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Plaidoyer pour metaverse : Vraie perspective ou illusion ?

Plaidoyer pour metaverse : Vraie perspective ou illusion ?

Pour l’instant « metaverse » rencontre quelques difficultés à apparaître comme un projet un peu sérieux et concret. En gros , on nous promet un monde virtuel duplication d’un monde réel dont on aurait supprimé les souffrances. Beaucoup de supputations aussi sans doute l’illusion dans ce projet dont Facebook est à l’origine. Des applications possibles sans doute mais peut-être pas au point de devenir majeures dans la transformation des économies modernes. Les possibilités offertes par  metaverse sont loin de se réduire aux domaines du jeu et de la socialisation estime un playdoyer  de Benoit Peyrichout, cofondateur d’Oceans.ai.

Le metaverse repose sur les technologies suivantes : réalité augmentée (ex. : objets 3D qui viennent s’intégrer dans une pièce), réalité virtuelle (simulation d’un environnement en 3D existant dans le monde physique), blockchain, 5G, IOT (connexion d’objets physiques à internet), industrie 4.0 (qui correspond à la convergence du monde virtuel avec les objets réels) et intelligence artificielle. (Crédits : Reuters)

Le metaverse va fondamentalement changer la manière dont l’économie fonctionne. Les grands acteurs financiers l’ont bien compris. AXA Investment Managers a lancé il y a quelques semaines son fonds thématique sur le metaverse. Il se compose d’environ 250 titres répartis en quatre catégories : jeu, socialisation, travail et facilitateur technologique. Jusqu’à présent, une grande partie de l’attention suscitée par le metaverse s’est concentrée sur les deux premières catégories (jeu et socialisation). Mais c’est en tant que facilitateur technologique que les retombées en termes de création de valeur et d’innovations seront certainement les plus importantes. Certains parlent de « metaverse industriel ». C’est la même idée.

Des applications industrielles nombreuses

L’objectif est de simuler des expériences ou des phénomènes dans le monde virtuel afin de pouvoir apporter une réponse aux problèmes du monde physique. L’exemple le plus emblématique est certainement celui de Nvidia, société cotée américaine spécialisée dans les processeurs graphiques, l’intelligence artificielle et qui a un pied dans le metaverse. En décembre dernier, le PDG du groupe, Jensen Huang, a annoncé vouloir créer un jumeau numérique de la Terre capable de prédire le changement climatique en utilisant l’intelligence artificielle. Ce n’est pas un projet qui pourrait aboutir à court terme. Il faudra peut-être au moins dix ou quinze ans de recherche et d’investissements. Mais supposons que Nvidia réussisse. Cela pourrait permettre d’anticiper et de prévenir les changements climatiques qui vont survenir sur le monde physique, aux entreprises de s’adapter, aux assureurs et à tous les acteurs économiques.

D’autres applications sont possibles. Chez Oceans.ai, nous ambitionnons de créer d’ici quelques années un metaverse qui puisse permettre d’anticiper et de prévoir l’impact de la corrosion sur les infrastructures énergétiques, par exemple. La corrosion, au sens large (aussi bien les pipelines, les conduites de gaz, les infrastructures routières, etc.) a coûté près de 84 milliards d’euros à la France en 2019. C’est l’équivalent de 3,5 % du PIB. Si nous pouvions mieux anticiper la dégradation des matériaux sous l’effet de l’environnement, cela permettrait de réduire les coûts engendrés ainsi que les risques et de renforcer la sécurité des biens.

Dans le même ordre d’idée, Boeing est en train de créer son propre metaverse interne reposant sur des jumeaux numériques afin d’éviter les erreurs de conception sur ses avions. Boeing cherche également à perfectionner la maintenance et l’inspection de ses aéronefs. Le groupe américain utilise les données de maintenance actuelles et historiques et a développé un algorithme d’apprentissage automatique qui, si le projet aboutit, pourrait anticiper les points de fragilité à surveiller sur les avions en priorité. Ce n’est toutefois pas une tâche aisée.

Réglementation et complexité du traitement des données

Le metaverse repose sur les technologies suivantes : réalité augmentée (ex. : objets 3D qui viennent s’intégrer dans une pièce), réalité virtuelle (simulation d’un environnement en 3D existant dans le monde physique), blockchain, 5G, IOT (connexion d’objets physiques à internet), industrie 4.0 (qui correspond à la convergence du monde virtuel avec les objets réels) et intelligence artificielle. L’accès aux données est la clé du succès pour cette dernière. On a coutume de dire que dans l’intelligence artificielle il y a besoin d’importants volumes de données. C’est vrai. Mais ce qui n’est pas souvent mis en avant, c’est que la qualité des données (données continues et cohérentes, par exemple) est encore plus primordiale. Cela permet notamment de créer des systèmes d’exploitation servant d’ossature aux jumeaux numériques que nous avons évoqués.

La qualité des données n’est pas une fin en soi. Il convient également d’avoir à l’esprit tous les besoins en matière de confidentialité des données et les réglementations, encore disparates, qui s’appliquent ici et là dans ce domaine. Contrairement à ce que nous pourrions croire en Europe, nous sommes chanceux. La réglementation va dans le bon sens. Début avril, le Parlement européen a adopté des règles plus souples afin de faciliter le partage des données (intermédiaires neutres pour agréger les données, incitation pour que les acteurs publics partagent leurs données, etc.). Cela devrait permettre de favoriser le climat d’innovation autour de l’intelligence artificielle et donc autour du metaverse. Enfin, ce dispositif devrait être complété prochainement par une loi concernant l’usage des données générées par les objets connectés (actuellement en discussion au niveau des Etats membres). C’est un point également crucial pour l’industrie.

L’enjeu désormais est de canaliser les fonds du private equity davantage vers les thématiques d’innovation dans l’industrie. C’est un challenge en France où les levées sont essentiellement dominées par le segment fintech et, dans une moindre mesure, par la medtech. Dans bien des cas, seul le corporate venture capital (fonds détenus par des grands groupes industriels) avec la Banque Publique d’Investissement (BPI) en appui sont présents. C’est insuffisant si on veut réindustrialiser la France et multiplier les filières d’excellence. Souhaitons que l’actuel locataire de l’Elysée s’attaque à ce sujet également.

Numérique et décarbonation

Numérique et décarbonation 

Depuis plusieurs années, différents travaux montrent que les technologies digitales sont d’importants émetteurs de CO2. De nombreuses voix, dont celle de Gilles Babinet (*), se sont élevés pour rappeler que que celles-ci participent aussi à réduire les atteintes à l’environnement. Qu’en est il réellement et quelles sont les perspectives à moyen terme ?

 

Le numérique émet il autant de CO2 qu’on le dit généralement ? Il représente directement entre 2 et 4% de l’ensemble des émissions de CO2 soit 400 à 900 millions de tonnes de CO2 sur une base annuelle. C’est comparable à l’aviation commerciale, mais c’est très peu rapporté au temps que l’on y passe. Un film sur Netflix, ce n’est pas 1 à 3 Kg de CO2 comme on l’a parfois lu, mais plutôt moins de cent grammes et ce chiffre se réduit d’année en année.

Avant même les usages, ce qui crée du CO2, ce sont les achats d’équipement. C’est 80 à 90% de ses émissions et probablement plus encore en France où l’énergie est très décarbonée et donc l’usage très faiblement émetteur de carbone. La fabrication des sous parties électronique émet du CO2  parce qu’elle recours à des processus de production très énergivores, et que ces équipements sont majoritairement produit dans des pays à forte intensité carbone, comme la Chine, Taiwan, la Corée, la Thaïlande, etc. Avec une moyenne de 27 Kg de Co2 émis par kilo d’électronique, avoir des écrans plats partout dans sa maison n’est pas une bonne idée. Beaucoup dénoncent par ailleurs le consumérisme numérique : le fait qu’il est très facile d’acheter un week-end à Venise en avion sur internet pour une bouchée de pain. Et il est vrai que cette facilité ne nous aide pas pour l’instant à prendre conscience des externalités de nos actions en terme de carbone .

Changer de téléphone mobile dès qu’une nouvelle version sort n’est pas une bonne idée pour le climat, mais paradoxalement, changer certains équipements de datacenter à forte intensité énergétique lorsqu’ils sont amortis peut avoir un effet positif tant les gains de performance sont importants d’une génération à l’autre. C’est d’autant plus vrai s’ils sont utilisés dans des pays où l’énergie est très carbonée. Les calculs liés à l’intelligence artificielle devraient connaitre des facteurs de réduction d’intensité énergétique assez significatifs dans les années à venir du fait de nouvelles formes d’architectures et d’algorithmes. On peut aussi avoir des pratiques positives : utiliser les comparateurs de trajet pour privilégier les mobilités douces et le train plutôt que la voiture et l’avion.

Le numérique peut faire beaucoup. En premier lieu, nous aider à comprendre ce qui crée du carbone et des gaz à effet de serre, et comment éviter cela. Dans l’agriculture par exemple, qui est faite de processus très complexes et nécessitant beaucoup d’adaptation locale, le numérique permettra peut être un jour d’avoir une agriculture tout à la fois productive et captant du carbone. Dans l’industrie et la distribution, il permet aussi de considérablement améliorer les supplychains en les décarbonant. Avoir un stock plus important de pièces pour un acteur industriel peut s’avérer meilleur pour le climat que d’être en flux tendu avec ses fournisseurs l’approvisionnant par avion. Le taux d’usage pour une voiture, c’est 6% – le reste c’est du temps de parking – pour un immeuble tertiaire, le temps d’usage c’est 24%, pour une maison de vacances, cela peut être moins de 2%. Le numérique peut aider à améliorer ce taux d’usage et aider à faire fonctionner des systèmes très asymétriques, comme les réseaux d’électricité où l’offre et la demande ne s’expriment que rarement au même moment.

D’une façon plus générale, le numérique permet de mieux affecter le capital. Si vous avez des infrastructures qui sont faiblement utilisées, c’est un gâchis d’énergie et donc une émission nette de CO2. Il permet également de mettre en évidence les externalités. Or, en économie, ce qui ne se mesure pas n’existe pas.

Introduire une taxe carbone sur l’électronique serait une bonne idée. Ca redonnerait un atout compétitif à l’Europe et pousserait tout le monde dans la bonne direction. Par ailleurs développer fortement des pratiques environnementales basées sur l’intelligence artificielle pourrait être d’un apport considérable. La voiture autonome permettrait par exemple d’accroitre de façon radicale le taux d’usage évoqué auparavant.

De même, une agriculture « AIdynamique » devrait avoir un fort potentiel. Même chose dans les supplychains… Or, cette expertise est vraiment très difficile d’accès en France du fait du manque de compétences et de données ouvertes. Enfin dans la Green New Deal de la Commission européenne, il est prévu de créer des passeports numériques pour chaque objet qui comprendrait le détail des externalités que celui-ci induit : c’est potentiellement un facteur énorme d’incitation au changement.

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* Gilles Babinet est un entrepreneur dans le domaine digital. Il est contributeur de l’institut Montaigne sur les questions numériques et travaille actuellement sur les enjeux liés au numérique et aux émissions de CO2.

 

Protéger nos cerveaux des nouvelles technologies

Protéger nos cerveaux des nouvelles technologies

Pour la première fois, la Constitution d’un pays, le Chili, instaure des « neurodroits », destinés à protéger les cerveaux humains des dérives de la technologie. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.( la « Tribune »)

Pas sûr qu’Elon Musk soit le bienvenu à Santiago. L’emblématique patron de Tesla, et depuis peu de Twitter, est également le créateur de la société Neuralink(1) qui a pour objet d’élaborer une connexion directe entre le cerveau de l’Homme et des ordinateurs, et cela, grâce à des implants placés dans le cortex. D’abord à usage médical, pour soigner des troubles neurologiques graves, Elon Musk ne cache pas qu’il a également pour ambition d’implanter des puces dans des cerveaux humains afin de doter l’organisme d’un supplément de capacités digne d’un ordinateur.

Connecteriez-vous votre cerveau ?

Pour l’heure, seule la truie Gertrude(2) eut « l’honneur » d’expérimenter cette interface cerveau-machine (ICM), digne d’un passable ouvrage de science-fiction. Grâce à la puce de 8 millimètres insérée dans son cerveau, les scientifiques ont pu observer l’activité neuronale de l’animal selon que Gertrude se nourrissait, se déplaçait ou encore dormait. Fort de ces premiers essais pratiqués sur des cobayes animaux, le fondateur de Neuralink rêve déjà à l’étape suivante : obtenir les autorisations pour implanter des puces dans les cerveaux d’humains volontaires. Une fois ceci réalisé, ceux-ci pourraient alors « utiliser un smartphone avec leur esprit plus rapidement qu’avec leurs pouces(3) ». Nul besoin de préciser que les conséquences de cette idée de connexion « Hommes-machines » percutent nos convictions éthiques, philosophiques et morales les plus profondes, à commencer par le simple énoncé de ces quelques questions de bon sens : à qui appartiendront les données issues de nos cerveaux, de nos pensées, voire de nos rêves ? A quelles fins pourraient-être utilisées ces technologies ? Et puis, quelles nouvelles inégalités pourraient-elles créer ? Abyssales interrogations…

Modification de l’article 19 de la Constitution du Chili

C’est dans ce contexte, où la techno-réalité dépasse la science-fiction, que l’ex-président de la République chilienne, Sebastian Piñera (les récentes élections de mars 2022 l’ont, depuis, démis de ses fonctions) prit l’initiative de proposer et faire voter une loi, puis de modifier la Constitution de son pays en légiférant sur les «neurodroits» (neuroderechos) ou droits du cerveau. La modification constitutionnelle fut promulguée le 14 octobre dernier et l’ajout d’un nouvel alinéa de quelques lignes à l’article 19(4) suffit à faire du Chili le pionnier dans la protection des « droits du cerveau » en inscrivant que « le développement scientifique et technologique est au service des personnes et doit se faire dans le respect de la vie et de l’intégrité physique et mentale. La loi réglemente les exigences, les conditions et les restrictions de son utilisation chez les personnes, et doit notamment protéger l’activité cérébrale, ainsi que les informations qui en proviennent(5)».

