je pense que les effets en termes d’activité vont être faibles. Les travaux qui existent pour essayer de montrer l’impact de la fiscalité du capital sur la croissance et l’innovation n’ont pas réussi à mettre en évidence un lien de façon très forte. »

Il n’y a donc aucun bénéfice évident?

« Après, il peut y avoir un effet positif sur l’image de la France à l’étranger et auprès des investisseurs qui serait véhiculé par ce type de réforme. Mais il faudrait que cet effet soit suffisamment fort pour bénéficier aux 99% qui ne vont pas être touchés par ces baisses d’impôts. Si vous faites cela et qu’à la fin vous demandez des efforts qui ne profitent qu’aux 1% des plus riches, c’est difficile à justifier ».

Le gouvernement veut tenter à la fois de baisser les dépenses et les impôts? Cela vous semble-t-il être la bonne stratégie?

« J’y suis plutôt favorable. Le problème c’est que l’idée de faire des économies au sens où l’on fait la même chose 10% moins cher est en grande partie fausse. Le véritable choix c’est d’arrêter de faire des choses avec la dépense publique. Et cela demande d’assumer politiquement ces choix d’arrêter totalement des dépenses inefficaces. La question est donc de savoir comment arriver à réduire les dépenses publiques de façon structurelle. Cela prend du temps et nécessite de la mise en place. Et là il y a un problème avec le timing budgétaire. Si vous dites ‘je tiens à ce timing et à mes baisses d’impôts » et qu’en parallèle vos réductions de dépenses vont prendre plus de temps, vous êtes coincés. C’est pour cela que je pense que ce qui était la première réaction d’Édouard Philippe qui était de reporter un peu plus tard les baisses d’impôts était plutôt la bonne. Là on va probablement faire des coupes budgétaires pas durables et pas très efficaces mais qui permettront de donner le gage du redressement des finances publiques. »

En parlant de choix, vous êtes l’inspiration principale d’Emmanuel Macron pour sa future réforme des retraites

« J’ai été contacté par ses conseillers et leur ai parlé de la réforme que j’avais présentée il y a quelques années. C’est une réforme structurelle du système de retraite vers une réforme de type comptes notionnels et qui avait été mise en place en Suède dans les années 90. Nous avons eu des échanges puis je l’ai présentée à Emmanuel Macron et ils l’ont ensuite intégrée. »

Il s’agit donc d’un système par points?

« Si on veut. C’est un système d’euros crédités sur votre compte individuel et qui est converti en pension ou annuités au moment du départ. Ce système s’ajuste explicitement en fonction des évolutions démographiques, comme l’espérance de vie par génération. »

Mais du coup il semble donner peu de visibilité aux futurs retraités?

« Au contraire, avec ce système, quel que soit le taux de croissance ou l’évolution de la démographie, on peut vous garantir le taux de remplacement (le pourcentage de revenu qu’un salarié a lorsqu’il fait valoir ses droits à la retraite, NDLR). À l’heure actuelle, le système et son équilibre sont dépendants des évolutions économiques, c’est-à-dire la croissance, et démographiques. Avec ce système, on ne peut connaître le taux de remplacement car il faut savoir quelle sera la croissance des 30 prochaines années ce qu’absolument personne ne peut vous dire. Et çà c’est un problème que nous nous sommes nous-mêmes créés. Là, le calcul de votre pension va dépendre de façon explicite de ce que l’on peut vous promettre dans un système par répartition. Toutes les évolutions seront prises en compte pour calculer vos droits. Et cette réforme a un gain important: là le gouvernement pourra allez voir Bruxelles et leur dire ‘maintenant le système est à l’équilibre quelles que soient les conditions économiques’. »

Cela suppose quand même d’ajuster le niveau des cotisations…

« Là les cotisations deviennent l’instrument de politique. On va vous dire ‘voilà ce que vous devez cotiser pour avoir tel taux de remplacement dans un système à l’équilibre’. Si vous voulez plus de retraite, il faut cotiser plus. Mais là dans le système actuel on choisit de vous dire par défaut combien on peut vous offrir avec un petit astérisque qui dit « je ne peux le garantir, cela va nous faire du déficit ». Avec la réforme, il y a un choix politique de visibilité. »

Pourquoi ne pas l’avoir dès lors déjà mis en place?

