Pauvreté : la prison des solitudes

Pauvreté : la prison des solitudes

 

Une analyse de Jean-François Serres, conseiller au Cese et référent national de Monalisa, et Edouard de Hennezel, fondateur du Cercle vulnérabilités et société, qui dénonce l’isolement social qui conduit et maintient dans la pauvreté.

« Le gouvernement va présenter son plan de lutte contre la pauvreté. D’ores et déjà nous en connaissons la logique : notre modèle social amortit les chocs et réduit notre taux de pauvreté, mais il est peu efficace pour sortir de la pauvreté ceux qui en sont victimes. Ils restent pauvres plus longtemps que dans d’autre pays, parfois pendant plusieurs générations. Pour briser cette reproduction, le gouvernement prône donc l’émancipation comme ligne de force de sa politique.

L’émancipation est en effet une voie de progrès qui libère les individus des déterminismes de leur milieu social, mais elle bute aujourd’hui sur les situations d’isolement social et de désaffiliation. Ce sont les personnes les moins aisées qui souffrent le plus de la perte progressive de leurs communautés de vie, de travail et d’engagement. Aujourd’hui moins reliées et entourées, elles n’en sont pas plus disponibles pour engager un parcours de progrès. Elles sont surtout plus sceptiques, inquiètes et fatiguées. Dans les milieux plus aisés, les personnes vivent la mobilité et la dispersion en conservant plus facilement leurs liens. Pensant être détachées, mais ne l’étant nullement, elles comprennent mal la souffrance de la désaffiliation et la précarité identitaire qu’elle engendre.

Quel est l’étau qui étouffe les personnes, éteint leurs ardeurs, brise leurs initiatives, les empêche de trouver le chemin du succès et les épuise? Est-ce encore la prédominance des appartenances sur les individus, comme c’était le cas lorsque notre modèle social a été fondé? Si l’émancipation sociale s’est affaiblie, n’est-ce pas parce que ceux qui vivent, tombent et restent dans la pauvreté sont aujourd’hui, et pour la plupart, davantage en manque de relations et d’entourages plutôt qu’assignés dans leur milieu d’origine?

Au fond, n’ayant plus de communauté à fuir, de doctrine à contrer, de famille et de village dont il faille s’échapper, de quoi faudrait-il encore que les personnes pauvres s’émancipent? Ce sont aujourd’hui la perte de liens, l’incertitude des places, des reconnaissances, des appartenances qui inquiètent, étiolent les énergies, épuisent les plus fragiles. On est passé de l’assignation sociale à l’assignation à soi. L’émancipation n’est plus seulement celle des carcans sociaux, mais devient essentiellement celle de la prison des solitudes. Le manque n’est plus premièrement et seulement économique, il est fondamentalement un manque relationnel. Un manque de ces liens qui libèrent, donnent du sens à la vie et ouvrent des possibles, même à ceux qui ont peu.

L’ambition d’éradiquer la misère ne peut se passer d’une politique explicite de lutte contre l’isolement social. Elle est urgente et possible. Une politique qui facilite l’entraide et vise à mailler le territoire d’espaces proches de participation à la vie sociale accessibles à tous, notamment à ceux pour qui l’accès à l’emploi n’est pas facile ou n’est plus une perspective du fait de leur âge ou de leur état de santé. Une politique d’appui aux mobilisations citoyennes qui seules, rénoveront partout les formes de relations proches, d’associativités et de communautés d’action qu’il nous faut inventer entre nous pour entrer de plein pied dans ce siècle.

De nombreuses initiatives existent, dispersées, souvent invisibles et peu soutenues. Une démarche nationale met en réseau celles qui combattent l’isolement social des personnes âgées avec l’ambition de les rendre visibles et accessible à tous et d’en mailler tout le territoire. Impulsée par l’Etat, elle dépend de la durabilité de son engagement politique. Elle doit être promue, renforcée et élargie à tous. Depuis l’été 2017, plusieurs rapports publics ont alerté sur cette nouvelle urgence sociale et fait des propositions concrètes dans ce sens. L’Angleterre a sauté le pas et fait de l’isolement social une politique de son gouvernement.

Pour que la force d’émancipation retrouve sa capacité à changer les destinées, l’ambiance de nos quartiers, de nos villes et de notre pays, une politique ambitieuse contre l’isolement social devrait compléter les priorités légitimes du plan attendu contre la pauvreté autour de la formation et l’emploi. Si l’on ne considère pas cette souffrance sociale comme une question politique et que l’on n’y apporte aucune réponse républicaine, qui empêchera que cette souffrance s’exprime avec plus de virulence et de brutalité encore et que surgisse à nouveau des profondeurs les tentations nostalgiques des communautés identitaires et archaïques? »

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