Gilets jaunes, médias et Internet

Gilets jaunes, médias et Internet 

. Une analyse du rôle d’Internet dans le mouvement des gilets jaunes par Arnaud Mercier, Université Paris 2 Panthéon-Assas. (Extraits la tribune)

 

« S’il y avait beaucoup de choses à dire sur la mobilisation physique des gilets jaunes, nous porterons le focus sur les dimensions numériques du mouvement. En sachant qu’il n’y a pas lieu de les opposer ou de les hiérarchiser. Attention donc aux clichés qui feraient des gilets jaunes un « mouvement Facebook », ou une « révolte 2.0 ».Exposons donc avec prudence les enseignements qu’on peut tirer de la partie numérique de cette mobilisation singulière. La façon dont les gilets jaunes se sont appropriés des outils comme Facebook, Twitter, mais aussi Discord, des chaînes YouTube, des messageries cryptées ou tout simplement le moteur de recherche Google pour identifier les terrains de mobilisation, montre que la technologie numérique est devenue un indispensable outil de coordination. À plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un mouvement spontané qui se défie des corps intermédiaires et n’a donc aucune culture organisationnelle préalable. On avait déjà vu cela avec un mouvement comme Les indignés en Espagne ou Occupy Wall Street aux États-Unis en 2011. Pour ce mouvement, les chercheurs comme Anastasia Kavada ont souligné la capacité des réseaux socionumériques :

  • à rassembler rapidement des publics autour de questions vives ;
  • à organiser des mobilisations flash sur une base thématique ;
  • à générer un type d’action collective qui engendre surtout des engagements éphémères des participants.

En ce sens les formes de militantisme observables en ligne avec les gilets jaunes relèvent d’une autre logique que les actions collectives traditionnelles décrits par la sociologie des mouvements sociaux héritée d’Alain Touraine. Le politologue américain Lance Bennett parle avec Alexandra Segerberg de « connective actions » (actions connectées) plutôt que de « collective actions » (The Logic of Connective Actions, Cambridge University Press, 2012). Les auteurs insistent sur le poids désormais important, dans nos sociétés individualistes de masse, des « orientations politiques individualisées qui se traduisent par un engagement politique comme une expression personnelle d’espoirs, de modes de vie ou de griefs » – ce qui est typiquement le cas avec les gilets jaunes. Dès lors, « les idées et les mécanismes pour l’organisation d’actions deviennent plus personnalisés que dans les cas où l’action est organisée sur la base d’un groupe à identité sociale, d’une appartenance, ou d’une idéologie. » Le tout s’accompagne de la montée des « réseaux à liens faibles » théorisés dès 1973 par le sociologue Mark Granovetter, dans des sociétés où les réseaux d’appartenance institutionnels (Églises, partis, syndicats…) s’affaiblissent. Le niveau de fragmentation de ces populations partiellement isolées les unes des autres rend difficile à trouver l’ingrédient de toute mobilisation réussie, à savoir le partage d’un sentiment d’identité collective. C’est pourtant la force de ce mouvement social que d’avoir trouvé avec ce gilet de sécurité obligatoire dans chaque voiture un symbole d’identification commun, partagé par tous, à la fois vecteur de visibilité sociale et vêtement signalant une situation de détresse. L’usage des réseaux socionumériques est particulièrement en phase avec ces évolutions sociales et politiques, où la participation politique est de plus en plus souvent associée à un contenu expressif personnel, à une souffrance, une indignation, qu’on éprouve le besoin de partager avec d’autres pour être reconnu socialement. Or les plates-formes numériques ouvrent la possibilité de témoigner, de trouver des personnes qu’on ne connaissait pas et qui partagent les mêmes idées ou les mêmes souffrances. Ainsi, c’est d’une pétition en ligne que le mouvement est parti. Elle a permis à des centaines de milliers de personnes de se rendre compte qu’ils partageaient le même rejet de la hausse des carburants car cela les étranglait tous financièrement. Puis les réseaux socionumériques ont pris le relais car ils offrent des moyens efficaces de coordination en réseaux multiples et flexibles, via des groupes de discussion notamment. Les actions qui en résultent (les « connective actions ») se composent d’actions rapides qui peuvent agréger au fur et à mesure de nouveaux venus. C’est exactement ce qu’on constate depuis plus d’un mois sur Facebook, où les groupes se multiplient, certains étant la version localisée d’un groupe national, d’autres étant des excroissances thématiques ou dissidentes d’un groupe initial. Le tout permet de faire émerger des appels à de nouvelles actions du jour pour le lendemain. Chaque semaine, plus de 1500 événements Facebook, à l’échelle d’un quartier, d’un village, d’une ville ont pu être organisés en France. Des chercheurs toulousains, dont Brigitte Sebbah et Nikos Smyrnaios, se sont livrés à une étude systématique de vocabulaire dans des corpus numériques de gilets jaunes, notamment 29 000 commentaires rédigés dans un groupe Facebook très actif du Cantal. Or, « l’analyse lexicométrique de cet espace de publication restitue son évidente vocation organisationnelle. Figurant parmi les trois classes lexicales les plus représentées du groupe, la classe 8 (19,1 % des phrases) renvoie aux lieux à occuper et sur lesquels se regrouper (« bloquer », « rond – (point) », « péage »). ….