« Le problème est qu’il faut convertir les droits passés dans le nouveau système en comptes notionnels. Vous pouvez ne mettre dans ce système que les gens qui rentrent sur le marché du travail mais à ce moment-là la transition est extrêmement longue, de l’ordre de 45 ans. Il faut arriver à la raccourcir en touchant les gens à 5 ans de la retraite pour convertir leurs cotisations passées et déterminer leurs droits. Il faut ainsi convertir chaque régime dans le nouveau système. Or la difficulté en France est que l’on a de nombreux régimes différents. Mais c’est aussi ce qui fait un autre intérêt de ce type de réforme. À la fois c’est plus compliqué mais c’est une raison supplémentaire pour aller dans ce sens-là. Il est très difficile de justifier d’avoir 35 régimes différents avec des types de droits différents. C’est quelque chose de perçu comme étant très inégalitaires alors qu’il n’est l’est pas tant que cela. Par exemple les primes dans le public ne sont pas prises en compte dans le calcul de la pension. Mais on a quand même le sentiment que les autres sont mieux traités. »

Mais les dernières prévisions du COR (conseil d’orientation des retraites) avec un équilibre d’ici les années 2040 et non plus 2020, n’appellent-elles pas à une réforme plus urgente et plus rapide à mettre en place?

« Sur les prévisions du COR, je trouve qu’on en fait trop sur chaque révision, dans un côté comme de l’autre. Les dernières prévisions étaient plus optimistes que les précédentes on a alors dit ‘il n’y a plus de problèmes’. Là on a un petit changement. En vérité on a aucune idée de ce qu’il en sera de ses chiffres en 2050, il y a plus que l’épaisseur du trait sur l’incertitude de ces projections. »

Il s’agit d’une réforme structurelle, une autre que veut mettre en œuvre le gouvernement est celle du marché du travail. Quels effets peut-elle produire?

« La réforme du marché du travail reste quelque chose de très compliqué, notamment parce qu’il y a énormément d’incertitudes autour du contenu de la réforme elle-même. Néanmoins, beaucoup d’analyses montrent que quand vous augmentez la flexibilité sur le marché du travail, à court terme cela fait monter le chômage et l’effet positif prend lui plus de temps. Il peut être fort donc, mais à long terme. C’est-à-dire autour de cinq ans. Mais quand on a un taux de chômage élevé on sait qu’à court terme, les effets seront négatifs. Même si le gouvernement peut peut-être tabler sur le fait que la conjoncture va aller mieux pour diminuer ces effets. »

Est-ce que vous n’avez pas parfois l’impression que la France est irréformable?

« Je ne crois pas à une quelconque explication culturaliste sur ce sujet. Je crois que les gens sont tout à fait capables de défendre ce qu’ils pensent être bon pour eux ou leur pays. Les Français seraient pour les réformes s’ils pensaient qu’elles étaient une bonne chose. Le problème est que l’on a du mal à faire émerger un consensus sur ces sujets économiques. En France on a tendance à penser qu’il suffit de convaincre une centaine d’énarques pour savoir quelle est la bonne politique à faire et qu’ensuite tout le monde doit être au garde-à-vous pour que cela marche. Or il faut que les gens bougent d’une façon plus large dans le grand public, dans les syndicats, les entreprises, que tout le monde soit convaincu que la politique c’est la bonne voie pour arriver à régler les problèmes. Personne ne pense que le chômage est une bonne chose. »

De plus en plus de jeunes chercheurs en économie partent aux États-Unis. Qu’est-ce qui explique cet exode?

« Ils partent aussi en Angleterre voire en Suisse et aux Pays-Bas. Même s’il est vrai que dans la recherche économique, il y a une domination très forte des États-Unis. Il y a aussi des raisons qui les motivent pour l’intérêt de leurs recherches: ils ont des assistants et sont dans des universités où ils sont aux côtés de trente des meilleurs spécialistes d’un domaine. Ce qui leur permet d’améliorer alors leur carrière et leurs travaux. C’est une bonne chose que nos chercheurs partent voir ce qu’il se fait dans les meilleurs endroits du monde en recherche. Ce serait dramatique s’ils ne le faisaient pas. Cela dit, les Français ont plutôt tendance à revenir. À la Paris School of Economics, nous essayons de nous mettre à niveau. Mais la concurrence avec les meilleures universités américaines est très difficile car elles ont des moyens qui sont colossaux. Et il ne s’agit pas seulement des États-Unis: la Chine investit des milliards dans ses universités pour le classer au meilleur niveau mondial. »

L’idéologie jihadiste (Antoine Sfeir)

L’idéologie  jihadiste  (Antoine Sfeir)

 

Antoine Sfeir, auteur du Dictionnaire du Moyen-Orient, un des meilleurs spécialistes de la région donne sur son site une explication historique du djihadisme.

 

Le salafisme prône :

  • le retour à l’islam des origines par l’imitation de la vie du Prophète, de ses compagnons et des deux générations suivantes ;
  • le respect aveugle de la sunna (tradition islamique, comprenant le Coran, les hadiths et la sira).

