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Russie : la barbarie et la guerre permanente

Russie : la barbarie et la guerre permanente

 

 La « guerre d’Hiver » de 1939-1940, entre l’URSS et la Finlande, et la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) rappellent en bien des points l’actuelle « opération militaire spéciale » en Ukraine. Par Eric Martel-Porchier, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

 

Si l’on compare l’actuelle guerre en Ukraine à deux conflits précédents qui ont impliqué l’armée soviétique et russe – la guerre soviéto-finlandaise de 1939 et la première guerre de Tchétchénie en 1994-1996 -, on ne peut qu’être surpris par leurs similitudes. Pourtant, les contextes historiques et sociaux sont totalement différents. Quelle proximité peut-il y avoir entre l’URSS de 1939, marquée par les terribles purges staliniennes et dont le gouvernement vit dans la peur d’une future invasion allemande, la Russie de 1994, société en plein effondrement où les logiques mafieuses prévalent et où les militaires doivent recourir à toutes sortes d’arrangements douteux pour se rémunérer, et la Russie de 2022, qui se serait, d’après une formule chère à Vladimir Poutine, « relevée » au cours des deux dernières décennies ?

Une constante apparaît à l’examen de ces trois conflits : la combinaison d’une peur ressentie par le Kremlin (paranoïa excessive dans l’URSS de Staline, crainte du démembrement de la Russie au début des années 1990, effroi face à l’extension de l’OTAN en 2022) et de la confiance démesurée du pouvoir russe dans sa propre armée, malgré une méconnaissance profonde de son mode de fonctionnement. De même, en 1939 et en 1994 comme en 2022, la force de l’ennemi est insuffisamment prise en compte. Cela peut se comprendre : sur le papier, le déséquilibre des forces est absolu. Pourtant, chaque fois, ce ne sont pas des éléments quantitatifs qui définissent réellement la force de l’armée soviétique ou russe mais son organisation, laquelle est directement corrélée à un élément essentiel : le niveau de motivation de ses hommes, qui reste fragile.

Car si l’armée soviétique ou russe est une structure autoritaire, l’obéissance de ses hommes est loin d’être acquise. C’est ainsi que le 31 décembre 1994, lorsque l’état-major russe ordonne à quatre colonnes d’entrer dans Grozny, la capitale de la Tchétchénie, seules deux vont s’exécuter, les commandants des deux autres unités refusant d’obéir.

Dans cette guerre, la capacité à commander du ministre de la Défense, Pavel Gratchev, « dépendait directement de sa présence sur le terrain ». Car lorsque les troupes russes sont peu motivées, les ordres tendent à se perdre dans des difficultés de transmission. Lors de la première guerre de Tchétchénie s’est établi un système d’autorité charismatique : le chef doit être « admirable » pour être obéi et doit donner en personne ses ordres à ses subordonnés. Cette présence obligatoire sur le terrain pourrait d’ailleurs expliquer le nombre important de généraux russes tués dans l’actuelle guerre d’Ukraine.

Dans ce contexte, le commandement se voit contraint de laisser la troupe s’auto-organiser, quitte à en perdre le contrôle. On comprend mieux les très nombreuses exactions commises par les troupes russes dans cette première guerre de Tchétchénie, l’état-major étant plus préoccupé par la résistance incertaine de ses troupes face à un ennemi redoutable que par l’existence avérée de comportements criminels.

Lors de la première guerre de Tchétchénie, loin de ressembler à des troupes abreuvées de propagande et prêtes à mourir pour la mère patrie, les soldats russes vont hésiter et ne pas comprendre pourquoi il faut attaquer cette région dont ils se sentent si proches et dont la capitale Grozny compte près de 29 % de Russes. Les ordres ne sont pas suivis ou n’arrivent pas à leurs destinataires. L’artillerie russe va même, en 1996, aller jusqu’à bombarder, à Pervomaiskaya, une unité de Spetnaz, dépendant du FSB, qu’ils détestent, invoquant des malentendus ou des erreurs de tirs.

Car l’armée russe des années 1990 est loin d’être une structure monolithique : à l’armée, qui dépend du ministère de la Défense, s’ajoutent les unités du ministère de l’Intérieur (le MVD), mais aussi les forces de sécurité dont le FSB fait partie et, sous la dénomination de « cosaques », des forces irrégulières. Les forces du MVD, réputées pour leur cruauté, leur niveau de corruption élevé et leur efficacité, sont particulièrement haïes par les conscrits qui forment l’essentiel de la troupe. C’est ainsi que, si le Kremlin exerce une autorité absolue sur ses forces armées, il ne les contrôle pas réellement, ce qui sera également le cas lors de la seconde guerre de Tchétchénie, victorieuse cette fois, effectuée sous l’impulsion de Vladimir Poutine.

Le phénomène s’est également produit lors de la guerre soviéto-finlandaise : les soldats s’étaient rapidement rendu compte du décalage entre la propagande soviétique du régime stalinien et la réalité du terrain : les Finlandais étaient loin d’être les barbares qui attendaient avec impatience d’être libérés par les troupes soviétiques que la propagande leur avait décrits. C’est ainsi qu’aux nombreux courriers de soldats soviétiques s’émerveillant de l’abondance des villageois finlandais vont s’ajouter des épisodes d’insoumission, tels que des chants contre la guerre après des tournées de vodka et quelques désertions. Le NKVD saura vite réprimer ces manifestations hostiles en fusillant les déserteurs et fuyards.

Dans ces deux conflits précédents, les troupes russes ont été soumises à un traitement redoutable face à une guérilla terriblement efficace. Si les militaires finlandais se concentrent sur les colonnes d’arrière-garde qu’ils détruisent systématiquement, les Tchétchènes vont mener des actions beaucoup plus éprouvantes avec l’utilisation de snipers, de destructions systématiques des colonnes de ravitaillement, de tirs sur les ambulances, voire de tirs ponctuels à partir d’hôpitaux dans le but d’inciter les soldats russes à réagir et pouvoir mettre en avant la brutalité de ces derniers.

Si les Tchétchènes se montrent particulièrement violents envers les soldats russes, ce n’est pas le cas des Finlandais qui commettent quelques exactions au début de la guerre, mais se font vite rappeler à l’ordre par leur propre gouvernement, car ces actions isolées ne peuvent qu’affaiblir le travail de communication mis en œuvre à la face du monde.

Dans ces deux guerres, les Finlandais et les Tchétchènes se révèlent de redoutables communicants, là où l’URSS et la Russie brillent par leur silence ou par une propagande en décalage avec la réalité. Si la communication des Tchétchènes et des Finlandais a pour but de mobiliser la communauté internationale, celle de Moscou vise avant tout à cacher à sa propre population la réalité de la guerre et de la difficile situation que traverse l’armée, voire de l’ampleur du nombre de soldats tués.

Les Tchétchènes s’attachent à montrer au monde de nombreux chars russes détruits, des frappes sur les bâtiments civils et les nombreuses exactions commises par les troupes russes. Les Finlandais, plus de cinquante ans plus tôt, avaient fait circuler des photos de soldats soviétiques morts gelés, révélant la faiblesse logistique de l’armée ennemie.

Ils avaient également décrit les soldats soviétiques comme des êtres incontrôlables « incapables de voir et réagir à l’autoritarisme de leurs maîtres », auxquels Helsinki opposait « la dignité, le courage, la virilité, la ténacité et la retenue » des militaires finnois. Ce faisant, ils avaient réussi à déclencher un véritable mouvement de sympathie des pays occidentaux à leur égard et même obtenu un résultat qui ferait pâlir d’envie l’actuel gouvernement ukrainien : la promesse d’une intervention armée de la France, qui n’aura finalement pas lieu. Édouard Daladier, président du Conseil, particulièrement sensible à l’esprit de résistance des Finlandais, était en effet allé jusqu’à proposer une intervention militaire, ce qui eut pour effet d’agacer le Quai d’Orsay, qui ne comprenait pas comment il serait possible d’entrer en conflit avec l’URSS alors que la France et le Royaume-Uni étaient déjà en guerre avec l’Allemagne nazie.

Dans les deux cas, la guerre s’est déroulée en deux phases.

Si la première n’a été qu’une succession d’échecs militaires, la seconde est l’occasion d’une réorganisation de l’appareil militaire soviétique puis russe, ce qui donne des résultats plus probants. Pour la guerre de Tchétchénie, la seconde phase permit la prise de sa capitale Grozny, au prix de nombreux morts civils et des destructions massives. Pour la guerre d’Hiver, les Soviétiques décidèrent d’abandonner leur projet initial de conquête de la Finlande et se recentrèrent sur l’acquisition de territoires à haute valeur stratégique.

Dans les deux cas, la technique militaire utilisée fut la même : des bombardements massifs afin de tirer parti d’une artillerie infiniment supérieure et une progression lente et méthodique bien à l’encontre de la tradition doctrinaire de l’armée soviétique. Si dans le cas de la guerre d’Hiver un armistice put être conclu, ce qui provoqua des réactions plutôt hostiles de la population finlandaise, il en fut autrement en Tchétchénie. Après une première victoire, les troupes russes furent expulsées par surprise de Grozny quelques mois plus tard et durent conclure un armistice reconnaissant de facto l’indépendance de la Tchétchénie.

En suivant les enseignements de ces deux guerres, on ne peut que douter de la possibilité d’un armistice pour l’actuelle guerre d’Ukraine.

Lors de la guerre avec la Finlande, les Soviétiques souhaitaient libérer leurs forces armées afin de leur permettre de se préparer à un affrontement ultérieur avec l’Allemagne alors que l’armée finlandaise était au bord de l’effondrement. En ce qui concerne, la première guerre de Tchétchénie, le niveau de décomposition de la société russe était tel que le Kremlin se sentit contraint de signer un armistice. Rien de tel dans l’actuelle guerre en Ukraine, où aucun des deux belligérants ne se sentira obligé d’accepter un cessez-le-feu.

Si la Russie a subi d’importantes pertes, elle n’est pas sujette à une menace vitale la contraignant à cesser la guerre en renonçant à ses conquêtes ; quant à l’Ukraine, elle bénéficie d’un soutien externe, qui a fait défaut à la Finlande de 1940, ce qui lui permet de résister et de refuser des concessions territoriales trop importantes. Cette situation semble devoir aboutir à une guerre gelée aux conséquences internationales autrement plus sérieuses que celles liées à la guerre du Donbass de 2014

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Par Eric Martel-Porchier ,Docteur en Sciences de Gestion/Chercheur associé au LIRSA, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

La taxonomie verte: Une avancée pour l’environnement

La taxonomie verte: Une avancée pour l’environnement 

Avec la taxonomie verte, l’Union européenne espère engager le continent vers une économie décarbonée. Mais la complexité de sa mise en place constitue une source d’inquiétude pour les entreprises comme pour les banques qui les financent. Par Thomas Boidot-Dorémieux, Directeur du Lab Innovation chez Lamarck Group ( dans la « Tribune »)

Derrière son aspect technique et abscond pour le grand public, la taxonomie verte reflète des enjeux importants pour les entreprises. Elle consiste à classifier les activités économiques en fonction de seuils de rejet de CO2 que leur activité génère. Ce besoin de catégoriser se comprend au regard des objectifs de limitation du réchauffement climatique énoncés récemment. Les pays participant à la COP26 de novembre 2021 se sont en effet engagés à réduire de 45 % d’ici à 2030 (par rapport à 2010) leurs émissions de GES. Quant à l’Union européenne, elle entend parvenir à la neutralité carbone en 2050.

Les objectifs de la taxonomie verte

La taxonomie verte donne lieu à d’intenses débats car fixer le niveau du seuil au-delà duquel une entreprise n’est plus verte peut avoir des implications très concrètes sur le financement de son activité et sur son éligibilité à certaines aides publiques. Au niveau macroéconomique, elle peut provoquer des distorsions de concurrence entre pays en fonction du niveau des seuils et des exigences qui pèsent sur le tissu économique. En Europe, se prévaloir d’une activité verte supposera de contribuer au moins à l’un des six objectifs de la finance verte sans porter atteinte aux cinq autres.

Ces objectifs sont les suivants :

  • Atténuer le changement climatique.
  • S’adapter au changement climatique.
  • Utiliser durablement et protéger les ressources aquatiques et marines.
  • Faire la transition vers une économie circulaire.
  • Prévenir et réduire la pollution.
  • Protéger et restaurer la biodiversité.

Des normes réglementaires qui restent incomplètes

A ce jour seuls les 2 premiers objectifs sont opérationnels sur un nombre limité de secteurs d’activité, les modalités précises des quatre suivants restant en cours de définition. Il y a pourtant urgence pour les entreprises comme pour les établissements financiers à pouvoir se reposer sur des normes établies et exploitables. Pour les premières, il s’agit de disposer des outils nécessaires au respect de la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) qui renforce les exigences en matière de reporting extra-financier. Pour les seconds, l’enjeu est d’avoir la capacité de mesurer la part des financements accordée à des activités économiques durables, laquelle se formalise dans un indicateur de performance baptisé le « Green Asset Ratio » (GAR), qui traduit la part des actifs durables dans l’ensemble des actifs. La publication du GAR s’impose dans le cadre de la Directive sur l’information extra-financière (NFRD – Non-Financial Reporting Directive).

Le respect de ces obligations s’avère aujourd’hui un exercice complexe. Les banques se heurtent en effet au manque d’information pertinente disponible. Certes le CSRD devrait leur permettre de trouver dès décembre 2022 les données directement chez les entreprises qu’elles financent, puisque ces dernières devront publier leur alignement avec la taxonomie européenne au travers d’un reporting simplifié, des standards homogènes devant être élaborés par l’European Financial Reporting Advisory Group (EFRAG). Mais il y a fort à parier que cette obligation réglementaire prendra plusieurs années pour être totalement respectée et elle devra s’accompagner de contrôles afin de garantir la qualité et l’exactitude des données fournies. Par ailleurs les entreprises de moins de 250 salariés, et surtout les contreparties situées hors de l’Union européenne ne seront pas concernées par ces obligations.

Il restera donc aux établissements financiers à établir des estimations en fonction de la nature de l’activité et de l’usage des fonds alloués. Un véritable défi car les entreprises développent fréquemment différents types d’activités, dont certaines répondent à la taxonomie verte, d’autres pas. A moins d’émettre des obligations vertes dont l’usage est fléché, difficile d’estimer précisément l’allocation des financements consentis. Enfin les systèmes d’information des banques s’avèrent peu adaptés au calcul du GAR en raison de la finesse de la taxonomie européenne. Une véritable révolution et des investissements conséquents s’imposent donc aux établissements de crédit comme aux entreprises européennes pour obéir à cette nouvelle donne. Le prix à payer pour faire émerger une économie décarbonée et répondre aux objectifs ambitieux de l’Union européenne.

Thomas Boidot-Dorémieux

Les nationalisations de l’économie par la « nouvelle union populaire » sont-elles vraiment crédibles ?

Les nationalisations de l’économie par la nouvelle union populaire sont-elles vraiment crédibles ?

 

La Nouvelle union populaire de la gauche qui se construit autour de la France Insoumise – avec EELV, le PC et le PS – préconise un virage économique radical. A 180 degrés. Avec au menu, notamment, d’importantes nationalisations comme les banques, Engie, EDF etc … Si dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon, l’opération semble simple, elle est complexe à mettre en oeuvre. Les interrogations dans un papier de la Tribune

 

 

L’union populaire menée par Jean-Luc Mélenchon prône une importante série de nationalisations. C’est l’un des principaux axes du programme de l’alliance qui se crée actuellement à gauche autour de Jean-Luc Mélenchon : la nationalisation d’une partie de l’économie.

Ainsi, le leader de la France Insoumise, aujourd’hui chef de file de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (Nupes), propose-t-il de remettre dans le giron de l’Etat, les banques généralistes, les autoroutes, les aéroports, mais aussi certaines grandes entreprises comme Engie ou EDF – dont certaines ont déjà une part de leur capital gérée par la puissance publique – .

Pour la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale, ces nationalisations sont stratégiques. Il s’agit d’assurer que l’Etat français aura bien la main sur ces actifs essentiels de notre économie, afin qu’ils échappent au profit. Ce serait aussi, selon cette nouvelle formation politique, une garantie pour une meilleure redistribution et une meilleure lutte contre les inégalités.

Une nationalisation revient à une expropriation, à la reprise d’un bien. Il y a des questions juridiques qui se poseront mais une telle opération  implique aussi un dédommagement à verser aux actionnaires. Ainsi, il faut racheter l’actif à un niveau bien supérieur à sa valeur boursière. Pour les banques, – il faut d’abord préciser ce que veut dire « banque généraliste », car la Nupes l’évoque sous ce vocable – mais on imagine sans mal que ce serait les grands établissements comme la Société Générale, ou la BNP.

L’an dernier, ces établissements ont enregistré des profits records – 9 milliards d’euros de bénéfices en 2021, par exemple pour la BNP, ou encore 5,6 milliards pour la Société Générale – .Si l’Etat rachetait ces actifs, il faudrait donc prévoir des dizaines et des dizaines de milliards d’euros.

Reste à voir aussi, jusqu’ à quel niveau l’Etat rentrerait au capital, interroge par exemple l’économiste Christian de Boissieu. Prendra-t-il 100% ou limitera-t-il son contrôle à 51% ? … Et Christian de Boissieu de souligner qu’il « faudrait alors appliquer le pourcentage de contrôle ou bien réactualiser la facture de la nationalisation des banques de 1982-83 en tenant compte de la croissance des établissements bancaires depuis cette date et de l’évolution des prix également depuis cette date… Compliqué ! ».