Se prémunir contre le « brain hacking »

Dans ses travaux préparatoires, le Sénat chilien détailla ce qu’il faut entendre par « neurodroits inaliénables ». En l’occurrence, il s’est employé à établir et détailler trois conditions de préservation des individus qui auraient été soumis à un éventuel « piratage de cerveau » (brain hacking) dès lors qu’une machine aurait été connectée, consciemment ou pas, à leurs cerveaux : 1/ affirmer la préservation des données de l’esprit humain afin d’éviter leur trafic, 2/ encadrer le rôle des « neuroalgorithmes » et 3/ limiter les capacités d’écriture dans le cerveau(6). On croirait lire le script du film du réalisateur Christopher Nolan, « Inception », qui met en scène la capacité à lire dans les rêves et à graver des idées dans le cerveau de personnes.

Cerveau connecté : mythe ou réalité ?

Face à Elon Musk qui n’hésite pas à surenchérir en proclamant que nous serions proches d’une sorte de singularité couplant Hommes et machines, il faut se méfier des annonces tonitruantes promptes, d’une part, à faire naître des attentes démesurées chez des patients atteints de pathologies neurologiques et, d’autre part, d’entretenir le mythe d’une machine connectée à notre cerveau capable de sonder notre tréfonds cérébral. La lecture de la littérature scientifique sur ce sujet remet quelque peu les pendules à l’heure(7).

En 2014, des scientifiques européens publièrent une lettre ouverte(8) à l’Union européenne demandant une réorientation urgente du projet « Human Brain Project(9) » qui vise, d’ici à 2024, à simuler le fonctionnement du cerveau humain grâce à un superordinateur qui fournirait des informations capables d’aider à développer de nouvelles thérapies médicales pour soigner les maladies neurologiques. Pour ces scientifiques, il faudra bien plus qu’une machine, aussi puissante soit elle, pour simuler le comportement d’un cerveau entier. Rien que pour le cortex (la partie supérieure du cerveau), ce sont des milliards de neurones, pouvant chacun se connecter à 10.000 autres par le biais de quatre à dix messages chimiques différents. Et, en plus du cortex, il faut ajouter les autres zones du cerveau (cervelet, système limbique…) qui, elles aussi, interagissent les unes avec les autres. Cette lettre ouverte des scientifiques porta ses fruits puisque le projet « Human Brain Project » fut remodelé et l’utopie d’un futur humain connecté passa au second plan au profit de la recherche neurologique.

Éthique des neurotechnologies

En Europe, aux Etats-Unis ou en Asie, de nombreux programmes de recherche en neurosciences sont en cours et drainent des budgets très importants. Du fait de leurs objets qui, parfois, frisent avec la manipulation mentale et la prise de contrôle du cerveau, la seule limite à se fixer est celle de l’éthique.

Pour l’heure, il n’existe pas (encore) de charte mondiale que les Etats s’engageraient à respecter, à l’instar de nombreux traités internationaux sur la non-prolifération d’armes nucléaires.

Les futures grandes règles éthiques à respecter sont néanmoins connues : d’abord, la confidentialité et le consentement des données collectées. Ensuite, la préservation de l’identité et, en cela, la non-altération de notre capacité à choisir nos actions (ce principe renvoi à l’idée que des implants neuronaux pourraient influencer nos effets cognitifs, émotionnels, voire notre personnalité même).

Et enfin, la maîtrise du domaine problématique de l’augmentation cognitive. Ici, il s’agirait de borner ce que les neurotechnologies pourraient apporter en matière d’amélioration des performances cognitives afin d’aboutir à cet humain artificiellement « augmenté ».

Autant de garde-fous éminemment éthiques destinés à éviter qu’un docteur Folamour n’ouvre un jour la boîte de Pandore et qu’un « neuro-charlatanisme » ne devienne la norme. Si tel était le cas, il ne nous resterait alors qu’à traverser l’Atlantique, direction Santiago.

 

 

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NOTES

1 https://neuralink.com/

2 https://siecledigital.fr/2020/09/02/neuralink-teste-son-implant-neuronal-sur-des-porcs/

3 https://medium.com/geekculture/how-elon-musks-neuralink-could-disrupt-the-smartphone-industry-1b18d4a583d2

4 https://www.senado.cl/proteccion-de-los-neuroderechos-a-un-paso-de-pasar-a-segundo-tramite

5https://www.bcn.cl/leychile/navegar?idNorma=1166983&idParte=10278855&idVersion=2021-10-25

6 Bruno Patino Tempête dans le bocal, Ed Grasset 2022

7 A lire : Les nouvelles frontières du cerveau, Hors Série Le Point

8 https://www.science.org/content/article/updated-european-neuroscientists-revolt-against-eus-human-brain-project

9 https://www.humanbrainproject.eu/en/

Les géants du Net pompent le sang des opérateurs télécoms

Les géants du Net pompent le sang des opérateurs télécoms

Plus de la moitié du trafic Internet est aujourd’hui monopolisée par Google, Facebook, Netflix, Apple, Amazon et Microsoft, affirme une étude réalisée pour le compte de l’ETNO, le lobby des opérateurs télécoms européens. Ces derniers estiment que cela leur coûte chaque année entre 15 et 28 milliards d’euros. Ils appellent Bruxelles à se mobiliser pour que les géants du Net participent au financement des réseaux ( un papier de la « Tribune »).

 

Les opérateurs télécoms européens militent pour que les grandes plateformes américaines investissent 20 milliards d’euros par an dans leurs réseaux.

Alors que l’Union européenne se mobilise enfin pour réguler les géants américains du Net, les opérateurs télécoms espèrent que Bruxelles entendra leurs récriminations. Cela fait des années qu’ils montent au créneau contre les Gafa. Ils déplorent que ces mastodontes ne payent pas un centime pour leurs réseaux 4G, 5G ou en fibre optique alors qu’ils en sont les plus gros utilisateurs. Une étude réalisée par le cabinet de conseil Axon, pour le compte de l’European Telecommunications Network Operators’ Association (ETNO), le lobby des opérateurs européens, lève le voile sur cette réalité.

Selon ces travaux, relayés par le Financial Times, Google, Facebook, Netflix, Apple, Amazon et Microsoft représentent 55% du trafic Internet global sur leurs réseaux. L’étude d’Axon souligne, surtout, que cela n’est pas sans conséquence pour le secteur des télécoms : cela lui coûterait, chaque année, entre 15 et 28 milliards d’euros.

Au regard de l’ETNO, cette situation est inacceptable. Le lobby appelle l’UE à faire passer les grandes plateformes à la caisse. Selon les opérateurs, si certains de ces mastodontes remettaient 20 milliards d’euros par an aux opérateurs, cela permettrait de créer quelque 840.000 nouveaux emplois d’ici à 2025, et de réduire considérablement la consommation d’énergie du secteur.

« Nous voulons lancer un dialogue ouvert avec les décideurs politiques, les consommateurs et les entreprises technologiques sur la façon de remédier aux déséquilibres spécifiques des marchés du trafic Internet », a déclaré Lise Fuhr, la directrice générale de l’ETNO, selon le Financial Times.

Toujours selon le quotidien économique, l’association s’appuie notamment sur une déclaration de la Commission européenne concernant le numérique. Celle-ci précise que « tous les acteurs du marché qui bénéficient de la transformation numérique doivent apporter une contribution juste et proportionnée aux coûts des biens, services et infrastructures numériques ».

Ce n’est pas la première fois que les opérateurs télécoms critiquent l’utilisation massive de leurs tuyaux par les Gafa. En novembre dernier, les PDG d’Orange, de Proximus, d’Altice Portugal, de Deutsche Telekom, de BT et de Vodafone ont signé une tribune, sous l’égide de l’ETNO, pour réclamer davantage d’équité vis-à-vis des géants américains du Net.

« Une part importante et croissante du trafic sur le réseau est générée et monétisée par les grandes plateformes technologiques », ce qui « nécessite des investissements continus et intensifs dans le réseau », soulignaient alors les opérateurs. Or « ce modèle » ne peut être « durable », insistaient-ils, « que si ces grandes plateformes technologiques contribuent également de manière équitable aux coûts du réseau ».

Ce nouveau coup de gueule de l’ETNO intervient alors que tous grands opérateurs européens souffrent en Bourse. Ils font aujourd’hui l’objet d’une fronde des investisseurs. Ceux-ci pestent, justement, contre leurs énormes investissements dans les réseaux, dans un contexte concurrentiel féroce et encouragé depuis des années par Bruxelles.

Avant de céder les rênes d’Orange à Christel Heydemann, le mois dernier, Stéphane Richard s’est montré particulièrement critique à l’égard de l’Union européenne, qui a, selon lui, une grande responsabilité dans cette situation.

« Vous savez, moi, en onze ans [en tant que PDG d'Orange, Ndlr], j’ai perdu un certain nombre d’illusions sur ce qu’on pouvait attendre de l’Europe, a-t-il lâché fin décembre, lors d’une conférence à Paris. Pardon, mais quand il s’agit de régulation, de concentration – et je suis bien placé pour le savoir -, il y a malheureusement une extraordinaire inertie dans le système. »

A en croire l’ancien responsable, Bruxelles a donné beaucoup trop de liberté aux Gafa, qui, grâce aux réseaux des opérateurs, ont transformé le continent en « colonie numérique »« Je me souviens toujours de cette phrase d’Eric Schmidt, ex-président de Google : ‘You made the investments, I made the profits’ ['Vous avez fait les investissements, j'ai engrangé les profits', Ndlr], s’est rappelé l’ancien patron d’Orange. C’est tellement ça… Et qu’est-ce qu’on a fait pour aller un peu à l’inverse de cette logique ? Rien. Strictement rien. » Cette tendance va-t-elle s’inverser ? C’est peu dire que les opérateurs attendent Bruxelles au tournant.

Twitter: Vers la manipulation de l’information

 Twitter: Vers la manipulation de l’information

Twitter, plus que tout autre réseau social, permet de suivre et de commenter les événements en temps réel. L’acquisition de la plate-forme par Elon Musk pourrait radicalement changer la donne. Par Anjana Susarla, Michigan State University ( dans la Tribune)

 

Elon Musk, la personne la plus riche du monde, a acquis Twitter pour 44 milliards de dollars américains le 25 avril 2022, 11 jours après avoir fait son offre. Twitter a annoncé que l’entreprise, côtée à la bourse de New York depuis 2013, passerait entièrement sous la propriété d’Elon Musk.

Dans son dépôt auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis, Elon Musk a expliqué :

« J’ai investi dans Twitter car je crois en son potentiel d’être la plate – forme de la liberté d’expression dans le monde entier, et je pense que la liberté d’expression est un impératif sociétal pour une démocratie en bonne santé. »

En tant que chercheuse spécialiste des réseaux sociaux, je trouve que l’acquisition de Twitter par Elon Musk et les raisons qu’il a invoquées pour ce rachat soulèvent des questions importantes. Ces questions sont liées à la nature même des plates-formes de médias sociaux, qui se distinguent des plates-formes classiques.

Twitter occupe une place unique. Ses messages courts et ses fils de discussion favorisent les conversations en temps réel entre des milliers de personnes, ce qui le rend populaire auprès des célébrités, du monde des médias et des politiques.

Les analystes des médias sociaux prennent en compte la demi-vie du contenu sur ces plates-formes, c’est-à-dire le temps nécessaire pour qu’un contenu atteigne 50 % de l’engagement qu’il aura totalisé à la fin de sa durée de vie, généralement mesuré en nombre de vues ou d’autres mesures de popularité. La demi-vie moyenne d’un tweet est d’environ 20 minutes, contre cinq heures pour les publications Facebook, 20 heures pour les publications Instagram, 24 heures pour les publications LinkedIn et 20 jours pour les vidéos YouTube. Cette demi-vie beaucoup plus courte illustre le rôle central qu’occupe désormais Twitter en suscitant des conversations en temps réel, à mesure que se déroulent les évènements.

