Ecole: le fantasme numérique

Ecole: le fantasme numérique

Cartable solidaire ou cartable connecté ? Selon qu’il évolue sous le seuil de pauvreté ou qu’il est né sous de prospères auspices, chaque enfant est très inéquitablement considéré au moment de faire sa rentrée scolaire. L’outil numérique était censé réduire les inégalités sociales et combler les retards dont souffrent les enfants défavorisés ? Il est à parier qu’il les aggrave. L’idée d’une société moins inégalitaire grâce aux technologies restera à l’état de fantasme tant que les disparités d’apprentissage, de culture de cette révolution continueront d’être abyssales.

Observons que la plupart des hauts cadres des grandes sociétés informatiques choisisse des établissements scolaires pour leurs enfants interdisant ordinateur, Smartphone et autre tablettes NDLR

Une chronique de Denis Lafay dans La Tribune.

Le contraste est saisissant. Ce 30 août, Libération fait écho du dispositif « Cartables solidaires », déployé par le Samu social et Dons solidaires, et destiné aux familles démunies qui préparent la rentrée de leurs enfants. A l’intérieur, sont offerts : cahiers, feuilles, classeurs, trousse complète. L’inflation est passée par là, qui affecte tout particulièrement les fournitures scolaires ; selon la Confédération syndicale des familles, la hausse culmine cette année à 11,3%, et en classes élémentaires, elle enfle à « 23% pour un panier moyen, car la demande en matériel est plus importante ». L’allocation de rentrée scolaire, mêle revalorisée, ne comble que partiellement l’écart, et la livraison – aussi précieuse soit-elle – de ces 2 700 cartables solidaires pour toute l’Ile-de-France apparaît bien dérisoire dans un pays où 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.

Contraste saisissant, car ce même 30 août, dans l’émission Télématin de France 2, il est aussi question de cartable. Mais pas tout à fait le même. Celui-ci est connecté. C’est-à-dire que les agendas, cahiers et autres fiches qu’il recèle peuvent être scannés par l’élève via son téléphone portable puis intégrés dans ses fonctions rappels. Mieux, pour la modique somme de… 140 euros, le collégien s’équipe d’un stylo qui scanne automatiquement ce qu’il est en train d’écrire et qui, grâce à un micro et un haut-parleur intégrés, enregistre et peut retracer seconde par seconde par exemple ce que la voix de l’enseignant a exprimé. « Fabuleux », s’exclame la présentatrice. Fabuleux peut-être. Indécent surement, pour qui se plonge dans la réalité d’une fracture numérique qui aggrave substantiellement les inégalités d’accès à l’apprentissage.

Le ministre de l’Education nationale Gabriel Attal s’est largement exprimé, en cette rentrée, sur le retour à l’agenda originel des épreuves du baccalauréat, et sur l’interdiction du port de l’abaya dans l’enceinte scolaire – saluée par un corps enseignant démuni face au nombre croissant de cette atteinte à la laïcité (selon les services de l’Etat, 4 710 cas répertoriés en 2023 contre 2 167 l’année précédente, soit un bondissement de 120%). A-t-on entendu le successeur du décrié Pap Ndiaye – recasé, quelques jours seulement après son éviction ministérielle, ambassadeur auprès du Conseil de l’Europe – commenter l’exclusion ou la marginalisation numériques dans l’éducation ? Pas encore. Or elle est loin de se réduire.

La crise du Covid-19 a enflammé les écarts. Comme le démontre un rapport du Sénat consacré à « l’exclusion numérique dans l’éducation », la pandémie a provoqué un « basculement vers le tout-numérique à marche forcée ». Des initiatives concrètes et louables furent déployées (dispositifs « Ma classe à la maison », « Devoirs à la maison » et « Nation apprenante », développement des environnements numériques de travail (ENT), prêts de matériel informatique, etc.), mais elles ne purent rien face à des inégalités systémiques qui, aujourd’hui encore, portent sur les appétences des élèves… et des professeurs, sur la qualité des couvertures internet, sur le taux d’équipement des foyers, sur la maîtrise de l’outil, etc. Incontestablement, l’outil numérique peut résorber une partie des inégalités dont souffre la jeunesse déclassée ; mais comment nier qu’il est aussi (et davantage) une cause de leur aggravation ?

