Perspectives des monnaies digitales

Perspectives des monnaies digitales

Comment les banques centrales pourraient développer des monnaies digitales pour faire face au projet privé de taux monnaient-type Libra   Par Jean-Jacques Quisquater, Ecole Polytechnique de Louvain, Université de Louvain, et Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles.( papier de la Tribune)

Les monnaies digitales des banques centrales, les CBDC (Central Bank Digital Currencies) sont la réponse de plus en plus vocale au Libra et autres projets privés de stablecoins qui fleurissent partout et font peur. Les CBDC sont une nouvelle forme de monnaie souveraine sous forme de cash digital. Les monnaies des banques centrales sont aujourd’hui sous deux formes : le cash physique qui circule et les réserves que les institutions financières déposent à la banque centrale. Les CBDC seraient une troisième voie.

Les CBDC pour particuliers seraient du cash digital contenu par exemple dans son smartphone, dans un porte-monnaie sous forme de cartes prépayées ou sous toute autre forme digitale. Quand la banque centrale émet des CBDC pour particuliers, elle peut avoir besoin de partenaires technologiques pour mettre ces solutions en place. Les CBDC de gros (wholesale), l’autre forme de CDBC, seraient destinés aux paiements interbancaires et autres transactions sur titres et valeurs mobilières. Ces CDBC prendraient la forme de comptes ad hoc possédés par les institutions financières mais elles seraient de peu d’utilité pour les paiements interbancaires au sein d’un même pays puisque les institutions financières peuvent déjà faire usage des réserves qu’elles possèdent auprès de la banque centrale sous la forme de systèmes de règlement brut en temps réel. C’est efficace pour les paiements interbancaires.

Utiles pour les paiements frontaliers

Ces CBDC de gros à usage domestique dans un même pays sont plus utiles alors dans les économies en développement où tout cela ne fonctionne pas encore très bien, dit le Forum économique mondial. C’est pour les paiements transfrontaliers que les CBDC seraient bien utiles. Comme deux banques commerciales dans deux pays différents n’ont alors pas de compte dans une même banque centrale, elles sont aujourd’hui obligées de recourir à des réseaux de paiement complexes avec des intermédiaires. De la même manière, des CBDC pour particuliers pourraient aussi simplifier les envois d’argent à l’étranger, sachant que le digital ne connait pas de frontière. Ceci dit les risques de change entre les CBDC d’un pays vers les CBDC d’un autre pays restent présents sauf si un intermédiaire peut prendre en charge les risques de change traditionnels sous forme digitale. Avec les CBDC, le bilan d’une banque centrale ne doit pas changer. C’est sa répartition qui change. Ceci dit, si la demande pour les CBDC est grande, les clients des banques commerciales pourraient retirer leurs dépôts pour les échanger pour des CBDC. Ce serait un comble : une banque centrale qui menace la stabilité financière.

On peut imaginer des CBDC qui fonctionnent sur base d’un compte possédé directement par le particulier auprès de la banque centrale mais cette dernière devient alors un substitut aux banques commerciales. La banque centrale est-elle vraiment équipée pour prendre en main tout ce côté opérationnel des banques commerciales ? A cet égard, les CBDC basés sur des jetons digitaux, c’est-à-dire des pièces et des billets virtuels stockés dans un portefeuille électronique installé au cœur du smartphone est sans doute préférable. On y retrouve plus les propriétés du cash physique (plus de discrétion, d’anonymat comme pour du vrai cash avec ses défauts aussi alors, blanchiment, financement occulte…)

Mais au fond qu’est-ce qui est innovant dans les CBDC

A l’ère digitale, explique le forum économique mondial, on doit plutôt se demander pourquoi on n’avait toujours pas pensé à réaliser une forme numérique pour le cash. Pour les populations qui n’ont pas accès à des services bancaires (mais qui ont souvent un smartphone), c’est leur permettre d’avoir accès à des comptes directement auprès des banques centrales qui leur servent de porte-monnaie électronique. C’est faciliter les échanges d’argent ente pays, c’est, pourquoi pas, permettre aux banques d’un pays d’avoir un compte CBDC dans la banque centrale d’un autre pays pour les transferts d’argent internationaux assez peu efficaces. Qui dit monnaie digitale c’est-à-dire virtuelle, dit risque de contrefaçon. Ce n’est pas un billet qu’on tient en main et dont on peut vérifier la réalité. Il y a par exemple le problème de la double-dépense du même montant, déjà aperçu pour bitcoin, et la nécessité de valider le paiement pour l’empêcher. La banque centrale pourrait jouer ce rôle ou le laisser à une blockchain sous-jacente sans les dépenses énergétiques folles du bitcoin. Plein de solutions éprouvées existent. Il suffit, par exemple, que les membres du blockchain soient les membres de confiance d’un consortium et non pas des anonymes. La banque centrale pourrait disposer d’un veto pour ajouter de la confiance au choix des nœuds qui valideraient les transactions de CBDC. C’est la solution choisie au Cambodge qui est le premier pays avec un vrai déploiement de CBDC. C’est la banque centrale qui valide toutes les transactions.