La capacité de Twitter à façonner le discours en temps réel, ainsi que la facilité avec laquelle les données, y compris les données géomarquées, peuvent être recueillies sur Twitter, en ont fait une mine d’or pour les chercheurs qui souhaitent analyser une variété de phénomènes sociétaux, allant de la santé publique à la politique. Les données issues de Twitter ont été utilisées pour prédire les visites aux urgences liées à l’asthme, mesurer la sensibilisation du public aux épidémies et modéliser la dispersion de la fumée des feux de forêt.

Les tweets qui constituent une discussion sont affichés par ordre chronologique et, même si une grande partie de l’engagement d’un tweet se fait en amont, les archives de Twitter offrent un accès instantané et complet à tout tweet public. Twitter permet ainsi d’enregistrer les évènements, ce qui en fait, de facto, un outil pour « fact-checker » ce qui s’est réellement passé.

Les projets d’Elon Musk

Il est donc crucial de comprendre comment l’acquisition par Elon Musk de Twitter, ou plus généralement le contrôle privé de plates-formes de médias sociaux affectent le bien-être collectif. Dans une série de tweets supprimés, Elon Musk a fait plusieurs suggestions sur la façon de changer Twitter, notamment en ajoutant un bouton d’édition pour les tweets et en accordant aux utilisateurs premium des badges distinctifs sur leur profil.

Il n’existe aucune preuve expérimentale de la manière dont un bouton d’édition modifierait la transmission des informations sur Twitter. Cependant, il est possible d’extrapoler les analyses de recherches antérieures sur les tweets supprimés.

Il existe de nombreux moyens de récupérer les tweets supprimés, ce qui permet aux chercheurs de les étudier. Alors que certaines études montrent des différences de personnalité significatives entre les utilisateurs qui suppriment leurs tweets et ceux qui ne le font pas, ces résultats suggèrent que la suppression de tweets est un moyen pour les gens de gérer leur identité en ligne.

L’analyse du comportement menant à ces suppressions de tweets peut fournir des indices précieux sur la crédibilité et la désinformation en ligne. De la même façon, si Twitter ajoutait un bouton d’édition, l’analyse des comportements menant à l’édition des tweets pourrait fournir des informations sur les intentions des utilisateurs de Twitter et l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes.

Des études sur l’activité des robots informatiques sur Twitter ont montré que près de la moitié des comptes qui publient des tweets à propos du Covid-19 sont probablement des robots. Étant donné les clivages partisans et la polarisation politique dans les espaces en ligne, permettre aux utilisateurs – qu’il s’agisse de robots informatiques ou de personnes réelles – de modifier leurs tweets pourrait devenir une nouvelle arme dans l’arsenal de désinformation utilisé par ces robots et les propagandistes. L’édition des tweets permettrait aux utilisateurs de déformer ce qu’ils ont dit, de manière sélective, ou de nier certains de leur propos, y compris les plus controversés, ce qui pourrait compliquer le traçage de la désinformation.

Elon Musk a également indiqué vouloir lutter contre les robots sur Twitter, ces comptes automatisés qui tweetent rapidement et de façon répétitive tout en se faisant passer pour de vrais utilisateurs. Il a appelé à authentifier les utilisateurs comme de véritables êtres humains.

Compte tenu des défis posés par les atteintes malveillantes à la vie privée en ligne, comme la pratique dite du « doxxing » - la divulgation de données personnelles pour nuire à un individu -, il est nécessaire que les méthodes d’authentification respectent la vie privée des utilisateurs. Cela est particulièrement important pour les activistes, les dissidents et les lanceurs d’alerte qui sont menacés à cause de leurs activités en ligne. Des mécanismes tels que les protocoles décentralisés permettraient l’authentification tout en garantissant l’anonymat.

Pour comprendre les intentions d’Elon Musk et ce qui attend les plates-formes de médias sociaux telles que Twitter, il est important de prendre en compte le gargantuesque – et opaque - écosystème de la publicité en ligne, qui comprend une variété de technologies utilisées par les réseaux publicitaires, les médias sociaux et les éditeurs qui proposent des espaces publicitaires. La publicité est la principale source de revenus pour Twitter.

Elon Musk a pour projet de générer les revenus de Twitter à partir des abonnements plutôt qu’à partir de la publicité. En s’épargnant le souci d’attirer et de retenir les annonceurs, Twitter aurait moins besoin de se concentrer sur la modération du contenu. Twitter deviendrait ainsi une sorte de site d’opinion, pour des abonnés payants, dénué de contrôle. À l’inverse, Twitter s’est montré jusqu’à présent très actif dans sa modération du contenu afin de lutter contre la désinformation.

La description faite par Elon Musk d’une plateforme qui ne se préoccupe plus de modérer le contenu est inquiétante en considération des préjudices causés par les algorithmes des médias sociaux. Des recherches en ont mis en évidence un grand nombre, comme les algorithmes qui attribuent un sexe aux utilisateurs, les inexactitudes et biais potentiels des algorithmes utilisés pour récolter des informations sur ces plates-formes, et les conséquences pour la santé de ceux qui s’informent en ligne sur ce sujet.

Le témoignage de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, ancienne employée de Facebook, et les récents efforts de réglementation, tels que le projet de loi sur la sécurité en ligne dévoilé au Royaume-Uni ou les futures législations de l’Union européenne, montrent que le public est largement préoccupé par le rôle joué par les plates-formes technologiques dans la formation des idées de société et de l’opinion publique. L’acquisition de Twitter par Elon Musk met en lumière toute une série de préoccupations réglementaires.

En raison des autres activités d’Elon Musk, la capacité de Twitter à influencer l’opinion publique dans les secteurs sensibles de l’aviation et de l’automobile provoque automatiquement un conflit d’intérêts, sans compter les implications quant à la divulgation des informations importantes nécessaires aux actionnaires. En ce sens, Elon Musk a déjà été accusé de retarder la divulgation de sa participation dans Twitter.

Le challenge lancé par Twitter aux hackers pour détecter les biais existants dans ses propres algorithmes a montré qu’une approche communautaire était nécessaire pour créer de meilleurs algorithmes. Ainsi, le MIT Media Lab a imaginé un exercice très créatif consistant à demander aux collégiens de réimaginer la plate-forme YouTube en tenant compte de l’éthique. Il est peut-être temps de demander à Elon Musk de faire de même avec Twitter.

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Par Anjana Susarla, Professor of Information Systems, Michigan State University

La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Plaidoyer pour le véhicule autonome !

Plaidoyer pour le véhicule autonome !

Un véritable plaidoyer pour le véhicule autonome. Il en faudra d’autres et surtout de vrais succès pour convaincre de l’intérêt de cet pseudo technologie par ailleurs très contestable sur le plan de la sécurité lorsque ces engins circulent sur des voies banalisées. La conduite autonome existe depuis longtemps mais sur des voies en site propre. Pour l’instant,  le véhicule autonome en  site banalisé demeure une illusion.

par Par Brendan McDonald, VP of Engineering & Green Economy chez IDA Ireland

.En novembre 2021 en France, un bus sans chauffeur(*) est devenu le premier véhicule européen autorisé à circuler de manière « totalement autonome sur la voie publique ». La navette EZ10 sans conducteur, qui transporte jusqu’à 12 passagers, a reçu l’autorisation de circuler sur la voie publique après une première démonstration sur un campus médical à Toulouse en mars de la même année. Elle fonctionne désormais au niveau 4 de l’échelle d’automatisation de la Society of Engineers (SAE). En d’autres termes, elle peut fonctionner en autonomie dans le cadre d’un ensemble de limitations et suivre un itinéraire fixe de 600 mètres. En comparaison, cette même fonction sur une voiture Tesla électrique est en « automatisation partielle », c’est-à-dire que le conducteur doit rester constamment impliqué dans la surveillance du véhicule. Par Brendan McDonald, VP of Engineering & Green Economy chez IDA Ireland

 

Le succès de cette expérience témoigne du recours potentiellement accru aux véhicules autonomes, et permettra de résoudre la question du manque de chauffeurs dans les transports publics. Benoit Perrin, le directeur général d’EasyMile, la société à l’origine d’EZ10, estime qu’« il s’agit d’une étape importante vers la commercialisation réelle de la conduite autonome, tant sur les sites privés que sur les routes publiques. » Selon lui, la présence humaine à bord n’est plus nécessaire, la navette pouvant toujours être soumise à une « supervision à distance ». Cette caractéristique ouvre la voie à de futures avancées, car elle permettra à un centre de contrôle unique et centralisé de gérer simultanément une flotte de plusieurs véhicules autonomes.

La France a amorcé le virage vers les véhicules autonomes le 1er juillet 2021, avec la signature de la loi modifiant le code de la route, afin de permettre l’essai de véhicules à conduite automatisée sur la voie publique. Ce faisant, la France est devenue le premier pays européen à adapter sa réglementation routière afin de permettre l’exploitation de véhicules entièrement automatisés sur la voie publique. Il s’agit de la législation la plus récente de ce type, qui constitue une mise à jour de la stratégie nationale pour le développement des véhicules autonomes, publiée en mai 2018. Le gouvernement français a publié le texte législatif adaptant les dispositions respectivement du Code de la Route et de celui des Transports pour autoriser les véhicules équipés de systèmes de conduite déléguée et de systèmes de transport routier automatisés, sur des itinéraires ou des zones prédéfinis, à partir de septembre 2022.

Le nouveau décret apporte divers compléments à la législation française sur les transports, tels que la mise à jour du système de responsabilité pénale. Cela permet au conducteur de dégager sa responsabilité dès que le système de conduite automatisée est activé, conformément à ses conditions d’utilisation. Il détaille également le niveau d’attention requis de la part du conducteur lorsqu’un système de conduite automatisée est activé. En outre, le décret récemment publié est considéré comme un développement majeur, dont Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux Transports, a souligné l’importance. Selon lui, ce décret, permet de « faire un pas de plus vers la mobilité du futur ». Il estime que « la France s’impose comme l’un des premiers pays à adapter son droit pour accueillir les véhicules autonomes. Dès aujourd’hui, nous donnons à nos fabricants et aux opérateurs de transport la visibilité nécessaire pour les développer – et demain, les faire fonctionner. »

Jusqu’au 28 juillet 2021, les dispositions légales en Allemagne n’autorisaient que l’utilisation régulière d’un véhicule par un conducteur jusqu’au niveau 3 de la norme SAE. Toutefois, la nouvelle loi introduite en juillet signifie qu’un conducteur n’est plus nécessaire et vise à autoriser l’utilisation de « fonctions de conduite autonome » de niveau 4 selon la norme SAE, en opération régulière dans des zones d’opération définies. Cela place la législation allemande au même niveau que celle de la France. La loi allemande sur la conduite autonome est principalement axée sur les scénarios opérationnels commerciaux, tels que les transports par navette, les déplacements de personnes et le transport Hub2Hub. En outre, la croissance des nouveaux services de mobilité, notamment dans le domaine de l’intermédiation numérique des trajets et des services de covoiturage, a également été encouragée lors de la révision de la loi allemande sur le transport de passagers. Pour ce faire, l’Allemagne a adopté une législation qui permettra aux entreprises de déployer des robots-taxis et des services de livraison sans chauffeur sur les routes publiques courant 2022.

Ailleurs dans l’UE, l’Irlande est devenue un pôle technologique européen de choix lorsqu’il s’agit de la prochaine génération d’entreprises et de technologies pour la mobilité connectée. Par exemple, Jaguar Land Rover a créé un important centre de recherche en ingénierie logicielle à Shannon, considérée comme un centre d’excellence de renommée mondiale pour les talents en ingénierie logicielle. General Motors (GM) Ireland travaille pour sa part sur les technologies à venir en matière de solutions autonomes, de covoiturage et de conduite plus sûre. Le groupe GM vise notamment à conduire l’avenir de la mobilité personnelle par la convergence de l’électrification, des véhicules autonomes et des services de connectivité et de mobilité partagée. Les entreprises internationales sont ainsi les pionnières de l’utilisation des véhicules autonomes en Irlande.

Par ailleurs, l’équipementier automobile français Valeo, a également choisi l’Irlande pour développer sa technologie de véhicule autonome. Ses capteurs, qui fonctionnent comme les yeux et les oreilles du véhicule, constituent un élément crucial de la conduite autonome. Son centre de R&D d’excellence basé à Tuam est en effet une référence mondiale dans le domaine des systèmes de vision et de stationnement automatisé.

Dans l’ensemble de l’UE, les gouvernements prennent des mesures proactives pour réglementer la conduite autonome dans leur propre pays. La Commission européenne est notamment en train d’élaborer des règlements pour soutenir le futur déploiement des véhicules connectés et autonomes. En attendant la mise en œuvre de la nouvelle législation européenne, les constructeurs automobiles et les fournisseurs de logiciels doivent analyser leur responsabilité pays par pays afin d’évaluer leur exposition potentielle. Entre-temps, des pays de l’UE comme la France, l’Allemagne et l’Irlande ont pris des mesures en faveur de l’utilisation de véhicules autonomes sur les routes publiques. Ces pays comblent les lacunes de la réglementation européenne, actuellement incomplète, et continuent d’avancer vers la consolidation de l’avenir de la conduite autonome en dépit de ces circonstances.

