Daniel Cohen : La crise se paye en taux bas

Daniel Cohen: La crise se paye en taux bas

Le directeur du dpartement dconomie de lEcole normale suprieure, tait, avec le prsident de Renault Jean-Dominique Snard, linvit du Club de lconomie du Monde, jeudi 22 octobre. Lconomiste voit dans la crise sanitaire et ses effets une acclration du basculement des conomies dans la socit du numrique.

Daniel Cohen, spcialiste des dettes souveraines, estime que les Etats ne doivent pas sinquiter de la dette, mais des consquences des taux bas et de la socit numrique qui sinstalle.

Il faut bien distinguer un plan de sauvegarde des secteurs et des personnes qui sont en train dtre fracasss par la crise, et lexercice qui consiste se projeter dans le XXIesicle et rflchir aux mesures qui peuvent tre prises pour accompagner les mutations de la France dans ce monde nouveau qui nous attend (numrique, nergtique, social), et ne pas mlanger les deux.

Si on pense vraiment quil va y avoir un vaccin au cours de lanne prochaine et que, peut-tre la rentre prochaine, les choses vont revenir la normale, cela veut dire quon a une grosse anne et demie de crise majeure. On peut se permettre dtre gnreux pour accompagner au plus prs les entreprises ou les personnes, avec des dispositifs les plus fins possible.

La crise se paye elle-mme grce aux taux dintrt trs bas. De grands conomistes parlaient dj depuis plusieurs annes de stagnation sculaire pour expliquer ce contexte de taux dintrt. Cette notion voulait simplement dire que les pressions inflationnistes qui avaient fait les beaux jours des annes 1970 et 1980, aprs le choc ptrolier, taient passes. Linflation tait le mal rcurrent qui rongeait les socits au moment de la transition des socits industrielles des annes 1960-1970 vers les socits postindustrielles des annes 1980-1990. Cette transition sest accompagne dune disparition de linflation. Parce que celle-ci est toujours lie aux salaires, au march de lemploi, et trs rarement la monnaie.

Nous sommes dans un monde tellement invertbr du point de vue des relations sociales (avec la perte de force du syndicalisme) quil rend presque impossible lexpression de laugmentation des salaires. Linflation va ailleurs. Dans le prix des actifs financiers, dans ceux de limmobilier. Et mme quand il y a des augmentations de salaire, les entreprises sont soumises une pression comptitive internationale telle que la transformation de ces hausses de salaire en hausse de prix ne peut pas se produire.

En consquence, tout ce que lon a construit institutionnellement (des banques centrales indpendantes, avec pour seul objectif de matriser linflation) se trouve brutalement obsolte. On va finir lanne avec une inflation zro en France, selon les prvisions de lInsee, et peut-tre 0,3% dans la zone euro. Cela rappelle les annes 1930. A lpoque, le personnel politique tait obsd par linflation, notamment aprs le traumatisme de lhyperinflation allemande en1923, alors quon tait en priode de dflation.

Or, en situation de dflation, la politique montaire nest pas trs efficace. Cest la politique budgtaire qui peut tirer lactivit conomique. Ce nest pas trs grave de sendetter, parce que la dette ne cote rien rembourser ou refinancer (je parle des Etats, et non des entreprises). Dans la priode de crise que lon connat aujourdhui, il ny a pas sinquiter de cela pour linstant. De ce point de vue, lEtat a beaucoup plus de degrs de libert quil nen avait avant.

Si des retournements se produisaient, cela voudrait dire quon sortirait enfin de ce marasme. Mais attention, cela peut durer longtemps. Le XIXesicle a t tout entier un sicle de dflation. Nous sommes dans quelque chose qui, lchelle de lhistoire, est peut-tre une nouvelle manire de concevoir le rapport entre la dette, la politique publique et les dficits.

On reste marqu par lexprience du XXesicle, mais, en ralit, on est peut-tre en train de connatre un capitalisme dune nature tout fait diffrente, plutt celui du XIXesicle, avec beaucoup de prcarit, beaucoup de fragilit et beaucoup de difficults transformer en augmentations de salaires les gains de productivit quon observe un peu partout. Cest pour cela quon lit Dickens ou Marx. Il y a le rcit dune grande misre ouvrire, qui se fait pourtant au moment o le capitalisme est en train de connatre son heure de gloire. Il peut y avoir une dconnexion entre les deux. Je crois quon est en train de vivre une dconnexion de cette nature.

La socit numrique

Il y a toujours eu des services, mais ils taient en creux, ports par la dynamique de lindustrie. Ce nest plus le cas. Il y a peu demplois dans lindustrie aujourdhui, et le gros de nos consommations, des biens et des emplois rside dans le tertiaire. Cest une bonne nouvelle. Dans son livreLes Trente Glorieuses oula rvolution invisible, publi en1979, Jean Fourasti expliquait que lhumanit avait cultiv la terre pendant des millnaires, avant de travailler la matire dans le monde industriel. Dans la socit de services qui sannonce, prvoyait-il, lhomme va travailler lhomme lui-mme. Cest le grand espoir de la socit humaine que de soccuper les uns des autres.

Nos socits modernes ont besoin doffrir la promesse chacun de slever au-dessus de sa condition. Elles ne savent pas apaiser autrement les tensions sociales qui la traversent

Mais, contrairement lindustrie ou lagriculture, une socit de services ne gnre pas de gains de productivit, cest--dire quelle ne gnre pas de croissance. La valeur du bien, cest le temps que je passe avec le client ou le patient. Ctait pour lui une bonne nouvelle, mais cela ne marche pas. Dabord parce que le capitalisme est une machine chercher des gains de productivit partout, avec lobsession rcurrente de baisse des cots. Puis, nos socits modernes, galitaires ont besoin doffrir la promesse chacun de slever au-dessus de sa condition. Elles ne savent pas apaiser autrement les tensions sociales qui la traversent. Cest ce qui fait lalliance entre le capitalisme et les dmocraties modernes.

On voit depuis une dizaine dannes que la socit numrique est en train doffrir une solution ce problme de croissance. Mais en faisant au fond la mme chose que la socit industrielle en son temps, cest--dire en dshumanisant les relations sociales. La socit industrielle tait parvenue crer de la croissance au XXesicle grce au travail la chane. Substituer le travail des artisans par du travail la chane avait t interprt comme une formidable dshumanisation.

Le Covid-19 est une crise sanitaire qui, a priori, na rien voir avec ce dont on parle. En ralit, cette priode est en train de se vivre comme une phase dacclration des transformations de la socit numrique. En rendant la socit phobique aux relations de face face, elle acclre exactement ce pour quoi la socit numrique est faite et pense: dispenser les gens du face--face et du prsentiel.

 

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