Le côté programmable des CBDC au niveau de gros entre banques centrales ouvre des perspectives au-delà du simple échange de devises : les opérations interbancaires sur titre et produits dérivés. La banque centrale européenne et la banque du Japon ont annoncé une recherche commune en ce sens, ainsi que la banque du Canada et la banque de Singapour. En fait, c’est l’idée que deux banques en bilatéral puissent mener des transactions instantanées grâce aux CBDC.

Pas indiqué partout ni pour tout

Mais les CBDC ne sont pas indiqués dans tous les pays : pour le forum économique mondial, la géographie compte. Un pays avec de petites îles dispersées ou des conditions climatiques sévères peut avoir des problèmes dans la gestion et la distribution du cash. Les CBDC ont alors tout leur sens. Les économies dollarisées ou avec une économie de l’ombre ont aussi intérêt à prôner les CDBC pour remettre leur monnaie d’aplomb et mieux la faire circuler On se dit que l’Inde aurait mieux fait d’attendre les CBDC plutôt que de lutter contre l’économie au noir en forçant le rapatriement de tout le cash en circulation. Les CBDC pourraient aussi harmoniser les systèmes de paiement quand ils sont fragmentés. Une banque centrale doit se poser la question du type de CBDC qu’elle veut soutenir : pour les citoyens, pour les banques (et y inclure au passage les acteurs non bancaires, une manière pour la banque centrale de les récupérer sous leur giron de régulateur de manière soft), pour les paiements domestiques, pour les paiements transfrontaliers ?

Concurrent redoutable aux initiatives stablecoins

Les CBDC ont aussi l’avantage de former vite un concurrent redoutable aux initiatives stablecoins privées comme le Libra, soit pour mettre tout le monde d’accord quand il s’agit d’avoir une forme de paiement instantané au niveau international (en cours de développement FedNow aux Etats-Unis, TIPS en Europe). Les acteurs traditionnels du paiement international voient d’ailleurs la menace : Swift développe son gpi, JP Morgan met au point son JP Coin pour favoriser le paiement international entre ses filiales (pour commencer), sans compter la Chine. Si les banques centrales craignent ce nouveau rôle de banque de détail, à juste titre, en ouvrant des comptes CBC ou, si elles veulent garder une distance, elles peuvent recourir aux CBDC hybrides : les banques centrales donneraient accès aux institutions financières qui n’ont en général pas accès aux facilités de dépôt des banques centrales pour les aider à opérer les CBDC et ainsi mieux les contrôler. On augmenterait l’interopérabilité entre les différents services de paiement. Les acteurs actifs en stablecoins pourraient être incités à rentrer dans le rang.

Si un pays décide de ne plus se baser que sur les CBDC, cela posera un problème pour les touristes, étrangers, pour les autre banques centrales, pour les fonds d’investissements, etc. qui n’auront plus accès à ce système. C’est ce que constatent déjà les Occidentaux qui voyagent en Chine. Il devient difficile d’utiliser sa carte de crédit lorsque tout le monde utilise Wechat. Voudra-t-on payer des intérêts sur les CBDC surtout si ce sont des comptes ou même sous cette forme, cela reste encore du vrai cash. Quelles seront les politiques et taux de conversion entre les CBDC et les comptes de dépôt ou même le vrai cash ? Il faut penser à tout cela, il faut organiser tout cela.

Si la banque centrale prend une technologie donnée, il lui faut éviter le ‘vendor lock in’ c’est-à-dire être bloqué avec le seul vendeur qui propose cette technologie qui sera éventuellement différente du pays voisin qui aura peut-être aussi ses CBDC. Il faut une assez forte interopérabilité avec les autres systèmes de paiement, legacy ou pas.

Le Forum économique mondial imagine aussi le jour où on voudra mettre fin au CBDC ou passer à une autre forme de CBDC. Ce sera moins aisé que de simplement émettre un nouveau billet de banque. On détruit facilement les vieux billets de banque mais comment détruira-t-on les CBDC obsolètes. Comment fera-ton le rappel de tous les CBDC pour les remplacer par d’autres ?

Enfin, et surtout, après avoir répondu à toutes ces questions, le plus dur reste à venir : il faudra convaincre le public d’utiliser les CBDC, l’éduquer aux risques et bénéfices des CBDC. On pense à la problématique des mots de passe et des clés privées/publiques des portemonnaies électroniques. Et il faudra sans doute revenir à une forme physique de porte-monnaie pour des raisons de sécurité.

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Pour en savoir plus,

Insight Report, Central Bank Digital Currency Policy‑Maker Toolkit, January 2020, Centre for the Fourth Industrial Revolution, World Economic Forum.

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