« Ne pas craindre la révolution numérique »

 « Ne  pas craindre la révolution numérique »

À l’occasion de la révolution numérique, Bernard Abate , haut fonctionnaire honoraire au ministère de l’Economie et des finances évoque les révolutions qui ont transformé le travail. (Interview dans l’opinion)

A-t-on raison de s’inquiéter du possible remplacement des hommes par des machines intelligentes, et de la mise au chômage dune partie de la population ?

Dans le passé, chaque vague d’innovation technologique a suscité la même interrogation, sans que jamais les populations ne soient durablement mises au chômage. Quand, par exemple, les machines à filer et à tisser ont remplacé les tisserands, il a fallu des mécaniciens pour les actionner et surtout les gens se sont mieux vêtus, la demande d’habillement a explosé. La situation sera-t-elle la même avec les nouvelles technologies ? Pas forcément. D’une part, parce que nous sommes arrivés au bout d’un cycle historique où les innovations ouvraient de nouveaux marchés à mesure que la technique s’emparait de nouveaux domaines d’activité : l’industrie, les transports, l’agriculture, les services, les travaux de bureau… Il n’y a plus guère de domaines à conquérir. D’autre part, parce que ce modèle de croissance quantitative de la consommation est remis en question par la crise écologique. Cependant, la révolution numérique porte en elle un nouveau type de croissance, qualitative cette fois. Le progrès ne consistera plus à étendre la technique à de nouveaux domaines d’activité mais à accroître la valeur ajoutée de tous les travaux, en apportant plus de qualité, plus d’individualisation des services, ce qui suscitera plus de demande et donc plus d’emploi pour la satisfaire.

Qu’est-ce qui vous fait penser qu’à l’avenir le travail sera plus valorisant pour les travailleurs ?

Pour la première fois dans l’histoire du travail, le numérique offre aujourd’hui une possibilité de réconciliation entre concentration des connaissances et appel à l’intelligence individuelle. Deux choses qui avaient été séparées par l’arrivée de la technique et des machines dans notre travail. Derrière son ordinateur et grâce au réseau numérique planétaire, le travailleur a accès à une prodigieuse quantité d’informations et d’outils de travail. Il établit des collaborations directes en ayant moins besoin de l’organisation verticale de l’entreprise. Il gagne en autonomie, tout en bénéficiant du capital collectif logé dans les plateformes et les systèmes d’intelligence artificielle. Le numérique permettra à l’homme de retrouver l’intelligence de son travail. Evidemment, le potentiel de concentration plus forte apporté par le numérique pousse, en sens inverse, vers des systèmes fermés et vers la formation de monopoles. Cependant, nous observons déjà la réussite spectaculaire de formes d’organisations plus ouvertes, par exemple avec Wikipedia ou les logiciels libres. Les grandes organisations aussi se transforment, en faisant appel au travail indépendant, en essayant de faire fonctionner en leur sein des réseaux coopératifs et des unités qui imitent le style de travail des start-up. Il est difficile de prédire à quoi ressembleront les nouvelles formes d’organisation sociale du travail dans vingt-cinq ans. Nous ne sommes qu’au début d’une révolution numérique dont le déploiement prendra le temps d’une génération. Les indices montrent que nous pourrions aller vers des formes d’organisation qui hybrident le travail indépendant et l’entreprise, les coopérations et les grandes organisations verticales.

«La révolution numérique offre aux administrations les mêmes possibilités d’évoluer vers plus d’autonomie et d’initiative des agents. Mais la bureaucratie est un système qui remonte à l’Antiquité. Son ancrage culturel dans le droit rend très difficile son évolution»

Au fondement des nouvelles formes de travail, vous mettez en avant la formation de couples travailleur/machine. Mais ce modèle n’est-il pas valable seulement pour les professions les plus qualifiées ? Ne risque-t-on pas une société à deux vitesses ?

