La nostalgie nourrit la pathologie du populisme

La nostalgie nourrit la pathologie du populisme

 

La nostalgie est aujourd’hui devenue un affect politique qui transcende les clivages entre la droite et la gauche, explique l’historien Thomas Dodman dans un entretien au « Monde ».

Thomas W. Dodman est historien, spécialiste de la France à l’époque moderne et de l’Empire. Maître de conférences à l’université de Columbia, il a fait paraître aux Etats-Unis une « histoire de la nostalgie » (What Nostalgia Was : War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion, University of Chicago Press, 2018) qui sera publiée en France par les éditions du Seuil en 2022.

Une émotion est née au XXIe siècle : la « solastalgie », détresse psychologique causée par la sensation de vivre un désastre écologique. Les sensibilités et les affects ont donc une histoire ?

L’apparition de la solastalgie et d’un nouveau vocabulaire pour exprimer la façon dont nous ressentons les effets du changement climatique montre comment les affects évoluent au fil de l’histoire. Cela ne va pas de soi : selon une idée répandue, nos émotions seraient universelles, ancrées dans notre évolution génétique et régies en premier lieu par des processus biologiques. Pourtant, les sciences sociales montrent, depuis un certain temps déjà, toute la variété des sensibilités : difficile pour un peuple autochtone vivant dans l’isolement de reconnaître nos émojis, ou pour nous de nous retrouver pleinement dans l’analyse des émotions que donnait Aristote il y a plus de deux mille ans dans sa Rhétorique. Le domaine du sensible a bien une histoire qui vient, qui va et qui change d’un lieu à l’autre.

La solastalgie montre aussi à quel point nos vies affectives relèvent autant du monde extérieur que du for intérieur, autant du collectif que de l’individu, autant de la raison que des pulsions. Lorsque le philosophe Glenn Albrecht invente le terme [en 2003] pour décrire les effets des mines à ciel ouvert dans la Upper Hunter Valley en Australie, il parle à la fois d’une détresse « psychoterratique » due à la destruction du paysage naturel et de certaines formes de vie sociale, et d’une maladie « somaterratique » causée par la pollution atmosphérique, sonore, lumineuse… Il essaie, en d’autres termes, de cerner les multiples façons dont l’histoire se fait corps et esprit.

Le modèle de la solastalgie, remarquez-vous, provient d’un autre trouble psychosomatique : la nostalgie. Quelle est son histoire ?

Si aujourd’hui le terme de nostalgie désigne un regret du passé – un sentiment plutôt bénin et même réconfortant selon certains psychologues –, il n’en a pas toujours été ainsi. Lorsque le jeune étudiant en médecine mulhousien Johannes Hofer crée le néologisme en 1688, c’est pour diagnostiquer une maladie causée par l’expatriation plus ou moins contrainte. Pendant deux siècles, la « nostalgie », appelée communément « mal du pays », sera donc un terme médical, utilisé notamment pour les soldats, les esclaves, les migrants et les colons, et se solde par la mort, faute de traitement approprié.

 

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