Le risque d’une démocratie par les plateformes

Le risque d’une démocratie par les plateformes

Le bannissement de Donald Trump de Twitter est un événement historique, estime André Loesekrug-Pietri. Il consacre la toute-puissance des plateformes Internet pourtant dénuées de toute légitimité démocratique. Les démocraties doivent reprendre l’initiative en se montrant plus agiles.

 

Par André Loesekrug-Pietri (directeur de la Joint European Disruptive Initiative) pose la problématique du rapport entre la démocratie et les plates-formes des réseaux dits sociaux dans le journal les Échos.

Il  faut évidemment se réjouir que le réseau social ait enfin décidé de supprimer cette partie quasi intégrante de Donald Trump, que le monde entier consultait chaque matin pour connaître l’humeur du locataire de la Maison-Blanche, relayer ou s’effrayer de ses tweets. Twitter était un outil capital qui lui servait de porte-voix sans filtre à des messages haineux, clivants et mensongers.

Un événement historique

Cette suppression est un véritable événement historique, car les plateformes Internet montrent ainsi un pouvoir extraordinaire, celui de pouvoir détruire de manière instantanée la présence digitale d’une personne. Une « licence to kill » sans aucun contre-pouvoir ni légitimité démocratique, reposant sur les seules conditions générales d’utilisation et la volonté du patron de Twitter - heureusement démocrate convaincu, Jack Dorsey.

C’est également historique car cela consacre le rôle absolument majeur des géants de l’Internet dans les déstabilisations actuelles et futures des démocraties - déstabilisations qui sont et seront permises par ces plateformes dont les algorithmes créent des bulles fermées, accentuant la fracturation de la société et la possibilité pour des menteurs effrontés comme Trump de répandre leur poison et d’attiser la frustration de millions de personnes. Au-delà de la désinformation et de la manipulation à grande échelle, ces plateformes permettent à des mouvements violents de s’organiser - preuve en est l’utilisation active des nouveaux réseaux Gab, Parler et DLive dans l’attaque du Capitole le 6 janvier dernier.

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Quel contraste avec la lenteur des procédures démocratiques - même si celles-ci se sont prodigieusement accélérées du fait de cet événement saisissant qu’est la prise du Capitole américain, un événement qui a choqué le monde et ne s’était produit depuis plus de deux cents ans. La procédure d’impeachment est lancée en quelques jours, sans avoir toutefois quasiment aucune chance d’aboutir du fait du peu de temps restant : en effet, seul un procès est à même de pouvoir destituer le président et d’avoir des conséquences notables pour la suite, notamment son inéligibilité future.

Reprendre l’initiative

L’Europe a bien compris le rôle croissant des plateformes dans la diffusion de la haine en ligne, comme en témoigne le Digital Services Act présenté le 15 décembre dernier par Thierry Breton, visant notamment à contenir la haine en ligne. Mais là aussi, on est parti pour six mois d’approbation au Parlement européen puis au bas mot dix-huit mois pour la mise en oeuvre dans les Etats membres. Prendre du temps pour le débat démocratique et prendre les bonnes décisions, oui ! Utiliser toute la créativité et la diversité européenne pour développer les stratégies les plus innovantes et les plus solides, oui ! Mais ici ce sont beaucoup les méandres administratifs qui sont responsables de cette lenteur.

La pandémie l’a montré : au-delà de la qualité des décisions politiques - on pourrait presque dire en forçant le trait : quelles que soient les décisions prises -, c’est la vitesse et la capacité d’anticipation qui est le défi majeur de nos sociétés en cette période d’accélération prodigieuse. Non, on ne peut se résoudre à ce que les démocraties soient plus lentes - il faut tordre le cou à l’idée que la lenteur favoriserait le consensus - sauf à prendre le risque de voir le pouvoir démocratique, son efficacité, et donc sa légitimité, contestés par des acteurs non démocratiques. Et on ne peut non plus se résoudre à simplement saluer les actions des plateformes comme celle de Twitter à l’encontre de Trump, ou à leur déléguer des pouvoirs exorbitants de garants des faits et de la bonne tenue du débat public - sauf à revenir à l’effrayant spectre du ministère de la Vérité décrit par Orwell. Les démocraties doivent reprendre l’initiative, et combiner débat démocratique et agilité - ce qui passera forcément par un immense travail, sans cesse renouvelé, d’anticipation. C’est l’impératif démocratique de ce siècle, et les Européens doivent s’en emparer sans attendre.

André Loesekrug-Pietri est président de la Joint European Disruptive Initiative (Jedi), la Darpa européenne.

André 

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