Critique littéraire–pourquoi je lis: Carson McCullers

Critique littéraire–pourquoi je lis: Carson McCullers


par Didier Lambert

Pourquoi je lis… L’horloge sans aiguilles de Carson McCullers L’horloge sans aiguilles (Clock Without Hands) est le dernier des quatre romans écrits par Carson McCullers (1917-1967), il est publié en 1961, elle a 44 ans, elle est très malade, il lui reste six ans à vivre. Par le hasard qui alimente bien ou mal une vie de lecteur, il se trouve que c’est le premier de ses livres que j’ai lu. Les autres suivirent peu de temps après, et puis tout le reste en quelques années (le temps de les chercher et de les trouver) : une sorte d’autobiographie plus ou moins inachevée Illuminations et nuits blanches, mais que pourrait être d’autre une autobiographie? Des nouvelles, (trop peu car fort belles), dont l’extraordinaire Ballade du café triste, où je perçus dans certains passages son admiration éperdue pour Flaubert. Quelques lettres et des témoignages sur elle. Des photos, toujours douloureusement signifiantes, des hommages, et puis une biographie Un cœur de jeune fille de Josyane Savigneau (Stock 1995), qu’on disait trop inspirée de la première (celle de Virginia Spencer Carr, A Lonely Hunter), et qui excepté les faits les plus marquants et qu’il est bon de connaitre lorsqu’on s’intéresse à un auteur, ne m’a rien appris de fondamental, et n’a modifié en rien ce que je savais d’elle, et que n’importe lequel de ses lecteurs perçoit d’emblée en la lisant. « La mort est toujours la même, mais chacun meurt à sa façon. Pour J.T. Malone, cela commença d’une manière si banale qu’un temps il confondit la fin de sa vie avec le début d’une nouvelle saison. » * * Les extraits du livre sont tirés de la traduction par Colette M. Huet pour les éditions Stock. 2 Le roman s’ouvre de cette admirable façon en évoquant la figure de ce J.T. Malone, pharmacien de son état, âgé de quarante ans et qui se meurt de leucémie, dans une petite ville de l’état de Géorgie. Sa mort, ainsi que toutes celles du roman, et elles sont assez nombreuses, ne font pas de lui un mélodrame réaliste, mais une parabole sur la fragilité de l’existence, et comme l’auteure l’a si bien formulé elle-même, un livre sur la responsabilité de l’homme envers sa propre vie. Chaque fois que je voulais relire ce livre, je me rendais compte qu’il me fallait un temps pour m’y préparer. Il remuait en moi des postulations contradictoires que je n’arrivais pas à démêler. A part quelques épisodes particulièrement douloureux, je n’avais pas peur de ce qu’il me racontait, ni peur d’être trop en mauvaise compagnie avec ses personnages principaux (ce qui arrive somme toute assez souvent avec de grands romans) non, ce n’était pas ça, bien au contraire; mais une angoisse diffuse de ressentir à chaque fois plus cruellement que je n’avais rien fait, ou si peu, de tout ce qu’il m’invitait à faire, de tout ce qu’il me montrait pour que je devienne meilleur, et surtout plus humble… Et cependant, quel que soit la prétention à le dire, tout ce que j’ai gagné en humanité, je le dois pour une grande part à ce livre, et disons pour ne pas trop le sublimer, à la littérature si improprement appelée « romanesque ». Car à l’inverse du cinéma, qui peu à peu, a fini par occuper la quasi-totalité de mon temps libre, et de ces heures dites « de loisir », je n’ai jamais ouvert un roman pour me « distraire »; comme si la littérature avait acquis de telles lettres de noblesse qu’il eut été sacrilège de l’utiliser à seule fin de passer un moment. C’est sans doute pour cela qu’il m’est impossible d’oublier ce que j’ai lu. Je me souviens de ma mère qui ne lisait que pour calmer son angoisse et pour s’aider à s’endormir. Je ne comprenais pas alors son attitude. Mais lorsqu’il lui arrivait d’être bouleversée par ce qu’elle lisait, je me sentais soudain plus 3 proche d’elle, et il n’était pas rare qu’elle me raconte ce qui l’avait tant émue. Mais je ne pense pas toutefois qu’elle éprouvait aussi fort que moi le sentiment que la littérature (elle disait « la lecture »!) était quelque chose de grave, que c’était du sérieux. Elle n’aurait d’ailleurs pas compris pourquoi je la plaçais si haut, et qu’elle était impropre à mes yeux avec toute idée de distraction ou de délassement. Mais il y a pire encore, et cela explique somme toute pourquoi j’ai si peu lu, la littérature pose un diagnostic de culpabilité qui a fini par me submerger. Car un lecteur qui n’ouvre pas un livre pour se distraire ou se délasser, que cherche-t-il ? Pourquoi emmagasiner avec tant de patience et d’application les moindres faits et gestes de personnages inventés de toutes pièces ? A quelle fin ? Dans