«Ruralité: la mort par le virus ou l’oubli ? »

 

À juste titre, Jean-Paul Pelras est écrivain et journaliste, s’interroge sur ce qui est le plus mortel pour la ruralité oubliée : le virus ou l’oubli. Vu de l’ultraruralité, le confinement et les restrictions sanitaires prennent un tour surréaliste. Le reste du temps, personne ne se demande si les habitants risquent de mourir faute de médecin ou s’ils sont coupés du monde faute de téléphone, raconte l’écrivain

 

(Tribune dans l’Opinion)

 

Plus aucun bruit ne monte de la vallée, le brouillard plonge le reste du monde dans l’étoupe des lointains. Le confinement, ici, dans les hauts cantons des Pyrénées-Orientales, ils l’évoquent en haussant les omoplates comme s’il n’était que le prolongement d’une fatalité. Cette fatalité qui les tient à bonne distance du progrès depuis des décennies.

Au début ils descendaient à la sous-préfecture, ils écrivaient aux députés. Et puis, ils se sont habitués à se rendre sous le clocher pour capter une barre sur le téléphone portable, les jours où « ça voulait bien passer ». Télétravail obligatoire, ils ont dit à Paris. La belle affaire quand, pour envoyer un mail, tu y passes tout un après-midi.

Fermetures. A l’entrée du village, le bar est fermé, il ne rouvrira pas. A presque 60 ans, le propriétaire en a assez de tout ce cinéma. C’était déjà compliqué à cause des normes, à cause des taxes, à cause de la déprise ambiante, à cause du printemps dernier où ils ont été obligés de fermer, à cause du fils qui, finalement, ne reprendra pas. Idem pour le petit restaurant qui dépannait les habitants du village et complétait son revenu avec les clients de passage. Les tables en formica sont empilées sous le préau, le rideau est baissé, les parasols ne reverront pas l’été.

Il reste bien la coiffeuse et l’épicier. Mais pour eux aussi, c’est devenu trop compliqué. Le premier va essayer de tenir encore un peu, la seconde a décidé d’arrêter. A quoi bon s’obstiner derrière une devanture fermée la moitié de l’année ? Et puis il y a l’éleveur qui n’arrive plus à vendre ses bêtes, le mécano qui travaille de moins en moins car personne n’ose circuler, trois ados qui s’ennuient entre deux parties de jeux vidéo et le tour de vélo qui va du lavoir au petit ruisseau. Jeunesse privée de flirt, de fêtes, de voyages, de découvertes et de tout ce qui fait l’aubaine furtive de son âge. Arrivent ensuite les conversations matinées d’incertitudes car peut-être là-haut cet hiver, la saison sera de nouveau foutue si les stations n’ouvrent pas. Comment fixer les populations quand le travail s’en va ?

«Les gens du haut pays ne comprennent pas pourquoi ils doivent se trimballer un laissez-passer pour aller chercher un peu de bois alors que le restant de l’année on les oublie là où le progrès n’arrive pas»

Et l’ancien qui ne peut plus aller voir son épouse dans cette maison de repos à quelques kilomètres de là. Bien sûr, enfant, il a connu la guerre. Mais, cette fois, c’est différent, les autorités lui ont dit que la zone libre s’arrêtait au cimetière. De temps en temps, il écoute la télévision même s’il n’a plus confiance en ceux qui parlent, le soir, aux informations. D’une annonce à l’autre, la réalité migre vers la fiction. Et les scénarios invraisemblables deviennent de plus en plus envisageables.

Complainte d’un oubli. Loin des villes où le virus circule des transports en commun aux immeubles surchauffés, les gens du haut pays ne comprennent pas pourquoi ils doivent se trimballer un laissez-passer pour aller chercher un peu de bois, alors que le restant de l’année on les oublie là où le progrès n’arrive pas.

Ils ne comprennent pas ce qu’est devenue cette société où l’on ne peut même plus acheter une casserole et des pinces à linge sans se faire verbaliser. Ils ne comprennent pas qu’on leur interdise de jouer à la pétanque ou au rami. Ils ne comprennent pas ce que sont ces palinodies politico-scientifiques où ce qui vaut le lundi est contredit le mardi.

D’ici quelques semaines ou quelques jours, le froid, le gel et la neige vont appareiller dans ces montagnes où l’automne n’est, bien souvent, qu’un tourbillon de feuilles entre deux saisons. Alors, les gens d’ici seront confinés près de la cheminée ou dans l’alcali des étables pour d’autres raisons que celles qui font l’actualité.

Et personne, absolument personne ne se demandera s’ils risquent de mourir parce que le médecin ne peut pas monter, parce que la route s’est à nouveau éboulée, parce que le téléphone est encore coupé, parce que cet hiver le voisin ne montera pas ouvrir le chalet, parce qu’il n’existe aucun test pour mesurer l’impact de l’indifférence sur la vacuité, parce que cette année ils n’ont pas pu se faire vacciner. Parce que, du côté de Lutèce, à trop barboter dans l’abstrait, les cardinaux de service, encore une fois, les auront oubliés.

Jean-Paul Pelras est écrivain et journaliste, rédacteur en chef du journal L’Agri.

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