Nouvelle régulation du secteur de la viande aux États-Unis ?

Nouvelle régulation du secteur de la viande aux États-Unis ?

 

Aux États-Unis est peut-être encore plus qu’ailleurs les producteurs ne sont pas les principaux bénéficiaires de la filière. D’où une réforme envisagée par le département américain de l’agriculture.

(Un article du Wall Street Journal)

Conséquence de plaintes contre l’emprise qu’exerceraient des entreprises de conditionnement de viande sur les marchés et les éleveurs, l’industrie de la viande américaine est soumise à une surveillance de plus en plus stricte à Washington où parlementaires et régulateurs appellent à la réforme d’un secteur qui pèse 213 milliards de dollars.

Le département de l’Agriculture américain (USDA) vient d’annoncer qu’il était en train d’élaborer de nouvelles règles visant à changer le mode de rémunération des éleveurs de volailles par des entreprises comme Tyson Foods et Pilgrim’s Pride, tout en facilitant pour ces éleveurs la possibilité de porter des litiges devant les tribunaux. Au Congrès, élus républicains et démocrates ont proposé une loi qui obligerait les conditionneurs de viande bovine comme Cargill et JBS USA à acheter davantage de bétail dans les marchés ouverts et à instaurer des prix minimums par région.

En juin, le Sénat a mis au point un projet de loi distinct impliquant la nomination d’un enquêteur spécial chargé de veiller au respect des régulations du secteur et d’examiner les éventuels comportements anti-concurrentiels. Le comité sénatorial chargé de l’agriculture doit tenir une séance mercredi 23 juin pour étudier les modes d’achats de bestiaux des entreprises de conditionnement de viande et la manière dont ceux-ci affectent les marchés du bétail et les prix du steak pour les consommateurs.

« L’industrie alimentaire américaine a un problème de monopole. Nous projetons de faire beaucoup de choses pour ramener la concurrence dans le marché »

Ces initiatives ont été motivées par la frustration croissante de certains éleveurs face à l’ampleur prise par les plus gros acteurs du conditionnement de viande du pays. Eleveurs et exploitants de ranchs se plaignent que les entreprises de conditionnement aient vu leurs profits grimper de façon conséquente alors que leurs revenus à eux déclinaient, notamment suite à des fermetures d’usines en 2020 à cause de la pandémie et de la cyberattaque dont JBS a été victime au mois de mai dernier. Ces problèmes succèdent à des années de prix des matières premières agricoles au plus bas, ce qui a contribué à pousser de nombreux producteurs à la faillite.

Selon Andy Green, conseiller de l’USDA pour le respect du libre jeu de la concurrence, certains problèmes des éleveurs viennent du fait qu’une seule poignée d’entreprises contrôle l’essentiel du conditionnement de viande aux Etats-Unis.

« L’industrie alimentaire américaine a un problème de monopole » explique M. Green, ancien haut conseiller en politique économique au think tank Center for American Progress, et qui a rejoint le département de l’Agriculture en début d’année. « Nous projetons de faire beaucoup de choses pour ramener la concurrence dans le marché ».

Près des trois-quarts de la viande bovine américaine passent entre les mains de JBS, Tyson, Cargill et National Beef Packing. Pour le porc, ce sont Smithfield Foods, JBS et Tyson qui représentent environ 60 % du marché, et dans le domaine de la volaille, les cinq principaux acteurs — y compris Tyson et Pilgrim’s Pride, filiale de JBS — gèrent 60 % des ailes, du blanc de poulet et autres produits issus de la volaille dans le pays, selon les estimations du secteur.

Les porte-parole de Tyson, Cargill, JBS et Smithfield se sont refusés à tout commentaire. Un porte-parole de National Beef n’a pas répondu à nos sollicitations.

Le North American Meat Institute, qui représente les entreprises de conditionnement de viande, s’oppose à une augmentation des régulations dans le secteur. Mark Dopp, qui dirige le service chargé des réglementations de ce groupe, affirme que les règles envisagées par l’USDA réduiraient les possibilités de vente du cheptel pour les éleveurs, faciliteraient les actions en justice futiles et pourraient avoir pour conséquence une augmentation des prix des steaks hachés et des blancs de poulet pour les consommateurs.

Ce n’est pas la première fois que l’industrie de la viande se voit confrontée à une tentative de remaniement, expose M. Dopp. Sous l’administration Obama, l’USDA avait proposé le même genre de réglementations qui avaient ensuite été bloquées par le Congrès et devant les tribunaux, raconte-t-il : « c’était une mauvaise idée à l’époque, et ça l’est toujours. »

Sur le marché du bétail, la part des quatre grands du secteur de la transformation de viande bovine est restée relativement constante depuis 25 ans, selon les données compilées par le North American Meat Institute, tandis que certains producteurs de bétail enregistraient encore des profits records en 2014. La récente baisse des prix à laquelle sont soumis les propriétaires de ranchs est une manifestation des forces du marché fondamentales, explique M. Dopp, car les perturbations qui ont poussé à la fermeture des usines de viande ont eu pour conséquence une augmentation de l’offre de bétail, tirant les prix vers le bas.

Pour M. Green, de l’USDA, ces épisodes montrent les vulnérabilités qui découlent de la concentration et la nécessité de réduire la dépendance des éleveurs et des consommateurs vis-à-vis d’un petit nombre de grandes entreprises. En juin, l’USDA a annoncé qu’il accorderait des subventions et des prêts afin de soutenir de nouvelles usines de conditionnement de viande plus petites dans le cadre d’un programme de 4 milliards de dollars visant à renforcer le système alimentaire des Etats-Unis.

En Caroline du Nord, Reid Phifer, éleveur de volaille à la retraite, explique avoir fait pression pendant des années sur l’USDA et les élus du Congrès pour renforcer ce qu’il estime être des protections nécessaires pour les fermiers élevant de la volaille à destination des entreprises de conditionnement.

Le système appelé « tournoi », utilisé par certains conditionneurs de volaille pour déterminer le prix payé aux éleveurs de poulets, montre à quel point une réforme est nécessaire, dit-il. Avec ce système, les éleveurs sont en concurrence entre eux pour la rémunération, et c’est celui réussit le mieux qui décroche les meilleurs tarifs tandis que les éleveurs moins productifs reçoivent une rétribution plus basse.

« Le système de tournoi est l’une des pires choses qui puisse arriver à un éleveur de volailles, mais l’une des plus ingénieuses pour une entreprise de conditionnement de poulet » déplore M. Phifer, administrateur de l’association d’éleveurs Owners/Operators of Commercial Poultry Farms in the USA. Comme les grandes entreprises fournissent les poussins et la nourriture, explique-t-il, les éleveurs ont très peu de contrôle sur leurs revenus.

M. Green affirme que l’USDA a l’intention de modifier ce système, mais n’a pas voulu apporter de précision sur la méthode. Le National Chicken Council, qui représente les acteurs du secteur de la volaille aux Etats-Unis, a déclaré envisager d’examiner les propositions et de travailler avec l’USDA et d’autres groupes pour faire évoluer la réglementation.

(Traduit à partir de la version originale en anglais par Bérengère Viennot)

Traduit à partir de la version originale en anglais

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