La deuxième vague sera économique et non virale (appel de 250 intellectuels)

La deuxième vague sera économique et non virale  (appel de 250 intellectuels)

 

Dans une tribune à Marianne, 250 universitaires, scientifiques, professionnels de santé et juristes alertent sur les conséquences économiques et psychosociales de la gestion politico-sanitaire de la crise du Covid. Ils estiment que la prochaine catastrophe ne sera pas virale mais économique et sociale, et qu’elle ne concernera pas les élites privilégiées mais d’autres catégories sociales beaucoup plus vulnérables.

Dans son avis du 22 septembre 2020 sur le « contrôle renforcé de l’épidémie », le Conseil scientifique Covid-19 s’interrogeait sur les mesures politiques à prendre. Il précisait qu’il « aborde ces questionnements en privilégiant un point de vue sanitaire », reconnaissait que « des aspects économiques plus généraux sont signalés en raison de leur importance », mais estimait que cela « ne relève pas de ses compétences » (page 26-27). On se demande alors à quoi servent l’anthropologue et le sociologue qui font partie de ses membres. Quatre jours plus tard, les deux prix Nobel d’économie 2019 Abhijit Banerjee et Esther Duflo appelaient dans le journal Le Monde à un reconfinement général de la population pour « sauver Noël ». Le lendemain (27 septembre), le ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, déclarait dans les médias que « il ne faut pas avoir peur du télétravail ». Enfin, certains  journalistes (ici Libération, là L’Express) ont inventé ces derniers jours une nouvelle étiquette à coller sur le tiroir dans lequel ils voudraient enfermer ceux qui ne partagent pas l’opinion qu’ils défendent avec le gouvernement : les « rassuristes », opposés benoitement aux « responsables ».

UN RECUL INÉDIT DEPUIS LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Tous ces propos témoignent de la vision du monde des élites françaises, du moins de celles et ceux qui contrôlent la parole publique. Las, pendant ce temps-là, d’autres réalités leur sont invisibles. Au risque de ne pas « rassurer », il faut en effet avertir que la prochaine catastrophe ne sera pas virale mais économique et sociale, et qu’elle ne concernera pas ces élites privilégiées mais d’autres catégories sociales bien plus vulnérables.

Selon les calculs de l’INSEE, la gestion de la pandémie aura fait perdre à la France une dizaine de points de Produit Intérieur Brut (PIB), un recul inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour comparaison, la crise de 2008 avait entrainé l’année suivante un recul de moins de 3% du PIB. Le taux de chômage devrait également dépasser les 10% à la fin de l’année où plus d’un million de chômeurs sont attendus selon le directeur de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE). Ceci implique une hausse globale des inégalités et de la pauvreté, prévient le directeur de l’Observatoire des inégalités, qui note également que « un grand nombre de départements observent fin août une augmentation de l’ordre de 10% des allocataires du RSA par rapport au début de l’année 2020″. Ce n’est pas un hasard si, ce 30 septembre, le Secours populaire alertait sur la forte augmentation des demandes d’aides alimentaires depuis le confinement.

Ce recul historique ne concerne pas toutes les professions ; tandis que certaines n’ont pas senti passer la crise, il touche au contraire massivement les secteurs du commerce et de l’artisanat, des services aux entreprises et aux ménages, ainsi que les artistes. Cibles privilégiées des mesures contraignantes du gouvernement, le secteur événementiel, l’hôtellerie et la restauration payent un lourd tribut, surtout les franges les plus précaires de leurs salariés : intérimaires et saisonniers.

Ce sont les entreprises et les salariés les plus vulnérables qui sont les plus impactées par la gestion de la crise

La France étant le pays le plus touristique du monde, ce secteur représentait en 2018 près de 3 millions d’emplois et environ 7,5% du PIB. Ceci a particulièrement affecté la capitale ainsi que les régions méditerranéennes dépendantes du tourisme estival. Grâce au chômage partiel de leurs employés et aux aides de l’Etat, ces sociétés dépendant du tourisme ont survécu lorsque leur trésorerie leur permettait une année à perte. Les autres (beaucoup de petites entreprises familiales) ont déjà fermé boutique. Et la plupart disparaitront si 2021 ressemble à 2020.

Au final, ce sont les entreprises et les salariés les plus vulnérables qui sont les plus impactées par la gestion de la crise. Ce n’est pas un hasard si l’INSEE comptabilise nettement plus de morts du Covid parmi les étrangers et les immigrés et constate que le département ayant connu la plus forte hausse de mortalité en mars-avril 2020 est la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine. Comme l’écrit la DREES dans son dossier du mois de juillet« le cumul des inégalités face à l’épidémie et face au confinement font ainsi de la crise sanitaire actuelle un fort révélateur d’inégalités sociales ».

LA SANTÉ NE SE RÉDUIT PAS À L’ABSENCE DE MALADIE

Par ailleurs, la combinaison de la détresse économique et sociale objective et de la peur ressentie par les personnes les plus fragiles du fait d’une communication politique et médiatique particulièrement anxiogène a déjà et aura encore longtemps des conséquences sur la santé physique et mentale : augmentation des consommations de tabac, d’alcool et probablement d’autres drogues et médicaments psychotropes, anxiété, insomnie et autres troubles du sommeil, dépression, suicide, syndrome de glissement des personnes âgées, etc.

Sans parler des effets de la peur de la mort, de la culpabilité et des éventuels syndromes post-traumatiques et symptômes obsessionnels chez les personnes infectées et autres « cas positifs » dépistés. Quant aux enfants et aux adolescents, on ignore encore comment ils vivent tout cela et les traces que cela laissera en eux. On n’a pas non plus mesuré précisément l’impact de la fermeture des établissements scolaires au printemps dernier sur le décrochage et l’échec scolaires. Qui ne comprend que tout cela est pourtant extrêmement important ?

Nous réclamons que l’on en finisse avec les décisions prises dans l’entre-soi.

Chacun s’accorde à dire que le premier devoir du gouvernement comme de chaque citoyen est de protéger les personnes « à risque », mais il est temps de considérer que la vulnérabilité est tout autant psychosociale que physiologique. Il est temps de rappeler que l’OMS elle-même, dans le préambule de sa constitution, définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». A négliger les gens fragiles autres que les personnes âgées, on risque fort de provoquer d’autres maladies dont les effets se feront sentir pendant de longues années.

Enfin, c’est à nouveau la constitution de l’OMS qui déclare qu’« une opinion publique éclairée et une coopération active de la part du public sont d’une importance capitale pour l’amélioration de la santé des populations ». C’est pourquoi nous réclamons que l’on en finisse avec les décisions prises dans l’entre-soi d’un « Conseil scientifique » ou d’un cabinet ministériel, pour ouvrir en retour un vrai débat démocratique sur la politique sanitaire.

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