Il y a des chances que la Nouvelle Union Populaire de la gauche éviterait la nationalisation à 100% comme ce fut le cas en 1981, dans les années Mitterrand.

Pour les sociétés d’autoroutes, on dispose d’estimations chiffrées. Ainsi, cet hiver Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie assurait qu’il faudrait payer entre 45 et 50 milliards d’euros aux concessionnaires si l’Etat reprenait dans son giron les sociétés avant la date de la fin de contrat, dont la plupart courent encore jusqu’à 2030. Et pour cause, il faudrait dédommager les sociétés. Ces opérations ne seraient donc pas neutres économiquement.

Si ces entreprises venaient ou revenaient sous la coupe de l’Etat, il faudrait que l’Agence française des participations de l’Etat, l’APE, rattachée au ministère de l’Economie et des Finances suive leur évolution et leur gestion. L’objectif étant d’optimiser leur rendement, de réaliser les meilleurs investissements, d’accompagner leur développement etc. « Or, comment faire avec si peu de moyens ? Aujourd’hui, l’APE comporte à peine une cinquantaine de personnes… alors que nous devrions pour être de bons gestionnaires en avoir au moins 10 fois plus », confie un fin connaisseur de Bercy. Si le portefeuille de l’Etat se densifiait, il faudrait  donc prévoir un important renforcement d’effectifs.

Enfin, même avec des moyens supplémentaires, l’Etat ferait-il mieux que le privé. Selon certains économistes, comme Jean-Marc Daniel, on peut en douter étant donné les résultats de sociétés comme la SNCF, EDF, ou Renault…

Enfin, quel serait le comportement des investisseurs, des milieux d’affaires ? Le programme des nationalisations proposé par Jean-Luc Mélenchon peut rappeler celui de 1981. Dans le monde économique, cette période reste un traumatisme. De nombreux entrepreneurs voient là le risque d’ une spoliation de leur travail.

Rappelons qu’entre 1997 et 2002, quand il revient au pouvoir, le gouvernement socialiste mené par Lionel Jospin avait alors procédé à une vague importante de privatisations – France télécom, Air France, les banques comme le Crédit lyonnais, les assureurs comme le Gan etc. Au total, Lionel Jospin avait ainsi reinjecté 30 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat.

 

Ukraine : Une guerre pour la démocratie dans le monde

Ukraine : Une guerre pour la démocratie dans le monde

 

Pour les démocrates américains, le conflit russo-ukrainien apparaît comme une « transposition internationale et paroxystique » de la lutte entre populistes et défenseurs de la démocratie libérale que connaissent les Etats-Unis depuis l’élection de Donald Trump, analyse Laurence Nardon, chercheuse à l’IFRI, dans une tribune au « Monde ».

 

En annonçant, notamment lors de leur déplacement à Kiev les 24 et 25 avril, la livraison d’armes offensives telles que des obusiers et des chars aux forces ukrainiennes, le secrétaire à la défense, Lloyd Austin, et le secrétaire d’Etat, Antony Blinken, marquent une nouvelle étape dans la réponse américaine à la guerre russo-ukrainienne. Un positionnement renforcé le 28 avril, lorsque Joe Biden a fait connaître son intention d’envoyer 33 milliards de dollars (31,5 milliards d’euros environ) à l’Ukraine, dont les deux tiers sous forme d’aide militaire.

Depuis le début de l’invasion russe du 24 février, l’administration Biden a mis en œuvre plusieurs types de réponses. Les sanctions contre les oligarques russes, la restriction renforcée des exportations de technologies sensibles et l’augmentation des exportations de gaz naturel liquéfié américain pour faciliter la limitation des importations de gaz et de pétrole russes par les Européens visent à faire pression sur Moscou.

Quant à l’aide à l’Ukraine, elle se décline en aide humanitaire et en livraison de matériel militaire et se chiffre déjà à près de 4 milliards de dollars depuis fin février, selon un décompte du département d’Etat. Tout ceci est considérable, mais on avait toutefois observé jusqu’à présent une grande prudence dans le type des armes livrées par les Etats-Unis à l’Ukraine, exclusivement qualifiées de défensives. Il fallait à tout prix éviter de fournir à la Russie un prétexte à une escalade. Le président Vladimir Poutine et son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, rappellent en effet régulièrement la possibilité d’une riposte nucléaire.

Les annonces de fin avril constituent donc une prise de risque de la part de Washington. La raison immédiate tient à la résistance militaire des Ukrainiens. Contrairement à ce que l’on pouvait craindre en février, la Russie n’a pu concrétiser la victoire rapide qu’elle annonçait. Les analystes américains estiment qu’une victoire ou demi-victoire de l’Ukraine est, au contraire, possible et que, dans ce cas, des livraisons d’armes américaines peuvent faire la différence. Washington choisit de tenter le coup.

Mais cette évolution vient aussi confirmer le retour aux manettes des tenants de l’idéalisme interventionniste américain, un courant de pensée rattaché à l’école des « internationalistes libéraux », fermement décidés à défendre la démocratie ukrainienne contre l’autoritarisme russe. La guerre en Ukraine est, en effet, venue relancer un débat ancien mais toujours vif aux Etats-Unis sur le rôle que doit jouer le pays dans le monde.

Perspectives de la France face aux crises

Perspectives  de la France face aux crises

Des événements de diverses natures ont entraîné des conséquences géopolitiques bien au-delà de leur perception par leurs contemporains ( article de André Yché dans la Tribune)

En remportant la bataille de Chéronée en 338 avant JC, Philippe II de Macédoine assure la domination de son pays sur la Grèce et prépare l’entreprise conquérante d’Alexandre le Grand qui, pénétrant en Orient jusqu’en Asie Centrale et en Inde, ouvre les « routes de la soie ».

De même, la peste de Justinien, au milieu du VIème siècle, en décimant les armées byzantines engagées dans la reconquête de l’Italie, met un terme à l’ultime tentative de réunification de l’Empire romain et, de fait, scelle le sort, à terme, de l’Empire byzantin.

Les batailles de Chesapeake Bay et de Yorktown, en 1781, remportées par de Grasse et Rochambeau, ouvrent la voie à l’indépendance américaine et jouent un rôle déterminant dans l’Histoire mondiale du XXe siècle.

La bataille de Sadowa, qui accélère le déclin de l’Empire austro-hongrois, marque le début de l’hégémonie prussienne en Europe centrale, avec les conséquences dramatiques que l’on sait.

Enfin, la crise de 1929 n’est surmontée qu’à partir du moment où les Etats-Unis s’engagent dans une politique de réarmement, d’abord au profit des démocraties européennes, puis pour leur compte propre à partir du 8 décembre 1941. Pour soixante-dix ans, la doctrine Monroe est mise entre parenthèses et l’Amérique renonce à son isolationnisme traditionnel. Jusqu’à quand ?

En même temps, la dimension géopolitique de l’Histoire se heurte constamment aux réalités territoriales, aux ancrages nationaux, à l’enracinement des Hommes qui tressent un lien indissoluble entre histoire et géographie.

C’est ainsi que tout au long du premier tiers du XVe siècle, le grand empereur chinois, Yongle, parraine les expéditions maritimes de Zheng He, afin d’ouvrir le monde à la Chine : l’océan Indien, les côtes de l’Afrique de l’Est, la mer Rouge, jusqu’en Egypte. Mais l’agitation turco-mongole sur les frontières du nord impose le recentrage de l’effort budgétaire sur la restauration de la Grande Muraille et, pour protéger le Hebei, l’Empire céleste se détourne durablement du « Grand Large ».

Au cours du dernier tiers du XIXème siècle, alors que monte en Angleterre un courant en faveur du libre-échange qui ouvre le monde entier à la City, porté par l’aristocratie foncière reconvertie dans la finance après l’abrogation des lois protectionnistes sur le blé (« Corn Laws ») par Robert Peel en 1846, une forte opposition se fait jour, conduite aux Communes par Benjamin Disraeli. Derrière ce courant protectionniste, les intérêts portuaires britanniques sont en cause ; ils bénéficient du régime de l’« Exclusif » avec l’Empire qui alimente les réexportations vers le continent. L’entreprise coloniale, ce sont également, à proximité des bases navales, les arsenaux de la Navy et de l’Army qui constituent le cœur de la métallurgie anglaise.

Comme aux Etats-Unis et en France aujourd’hui, les Anglais sont donc en plein débat sur la protection de leur industrie, auquel s’ajoutent les polémiques entre Malthus (protectionniste) et Ricardo (libre-échangiste) sur la souveraineté alimentaire nationale.

Quels enseignements utiles faut-il tirer de ces épisodes historiques quant à l’impact probable de la crise sanitaire, économique et géopolitique que nous traversons?

La France et le Monde

L’expérience pratique de l’Antiquité grecque est celle d’un monde éclaté, dans lequel chaque Cité fixe ses lois, règle son gouvernement, décerne sa citoyenneté. Au-delà, c’est le monde barbare, qui ne parle pas grec et qui, de ce fait, n’est pas civilisé.

Pour autant, Platon n’ignore pas l’idée d’universalité : mais elle est purement intellectuelle ; elle tient dans l’aptitude de tout être humain à penser ; c’est, en quelque sorte, le « Cogito » de Descartes, avant l’heure.

L’universalisme romain ne se conçoit, juridiquement, qu’à travers l’attribution de la citoyenneté, considérablement élargie à partir de l’édit de Caracalla en 212, qui accorde la qualité de citoyen romain à tout homme libre de l’Empire.

Il n’en demeure pas moins que le véritable vecteur du concept d’universalisme réside dans le christianisme, à travers notamment la prédication de Saint Paul :

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. »

La réalisation de ce principe soulèvera, bien sûr, maintes difficultés, y compris au sein de la communauté chrétienne et sera à l’origine de très vives tensions entre Paul et Pierre, à l’occasion de leur rencontre à Antioche. Avec la fin de l’Empire, le christianisme demeure le seul cadre porteur de valeurs universelles, ce qui ne manquera pas de susciter de nombreux conflits politiques au Moyen-Age, face à l’émergence des nations : le volet politique de la réforme grégorienne illustre, entre dogmes religieux persistants et nouvelles réalités d’un monde recomposé, une contradiction que Machiavel tranchera définitivement en laïcisant la pensée politique.

Il est nécessaire de percevoir qu’en réalité, la divergence entre principes universalistes et réalités nationales est une constante historique.

Le grand penseur de l’universalisme des Lumières est Emmanuel Kant, qui fait de l’universalité une condition essentielle de la morale : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en loi universelle. ». Ce principe, qu’il élève au rang d’« impératif catégorique », n’est donc pas, à ses yeux, discutable. Pour autant, Kant mesure bien que concrètement, c’est la loi de l’Etat qui s’impose. Il considère que la contrainte physique que peut exercer l’Etat n’a pas d’effet durable sur la société et que ce qui compte, c’est l’obligation morale d’obéir à la loi que chaque individu perçoit intérieurement, parce qu’elle découle, précisément, d’une norme universelle.

Très belle construction intellectuelle, qui inspirera les fondateurs de la Société des Nations, de l’ONU… Mais en pratique, qu’en est-il ? Pour citer Charles Péguy :

« Kant a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, tout comme les textes fondateurs de la République américaine, s’inspirent naturellement de la philosophie kantienne, mais concrètement, la distinction est clairement établie entre ceux qui détiennent des droits subjectifs, les « citoyens », et les autres, les « hommes » qui ne peuvent exciper que de droits objectifs. Et la réalité révolutionnaire est essentiellement nationale (Valmy…) avant de devenir impérialiste, puis colonialiste : Jules Ferry est le symbole de l’ambition civilisatrice universelle de la République, quitte à transiger avec les principes de la laïcité :

« L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation. »

C’est précisément par la voie de la colonisation que survient la première véritable mondialisation et, bien sûr, elle repose sur un principe d’asymétrie. L’opinion publique pense immédiatement : esclavage, commerce triangulaire. La réalité est plus complexe : c’est le régime de l’Exclusif qui assure à la métropole le monopole des échanges avec ses colonies, de telle sorte que par le biais de réexportations massives qui permettent au colonisateur de capter l’essentiel de la valeur ajoutée, l’équilibre commercial de la puissance colonisatrice est assuré. Ce modèle perdurera jusqu’en 1913 et se traduira par un poids des échanges extérieurs dans l’économie européenne qui ne sera à nouveau atteint qu’à la veille du premier choc pétrolier, au début des années 70.

Entretemps, la science économique a progressé. Le courant de pensée initial est celui des avantages comparatifs de Ricardo, décliné à travers le modèle de Heckscher- Ohlin-Samuelson qui souligne l’importance majeure de la dotation de chaque pays en facteurs de production, de telle sorte, par exemple, que l’abondance de capital aux Etats-Unis devrait conduire l’économie américaine à se spécialiser dans les produits à forte intensité capitalistique, ce qui n’est pas toujours le cas. Par ailleurs, les phénomènes d’accumulation des avantages comparatifs, d’oligopoles et de dissymétrie des termes de l’échange ont conduit à l’émergence d’une critique croissante, en faveur de la réinstauration d’un certain protectionnisme.

La première question est celle des secteurs stratégiques, éléments essentiels de la souveraineté. Mais comment repenser la souveraineté à l’heure de la construction européenne ? L’industrie de défense, l’approvisionnement énergétique occupent le premier rang de ces préoccupations.

Les nanotechnologies, la santé figurent depuis longtemps parmi les priorités industrielles, aux côtés de l’électronique et des technologies de l’information. Mais quelles conséquences en tirer quant à la localisation de ces activités ? La bonne échelle ne serait-elle pas européenne ?

C’est ici qu’intervient la question de l’emploi. Par exemple, il est certain que la maîtrise de la filière du médicament est un sujet stratégique et économique majeur. Mais peut-on analyser de la même manière la fabrication de masques de protection, eu égard à la réalité de la demande en temps normal ? A ce stade de la réflexion, comme en matière énergétique avec le gaz, le pétrole et l’uranium, on voit bien que la question est plutôt celle de la sécurité, notamment politique, des sources d’approvisionnement : le conflit qui déchire l’ex-empire soviétique illustre cette réalité. D’où le problème du « sourcing » chinois, surtout s’il est exclusif. En définitive, l’arbitrage à opérer se posera en termes de maîtrise des approvisionnements qui, n’implique pas une origine nationale, et d’emplois industriels productifs, c’est-à-dire compétitifs. Au-delà, il est évident que les enjeux de pouvoir d’achat, surtout en période d’inflation et de crise des finances publiques, limiteront les ambitions en termes de relocalisation quoiqu’en disent les prophètes annonciateurs d’un « nouveau monde ».

La principale révélation de la crise globale, en pratique, est celle de la relative fragilité de la chaîne logistique, levier essentiel de la mondialisation. Et c’est sur cet aspect du problème, qui n’est pas nouveau en dépit de la propagande chinoise autour des « routes de la soie », que mérite d’être réexaminée la dimension territoriale de l’économie, en lien avec les questions stratégiques et environnementales.

Traiter d’économie territoriale, c’est, d’abord, parler des territoires et de la relation du local au national. Dans cette démarche délicate, quelques fanaux éclairent le cheminement.

Fernand Braudel, d’abord, qui ne vivra pas assez longtemps pour conclure son ouvrage de synthèse, « L’identité de la France », dont il trace néanmoins les grandes lignes : un pays de pays, morcelés par la géographie et réunis par l’Histoire ; une tension entre de multiples irrédentismes et une centralisation opérée par l’Etat, au profit de la capitale et de son rayonnement mondial, au détriment, par exemple, de Lyon, pourtant mieux situé en termes de flux d’échanges européens. Au final, Braudel ne récuse pas ce travail historique et exprime sa méfiance à l’égard de la résurgence politique des territoires. Il n’est guère décentralisateur et il rejoint, sur ce point, Michelet qui résume sa thèse : l’Histoire s’est finalement imposée à la Géographie, et c’est très bien ainsi. La référence absolue, sur la question territoriale, demeure Vidal de la Blache et son « Tableau de la géographie de la France » de 1903, dans lequel il démontre comment, à cette époque, les seules métropoles qui aient véritablement émergé sont périphériques : tous les grands ports, Strasbourg sur le Rhin… Il montre également l’importance des complémentarités entre territoires et le processus de fertilisation croisée qui en résulte, notamment sur le plan démographique : La France est « une terre qui semble faite pour absorber sa propre émigration ». Mais Vidal est un homme de l’intérieur, du continent, qui ne connaît guère les côtes océaniques et qui manque du recul de Braudel pour distinguer les failles du modèle français : la France a raté la mer et n’a acclimaté que tardivement l’industrialisation et le capitalisme parce que pour le meilleur ou pour le pire, elle a toujours été attirée par son terroir et par les frontières continentales, lieu des menaces directes pesant sur son intégrité. Que dire de plus, et qu’en déduire ?

D’abord, que la question des territoires de la République est essentiellement franco-française et n’interfère qu’indirectement et de façon relativement marginale avec les questions de « déglobalisation » et de souveraineté économique. Certes, divers centres de production peuvent être réimplantés sur le territoire national, mais leur localisation précise dépendra surtout de considérations logistiques : la concurrence entre territoires, que l’on peut pressentir, correspondrait donc à une débauche d’énergie, peu productive.

En revanche, des leviers majeurs de redynamisation territoriale existent et, indépendamment de la crise sanitaire et économique, méritent d’être actionnés.

