Croissance des risques de ralentissement prononcé (Delaigue, Philippe, économistes)

 Croissance des risques de ralentissement prononcé (Delaigue, Philippe, économistes)

 

Avec Delaigue, Philippe, économistes analysent les risques de ralentissement de la croissance dans une interview sur Atlantico.

Alors que les derniers indicateurs de la zone euro laissent entrevoir un ralentissement prononcé de l’activité économique du continent, notamment en Allemagne, en France, ou encore en Italie, quels seraient les moyens concrets dont disposent les gouvernements pour y faire face ? Que pourraient-ils faire aujourd’hui ?

Alexandre Delaigue : Cela fait un petit moment que l’on attend un ralentissement économique mais on n’attendait pas spécialement qu’il touche l’Europe continentale de cette manière. Les facteurs qui génèrent ce ralentissement économique sont de plusieurs ordres. D’une part une inquiétude sur le commerce mondial, et, de l’autre côté, le ralentissement constaté de plusieurs partenaires de l’Union européenne, dont le premier est la Chine, ou la baisse est assez marquée et assez rapide. On pourrait également souligner les inquiétudes relatives au Brexit. Mais cela revient surtout à s’inquiéter autour d’un modèle économique international qui était celui de grandes chaînes de valeur décentralisées et dans lesquelles passaient un grand nombre de pays. L’Allemagne était très bien parvenue à tirer son épingle du jeu dans ce modèle qui, avec le protectionnisme et la constitution d’une série de blocs (Chine d’un côté, Etats-Unis de l’autre); se retrouve perturbé. L’Allemagne est donc concernée en premier lieu.

Par rapport à ces causes fondamentales, il y en a beaucoup pour lesquelles l’Europe ne peut pas faire grand-chose. Ils peuvent toujours essayer de maintenir les liens commerciaux pour essayer, autant que possible, de préserver l’existant mais il y a beaucoup de facteurs qui échappent totalement à leur contrôle et à leurs capacités d’action, à commencer par exemple par la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, ou la conjoncture en Chine.

Il y a un autre facteur qui joue qui est la politique monétaire de la Banque centrale européenne qui, normalement, était censée profiter de conditions économiques favorables pour cesser sa politique de soutien monétaire à l’activité. La première chose qui pourrait se passer dans ces conditions serait que la BCE retarde un petit peu ce qu’elle avait anticipé- c’est-à-dire un resserrement progressif des taux d’intérêt – et qu’elle maintienne un petit peu plus longtemps sa politique de soutien à l’activité économique. Mais il faut bien dire que la BCE n’est pas dans de très bonnes conditions pour soutenir l’activité parce que les taux sont déjà très bas ; beaucoup de mesures monétaires ont déjà été entreprises, et tout ce que l’on peut espérer est que ces mesures soient maintenues.

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La deuxième chose serait de soutenir la demande intérieure en Europe par le biais de plans de relance budgétaires mais là aussi, de tels plans paraissent plutôt difficiles parce qu’un certain nombre de pays ont déjà des niveaux d’endettement assez élevés et vont avoir du mal à encore élever ce niveau sans générer une réaction d’inquiétude des marchés financiers. D’autres pays disposent par contre de marges de manœuvre budgétaires, mais la question est de savoir si ces pays seront désireux de le faire. On pense ici à la question de l’Allemagne en particulier.

Philippe Waechter : Oui les données du mois de janvier suggèrent un net ralentissement de l’activité économique. D’une phase encore en expansion à l’été dernier, l’économie de la zone Euro ralentit à une vitesse qui n’avait pas été anticipée. Cela est observé dans le secteur manufacturier et dans les services aussi. C’est cette bascule qui est préoccupante et elle s’observe dans les trois grands pays de la zone. On peut avoir la perception d’une économie qui s’étouffe.
L’explication immédiate est le ralentissement du commerce mondial. En novembre les échanges ralentissent franchement. Les pays d’Asie qui avaient été le fer de lance de la croissance semblent ralentir rapidement au regard de cet indicateur. Cela fait ressortir la crainte d’une forte inflexion de l’activité en Chine.
L’autre raison est le rapprochement de l’échéance sur le Brexit. Normalement le 29 mars, le Royaume Uni quitte l’Union Européenne. Cela crée forcément de l’incertitude économique et sur les institutions.

Inverser la tendance lorsqu’elle s’inscrit à la baisse est un des rôles de la politique économique. Elle peut être d’autant plus nécessaire si le ralentissement constaté en zone Euro résulte d’une expansion plus réduite des échanges internationaux. Les entreprises domestiques sont pénalisées par la conjoncture internationale dont la faiblesse doit être compensée par une politique économique active. En théorie, la politique monétaire est la meilleure arme pour y faire face. Cependant, celle-ci est déjà très accommodante et les marges disponibles apparaissent réduites à moins qu’en mars prochain, lors de la prochaine réunion de la BCE, Mario Draghi ne sorte une nouvelle arme que l’on n’imagine pas pour l’instant. L’autre possibilité de soutien à la demande domestique résulte de la politique budgétaire, c’est-à-dire l’acceptation d’un déficit public un peu plus élevé pour compenser le ralentissement observé. C’est une thématique qui n’est pas à la mode en Europe. Cela serait en contradiction avec les règles budgétaires puisque le choc qui heurte l’économie n’est pas encore franchement avéré. En outre, le niveau de la dette publique est un frein pour beaucoup alors que dans une conférence récente de l’American Economic Association, son président, le français Olivier Blanchard, suggérait de recourir éventuellement à la dette pour faire face à des situations de ce type car le coût est plus réduit que l’acceptation d’un ralentissement brutal et persistant.
En d’autres termes, la politique économique a actuellement une capacité limitée voire inexistante à inverser la tendance au ralentissement.

