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Les risques du monde, Edgar Morin (100 ans)

Les risques du monde, Edgar Morin (100 ans)

A 100 ans, , le scientifique et philosophe Edgar Morin évoque les risques du monde dans une interview à France Info.(extrait)

 

 

On fait souvent le parallèle entre la France d’aujourd’hui et celle des années 30, avec cette montée de la violence, et ce repli sur soi. Faites-vous aussi ce parallèle ?

C’est un parallèle que je fais, sur un certain plan. C’était une époque de dangers qui montaient sans cesse et que l’on vivait presque en somnambule, sans nous en rendre compte. Mais le type de danger aujourd’hui n’est pas du tout le même. A l’époque, c’était l’Allemagne envoûtée par Hitler et par une conception de la supériorité aryenne qui projetait de dominer, avec son espace vital, toute l’Europe, et d’esclavagiser le monde slave. C’était la menace de l’Allemagne nazie qui était le danger principal. Aujourd’hui, il y a plus de dangers. Ils sont multiples. Vous avez le danger nucléaire. Vous avez le danger économique, celui de la domination de l’argent un peu partout. Vous avez les crises de la démocratie, comme il y en a eu à l’époque, et qui aujourd’hui sont aussi graves. Donc, il y a des traits semblables, mais aussi des traits très différents. Surtout, il y a l’absence de conscience lucide que l’on marche vers l’abîme. Ce que je dis n’est pas fataliste. Je cite souvent la parole du poète Hölderlin qui dit que « là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Donc, je pense quand même qu’il y a encore espoir.

Vous qui êtes le chantre du concept philosophique de la pensée complexe. Vous ne trouvez pas qu’il y a parfois des raccourcis qui peuvent être faits, comme par exemple, quand on entend qu’on est en dictature aujourd’hui en France ? Vous n’avez pas l’impression qu’une certaine partie du pays va trop loin, fait des raccourcis ?

« Cette pandémie est une sorte de répétition générale de ce que pourrait être un État, tel qu’il existe déjà en Chine, de la surveillance et de la soumission généralisée. »

 

Nous n’en sommes pas là, mais nous voyons que nous en subissons la menace. Là aussi, c’est à venir. Même à quelques années, ne serait-ce qu’avec cette élection présidentielle, personne ne sait ce qui va se passer. On est dans une incertitude totale.

Vous écrivez d’ailleurs dans une tribune publiée dans le journal Le Monde : « Nous devons comprendre que tout ce qui émancipe techniquement et matériellement peut en même temps asservir ». Vous parlez du premier outil qui est tout de suite devenu une arme. Vous parlez des dangers de la technologie moderne et notamment de la vidéosurveillance, des algorithmes. Ce sont des dangers immédiats ?

C’est un des dangers dans cette société, appelons-la néo-totalitaire, qui pourrait s’installer. Mais il ne faut pas oublier la biosphère qui va aggraver tout ça si la crise climatique continue. Il ne faut pas oublier que les fanatismes se déchaînent un peu partout. Ce qui me frappe beaucoup, c’est que nous sommes à un moment où nous avons, tous les humains, une communauté de destin – et la pandémie en est la preuve, on a tous subi la même chose de la Nouvelle-Zélande à la Chine et à l’Europe. On a subi les mêmes dangers physiques, personnels, sociaux, politiques.

« Nous avons une communauté de destin. Mais on est dans une telle angoisse qu’au lieu de prendre conscience de cette communauté, on se referme sur sa propre identité, ethnique, religieuse, ou nationale. »

 

Moi, je ne suis pas contre la nation, au contraire. Mon idée de Terre patrie, c’est qu’elle englobe les patries et les nations sans les dissoudre. Mais cette conscience n’est pas là. Elle peut venir, elle peut se développer. Mais elle n’est pas là. 

Comment avez-vous vécu, sur le plan intellectuel, le confinement, cette idée de confiner sa population ? Est-ce que pour vous le confinement, c’est la santé qui a primé sur l’économie ? Ou est-ce qu’au contraire, vous retenez qu’on a confiné au détriment des libertés ?

La complexité, c’est de voir l’ambivalence des choses. Je vois très bien une volonté d’une politique sanitaire mais qui, peut-être, n’était pas totalement adéquate à la situation. Le confinement, c’est une chose qui a provoqué aussi bien des réflexions salutaires chez certains que des tragédies chez d’autres. C’est profondément ambivalent. Mais ce que je crois, c’est qu’on n’a pas bien pensé ce virus. On continue à être dans une aventure inconnue et dangereuse et je pense qu’il y a une grande repensée politique et sanitaire à faire aujourd’hui.

Vous avez 100 ans. Forcément, à cet âge-là, on commence à penser à la fin. Axel Kahn, qui nous a quittés mardi 6 juillet, a presque chroniqué la fin de sa vie. Est-ce que vous aussi, vous vous y êtes préparé ? 

Il y a une grande différence avec Axel Kahn, qui se savait atteint d’un cancer fatal. Jusqu’à présent, je n’ai pas d’atteintes, je ne peux pas avoir la même attitude qu’Axel Kahn. Je dispose encore, du moins cérébralement, des forces de vie qui me donnent des envies, des projets, des désirs, des plaisirs. Je vis bien entendu d’une façon beaucoup plus restreinte que dans le passé. Mon audition a faibli. Mes yeux ne lisent plus les choses microscopiques. Mes jambes ne peuvent plus cavaler.