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(*) https://www.toulouse-metropole.fr/jeudis-de-l-innovation/ez10-la-navette-electrique-sans-conducteur-d-easymile

Twitter: l’erreur de Elon Musk

Twitter:  l’erreur de Elon Musk 

 

 

L’exhibitionniste et provocateur patron de Tesla vient sans doute de commettre une grave erreur en rachetant le réseau Twitter. Un réseau qu’il veut transformer au nom d’une pseudo philosophie dite libertétarienne mais qui vise surtout à contester l’État de droit dans tous les domaines tout en accumulant le maximum de profit.

En France aussi, un homme d’affaires comme Bolloré s’essaye au contrôle des médias et en même temps la politique. Un mélange des genres qui n’a jamais réussi à ceux qui ont confondu  économie et politique NDLR

Le patron de Tesla n’est pas le premier dirigeant à souhaiter une liberté d’expression maximale sur les réseaux sociaux, mais tous ont été contraints de mettre en place des politiques de modération des contenus, observe dans sa chronique Alexandre Piquard, journaliste au « Monde ».

Elon Musk va-t-il transformer Twitter ? En devenant la propriété du dirigeant de Tesla et de SpaceX, le réseau social passe aux mains d’un autoproclamé « absolutiste de la liberté d’expression ». « Twitter est devenu une agora, une place du village », a plaidé, lundi 25 avril, dans un communiqué, l’entrepreneur pour qui les gens doivent pouvoir « s’y exprimer librement, dans les limites de la loi ». Or, M. Musk a en tête la conception américaine très extensive de la liberté d’expression, puisque le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis enjoint au Congrès de ne pas voter de loi qui restreigne le « freedom of speech ». Certains espèrent donc un grand chambardement à Twitter. Parmi eux, les républicains et les partisans de l’ex-président Donald Trump. Ces derniers accusent de longue date les réseaux sociaux comme Twitter de « censurer » les conservateurs.

Pourtant, pour Elon Musk, changer radicalement Twitter sera difficile. Le libertarien n’est pas le premier dirigeant de service Web à brandir l’étendard de la « freedom of speech ». C’était le cas de la plupart des personnalités de la « vieille culture de l’Internet, en gros le Web 1.0 (fin des années 1990) et début du Web 2.0, pré-2005 », a rappelé sur Twitter Yishan Wong, ancien PDG des puissants et libertaires forums de discussion Reddit, qui accueillaient au départ des néonazis ou des photos d’adolescentes dénudées. Mark Zuckerberg, PDG de la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, a lui-même argué, en 2018, que les propos des négationnistes de la Shoah ne devaient pas être dépubliés et que les réseaux sociaux ne devraient pas se poser en « arbitres de la vérité ».

Mais, prévient Yishan, si le principe de la liberté d’expression reste bon, « les enjeux pratiques ont changé, parce que le monde a changé ». Passés des marges à un rôle central, les réseaux sociaux ont été utilisés pour harceler, arnaquer ou spammer, et accusés d’avoir favorisé des violences ethniques en Birmanie, en Inde ou en Ethiopie, diffusé de la propagande djihadiste, permis des tentatives de manipulation d’élections par la Russie, aidé à préparer l’assaut du Capitole américain, le 6 janvier 2021, etc. Tous les réseaux sociaux – Reddit, Facebook et Twitter compris – ont progressivement mis en place des politiques de modération des contenus et de lutte contre les abus de plus en plus élaborées. Celles-ci n’ont rien de « partisan », estime Yishan, pour qui M. Musk risque, avec Twitter, de « vivre un enfer ».

L’enjeu de la formation au numérique

L’enjeu de la formation au numérique

La mise sur pied de la Grande Ecole du Numérique a répondu, pour partie, aux défis de la 3ème révolution industrielle, au travers d’un label d’excellence. Mais, explique Guy Mamou-Mani, nous sommes encore loin du compte car il faudrait former 50000 informaticiens chaque année pour répondre aux besoins du marché.

Tribune

Par Guy Mamou-Mani (coprésident Groupe Open dans les « Echos  »

 

Lors des campagnes pour les présidentielles de 2012 et 2017, aucun des candidats n’avait inscrit la question de la transformation numérique au coeur de son programme ni fait de la formation un des axes forts de sa campagne.

Emmanuel Macron a pour sa part, pendant la campagne 2022, esquissé la vision de la formation avec deux idées maîtresses : l’orientation vers des filières professionnalisantes et la fin de la gratuité des formations .

Ces questions d’orientation, de professionnalisation et de financement soulevées à juste titre par celui qui était alors un président-candidat sont au coeur du malaise qui règne dans l’enseignement supérieur français. Des voix ont pu s’élever pour dénoncer sa volonté de « privatiser » l’université française, les droits d’inscription n’en jouent pas moins un rôle crucial dans la régulation du système. Leur montant explique pour une très large part les écarts qui se creusent entre les formations dispensées dans le supérieur public et le privé et leur capacité respective à former en nombre suffisant les ingénieurs dont la France a besoin.

La mise sur pied de la Grande Ecole du Numérique (GEN) répond pour une part aux défis de la 3ème révolution industrielle au travers d’un label d’excellence. 500 formations aux métiers du numérique ont été identifiées et sont aujourd’hui labellisées « GEN ». 31 000 personnes ont bénéficié de ces formations depuis 2016. Mais nous sommes encore loin du compte quand on sait qu’il faudrait former tous les ans entre 40 et 50000 informaticiens pour être en phase avec les besoins du marché.

On peut d’ailleurs légitimement se demander pourquoi l’Etat français n’a pas accru les moyens de ses meilleures écoles d’ingénieurs publiques du numérique. Elles ont vu les subventions qui leur étaient allouées s’éroder régulièrement, leur budget de fonctionnement drastiquement diminué. Quant aux droits de scolarité – qui s’élèvent aujourd’hui à 3500€/ an à CentraleSupélec et à 2800€ /an à Telecom Paris alors que l’année-élève coûte entre 15 000 et 20 000€ -, ils sont notoirement insuffisants.

Force est de reconnaître que l’université française et nos grandes écoles souffrent d’un mal endémique. Leur sous-financement chronique ne leur permet pas de dégager les ressources leur permettant de faire croître leur flux de diplômés de plus de 10% sans baisser le niveau des étudiants, ce qui serait inéluctable avec le taux d’encadrement qui est le leur. L’augmenter conduirait à creuser leur déficit.

Pour autant, toutes les écoles d’ingénieurs ne pâtissent pas des mêmes difficultés. Le malthusianisme que connaît l’enseignement supérieur public a créé un effet booster pour l’enseignement supérieur privé en général et particulièrement dans le numérique qui a vu ses écoles d’ingénieurs croître tant en nombre qu’en flux de diplômés.

L’enseignement supérieur privé est en plein essor. Une école du numérique comme l’EPITA qui garantit une formation professionnalisante à ses étudiants a vu non seulement ses effectifs croître de 40% ces dernières années mais arrive même en tête du classement 2020 de L’Usine Nouvelle devant Polytechnique (meilleurs salaires de sortie).

Il y a un rapport entre la rentabilité d’un système de formation et les effectifs. Mathias Emmerich, Président exécutif d’INSEEC U, l’a bien résumé : « la principale façon de gagner de l’argent, c’est d’augmenter les effectifs. Les pouvoirs publics seraient bien inspirés d’en tirer la leçon et d’investir dans l’enseignement supérieur public français du numérique dans l’intérêt économique du pays qui s’appauvrira sans ingénieurs.» Même si tous les candidats de la dernière présidentielle ne se sont pas saisis de ce sujet, en ont sous-estimé l’importance et n’ont pas inscrit la formation au numérique parmi leurs priorités, il y va de notre avenir !

Guy Mamou-Mani, Coprésident du Groupe OPEN, ancien président de Syntec Numérique et VP du CNNum

Internet: Une régulation européenne des plates-formes numériques très insuffisante

Une régulation européenne des plates-formes numériques très insuffisante

 

Malgré l’adoption de nouvelles législations volontaristes par l’Union européenne, l’économiste Olivier Bomsel explique, dans une tribune au « Monde », pourquoi la régulation des portiers numériques que sont Google, Amazon et Facebook est un rocher de Sisyphe

La prochaine adoption du Digital Markets Act (DMA) à Bruxelles et le soutien bipartisan [républicain et démocrate] à l’American Innovation and Choice Online Act à Washington sont unanimement salués comme un tournant dans la régulation des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Ces deux textes visent à prévenir des abus de position dominante des grandes plates-formes numériques, notamment ceux consistant à privilégier leurs propres produits sur les accès dont ils ont le contrôle.

En gros, Google ne pourra plus privilégier les vidéos de YouTube sur les requêtes du moteur de recherche, et Amazon ne pourra plus faire apparaître sa gamme Amazon Basics en tête de gondole sur son site de e-commerce.

Ces textes ont pour but d’empêcher des pratiques illégales qui ont prospéré jusqu’ici en raison de la difficulté à prouver l’abus éhonté des plates-formes. Il a fallu dix ans à la Commission européenne pour condamner Google qui proposait Google Shopping avant les services concurrents. L’amende a été de 2,4 milliards d’euros. Entre-temps, la plupart des comparateurs évincés ont disparu, instaurant la domination de Google sur ce marché. A l’échelle de Google et de l’avantage obtenu, l’amende est dérisoire.

On veut désormais prévenir. Soit. Mais les problèmes d’application des nouveaux textes s’annoncent déjà ubuesques. Quelles seront les entreprises concernées ? Où se situera la frontière entre celles-ci et les autres ? Ne risque-t-on pas de voir les GAFA réclamer l’inclusion de tel ou tel concurrent ? Quels seront les services visés ? Comment établir des preuves ? Quelles sanctions imposer ? En quoi dissuaderont-elles des titans aux profits colossaux ? Reprochera-t-on à Amazon de présenter une offre bénéficiant de Prime (livraison gratuite en un jour) avant un produit de sa Marketplace n’entrant pas dans ce programme ? Qu’y gagnera le consommateur ?

Il faut redouter beaucoup de procédures pour très peu de résultats. A quoi les régulateurs rétorquent que les plates-formes sont coopératives et vont s’autoréguler. Que ne l’ont-elles fait jusqu’ici ! Tout dans leur attitude démontre le contraire.

Le problème de fond vient de la structure de l’industrie, ce qu’en jargon économique on appelle l’« intégration verticale ». Dès leur entrée en Bourse, Amazon, Google et Facebook ont utilisé leurs ressources pour s’intégrer en amont et en aval de leur métier d’origine.

Abus innombrablesCes points sont techniques et mal connus du grand public. Mais, pour résumer, ils ont permis à Google de contrôler l’accès mobile avec Android et la publicité en ligne avec DoubleClick. A Amazon d’être à la fois un détaillant, une place de marché accueillant des concurrents, un service logistique ultra-compétitif. Et à Facebook de capturer des clients et des annonceurs via WhatsApp et Instagram.

Internet : un pas vers la régulation européenne

Internet : un pas vers la régulation européenne

Le rachat de Twitter par Elon Musk, qui défend une conception radicale de la liberté d’expression, rappelle combien il est urgent de baliser le fonctionnement des réseaux sociaux estime papier du « Monde ». À cet égard, avec le Digital Services Act adopté le 23 avril, l’Union européenne pourra imposer aux grandes plates-formes numériques (Facebook, Amazon) de mieux éliminer les contenus illicites en ligne.

Un pas vers la régulation mais encore bien insuffisant NDLR

 

En un mois, l’Union européenne (UE) s’est dotée d’un arsenal législatif pour faire pièce à la puissance des acteurs du numérique. Après le Digital Markets Act, qui vise à encadrer les plates-formes sur le plan concurrentiel, les instances européennes ont adopté, le 23 avril, le Digital Services Act (DSA). Le but est d’instaurer un Internet plus sûr en obligeant les services en ligne, comme les réseaux sociaux et les sites d’e-commerce, à être plus transparents et responsables quant aux contenus et produits qu’ils diffusent.

Le postulat est que tout ce qui est interdit dans la vie réelle doit l’être également sur Internet, qu’il s’agisse d’incitations à la haine, de harcèlement caractérisé, d’apologie du terrorisme, de pédopornographie, d’atteintes aux mineurs, de diffusion de fausses nouvelles ou de vente de produits de contrefaçon, défectueux ou dangereux.

Face à la lenteur et au manque d’ambition des grandes plates-formes dans ces domaines, l’UE a décidé de leur imposer des obligations de moyens. Ce sera désormais aux géants du Web de démontrer qu’ils déploient suffisamment d’efforts pour modérer efficacement les contenus des utilisateurs, tout en rendant plus accessible le fonctionnement de leurs algorithmes. En cas de défaut, Bruxelles pourra leur infliger de très lourdes sanctions. De quoi inverser le rapport de force.

L’intérêt de cette législation réside dans sa dimension européenne. Aucun Etat pris isolément n’a aujourd’hui la puissance des Vingt-Sept pour faire évoluer le comportement des plates-formes. Par cet accord, l’UE apporte la démonstration de son utilité pour défendre les intérêts de ses citoyens face aux grands enjeux du XXIe siècle.