Le fantasme d’une technologie égalitaire

L’illectronisme frappe toute la population. Dans l’édition 2022 de son baromètre du numérique, l’Arcep établit à 54% le pourcentage de Français éprouvant « au moins une forme de difficulté qui les empêche d’effectuer des démarches en ligne ». Chiffre en augmentation de… 16 points par rapport à 2020. Seuls les seniors sont-ils disqualifiés ? La jeunesse, qu’on devine si agile avec son smartphone et les consoles de jeux vidéo, serait-elle épargnée ? Là encore, la douche est glacée. Près de 30% des 15-29 ans s’avouent peu ou pas compétents en matière d’administration numérique (Arcep), et un jeune sur cinq concède une incapacité numérique dans les compétences « information », « communication », « logiciels » et « résolution de problèmes » (Insee).

Paul est fils de cadres supérieurs habitant une coquette maison à Bordeaux, et de sa vaste chambre il s’informe, joue, commande, communique, travaille, créée à partir de son MacPro 16 » doté de puissants logiciels ; Sophia habite une hlm dans un milieu rural écarté de la couverture internet, elle partage sa chambre avec ses deux jeunes frères, et leur maman célibataire elle-même « exclue numérique » n’a pas les moyens financiers ou n’a pas jugé prioritaire d’équiper le foyer d’un ordinateur. Imagine-t-on le hiatus en matière d’éveil, de goût et d’apprentissage, donc de parcours scolaire puis étudiant, donc d’accès aux emplois d’avenir, donc d’émancipation, d’accomplissement, de réalisation de soi ? Cette photographie n’est pas une caricature, elle est la démonstration que la génération digital native est une chimère, que la startup nation prophétisée par Emmanuel Macron dès son élection en 2017 est un leurre. Elle est, enfin, la preuve que la promesse de l’innovation technologique : colmater les brèches qui lézardent la société, conjurer les injustices secrétées par les inégalités sociales, n’est pas toujours exaucée. Et ce n’est pas l’indéchiffrable bouleversement tellurique généré par l’intelligence artificielle, la jungle algorithmique, la physique quantique, les agents conversationnels, ou l’exploitation des datas qui ramènera vers la rive des populations promises à la noyade. Lesquelles, déjà, seront en première ligne quant aux emplois éradiqués par ces ruptures technologiques – le rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) sur « l’impact de l’intelligence artificielle générative sur la qualité et la quantité des emplois », publié le 21 août, assure notamment que les femmes peu ou moyennement qualifiées exerçant des métiers de bureau seront particulièrement affectées, du fait de l’automatisation technologique.

L’exemple symptomatique de la Suède

L’exemple de la Suède est symptomatique. Au printemps, le gouvernement de centre-droit a mis fin à l’expérimentation, unique en Europe, initiée par l’agence nationale de l’enseignement scolaire (Skolverket) au profit de l’apprentissage « tout numérique ». En cause, le « recul des compétences en termes de lecture et de compréhension », un déficit de concentration et d’assimilation, des interrogations sur les effets à long terme d’une surexposition des jeunes enfants aux écrans, la vulnérabilité du tropisme technologiste. Et aussi la perception d’une possible détérioration des inégalités en fonction des foyers d’où proviennent les élèves. En d’autres termes : une telle stratégie numérique peut réduire les inégalités si elle est déployée intensément, totalement, rigoureusement – jusqu’à sensibiliser les parents « exclus » – ; elle les accroît si l’exigence d’équité lui fait défaut.

L’illusion, le fantasme d’une société moins inégalitaire grâce aux technologies prospèrera tant que les disparités d’apprentissage, de culture des technologies continueront d’être abyssales. N’en déplaise aux scientistes, aux techno-solutionnistes thuriféraires de la technique, aucune innovation n’est spontanément synonyme de Progrès. Elle n’y aspire qu’à l’épreuve des intérêts de l’homme, des desseins de l’humanité. D’un sens partagé et juste.

Denis Lafay

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