quel but ? Inconsciemment, que je le veuille ou non, un étrange travail (non pas « d’identification » le mot est ici trop fort), mais de projection se faisait à mon insu. Comme si l’auteur me demandait implicitement de confronter mon point de vue avec le sien, m’entrainant malgré moi dans un positionnement duquel toute neutralité était exclue. Pratiquée de cette manière, la littérature avait tout d’un tribunal me sommant de préciser, de clarifier, voire de justifier mes goûts et mes inclinations. Bien sûr, j’ai cru un temps pouvoir conserver un semblant de libre arbitre, mais la littérature digne de ce nom ne vous en laisse plus guère que l’idée. Elle vous façonne si bien que vous ne vous en rendez même pas compte. Ses visées sont empreintes d’une telle hauteur de vue, d’un tel désintéressement que j’aurais été un bien mauvais sujet si j’avais osé regimber ou en rejeter l’influence. Et de plus, qui pourrait après avoir tant aimé l’immersion dans les livres s’en détacher d’un haussement d’épaules et aller voir ailleurs ? Cette liberté-là, cette force (apparente!), c’est devant un film qu’il m’arrive de l’avoir, car au cinéma, les personnages je les vois (et c’est bien là leur faiblesse)… car il est autrement plus facile de me dire qu’ils ne me ressemblent pas ! 4 Ainsi donc, relire L’horloge sans aiguilles assez régulièrement depuis près de quarante ans, c’est entre autres choses retrouver le juge Clane, archétype du vieux sénateur sudiste, suprématiste, réactionnaire sur quasiment tous les sujets et les convulsions sociales du moment. Mais aussi vieux bonhomme aimant, fragile, jouisseur, le cœur sur la main, éternellement amoureux de sa femme décédée « miss Missy », et de son fils adoré, brillant avocat, qui s’est suicidé à cause de lui, et dont il porte douloureusement la mort sur la conscience (qu’il ait ou non le courage de se l’avouer). Reportant sur son petit-fils Jester, les intermittences d’un cœur débordant mais tyrannique. Capable d’engouements subits et terrifié à l’idée de sa mort prochaine (il a près de quatre-vingts ans), mais aussi capable de la nier au point de continuer ses excès d’alcool et de bonne chère. Pénétré de son ancienne aura de juriste au point de se vivre comme le personnage le plus important de la ville (Milan, état de Géorgie), etc, etc… Je me suis longtemps demandé pourquoi ce personnage m’était aussi attachant alors que son portrait sans fard aurait dû me le rendre odieux, l’auteure ne nous cachant rien de ses ridicules, de ses faiblesses, de sa mauvaise foi et de son délire paranoïaque, de ses innombrables bassesses et autres comportements aberrants, telle l’expédition punitive qu’il organise un soir dans la pharmacie de Malone, avec la complicité d’une douzaine de personnages douteux, pour incendier la petite maison de son jeune protégé noir, Sherman, auquel de plus il doit la vie ! Cette scène démente nous est contée avec une économie rare à laquelle se mêle un curieux sentiment d’étrangeté face à l’horreur de la situation. Le contrepoint est de taille avec la description clinique de la maladie de Malone et la stupeur que celui-ci éprouve face à la vie qui continuera sans lui. Intolérables sont ses effarements et sa rage impuissante devant ce qu’il doit quitter si vite avant même 5 d’avoir pu en profiter, ou d’en avoir profité si mal. Cette formulation Beckettienne « Malone meurt » infiltre les moindres péripéties du livre et éclaire d’un halo funèbre les motivations des autres personnages. De toutes les morts du roman essaime la sensation déchirante que l’humanité est impossible à construire « sciemment », que c’est ce qu’il nous faut percevoir. Que le « réel » ne peut être qu’un principe précisément, et que celui-ci est impossible à appréhender. Qu’il est irréalisable, comme prohibé, forclos. Et cette forclusion trouve sa seule et pleine justification dans la mort. Car vivre n’est en somme que la « déchéance d’un droit non exercé dans les délais prescrits »: (ce qui est ni plus ni moins que l’exacte définition de la forclusion en droit). Comme si je prenais conscience, non que la vie ne « vaut » pas d’être vécue, mais que la vie ne « peut » pas être vécue, qu’il y a là comme une contradiction dans les termes. Et quelle admirable façon de l’exprimer « romanesquement » (puisque je ne me débarrasserais pas du mot) dans ces lignes terribles qui ferment le chapitre trois : « Sans bruit, il se glissa dans le lit qu’il partageait avec sa femme. Mais, quand les fesses brûlantes de Martha touchèrent les siennes, écœuré par les souvenirs vibrants que cette chaleur éveillait en lui, il s’écarta brusquement – car comment les vivants peuvent-ils vivre quand la mort existe.  » Il est communément admis que « Plus l’homme s’éloigne de la brute plus il souffre « , or ce n’est pas vrai des personnages de Carson, et pas seulement dans ce livre, et une certaine « arrogance » contenue dans cette formule est mise à mal par la complexité même des types de souffrance qu’elle dépeint ici, et dans toute son œuvre du reste. Les personnages frustres, peu cultivés (voire ignorants), les marginaux hantés par quelque blessure secrète, ceux que l’alcool et la pauvreté ont rendus brutaux, les incompris, les humiliés, les déshérités de toutes sortes, tous ces 6 êtres enfin, ivres de solitude que la critique à tant de facilité à rejeter en bloc pour stigmatiser celle qui leur donne un peu trop de compassion… Car en fait de reproches « bienveillants » Carson McCullers a eu sa dose ! En clair, « souffrir » pour Carson, n’est pas réservé à une « élite », souffrir n’est pas un « statut philosophique » pour estampiller de « noblesse » l’universelle réalité d’une souffrance. Et l’on aurait du reste beaucoup de mal à débusquer dans son œuvre un personnage de brute « contente » de l’être. Si la souffrance est un mal, le mal aussi vient de la souffrance. On dit aussi de quelqu’un : « mauvais parce qu’il souffre », et cela me semble beaucoup plus près des véritables sources du mal que le fade et banal pseudo-constat de la formule citée plus haut. Ainsi, lorsque Sherman tue le chien de Jester, Carson ne porte aucun jugement sur l’auteur de cet acte horrible. Sherman ne fait que souffrir, et sa fin suicidaire sera en quelque sorte l’apothéose de sa courte vie de souffrance. Il n’empêche, à la première lecture, j’ai détesté le personnage de Sherman à cause de ça, au point que j’ai presque toujours sauté ce passage. Cet acte insensé me paniquait littéralement. Je n’ai ici aucune honte à l’avouer. Si j’ai eu du courage ici ou là dans ma vie, je n’avais pas celui-là ; celui de regarder le mal en face dans ses plus abjectes concrétisations. C’est Carson qui a réussi ce tour de force de me convaincre du bienfondé de sa démonstration, mais je le confesse, il m’a bien fallu quarante ans !… Car la souffrance tue aussi l’innocence, et c’est bien là le plus grand mal qu’elle puisse faire. Bien sûr les affres qui tourmentent le vieux juge sont réelles, mais nous comprenons, sans qu’il nous soit besoin d’une explication didactique (telle celle que je suis en train de faire ici !) que le mal dont il souffre n’a pas de causes extérieures à lui-même, qu’il en est le seul responsable, et s’il continue de le ressasser sans fin, 7 c’est qu’une partie de lui refuse de se regarder en face et de se culpabiliser. Inapte à l’introspection, il reste à la surface de son drame intime, et joue le spectacle de la douleur avec emphase et complaisance. La souffrance de Sherman est toute autre, il souffre dans sa chair du racisme et de la condition d’esclave dans laquelle ses frères se débattent jour et nuit et en tous lieux. La grandiloquente sensibilité du juge lui vient de son seul manichéisme triomphant. Il se met en scène et met en scène sa douleur, et se convainc du bienfondé de son attitude butée, avec la mauvaise foi qui cache toujours le refus de regarder ses erreurs. Ainsi il se prétend fort, juste, planté dans son bon droit avec l’appui de ses sacro-saintes « valeurs » (qui de fait font souvent plus de mal que de bien), et se persuade qu’il pose le problème avec rigueur et honnêteté. Bien sur les noirs peuvent aussi, parfois souffrir, mais pas de leur perpétuel assujettissement puisque le maitre est bon avec eux, et qu’il ne leur sert à rien d’être un jour l’égal des blancs. Car pour Fox Clane le mal serait pire (pour les blancs surtout!) et que l’égalité raciale est proprement inconcevable. Et le plus extraordinaire dans tout cela, c’est que le vieux juge ne se vit pas comme un raciste au sens où l’on entend généralement ce mot : il vit, partage sa maison avec sa domestique noire, Vérily, qu’il aime (ou croit aimer) et qu’il félicite sans cesse pour ses talents de cuisinière : « Vérily, Vérily, je vous le dis, vous habiterez la maison du seigneur à jamais ! ». Il déifie littéralement Sherman, de qui il cherche à faire son secrétaire stylé, et ne voit pas même le mépris que celui-ci affiche ostensiblement à son endroit. Nous sommes là au cœur de la complexité même du racisme. Le regardant vivre au jour le jour, il nous semble que le vieux juge serait incapable de faire sciemment du mal à autrui, mais il comprend et justifie le lynchage et les actions du Ku Klux Klan. La différence entre blancs et noirs n’est donc plus une haine épidermique mais une évidence ontologique.

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