Europe : Trop abstraite et trop désincarnée

Europe : Trop abstraite et trop désincarnée

Pour l’écrivain Olivier Guez, l’Union européenne est un objet politique, économique et juridique totalement désincarné. Il est urgent d’assumer que la civilisation européenne a un héritage à part, basé sur des valeurs et une histoire et que l’on enseigne cela.

 

A l’heure de la présidence du Conseil de l’Union européenne (UE), l’écrivain Olivier Guez revient pour Le Monde sur l’ouvrage collectif, Le Grand Tour. Autoportrait de l’Europe par ses écrivains (Grasset, 450 p., 24 euros), dont il a assuré la direction. Le prix Renaudot 2017 a demandé à vingt-sept auteurs d’écrire un texte sur des lieux évocateurs de la culture et de l’histoire du continent. Le résultat est un panorama de la littérature contemporaine européenne, méconnue du grand public. Cet entretien s’inscrit dans le cadre de la Nuit de l’Europe, organisée le samedi 21 mai par Sciences Po Strasbourg, en partenariat avec Le Monde. Un événement que parraine Olivier Guez, lui-même ancien élève de l’Institut d’études politiques de Strasbourg.

Quelle est la genèse de votre ouvrage collectif, « Le Grand Tour. Autoportrait de l’Europe par ses écrivains » ?

A titre personnel, je me considère comme un Européen. J’ai passé la plupart de mon enfance chez mes grands-parents, d’origine germanique et austro-hongroise. Ils vivaient en face du Conseil de l’Europe. De ma fenêtre, j’ai vu plus de drapeaux européens que français. J’ai étudié en Angleterre et en Belgique. Mes amours sont européens. J’ai longtemps habité à Berlin, et je vis aujourd’hui à Rome. Au fil des années, je n’ai cessé d’arpenter ce continent en voiture ou en train et d’en admirer la variété des paysages, des cuisines, des langues, des histoires.

On ne peut pas bâtir un bloc seulement autour d’Auschwitz, du goulag et des crimes du colonialisme

J’avais envie de réaliser une anthologie de la littérature contemporaine de ma patrie imaginaire. La présidence française du Conseil de l’Union européenne m’en a donné l’occasion. J’ai sollicité et reçu le concours du secrétariat d’Etat aux affaires européennes, du ministère de la culture et du Centre national du livre. J’ai sélectionné et proposé à vingt-sept écrivains de l’UE, un par Etat membre, d’écrire un texte sur des lieux évocateurs de la culture et de l’histoire du continent. Les écrits reçus sont d’une grande richesse. J’ai réparti leurs textes autour de sept mots-clés : « cicatrices », « errances », « fantômes », « chair », « villégiatures », blessures et « nostalgie ».

Trente ans après la fin de la guerre froide et la réunification du continent européen, que révèle votre ouvrage de la mémoire, ou doit-on plutôt dire des mémoires de ces pays ?

Je connaissais bien l’histoire du continent, mais j’ai quand même été frappé de constater que de nombreux textes évoquent, chacun avec leur propre sensibilité, l’immense traumatisme engendré par les totalitarismes du XXᵉ siècle. Je suis étonné que ce soit aussi présent chez des écrivains de générations et de vécus aussi différents que ceux du Slovaque Michal Hvorecky, du Roumain Norman Manéa, de la Finlandaise Sofi Oksanen et du Germano-Autrichien Daniel Kehlmann. Pour autant, d’autres mémoires moins sombres se manifestent dans le livre, à travers les textes danois et néerlandais qui évoquent les colonies d’artistes et l’histoire de l’art.

Nos mémoires sont plurielles. Heureusement. On ne peut pas bâtir un bloc seulement autour d’Auschwitz, du goulag et des crimes du colonialisme. Il faut s’en souvenir, mais on ne peut pas cantonner notre identité à une chronique des crimes contre l’humanité du XXe siècle. Nous avons des valeurs, une curiosité, une culture de la transgression et des réalisations européennes dont on peut être fiers et qu’il faut défendre. Nous constituons une communauté d’Etats de droit, et c’est à souligner, alors que la Hongrie et la Pologne prennent leur distance avec cela.

Votre ouvrage s’ouvre sur cette phrase : « C’est absurde, presque suicidaire. Depuis les années 1950, nous bâtissons un édifice monumental. En oubliant d’en consolider les fondations, nous nous privons du ciment, des liens de connivence qui nous permettraient de vivre et de rêver ensemble : la culture. » Pouvez-vous développer votre pensée ?