Jusqu’à présent, les velléités du Vieux Continent de réglementer le numérique ont été interprétées comme un aveu d’impuissance. Ne pouvant faire émerger un « Google européen », les Vingt-Sept étaient soupçonnés de prendre leur revanche en faisant preuve d’un juridisme zélé. Mais, face aux dérives répétées des plates-formes, les régulateurs et le législateur américains regardent désormais avec intérêt les initiatives de l’UE.

 

OPA d’Elon Musk sur Twitter : La nouvelle menace démocratique

Twitter: l’OPA d’Elon Musk  , la menace démocratique

Le chercheur Olivier Ertzscheid, spécialiste des nouvelles technologies à l’Université de Nantes, décrypte les conséquences d’un éventuel rachat total de Twitter par le milliardaire Elon Musk, qui prône une vision radicale de la liberté d’expression. Fin connaisseur du modèle économique des médias sociaux, l’universitaire explique la différence entre la liberté d’expression et son amplification algorithmique, qui justifie selon lui la modération. Il dénonce également le problème de la gouvernance des réseaux sociaux, qui permet à leurs dirigeants de concentrer un pouvoir démesuré.

 

LA TRIBUNE – Elon Musk vient de proposer de racheter entièrement Twitter et de le sortir de la Bourse. Depuis des années, le patron de Tesla et SpaceX se positionne en défenseur de la liberté d’expression, qui serait menacée par la modération de Twitter. S’il réussissait son OPA hostile, qu’est-ce que cela signifierait pour le débat démocratique ?

Olivier ERTZSCHEID - Il faut bien comprendre qu’il existe deux conceptions de la liberté d’expression. La première, plutôt américaine, est radicale : la liberté est au-dessus de tout, ce qui signifie que tout point de vue, quel qu’il soit, peut être exprimé dans l’espace public. Y compris, donc, un point de vue raciste, xénophobe, antisémite ou la diffusion d’une fake news. La deuxième conception, plutôt européenne et française, est qu’il y a des limites légales à ce qu’on peut dire dans l’espace public.

La plupart des patrons des entreprises de la tech américaine, y compris Jack Dorsey [le fondateur et premier CEO de Twitter, qui a quitté la direction fin 2021, Ndlr] pensent que la liberté d’expression doit être totale. C’est pour cela qu’ils combattent l’idée que les réseaux sociaux sont des médias responsables des contenus qu’ils diffusent, et qu’ils se montrent si réticents à les modérer. Mark Zuckerberg [le fondateur et patron de Meta qui comprend Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger, Ndlr], Jack Dorsey, ou encore les dirigeants de Google/YouTube, estiment que leur plateforme est un outil technique avant tout. Pour eux, leur rôle est simplement de mettre en relation les utilisateurs, grâce à des algorithmes qui mettent en avant des contenus liés à leurs centres d’intérêts.

 

La conception radicale de la liberté d’expression, telle que la défend Elon Musk, est-elle toujours tenable étant donné l’impact négatif, prouvé par de multiples études, des réseaux sociaux sur le débat démocratique ?

Non ce n’est plus tenable, car quel que soit le camp que l’on défend, il faut distinguer le « free speech » (la liberté d’expression) du  »free reach » (la libre portée) des réseaux sociaux, c’est-à-dire l’amplification algorithmique des contenus. Le fait qu’un propos raciste ou qu’une fake news puisse, par le simple fait de son existence, atteindre une audience énorme, pose manifestement un problème. Ce constat est largement partagé dans la classe politique. L’enjeu est donc de trouver le juste équilibre, c’est-à-dire garantir à chacun la possibilité de dire ce qu’il veut, sans offrir à chaque parole la même capacité à toucher une grande audience.

L’Histoire récente a démontré que les algorithmes des réseaux sociaux ne sont pas neutres et qu’ils peuvent avoir un impact négatif majeur sur la vie démocratique, partout dans le monde, des Etats-Unis à l’Inde en passant par les Ouïghours en Chine, ou en Europe. Les Facebook Files, révélés l’an dernier par la lanceuse d’alerte Frances Haugen à partir de documents internes à Facebook, ont confirmé l’ampleur du phénomène et surtout, la complicité de Facebook lui-même. On a pu constater lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, où les électeurs indécis ont été abreuvés de fake news, ou lors du référendum du Brexit la même année, que les réseaux sociaux peuvent être manipulés. De nombreux travaux scientifiques font également le lien entre la mise en avant des contenus haineux et polémiques, et le modèle économique même des Facebook, Twitter et consorts. Car celui-ci se base sur l’engagement de l’utilisateur : plus les contenus génèrent une émotion, plus l’utilisateur passe de temps sur la plateforme et dissémine des données personnelles que l’entreprise monétise.

Face à ces constats, les plateformes sociales comme Facebook et Twitter subissent la pression des régulateurs depuis quelques années. Des deux côtés de l’Atlantique, les pouvoirs publics les incitent à intervenir sur les contenus, notamment pour réduire le cyberharcèlement et les fake news.

Globalement, ils ne font pas un bon travail, surtout Twitter qui a le pire ratio de modérateurs humains par utilisateur. Mais cette « brèche » dans la conception américaine de la liberté d’expression, a déclenché un mouvement contestataire selon lequel les réseaux sociaux dominants entraveraient la liberté d’expression, et dont Donald Trump et Elon Musk sont des porte-voix.

 

En prenant le contrôle de Twitter, Elon Musk pourrait-il appliquer sa conception radicale de la liberté d’expression sans que rien ne l’en empêche ?

La régulation progresse des deux côtés de l’Atlantique pour imposer des obligations aux plateformes. En Europe, le Digital Services Act (DSA), entièrement dédié à ce sujet, sera bientôt voté au Parlement européen. Des travaux similaires sont menés aux Etats-Unis. Mais pour l’heure, le fonctionnement des réseaux sociaux reste principalement de leur propre responsabilité.

Je pense donc que le principal problème démocratique aujourd’hui est avant tout un problème de gouvernance. Au regard de leur poids politique, de leur puissance économique, et de leur capacité extraordinaire à façonner les opinions de centaines de millions de personnes [Facebook est utilisé par 2,9 milliards de personnes par mois, 330 millions pour Twitter, Ndlr], leurs dirigeants disposent de beaucoup trop de pouvoir.

Dans ce contexte, la personnalité des dirigeants et de leur conseil d’administration est cruciale. Le moindre soubresaut idéologique d’un Mark Zuckerberg, d’un Parag Agrawal [l'actuel CEO de Twitter, Ndlr] ou demain peut-être d’Elon Musk, peut avoir un impact sur la vie de millions de personnes.

A ce titre, le fait qu’Elon Musk soit si près d’obtenir un tel pouvoir peut légitimement inquiéter tant l’homme est connu pour son imprévisibilité. C’est un euphémisme de dire qu’il n’est ni le plus calme, ni le plus stable, ni le plus modéré des patrons de la tech américaine. En obtenant 100% du capital de Twitter et en sortant l’entreprise de la Bourse, il sera libre de la gouverner comme bon lui semble et de choisir qui siège à son Conseil d’administration.

En attendant la régulation, pourrait-il toutefois être limité dans sa volonté de détruire toute forme de modération, par la pression des pouvoirs publics voire par les propres utilisateurs de Twitter ?

Le fait que Facebook et Twitter se soient mis à la modération après avoir été fortement mis en cause pour des dysfonctionnements majeurs, montre que la pression politique peut être efficace.

Il est vrai aussi que les réseaux sociaux ne sont que ce qu’en font leurs utilisateurs. Même si la présence sur les réseaux sociaux est addictive, nous sommes libres de partir ou de rester. Nous évoluons tous dans notre propre bulle algorithmique, en fonction des personnes que nous avons choisi de suivre et des contenus avec lesquels nous interagissons via nos commentaires, nos « likes » et nos retweets. Donc il y a autant de « Twitters » que d’utilisateurs de Twitter, et malgré tous les problèmes de modération, ce réseau social est aujourd’hui prisé par de nombreux activistes, journalistes, universitaires, chercheurs et citoyens lambda qui le considèrent comme une source importante d’accès à l’information.

Elon Musk ne peut donc pas faire n’importe quoi, car il n’aurait pas intérêt à ce que le service perde des utilisateurs. Mais des changements majeurs pourraient tout de même être décidés car Musk est persuadé que la direction actuelle n’exploite pas le plein potentiel de Twitter. Il a déjà déclaré que les changements qu’il souhaite vers une liberté d’expression plus radicale seraient bénéfiques pour recruter de nouveaux utilisateurs et mieux engager les utilisateurs actuels.

Quoi qu’il en soit, ce qui changera de manière certaine si Elon Musk contrôle Twitter, c’est qu’il fera beaucoup moins de concessions dans certains contextes, comme récemment lors de la guerre en Ukraine, ou encore la fermeture du compte de Donald Trump en 2021. Musk estime qu’exclure l’ancien président des Etats-Unis de Twitter est une aberration, malgré le fait que Trump ait utilisé ce réseau social pour contester le résultat de l’élection présidentielle de 2020, ce qui a contribué à l’insurrection du Capitole en janvier 2021.

Pensez-vous qu’Elon Musk a un agenda politique ? L’entrepreneur met en scène sa proximité avec Donald Trump, partage son opinion sur la liberté d’expression, et mène une OPA hostile sur Twitter alors que les Etats-Unis s’apprêtent à entrer en période électorale avec les élections de mi-mandat de fin d’année.

Je n’en sais rien car je ne suis pas dans sa tête, mais il faut se poser la question. Des études de chercheurs ainsi que les Facebook Files ont révélé que l’amplification algorithmique des contenus favorise l’extrême-droite. Pourquoi ? Parce que les contenus les plus extrêmes déclenchent des émotions, donc des réactions -d’autant plus si les émotions sont négatives. Ce sont eux qui bénéficient le plus des mécanismes de la viralité, ce qui contribue à diffuser les idées qu’ils véhiculent.

Aucune plateforme sociale ne peut être pensée indépendamment de son poids politique. Ceci dit, il faut prendre en compte qu’aux Etats-Unis, les grands patrons ont un rapport différent à la politique qu’en France. Il est tout à fait accepté dans les mœurs américaines qu’une entreprise finance massivement les deux camps ou donne plus d’argent à l’un par rapport à l’autre. Ce n’est pas du tout perçu comme un danger pour la démocratie.

Mais nous sommes entrés dans une nouvelle ère depuis 2016. La société américaine est extrêmement fracturée. Donald Trump a changé la donne dans le sens où pour la première fois, les patrons de la tech américaine ont massivement rejeté sa candidature en 2020, à quelques exceptions près comme Peter Thiel [un investisseur phare de la Silicon Valley, Ndlr]. Il y a donc une instrumentalisation du rôle des réseaux sociaux et de leur allégeance politique supposée. Parce qu’ils se plient -même mal et de manière très insuffisante- à des impératifs de régulation des contenus, Facebook et le Twitter de la période Jack Dorsey puis Parag Agrawal, sont perçus par certains comme faisant le jeu des Démocrates, ce qui est une déduction très contestable.

Peut-être y-a-t-il la volonté d’un « rééquilibrage » de la part d’Elon Musk. Gardons toutefois en tête que les réseaux sociaux partisans, créés par et pour un camp, ne décollent pas de leur cercle d’adhésion idéologique, à l’image du réseau social d’extrême-droite Gab ou de celui lancé cette année par Donald Trump. Ces plateformes ont été créées justement pour garantir la liberté d’expression qu’il manquerait à Twitter, mais il est très difficile de percer dans l’univers bouché des réseaux sociaux. C’est peut-être pour cela qu’Elon Musk a jeté son dévolu sur Twitter plutôt que sur l’un de ces acteurs ou sur la création d’un nouveau réseau social.

Quid des conflits d’intérêts ? En plus d’être l’homme le plus riche du monde, Elon Musk est également le patron de deux entreprises, Tesla et SpaceX, qui ont de forts enjeux avec les pouvoirs publics. Récemment, Musk a critiqué le président démocrate Joe Biden, qu’il accuse de ne pas assez soutenir Tesla, et SpaceX est sous contrat avec la Nasa…

Elon Musk est un entrepreneur milliardaire à la tête de deux entreprises plus ou moins stratégiques. S’il devait posséder un média social et la puissance qui va avec, cela représenterait un conflit d’intérêts très clair, mais ce n’est pas illégal. Ce ne serait d’ailleurs pas une première dans le secteur des médias. En France comme aux Etats-Unis, un nombre non-négligeable de médias sont détenus par des milliardaires qui sont aussi des grands patrons [Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, détient le Washington Post ; Bernard Arnault, le patron du géant du luxe LVMH, détient Les Echos et Le Parisien, Ndlr] voire même par des capitaines d’industries stratégiques [la famille Dassault, active dans la défense, détient Le Figaro, Ndlr].

 

Si la concentration des médias entre les mains de milliardaires est un sujet majeur, il est très clair que dans le domaine des réseaux sociaux au moins, on se dirige vers un contrôle plus strict des plateformes via la régulation, même si on n’y est pas encore. Un corpus doctrinaire est en train de se réinventer autour des lois antitrust pour voir de quelles manières on pourrait produire de nouvelles législations adaptées à la réalité de ce qu’est une plateforme technologique aujourd’hui, et des nouveaux défis démocratiques qu’elles posent. Cette évolution va dans le sens inverse de ce que souhaite Elon Musk. Il est certain que ni lui ni Mark Zuckerberg n’en seront des alliés.