Il est exact que l’Internet est un espace public alternatif pour ceux qui se vivent comme des invisibles dans les médias. Les gilets jaunes sont nombreux à considérer que les élites les ont oubliés, ou pire, qu’ils les méprisent. Ils sont ces Français qui sondage après sondage, crient que le personnel politique ne se soucie pas de ce que pense les gens comme eux. Dans le baromètre annuel de la confiance politique réalisé par OpinionWay pour le Cevipof, une écrasante majorité de Français se montre désabusée. Chaque année plus de 80 % sont certains que les élus se désintéressent de leur sort. Les récriminations qui pullulent sur les réseaux socio numériques nous permettent d’affirmer qu’une majorité de Français nourrissent les mêmes griefs vis-à-vis des grands médias nationaux. Or il est indéniable que la sensibilité des médias nationaux à la cause des « périphérisés » qui ont de plus en plus de mal à boucler les fins de mois, n’est pas extrême, et ce depuis des années. C’est un vrai problème démocratique et éditorial qui est ici posé.

Le travail journalistique est guidé par une organisation des rédactions et des contenus qui est aussi une organisation du monde. Cela s’appelle les rubriques. Les thèmes sont traités en fonction des rubriques qui correspondent généralement à des services, avec des journalistes plus ou moins spécialisés. Cette organisation aide à appréhender les faits qui surgissent chaque jour, à les filtrer et les hiérarchiser. Dès lors qu’un thème devient récurrent, dominant, il peut s’autonomiser du rubriquage initial pour mériter d’être une rubrique en soi. Le meilleur exemple est la façon dont les questions de construction européenne d’abord traitées dans la rubrique « international » ou « étranger » ont fini, vu leur importance croissante et leur spécificité, par constituer la rubrique « Union européenne ».

On doit constater que le lent déclin des perdants de la mondialisation et la fragilisation de pans entiers de la petite classe moyenne sont restés une révolution plutôt silencieuse. Les médias ne l’ont pas couverte systématiquement mais par à-coups, souvent à l’occasion de la sortie d’un rapport officiel (de l’Insee, de la fondation Abbé Pierre ou ATD Quart Monde, ou lors de l’ouverture annuelle des Restos du cœur). Ils n’ont pas jugé bon de lui octroyer une rubrique qui assurerait une régularité de traitement et marquerait son importance. Ils ont pourtant su le faire pour les questions d’environnement et de réchauffement climatique, traitées désormais dans une rubrique propre. Les gilets jaunes sont en colère d’être restés des invisibles pour les médias. La résilience de ceux-ci semble en bonne voie puisque la plupart ont ouvert leurs colonnes et leurs plateaux à ces sans-grade, ces oubliés de la prospérité technologique et de la mondialisation. La quête de dignité des gilets jaunes a été entendue, (enfin, diront beaucoup d’entre eux) et les portes des médias leur sont désormais ouvertes afin que chaque Français regarde en face leurs souffrances et ait conscience de leurs situations de vie intenables. Mais cela continuera-t-il après ? Dans ce contexte, la colère qui ronge la vie de beaucoup de nos compatriotes a trouvé à s’exprimer non seulement contre les corps intermédiaires (partis, élus et syndicats) mais aussi contre les médias, à commencer par les plus visibles comme les chaînes d’information continue. Les groupes Facebook de gilets jaunes regorgent de dénonciations des médias. Grâce à l’efficacité de Renaud Boyer, étudiant en communication à l’université Paris 2-Assas, nous avons pu analyser un riche corpus de commentaires acerbes contre les journalistes. On y retrouve l’insulte, l’injure qui vise à dégrader ceux qu’on juge « supérieurs » et donc jugés « arrogants » et « méprisants ». Depuis plusieurs années les réseaux socionumériques accumulent les mot-valise infâmants contre la profession : « journalopes », « merdias » ou encore « prestituée ». Ici aussi. En conséquence, la moindre erreur éditoriale, même corrigée à l’antenne suscite l’indignation et les railleries. On retrouve ici toute la défiance qui s’exprime année après année dans le baromètre du journal La Croix sur la confiance dans les médias. Chez les forums des gilets jaunes, on trouve l’idée que tous les journalistes gagnent très bien leur vie, qu’ils forment une « caste ». C’est pourtant statistiquement faux, attendu qu’en 2017, la part des pigistes et des chômeurs a atteint 26,2 % contre 22,7 % en 2006 nous apprend le sociologue Jean‑Marie Charon dans son baromètre social annuel des journalistes. On les accusera pourtant d’être des manipulateurs au service du gros capital ou des élites politiques, c’est selon. Ils sont alors perçus comme déconnectés des réalités du peuple, ce qui exige d’aller chercher ailleurs « son information » (souvent celle qui confortera son opinion). Et il faut, hélas, reconnaître que la sociologie du recrutement des écoles reconnues par la profession et l’élitisme qui prévaut dans les grandes rédactions nationales ne va pas dans le sens d’une forte diversité et mixité sociale.

« Par Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse, Université Paris 2 Panthéon-Assas

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

 

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