« Moi qui adore la musique, maintenant les sons m’arrivent déformés, j’ai beaucoup de choses qui sont rétrécies. Mais même dans ce rétrécissement, je continue à participer à la vie de la nation et à la vie du monde. »

 

Donc, si vous voulez, je sais que la mort peut arriver d’un moment à l’autre, je sais que je peux m’endormir un soir et ne pas me réveiller. Mais ça, c’est le destin humain.

Axel Kahn s’est beaucoup battu pour la fin de vie dans la dignité. C’est aussi un combat que vous portez ? 

Je comprends très bien ce besoin d’éviter les souffrances les plus atroces à des gens qui se sentent condamnés. Mais les médecins sont devant une contradiction éthique. D’un côté le serment d’Hippocrate, qui leur dit de prolonger la vie au maximum, et de l’autre, une part d’humanité qui leur dit : arrêtons les souffrances de cette pauvre personne. Je suis pour ce point de vue, mais je sais qu’il y a des cas rares où des malheureux dans un coma qui semblait irrémédiable, au bout de quelques années, se réveillent soudain.

Vous diriez qu’il faut changer la loi sur la bioéthique ?

Il faut réfléchir sur les contradictions de la bioéthique. On voit que la génétique permet des manipulations qui peuvent être dangereuses, et en même temps des interventions qui peuvent être très salutaires. Il faut penser que dans ce domaine-là, nous avons affaire souvent à des devoirs contradictoires. Donc, il faut surtout faire une loi selon la complexité des choses, et pas d’une façon simplifiée.

C’est toujours cette ambivalence et la « pensée complexe ». On l’a peut être vue également avec l’affaire Mila, concernant la liberté d’expression cette fois-ci. J’imagine que vous êtes d’accord pour dire qu’il faut défendre la liberté d’expression. 

Ce n’est pas un accord, c’est une cause permanente qu’il faut défendre !

Mais jusqu’où ? Est-ce qu’une lycéenne peut insulter une religion en ligne ? Et est-ce qu’en réponse des personnes peuvent appeler à son meurtre ? Est-ce que la justice a eu raison de condamner les harceleurs de Mila à 4 à 6 mois de prison ?

Je pense que, là aussi, nous avons affaire à une contradiction éthique. Je suis pour la liberté d’expression totale, mais bien entendu, je pense aussi que sur la fameuse histoire des caricatures, non seulement elles pouvaient être considérées comme immondes par des jihadistes, mais pouvaient même offenser des pieux musulmans. Donc, je n’étais pas pour la censure, mais je suis pour que les journalistes aient le sens de la complexité et de la responsabilité. C’est de ça dont il faut tenir compte. C’est aux journalistes de savoir à quel moment éviter quelque chose d’offensant. Un exemple, pour éviter toute comparaison avec des choses actuelles, l’islam ou le christianisme. Quand en Amérique, des Blancs vont dans les forêts sacrées des Indiens, des forêts qui, pour eux, sont plus que sacrées puisque c’est là où il y a leurs ancêtres, je pense qu’il faut condamner ce qui est un sacrilège pour les Indiens. Il faut dans chaque cas réfléchir et ne pas avoir des idées abstraites générales.

On a beaucoup évoqué des choses sombres dans l’actualité ou dans le passé. Est-ce que vous avez une note d’espoir à donner du haut de vos 100 ans ? Est-ce que vous voyez un ciel bleu possible dans l’avenir ? 

D’abord, je sais que rien n’est irrémédiable. Malheureusement, la démocratie n’est pas une chose irréversible, mais une dictature non plus n’est pas irréversible. On a vécu des périodes sombres comme l’Occupation où pendant des années, il n’y avait pas d’espoir, jusqu’à ce qu’arrive le miracle de la défense de Moscou et de l’entrée en guerre des États-Unis. Donc l’improbable arrive dans l’histoire. Des évènements heureux arrivent. Parfois, ils n’ont qu’un sens limité, mais quand même important. Prenez le pape François. C’est le premier pape depuis des siècles qui soit retourné aux principes de l’Évangile et ait pris conscience des périls qui menacent la Terre, de la pauvreté et de la misère humaine. C’était imprévu que ce pape succède à un autre pape qui était si fermé, si réactionnaire.

« L’imprévu peut arriver, en bien ou en mal. Et moi, je compte donc sur l’improbable. L’Histoire n’est jamais écrite d’avance. »

 

Dans le fond, il y a toujours la lutte entre ce qu’on peut appeler les forces d’union, d’association, d’amitié, Eros, et les forces contraires de destruction et de mort, Thanatos. C’est le conflit depuis l’origine de l’univers où les atomes s’associent et où les étoiles se détruisent, se font bouffer par les trous noirs. Vous avez partout l’union et la mort. Vous l’avez dans la nature physique, vous l’avez dans le monde humain. Moi, je dis aux gens, aux jeunes : prenez parti pour les forces positives, les forces d’union, d’association, d’amour, et luttez contre toutes les forces de destruction, de haine et de mépris.




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