Une régulation européenne des plates-formes numériques très insuffisante

Une régulation européenne des plates-formes numériques très insuffisante

 

Malgré l’adoption de nouvelles législations volontaristes par l’Union européenne, l’économiste Olivier Bomsel explique, dans une tribune au « Monde », pourquoi la régulation des portiers numériques que sont Google, Amazon et Facebook est un rocher de Sisyphe

La prochaine adoption du Digital Markets Act (DMA) à Bruxelles et le soutien bipartisan [républicain et démocrate] à l’American Innovation and Choice Online Act à Washington sont unanimement salués comme un tournant dans la régulation des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Ces deux textes visent à prévenir des abus de position dominante des grandes plates-formes numériques, notamment ceux consistant à privilégier leurs propres produits sur les accès dont ils ont le contrôle.

En gros, Google ne pourra plus privilégier les vidéos de YouTube sur les requêtes du moteur de recherche, et Amazon ne pourra plus faire apparaître sa gamme Amazon Basics en tête de gondole sur son site de e-commerce.

Ces textes ont pour but d’empêcher des pratiques illégales qui ont prospéré jusqu’ici en raison de la difficulté à prouver l’abus éhonté des plates-formes. Il a fallu dix ans à la Commission européenne pour condamner Google qui proposait Google Shopping avant les services concurrents. L’amende a été de 2,4 milliards d’euros. Entre-temps, la plupart des comparateurs évincés ont disparu, instaurant la domination de Google sur ce marché. A l’échelle de Google et de l’avantage obtenu, l’amende est dérisoire.

On veut désormais prévenir. Soit. Mais les problèmes d’application des nouveaux textes s’annoncent déjà ubuesques. Quelles seront les entreprises concernées ? Où se situera la frontière entre celles-ci et les autres ? Ne risque-t-on pas de voir les GAFA réclamer l’inclusion de tel ou tel concurrent ? Quels seront les services visés ? Comment établir des preuves ? Quelles sanctions imposer ? En quoi dissuaderont-elles des titans aux profits colossaux ? Reprochera-t-on à Amazon de présenter une offre bénéficiant de Prime (livraison gratuite en un jour) avant un produit de sa Marketplace n’entrant pas dans ce programme ? Qu’y gagnera le consommateur ?

Il faut redouter beaucoup de procédures pour très peu de résultats. A quoi les régulateurs rétorquent que les plates-formes sont coopératives et vont s’autoréguler. Que ne l’ont-elles fait jusqu’ici ! Tout dans leur attitude démontre le contraire.

Le problème de fond vient de la structure de l’industrie, ce qu’en jargon économique on appelle l’« intégration verticale ». Dès leur entrée en Bourse, Amazon, Google et Facebook ont utilisé leurs ressources pour s’intégrer en amont et en aval de leur métier d’origine.

Abus innombrablesCes points sont techniques et mal connus du grand public. Mais, pour résumer, ils ont permis à Google de contrôler l’accès mobile avec Android et la publicité en ligne avec DoubleClick. A Amazon d’être à la fois un détaillant, une place de marché accueillant des concurrents, un service logistique ultra-compétitif. Et à Facebook de capturer des clients et des annonceurs via WhatsApp et Instagram.

OPA d’Elon Musk sur Twitter : La nouvelle menace démocratique

OPA d’Elon Musk sur Twitter : La nouvelle menace démocratique

Le chercheur Olivier Ertzscheid, spécialiste des nouvelles technologies à l’Université de Nantes, décrypte les conséquences d’un éventuel rachat total de Twitter par le milliardaire Elon Musk, qui prône une vision radicale de la liberté d’expression. Fin connaisseur du modèle économique des médias sociaux, l’universitaire explique la différence entre la liberté d’expression et son amplification algorithmique, qui justifie selon lui la modération. Il dénonce également le problème de la gouvernance des réseaux sociaux, qui permet à leurs dirigeants de concentrer un pouvoir démesuré.

 

LA TRIBUNE – Elon Musk vient de proposer de racheter entièrement Twitter et de le sortir de la Bourse. Depuis des années, le patron de Tesla et SpaceX se positionne en défenseur de la liberté d’expression, qui serait menacée par la modération de Twitter. S’il réussissait son OPA hostile, qu’est-ce que cela signifierait pour le débat démocratique ?

Olivier ERTZSCHEID - Il faut bien comprendre qu’il existe deux conceptions de la liberté d’expression. La première, plutôt américaine, est radicale : la liberté est au-dessus de tout, ce qui signifie que tout point de vue, quel qu’il soit, peut être exprimé dans l’espace public. Y compris, donc, un point de vue raciste, xénophobe, antisémite ou la diffusion d’une fake news. La deuxième conception, plutôt européenne et française, est qu’il y a des limites légales à ce qu’on peut dire dans l’espace public.

La plupart des patrons des entreprises de la tech américaine, y compris Jack Dorsey [le fondateur et premier CEO de Twitter, qui a quitté la direction fin 2021, Ndlr] pensent que la liberté d’expression doit être totale. C’est pour cela qu’ils combattent l’idée que les réseaux sociaux sont des médias responsables des contenus qu’ils diffusent, et qu’ils se montrent si réticents à les modérer. Mark Zuckerberg [le fondateur et patron de Meta qui comprend Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger, Ndlr], Jack Dorsey, ou encore les dirigeants de Google/YouTube, estiment que leur plateforme est un outil technique avant tout. Pour eux, leur rôle est simplement de mettre en relation les utilisateurs, grâce à des algorithmes qui mettent en avant des contenus liés à leurs centres d’intérêts.

 

La conception radicale de la liberté d’expression, telle que la défend Elon Musk, est-elle toujours tenable étant donné l’impact négatif, prouvé par de multiples études, des réseaux sociaux sur le débat démocratique ?

Non ce n’est plus tenable, car quel que soit le camp que l’on défend, il faut distinguer le « free speech » (la liberté d’expression) du  »free reach » (la libre portée) des réseaux sociaux, c’est-à-dire l’amplification algorithmique des contenus. Le fait qu’un propos raciste ou qu’une fake news puisse, par le simple fait de son existence, atteindre une audience énorme, pose manifestement un problème. Ce constat est largement partagé dans la classe politique. L’enjeu est donc de trouver le juste équilibre, c’est-à-dire garantir à chacun la possibilité de dire ce qu’il veut, sans offrir à chaque parole la même capacité à toucher une grande audience.

L’Histoire récente a démontré que les algorithmes des réseaux sociaux ne sont pas neutres et qu’ils peuvent avoir un impact négatif majeur sur la vie démocratique, partout dans le monde, des Etats-Unis à l’Inde en passant par les Ouïghours en Chine, ou en Europe. Les Facebook Files, révélés l’an dernier par la lanceuse d’alerte Frances Haugen à partir de documents internes à Facebook, ont confirmé l’ampleur du phénomène et surtout, la complicité de Facebook lui-même. On a pu constater lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, où les électeurs indécis ont été abreuvés de fake news, ou lors du référendum du Brexit la même année, que les réseaux sociaux peuvent être manipulés. De nombreux travaux scientifiques font également le lien entre la mise en avant des contenus haineux et polémiques, et le modèle économique même des Facebook, Twitter et consorts. Car celui-ci se base sur l’engagement de l’utilisateur : plus les contenus génèrent une émotion, plus l’utilisateur passe de temps sur la plateforme et dissémine des données personnelles que l’entreprise monétise.

Face à ces constats, les plateformes sociales comme Facebook et Twitter subissent la pression des régulateurs depuis quelques années. Des deux côtés de l’Atlantique, les pouvoirs publics les incitent à intervenir sur les contenus, notamment pour réduire le cyberharcèlement et les fake news.

Globalement, ils ne font pas un bon travail, surtout Twitter qui a le pire ratio de modérateurs humains par utilisateur. Mais cette « brèche » dans la conception américaine de la liberté d’expression, a déclenché un mouvement contestataire selon lequel les réseaux sociaux dominants entraveraient la liberté d’expression, et dont Donald Trump et Elon Musk sont des porte-voix.

 

En prenant le contrôle de Twitter, Elon Musk pourrait-il appliquer sa conception radicale de la liberté d’expression sans que rien ne l’en empêche ?

La régulation progresse des deux côtés de l’Atlantique pour imposer des obligations aux plateformes. En Europe, le Digital Services Act (DSA), entièrement dédié à ce sujet, sera bientôt voté au Parlement européen. Des travaux similaires sont menés aux Etats-Unis. Mais pour l’heure, le fonctionnement des réseaux sociaux reste principalement de leur propre responsabilité.

Je pense donc que le principal problème démocratique aujourd’hui est avant tout un problème de gouvernance. Au regard de leur poids politique, de leur puissance économique, et de leur capacité extraordinaire à façonner les opinions de centaines de millions de personnes [Facebook est utilisé par 2,9 milliards de personnes par mois, 330 millions pour Twitter, Ndlr], leurs dirigeants disposent de beaucoup trop de pouvoir.

Dans ce contexte, la personnalité des dirigeants et de leur conseil d’administration est cruciale. Le moindre soubresaut idéologique d’un Mark Zuckerberg, d’un Parag Agrawal [l'actuel CEO de Twitter, Ndlr] ou demain peut-être d’Elon Musk, peut avoir un impact sur la vie de millions de personnes.

A ce titre, le fait qu’Elon Musk soit si près d’obtenir un tel pouvoir peut légitimement inquiéter tant l’homme est connu pour son imprévisibilité. C’est un euphémisme de dire qu’il n’est ni le plus calme, ni le plus stable, ni le plus modéré des patrons de la tech américaine. En obtenant 100% du capital de Twitter et en sortant l’entreprise de la Bourse, il sera libre de la gouverner comme bon lui semble et de choisir qui siège à son Conseil d’administration.

En attendant la régulation, pourrait-il toutefois être limité dans sa volonté de détruire toute forme de modération, par la pression des pouvoirs publics voire par les propres utilisateurs de Twitter ?

Le fait que Facebook et Twitter se soient mis à la modération après avoir été fortement mis en cause pour des dysfonctionnements majeurs, montre que la pression politique peut être efficace.

Il est vrai aussi que les réseaux sociaux ne sont que ce qu’en font leurs utilisateurs. Même si la présence sur les réseaux sociaux est addictive, nous sommes libres de partir ou de rester. Nous évoluons tous dans notre propre bulle algorithmique, en fonction des personnes que nous avons choisi de suivre et des contenus avec lesquels nous interagissons via nos commentaires, nos « likes » et nos retweets. Donc il y a autant de « Twitters » que d’utilisateurs de Twitter, et malgré tous les problèmes de modération, ce réseau social est aujourd’hui prisé par de nombreux activistes, journalistes, universitaires, chercheurs et citoyens lambda qui le considèrent comme une source importante d’accès à l’information.

Elon Musk ne peut donc pas faire n’importe quoi, car il n’aurait pas intérêt à ce que le service perde des utilisateurs. Mais des changements majeurs pourraient tout de même être décidés car Musk est persuadé que la direction actuelle n’exploite pas le plein potentiel de Twitter. Il a déjà déclaré que les changements qu’il souhaite vers une liberté d’expression plus radicale seraient bénéfiques pour recruter de nouveaux utilisateurs et mieux engager les utilisateurs actuels.

Quoi qu’il en soit, ce qui changera de manière certaine si Elon Musk contrôle Twitter, c’est qu’il fera beaucoup moins de concessions dans certains contextes, comme récemment lors de la guerre en Ukraine, ou encore la fermeture du compte de Donald Trump en 2021. Musk estime qu’exclure l’ancien président des Etats-Unis de Twitter est une aberration, malgré le fait que Trump ait utilisé ce réseau social pour contester le résultat de l’élection présidentielle de 2020, ce qui a contribué à l’insurrection du Capitole en janvier 2021.

Pensez-vous qu’Elon Musk a un agenda politique ? L’entrepreneur met en scène sa proximité avec Donald Trump, partage son opinion sur la liberté d’expression, et mène une OPA hostile sur Twitter alors que les Etats-Unis s’apprêtent à entrer en période électorale avec les élections de mi-mandat de fin d’année.

Je n’en sais rien car je ne suis pas dans sa tête, mais il faut se poser la question. Des études de chercheurs ainsi que les Facebook Files ont révélé que l’amplification algorithmique des contenus favorise l’extrême-droite. Pourquoi ? Parce que les contenus les plus extrêmes déclenchent des émotions, donc des réactions -d’autant plus si les émotions sont négatives. Ce sont eux qui bénéficient le plus des mécanismes de la viralité, ce qui contribue à diffuser les idées qu’ils véhiculent.

Aucune plateforme sociale ne peut être pensée indépendamment de son poids politique. Ceci dit, il faut prendre en compte qu’aux Etats-Unis, les grands patrons ont un rapport différent à la politique qu’en France. Il est tout à fait accepté dans les mœurs américaines qu’une entreprise finance massivement les deux camps ou donne plus d’argent à l’un par rapport à l’autre. Ce n’est pas du tout perçu comme un danger pour la démocratie.