Il condamne :

  • toute interprétation théologique, en particulier par l’usage de la raison humaine, accusée d’éloigner le fidèle du message divin ;
  • toute piété populaire ou superstition, comme le culte des saints, jugé contraire à l’unicité de Dieu (tawhîd) ;
  • toute influence occidentale, comme le mode de vie et la société de consommation, mais également la démocratie et la laïcité.

Histoire

La filiation du salafisme débute, après les « pieux ancêtres », par l’école hanbalite, la plus rigoureuse des quatre écoles juridiques islamiques, qui ne reconnaît que le Coran et la sunna comme sources du droit musulman et inspire plus tard le wahhabisme, qui règne encore en Arabie saoudite, au Qatar, dans les Émirats et au Koweït.

Il faut distinguer deux notions de salafisme : celle des réformistes du début du XIXe siècle (Jamal ed-Dine al-Afghani et Mohammed Abduh), qui veulent alors imposer une réforme au sens quasi luthérien du terme (c’est-à-dire une lecture épurée des textes) ; et celle des salafistes actuels, davantage un littéralisme aveugle qui rejette toute innovation (bida’a).

Le salafisme s’impose progressivement dans tout le monde musulman, des pondoks (écoles coraniques) indonésiennes aux jeunes musulmans d’Europe. Il suit les préceptes de la finance islamique conceptualisés par les théologiens saoudiens. Ce néo-fondamentalisme traditionnaliste se révèle parfois une passerelle intellectuelle vers l’extrémisme et le jihad planétaire.

En France, dans les années 1980, les salafistes ont d’abord été assimilés à des fondamentalistes ou des traditionnalistes. Les années 1990 et la guerre civile algérienne ont donné une tribune aux prédicateurs salafistes dans les banlieues françaises, qui acquièrent une nouvelle visibilité grâce à l’Internet. Plus récemment, de jeunes convertis et d’autres issus de l’immigration ayant tenté la hijra (l’installation en Arabie saoudite) en sont revenus déçus. Se concevant comme un groupe social communautaire « puriste », confortés par l’émergence des salafistes tunisiens et égyptiens lors des « printemps arabes », ils contestent davantage l’influence des Frères musulmans.

Aujourd’hui, le salafisme se décline en trois courants principaux :

  • Le salafisme « cheikhite » ou quiétiste, inspiré par le wahhabisme et les cheikhs implantés en Arabie saoudite, en Jordanie ou au Yémen, peut être considéré comme le plus littéraliste et le plus largement majoritaire à travers le monde. Uniquement préoccupé de vivre en symbiose avec les prescriptions coraniques, celui qui adopte cette forme de salafisme « de prédication » professe un certain mépris pour la vie sociale et politique et les courants engagés en politique, tels les Frères musulmans. Sous l’égide du cheikh Mohammad Nasser Al Dîn Al Albani (mort en 1999), du Yéménite Moukbil ou de l’imam algérien de Marseille, Abdelhadi Doudi, cette stratégie s’appuie sur une prédication non violente et non directement politique. La foi « revivifiée » doit naturellement transformer la société et, par-delà, le monde entier.
  • Al Sahwa al Islamiya (« le Réveil islamique »), une tendance directement inspirée d’un courant plus politique, conduite en 1991 par les deux cheikhs wahhabites Salman Al Awda et Safar Al Hawali contre feu le roi Fahd après la première guerre du Golfe. Il trouve son origine dans la vive protestation d’une partie des oulémas contre l’entrée de l’armée américaine en Arabie saoudite. En Algérie, Ali Belhadj se réclamait d’Al Albani mais le FIS recevait Al Awda avec tous les honneurs dans de son plus grand meeting en 1991 dans un stade d’Alger. L’influence des deux personnages a diminué en raison de la montée du salafisme radical et autres tendances réformistes. Hawali fut atteint, en 2005, d’une forte hémorragie cérébrale ; quant à Awda, qui ne se situe plus sur le terrain de la contestation, ses relations avec le royaume saoudien sont désormais au beau fixe. La référence la plus citée de ce courant reste le Syrien Mohammad Sourour, qui veut rétablir le pouvoir des religieux face aux politiques. Ayant vécu longtemps à Birmingham, en Grande-Bretagne, il y a créé le Centre islamique, toujours en activité. Ce courant minoritaire accepte de se lancer dans la politique quand ils estiment que l’identité islamique est remise en cause en Occident. Nés et ayant grandi en Occident, ces salafistes sont prêts à négocier leurs votes auprès des élus. Dans ces cas, ils deviennent des concurrents directs des Frères musulmans, avec lesquels ils partagent alors une stratégie d’entrisme dans la vie politique et se disputent la même clientèle.
  • Le salafisme « jihadiste » suit, lui, une ligne révolutionnaire : il constitue la base intellectuelle du terrorisme et des opérations suicide, encourageant des actions violentes contre les Occidentaux. Inspiré par l’expérience du Frère musulman égyptien Sayyed Qotb ou du Jordanien Abou Mohamed Al Maqdissi, il statue que tout musulman a l’obligation, où qu’il soit, de porter le fer contre ceux, musulmans ou non, qui oppriment les « musulmans pieux ».