Quelles sont les actions qui pourraient s’avérer nécessaire mais qui ont peu de chance de se réaliser en raison des différents rapports de force mondiaux ?

Alexandre Delaigue : Encore une fois, en Europe, du point de vue des politiques budgétaire, la contrainte qui s’impose est la contrainte des traités qui limitent assez drastiquement la capacité des pays à utiliser cet instrument de la relance budgétaire. Il faudrait vraiment un changement assez significatif pour que l’on puisse envisager, au niveau des politiques européennes, que les pays puissent entreprendre ce genre de choses. Pour l’instant, tout ce qui pourrait être un plan global de relance européen est des initiatives qui ont été abandonnées, et les pays européens font l’objet de pressions significatives pour réduire leurs déficits. Pour l’instant, sauf grand changement dans les politiques européennes, on ne voit pas une relance budgétaire se produire, même en cas de difficultés économiques significatives.

Philippe Waechter : Si le ralentissement est effectivement très marqué et finalement plus global qu’attendu, on pourrait imaginer une relance concertée à l’échelle de la planète afin de limiter le risque de basculer vers une croissance trop lente qui pénaliserait l’emploi partout dans le monde. Cela parait peu réaliste, personne ne souhaitant mettre en place une telle stratégie. Aux USA d’abord où la politique budgétaire a déjà été très accommodante en 2018 et un déficit public déjà très important. Il parait peu imaginable d’aller au-delà surtout au regard de l’impact limitée des mesures mises en œuvre par Trump. En Chine, le gouvernement fait face à une situation complexe. La politique économique y est très active et depuis un bon moment afin de lisser les ajustements forcément très importants à l’échelle du pays. Une coopération internationale ne semble plus avoir la même priorité qu’il y a quelques années pour les chinois. En Europe, n’imaginons pas une telle stratégie. D’abord pour les raisons évoquées plus haut mais aussi parce qu’il faudrait imaginer une stratégie coordonnée et coopérative au sein même de l’Europe et cela parait complexe alors que la bataille pour les élections au Parlement européen ne fait que démarrer. Cette longue bataille montrera probablement, si l’on prolonge les orientations actuelles, vers une plus grande hétérogénéité des comportements nationaux.  De  nombreux pays ne pas vouloir respecter les règles de fonctionnement alors mettre en place une stratégie concertée semble aujourd’hui trop ambitieux.
Par le passé, les banques centrales ont joué le jeu d’un basculement vers davantage d’accommodation et de façon coordonnée face à un choc. Une telle option parait complexe à imaginer aujourd’hui alors qu’aucune banque centrale n’est franchement restrictive. Les marges de repli et le choc de liquidité que cela provoquerait semblent réduits. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de comportements coordonnés mais il me semble que l’on ne pourra pas en attendre autant que par le passé.

 

À partir de là, à quel scénario peut-on s’attendre pour 2019 ?

Alexandre Delaigue : Je n’aime pas faire de pronostics en matière conjoncturelle, mais d’un point de vue qualitatif il faut noter que la situation est tout de même relativement inquiétante. Parce que la conjoncture ralentit et que les moyens pour améliorer les choses ne sont pas forcément disponibles. Il y a également des incertitudes relatives à des incidents qui pourraient survenir dans les prochains mois, on a toujours la question du Brexit – dont on ne sait toujours pas ce qui pourrait se passer – avec une Grande-Bretagne premier partenaire économique de la zone euro. Il y a aussi les craintes d’une éventuelle guerre commerciale avec les Etats-Unis. Ces incertitudes viennent renforcer les difficultés issues du fait du ralentissement économique mondial. L’ensemble de ces facteurs fait que la situation n’est pas très rassurante.

Philippe Waechter : Au début de l’année 2019, la perception est celle d’une situation asymétrique au sein de laquelle les risques à la baisse de l’activité semblent bien plus importants que ceux suggérant une hausse de la croissance. Les risques sont connus, ce sont ceux qui taraudent l’Europe comme le Brexit ou le risque italien. Dans le premier cas il s’agir d’un risque fort sur l’activité alors que pour le second c’est un risque financier fort qui se profile puisque le déficit public sera bien plus élevé que l’accord avec la Commission Européenne. Cela se traduira encore davantage par une défiance des investisseurs vis-à-vis de la dette publique italienne. Il existe aussi un risque de ralentissement plus brutal aux USA avec la politique monétaire plus restrictive et le ralentissement du secteur immobilier. Le risque chinois existe toujours de voir une participation de la Chine à la dynamique globale un peu moins importante que par le passé. Sur ce point, n’oublions pas que les importations chinoises représentent environ 80% des importations américaines. Un ralentissement de la demande interne aurait alors une incidence forte sur les importations et donc sur la conjoncture globale via le ralentissement des achats chinois à l’extérieur.
Compte tenu des marges de manœuvre réduites pour la politique économique, on pourrait avoir une activité plus lente qu’attendue et une dynamique de l’emploi plus préoccupante. Le risque dès lors est l’incidence d’une telle situation sur l’équilibre politique. C’est là l’enjeu de l’année, rendre compatible une activité dont la progression est plus limitée et le maintien d’un équilibre politique compatible avec la démocratie.

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