Il est vrai que, s’agissant des professions intellectuelles, nous commençons à bien percevoir comment les couples homme/machines intelligentes seront plus productifs. Un médecin, un juriste, un ingénieur vont pouvoir apporter leur savoir-faire à des systèmes numériques pour qu’ils réalisent la partie la plus laborieuse de leur travail. Ils pourront ainsi à la fois gagner en qualité de diagnostic ou de production, et gagner du temps qu’ils pourront consacrer aux relations humaines, à la recherche. Qu’en sera-t-il dans les usines ? Un scénario pessimiste voudrait que les opérateurs soient déqualifiés. Munis de lunettes de réalité augmentée, ils se verraient dicter leurs tâches, instant après instant. Je crois dans la force productive du scénario inverse. Les « jumeaux numériques » de l’usine du futur, qui auront servi à la concevoir, descendront du bureau d’études vers les ateliers. Les opérateurs y auront accès et y gagneront la possibilité de diriger souplement les opérations, de fabriquer à la demande. Ils ressembleront à de nouveaux artisans assistés de machines intelligents. Même pour les travaux de service, les changements commencent à être entrevus. Dans une municipalité, les véhicules seront dotés de capteurs et d’un système capable d’évaluer le degré de saleté des rues afin d’orienter le travail des équipes de nettoyage. Le temps gagné pourra être redéployé vers un travail de prévention.

Dans le scénario optimiste que vous envisagez, le revenu universel serait donc inutile ?

L’idée du revenu universel est liée à cette peur qu’une partie de la population soit mise au chômage à cause des nouvelles technologies. Or, de façon durable, je n’y crois pas. Derrière ce concept, il y a la vieille idée que le travail serait un labeur qui pourrait, à l’avenir, être assuré avec moins d’effort, de manière banalisée. Cette idée résonne avec le rêve communiste et sa promesse que le progrès technique réduirait le temps et la complexité du travail. Aujourd’hui, le rêve a changé : ce serait celui d’une société où tout le monde travaille de manière intelligente et efficace pour apporter plus de bien-être à ses semblables. La transition, en revanche, appelle un gros effort de formation, et les protections sociales nécessaires.

Vous parlez de travailleur augmenté et pourtant le concept de transhumanisme ou d’homme augmenté grâce à la technologie est absent de votre livre. C’est volontaire ?

Oui. Cette perspective que les capacités physiques et mentales de l’homme puissent être augmentées au moyen de dispositifs artificiels est, en un sens, plus large que mon sujet de l’homme au travail : elle touche à la médecine, à l’éducation… Mais elle est aussi moins large. Quand je parle de travailleur « augmenté », je vise des couples homme/machine qui, au-delà des moyens techniques, révolutionnent l’organisation sociale du travail.

Vous êtes issu de l’administration française et êtes assez critique à l’encontre de la bureaucratie. Par son manque d’initiative et d’intelligence, vous l’assimilez à une forme de taylorisme. Le numérique va-t-il assouplir le fonctionnement de l’Etat comme il assouplit déjà celui des entreprises ?

De la même façon que dans la production, la direction du travail a été concentrée dans le capital technique, le travail des administrations est très largement régi par des réglementations. La révolution numérique offre aux administrations les mêmes possibilités d’évoluer vers plus d’autonomie et d’initiative des agents. Mais la bureaucratie est un système qui remonte à l’Antiquité. Son ancrage culturel dans le droit rend très difficile son évolution, j’y ai moi-même été confronté. À la lumière de la gestion récente de la crise sanitaire, il devient évident que l’étage juridique ne devrait servir qu’à fixer les objectifs et les exigences essentielles. Les règlements dictant aux agents les processus à suivre devraient être remplacés par des référentiels comme ceux du monde des entreprises, qui n’étouffent pas l’initiative individuelle. La tâche reste entière.

Vous concluez votre livre avec un point étonnant : la révolution numérique pourrait nous reconnecter à la nature…

Oui, pour plusieurs raisons. D’abord parce que, avec la digitalisation de l’économie, les actions sur le monde sont précédées et soutenues par une réalité virtuelle qui permet d’économiser le travail, les déplacements, les matières et l’énergie. Ensuite parce que le numérique accompagne la mutation de la croissance vers les services aux personnes et donc vers une moindre pression sur les ressources naturelles. Enfin parce que, si le numérique parvient à remettre au premier plan l’intelligence humaine, celle de l’individu se forme une idée plus juste de la solidarité qui nous lie à la nature qu’une économie dirigée par un capital anonyme.

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