Le premier d’entre eux est relatif au développement de l’offre d’habitat, qui deviendra un facteur d’attractivité essentiel, s’agissant notamment des key-workers, particulièrement de ceux que leur métier écarte du télétravail. Il est évident que l’offre d’habitat intermédiaire à proximité des centres hospitaliers constituera, par exemple, une priorité à réexaminer dans l’avenir. Plus généralement, la revitalisation des villes moyennes et en particulier des « cœurs de ville » passe par la création d’une offre d’habitat adaptée à des clientèles potentiellement intéressées par les aménités culturelles, mais aussi sanitaires et éducatives : l’attractivité du centre-ville conditionne l’avenir de la périphérie.

Le deuxième enjeu, puisqu’il n’existe pas véritablement de territoire autonome en regard de l’économie nationale, réside dans la connexion au marché : national, européen, mondial. Connexion numérique, d’abord, mais aussi logistique physique et, notamment, multimodale.

Le troisième enjeu est relatif à la constitution de clusters autour des établissements universitaires et, à moindre échelle, des centres de formation d’ampleur régionale, de manière à coupler recherche et production, constituant ainsi de véritables pôles d’attractivité.

Au final, il est évident que les enjeux de revitalisation des territoires revêtent une dimension essentiellement nationale et qu’il est quelque peu artificiel de les raccorder à la question de la « déglobalisation », analysée comme ressort de nombreuses « relocalisations » sur le territoire national, ce qu’elle n’est probablement pas.

Si relocalisations il doit y avoir, ce qui paraît vraisemblable, c’est à l’échelle de l’Europe et du pourtour méditerranéen qu’il faudra les concevoir. Dans cette perspective, la connexion politique et opérationnelle entre les territoires et l’Etat central revêtira une importance accrue. En conclusion, la grande erreur est d’avoir pensé le capitalisme indépendamment d’une stratégie régalienne. L’erreur symétrique serait de penser les relocalisations indépendamment des principes du capitalisme.

L’Europe, ainsi nommée par les Grecs selon la célèbre princesse phénicienne enlevée, aux dires d’Esope, par Zeus métamorphosé en taureau, n’a longtemps été qu’une réalité géographique mal connue, à l’Ouest de l’espace hellène. Plus tard, l’entité politique structurante est l’Empire romain, essentiellement méditerranéen, qui ne franchit guère le Rhin et le Danube, tandis que la chrétienté réunit Occident et Orient, le christianisme étant d’ailleurs une religion d’origine orientale. Le premier, l’Empire de Charlemagne s’inscrit brièvement dans un espace correspondant à celui de l’Europe des Six. Issue du traité de Verdun de 843, une « Francia occidentalis » séparée par l’éphémère Lotharingie de son pendant oriental, participe du démembrement de l’Occident. Le Moyen-Age ignore donc la dimension européenne, qui n’est révélée que grâce à la prise de Byzance par les Turcs en 1453. Le pape Pie II s’en inquiète en ces termes : « des querelles intestines laissent les ennemis de la Croix se déchaîner » en préambule de son traité « De Europa ».

Tandis qu’Erasme y voit, déjà, l’espace d’une possible paix perpétuelle, Charles Quint tente, contre François Ier, d’imposer l’union par la force, sans succès ; François Ier n’hésite pas à s’allier à Soleiman pour contrer ce dessein, et la flotte turque, passant un hiver à Toulon, transforme ce port en ville musulmane, peuplée de milliers de janissaires et de leurs captifs chrétiens. François Ier frise l’excommunication, avant que la flotte ottomane ne lève l’ancre pour le Levant.

Napoléon, qui tente d’unifier l’espace péninsulaire du bloc asiatique par la force et par le droit, échoue pareillement et le Congrès de Vienne institue une Sainte Alliance dont ne s’excluent volontairement, signe précurseur, que l’Angleterre et le Vatican.

Dès lors, toute construction idéaliste, comme celle de Victor Hugo, bute sur la rivalité franco-allemande, jusqu’au grandiose projet d’Aristide Briand, à la fin des années vingt, mis à bas par la crise mondiale. Et c’est Churchill, au lendemain de la guerre, qui invite les continentaux à s’unir, sans inclure, lucidement, le Royaume-Uni dans la perspective ainsi tracée.

Ainsi, toute l’histoire de l’Europe met en évidence deux faits saillants : d’abord, que l’Angleterre n’est guère concernée ; ensuite, que la réalisation du projet dépend entièrement de la configuration, naturellement conflictuelle, de l’axe franco-allemand.

Un épisode l’illustre singulièrement : à l’issue de la signature du traité de l’Elysée, en 1963, qui pose les bases du projet européen, l’entregent de Jean Monnet permet à celui-ci de faire introduire devant le Bundestag, pour sa ratification, un préambule repositionnant le traité dans une perspective atlantiste, expressément écartée par le général de Gaulle qui, furieux, évoque la possibilité d’un renversement d’alliance « avec la Russie » ! Les limites politiques du « couple » franco-allemand sont ainsi tracées.

Au fond, c’est sur ce compromis que l’Europe a progressé : un grand marché ouvert au monde libre, supervisé en matière de droit de la concurrence ; la politique agricole commune pour satisfaire la France et quelques Etats méditerranéens ; des fonds structurels pour accompagner les retardataires ; et surtout, en contrepartie d’une clientèle assurée pour l’industrie allemande, une union monétaire, assortie de règles disciplinaires strictes. Un « deal » intelligent, sans doute le meilleur que l’on puisse espérer, et qui s’avère incontestablement « gagnant-gagnant ».

A ceci près qu’une fois encore, la relation franco-allemande soulève des difficultés, non pas à cause d’un écart de compétitivité entre les deux économies, qui fluctue dans le temps, mais d’un différentiel majeur de croissance démographique qui est structurellement stable et qui condamne la France à un taux de chômage élevé, pour des niveaux de croissance équivalents. De là viennent les excédents d’une grande Suisse, les déficits d’une « petite Russie » dépourvue de richesses naturelles, hormis sa puissante agriculture. Et au final, un « spread » croissant sur les marchés financiers.

Cette situation représente-t-elle un problème ? Assurément, dans le contexte de crise globale que nous traversons. Est-il insurmontable ? Peu vraisemblablement : la France et sa dette publique ne peuvent se passer de l’euro, pas plus que l’Allemagne d’un de ses principaux clients.

Pour autant, nous ne saurions ignorer qu’à partir de son origine sanitaire, la crise revêt une dimension économique et, désormais, géopolitique.

L’Union européenne, à travers ses plans de relance et la mobilisation du système européen de banques centrales a couvert, dans des conditions relativement satisfaisantes, son champ d’intervention naturel, économique et financier, sous une réserve majeure : l’enjeu agroalimentaire, et d’abord agricole, ne saurait être abordé selon sa seule dimension écologique, qui ne peut être exclusive de son poids économique et de son impact stratégique. La France aurait beaucoup à perdre de ce cantonnement idéologique.

Ce constat renvoie à une question fondamentale : après le Brexit, l’exclusion de la Turquie et la guerre en Ukraine, l’UE offre-t-elle le cadre pertinent pour parler de sécurité européenne, alors même qu’à l’exception de la France, toutes les nations européennes (hors Grèce, Croatie et Serbie) suivent l’exemple de l’Allemagne pour se détourner de la construction d’une industrie de défense européenne, socle indispensable d’une Europe (au sens de l’UE) de la défense ? Dès lors, puisqu’il ne s’agit que de parler de capacités militaires, au sens de « second pilier de l’OTAN », est-il raisonnable de s’en tenir à un tête-à-tête avec l’Allemagne, sans intégrer le Royaume-Uni, la Suède et la Turquie dont le poids militaire est essentiel sur le théâtre européen.

La question posée est donc celle de la réactivation d’un cadre similaire à celui de l’Union de l’Europe Occidentale, qui pourrait retrouver son utilité lorsque la relance d’un processus de discussion avec la Russie, analogue à celui de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s’avèrera indispensable. En l’absence d’un tel dispositif, le destin du continent européen pourrait fort bien être traité directement entre Washington et Moscou.

Vers la mort de l’ONU ?

Vers la mort de l’ONU ?

Un  riche ouvrage collectif, dirigé par Julian Fernandez, juriste, et par Jean-Vincent Holeindre, politiste, revient sur la crise du système de sécurité collective et l’impuissance de l’ONU mises en évidence par la guerre en Ukraine.(« Le Monde »)

 

Livre.

 

La guerre en Ukraine et l’impuissance totale des Nations unies face à une agression dont est responsable la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité, révèle dans toute son évidence la crise du système de sécurité collective mis en place après la fin de la seconde guerre mondiale au nom d’un « plus jamais ça ».

Il faut, certes, distinguer d’une part l’institution politique de l’ONU – l’Assemblée générale, le Conseil de sécurité – et, de l’autre, les nombreuses agences onusiennes spécialisées, situées en première ligne dans la protection des réfugiés et dans les divers aspects de la sécurité humaine, et qui continuent d’assurer leurs fonctions avec souvent une réelle efficacité.

Le titre de l’ouvrage collectif dirigé par Julian Fernandez, juriste, et par Jean-Vincent Holeindre, politiste, Nations désunies ?, ne résume pas l’enjeu d’un multilatéralisme qui cherche à se réinventer, alors même qu’il est indispensable pour affronter des crises conjuguées, militaires, économiques, sociales, sanitaires. « Le multilatéralisme est un sport de combat », rappelle avec humour Serge Sur, professeur émérite de droit public et rédacteur en chef de la revue Questions internationales. Cela n’a jamais été plus vrai qu’aujourd’hui après les grands rêves de la fin du second conflit mondial, de la décolonisation puis des espoirs post-guerre froide.

Le multilatéralisme est multiforme. « Ce n’est pas un bloc, mais un puzzle », résume Serge Sur. Dans un appel commun sur la pandémie publié dans Le Monde, le 3 février 2021, et cités dans le livre, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et des chefs d’Etat et de gouvernement, dont Emmanuel Macron et le sénégalais Macky Sall, esquissaient cette définition : « Une manière bien particulière d’organiser les relations internationales qui s’appuie sur la coopération, l’Etat de droit, l’action collective et des principes communs. »

Le multilatéralisme est ritualisé dans des rendez-vous tels le G7 ou le G20 et structuré dans des organisations internationales ou régionales. Ce riche ouvrage collectif en fait l’histoire et en montre les différents aspects – sécurité collective, droits humains, sécurité alimentaire, réfugiés, espace, justice pénale internationale, etc. –, avec des contributions de certains des meilleurs spécialistes.

Cette crise est avant tout celle du système onusien, issu du conflit le plus meurtrier de l’histoire et qui en reste profondément marqué. « La guerre était la cible centrale de son action, occultant les défis collectifs », rappelle le politiste Bertrand Badie. Il relève que cela explique notamment « le rôle central du Conseil de sécurité, pivot des pouvoirs de contrainte et lieu des privilèges de puissance ». A cela s’ajoute, comme le soulignent Julian Fernandez et Jean-Vincent Holeindre, la nouvelle donne créée par le fait que « les trois puissances aujourd’hui dominantes, les Etats-unis, la Chine et la Russie, sont trois figures défavorables au multilatéralisme et en tout cas à un multilatéralisme dynamique et fidèle à l’esprit de 1945 ».

Russie: Une culture de la violence barbare

 

Russie: Une culture de la violence barbare

Le producteur de cinéma ukrainien, qui a travaillé vingt ans en Russie, rappelle, dans une tribune au « Monde », que la culture russe contemporaine est née sous les matraques de la police. Pour se détacher de l’impérialisme poutinien, il appelle les Russes à imiter les Allemands après 1945.

 

Il y a exactement cent ans, le premier des cinq « bateaux des philosophes » quittait Saint-Pétersbourg pour l’Allemagne, avec, à son bord, des centaines d’intellectuels expulsés de Russie soviétique, dont les célèbres philosophes et scientifiques Nicolas Berdiaev, Sergueï Boulgakov, Ivan Iline, Vladimir Lossky et bien d’autres. Ce syntagme – « bateau des philosophes » – a servi de métaphore de la catastrophe intellectuelle qu’a endurée la Russie.

Cent ans plus tard, c’est un autre bateau qui est entré dans l’usage. « Navire militaire russe, va te faire foutre ! » : c’est la phrase qu’ont prononcée les gardes-frontières ukrainiens en réponse à la proposition émise par un navire militaire russe de se rendre. Elle est devenue le mème le plus populaire de l’époque actuelle. Et la métaphore de la courageuse résistance des Ukrainiens.

 

Boutcha, Irpine, Hostomel… Les photos des rues de ces bourgs sans histoires qu’a quittés l’armée russe, de même que leurs noms, sont devenues synonymes des crimes de guerre de la Russie poutinienne. Les images atroces ont fait le tour du monde : des dizaines d’habitants abattus dans les rues devant leurs maisons, dans les cours et sur les trottoirs, certains ayant les mains liées, achevés d’une balle en pleine tête, d’autres avec des traces de torture sur le corps, les très nombreux témoignages de viols collectifs de femmes…

Ces images m’ont fait perdre le don de la parole. Et j’ai senti que je perdais le droit de parler de « culture russe ». A l’instar de tous ceux qui sont de ce milieu. Pourquoi ?

Terrible honte

« Ecrire un poème après Auschwitz est barbare », a, semble-t-il, dit Theodor Adorno. Après Boutcha, j’ai senti qu’il ne fallait plus parler de culture russe. Et ce pour la même raison : celle de n’avoir pas empêché le Russe de tomber dans la barbarie, la sauvagerie, la bestialité. Nombreux sont les gens du milieu culturel à s’être sentis coupables.

Depuis, je ne peux cesser de penser à la nature de la violence, au surgissement de la bête chez l’être humain moyen, à ce qui l’autorise à violer avec ses camarades une jeune fille de quinze ans, à tirer sur des habitants pacifiques traversant leur bourgade à vélo, à tuer d’une balle dans la nuque des passants désarmés.

 

Pourquoi, me demandais-je, rien n’a empêché la transformation de simples gens en assassins ? Ni l’école, ni les parents, ni la culture ?

On entend aujourd’hui des voix s’élever fortement dans le milieu de la culture ukrainienne exigeant le boycott de toute la culture russe, y compris le cinéma. Les plus radicaux demandent son « retrait » pour de longues décennies, sans différencier le cinéma « patriotique » officiel russe et les expressions artistiques d’auteurs en opposition.

Il y a encore une place pour la gauche ?

Il y a encore une place pour la gauche ? mais laquelle ?

 

Le Collectif Télémaque, regroupant des cadres de la fonction publique française et européenne ainsi que du secteur privé, estime, dans une tribune au « Monde », que la gauche de gouvernement a toujours sa pertinence, en dépit de ses résultats décevants à la récente présidentielle.

 

L’élection présidentielle de 2022 a fait émerger trois grands blocs politiques. Cette tripartition reflète pourtant assez mal les identités politiques de la société française, tant le vote utile a joué à plein. La logique du scrutin présidentiel a fait disparaître la gauche de gouvernement, qui a souffert de l’absence d’une candidature de rassemblement, d’une incarnation suffisamment forte et d’une offre politique lisible.

Pourtant, la gauche de gouvernement, aux affaires dans les principaux pays de l’Union européenne – de l’Allemagne au Portugal, en passant par l’Italie et l’Espagne, mais aussi la Suède, le Danemark et la Finlande –, a toute sa place sur l’échiquier politique. Nous souhaitons le rappeler, au moment où un accord se profile entre le PS et LFI.

Contre les dérives césaristes

Pour ce faire, valeurs et responsabilité doivent demeurer les marqueurs de ce courant politique. Les valeurs sans la responsabilité, la tête sans les mains, conduisent, comme toujours, aux déceptions de l’exercice du pouvoir, souvent funestes pour les plus fragiles. La responsabilité sans les valeurs, ou le règne de la technocratie, est, comme un canard sans tête, le règne de l’administration administrante, de la bonne gestion conçue comme une fin en soi.

Il est, toutefois, possible de dépasser cette alternative en réaffirmant les quatre piliers indissociables qui caractérisent la gauche de gouvernement et dans lesquels se reconnaît son électorat : le progrès social, l’écologie, la démocratie pluraliste et l’Europe. A première vue, on pourrait penser qu’Emmanuel Macron pèche sur les deux premiers et Jean-Luc Mélenchon sur les deux derniers. A y regarder de plus près, ils sont tous deux en défaut sur les quatre dimensions.

Défendre la démocratie pluraliste, c’est retrouver le sens profond des institutions républicaines, contre les dérives césaristes, c’est revivifier la démocratie représentative des Assemblées et la démocratie sociale qui associe les syndicats et les associations à la conception des politiques publiques.

La gauche de gouvernement maintient que la construction patiente des compromis, la pédagogie de la réforme et l’équilibre des pouvoirs, y compris entre l’Etat et les collectivités territoriales, relèvent de la bonne politique et renforcent l’acceptabilité et la durabilité des réformes. C’est aussi être intransigeant sur les valeurs universelles, contre les discriminations, sans céder aux tentations identitaires de quelque forme qu’elles soient : c’est faire primer la citoyenneté commune sur les nations ou les religions. C’est défendre la raison et la science contre le complotisme.

Erdogan : Veut continuer à tuer la démocratie

 Erdogan : Veut continuer à tuer la démocratie

 

 

Avec la condamnation du philanthrope Osman Kavala à une perpétuité incompressible, le président turc nargue l’opinion internationale et veut afficher la puissance d’Ankara, analysent les chercheurs Ahmet Insel et Nora Seni dans une tribune au « Monde ».

