Risque d’explosion sociale ?

Risque d’explosion sociale ?

 

La menace n’est pas encore là, mais au ministère de l’intérieur on s’attend à des formes de radicalisation de la part de certains salariés de sites menacés. Pour deux raisons, ces travailleurs n’ont souvent plus rien à perdre et ils s’appuient sur la médiatisation de leaders charismatiques. Dernier élément, les instances syndicales nationales laissent faire pour ne pas paraître à la traîne du mécontentement, cela d’autant plus que personne ne propose réellement de plan de reprise cohérent.  Dans les services de police, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre: les durs de la CGT voudraient mener des opérations coup de poing à Paris même. Le prétexte aux débordements pourrait être un comité central d’entreprise de la société Goodyear, le 12 février, à son siège de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). «Les plus radicaux des coordinations syndicales des différentes entreprises en difficulté (Renault, PSA, Goodyear, donc, mais aussi Sanofi ou Candia) se fédèrent pour monter sur la capitale», assure un syndicaliste policier, qui parle d’une volonté chez certains d’aller «au contact». En clair: le ministère de l’Intérieur redoute le retour des casseurs. Manuel Valls a déjà mis en garde les éventuels fauteurs de troubles, s’inquiétant des risques «d’implosion ou d’explosion sociale». Il a assuré, mardi, que ses services étaient mobilisés pour éviter tout débordement, dans les rues ou dans les usines, car, dit-il, «on ne peut pas casser l’outil de travail».  L’affaire a été le sujet de préoccupation des plus hauts responsables policiers parisiens, réunis autour du préfet de police, Bernard Boucault, le 30 janvier. Le directeur de l’ordre public et de la circulation, responsable du maintien de l’ordre dans la capitale et dans les trois départements limitrophes, a réclamé un maximum d’informations, notamment à la direction du renseignement de la préfecture, pour évaluer le dispositif à mettre en place, tandis que de discrets pourparlers ont lieu actuellement avec les organisations syndicales pour tenter de raisonner les jusqu’au-boutistes. Mais les centrales syndicales contrôlent-elles vraiment la base? Un rassemblement qui dégénérerait à Paris serait un mauvais signal, si l’on se réfère à la maxime chère à Napoléon: «Je suis plus inquiet d’un rhume à Paris que d’une épidémie en province.» Quelques rassemblements visant à faire la jonction entre les divers mouvements revendicatifs ont déjà eu lieu ces dernières semaines, mais sans incident notable, comme devant le magasin Virgin, sur les Champs-Élysées, le 29 janvier. À lui seul, le collectif contre les licenciements boursiers, qui veut rejoindre le cortège du 12 février, a réuni plus de 700 personnes très remontées, devant le ministère du Travail, ce jour-là. La semaine prochaine, à Rueil, on parle de plus d’un millier de protestataires déterminés. Mercredi, à Strasbourg, douze gendarmes et policiers ont été blessés alors qu’ils tentaient de repousser un millier de salariés des sites européens d’ArcelorMittal qui convergeaient vers le Parlement européen. La préfecture du Bas-Rhin a évoqué «quelques éléments particulièrement violents et déterminés à blesser et à casser», lors d’une manifestation qui «n’avait pas été déclarée». «On n’en est qu’aux prémices», prévient Marie Lecomte, qui a pris la tête du collectif contre les licenciements boursiers, tandis que Philippe Poutou, du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), annonce que ses troupes vont entrer dans la danse. Mêmes menaces à peine voilées de la part de Jean Mangin, de la CGT d’ArcelorMittal, qui déclare: «Dans ce genre d’action, on ne sait pas très bien ce qui peut se passer…» Pour l’heure, un haut responsable de la Sécurité publique le dit au Figaro: «Le risque doit être pris très au sérieux, et les sites à protéger ne manquent pas, de l’Élysée à Matignon, en passant par le siège de PSA, avenue de la Grande-Armée, celui du Medef, avenue Bosquet, dans le VIIe arrondissement, ou encore le ministère du Redressement productif, à Bercy.» Selon lui, «il faudra marquer quelques individus à la culotte, car ceux qui veulent en découdre sont imprévisibles». Dans une instruction du 30 janvier, la Sous-direction de l’information générale (les ex-RG) a été invitée à suivre «au plus près» les entreprises en difficulté afin d’anticiper une éventuelle «radicalisation» des mouvements sociaux. Le document a été transmis aux directeurs départementaux de la Sécurité publique dans tous les départements. «À la veille des prochaines élections syndicales, il est clair que la CGT ne veut pas se laisser déborder par SUD et les mouvements trotskistes, très actifs sur le front social», explique un haut fonctionnaire, Place Beauvau. Dans un tract rédigé le 31 janvier sur le site Goodyear d’Amiens-Nord (Somme), menacé de fermeture, la CGT brandit la menace de «l’énervement total» et de «l’embrasement social». Et d’ajouter: «La colère à exprimer» pourra l’être à Rueil, le 12 février, pour un premier grand test. Chez PSA, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), des cadres évoquent une cinquantaine d’«énervés» sur les 2 750 employés du site. «Lutte ouvrière agit en sous-main pour les aiguillonner», confie un policier local. Les plus durs auraient, selon les autorités, des liens avec les cités avoisinantes, comme à Amiens-Nord. «Ce n’est pas la mobilisation de masse, nuance un expert des ex-RG, mais la radicalisation progresse. En toile de fond, il y a le désespoir d’une partie de la classe ouvrière qui ne croit plus aux promesses des partis de gouvernement.» À Florange (Moselle), le meneur CFDT d’ArcelorMittal, Édouard Martin, se dit «inquiet de la tournure que ça peut prendre». «Je pense que ça peut péter, parce que la ­situation est très, très tendue», spécule-t-il, notamment chez les jeunes. Un son de cloche récurrent, partout où les emplois industriels sont menacés.

 

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