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Agriculture : l’industrialisation en cause

Agriculture : l’industrialisation en cause « 

Elsa Casalegno, agronome de formation et journaliste à la France agricole sur l’industrialisation de la filière revient sur la crise du lait et l’industrialisation de la filière

(Interview la tribune)

 

À court terme, le mouvement de baisse des prix vous semble-t-il prêt à se calmer?

ELSA CASALEGNO - Je suis plutôt pessimiste. On assiste à un emballement. C’est aussi le cas pour le porc et la viande bovine, même si elle est un peu moins internationalisée.

Un message dominant s’est imposé dans le discours des industriels depuis plusieurs années qui consiste à mettre en avant la croissance de la population mondiale de 2% par an. Ils disent aussi qu’il est de leur devoir moral d’alimenter cette population. Mais ce n’est qu’une théorie. Cela ne veut pas dire par autant que la demande en produits laitiers est linéaire et augmente aussi de 2% par an. On voit bien que ce n’est pas du tout linéaire en fait. Sauf que tout le monde est imprégné de ce discours. Quand on n’est pas en croissance, cela veut dire que l’on stagne, donc en échec.

Cet emballement est mondial. En Europe, tous les  pays du nord sont dans les starting-blocks depuis des années. Industriels et producteurs ont lourdement investi. Au Danemark en particulier, il y a eu une énorme restructuration: un agrandissement, moins de main d’œuvre, donc des investissements en automatisation. Pas simple de calmer le jeu quand on a une étable de 200 ou 500 places et des traites qui tombent en fin de mois. C’est aussi à celui qui tient le plus longtemps qui pourra récupérer les marchés de tous ceux qui ont craqué.

À cela s’ajoute le fait que le politique a donné les clés à la filière aux industriels. Ces derniers ont rédigé des contrats à leur avantage, ils auraient eu tort de s’en priver puisque c’était dans leur intérêt. Mais les producteurs n’ont pas pu ni su s’organiser.

Cette crise pourrait donner un coup de fouet. Il est vrai que depuis mai 2014, les discours changent: on parle d’organisations régionales, horizontales… mais concrètement sur le terrain, cela n’avance pas vite.

La levée des quotas était prévue depuis longtemps. Est-ce seulement à cause de divisions internes que les éleveurs français n’ont pas été plus prompts à réagir?

En partie. Il y a d’un côté la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants, NDLR], le syndicat majoritaire, qui a toute une organisation très efficace sur le terrain, et de l’autre les minoritaires qui ont plus de mal à trouver leur place et leur public. Le syndicat majoritaire, sachant que l’on perdait les quotas donc la cogestion politique-syndicale, a quand même vu un moyen de conserver son poids en gardant la main sur les organisations de producteurs. Ils ont donc plutôt préféré conserver les organisations existantes. Peut-être d’autres bases auraient dû être posées. Mais il n’était pas question de discuter avec les syndicats minoritaires. Ces derniers avaient leurs projets qui n’étaient pas « FNSEA compatibles ».

Ensuite, même si les discours se sont inversés aux alentours de 2007, certains éleveurs ont aussi longtemps espéré qu’il y aurait, si ce n’est des quotas, au moins une forme de régulation plus « légère » où le politique conserverait tout de même un pouvoir de régulation.

Il semble que cet espoir soit toujours présent puisque de sdemandes de régulation de l’offre sont ardemment demandées…

Ce qui reste de la régulation – c’est-à-dire des aides au stockage et le prix d’intervention - n’est pas suffisant. La preuve : cela ne limite même pas la casse. Les États membres de l’UE sont tout à fait divisés sur ce qu’il convient de faire. Je pense qu’ils sont pris de court par l’ampleur de la crise. Personne ne s’attendait à ce qu’elle soit si violente. Mais il y a eu le ralentissement du marché chinois, la fermeture des frontières russes, le fait que les États-Unis montent en puissance. Cela fait trois facteurs externes sur lesquels les Européens n’ont pas du tout prise mais ils ne peuvent pas se dédire.

Pour en revenir à la France, quelle région vous semble souffrir le plus?

La Bretagne souffre beaucoup. Les exploitants y ont beaucoup misé sur une production standardisée, celle qui trinque le plus. Le grand Massif central aussi. C’est une région où il y a certes des appellations d’origine protégées (AOP) contrairement à la Bretagne, mais le Cantal, l’AOP qui compte le plus de volumes, se situe sur un créneau plus difficile, car leur prix du lait est quand même indexé sur le prix mondial. C’est aussi une région qui m’inquiète également, car elle est touchée par la crise de la viande. C’est l’ensemble de la filière élevage qui ne va pas : tout est fragilisé.