Conforté par le rapprochement avec les puissances occidentales à l’occasion de la guerre contre l’Ukraine, le président turc Recep Tayyip Erdogan se sent libre de poursuivre dans son pays une politique de criminalisation de toute contestation et de répression tous azimuts. Ainsi le philanthrope Osman Kavala a été condamné à la perpétuité incompressible, à l’issue d’un procès où le droit a été bafoué allégrement aussi bien sur la forme que sur le fond de l’aveu même d’un des trois juges du tribunal pénal qui s’est opposé à ce verdict et a réclamé l’acquittement et la libération de l’accusé.

 

Détenu depuis le 1er novembre 2017, Osman Kavala est accusé de tentative de « renversement du gouvernement » en programmant, dirigeant et finançant les événements de Gezi, du nom de ce soulèvement populaire provoqué par le projet de réaménagement du parc du même nom, au centre d’Istanbul en mai-juin 2013. Sept autres prévenus, dont trois femmes, sont condamnés à la réclusion pour dix-huit ans pour « avoir aidé » Osman Kavala. Avocat, urbaniste, architecte, cinéastes, dirigeants d’université et d’ONG, ils comparaissaient libres. Ils ont été incarcérés le soir même du verdict.

Or, en février 2020, un autre tribunal pénal avait acquitté tous les prévenus de ce même procès en soulignant qu’aucune preuve concrète n’accompagnait l’épais réquisitoire du procureur pour justifier ses accusations. Mais quelques heures avant sa libération à l’issue de la décision d’acquittement, Osman Kavala était arrêté sur ordre du procureur d’Istanbul avec deux nouvelles accusations échafaudées à l’occasion : espionnage et participation à la tentative du coup d’Etat de juillet 2015. Le président turc était intervenu pour contester la décision d’acquittement, comme il était intervenu auparavant plusieurs fois publiquement contre Osman Kavala, alors que son procès était en cours.

Aujourd’hui, ce qui n’est plus qu’une mascarade de justice prend une tournure tragique avec la condamnation à perpétuité d’Osman Kavala pour les chefs d’accusation dont il avait été acquitté, comme tous les autres prévenus, il y a deux ans. Il est cette fois-ci acquitté des accusations d’espionnage inventées par ce procureur, promu depuis membre de la Cour constitutionnelle. Kafka lui-même aurait eu du mal à imaginer un tel procès.

 

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Turquie pour la détention abusive d’Osman Kavala et elle a décrété la nullité des preuves portées à charge contre lui. Au nom de l’indépendance des tribunaux turcs et de leur souveraineté (!), Recep Tayyip Erdogan avait invité les juges à ne pas suivre l’arrêt de la CEDH. De son côté, le Conseil de l’Europe a entamé une procédure de sanction contre la Turquie pour le non-respect de la décision de la CEDH, mais la procédure est bien longue.

Macron II: Pour un quinquennat de la fraternité ?

Macron II: Pour un quinquennat de la fraternité ? 

 

A l’isolement social que subissent les plus fragiles s’ajoute le repli sur soi et sur le cercle restreint des relations familiales, s’alarme dans une tribune au « Monde » l’ancien délégué général des Petits Frères des pauvres, qui réclame une action forte de l’Etat.

Une valeur défendue notamment par les petits frères des pauvres qui n’a guère trouvé sa place dans les programmes politiques des organisations et qui pourtant pourrait redonner un peu de sens et de cohérence à une société en voie d’archipélisation. NDLR

Depuis des années, nous voyons s’intensifier de manière spectaculaire l’isolement social. En janvier 2020, avant même le premier confinement, 14 % des Français de plus de 15 ans souffraient de pauvreté relationnelle, soit plus de 7 millions de personnes. La proportion des jeunes souffrant d’isolement social est passée de 2 % en 2010 à 12 % en 2020 ! L’Observatoire des Petits Frères des pauvres identifie qu’en 2016, 300 000 personnes âgées étaient en « mort sociale ». Elles sont 530 000 en 2021, l’équivalent de la ville de Lyon !

 

Deux phénomènes se rejoignent. Le premier est l’isolement social que subissent les plus fragiles : les plus âgés, les plus pauvres, les personnes en situation de handicap, les parents solos en souffrent deux fois plus que les autres. Le second est le repli sur soi, sur son domicile et le cercle restreint de ses relations familiales, d’une population qui se protège des interactions sociales qu’elle considère de plus en plus comme une menace. On observe en effet une perte vertigineuse de la confiance en autrui (− 11 points en trois ans).

 

Ces deux phénomènes se conjuguent et se renforcent. Ils sont à la racine de la crise identitaire : lorsque quelqu’un ne compte plus pour personne, il n’y a plus de confirmation de son existence dans le regard de l’autre. Ils nourrissent l’épidémie de méfiance : lorsque l’on n’a personne sur qui compter en cas de difficulté, on est vite envahi par les inquiétudes et les peurs. Ils distillent, enfin, un sentiment douloureux de ne servir à rien ni à personne car enfin, pourquoi participer à la vie sociale si personne ne compte sur vous ?

La priorité sociale des inexistences

Ce sont ces relations invisibles que nous tissons entre nous, réciproques et gratuites, qui nous tiennent ensemble. Elles produisent de la considération, de la réassurance, de l’entraide, de la protection, de la traduction du monde, de l’hospitalité. Ce sont d’abord elles qui manquent aujourd’hui à des millions de Français qui ne disposent plus, de ce fait, de certaines ressources impératives pour se constituer en tant que personne et accéder aux soins élémentaires et à la vie sociale. Au-delà de la lutte contre les inégalités, une nouvelle priorité sociale émerge aujourd’hui, celle des inexistences.

Les discours et les jeux politiques ne font pas place à cette crise de la fraternité. D’abord, parce qu’ils sont fondés sur des forces, la violence et la domination, contraires à l’émergence même d’une proposition politique de fraternité. Ensuite, parce que ce besoin social est indicible et peut difficilement se cristalliser en revendications.

Démocratie : enjeux et limites de la transparence

Démocratie : enjeux et limites de la transparence

 André Yché, Président du conseil de surveillance chez CDC Habitat livre une nouvelle fois une réflexion approfondie cette fois sur les enjeux de la transparence en démocratie ( dans la Tribune)

 

L’État, c’est le secret, et d’abord le secret militaire. En 480 avant Jésus-Christ, la flotte grecque, après quelques revers, s’embosse dans le détroit de Salamine pour tenter d’empêcher l’armée et la flotte de Xerxès Ier de conquérir le Péloponnèse, sur la lancée de la victoire des troupes médiques sur les Spartiates de Léonidas au défilé des Thermopyles.

Tactiquement, le choix est excellent, car l’étroitesse du passage neutralise l’avantage numérique écrasant des Perses. L’inconvénient, c’est que, comme aux Thermopyles, si les Perses parviennent à prendre à revers les Grecs, le massacre est assuré, de telle sorte que les lieutenants et alliés de Thémistocle prennent peur. Hérodote raconte comment Thémistocle prend secrètement contact avec Xerxès Ier pour forcer les évènements : faisant allégeance au monarque perse, il indique qu’à la suite de dissensions chez les Grecs, qui sont réelles, il va devoir replier sa flotte et que le Grand Roi perdra l’occasion de la détruire s’il n’attaque incessamment. Ce que fait aussitôt le Perse, qui passe immédiatement à l’offensive et se laisse piéger dans les eaux peu propices aux grandes manœuvres du détroit. L’invasion est stoppée et Xerxès Ier se replie précipitamment en Asie Mineure. Mais pour obtenir ce résultat et forcer la main à ses alliés, Thémistocle les a délibérément trahis, commettant un acte qui lui aurait coûté sa tête, même après la victoire, eut-il été connu des intéressés.

En 675, puis en 717 après Jésus-Christ, profitant de l’affaiblissement de Byzance par les guerres incessantes livrées aux Sassanides, les armées arabes, qui ont conquis la Syrie, l’Égypte et la Palestine poussent jusqu’à Constantinople. Une flotte importante met le siège sous les murs de la ville, pénétrant dans le Bosphore et bloquant l’accès à la Corne d’Or. C’est un secret soigneusement gardé qui sauve Byzance, au point qu’il est aujourd’hui perdu : celui des feux grégeois qui, dans ces deux occasions, dévastent la flotte des envahisseurs. Cette arme secrète, longtemps décisive sur mer et au pied des fortifications, contribuera à la longévité de l’Empire byzantin qui ne succombera qu’en 1204 à l’assaut de la quatrième croisade.

Le secret économique peut devenir secret d’État. Ainsi en fut-il longtemps de celui de la fabrication de la soie jalousement conservée par les Chinois, les habitants du pays des Sères, qui en faisaient commerce avec les Égyptiens dès le Xe siècle avant Jésus-Christ, puis avec les Romains, à partir du IVe siècle avant Jésus-Christ. Mais le secret finit par être éventé, d’abord au profit de l’Inde, puis du Japon. Enfin, au milieu du VIe siècle, deux moines nestoriens apportent à l’empereur Justinien des œufs de vers à soie. Le quasi-monopole chinois sur la production de cette précieuse monnaie d’échange est définitivement compromis.

La Poste royale est créée par Louis XI qui dans un édit sur les Postes (1464) stipule que le courrier transporté par cette voie sera lu et inspecté. Lorsqu’en 1603, Henri IV ouvre ce service au public, cette pratique demeure et sous Louis XIII, elle donne lieu à la création d’un « cabinet noir » qui communique à Richelieu les pièces les plus intéressantes, sous la responsabilité d’un expert en décryptement, Antoine Rossignol, dont le patronyme désignera l’instrument destiné à forcer les serrures.

Bref, s’il est un « secret d’État », il n’y a point de secret pour l’État ni pour le Roi. Le « Secret du Roi », c’est le service qui permet à Louis XV de conduire une diplomatie parallèle qui, après la Guerre de Succession d’Autriche, amène un renversement d’alliances, en 1756, avant le déclenchement de la guerre de Sept Ans dont les conséquences seront catastrophiques pour la France. La « double track policy » aura montré ses limites, de même que l’amateurisme des diplomates de l’ombre.

Il apparaît donc que la préservation du secret est consubstantielle à l’exercice du pouvoir, au point que l’usage d’une transparence artificielle peut être un moyen de manipulation. Ainsi, le cérémonial de la Cour offrait en spectacle tous les détails, y compris les plus intimes, de la vie de Louis XIV. Et pourtant, il s’était fait une règle intangible de ne jamais exposer le motif de ses décisions, au point qu’il était même interdit de l’interroger à ce propos.

De la démocratie

En France, le premier tournant survient avec la Révolution, et il est à la fois exemplaire de tous les excès et illustratif de tous les débats. Après les avoir étudiés, tout est dit : sur le fond, les deux siècles qui suivent ne sont qu’illustration de ce condensé d’idéologie et d’Histoire, autour du lien entre démocratie et transparence.

L’axiome initial des révolutionnaires, c’est que l’opinion publique garantit la liberté du peuple contre la corruption et la trahison, c’est-à-dire contre les ministres et leurs conseillers, et pour tout dire, contre la monarchie elle-même. Et il faut bien reconnaître qu’à partir de 1793, la découverte de la correspondance secrète du Roi, conservée dans la fameuse « armoire de fer » dissimulée dans les appartements privés du monarque n’infirmera guère cette thèse, étayée par la tentative de franchissement des frontières stoppées à Varennes. La règle est donc la publicité des débats, des votes, des décisions, sans limites. « Les tyrans conspirent dans les ténèbres, le peuple délibère au grand jour ! » écrit Camille Desmoulins. C’est que la transparence absolue, l’accès du public à toutes les délibérations est gage de liberté et de justice : « La procédure doit toujours être faite en public, parce qu’alors la vérité n’a pas à craindre d’être étouffée par l’intrigue, l’artifice, la violence… » dixit Marat.

Deux menaces obsessionnelles vont alors conduire de la publicité des débats à la dénonciation des suspects : la hantise de la corruption, la crainte de la trahison. Ainsi se construit une société de défiance et de délation. Une déclaration de Camille Desmoulins légitime cette dérive : « La défiance est mère de sûreté ». La dénonciation devient un devoir civique. Mais faut-il imposer des bornes ? Robespierre, contre Brissot qui tente de préserver l’unité nationale, dénonce l’ennemi de l’intérieur, thème qui servira souvent, en toutes circonstances. Le terme de dénonciation lui-même, qui est substitué à celui de délation, exprime une volonté de valorisation de l’acte : il s’agit de protéger la République en mettant en lumière les complots ourdis dans l’ombre.

Après la trahison de Dumouriez au printemps de 1793, suivie par la découverte du double jeu de Mirabeau, après sa mort, qui vaut à sa dépouille d’être retirée du Panthéon, la suspicion est généralisée et les dénonciations, souvent anonymes, suffisent par elles-mêmes à étayer l’accusation devant le tribunal révolutionnaire. Le Comité de Salut public examine et trie chaque jour des milliers de courriers de délation et, dans les faits, la simple décision d’en sélectionner certains vaut condamnation. La rage de la transparence alimente désormais le déchaînement de la Terreur.

La réaction thermidorienne mettra un terme à l’emballement non maîtrisé des années 1793-1794, mais elle ne suspendra pas le phénomène, bien au contraire. Les règlements de compte s’ensuivront qui mèneront à l’échafaud les « enragés » et, au-delà, certains jacobins. Ainsi en va-t-il lors de tout basculement du pouvoir, à toutes les époques. Pour connaître un début de retour à l’ordre, il faudra attendre le 18 Brumaire, lorsque Sieyès aura enfin trouvé le « sabre » qu’il cherchait pour finir la Révolution.

Autant la « Glorieuse Révolution » anglaise de 1688 que l’installation de la République américaine, entre 1776 et 1787, furent préservées de ce type de psychose collective, par l’influence philosophique de Locke et de Benjamin Constant, plaçant au cœur de la République (ou d’une Monarchie constitutionnelle) les principes de l’Habeas Corpus, de l’État de Droit, et du respect de la sphère privée. Pendant plus d’un siècle et demi, cet équilibre parvint à prévaloir jusqu’à ce que l’expérience des deux guerres mondiales suivies des guerres de libération, avec leur cortège de désinformation, finisse par ébranler la confiance dans la parole publique et suscite un besoin de transparence accru dans l’opinion. En France, la parution en 1960 du célèbre ouvrage de Jean-Raymond Tournoux, Secrets d’État, n’a fait qu’amplifier un mouvement de révélation des coulisses de l’histoire officielle, illustré depuis lors par divers ouvrages tels que L’Histoire de la diplomatie secrète de Jacques de Launay.

De l’État de Droit

Mais la véritable rupture est venue avec l’ère des mass-medias annoncée dès les années 1960 par David Halberstam, prix Pulitzer en 1964, dans un de ses ouvrages, The powers that be. Cette mutation coïncide avec l’engagement américain au Vietnam narré par le même auteur dans The Best and the Brightest. Ainsi se trouvent rassemblées les composantes de la tragédie qui aboutira à la diffusion des « Pentagon Papers », première révélation massive de documents classifiés, autorisée par la Cour Suprême au nom du droit public à l’information.

Alors s’amorce une nouvelle phase au cours de laquelle du Watergate au Monicagate, en passant par l’Irangate, scandales et révélations se succèdent conduisant à l’héroïsation des « lanceurs d’alerte », jusqu’à la création de Wikileaks dans le but déclaré de réécrire l’Histoire.

Dès la fin des années 1970, la puissance du courant d’opinion était telle qu’en France même, la loi du 17 juillet 1978 créait un droit d’accès aux documents administratifs ainsi qu’une commission ad hoc chargée d’en assurer la mise en œuvre.

En l’espace de quelques décennies, la pratique du « fishing for truth » s’est généralisée à tous les pays au profit du pouvoir en place dans le cas des régimes autoritaires et au détriment de la démocratie dans tous les autres. Il est clair que de la manipulation des « incidents du golfe du Tonkin » ou de l’invention d’armes de destruction massive en Irak, jusqu’à la mise en pâture des frasques de tel ou tel politicien, un sérieux pas a été franchi dont on peut se demander s’il était évitable, eu égard au caractère inexorable de la spirale de la transparence, dès lors qu’une société s’y trouve engagée.

Ajoutons enfin que la prolifération de l’information ne signifie pas automatiquement un accès non biaisé à la vérité : c’est ce que soulignait Tocqueville dans « La démocratie en Amérique » lorsqu’il évoquait l’émergence, dans la presse, de pôles d’influence de l’opinion ; sans doute avait-il en tête le précédent, entre 1810 et 1830, de la « régence d’Albany » au cours de laquelle les grands journaux de l’Est, dont les sièges étaient implantés dans cette ville moyenne, ont fait la pluie et le beau temps dans la vie politique américaine.

Force est de constater que ce mouvement ne présente pas que des inconvénients, par exemple en matière de mise à jour de corruption et de fraude fiscale. Encore faut-il distinguer les réelles motivations des sycophantes qui, à l’instar de Cicéron publiant sa plaidoirie à l’issue du procès et de la fuite de Verrès, visent plutôt qu’à dénoncer les turpitudes d’un magistrat véreux à asseoir leur propre notoriété.

Le prix à payer, en termes de décrédibilisation de l’action politique, est extraordinairement élevé. Il en va de même de la parodie de justice exercée en permanence par les tribunaux médiatiques. Confrontés à leurs méthodes intrusives, même la vie privée de Kant ou celle de Thomas d’Aquin auraient pu être l’objet des pires rumeurs et des plus graves soupçons.

Au surplus, la divulgation prématurée de secrets d’État peut donner lieu à maintes manipulations. Le contenu de la dépêche d’Ems, à la suite des manigances de Bismarck, n’eut-il pas été connu de l’opinion chauffée à blanc, que la guerre franco-prussienne de 1870 aurait pu être évitée. Ce que cet épisode nous enseigne, c’est que transparence n’est pas vérité.