Mais nous sommes entrés dans une nouvelle ère depuis 2016. La société américaine est extrêmement fracturée. Donald Trump a changé la donne dans le sens où pour la première fois, les patrons de la tech américaine ont massivement rejeté sa candidature en 2020, à quelques exceptions près comme Peter Thiel [un investisseur phare de la Silicon Valley, Ndlr]. Il y a donc une instrumentalisation du rôle des réseaux sociaux et de leur allégeance politique supposée. Parce qu’ils se plient -même mal et de manière très insuffisante- à des impératifs de régulation des contenus, Facebook et le Twitter de la période Jack Dorsey puis Parag Agrawal, sont perçus par certains comme faisant le jeu des Démocrates, ce qui est une déduction très contestable.

Peut-être y-a-t-il la volonté d’un « rééquilibrage » de la part d’Elon Musk. Gardons toutefois en tête que les réseaux sociaux partisans, créés par et pour un camp, ne décollent pas de leur cercle d’adhésion idéologique, à l’image du réseau social d’extrême-droite Gab ou de celui lancé cette année par Donald Trump. Ces plateformes ont été créées justement pour garantir la liberté d’expression qu’il manquerait à Twitter, mais il est très difficile de percer dans l’univers bouché des réseaux sociaux. C’est peut-être pour cela qu’Elon Musk a jeté son dévolu sur Twitter plutôt que sur l’un de ces acteurs ou sur la création d’un nouveau réseau social.

Quid des conflits d’intérêts ? En plus d’être l’homme le plus riche du monde, Elon Musk est également le patron de deux entreprises, Tesla et SpaceX, qui ont de forts enjeux avec les pouvoirs publics. Récemment, Musk a critiqué le président démocrate Joe Biden, qu’il accuse de ne pas assez soutenir Tesla, et SpaceX est sous contrat avec la Nasa…

Elon Musk est un entrepreneur milliardaire à la tête de deux entreprises plus ou moins stratégiques. S’il devait posséder un média social et la puissance qui va avec, cela représenterait un conflit d’intérêts très clair, mais ce n’est pas illégal. Ce ne serait d’ailleurs pas une première dans le secteur des médias. En France comme aux Etats-Unis, un nombre non-négligeable de médias sont détenus par des milliardaires qui sont aussi des grands patrons [Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, détient le Washington Post ; Bernard Arnault, le patron du géant du luxe LVMH, détient Les Echos et Le Parisien, Ndlr] voire même par des capitaines d’industries stratégiques [la famille Dassault, active dans la défense, détient Le Figaro, Ndlr].

 

Si la concentration des médias entre les mains de milliardaires est un sujet majeur, il est très clair que dans le domaine des réseaux sociaux au moins, on se dirige vers un contrôle plus strict des plateformes via la régulation, même si on n’y est pas encore. Un corpus doctrinaire est en train de se réinventer autour des lois antitrust pour voir de quelles manières on pourrait produire de nouvelles législations adaptées à la réalité de ce qu’est une plateforme technologique aujourd’hui, et des nouveaux défis démocratiques qu’elles posent. Cette évolution va dans le sens inverse de ce que souhaite Elon Musk. Il est certain que ni lui ni Mark Zuckerberg n’en seront des alliés.

L’évolution de la cryptographie dans un monde postquantique

L’évolution de la cryptographie dans un monde  postquantique 

 

Dans une tribune au « Monde », Ludovic Perret, spécialiste de systèmes cryptographiques censés résister aux capacités de calcul décuplées de l’ordinateur quantique, estime urgent que les instances européennes se saisissent des nouvelles normes. Un enjeu économique crucial, selon lui.

 

Tribune.

 Avec l’avènement de l’ordinateur quantique, les outils cryptographiques actuels deviennent vulnérables et vont devoir être remplacés par des systèmes dits postquantiques. Le postquantique, longtemps cantonné à une communauté restreinte de chercheurs, a soudainement basculé vers un sujet industriel majeur et qui nous concerne tous.

L’impact économique des systèmes cryptographiques que l’on trouve dans toutes les transactions en ligne ou par cartes bancaires par exemple est colossal. En 2018, une étude estimait que la création de l’AES (Advanced Encryption Standard), norme « préquantique » de chiffrement à clé secrète publié par le NIST, l’agence de normalisation américaine, au début des années 2000, a créé un marché d’au moins 250 milliards de dollars entre 1996 et 2017. Les retombées devraient être bien supérieures pour le postquantique.

Pour s’y préparer, en 2017, le NIST a lancé un processus afin de renouveler les normes actuelles de cryptographie à clé publique par de nouveaux algorithmes postquantiques. Après trois ans et plusieurs étapes de sélection, l’annonce des vainqueurs est attendue dans les prochains jours.

La finalisation du processus postquantique du NIST n’est qu’une première étape dans le déploiement de cette cryptographie de nouvelle génération. L’ensemble des protocoles de sécurité doit maintenant s’adapter à ces nouvelles normes. Le travail est colossal et de nombreux autres organismes de normalisation travaillent actuellement à l’intégration du postquantique dans divers protocoles. En particulier, l’European Telecommunications Standards Institute (ETSI) est l’organisme de normalisation européen qui est aujourd’hui le plus actif dans le postquantique.

Cette norme doit aussi se comprendre comme un outil de conquête économique : qui contrôle la norme contrôle le marché. Or, la normalisation postquantique reste un point faible dans les ambitions industrielles et de souveraineté technologique européennes.

Pourtant, l’Europe est consciente de l’importance de cet aspect, comme le rappelait Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur : « Les normes technologiques revêtent une importance stratégique. La souveraineté technologique de l’Europe, sa capacité à réduire les dépendances et à protéger les valeurs de l’Union européenne dépendront de notre aptitude à être un organisme de normalisation mondial. »Le nouveau texte de la Commission prévoit d’associer obligatoirement des agences de normalisation nationales, comme l’Afnor, dans la définition d’une norme européenne

 

DMA: Contre la dictature des Gafam

DMA: Contre la dictature des Gafam

L’historien Laurent Warlouzet se réjouit, dans une tribune au « Monde », de l’avancée du Digital Market Act (DMA) qui vise à rétablir les règles de la concurrence face aux positions dominantes des multinationales américaines du numérique

 

Tribune.

 

Le Digital Market Act (DMA), législation européenne controversée sur le contrôle des géants du numérique, est sur les rails. Un accord politique entre la Commission, le Parlement européen et le conseil des ministres est intervenu dans la soirée du 24 mars, ce qui permet d’envisager une adoption rapide.

Ce texte ambitieux vise à surveiller les géants du secteur qui dominent outrageusement certains marchés : Google pour les moteurs de recherche, Amazon pour la vente en ligne, Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp, etc.) pour les réseaux sociaux, Microsoft pour les systèmes d’exploitation.

Ces entreprises sont considérées comme des « contrôleurs d’accès » : leur puissance est telle qu’ils peuvent bloquer l’entrée de nouveaux concurrents s’ils le souhaitent, et s’étendre facilement sur de nouveaux segments – par des ventes liées ou des rachats de concurrents notamment. D’où la nécessité d’une surveillance particulière, établie par cette législation.

Immédiatement, l’accusation de protectionnisme est brandie, car la principale cible de la législation sont les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) américains. Pourtant, l’Union européenne ne condamne pas la domination d’un marché, mais l’abus de cette position dominante. Le DMA établit donc une liste de comportements interdits ou particulièrement surveillés. Quelques entreprises européennes, comme l’allemand SAP ou le français Vivendi, seraient de ce fait également visées par la législation, ce qui permettrait d’éviter les foudres de Washington (« Which platforms will be caught by the Digital Markets Act ? The ‘gatekeeper’dilemma », Mario Mariniello et Catarina Martins, « Bruegel Blog », 14 décembre 2021). Les tensions sont récurrentes entre les deux côtés de l’Atlantique, depuis les poursuites de la Commission contre IBM pour « abus de position dominante » en 1984 jusqu’aux contentieux actuels avec les Gafam, en passant par les procès Microsoft menés par le dynamique commissaire à la concurrence Mario Monti (1999-2004).

nsuite, les Gafam ne sont pas désignés comme cible unique, sinon la législation serait en effet condamnée comme discriminatoire, puisqu’elle ne viserait qu’un seul pays. Le texte établit donc des critères, par exemple de chiffres d’affaires ou de nombre d’utilisateurs, permettant de déterminer qui seraient ces « contrôleurs d’accès » à surveiller particulièrement.

Signe de son importance, le DMA a suscité une coalition d’opposants. Certaines des entreprises visées, comme Google, l’ont vilipendé en estimant qu’il allait affecter l’innovation et la qualité du service rendu au consommateur. Pour de nombreux spécialistes du droit de la concurrence, le texte est suspect, car il établit une législation d’opportunité, visant seulement certaines entreprises, et certains comportements.

Données personnelles: sous la tutelle des Etats-Unis ?

Données personnelles: sous la tutelle des Etats-Unis ?  

Fondateur d’une start-up informatique, Alain Garnier s’inquiète, dans une tribune au « Monde », d’un accord passé en catimini entre Bruxelles et Washington sur le transfert de données entre les deux continents, craignant un troc « données contre gaz ».(le Monde)

 

Tribune.

 

Vendredi 25 mars, dans une relative indifférence, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Joe Biden, président des Etats-Unis, annonçaient qu’ils étaient parvenus à un accord portant sur un nouveau cadre pour le transfert des données personnelles entre les deux continents.

Une annonce dont les contours doivent encore être précisés, mais qui pourrait ruiner des années d’efforts pour instaurer notre souveraineté numérique. Reste un espoir, celui que cet accord ne soit en réalité qu’un leurre pour profiter du gaz américain le temps que la crise ukrainienne s’apaise et avant que la Commission européenne, une fois encore, ne le retoque.

Car le transfert de données personnelles entre l’Europe et les Etats-Unis n’a jamais vraiment été une évidence. Le Safe Harbor mis en place par l’Union européenne en l’an 2000, autorisait ce transfert vers les Etats-Unis, considérant que la législation américaine offrait des garanties suffisantes quant à la protection de la vie privée.

Annulé par un arrêt de la Cour de justice européenne en 2015, cet accord renaissait tel le phénix un an plus tard sous le nom de Privacy Shield. Mais, nouveau coup de tonnerre en 2020, ce dernier était à son tour déclaré caduque, car incompatible avec l’article 5 du réglement général sur la protection des données (RGPD).

Ces revirements successifs font écho à la politique américaine qui n’a cessé d’assouplir ses lois sur la surveillance des données personnelles depuis vingt ans. Chaque évolution – Patriot Act en 2001, Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) en 2008 et Cloud Act en 2018 – a donné toujours plus de nouveaux pouvoirs aux instances juridiques et gouvernementales sur les données personnelles hébergées par les entreprises américaines, que leurs serveurs soient situés dans le pays ou ailleurs dans le monde. Une vision incompatible avec les règles européennes strictes en matière de protection des données.

La fin du Privacy Shield avait durement secoué les géants américains du numérique. Et les premiers effets commençaient tout juste à se faire sentir. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) avait ainsi appelé en 2021 le gouvernement à écarter le choix de Microsoft Azure pour l’hébergement des données de santé de son fameux Health Data Hub.

Plus récemment, elle mettait en garde les établissements d’enseignement supérieur quant à l’utilisation des suites collaboratives proposées par les éditeurs américains. Enfin, début février, elle mettait en demeure un éditeur de site Web utilisant Google Analytics, considérant le transfert de ces données vers les Etats-Unis comme illégal.

Meta : Un projet virtuel de Facebook avec une monnaie virtuelle !

Meta : Un projet virtuel de Facebook avec une monnaie virtuelle !

 

Le projet virtuel de Facebook ( désormais appelée Meta)  paraît de plus en plus virtuel et même hypothétique. On voit mal comment le projet intitulé metavers -qui séduit les experts en quête d’images jeunistes pour donner l’impression de rester dans le coup- pourrait remplacer les activités actuelles de Facebook.À moins de confondre toutes les activités numériques et Facebook. Le pas que font allègrement certains prospectivistes de bistrot.

Notons que Facebook a dû en rabattre aussi sur son projet de monnaie virtuelle désormais pour  s’orienter vers la distribution de jetons numériques d’une ampleur assez marginale. Il ne s’agirait plus d’une monnaie numérique susceptible de concurrencer le dollar mais de jetons pour récompenser les créateurs d’innovation du réseau. Le problème c’est que Facebook a besoin d’innover ou de faire semblant car méta est de plus en plus concurrencé par les autres réseaux rivaux. Il faut donc donner l’impression que Facebook est toujours à la pointe de la mode. C’est un effet sur sa réputation et sur sa fréquentation que Facebook est rémunéré par la publicité.

Avec son métavers, Meta, la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, souhaite concevoir un univers numérique où des espaces virtuels seraient accessibles aux utilisateurs de ses applications grâce à deux technologies : les réalités virtuelle et augmentée. Pour compléter cet outil qui se propose de faire le lien entre monde virtuel et monde réel, l’entreprise américaine veut y introduire une monnaie virtuelle, comme le rapporte Le Figaro, qui cite une information du Financial Times.

