«L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète» Nicolas Bouzou

 «L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète» Nicolas Bouzou

L’essayiste Nicolas Bouzou livre sa réflexion sur la vague de nationalisme et de protectionnisme qui risque d’envahir la planète (dans le Figaro)


« L’ombre nationaliste et protectionniste s’étend sur la planète. Ce n’est pas surprenant car toutes les périodes de destruction-créatrice mondialisée (l’Antiquité, la Renaissance, le 19ème siècle…) se sont accompagnées d’une montée du nationalisme politique et du fondamentalisme religieux qui, de ce point de vue, ont une racine commune. Evidemment, ce sont les perdants de la destruction-créatrice au premier rang desquels ceux qui ont perdu leur emploi sur l’autel de la mondialisation et de l’automatisation des usines qui sont les plus sensibles à ces discours. Ceci-dit, ce facteur économique n’est pas le seul à expliquer la victoire de Trump. Aux Etats-Unis, depuis 2010, l’innovation, la baisse des coûts énergétiques et les relocalisations ont permis la re-création de plus de 800 000 emplois dans l’industrie. L’économie américaine est quasiment au plein-emploi (moins de 5% de la population active est au chômage depuis cet été). Le taux de pauvreté y est élevé (17% de la population vit avec moins de 50% du revenu médian) mais est resté stable ces dernières années. L’économiste Jonathan Rothwell a même pu démontrer grâce à des données Gallup que les sympathisants de Trump étaient certes moins éduqués que la moyenne de la population américaine, mais percevaient des revenus plutôt confortables et n’étaient pas plus exposés au chômage et à l’immigration que les autres. Un sondage publié par le New York Times vient de montrer que ce qui distingue l’électorat de Trump de celui de Clinton, c’est surtout sa crainte de l’avenir des Etats-Unis qui déclenche un repli identitaire. Quand l’économie est bouleversée technologiquement (c’est la destruction-créatrice) et géographiquement (c’est la mondialisation) comme aujourd’hui, les repères se brouillent surtout si le camp des libéraux et des démocrates est incapable d’expliquer ce qui advient. Politiquement, profitant de la vacuité programmatique et idéologique du Parti Démocrate, Trump a répondu à cette demande de protection avec une grande efficacité politique, en remettant au goût du jour la xénophobie, le protectionnisme commercial et le keynésianisme. L’aspect keynésien des propositions de Trump n’est pas le plus problématique. Trump a beaucoup insisté pendant sa campagne, à juste titre, sur la vétusté des infrastructures américaines, notamment dans le transport, et sur la nécessité de ré-investir pour les rénover. Dans le même temps, il a proposé une baisse de l’impôt sur les bénéfices des entreprises et sur certains ménages, ce qui n’est pas idiot non plus. Davantage de dépenses publiques et moins de recettes fiscales: cette relance à la Trump donnera un coup de tonus à la croissance américaine, au prix d’un endettement public supplémentaire. On peut discuter des heures pour savoir s’il est bien raisonnable d’augmenter une dette publique qui représente déjà 100% du PIB mais la politique économique américaine de relance budgétaire, notamment menée par Ronald Reagan dans les années 1980, a plutôt bien fonctionné dans le passé. Le problème central pour l’économie américaine mais aussi pour l’économie mondiale réside en réalité dans cette obsession protectionniste, partagée par l’extrême-droite française comme par la gauche radicale dont on ne cessera de répéter que leurs programmes économiques sont proches et donc leur électoral fongible (on attend avec impatience de savoir quelle proportion d’électeurs de Bernie Sanders a voté pour Trump). Pour d’évidentes raisons de fond que connaît n’importe quel étudiant à peu près intelligent de première année d’économie, le protectionnisme se traduit systématiquement par des rétorsions qui en font un jeu toujours perdant-perdant, là où le libre-échange est la condition sine qua non du développement économique. En outre, il est difficile de comprendre comment Trump va isoler commercialement les Etats-Unis du reste du monde. En effet, l’appartenance à l’OMC ou les accords commerciaux bilatéraux (cela vaut aussi pour les accords portant sur le climat) sont des sortes de contrats qu’il n’est pas dans la tradition de la géopolitique internationale de dénouer rapidement, sauf évidemment si l’on considère qu’un contrat ne vaut rien et qu’on peut le déchirer d’un simple mouvement de colère. Les premiers mois de la Présidence Trump nous permettront donc de savoir si le nouveau Président américain s’assoie sur la coopération internationale ou s’il met de l’eau de son vin: autoritaire et dangereux d’un côté, menteur de l’autre. Quoi qu’il en soit, c’est l’économie mondiale qui sortira rétrécie de ce triste épisode électoral sauf si l’Europe est à la hauteur de l’histoire. On pourrait rêver que, à l’image du Canada, elle s’ouvre encore davantage pour accueillir tous ceux qui, du Royaume-Uni aux Etats-Unis, souhaitent rejoindre un continent libéral et progressiste.

 

 

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