La crise sanitaire actuelle, comme toute crise, révèle les deux faces de Janus que présente ce phénomène. Lorsqu’il s’agit de mettre en lumière la réalité du régime de Pékin pour déciller enfin les yeux des Occidentaux, l’exigence de transparence est justifiée et utile. Mais fallait-il réellement cette crise pour mettre en lumière l’évidence ?

La réindustrialisation : Enjeu majeur de Macron II

La réindustrialisation : Enjeu majeur de Macron II

 

À quelques jours de l’officialisation de son élection à l’Elysée, Macron doit choisir un ou une ministre en charge du Made in France. Rien n’est encore tranché à ce stade selon nos informations alors que le prochain gouvernement doit être annoncé dans les prochains jours. Le résultat des élections législatives au mois de juin pourrait déterminer le choix du président sur cette question brûlante de la réindustrialisation. ( la « Tribune »)

Au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, les salariés de l’emblématique fonderie de la Sam ont quitté dans la douleur leur usine implantée dans l’Aveyron après 154 jours d’occupation. Cette usine sous-traitant de Renault est le symbole d’un premier quinquennat marqué par des fermetures d’usines et des milliers de postes détruits dans l’industrie tricolore déjà foudroyée par plusieurs décennies de délocalisations.

Il faut dire que la pandémie a laissé de profondes traces sur le tissu productif hexagonal. Après plusieurs confinements à répétition et des pagailles en série sur les chaînes d’approvisionnement, l’industrie a payé au prix fort les répercussions économiques et sociales de cette maladie infectieuse.

L’invasion russe en Ukraine depuis le mois de février et les nouveaux confinements en Chine ont une nouvelle fois plongé l’industrie européenne dans un épais brouillard. Au lendemain de l’éclatement du conflit, le gouvernement avait réuni en urgence les grandes filières industrielles tricolores pour faire un inventaire des problèmes rencontrés par les entreprises.

L’exécutif a finalement répondu par un plan de résilience dont certaines mesures doivent permettre d’amortir une partie du choc énergétique mais cette enveloppe ne devrait pas suffire. En attendant la nomination d’un prochain gouvernement prévu dans les jours à venir, Emmanuel Macron sait qu’il devra absolument accélérer sur la réindustrialisation de l’économie tricolore s’il ne veut pas se retrouver à nouveau en fortes difficultés.

À ce stade, il est encore trop tôt pour savoir si un ou une membre du prochain gouvernement obtiendra un poste de ministre de l’industrie ou de secrétaire d’Etat. D’après plusieurs sources interrogées à Bercy, rien n’est encore tranché pour l’heure. Emmanuel Macron a choisi de jouer la montre avant d’annoncer la nomination du prochain gouvernement dans les jours à venir.

Il faut rappeler que l’industrie n’a pas toujours occupé une place de premier ordre sous le premier quinquennat Macron. En 2017, le président de la République, chantre de « la start-up nation » n’avait pas attribué de portefeuille spécifique au moment de la nomination de son premier gouvernement. Entre 2017 et octobre 2018, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire était en charge de l’industrie mais il n’y avait pas de portefeuille spécifique. Ce qui était une première depuis 1886, sous la IIIe République, et la nomination d’Édouard Simon en tant que ministre du Commerce et de l’Industrie. Le dernier titulaire du portefeuille, sous la présidence de François Hollande, était le secrétaire d’État Christophe Sirurgue, parti en mai 2017.

Juste avant la crise des Gilets Jaunes en novembre 2018, Agnès-Pannier Runacher arrive à Bercy pour reprendre les dossiers de Delphine Gény-Stephann sans obtenir de maroquin propre à l’industrie. Ce n’est qu’en juillet 2020 au moment de la nomination de Jean Castex à Matignon qu’elle devient ministre déléguée à l’industrie avec des missions plus précises. Malgré cette progression dans l’ordre protocolaire ministériel, l’industrie tricolore est encore loin d’avoir retrouvé des couleurs. « La réindustrialisation ne se fait pas en claquement de doigts. Les derniers chiffres du cabinet Trendeo montrent que cette politique a porté ses fruits mais il faut continuer d’accélérer », assure un proche de l’exécutif.

A l’exception des impôts de production et de mesures favorables à l’offre, le programme d’Emmanuel Macron présenté à la mi-mars à Aubervilliers devant des centaines de journalistes ne comporte pas de stratégie précise en matière de politique industrielle.  »Le programme de Macron est assez creux sur le thème de l’industrie. C’est un programme technique mais il n’y a pas de vision très claire », explique Anaïs Voy-Gillis, docteur en géographie et auteur avec Olivier Lluansi de l’ouvrage « Vers la renaissance industrielle », (Editions Marie B).  »C’est bien de baisser les impôts de production mais elles sont aussi une ressource pour les collectivités locales alors que la décentralisation est une forte demande des citoyens », ajoute-t-elle.

Il faut dire que le président de la République avait déjà dessiné à l’automne les contours des principales mesures pour l’industrie à l’occasion d’une grande présentation à l’Elysée du plan France 2030. Devant un parterre de ministres, chefs d’entreprise, économistes et étudiants, Emmanuel Macron avait posé les jalons du programme industriel pour les cinq prochaines années.

Doté d’une enveloppe de 30 milliards d’euros, ce plan est destiné à soutenir notamment les petits réacteurs nucléaires (1 milliard), l’avion bas carbone (4 milliards d’euros), les énergies renouvelables (500 millions d’euros), la décarbonation de l’industrie, l’agriculture et l’agroalimentaire (2 milliards d’euros) ou encore la santé (7,5 milliards d’euros).

Après plusieurs mois d’hésitations, c’est finalement le député de la République en Marche Bruno Bonnel qui est en charge du pilotage de ce plan. Pour Anaïs Voy-Gillis,  »le plan France 2030 manque encore de profondeur. Comment ce plan va-t-il s’articuler dans les filières ? Beaucoup de petites entreprises ont des solutions opérationnelles par rapport aux grands groupes. Comment ces petites entreprises peuvent-elles se trouver une place dans les écosystèmes ?  Comment on rapatrie des chaînes de valeur en Europe ?  Le plan France 2030 pose encore beaucoup de questions. « 

 

Réindustrialiser dans le contexte du changement climatique, un défi économique colossal pour le prochain quinquennat

La multiplication des catastrophes climatiques à l’échelle du globe accélère la nécessité pour les Etats développés de réindustrialiser leurs économies tout en prenant en compte l’impact environnemental. Sur ce point, la transition apparaît déjà comme un chantier colossal pour le prochain quinquennat. Il s’agit de réindustrialiser l’économie tricolore tout en respectant les engagements de la France en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de lutte contre le réchauffement climatique. Et sur tous ces sujets sensibles, l’Etat français est loin d’être exemplaire.

En 2021, la justice a condamné l’Etat pour inaction climatique et l’a obligé à « réparer le préjudice écologique dont il est responsable », avant 2022 dans sa décision dévoilée à l’automne dernier. Dans ce contexte, les marges de manoeuvre du prochain gouvernement seront particulièrement étroites.

« Dans le programme d’Emmanuel Macron, il n’y a pas vraiment de lien entre la réindustrialisation et la question environnementale », regrette Anaïs Voy-Gillis.  »La décarbonation de l’industrie n’est qu’un aspect de ce thème majeur. La biodiversité par exemple n’a pas été abordée alors que c’est un enjeu essentiel ».

De son côté, l’économiste du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) Thomas Grjebine, estime dans un récent entretien accordé à La Tribune  »qu’il n’est pas évident de concilier la transition écologique avec la réindustrialisation de l’économie française. Il n’est en effet pas clair aujourd’hui si cette transition est une opportunité pour notre tissu industriel ou si au contraire cela risque de conduire à un choc d’offre très négatif (on va mettre au rebus une partie du capital). »

Le retour en force de la planification

La pandémie et l’urgence climatique ont rappelé la nécessité de mettre en place des filières stratégiques dans le domaine de la santé et de la transition énergétique. Lors de la présentation de son programme, le président alors candidat avait dessiné les grands objectifs de cette politique économique.

« J’assume d’avoir une volonté de planification, qu’il s’agisse de la production d’énergie, comme du déploiement de nouvelles filières industrielles, et de décliner ensuite ces objectifs par territoire en laissant la liberté d’adaptation. Dans ce contexte-là, l’Etat aura à reprendre en main plusieurs aspects de la filière énergétique [...] Nous aurons à reprendre le contrôle capitalistique de plusieurs secteurs industriels », a déclaré Emmanuel Macron lors de la présentation de son programme. Les regards et les spéculations se tournent forcément vers EDF, et le scénario d’une nationalisation du géant français de l’électricité n’est pas exclu, après l’annonce en février de lancer la construction de six réacteurs EPR, plus huit en option.

Après le premier tour de la présidentielle, le président s’était même engagé à ce que son Premier ministre soit « directement chargé de la planification écologique » s’il était réélu, reprenant un terme utilisé par Jean-Luc Mélenchon arrivé sur la troisième marche du podium.

Cette planification autrefois largement critiquée est aujourd’hui réclamée par des industriels.  »C’est un thème important repris sur l’ensemble de l’échiquier politique. Beaucoup de secteurs énergétiques comme le nucléaire doivent passer par une forme de planification et de soutien public. C’est une bonne chose de sortir du dogme libéral et de la vision plus orthodoxe pour aider certains projets industriels. La France ne peut pas être présente dans tous les domaines. La planification est devenue relativement consensuelle », avait expliqué à La Tribune il y a quelques semaines l’économiste de l’université de Californie François Geerolf.

De son côté, Anaïs Voy Gillis estime que « la planification apparaît surtout comme un outil technique dans le programme de Macron. On ne comprend pas vraiment l’objectif poursuivi. Comment on accompagne socialement et économiquement ces transitions ? Comment repositionne-t-on les sites industriels en difficulté ? » Il faut dire que la mise en oeuvre du Haut-Commissariat au plan en septembre 2020 sous la houlette de François Bayrou a suscité de vives interrogations chez la plupart des économistes interrogés par La Tribune.

La réindustrialisation, un enjeu politique majeur

La bataille de la réindustrialisation est loin de se jouer uniquement sur le plan économique. Au-delà des incantations pour le Made in France scandées pendant la dernière campagne électorale, les derniers résultats à la présidentielle rappellent que la désindustrialisation a laissé des séquelles profondes sur de nombreux territoires.

La progression spectaculaire du Rassemblement national (RN) dans une trentaine de départements contre seulement deux en 2017 laisse augurer des perspectives bien assombries sur le plan politique pour le président de la République et son futur gouvernement. Dans une récente étude pour la fondation Jean Jaurès, le directeur du département Opinion chez Ifop Jérôme Fourquet avait montré que les intentions de votes chez les ouvriers en faveur du FN/RN avaient quasiment triplé en près de 30 ans, passant de 17% en 1988 à 45% en 2021.

Sur cette période, le nombre d’emplois industriels a dégringolé en France, passant de 4,5 millions à 3,1 millions, soit une chute spectaculaire de 45%. Et durant le quinquennat Macron, l’industrie a encore perdu des emplois (environ 4.000 emplois en moins) entre la fin du T2 2017 et la fin de l’année 2021 selon les derniers chiffres de l’Insee. « Entre 1974 et 2018 les branches industrielles ont perdu près de la moitié de leurs effectifs (2,5 millions d’emplois), l’industrie ne représentant plus aujourd’hui que 10,3 % du total des emplois », explique le dernier rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la désindustrialisation.  En parallèle, la part de l’industrie dans le produit intérieur brut (PIB) a continué de s’effondrer au cours des dernières décennies.

Chine : Des conséquences sociales néfastes de la politique de défense de l’environnement

Chine : Des conséquences sociales néfastes de la politique de défense de l’environnement

par Sébastien Lechevalierdirecteur d’études à l’EHESS, chercheur à la Maison franco-japonaise de Tokyo (UMIFRE 19) et au Canon Institute for Global Studies

Dans les villes chinoises les plus polluées, le renforcement de la réglementation environnementale a accru l’écart de revenu entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, observe Sébastien Lechevalier dans sa chronique.

 

La Chine est, avec les Etats-Unis, l’un des deux pays qui contribuent le plus à la crise environnementale, par sa croissance économique. Pour autant, elle n’est pas restée inactive en termes de lutte contre la pollution : depuis 1987 et la loi de contrôle et de prévention de la pollution de l’air, le gouvernement chinois n’a cessé de renforcer sa réglementation environnementale.

Dans un premier temps, les résultats de cette politique ont été très décevants. Par exemple, malgré les mesures prises pendant le 10e plan quinquennal (2001-2005), les émissions de dioxyde de soufre ont continué à augmenter fortement pour atteindre un pic en 2005-2006.

La principale raison est que l’implémentation des politiques environnementales au niveau local était biaisée en faveur du développement économique, sur lequel était indexée la carrière des fonctionnaires chargés de la mise en œuvre des mesures antipollution (Ming Qin, Lin-feng Fan, Jing Li et Yi-fei Li, « The Income Distribution Effects of Environmental Regulation in China. The Case of Binding SO2 Reduction Targets »Journal of Asian Economics no 73, avril 2021).

C’est pourquoi le gouvernement a introduit une nouvelle approche dans le cadre du 11plan (2006-2010), en fixant des objectifs contraignants de baisse de 10 % d’ici à 2010 pour l’émission totale des principaux polluants. Dans ce cadre, les autorités locales devaient signer des contrats d’engagements et le pouvoir central pouvait bloquer de nouveaux projets en cas de non-respects des objectifs. Cette nouvelle politique a rencontré un succès manifeste dans le cas du dioxyde de soufre, avec une baisse de plus de 14 % des émissions entre 2005 et 2010.

Sur cette période, la croissance économique n’a pas été affectée de façon majeure, dans la mesure où la Chine a bénéficié alors à plein de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mais il n’en est pas de même de l’impact social, comme le montre cette étude portant sur la période 2002-2007.

Les quatre auteurs comparent ainsi les données des périodes antérieure et postérieure à la mise en œuvre des politiques de lutte contre la pollution, afin d’analyser leur impact sur l’évolution des salaires de différents types de travailleurs. Ils confirment ainsi l’hétérogénéité des effets des politiques antipollution : l’arrêt ou la diminution des activités les plus polluantes débouchent sur des licenciements et ont un impact négatif sur les salaires des travailleurs non qualifiés des régions et des villes du centre et de l’est de la Chine où elles se concentrent, ce qui contribue à augmenter mécaniquement les inégalités entre travailleurs qualifiés et non qualifiés.

Twitter: Stopper la folie antidémocratique de Musk

Twitter: Stopper la folie antidémocratique de Musk

 

Un collectif emmené par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, où l’on trouve Mario Stasi, Gérald Bronner, Patrick Pelloux, Anne Sinclair, Serge Tisseron, ou Lucile Jomat, met en garde le milliardaire Elon Musk, dans une tribune au « Monde », contre toute tentative d’imposer sur Twitter une liberté d’expression absolue, contraire au droit français qui considère la haine comme un délit.

 

 

Le lundi 25 avril, nous avons appris que le conseil d’administration du réseau social Twitter avait donné son accord de principe au rachat de la plate-forme par Elon Musk pour la somme de 44 milliards de dollars (environ 41,9 milliards d’euros). Depuis plusieurs jours, nous lisons dans la presse et sur le profil Twitter de l’entrepreneur, que sa volonté serait de réformer le réseau social, tout en y promouvant une conception « absolutiste » de la liberté d’expression, sans entrave aucune.

Bien que l’homme d’affaires ait précisé dans un tweet du 27 avril 2022 que « par liberté d’expression, j’entends simplement ce qui est conforme à la loi », il ne précise pas pour autant s’il désigne spécifiquement la Constitution américaine ou les lois de chacun des Etats dans lesquels Twitter opère.

Nous sommes fondamentalement attachés au respect de la liberté d’expression, socle de la démocratie. Si cette liberté, telle qu’elle est établie dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, insérée dans la Constitution française et issue de l’esprit des Lumières, permet aux citoyens d’exprimer librement leurs opinions, c’est à la seule condition qu’elle puisse s’exercer dans le respect des droits et de la dignité d’autrui. A ce titre, dans le droit français, le racisme, l’antisémitisme, mais aussi la haine anti-LGBT et le sexisme ainsi que tout ce qui est attentatoire à la dignité humaine ne relèvent pas de l’opinion, du débat, mais du délit.

Aspirants terroristes et conspirationnistes

Or nous constatons depuis plusieurs années la recrudescence et l’exacerbation de ce type de discours, ainsi que la multiplication des raids numériques visant à harceler des personnes en raison de leur couleur de peau, de leur religion, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Aspirants terroristes, conspirationnistes, trolls et désinformateurs prolifèrent sur des espaces qui sont devenus de véritables armes de guerre aux mains de ceux qui, aujourd’hui, par des opérations d’influence ou des offensives militaires, s’attaquent à nos démocraties.

Le socle législatif français, et spécifiquement nos lois contre le racisme du 1er juillet 1972 et du 13 juillet 1990, s’appliquent à toutes personnes sur le territoire français, y compris aux usagers de Twitter. De même, les Etats membres de l’Union européenne, tout autant attachés à la liberté d’expression et au respect des individus, se sont unis pour disposer d’un arsenal législatif plus global.