Né au cours de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan durant les années 1980, ce courant est le fruit de la rencontre entre la doctrine traditionnaliste saoudienne et la stratégie de prise de pouvoir des Frères musulmans. C’est sur ce terrain mythique témoin de la victoire des moudjahidin contre la puissante URSS, que la plupart des liens se sont créés entre les futurs terroristes islamistes de la planète, depuis la Jamaah islamiya indonésienne jusqu’au GICM (Groupe islamiste combattant marocain). Dès lors, les salafistes jihadistes se prononcent pour le combat armé destiné à libérer les pays musulmans des occupations étrangères et des régimes jugés impies. Ils fustigent à la fois les islamistes pour leur manque de piété et les autres courants salafistes pour leur « hypocrisie » face aux États occidentaux.

Ce jihadisme est celui mené par Al Qaïda et développé par Al Zawahiri et Abou Mossab, qui portent la lutte à l’échelle mondiale tandis que d’autres privilégient d’abord le combat dans un cadre national (Tchétchénie, Irak, Palestine, Algérie). La dimension meurtrière de ce jihad est favorisée par la diffusion d’images sur vidéocassettes, CD-Rom et sur l’Internet, et culmine dans la seconde moitié des années 1990 jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, de Bali (2002), de Madrid (2004) et de Londres (2005). Son action est néanmoins battue en brèche dès le lendemain des attentats de New York. L’intervention de l’OTAN en Afghanistan, l’interdiction progressive de toutes les cellules de soutien telles celles de certaines ONG et le volontarisme de tous les États auparavant rétifs à s’attaquer aux bases arrières du terrorisme (Royaume-Uni, Malaisie, Afrique de l’Est) ont considérablement limité le champ d’action du terrorisme jihadiste, même si le Pakistan et l’Afghanistan restent les maillons faibles du dispositif en offrant l’asile aux derniers combattants.

Les États musulmans eux-mêmes alternent les politiques de répression avec celles du « rachat », permettant aux anciens jihadistes de s’amender. Ainsi l’amnistie des repentis en Algérie a-t-elle peut-être permis l’arrêt de la guerre civile en 1997. La politique plus subtile des autorités égyptiennes qui ont négocié dès 1997, avec les membres de la Gamaa islamiyya  le repentir dans leur prison, en est un autre exemple. Toutefois, les flux continus des jihadistes en Irak et la permanence des bases salafistes, bien que majoritairement quiétistes, prouvent que le terreau du jihadisme demeure vivace.

On assiste depuis 2011 à l’effacement spectaculaire d’Al Qaïda, dont la mort du chef Ossama Ben Laden, en mai 2011, a constitué le point d’orgue. Les mouvements religieux, tant islamistes que salafistes, n’ont pas participé au déclenchement des soulèvements populaires dans le monde arabe et les tentatives de récupération ont plutôt consacré la montée des islamistes « politiques », tels Annahda en Tunisie et les Frères musulmans en Égypte.

Il n’en reste pas moins que cette petite minorité de salafistes fait une lecture « révolutionnaire » de l’islam, qui rendrait légitime l’usage de la violence. Ils se voient comme des combattants pour une cause « juste »: l’instauration d’un État islamique qui préfigurera l’avènement de la justice de Dieu sur terre.

En France et en Europe :

La France constitue un véritable pôle de l’organisation en Europe. Les salafistes européens, âgés de 18 à 35 ans environ, sont un phénomène nouveau. Les salafistes sont estimés entre 20.000 et 30.000, dont un quart à un tiers de convertis issus de milieux catholiques ou protestants (Français « de souche métropolitaine », Antillais, Congolais, Zaïrois…). Ces derniers, désirant « compenser » une vie jusque lors éloignée de l’islam, sont souvent les plus radicaux.

Les salafistes « quiétistes » sont légalistes et se soumettent au système législatif européen, même si une loi contrevient à un principe religieux ; c’est le cas pour le voile des femmes, que les « quiétistes » ont appelé à ne pas porter si la loi l’exigeait. De la même façon, ils ont condamné toute forme de violence politique et d’actions terroristes après les attentats du 11 septembre, certains conseillant même aux musulmans occidentaux à collaborer avec les services de sécurité pour dénoncer une personne ou une organisation prônant la violence terroriste.

Source : Antoine Sfeir (dir.), Dictionnaire du Moyen-Orient, Bayard Éditions, 2011, 964 p

 




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