L’UE, telle qu’elle s’est construite depuis la fin des années 1940, a volontairement mis de côté la culture. On peut le comprendre, il fallait une approche modeste : comment, en effet, parler de civilisation européenne quand celle-ci avait abouti à Auschwitz quelques années plus tôt ? C’était inqualifiable. Mais nous avons aussi raté le coche dans les années 1990, au moment des derniers grands projets européens : l’euro, les politiques économiques et financières communes, la mise sur pied d’un embryon de bloc politique voire militaire. Là encore, nous n’avons pas érigé de bloc culturel alors que les intellectuels dissidents, Havel, Kundera, Patocka, pour les pays d’Europe centrale et orientale, revendiquaient l’appartenance à la culture européenne qui leur avait été confisquée par les Russo-Soviétiques pendant quarante-cinq ans.

Bien sûr, il existe des programmes culturels d’aide à la diffusion, à la traduction, des réseaux de cinéma. Mais c’est insuffisant. Nous avons construit un objet politique, économique et juridique totalement désincarné. Notre peur de froisser atteint un stade névrotique, il faut croire que nous avons les dirigeants les plus délicats du monde ! Il est révélateur que sur les billets européens soient dessinés à l’ordinateur des ponts et des arcs factices, alors que l’Europe est le berceau d’un nombre incalculable de génies qui auraient pu illustrer notre monnaie. Par ailleurs, la déconstruction de nos mythes amplifie ce vide laissé par l’absence de culture.

C’est-à-dire ?

A partir des années 1960, les pays de l’ouest de l’Europe ont entrepris de déconstruire leur histoire récente : nazisme, régime de Vichy, fascisme… C’est l’époque où les baby-boomers demandent à leur père : « T’étais où ? Tu as fait quoi ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » Cette déconstruction a été cardinale pour nos sociétés démocratiques et libérales, mais elle constitue aujourd’hui un obstacle, car les populations européennes ne croient plus en grand-chose, alors que nous sommes environnés de nations et de croyances qui ont rebâti avec virulence des récits nationalistes et populistes. Par ailleurs, on a laissé, pour des raisons idéologiques, le thème de l’identité aux droites extrêmes : la droite néolibérale ne pensait qu’au business, et la gauche refusait d’aborder cette question.

 

Avons-nous manqué de clairvoyance ces dernières années sur la gravité de l’évolution de nos sociétés ?

Oui. Nous avons été aveuglés par notre mode de vie, convaincus que l’on pouvait évoluer dans une bulle, transformer le bloc européen en une espèce de grosse Suisse concentrée sur ses petites affaires et sur la sacro-sainte consommation. Pour décrire ces années d’avant la guerre de 2022, j’ai cette formule : « Travail-famille-selfie ». Nous n’avons pas voulu voir combien le monde était toujours dangereux, en dépit de l’effondrement du mur de Berlin en 1989 et de celui de l’URSS, en 1991. Nous avons cru en ce monde unipolaire occidental, en la mondialisation heureuse, bien que cette période n’ait duré que dix ans et ait pris fin le 11 septembre 2001 avec les attentats aux Etats-Unis.

L’Europe peine à se projeter dans l’avenir contrairement aux blocs américain, russe, chinois. Comment expliquer cela ?

Quand on commence une psychanalyse, la première chose que l’on vous demande, c’est de vous raconter, car on ne peut pas savoir qui l’on est et où l’on va si l’on ne sait pas d’où l’on vient. Donc, en Europe, tant que nous continuerons à faire des ronds dans l’eau, à rechigner à assumer notre identité et notre héritage, nos valeurs et notre histoire commune, nous ne pourrons pas définir de but précis ni de vision d’avenir ni surtout entraîner les populations dans cette aventure.

C’est d’autant plus problématique que la libéralisation des transports, du commerce de marchandises et des flux financiers associés à l’UE est perçue comme ne profitant qu’aux classes les plus aisées de la population. Tant que les dirigeants européens refuseront d’appréhender au niveau européen la question de la civilisation européenne, nous ne pourrons pas embarquer les citoyens qui ont la sensation d’être du mauvais côté de la mondialisation.

Comment promouvoir le déploiement d’une identité européenne commune en Europe ?

Il faut que l’on assume que la civilisation européenne a un héritage à part, ni américain ni simplement occidental, basé sur des valeurs, une histoire, des siècles de migration, des mouvements artistiques, des réussites, et aussi des crimes monstrueux et que l’on enseigne cela. Il faut d’urgence instaurer un tronc commun dans toutes les écoles d’Europe sur cet héritage. C’est un pas à franchir indispensable. Ensuite, on pourra se projeter.

Pour bâtir ce bloc, il faut en passer par les fondations et cimenter. Il faut incarner. On ne peut pas se contenter de mettre des panneaux sur les autoroutes ou dans les gares, ça ne suffit pas. On ne tombe amoureux d’un taux de croissance ou d’un fonds structurel.

Cet article est réalisé dans le cadre de La Nuit de l’Europe, organisée samedi 21 mai 2022 par Sciences Po Strasbourg en partenariat avec « Le Monde ». Événement gratuit et tout public.

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