A cet égard, le règlement sur les services numériques, le règlement sur les services numériques (Digital Services Act ou DSA), présenté par la Commission européenne le 15 décembre 2020, adopté récemment au sein des institutions européennes, a pour but de responsabiliser les réseaux sociaux sur le marché unique. Il aura vocation à s’appliquer à tous les réseaux sociaux, y compris Twitter, indépendamment de la volonté affichée d’Elon Musk de supprimer toute modération des propos tenus sur cette plateforme.

Gaz et pétrole : réduire drastiquement la consommation en Europe

Gaz et pétrole : réduire drastiquement la consommation en Europe

 

Face à l’augmentation des risques pour la sécurité énergétique, les gouvernements européens doivent cesser de subventionner le pétrole et le gaz et demander aux citoyens de consommer moins, estime, dans une tribune au « Monde », l’économiste Simone Tagliapietra.

 

La décision de la Russie de couper l’approvisionnement en gaz naturel de la Pologne et de la Bulgarie marque une escalade sérieuse dans la tentative russe de se servir de l’énergie comme arme contre l’Europe. D’autres interruptions pourraient bientôt avoir lieu, transformant en réalité ce qui, jusqu’à présent, n’était qu’un scénario catastrophe théorique pour l’Europe.

Face à cette situation qui se détériore rapidement, les gouvernements européens doivent enfin prendre au sérieux la réduction de la demande de pétrole et de gaz et prendre deux mesures : cesser de subventionner le pétrole et le gaz de manière universelle et demander aux gens de consommer moins. Bien que politiquement difficiles, ces deux mesures sont désormais nécessaires de toute urgence, tant du point de vue de la sécurité énergétique que des finances publiques, et ne peuvent plus être reportées.

Car l’Europe doit s’atteler sérieusement à réduire sa consommation de pétrole et de gaz. Depuis le début de la crise énergétique en Europe à l’été 2021, les gouvernements européens ont fortement subventionné la consommation de pétrole et de gaz, par le biais d’une grande variété d’interventions allant des subventions directes aux réductions d’impôts. Initialement conçues pour apporter une solution rapide à ce qui était censé n’être qu’un problème temporaire de prix élevés de l’énergie, ces mesures sont désormais devenues structurelles et beaucoup plus importantes.

 

Depuis septembre 2021, de grands pays européens comme l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne ont dépensé chacun environ 20 à 30 milliards d’euros pour faire baisser artificiellement les factures de gaz et d’électricité, ainsi que les prix de l’essence et du diesel. D’aussi importantes subventions du pétrole et du gaz ne sont pas seulement insoutenables du point de vue des finances publiques. Elles sont également préjudiciables du point de vue de la géopolitique et de la sécurité énergétique, sans parler de l’environnement.

Comme l’Europe importe 40 % de son gaz et 25 % de son pétrole de Russie, il s’agit essentiellement de subventions à M. Poutine.

Prospective -Enjeux de la France face aux crises

Prospective -Enjeux  de la France face aux crises

Des événements de diverses natures ont entraîné des conséquences géopolitiques bien au-delà de leur perception par leurs contemporains ( article de André Yché dans la Tribune)

En remportant la bataille de Chéronée en 338 avant JC, Philippe II de Macédoine assure la domination de son pays sur la Grèce et prépare l’entreprise conquérante d’Alexandre le Grand qui, pénétrant en Orient jusqu’en Asie Centrale et en Inde, ouvre les « routes de la soie ».

De même, la peste de Justinien, au milieu du VIème siècle, en décimant les armées byzantines engagées dans la reconquête de l’Italie, met un terme à l’ultime tentative de réunification de l’Empire romain et, de fait, scelle le sort, à terme, de l’Empire byzantin.

Les batailles de Chesapeake Bay et de Yorktown, en 1781, remportées par de Grasse et Rochambeau, ouvrent la voie à l’indépendance américaine et jouent un rôle déterminant dans l’Histoire mondiale du XXe siècle.

La bataille de Sadowa, qui accélère le déclin de l’Empire austro-hongrois, marque le début de l’hégémonie prussienne en Europe centrale, avec les conséquences dramatiques que l’on sait.

Enfin, la crise de 1929 n’est surmontée qu’à partir du moment où les Etats-Unis s’engagent dans une politique de réarmement, d’abord au profit des démocraties européennes, puis pour leur compte propre à partir du 8 décembre 1941. Pour soixante-dix ans, la doctrine Monroe est mise entre parenthèses et l’Amérique renonce à son isolationnisme traditionnel. Jusqu’à quand ?

En même temps, la dimension géopolitique de l’Histoire se heurte constamment aux réalités territoriales, aux ancrages nationaux, à l’enracinement des Hommes qui tressent un lien indissoluble entre histoire et géographie.

C’est ainsi que tout au long du premier tiers du XVe siècle, le grand empereur chinois, Yongle, parraine les expéditions maritimes de Zheng He, afin d’ouvrir le monde à la Chine : l’océan Indien, les côtes de l’Afrique de l’Est, la mer Rouge, jusqu’en Egypte. Mais l’agitation turco-mongole sur les frontières du nord impose le recentrage de l’effort budgétaire sur la restauration de la Grande Muraille et, pour protéger le Hebei, l’Empire céleste se détourne durablement du « Grand Large ».

Au cours du dernier tiers du XIXème siècle, alors que monte en Angleterre un courant en faveur du libre-échange qui ouvre le monde entier à la City, porté par l’aristocratie foncière reconvertie dans la finance après l’abrogation des lois protectionnistes sur le blé (« Corn Laws ») par Robert Peel en 1846, une forte opposition se fait jour, conduite aux Communes par Benjamin Disraeli. Derrière ce courant protectionniste, les intérêts portuaires britanniques sont en cause ; ils bénéficient du régime de l’« Exclusif » avec l’Empire qui alimente les réexportations vers le continent. L’entreprise coloniale, ce sont également, à proximité des bases navales, les arsenaux de la Navy et de l’Army qui constituent le cœur de la métallurgie anglaise.

Comme aux Etats-Unis et en France aujourd’hui, les Anglais sont donc en plein débat sur la protection de leur industrie, auquel s’ajoutent les polémiques entre Malthus (protectionniste) et Ricardo (libre-échangiste) sur la souveraineté alimentaire nationale.

Quels enseignements utiles faut-il tirer de ces épisodes historiques quant à l’impact probable de la crise sanitaire, économique et géopolitique que nous traversons?

La France et le Monde

L’expérience pratique de l’Antiquité grecque est celle d’un monde éclaté, dans lequel chaque Cité fixe ses lois, règle son gouvernement, décerne sa citoyenneté. Au-delà, c’est le monde barbare, qui ne parle pas grec et qui, de ce fait, n’est pas civilisé.

Pour autant, Platon n’ignore pas l’idée d’universalité : mais elle est purement intellectuelle ; elle tient dans l’aptitude de tout être humain à penser ; c’est, en quelque sorte, le « Cogito » de Descartes, avant l’heure.

L’universalisme romain ne se conçoit, juridiquement, qu’à travers l’attribution de la citoyenneté, considérablement élargie à partir de l’édit de Caracalla en 212, qui accorde la qualité de citoyen romain à tout homme libre de l’Empire.

Il n’en demeure pas moins que le véritable vecteur du concept d’universalisme réside dans le christianisme, à travers notamment la prédication de Saint Paul :

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. »

La réalisation de ce principe soulèvera, bien sûr, maintes difficultés, y compris au sein de la communauté chrétienne et sera à l’origine de très vives tensions entre Paul et Pierre, à l’occasion de leur rencontre à Antioche. Avec la fin de l’Empire, le christianisme demeure le seul cadre porteur de valeurs universelles, ce qui ne manquera pas de susciter de nombreux conflits politiques au Moyen-Age, face à l’émergence des nations : le volet politique de la réforme grégorienne illustre, entre dogmes religieux persistants et nouvelles réalités d’un monde recomposé, une contradiction que Machiavel tranchera définitivement en laïcisant la pensée politique.

Il est nécessaire de percevoir qu’en réalité, la divergence entre principes universalistes et réalités nationales est une constante historique.

Le grand penseur de l’universalisme des Lumières est Emmanuel Kant, qui fait de l’universalité une condition essentielle de la morale : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en loi universelle. ». Ce principe, qu’il élève au rang d’« impératif catégorique », n’est donc pas, à ses yeux, discutable. Pour autant, Kant mesure bien que concrètement, c’est la loi de l’Etat qui s’impose. Il considère que la contrainte physique que peut exercer l’Etat n’a pas d’effet durable sur la société et que ce qui compte, c’est l’obligation morale d’obéir à la loi que chaque individu perçoit intérieurement, parce qu’elle découle, précisément, d’une norme universelle.

Très belle construction intellectuelle, qui inspirera les fondateurs de la Société des Nations, de l’ONU… Mais en pratique, qu’en est-il ? Pour citer Charles Péguy :

« Kant a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, tout comme les textes fondateurs de la République américaine, s’inspirent naturellement de la philosophie kantienne, mais concrètement, la distinction est clairement établie entre ceux qui détiennent des droits subjectifs, les « citoyens », et les autres, les « hommes » qui ne peuvent exciper que de droits objectifs. Et la réalité révolutionnaire est essentiellement nationale (Valmy…) avant de devenir impérialiste, puis colonialiste : Jules Ferry est le symbole de l’ambition civilisatrice universelle de la République, quitte à transiger avec les principes de la laïcité :

« L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation. »

C’est précisément par la voie de la colonisation que survient la première véritable mondialisation et, bien sûr, elle repose sur un principe d’asymétrie. L’opinion publique pense immédiatement : esclavage, commerce triangulaire. La réalité est plus complexe : c’est le régime de l’Exclusif qui assure à la métropole le monopole des échanges avec ses colonies, de telle sorte que par le biais de réexportations massives qui permettent au colonisateur de capter l’essentiel de la valeur ajoutée, l’équilibre commercial de la puissance colonisatrice est assuré. Ce modèle perdurera jusqu’en 1913 et se traduira par un poids des échanges extérieurs dans l’économie européenne qui ne sera à nouveau atteint qu’à la veille du premier choc pétrolier, au début des années 70.

Entretemps, la science économique a progressé. Le courant de pensée initial est celui des avantages comparatifs de Ricardo, décliné à travers le modèle de Heckscher- Ohlin-Samuelson qui souligne l’importance majeure de la dotation de chaque pays en facteurs de production, de telle sorte, par exemple, que l’abondance de capital aux Etats-Unis devrait conduire l’économie américaine à se spécialiser dans les produits à forte intensité capitalistique, ce qui n’est pas toujours le cas. Par ailleurs, les phénomènes d’accumulation des avantages comparatifs, d’oligopoles et de dissymétrie des termes de l’échange ont conduit à l’émergence d’une critique croissante, en faveur de la réinstauration d’un certain protectionnisme.

La première question est celle des secteurs stratégiques, éléments essentiels de la souveraineté. Mais comment repenser la souveraineté à l’heure de la construction européenne ? L’industrie de défense, l’approvisionnement énergétique occupent le premier rang de ces préoccupations.

Les nanotechnologies, la santé figurent depuis longtemps parmi les priorités industrielles, aux côtés de l’électronique et des technologies de l’information. Mais quelles conséquences en tirer quant à la localisation de ces activités ? La bonne échelle ne serait-elle pas européenne ?

C’est ici qu’intervient la question de l’emploi. Par exemple, il est certain que la maîtrise de la filière du médicament est un sujet stratégique et économique majeur. Mais peut-on analyser de la même manière la fabrication de masques de protection, eu égard à la réalité de la demande en temps normal ? A ce stade de la réflexion, comme en matière énergétique avec le gaz, le pétrole et l’uranium, on voit bien que la question est plutôt celle de la sécurité, notamment politique, des sources d’approvisionnement : le conflit qui déchire l’ex-empire soviétique illustre cette réalité. D’où le problème du « sourcing » chinois, surtout s’il est exclusif. En définitive, l’arbitrage à opérer se posera en termes de maîtrise des approvisionnements qui, n’implique pas une origine nationale, et d’emplois industriels productifs, c’est-à-dire compétitifs. Au-delà, il est évident que les enjeux de pouvoir d’achat, surtout en période d’inflation et de crise des finances publiques, limiteront les ambitions en termes de relocalisation quoiqu’en disent les prophètes annonciateurs d’un « nouveau monde ».

La principale révélation de la crise globale, en pratique, est celle de la relative fragilité de la chaîne logistique, levier essentiel de la mondialisation. Et c’est sur cet aspect du problème, qui n’est pas nouveau en dépit de la propagande chinoise autour des « routes de la soie », que mérite d’être réexaminée la dimension territoriale de l’économie, en lien avec les questions stratégiques et environnementales.

Traiter d’économie territoriale, c’est, d’abord, parler des territoires et de la relation du local au national. Dans cette démarche délicate, quelques fanaux éclairent le cheminement.

Fernand Braudel, d’abord, qui ne vivra pas assez longtemps pour conclure son ouvrage de synthèse, « L’identité de la France », dont il trace néanmoins les grandes lignes : un pays de pays, morcelés par la géographie et réunis par l’Histoire ; une tension entre de multiples irrédentismes et une centralisation opérée par l’Etat, au profit de la capitale et de son rayonnement mondial, au détriment, par exemple, de Lyon, pourtant mieux situé en termes de flux d’échanges européens. Au final, Braudel ne récuse pas ce travail historique et exprime sa méfiance à l’égard de la résurgence politique des territoires. Il n’est guère décentralisateur et il rejoint, sur ce point, Michelet qui résume sa thèse : l’Histoire s’est finalement imposée à la Géographie, et c’est très bien ainsi. La référence absolue, sur la question territoriale, demeure Vidal de la Blache et son « Tableau de la géographie de la France » de 1903, dans lequel il démontre comment, à cette époque, les seules métropoles qui aient véritablement émergé sont périphériques : tous les grands ports, Strasbourg sur le Rhin… Il montre également l’importance des complémentarités entre territoires et le processus de fertilisation croisée qui en résulte, notamment sur le plan démographique : La France est « une terre qui semble faite pour absorber sa propre émigration ». Mais Vidal est un homme de l’intérieur, du continent, qui ne connaît guère les côtes océaniques et qui manque du recul de Braudel pour distinguer les failles du modèle français : la France a raté la mer et n’a acclimaté que tardivement l’industrialisation et le capitalisme parce que pour le meilleur ou pour le pire, elle a toujours été attirée par son terroir et par les frontières continentales, lieu des menaces directes pesant sur son intégrité. Que dire de plus, et qu’en déduire ?

D’abord, que la question des territoires de la République est essentiellement franco-française et n’interfère qu’indirectement et de façon relativement marginale avec les questions de « déglobalisation » et de souveraineté économique. Certes, divers centres de production peuvent être réimplantés sur le territoire national, mais leur localisation précise dépendra surtout de considérations logistiques : la concurrence entre territoires, que l’on peut pressentir, correspondrait donc à une débauche d’énergie, peu productive.

En revanche, des leviers majeurs de redynamisation territoriale existent et, indépendamment de la crise sanitaire et économique, méritent d’être actionnés.

Le premier d’entre eux est relatif au développement de l’offre d’habitat, qui deviendra un facteur d’attractivité essentiel, s’agissant notamment des key-workers, particulièrement de ceux que leur métier écarte du télétravail. Il est évident que l’offre d’habitat intermédiaire à proximité des centres hospitaliers constituera, par exemple, une priorité à réexaminer dans l’avenir. Plus généralement, la revitalisation des villes moyennes et en particulier des « cœurs de ville » passe par la création d’une offre d’habitat adaptée à des clientèles potentiellement intéressées par les aménités culturelles, mais aussi sanitaires et éducatives : l’attractivité du centre-ville conditionne l’avenir de la périphérie.

Le deuxième enjeu, puisqu’il n’existe pas véritablement de territoire autonome en regard de l’économie nationale, réside dans la connexion au marché : national, européen, mondial. Connexion numérique, d’abord, mais aussi logistique physique et, notamment, multimodale.

Le troisième enjeu est relatif à la constitution de clusters autour des établissements universitaires et, à moindre échelle, des centres de formation d’ampleur régionale, de manière à coupler recherche et production, constituant ainsi de véritables pôles d’attractivité.

Au final, il est évident que les enjeux de revitalisation des territoires revêtent une dimension essentiellement nationale et qu’il est quelque peu artificiel de les raccorder à la question de la « déglobalisation », analysée comme ressort de nombreuses « relocalisations » sur le territoire national, ce qu’elle n’est probablement pas.

Si relocalisations il doit y avoir, ce qui paraît vraisemblable, c’est à l’échelle de l’Europe et du pourtour méditerranéen qu’il faudra les concevoir. Dans cette perspective, la connexion politique et opérationnelle entre les territoires et l’Etat central revêtira une importance accrue. En conclusion, la grande erreur est d’avoir pensé le capitalisme indépendamment d’une stratégie régalienne. L’erreur symétrique serait de penser les relocalisations indépendamment des principes du capitalisme.

L’Europe, ainsi nommée par les Grecs selon la célèbre princesse phénicienne enlevée, aux dires d’Esope, par Zeus métamorphosé en taureau, n’a longtemps été qu’une réalité géographique mal connue, à l’Ouest de l’espace hellène. Plus tard, l’entité politique structurante est l’Empire romain, essentiellement méditerranéen, qui ne franchit guère le Rhin et le Danube, tandis que la chrétienté réunit Occident et Orient, le christianisme étant d’ailleurs une religion d’origine orientale. Le premier, l’Empire de Charlemagne s’inscrit brièvement dans un espace correspondant à celui de l’Europe des Six. Issue du traité de Verdun de 843, une « Francia occidentalis » séparée par l’éphémère Lotharingie de son pendant oriental, participe du démembrement de l’Occident. Le Moyen-Age ignore donc la dimension européenne, qui n’est révélée que grâce à la prise de Byzance par les Turcs en 1453. Le pape Pie II s’en inquiète en ces termes : « des querelles intestines laissent les ennemis de la Croix se déchaîner » en préambule de son traité « De Europa ».

