Pandémie : le grand enfermement

 

Pandémie : le grand enfermement 

 

Au nom de la protection de la société, le siècle des Lumières enfermait les personnes contagieuses, les criminels et les déraisonnés. Aujourd’hui, nous sommes tous enfermés pour nous protéger de la contagion, au nom de la sacralité de la santé, analyse le médecin , Mathurin Maillet , dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Le XVIIIe siècle a connu le grand renfermement. Les fous, les criminels, les déviants sexuels, les mendiants, les vagabonds, les malades incurables, tout le ban de la société était enfermé à l’Hôpital général. Le siècle des Lumières possède plus de zones d’ombre qu’on ne voudrait l’imaginer : c’était le siècle de la liberté qui enfermait de façon frénétique. L’âge classique avait donné le mot d’ordre : la Raison, devenue valeur suprême, devait triompher de tous ces « déraisonnés ». Et le siècle des Lumières de suivre les instructions.

 

Si ce traitement d’une partie de la population peut nous sembler injuste et arbitraire, rappelons-nous l’impératif : « Il faut protéger la société. » Le grand renfermement visait à garantir, en contenant les malades au sens large, la vie des autres membres de la société : contagieux, violents, déraisonnés, ils payaient par leur incarcération le prix de la liberté de tous « les autres »

Malade, on était enfermé. Aujourd’hui, tout le monde est enfermé : tout le monde est devenu malade. Malade indolent, malade patent, malade préclinique, malade asymptomatique : tout homme est devenu malade en puissance et, par là même, danger pour la société, dangereux, criminel. Mettez votre masque : vous êtes un malade. Otez-le : vous êtes un criminel. Quoi de plus naturel que de rester enfermé ? Les schèmes mentaux du XVIIIe siècle ne nous ont pas quittés. Formidable atavisme que nous pouvons toucher du doigt, nous autres, hommes modernes, qui aimons à nous croire délivrés de tout passé obscur.

Pour bien saisir cette résurgence psychologique, il faut toutefois remarquer les déplacements qui se sont effectués entre le XVIIIet le XXIsiècle dans ce processus d’enfermement. D’un espace d’emprisonnement bien délimité, régi par une administration publique, dans lequel les détenus étaient enfermés de force sur seul ordre du souverain, nous sommes passés à une claustration sans limites géographiques, dans l’espace privé, où chaque détenu est invité à se faire complice de sa propre séquestration. De l’Hôpital général comme maison de force au foyer domestique comme prison volontaire. Comment est-on passé du grand renferment à ce renfermement total, à ce drôle de renfermement ?

Marqués par la violence de l’incarcération systématique de tous les déraisonnés et autres marginaux, on proposa, au début du XIXe siècle, de délaisser l’exercice d’un pouvoir de coercition forte qui se réalisait essentiellement par le droit d’imposer la mort. On inventa au contraire une coercition plus douce, plus subtile, moins oppressante : le pouvoir se refusait désormais à menacer de mort ; il fallait, pour diriger, encourager la vie.

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