Meta s’était déjà lancée dans l’aventure de la conception d’une monnaie numérique. En 2019, le géant des réseaux sociaux avait présenté son projet de cryptomonnaie Libra, qui avait ensuite été rebaptisée Diem. Mais ce projet avait été abandonné, Meta n’ayant pas réussi à convaincre les régulateurs ou encore les banques centrales, qui craignaient des dérives potentielles, comme la déstabilisation du système financier mondial ou encore une protection insuffisante des données personnelles des utilisateurs, précise Le Figaro.

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Réagir face à la dépendance des Gafam !

Réagir face à la dépendance des Gafam !

 

 

Le lobbying forcené, et généreusement financé, des géants américains doit être contré par un front solide constitué par les acteurs de l’écosystème. (*) Par Philippe Latombe, député (Modem) de Vendée.

 

S’il est une leçon qui doit nous éclairer, c’est celle que nous donnent bien malgré eux les Ukrainiens, depuis maintenant plus d’un mois. Contrairement à toutes les prédictions, ils ont réussi à déjouer les pronostics de leurs agresseurs comme des observateurs, en appliquant contre l’envahisseur une recette aussi efficace que simple, celle de l’union, quels que soient les différends et les antagonismes antérieurs. Ce n’est pas pour eux la garantie d’une victoire au bout des épreuves, mais c’est celle, dans le pire des cas, de pouvoir faire entendre leur voix dans les négociations et de limiter les dégâts qu’aurait engendrés une défaite massive.

Or, il faut oser le parallèle car, ne nous leurrons pas, c’est bien une guerre d’occupation dans laquelle nous nous trouvons face aux Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Ndlr], un conflit multiforme qui progresse à bas bruit et mine peu à peu nos libertés individuelles et collectives, et in fine notre souveraineté.

Qu’on le veuille ou non, le cyberespace a envahi le monde réel et ceux qui y ont établi leur domination écrasent à la façon du rouleau compresseur ceux qui tentent de s’y faire une place. Dans cette lutte d’influence, le Cloud est le lieu par excellence de tous les combats, et nos données en sont le butin. C’est sans aucun doute l’une des leçons essentielles qui ressortent de la mission parlementaire sur la souveraineté numérique dont j’ai été le rapporteur.

Le marché européen du Cloud a beau être en pleine croissance, notamment à la suite des confinements liés à la crise sanitaire, les géants américains dominent largement le secteur sur notre continent et écrasent les acteurs européens. Et c’est justement parce que la crise sanitaire nous a fait prendre conscience de l’ampleur de notre dépendance qu’ils sont tentés d’accentuer leur pression.

Il ne faut plus que l’Europe se contente de dire le droit dans ce domaine. Elle doit l’appliquer dans toute sa rigueur, ne pas se satisfaire de simulacres, de vœux pieux et de semonces non suivies d’effets : les Etats-Unis n’ont aucunement la volonté d’appliquer le RGPD. Si les amendes prises à l’encontre de ceux qui y contreviennent restent ridicules, elles n’auront aucun caractère dissuasif et rien ne changera sous le soleil du cyberespace.

De la même façon, nous pourrons mettre en place tous les projets européens de régulation d’Internet possibles, tous les Digital Services Act (DSA) et Digital Markets Act (DMA) du monde, si là encore les sanctions ne sont pas appliquées avec des pénalités suffisamment dissuasives, ces réglementations resteront sans effet.

Lors d’une déclaration commune consacrée au renforcement du partenariat entre les Etats-Unis et l’Europe, le président américain, Joe Biden, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ont annoncé être parvenus à un accord sur un nouveau cadre pour le transfert des données personnelles entre les deux puissances économiques. Il est regrettable que les deux parties n’en aient pas profité pour parvenir à un accord de non-espionnage donnant des garanties de base entre démocraties censées partager les mêmes idées.

En attendant, alors que la Cour suprême américaine vient de conforter les lois américaines sur le renseignement, dans une décision rendue début mars, on peut avec raison avoir des doutes sur la légalité d’un nouvel accord, en l’absence d’évolution du droit américain. On peut aussi se demander si on ne s’achemine pas vers un inévitable Schrems 3 et, par conséquent, de nouveaux atermoiements dans la recherche d’un nouvel accord.

Les « mauvais esprits » dont j’avoue faire partie, ont la sensation désagréable que nos données ont été échangées contre du gaz. En effet, alors que l’on apprenait le 16 mars la plainte d’OVHCloud et d’autres entreprises contre Microsoft, le lendemain, Brad Smith, président de Microsoft, s’entretenait avec Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission européenne chargée du numérique et de la concurrence. Il est des coïncidences d’agenda qui laissent rêveur.

Dans un tel contexte, ceux qui pensent qu’en laissant d’autres mener seuls le combat, ils pourront tirer leur épingle du jeu, se trompent lourdement ; ceux qui font des concessions aussi, car ils ne font que retarder l’inévitable. Ainsi, quand OVHCloud et Nextcloud lancent auprès de la Commission européenne une procédure pour abus de position dominante contre Microsoft, leurs concurrents nationaux et européens doivent se faire un devoir de la jouer collectif.

Il est donc essentiel qu’ils acceptent de documenter les pratiques exercées contre eux par les opérateurs dominants. Ce sont en effet leurs témoignages qui permettront à la Commission de statuer efficacement. Ils doivent remplir le questionnaire qui leur a été soumis et non botter en touche, dans l’espoir illusoire d’éviter de contrarier les géants américains. Selon la même logique, il est indispensable que les témoignages se multiplient auprès de l’Autorité de la concurrence française qui s’est auto-saisie du sujet. C’est une question de survie.

Le lobbying forcené, et généreusement financé, des géants américains doit être contré par un front solide constitué par les acteurs de l’écosystème, des chercheurs, des juristes, des associations de défense des libertés numériques et, bien sûr, des parlementaires – et je me sens bien seul sur ce coup-là. C’est la seule voie possible à emprunter si nous voulons pouvoir sauver ce qui peut l’être, pendant qu’il en est encore temps. J’en appelle donc à toutes les bonnes volontés. Sinon, nous ne pourrons même pas nous permettre de dire comme François 1er après le désastre de Pavie : « Nous avons tout perdu, fors l’honneur ».

Digital Markets Act: enfin un vrai cadre de régulation des géants du Net

Digital Markets Act: enfin un vrai cadre de régulation des géants du Net

 

En aboutissant à une nouvelle législation sur les marchés numériques, l’Union européenne tire les leçons de l’inadaptation aux enjeux du secteur de l’actuelle politique de la concurrence. Dorénavant, ce ne sont plus les géants du Web qui dictent leurs règles, mais la Commission qui fixe le cadre à respecter. ( papier du « Monde »)

 

 

 L’Union européenne (UE) a été souvent brocardée pour sa lenteur bureaucratique et ses divisions. L’accord trouvé le 24 mars sur l’encadrement des géants de l’Internet montre que les Vingt-Sept savent aussi faire preuve d’efficacité. En un an, les Etats membres, le Parlement et la Commission européenne ont réussi à aboutir à une nouvelle législation sur les marchés numériques, le Digital Markets Act (DMA).

Ce texte vise à réguler les pratiques anticoncurrentielles des principales entreprises qui contrôlent l’accès au Web. Celles qui sont incontournables en matière de commerce électronique, de recherche sur Internet, d’informatique dématérialisée (cloud), de publicité numérique ou encore les principaux réseaux sociaux devront désormais rendre des comptes sur leur façon d’opérer.

La Commission a édicté une vingtaine de commandements auxquels ces entreprises devront se soumettre. Il s’agit de permettre la communication entre deux messageries n’appartenant pas à la même plate-forme, d’interdire pour les moteurs de recherche, les magasins d’applications ou les plates-formes d’e-commerce de favoriser leurs propres produits et services, d’empêcher de se servir de données d’entreprises utilisant un service dans le but de les concurrencer, de pouvoir retirer des applications préinstallées sur un smartphone et d’en ajouter en provenance de magasins tiers, dencadrer la publicité ciblée, ou encore d’obliger les grands groupes à notifier leurs acquisitions afin de prévenir la prédation de l’innovation chez des concurrents plus petits…

L’UE tire ainsi les leçons de l’inadaptation de l’actuelle politique de la concurrence aux enjeux du numérique. Jusqu’à présent, les enquêtes étaient menées a posteriori, une fois que les infractions étaient constatées. Les entreprises fautives n’étaient sanctionnées qu’au bout de longues années d’investigation par des amendes aux montants peu dissuasifs.

Le DMA renverse la logique avec une réglementation ex ante. Ce ne sont plus les géants du Web qui dictent leurs règles, mais la Commission qui fixe le cadre à respecter. Le numérique sera désormais soumis à une régulation inspirée de celles des secteurs de l’énergie, de la banque ou des télécommunications. Le barème des amendes a été également adapté à la puissance de ces groupes : en cas d’infraction, leur montant pourra aller de 6 % à 20 % du chiffre d’affaires mondial, ce qui, pour Google ou Amazon, représente plusieurs dizaines de milliards de dollars. En cas de récidive, des cessions d’activités pourront être imposées.

Cette réglementation marque un tournant. Il faut saluer la vitesse d’exécution européenne, malgré le lobbying intense des géants du Net. Cette célérité doit être comparée à la lenteur du processus aux Etats-Unis. Malgré les commissions d’enquête, les auditions parlementaires, les propositions de loi et le volontarisme politique de Joe Biden, aucune régulation significative n’a encore vu le jour.

Face à ce retard, l’UE, grâce au DMA, a l’occasion de donner naissance à des normes qui pourraient inspirer d’autres pays et fournir un point d’appui à ceux qui cherchent aussi à mieux y encadrer leur marché numérique.

Pour autant, la partie est loin d’être gagnée. Le règlement général de protection des données (RGPD), pourtant prometteur, a montré que les Gafam savaient trouver des échappatoires au cadre qui leur est imposé. L’enjeu pour le DMA consiste maintenant à se doter de moyens d’application et de contrôle suffisamment efficaces pour surmonter le manque de transparence et de volonté de coopérer dont ces entreprises ont toujours fait preuve.

Des enjeux éthiques majeurs de l’intelligence artificielle

Des enjeux éthiques majeurs  de l’intelligence artificielle

 

Alors que les promesses de transformation des entreprises, par le développement de l’IA, sont immenses, les trois chercheurs traitent, dans une tribune au « Monde », des enjeux majeurs liés à l’explicabilité des systèmes algorithmiques.

 

Tribune.

 

Au cœur de la nouvelle révolution industrielle et sociétale, les questions éthiques relatives à l’intelligence artificielle (IA) et à ses applications se posent avec acuité.

Actuellement, le débat le plus récurrent et le plus vif est celui des biais, réels ou supposés, que l’IA peut reproduire, ou engendrer. Ces biais, qu’ils soient de genre, relatifs aux origines, aux convictions religieuses ou aux opinions politiques, sont d’autant plus scrutés qu’ils font écho à des préoccupations politiques d’une actualité brûlante.

En parallèle des interrogations sur les biais, ou plutôt englobant ces questions, un autre enjeu éthique de l’IA se profile : celui de l’explicabilité des systèmes algorithmiques. La capacité des organisations à constamment expliquer les systèmes qu’elles conçoivent et utilisent pourrait vite devenir un enjeu politique majeur.

En effet, il peut être difficile de reconstituer le chemin qui conduit aux solutions proposées par des systèmes comprenant des algorithmes apprenants, notamment du deep learning tels que les réseaux de neurones. Or, c’est précisément cette famille d’IA, plutôt « boîte noire », qui connaît un succès important dans des tâches comme la reconnaissance d’image et de texte, utilisée dans les véhicules autonomes, les chatbots, les diagnostics médicaux…

Si, sur le papier, ex ante, leur fonctionnement est plus ou moins appréhendé, la complexité des multiples correspondances qui se forment durant l’apprentissage échappe à la rationalité limitée des humains, fussent-ils spécialistes. Comprendre pourquoi telle décision a été prise dans tel cas devient vite une gageure, encore plus en présence de plusieurs systèmes d’IA imbriqués les uns dans les autres. En témoignent les incertitudes persistantes sur les causes définitives de récents accidents de voitures autonomes, malgré les multiples travaux d’investigation sur le sujet.

Il faut donc expliquer pour d’une part, comprendre dans le but d’améliorer l’algorithme, parfaire sa robustesse et prévoir ses failles et, d’autre part, pour rendre compte aux multiples parties prenantes, externes (régulateurs, utilisateurs, partenaires) ou internes à l’organisation (managers, chefs de projet).

Pour répondre à ce défi, un nouveau champ a émergé : l’eXplainable Artificial Intelligence (XAI) qui propose des outils d’explication. Cependant, malgré les réponses qu’il apporte, des questions majeures persistent.

La première est l’identification du périmètre d’explication à retenir : les outils d’XAI permettent de comprendre certains fonctionnements, mais en occultent d’autres estimés non prioritaires.

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