Tandis qu’Erasme y voit, déjà, l’espace d’une possible paix perpétuelle, Charles Quint tente, contre François Ier, d’imposer l’union par la force, sans succès ; François Ier n’hésite pas à s’allier à Soleiman pour contrer ce dessein, et la flotte turque, passant un hiver à Toulon, transforme ce port en ville musulmane, peuplée de milliers de janissaires et de leurs captifs chrétiens. François Ier frise l’excommunication, avant que la flotte ottomane ne lève l’ancre pour le Levant.

Napoléon, qui tente d’unifier l’espace péninsulaire du bloc asiatique par la force et par le droit, échoue pareillement et le Congrès de Vienne institue une Sainte Alliance dont ne s’excluent volontairement, signe précurseur, que l’Angleterre et le Vatican.

Dès lors, toute construction idéaliste, comme celle de Victor Hugo, bute sur la rivalité franco-allemande, jusqu’au grandiose projet d’Aristide Briand, à la fin des années vingt, mis à bas par la crise mondiale. Et c’est Churchill, au lendemain de la guerre, qui invite les continentaux à s’unir, sans inclure, lucidement, le Royaume-Uni dans la perspective ainsi tracée.

Ainsi, toute l’histoire de l’Europe met en évidence deux faits saillants : d’abord, que l’Angleterre n’est guère concernée ; ensuite, que la réalisation du projet dépend entièrement de la configuration, naturellement conflictuelle, de l’axe franco-allemand.

Un épisode l’illustre singulièrement : à l’issue de la signature du traité de l’Elysée, en 1963, qui pose les bases du projet européen, l’entregent de Jean Monnet permet à celui-ci de faire introduire devant le Bundestag, pour sa ratification, un préambule repositionnant le traité dans une perspective atlantiste, expressément écartée par le général de Gaulle qui, furieux, évoque la possibilité d’un renversement d’alliance « avec la Russie » ! Les limites politiques du « couple » franco-allemand sont ainsi tracées.

Au fond, c’est sur ce compromis que l’Europe a progressé : un grand marché ouvert au monde libre, supervisé en matière de droit de la concurrence ; la politique agricole commune pour satisfaire la France et quelques Etats méditerranéens ; des fonds structurels pour accompagner les retardataires ; et surtout, en contrepartie d’une clientèle assurée pour l’industrie allemande, une union monétaire, assortie de règles disciplinaires strictes. Un « deal » intelligent, sans doute le meilleur que l’on puisse espérer, et qui s’avère incontestablement « gagnant-gagnant ».

A ceci près qu’une fois encore, la relation franco-allemande soulève des difficultés, non pas à cause d’un écart de compétitivité entre les deux économies, qui fluctue dans le temps, mais d’un différentiel majeur de croissance démographique qui est structurellement stable et qui condamne la France à un taux de chômage élevé, pour des niveaux de croissance équivalents. De là viennent les excédents d’une grande Suisse, les déficits d’une « petite Russie » dépourvue de richesses naturelles, hormis sa puissante agriculture. Et au final, un « spread » croissant sur les marchés financiers.

Cette situation représente-t-elle un problème ? Assurément, dans le contexte de crise globale que nous traversons. Est-il insurmontable ? Peu vraisemblablement : la France et sa dette publique ne peuvent se passer de l’euro, pas plus que l’Allemagne d’un de ses principaux clients.

Pour autant, nous ne saurions ignorer qu’à partir de son origine sanitaire, la crise revêt une dimension économique et, désormais, géopolitique.

L’Union européenne, à travers ses plans de relance et la mobilisation du système européen de banques centrales a couvert, dans des conditions relativement satisfaisantes, son champ d’intervention naturel, économique et financier, sous une réserve majeure : l’enjeu agroalimentaire, et d’abord agricole, ne saurait être abordé selon sa seule dimension écologique, qui ne peut être exclusive de son poids économique et de son impact stratégique. La France aurait beaucoup à perdre de ce cantonnement idéologique.

Ce constat renvoie à une question fondamentale : après le Brexit, l’exclusion de la Turquie et la guerre en Ukraine, l’UE offre-t-elle le cadre pertinent pour parler de sécurité européenne, alors même qu’à l’exception de la France, toutes les nations européennes (hors Grèce, Croatie et Serbie) suivent l’exemple de l’Allemagne pour se détourner de la construction d’une industrie de défense européenne, socle indispensable d’une Europe (au sens de l’UE) de la défense ? Dès lors, puisqu’il ne s’agit que de parler de capacités militaires, au sens de « second pilier de l’OTAN », est-il raisonnable de s’en tenir à un tête-à-tête avec l’Allemagne, sans intégrer le Royaume-Uni, la Suède et la Turquie dont le poids militaire est essentiel sur le théâtre européen.

La question posée est donc celle de la réactivation d’un cadre similaire à celui de l’Union de l’Europe Occidentale, qui pourrait retrouver son utilité lorsque la relance d’un processus de discussion avec la Russie, analogue à celui de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s’avèrera indispensable. En l’absence d’un tel dispositif, le destin du continent européen pourrait fort bien être traité directement entre Washington et Moscou.

Conséquences de l’inflation durable : la sobriété pour tous

Conséquences de l’inflation durable  : la sobriété pour tous

Pascale Coton, vice-présidente de la CFTC, Geoffroy Roux de Bézieux,  pésident du Medef, ainsi que l’économiste Patrick Artus et le politologue Jérôme Fourquet ont débattu dans le « Monde » des urgences économiques et sociales, jeudi 28 avril, à l’aube du second quinquennat d’Emmanuel Macron.

 

La syndicaliste, le patron, l’économiste et le politologue s’inquiètent des ravages de l’inflation et de son impact sur le pouvoir d’achat et les comptes publics.

Le paysage politique

Jérôme Fourquet : [L’élection présidentielle de] 2017 n’était pas un accident. Le paysage électoral se met tardivement en conformité avec la réalité économique, sociale et culturelle du pays, qui s’est profondément métamorphosé en quelques décennies. Le Parti socialiste et Les Républicains ne représentent plus que 6,5 % des suffrages exprimés. Un nouveau duopole s’installe, mettant aux prises La République en marche et le Rassemblement national. Il n’est pas aussi structurant et agrégateur que par le passé. Ainsi, la France mélenchoniste ne se reconnaît ni dans l’un ni dans l’autre.

En outre, ce duopole met en scène une société en millefeuille, avec un haut qui regarde le bas, et un bas qui regarde le haut : 74 % des cadres et des professions intellectuelles au second tour [de la présidentielle d’avril 2022] ont voté pour Emmanuel Macron, 65 % des ouvriers ont choisi Marine Le Pen. Cette situation est compliquée à gérer politiquement, socialement et économiquement, dans un contexte où les préoccupations autour du pouvoir d’achat sont très fortes.

Pascale Coton : La fracture entre ville et campagne que nous dénonçons depuis des années se reflète dans le résultat de l’élection. Emmanuel Macron réalise ses meilleurs scores dans les grandes villes, Marine Le Pen dans les campagnes, où les habitants éprouvent des difficultés pour aller travailler et sont souvent confrontés à une nette dégradation des services publics. On dit constamment au salarié qu’il y aura un déficit de la retraite, de la Sécurité sociale… Comment voulez-vous qu’il arrive à se projeter correctement et positivement avec ses enfants confrontés à une école abîmée ces dernières années, et une organisation du travail chamboulée ?

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le vote RN progresse dans les territoires ruraux et périurbains

Geoffroy Roux de Bézieux : Paris a voté à 85 % pour Emmanuel Macron, Colombey-les-deux-Eglises, le village du général de Gaulle, a donné pour la première fois une majorité au Rassemblement national [avec 56,73 % des voix]. Le sous-jacent de cette situation est d’abord économique, avant d’être identitaire. Plus un territoire est désindustrialisé et en perte d’emploi, plus il vote pour les extrêmes. Il faut faire renaître une Datar [Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale] moderne, capable de penser l’aménagement du territoire et l’attractivité régionale. Le développement de la croissance économique dans des villes moyennes qui n’ont pas de spécificités est un sujet majeur.

 

Patrick Artus : Nous sommes revenus dans un monde de rareté. Nous avons un problème de ressources, d’énergie, de matières premières, de transport, de composants, et même d’emploi. A cela s’ajoutent les sanctions contre la Russie et la transition énergétique. La production mondiale de lithium doit être multipliée par 40 pour équiper nos véhicules électriques. Tout cela crée de l’inflation, comme à l’époque des années 1970-1990. Cela va conduire à une remontée des taux d’intérêt, qui imposera des contraintes budgétaires et donc la fin du « quoi qu’il en coûte ». Cela change complètement l’action publique.


Si nous avions aujourd’hui une parfaite indexation des salaires sur les prix et une parfaite indexation des prix sur les coûts des entreprises, nous nous dirigerions vers 20 % d’inflation. Celle que nous avons en Europe aujourd’hui, qui n’est pas loin de 8 %, n’est que l’effet mécanique des matières premières. Il n’y a eu aucun effet boule de neige. Le risque est donc devant nous.

Macron II» – Vers une archipélisation de la société ?

Macron II» – Vers une archipélisation de la société ?

Par Guillaume Labbez, Président de CommStrat, Enseignant à Sciences Po 

 

 

Emmanuel Macron a été largement réélu, mais avec des messages de l’électorat qu’il doit entendre, s’il veut qu’on se souvienne de ses dix ans de mandat comme un tournant historique, et non comme un moment où la France d’ «archipélisation» de la société, pour reprendre le concept de Jérôme Fourquet.

Avec au premier tour des candidats « anti-système » qui rassemblent 60 % des voix, une hausse de l’abstention et des votes blancs, puis une part substantielle de voix du deuxième tour motivés uniquement par un barrage face à l’extrême-droite, la marge de manœuvre d’Emmanuel Macron peut paraître étroite.

Si la politique menée, notamment depuis 2020, n’a pas été fondamentalement remise en cause par ses concurrents, c’est sur la manière de gouverner qu’Emmanuel Macron est attendu. La promesse d’une «Révolution» et l’espoir de l’entrée dans un nouveau monde, formulée en 2017, a peiné à se concrétiser. Le paysage politique à l’issue de l’élection présidentielle de 2022 est encore plus marqué qu’en 2017, par la montée des extrêmes et la désaffection des citoyens dans le «système».

Il est essentiel de revitaliser les pratiques institutionnelles créatrices de consensus, en associant réellement toutes les forces politiques, mais également la société civile organisée, aux réflexions et aux décisions

Insitutions. Une réforme des institutions peut participer à renouer un lien de confiance. Une conférence nationale, promise pendant la campagne, devrait être lancée dans les prochaines semaines, pour formuler des propositions, si possible faisant consensus.

Cette démarche semble aujourd’hui indispensable pour retrouver une autorité de la décision publique qui a été fortement mise à mal par la montée des complotistes de tous bords, qui remettent en cause, non seulement les institutions, mais également les consensus sur lesquels reposent notre démocratie. Si la verticalité du pouvoir, pratiquée pendant la crise sanitaire, a pu faire preuve d’une certaine efficacité à court terme, elle accroît la défiance politique sur le long terme. Une décision est d’autant mieux acceptée par ceux qui y sont soumis, qu’elle a été coconstruite en amont.

Il est donc essentiel de revitaliser les pratiques institutionnelles créatrices de consensus, en associant réellement toutes les forces politiques, mais également la société civile organisée, aux réflexions et aux décisions. Le nouveau rôle du Conseil économique, social et environnemental peut contribuer à ce travail. Il sera également nécessaire d’inventer des modalités d’association des citoyens à la chose publique, pour élargir la culture civique, et lutter contre le repli sur soi et une «archipélisation» galopante de la société française.

Alors que les gGouvernements semblent réagir naturellement par la centralisation de la décision face à la crise, la succession de crises (crises économiques, politiques, sanitaires, sécuritaires…) rend indispensable le renforcement de la démocratie et de la consultation. Après une pandémie et une guerre à nos frontières qui ont durablement perturbé l’économie mondiale, la France ne peut plus se permettre une nouvelle crise sociale, comme celle des Gilets jaunes.

La manière dont la réforme des retraites sera menée sera décisive et donnera le ton de la capacité du gouvernement et des acteurs économiques et sociaux à travailler, en confiance. L’ambiance de ce second quinquennat d’Emmanuel Macron pourrait se jouer dans les prochaines semaines, sur la façon de faire.

Guillaume Labbez, Président de CommStrat, Enseignant à Sciences Po.

La remise en cause du tout voiture

La remise en cause du tout voiture

Directrice générale de Saemes, Ghislaine Geffroy, était l’invitée, le 26 avril à 18h45, de BFM Île-de-France et de La Tribune dans le cadre de l’émission « Bonsoir l’Île-de-France ». La gestionnaire de places de stationnement en sous-sol et en surface y souligne que « le modèle économique n’est plus le même qu’il y a quarante ans ».

 

« Après des années de tout-voiture, nous assistons à une vraie rupture liée aux politiques de protection de l’environnement et de la santé des citoyens », déclare Ghislaine Geffroy.

« Le citoyen-lambda a pris conscience qu’il y avait autre chose que la voiture thermique », ajoute-t-elle.

A la tête d’une société d’économie mixte qui gère en sous-sol comme en surface des places de stationnement, et dont la ville de Paris est l’actionnaire majoritaire, Ghislaine Geoffroy admet que « le modèle économique n’est plus le même qu’il y a quarante ans ». Par exemple, il y a dix-quinze ans, personne ne parlait de voiture électrique, alors qu’aujourd’hui, c’est la voiture la plus achetée.

La directrice générale de Saemes « s’adapte » donc à cette nouvelle donne. Sous la place de la Madeleine, elle vient ainsi d’ouvrir, en partenariat avec TotalEnergies, un parking de près de 1.000 places, dont la moitié sont équipées de bornes de recharges électriques.

L’obligation légale est de 5%, mais nous sommes largement au-dessus. Nous couvrons tous nos parkings avec un taux d’équipement qui avoisine les 20, 30 voire 50% », assure Ghislaine Geffroy.

Trois offres sont ainsi proposées: de la recharge lente pour quelques heures ou la nuit, de la recharge un peu plus rapide le temps de faire quelques courses, ou de la recharge « ultra-rapide » où l’automobiliste  »vient comme il remplit son réservoir ».

« Le prix n’est évidemment pas le même et dépend aussi bien du prix de l’électricité – une variable que l’on maîtrise moins en ce moment – que du coût d’amortissement des équipements mis en place », poursuit la directrice générale de Saemes.

Politique-Enjeux de la France face aux crises

Politique-Enjeux  de la France face aux crises

Des événements de diverses natures ont entraîné des conséquences géopolitiques bien au-delà de leur perception par leurs contemporains ( article de André Yché dans la Tribune)

En remportant la bataille de Chéronée en 338 avant JC, Philippe II de Macédoine assure la domination de son pays sur la Grèce et prépare l’entreprise conquérante d’Alexandre le Grand qui, pénétrant en Orient jusqu’en Asie Centrale et en Inde, ouvre les « routes de la soie ».

De même, la peste de Justinien, au milieu du VIème siècle, en décimant les armées byzantines engagées dans la reconquête de l’Italie, met un terme à l’ultime tentative de réunification de l’Empire romain et, de fait, scelle le sort, à terme, de l’Empire byzantin.

Les batailles de Chesapeake Bay et de Yorktown, en 1781, remportées par de Grasse et Rochambeau, ouvrent la voie à l’indépendance américaine et jouent un rôle déterminant dans l’Histoire mondiale du XXe siècle.

La bataille de Sadowa, qui accélère le déclin de l’Empire austro-hongrois, marque le début de l’hégémonie prussienne en Europe centrale, avec les conséquences dramatiques que l’on sait.

Enfin, la crise de 1929 n’est surmontée qu’à partir du moment où les Etats-Unis s’engagent dans une politique de réarmement, d’abord au profit des démocraties européennes, puis pour leur compte propre à partir du 8 décembre 1941. Pour soixante-dix ans, la doctrine Monroe est mise entre parenthèses et l’Amérique renonce à son isolationnisme traditionnel. Jusqu’à quand ?

En même temps, la dimension géopolitique de l’Histoire se heurte constamment aux réalités territoriales, aux ancrages nationaux, à l’enracinement des Hommes qui tressent un lien indissoluble entre histoire et géographie.

C’est ainsi que tout au long du premier tiers du XVe siècle, le grand empereur chinois, Yongle, parraine les expéditions maritimes de Zheng He, afin d’ouvrir le monde à la Chine : l’océan Indien, les côtes de l’Afrique de l’Est, la mer Rouge, jusqu’en Egypte. Mais l’agitation turco-mongole sur les frontières du nord impose le recentrage de l’effort budgétaire sur la restauration de la Grande Muraille et, pour protéger le Hebei, l’Empire céleste se détourne durablement du « Grand Large ».

Au cours du dernier tiers du XIXème siècle, alors que monte en Angleterre un courant en faveur du libre-échange qui ouvre le monde entier à la City, porté par l’aristocratie foncière reconvertie dans la finance après l’abrogation des lois protectionnistes sur le blé (« Corn Laws ») par Robert Peel en 1846, une forte opposition se fait jour, conduite aux Communes par Benjamin Disraeli. Derrière ce courant protectionniste, les intérêts portuaires britanniques sont en cause ; ils bénéficient du régime de l’« Exclusif » avec l’Empire qui alimente les réexportations vers le continent. L’entreprise coloniale, ce sont également, à proximité des bases navales, les arsenaux de la Navy et de l’Army qui constituent le cœur de la métallurgie anglaise.

