Interdire le portable à l’école ?

Interdire le portable à l’école ?

Le philosophe Guillaume von der Weid évoque ans une interview à la Tribune l’interdiction des portables dans les écoles

« Notre ministre de l’Education veut interdire les portables dans les collèges. Idée qui peut paraître rétrograde, à l’heure des objets connectés et de l’intelligence artificielle. Rétrograde comme toutes les condamnations qui, par le passé, s’élevèrent contre les innovations technologiques, en particulier dans la communication, qu’on remonte à l’écriture qui, selon Socrate, nous faisait perdre la mémoire, à l’imprimerie qui, selon Victor Hugo, mettait fin aux cathédrales, uniques supports des paroles sacrées, à la presse, qui « manipulait l’opinion » ou encore au téléphone qui, au début du XXe siècle, « détruisait les liens sociaux » et « favorisait l’adultère ». Condamnations souvent venues des élites qui voyaient leurs prérogatives entaillées par ces canaux où, indépendamment d’elles, le peuple pouvait apprendre et s’organiser. Condorcet analyse ainsi l’histoire humaine par le prisme de la lutte du peuple ignorant contre les élites savantes, de la diffusion du savoir contre l’oppression du pouvoir. Prolongeant ces progrès, le téléphone portable devrait être encouragé plutôt qu’écarté.

Sauf que le portable n’est pas une avancée sur l’écrit. Tous deux supports d’information, certes, ils en font cependant un usage opposé : l’un fait réfléchir, l’autre frappe l’esprit, l’un stimule l’imagination, l’autre impose des images, l’un dialogue à égalité avec la pensée, l’autre la ligote par un entrelacement complexe et redondant de photos, de vidéos, de liens se confirmant mutuellement. Autovalidation créant des « bulles cognitives » qui ressemblent fort aux ombres du fameux repaire platonicien, dont les humains, enchaînés dos à la lumière du jour, pensaient qu’elles étaient la réalité même. Mais la réalité n’est pas donnée et il faut sortir de la machination ; c’est justement le rôle de l’éducation : conduire à l’extérieur, ex-duco. En ce sens, le téléphone portable est l’ennemi de l’école, car elle réclame ce qu’il nie. L’une donne à voir, l’autre à rendre attrayant. On dira que le portable servira à chercher des informations, « prendre des photos du tableau si l’élève n’a pas eu le temps de noter » (sic), utiliser Internet de façon critique. Mais n’est-ce pas demander à un enfant d’acheter une glace à la vanille pour étudier ses propriétés chimiques? C’est pourquoi le portable ne s’oppose pas à l’école comme l’information à l’apprentissage – « Pourquoi apprendre ces choses que je trouve sur mon portable? », ce qu’on disait déjà du temps des livres et des calculatrices – mais l’information au savoir, c’est-à-dire la capacité à relier les informations de façon intelligible et critique. La question n’est donc pas, comme le dit Michel Serres, d’accepter les perturbations d’une nouvelle forme d’intelligence, mais d’écarter de l’école les visions du monde préfabriquées qui, par leur forme ultra-stimulante, masquent leurs principes directeurs. Mais l’interdiction du portable à l’école, pour vitale qu’elle soit, est impossible, d’abord parce que les gens ont fusionné avec un appareil qui, s’il n’est pas rivé à leur corps, l’est à leur identité. Ensuite parce qu’il garantit, paradoxalement, leur autonomie présente, mais une autonomie dont les élèves se prévalent contre les exigences disciplinaires de l’éducation, dont le « tout, tout de suite » des portables semble promettre l’abolition. Le portable nous renvoie ainsi à la condition humaine, qui a toujours réclamé, pour jouir des bienfaits de la civilisation, patience et autodiscipline. Ce qui, pour Freud, explique notre ambivalence vis-à-vis d’une société qui ne nous comble qu’au prix d’une frustration constante. Pour rendre les ombres moins fascinantes, il faudrait donc éclairer davantage le chemin de la patience à la jouissance, qui n’apparaîtrait plus seulement comme une course pénible après une satisfaction démonétisée, mais comme l’effort d’être soi-même, qu’on ne peut déléguer à personne – fût-ce à une machine, aussi « intelligente » soit-elle. « 

 

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