Quelles sont au contraire les régions qui s’en sortent le moins mal?

La Franche-Comté et toutes les régions qui ont su mettre en avant les AOP et s’émanciper les prix mondiaux. Les prix y ont certes baissé, mais pas autant, permettant aux éleveurs de s’en sortir. Même s’ils évitent de mettre trop cela en avant par égard pour leurs confrères en difficultés.

Ce serait donc ceux qui ne considèrent pas le lait comme une « commodité », à l’instar du pétrole, qui s’en sortiraient le mieux, thèse que vous développez dans votre livre. Mais dans quelle mesure cela pourrait-il se généraliser?

Cela peut se développer. Il y a la production bio par exemple. On nous dit « c’est une niche », mais tout de même, c’est une niche qui augmente.

Côté production, les éleveurs y vont plutôt doucement parce qu’ils se souviennent d’une crise précédente. En 2000, des « contrats territoriaux d’exploitation » à grand renfort d’aides à la conversion ont provoqué un afflux de lait bio. Or, il n’y avait ni les capacités industrielles ni la logistique pour y répondre. Le lait de producteurs bio a été déplacé en lait standard. La filière bio se méfie de cela et accepte donc au compte-goutte les nouveaux venus. Elle se méfie aussi de l’effet d’aubaine qui attire les éleveurs conventionnels en raison de la meilleure valorisation du bio.

Attention, je ne dis pas qu’il faut passer au fromage AOP ou au lait bio. Les circuits courts et la transformation fermière pourraient aussi se développer. Tout n’est pas épuisé dans la demande des consommateurs. Certains sont prêts à faire plus d’efforts.

Je ne dis pas non plus qu’il ne doit pas y avoir d’export. Il y a aussi besoin de production de masse et de laits en poudre. Mais on a inversé le problème en misant tout sur l’export qui est par nature un marché très volatil. Il y a des retournements, des marchés qui se ferment, des crises sanitaires totalement imprévisibles, et on ne s’est pas du tout protégé face à cette imprévisibilité.

Faudrait-il que les éleveurs prennent plus en main cet aspect en se formant davantage à l’analyse des marchés?

Cela pourrait être le cas dans le sens où ils demanderaient plus de comptes. Face aux coopératives, ils pourraient ainsi exiger de limiter les volumes à l’export et de mettre en place des solutions en cas d’effondrement du marché mondial. Tandis qu’aux entreprises privées, ils peuvent dire : « l’essentiel de votre production provient d’Europe, un marché à haute valeur ajoutée, donc arrêtez de faire croire que vous êtes obligés de nous acheter le lait à 240 euros les 1.000 litres, ce n’est pas vrai ». Ce n’est pas non plus leur métier de tout comprendre, mais dans une négociation, il faut qu’ils aient les clés pour comprendre. Seulement en parallèle, il faut aussi qu’ils soient en position de force dans les négociations; donc qu’ils se regroupent.

Quel serait le meilleur modèle pour cela: le modèle de la coopérative est-il en crise?

Il y a une fronde sur le terrain vis-à-vis des coopératives. Depuis des années, j’entends les mêmes demandes d’éleveurs qui disent ne pas comprendre les chiffres ou bien qui disent que les décisions sont déjà prises mêmes quand on leur demande leur avis.

Il est vrai que nous pointons du doigt Sodiaal dans notre livre; notamment parce que l’on a choisi d’illustrer notre propos avec les plus gros acteurs. Il ne faut pas pour autant «jeter le bébé avec l’eau du bain». Il y  a des problèmes de communication qui touchent aussi de plus petites coopératives du reste. Mais une coop de la taille de Sodiaal, c’est une multinationale. Pour décrypter un rapport financier, il faut être expert.

Une coopérative encore plus grande, une FrieslandCampina – la coopérative néerlandaise géante – à la française serait-elle envisageable?

On pourrait l’atteindre. Si Laïta veut fusionner avec Sodiaal, pourquoi pas! Mais je pense que cette dernière n’est pas assez stable pour grandir plus. Elle a rajouté la CLHN [Coopérative laitière de Haute-Normandie, NDLR] dans son périmètre. Peut-être devrait-elle faire une pause. Une structure énorme, je ne suis pas sûre que ce soit la mentalité française ni que cela corresponde à ce qu’attendent les consommateurs et les producteurs français. Ce n’est pas non plus la condition sine qua non pour aller sur le marché mondial. Tout dépend du produit que l’on veut exporter. D’autres solutions sont possibles. Dans la viande, il existe une tentative de plateforme commune à l’export pour répondre à des appels d’offres. Grossir pour grossir, ce n’est pas un argument. Il faut un projet clair, un vrai marché à prospecter.

 




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