Comme aux Etats-Unis et en France aujourd’hui, les Anglais sont donc en plein débat sur la protection de leur industrie, auquel s’ajoutent les polémiques entre Malthus (protectionniste) et Ricardo (libre-échangiste) sur la souveraineté alimentaire nationale.

Quels enseignements utiles faut-il tirer de ces épisodes historiques quant à l’impact probable de la crise sanitaire, économique et géopolitique que nous traversons?

La France et le Monde

L’expérience pratique de l’Antiquité grecque est celle d’un monde éclaté, dans lequel chaque Cité fixe ses lois, règle son gouvernement, décerne sa citoyenneté. Au-delà, c’est le monde barbare, qui ne parle pas grec et qui, de ce fait, n’est pas civilisé.

Pour autant, Platon n’ignore pas l’idée d’universalité : mais elle est purement intellectuelle ; elle tient dans l’aptitude de tout être humain à penser ; c’est, en quelque sorte, le « Cogito » de Descartes, avant l’heure.

L’universalisme romain ne se conçoit, juridiquement, qu’à travers l’attribution de la citoyenneté, considérablement élargie à partir de l’édit de Caracalla en 212, qui accorde la qualité de citoyen romain à tout homme libre de l’Empire.

Il n’en demeure pas moins que le véritable vecteur du concept d’universalisme réside dans le christianisme, à travers notamment la prédication de Saint Paul :

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. »

La réalisation de ce principe soulèvera, bien sûr, maintes difficultés, y compris au sein de la communauté chrétienne et sera à l’origine de très vives tensions entre Paul et Pierre, à l’occasion de leur rencontre à Antioche. Avec la fin de l’Empire, le christianisme demeure le seul cadre porteur de valeurs universelles, ce qui ne manquera pas de susciter de nombreux conflits politiques au Moyen-Age, face à l’émergence des nations : le volet politique de la réforme grégorienne illustre, entre dogmes religieux persistants et nouvelles réalités d’un monde recomposé, une contradiction que Machiavel tranchera définitivement en laïcisant la pensée politique.

Il est nécessaire de percevoir qu’en réalité, la divergence entre principes universalistes et réalités nationales est une constante historique.

Le grand penseur de l’universalisme des Lumières est Emmanuel Kant, qui fait de l’universalité une condition essentielle de la morale : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en loi universelle. ». Ce principe, qu’il élève au rang d’« impératif catégorique », n’est donc pas, à ses yeux, discutable. Pour autant, Kant mesure bien que concrètement, c’est la loi de l’Etat qui s’impose. Il considère que la contrainte physique que peut exercer l’Etat n’a pas d’effet durable sur la société et que ce qui compte, c’est l’obligation morale d’obéir à la loi que chaque individu perçoit intérieurement, parce qu’elle découle, précisément, d’une norme universelle.

Très belle construction intellectuelle, qui inspirera les fondateurs de la Société des Nations, de l’ONU… Mais en pratique, qu’en est-il ? Pour citer Charles Péguy :

« Kant a les mains pures, mais il n’a pas de mains. »

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, tout comme les textes fondateurs de la République américaine, s’inspirent naturellement de la philosophie kantienne, mais concrètement, la distinction est clairement établie entre ceux qui détiennent des droits subjectifs, les « citoyens », et les autres, les « hommes » qui ne peuvent exciper que de droits objectifs. Et la réalité révolutionnaire est essentiellement nationale (Valmy…) avant de devenir impérialiste, puis colonialiste : Jules Ferry est le symbole de l’ambition civilisatrice universelle de la République, quitte à transiger avec les principes de la laïcité :

« L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation. »

C’est précisément par la voie de la colonisation que survient la première véritable mondialisation et, bien sûr, elle repose sur un principe d’asymétrie. L’opinion publique pense immédiatement : esclavage, commerce triangulaire. La réalité est plus complexe : c’est le régime de l’Exclusif qui assure à la métropole le monopole des échanges avec ses colonies, de telle sorte que par le biais de réexportations massives qui permettent au colonisateur de capter l’essentiel de la valeur ajoutée, l’équilibre commercial de la puissance colonisatrice est assuré. Ce modèle perdurera jusqu’en 1913 et se traduira par un poids des échanges extérieurs dans l’économie européenne qui ne sera à nouveau atteint qu’à la veille du premier choc pétrolier, au début des années 70.

Entretemps, la science économique a progressé. Le courant de pensée initial est celui des avantages comparatifs de Ricardo, décliné à travers le modèle de Heckscher- Ohlin-Samuelson qui souligne l’importance majeure de la dotation de chaque pays en facteurs de production, de telle sorte, par exemple, que l’abondance de capital aux Etats-Unis devrait conduire l’économie américaine à se spécialiser dans les produits à forte intensité capitalistique, ce qui n’est pas toujours le cas. Par ailleurs, les phénomènes d’accumulation des avantages comparatifs, d’oligopoles et de dissymétrie des termes de l’échange ont conduit à l’émergence d’une critique croissante, en faveur de la réinstauration d’un certain protectionnisme.

La première question est celle des secteurs stratégiques, éléments essentiels de la souveraineté. Mais comment repenser la souveraineté à l’heure de la construction européenne ? L’industrie de défense, l’approvisionnement énergétique occupent le premier rang de ces préoccupations.

Les nanotechnologies, la santé figurent depuis longtemps parmi les priorités industrielles, aux côtés de l’électronique et des technologies de l’information. Mais quelles conséquences en tirer quant à la localisation de ces activités ? La bonne échelle ne serait-elle pas européenne ?

C’est ici qu’intervient la question de l’emploi. Par exemple, il est certain que la maîtrise de la filière du médicament est un sujet stratégique et économique majeur. Mais peut-on analyser de la même manière la fabrication de masques de protection, eu égard à la réalité de la demande en temps normal ? A ce stade de la réflexion, comme en matière énergétique avec le gaz, le pétrole et l’uranium, on voit bien que la question est plutôt celle de la sécurité, notamment politique, des sources d’approvisionnement : le conflit qui déchire l’ex-empire soviétique illustre cette réalité. D’où le problème du « sourcing » chinois, surtout s’il est exclusif. En définitive, l’arbitrage à opérer se posera en termes de maîtrise des approvisionnements qui, n’implique pas une origine nationale, et d’emplois industriels productifs, c’est-à-dire compétitifs. Au-delà, il est évident que les enjeux de pouvoir d’achat, surtout en période d’inflation et de crise des finances publiques, limiteront les ambitions en termes de relocalisation quoiqu’en disent les prophètes annonciateurs d’un « nouveau monde ».

La principale révélation de la crise globale, en pratique, est celle de la relative fragilité de la chaîne logistique, levier essentiel de la mondialisation. Et c’est sur cet aspect du problème, qui n’est pas nouveau en dépit de la propagande chinoise autour des « routes de la soie », que mérite d’être réexaminée la dimension territoriale de l’économie, en lien avec les questions stratégiques et environnementales.

Traiter d’économie territoriale, c’est, d’abord, parler des territoires et de la relation du local au national. Dans cette démarche délicate, quelques fanaux éclairent le cheminement.

Fernand Braudel, d’abord, qui ne vivra pas assez longtemps pour conclure son ouvrage de synthèse, « L’identité de la France », dont il trace néanmoins les grandes lignes : un pays de pays, morcelés par la géographie et réunis par l’Histoire ; une tension entre de multiples irrédentismes et une centralisation opérée par l’Etat, au profit de la capitale et de son rayonnement mondial, au détriment, par exemple, de Lyon, pourtant mieux situé en termes de flux d’échanges européens. Au final, Braudel ne récuse pas ce travail historique et exprime sa méfiance à l’égard de la résurgence politique des territoires. Il n’est guère décentralisateur et il rejoint, sur ce point, Michelet qui résume sa thèse : l’Histoire s’est finalement imposée à la Géographie, et c’est très bien ainsi. La référence absolue, sur la question territoriale, demeure Vidal de la Blache et son « Tableau de la géographie de la France » de 1903, dans lequel il démontre comment, à cette époque, les seules métropoles qui aient véritablement émergé sont périphériques : tous les grands ports, Strasbourg sur le Rhin… Il montre également l’importance des complémentarités entre territoires et le processus de fertilisation croisée qui en résulte, notamment sur le plan démographique : La France est « une terre qui semble faite pour absorber sa propre émigration ». Mais Vidal est un homme de l’intérieur, du continent, qui ne connaît guère les côtes océaniques et qui manque du recul de Braudel pour distinguer les failles du modèle français : la France a raté la mer et n’a acclimaté que tardivement l’industrialisation et le capitalisme parce que pour le meilleur ou pour le pire, elle a toujours été attirée par son terroir et par les frontières continentales, lieu des menaces directes pesant sur son intégrité. Que dire de plus, et qu’en déduire ?

D’abord, que la question des territoires de la République est essentiellement franco-française et n’interfère qu’indirectement et de façon relativement marginale avec les questions de « déglobalisation » et de souveraineté économique. Certes, divers centres de production peuvent être réimplantés sur le territoire national, mais leur localisation précise dépendra surtout de considérations logistiques : la concurrence entre territoires, que l’on peut pressentir, correspondrait donc à une débauche d’énergie, peu productive.

En revanche, des leviers majeurs de redynamisation territoriale existent et, indépendamment de la crise sanitaire et économique, méritent d’être actionnés.

Le premier d’entre eux est relatif au développement de l’offre d’habitat, qui deviendra un facteur d’attractivité essentiel, s’agissant notamment des key-workers, particulièrement de ceux que leur métier écarte du télétravail. Il est évident que l’offre d’habitat intermédiaire à proximité des centres hospitaliers constituera, par exemple, une priorité à réexaminer dans l’avenir. Plus généralement, la revitalisation des villes moyennes et en particulier des « cœurs de ville » passe par la création d’une offre d’habitat adaptée à des clientèles potentiellement intéressées par les aménités culturelles, mais aussi sanitaires et éducatives : l’attractivité du centre-ville conditionne l’avenir de la périphérie.

Le deuxième enjeu, puisqu’il n’existe pas véritablement de territoire autonome en regard de l’économie nationale, réside dans la connexion au marché : national, européen, mondial. Connexion numérique, d’abord, mais aussi logistique physique et, notamment, multimodale.

Le troisième enjeu est relatif à la constitution de clusters autour des établissements universitaires et, à moindre échelle, des centres de formation d’ampleur régionale, de manière à coupler recherche et production, constituant ainsi de véritables pôles d’attractivité.

Au final, il est évident que les enjeux de revitalisation des territoires revêtent une dimension essentiellement nationale et qu’il est quelque peu artificiel de les raccorder à la question de la « déglobalisation », analysée comme ressort de nombreuses « relocalisations » sur le territoire national, ce qu’elle n’est probablement pas.

Si relocalisations il doit y avoir, ce qui paraît vraisemblable, c’est à l’échelle de l’Europe et du pourtour méditerranéen qu’il faudra les concevoir. Dans cette perspective, la connexion politique et opérationnelle entre les territoires et l’Etat central revêtira une importance accrue. En conclusion, la grande erreur est d’avoir pensé le capitalisme indépendamment d’une stratégie régalienne. L’erreur symétrique serait de penser les relocalisations indépendamment des principes du capitalisme.

L’Europe, ainsi nommée par les Grecs selon la célèbre princesse phénicienne enlevée, aux dires d’Esope, par Zeus métamorphosé en taureau, n’a longtemps été qu’une réalité géographique mal connue, à l’Ouest de l’espace hellène. Plus tard, l’entité politique structurante est l’Empire romain, essentiellement méditerranéen, qui ne franchit guère le Rhin et le Danube, tandis que la chrétienté réunit Occident et Orient, le christianisme étant d’ailleurs une religion d’origine orientale. Le premier, l’Empire de Charlemagne s’inscrit brièvement dans un espace correspondant à celui de l’Europe des Six. Issue du traité de Verdun de 843, une « Francia occidentalis » séparée par l’éphémère Lotharingie de son pendant oriental, participe du démembrement de l’Occident. Le Moyen-Age ignore donc la dimension européenne, qui n’est révélée que grâce à la prise de Byzance par les Turcs en 1453. Le pape Pie II s’en inquiète en ces termes : « des querelles intestines laissent les ennemis de la Croix se déchaîner » en préambule de son traité « De Europa ».

Tandis qu’Erasme y voit, déjà, l’espace d’une possible paix perpétuelle, Charles Quint tente, contre François Ier, d’imposer l’union par la force, sans succès ; François Ier n’hésite pas à s’allier à Soleiman pour contrer ce dessein, et la flotte turque, passant un hiver à Toulon, transforme ce port en ville musulmane, peuplée de milliers de janissaires et de leurs captifs chrétiens. François Ier frise l’excommunication, avant que la flotte ottomane ne lève l’ancre pour le Levant.

Napoléon, qui tente d’unifier l’espace péninsulaire du bloc asiatique par la force et par le droit, échoue pareillement et le Congrès de Vienne institue une Sainte Alliance dont ne s’excluent volontairement, signe précurseur, que l’Angleterre et le Vatican.

Dès lors, toute construction idéaliste, comme celle de Victor Hugo, bute sur la rivalité franco-allemande, jusqu’au grandiose projet d’Aristide Briand, à la fin des années vingt, mis à bas par la crise mondiale. Et c’est Churchill, au lendemain de la guerre, qui invite les continentaux à s’unir, sans inclure, lucidement, le Royaume-Uni dans la perspective ainsi tracée.

Ainsi, toute l’histoire de l’Europe met en évidence deux faits saillants : d’abord, que l’Angleterre n’est guère concernée ; ensuite, que la réalisation du projet dépend entièrement de la configuration, naturellement conflictuelle, de l’axe franco-allemand.

Un épisode l’illustre singulièrement : à l’issue de la signature du traité de l’Elysée, en 1963, qui pose les bases du projet européen, l’entregent de Jean Monnet permet à celui-ci de faire introduire devant le Bundestag, pour sa ratification, un préambule repositionnant le traité dans une perspective atlantiste, expressément écartée par le général de Gaulle qui, furieux, évoque la possibilité d’un renversement d’alliance « avec la Russie » ! Les limites politiques du « couple » franco-allemand sont ainsi tracées.

Au fond, c’est sur ce compromis que l’Europe a progressé : un grand marché ouvert au monde libre, supervisé en matière de droit de la concurrence ; la politique agricole commune pour satisfaire la France et quelques Etats méditerranéens ; des fonds structurels pour accompagner les retardataires ; et surtout, en contrepartie d’une clientèle assurée pour l’industrie allemande, une union monétaire, assortie de règles disciplinaires strictes. Un « deal » intelligent, sans doute le meilleur que l’on puisse espérer, et qui s’avère incontestablement « gagnant-gagnant ».

A ceci près qu’une fois encore, la relation franco-allemande soulève des difficultés, non pas à cause d’un écart de compétitivité entre les deux économies, qui fluctue dans le temps, mais d’un différentiel majeur de croissance démographique qui est structurellement stable et qui condamne la France à un taux de chômage élevé, pour des niveaux de croissance équivalents. De là viennent les excédents d’une grande Suisse, les déficits d’une « petite Russie » dépourvue de richesses naturelles, hormis sa puissante agriculture. Et au final, un « spread » croissant sur les marchés financiers.

Cette situation représente-t-elle un problème ? Assurément, dans le contexte de crise globale que nous traversons. Est-il insurmontable ? Peu vraisemblablement : la France et sa dette publique ne peuvent se passer de l’euro, pas plus que l’Allemagne d’un de ses principaux clients.

Pour autant, nous ne saurions ignorer qu’à partir de son origine sanitaire, la crise revêt une dimension économique et, désormais, géopolitique.

L’Union européenne, à travers ses plans de relance et la mobilisation du système européen de banques centrales a couvert, dans des conditions relativement satisfaisantes, son champ d’intervention naturel, économique et financier, sous une réserve majeure : l’enjeu agroalimentaire, et d’abord agricole, ne saurait être abordé selon sa seule dimension écologique, qui ne peut être exclusive de son poids économique et de son impact stratégique. La France aurait beaucoup à perdre de ce cantonnement idéologique.

Ce constat renvoie à une question fondamentale : après le Brexit, l’exclusion de la Turquie et la guerre en Ukraine, l’UE offre-t-elle le cadre pertinent pour parler de sécurité européenne, alors même qu’à l’exception de la France, toutes les nations européennes (hors Grèce, Croatie et Serbie) suivent l’exemple de l’Allemagne pour se détourner de la construction d’une industrie de défense européenne, socle indispensable d’une Europe (au sens de l’UE) de la défense ? Dès lors, puisqu’il ne s’agit que de parler de capacités militaires, au sens de « second pilier de l’OTAN », est-il raisonnable de s’en tenir à un tête-à-tête avec l’Allemagne, sans intégrer le Royaume-Uni, la Suède et la Turquie dont le poids militaire est essentiel sur le théâtre européen.

La question posée est donc celle de la réactivation d’un cadre similaire à celui de l’Union de l’Europe Occidentale, qui pourrait retrouver son utilité lorsque la relance d’un processus de discussion avec la Russie, analogue à celui de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s’avèrera indispensable. En l’absence d’un tel dispositif, le destin du continent européen pourrait fort bien être traité directement entre Washington et Moscou.

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